La science politique apparait souvent comme une science au caractère cumulatif incertain. L’ouvrage de Richard Nadeau, Eric Bélanger, Michael S. Lewis-Beck, Bruno Cautrès et Martial Foucault, Le vote des Français de Mitterrand à Sarkozy 1988-1995-2002-2007 (Paris : Presses de Science Po, 2012) représente sans doute un contre-exemple. Voilà un ouvrage qui, en osant être classique, en s’appuyant sur ce que les autres chercheurs ont pu faire auparavant, en devient innovant.
Cette équipe tri-nationale (France, États-Unis, Canada) remet pour ce faire sur le métier les données des sondages effectués sur de larges échantillons immédiatement après les quatre dernières élections présidentielles françaises. Il s’agit essentiellement des sondages produits en leur temps par le Cevipof. L’objectif affiché, rien de moins, est d’élaborer une théorie du comportement électoral des Français à cette occasion, alors même qu’on aurait plutôt tendance à voir chaque élection présidentielle comme un cas unique, incomparable. Pour aboutir à ce résultat, l’équipe se dote de deux outils : d’une part, une solide culture statistique autour de “modèles de régression logistique”; d’autre part, une relecture du “modèle de Michigan”. Ce modèle, originaire de la science politique américaine, indique qu’une des variables-clé pour comprendre le comportement électoral des Américains n’est autre que l’identification partisane déclarée par les individus. Pour voter Républicain ou Démocrate, il faut d’abord se penser et se déclarer à l’enquêteur comme Républicain ou Démocrate. Par ailleurs, dans cette tradition, il faut articuler les facteurs de long terme et les facteurs de court terme pour comprendre le choix électoral, on parle ainsi de manière assez peu élégante mais parlante de “modèle de l’entonnoir”. En clair, un Républicain convaincu (facteur de long terme) ne votera pour un candidat démocrate à la Présidence qu’en raison de circonstances exceptionnelles (facteur de court terme) qui l’auront convaincu de faire une entorse à sa foi, et, réciproquement, pour un croyant démocrate.
Les auteurs appliquent de manière militaire au fil des chapitres cette vision, en passant en revue les influences (statistiquement repérables) qui jouent sur le vote individuel déclaré à la sortie des urnes aux deux tours de scrutin.
En résumé, pour eux, le vote d’un individu est la conséquence de :
A. facteurs de long terme:
a) son âge, son genre, son niveau d’éducation, sa religion – soit des variables socio-démographiques (chapitre 1);
b) sa position de classe objective – évaluée à travers ses déclarations sur son appartenance à une catégorie socio-professionnelle (cadre, employé, ouvrier), son statut privé/public, sur son niveau de revenu, et enfin sur les types de patrimoine, détenus ou pas, risqués ou non-risqués (en clair actions vs. immobilier) (chapitre 2);
c) son positionnement sur l’axe gauche/droite (chapitre 3);
B. facteurs de court terme :
d) son positionnement sur trois enjeux : état de l’économie, rapport à l’immigration, rapport à l’Union européenne (chapitre 4);
e) l’image “présidentielle” qu’il se fait des candidat/e/s (chapitre 5);
f) le suivi de la campagne électorale qu’il effectue ou non (chapitre 6).
Bref, les auteurs ambitionnent d’aboutir à une théorie qui couvre tous les aspects déjà étudiés auparavant par la science politique lorsqu’elle a travaillé sur de telles données de sondages. (Je ne suis pas arrivé en tout cas à trouver un aspect qu’ils auraient oublié, sinon peut-être les aspects de personnalité proprement dit.) Heureusement, cette ambition n’aboutit pas à un simple inventaire à la Prévert. Grâce à la méthode de régression logistique (présentée en détail dans leurs Annexes, p. 269-301) qui structure la succession des chapitres, ils arrivent à estimer l’importance de chaque variable “toutes choses égales par ailleurs”. Et, là, surprise, s’ils observent certes bien des modifications entre 1988 et 2007 sur la composition des électorats des différents candidats des mêmes partis, ils retrouvent surtout de la structuration forte de l’électorat. Ils le disent d’emblée : “Les résultats montrent que le vote à cette occasion dépend des circonstances propres à chaque campagne, mais plus encore de l’effet de ‘variables lourdes’, de nature sociologique et idéologique, qui déterminent de façon durable ces choix politiques.” (Remerciements, p.13)
Par exemple, parmi les variables sociodémographiques qu’ils retiennent, ils indiquent ainsi qu’encore en 2007, la relation à la religion catholique reste d’un poids non négligeable pour déterminer un vote en faveur du candidat de l’UMP (p. 58-60). Si la position objective de classe n’a certes plus l’importance qu’elle avait encore en 1988, c’est parce que la candidature socialiste n’arrive plus à percer autant qu’avant dans les classes populaires, que l’électorat socialiste s’est donc “embourgeoisé” par abandon des ouvriers et employés (p.111-113) – pas au point cependant de faire disparaitre l’impact sur le vote déclaré de la détention d’un patrimoine risqué (actions par exemple) pour orienter un vote vers la droite modérée (p. 99-104, et p. 113-115). Les “possédants”, comme dirait un vocabulaire pourtant dépassé, semblent bien choisir la droite comme leur camp naturel, et, en tout cas, les auteurs croient pouvoir affirmer que “la ligne de partage entre les électorats modérés de la gauche et de la droite n’est plus le revenu mais la possession d’actifs risqués” (p.115).
Pour l’électorat de l’extrême droite, ils montrent comme d’autres avant eux à quel point celui-ci devient depuis 1988 interclassiste, masculin, pas particulièrement catholique, guère possesseur de patrimoine risqué, finalement sans autre caractéristique vraiment saillante que son rejet de l’immigration (p.66-68, p.106-110, p. 166-167). Pour les auteurs, si l’extrême droite n’existait pas, on aurait au fond une structuration sociale gauche/droite bien plus classique que celle qu’ils observent: une sorte de continuum entre l’électeur d’extrême gauche, athée, sans fortune, peu éduqué, exerçant une profession d’exécutant sur l’aile gauche jusqu’à l’électeur de la droite catholique, fortuné, éduqué, et occupant une fonction dirigeante sur l’aile droite, en passant par les inévitables instituteur et contremaitre occupant des positions modérées et centrales. Ces images d’Épinal, qui gardent un fond de vérité, sont largement mises en cause par l’existence de cet électorat “lepéniste”. C’est certes un électorat de droite, solide comme un roc au second tour des présidentielles pour faire barrage à la gauche si nécessaire, mais qui n’a pas les attributs de la vieille droite, ni d’ailleurs de l’ancienne gauche.
Point-clé de leur raisonnement, leur chapitre sur l’idéologie montre que les électeurs français savent décidément distinguer leur droite de leur gauche (p.119-142). Du point de vue statistique, c’est le facteur le plus explicatif d’un vote présidentiel. Le poids de cette division en deux camps se trouve en plus particulièrement nette pour analyser les données post-électorales de second tour. Chacun déclare avoir voté pour son candidat “naturel” resté en piste – ce qui correspond aussi à la règle bien connue des commentateurs de l’élimination du candidat resté en piste le plus éloigné de ses propres convictions . “L’identification idéologique reste donc un repère socio-psychologique important qui aide les électeurs français à se positionner au cœur de leur espace politique.” (p. 234) Plus généralement du point de vue statistiquement fondé qui est le leur, le vote est majoritairement déterminé par des facteurs de long terme (p.239-241). Que reste-t-il alors au court terme – qu’ils valorisent pourtant aussi dans leur propre conclusion?
Selon eux, l’enjeu constitué par l’état de l’économie joue toujours le plus souvent au détriment (ou parfois à l’avantage) du candidat perçu comme étant “aux affaires”, c’est-à-dire à celui qui, en pratique, contrôle le gouvernement national (p.152-158). On ne sera pas étonné de ce résultat lorsqu’on se souvient que l’un des auteurs se trouve être Michael S. Lewis-Beck, l’un des rares pionniers pour la France de ce genre d’approche qui lie l’orientation du vote à la perception de l’état de l’économie nationale. On parle parfois à ce sujet de “vote du porte-monnaie”. En revanche, l’impact de l’immigration (p.158-164) ou de l’Europe (p.168-175) varie beaucoup selon les quatre élections, et pèse surtout sur les votes de premier tour. On ne sera en fait pas très étonné que, lorsqu’un électeur déclare que l’immigration constitue un enjeu important pour lui, il aura tendance à voter pour le candidat de l’extrême droite.
Parmi les facteurs de court terme, l’image du candidat, estimé dans les régressions par l’approbation qu’il obtient dans les sondages, compte bien sûr fortement pour s’imposer au premier tour ou gagner une élection serrée – les auteurs insistent sur cette importance de l’image dans la conclusion du chapitre qu’ils consacrent à cet aspect (p.201-202), tout en n’en faisant pas un point vraiment central de leur conclusion générale (p.229-246). Ce défaut d’articulation nous parait comme l’une des faiblesses de l’ouvrage. Dans leurs modèles de régression, ce facteur “image du candidat” est toujours celui, lorsqu’il est introduit, qui “charge” le plus pour expliquer le vote en faveur d’un candidat. En gros, les gens votent pour un candidat parce qu’ils l’apprécient “toutes choses égales par ailleurs”. Le contraire serait étonnant. Mais pourquoi l’apprécient-ils? Le chapitre 5 tente des explications, mais les auteurs admettent qu’on manque dans les sondages actuels de données. J’ai bien peur que, même si on obtenait plus de déclarations de la part des sondés sur les caractéristiques perçues des candidats, on risquerait de rester dans des banalités, ou de reculer d’un cran la nécessité de l’explication. Pourquoi un candidat vous parait-il sincère, honnête, compétent, motivé? Pourquoi vous parait-il avoir l’étoffe d’un Président? Quelqu’un vous l’a-t-il dit à l’oreille (explication par la maîtrise des médias et/ou par la campagne en ce sens des soutiens du candidat)? Ou alors, faudrait-il poser des questions sur la beauté du candidat, le timbre de sa voix, la couleur de ses yeux, la forme de son visage, etc. (vision qui nous rapprocherait à la limite des neurosciences ou d’un Lavater révisé), ou sur l’événement qui vous a fait juger ainsi (vision historique)?
Enfin, la campagne ne change pas grand chose à l’affaire selon eux. Une détermination très tardive du vote semble par contre aider plus à exprimer des votes pour des petits candidats lors du premier tour (p. 226-228). Selon les auteurs, très cohérents avec leur vision “Michigan”, l’hésitation électorale n’est pas un signe de sophistication de l’électeur, mais un indice de perplexité qui se dénoue en faveur d’un petit candidat aux extrêmes ou au centre, au détriment des grands favoris.
Bref, la vision qui ressort du livre est celle d’un électorat bien plus structuré par des choses considérées par certains auteurs comme vieillottes comme la religion, la position de classe, l’idéologie (mot qu’ils osent utiliser dans un titre de chapitre!), les basses considérations économiques, que par une réflexion individualisée sur la capacité d’un tel ou d’un tel à incarner la France (version old style) ou à mettre en place les politiques publiques rationnellement nécessaires (version new style).
Au total, c’est un livre très riche. Je ne saurais en rendre compte dans tous ses raffinements dans la mesure où il comprend en quelque sorte un manuel sur l’élection présidentielle et l’électeur français. Je lui ferais cependant quelques remarques critiques. Tout d’abord, l’univers ici étudié est celui des électeurs qui ont accepté de répondre à un sondage sur les élections présidentielles. Il n’est guère étonnant de trouver du coup beaucoup de structuration et de permanence dans tout cela, parce que, justement, il s’agit d’échantillons de la partie de la population qui n’est pas sans doute si éloigné de la politique au point de se désintéresser totalement de l’élection présidentielle. Les sondeurs répondront toujours à ce genre de critiques que le tirage au sort ou les quotas sont là pour éviter ce genre de biais de sélection, mais, comme répondre (sincèrement) à un sondage n’est pas obligatoire (pour l’instant…), certaines personnes peuvent toujours ne pas vouloir répondre, celles peut-être qui sont les plus éloignées de cette vieille structuration de l’espace politique. Il est vrai que leur absence ne change rien à l’affaire de l’élection présidentielle.
Par ailleurs, leur modèle semble indiquer qu’en gros les campagnes électorales ne servent pas à grand chose, sauf pour les électeurs les plus éloignés des grandes forces politiques qui peuvent se décider in extremis sur une image de candidat ou un enjeu saillant. Certes, mais, peut-être, même pour les électeurs solidement ancrés dans un camp dont ils n’en changeront pas et qui suivent régulièrement la campagne, servent-elles pour réactiver leurs dispositions d’électeurs de droite ou de gauche. Les campagnes permettent tout de même d’actualiser les facteurs de long terme et de court termes. Que se passerait-il si on pouvait, par expérience, organiser une élection présidentielle sans aucune campagne? Comment est-ce que les électeurs de droite et de gauche les plus traditionnels eux-mêmes s’y retrouveraient? Ce rituel de la campagne n’a sans doute pas d’influence bien grand dans les données ex post dont ils disposent, mais cette structuration des données ne serait sans doute pas possible sans ce même rituel, qui rappelle aux électeurs même les plus solides les coordonnées politiques minimales de chacun des candidats et la situation générale qui fait qu’un enjeu fait sens et qu’un candidat dispose d’une image.
La vraie grande interrogation que me pose leur approche – et c’est en cela qu’elle est intéressante parce qu’à la fois classique et novatrice -, c’est celle de la causalité. J’ai déjà dit plus haut que leur explication du vote par l’image du candidat me paraissait limitée. J’aurais tendance à dire la même chose du positionnement sur l’axe gauche/droite. Que cela ait une influence sur le choix d’un candidat, il est difficile à les croire d’en douter, mais on se trouve du coup devant une autre chose à expliquer : pourquoi tel ou tel positionnement? C’est bien sûr le ressort d’autres études (par exemple sur l’héritage familial d’un positionnement politique), mais si on veut saisir par ce biais les raisons qui ont poussé un électeur à voter pour un candidat plutôt qu’un autre, comment doit-on considérer ce facteur? Qu’est-ce que cela dit de la subjectivité de l’électeur, de sa cohérence? Dans le fond, avec leur méthode, on peut imaginer un électeur assisté (au sens de L. Wauquiez), athée, jeune, très favorable à l’immigration et à Europe, ayant en plus une très mauvaise image de N. Sarkozy, mais avec un positionnement de droite, qui aurait quand même voté pour ce dernier au premier tour et au second tour de la présidentielle en 2007. Ce que je veux dire, peut-être maladroitement, c’est qu’il manque à cette méthode le retour par la cohérence des individus réellement existants. Comment les différents facteurs repérés à travers les déclarations des individus dans une situation artificielle de sondage s’articulent-elles dans des existences personnelles? C’est un défaut de toutes ces recherches s’appuyant sur des sondages d’opinion, qui m’ont toujours paru bizarrement holistes, alors qu’elles sont réputées généralement reposer sur une méthodologie individualiste. Ici, par le côté militaire de la démonstration, le défaut est poussé à l’extrême, mais c’est bien sûr cela qui rend aussi le livre intéressant.
Pour finir sur une note réjouissante pour mes éventuels lecteurs d’obédience écologiste : les auteurs de l’ouvrage négligent totalement les candidatures issus de l’écologie politique et ne font même pas de l’écologie un enjeu à étudier au fil des quatre dernières élections. Il ne leur reste plus à prier pour espérer qu’Eva Joly apparaisse dans la prochaine édition de l’ouvrage, et oblige à une relecture de l’histoire.