Vallée sociale du 18 janvier

Je ne sais pas qui conseille actuellement le chef de l’État, mais ces deux dernières semaines n’ont pas été un modèle en matière de communication politique. Je dois dire que je suis même étonné à quel point tout cela tient du cafouillage permanent, qui se passe presque de commentaires.

Passons sur la perte du “Triple AAA”, amplement analysée de Brest à Vladivostok comme un désastre politique pour l’exécutif français, ou sur l’affaire Seafrance, un modèle de communication de crise ratée, mais revenons sur le “Sommet social du 18 janvier”. Soit disant selon la communication de l’exécutif avant Noël, ce moment devait marquer une modification radicale de la politique de l’emploi en France, un “grand soir”, une “aube nouvelle”, un “nouveau départ”. Certains (à gauche) craignaient le pire. Finalement, l’exécutif a annoncé un plan, chiffré à un demi-milliard d’euros, qui ne comporte que la resucée de mesures déjà expérimentées depuis 25 ans au moins dans ce pays avec le succès que l’on sait, et, pour certaines, à peine abandonnées il y a un an. Il est vrai que N. Sarkozy se réserve des annonces plus corsées pour fin janvier (TVA sociale par exemple), mais il reste que le sommet social du 18 janvier en est devenu du coup une bien morne vallée.

Quand j’ai lu le détail de ces mesures, je suis en effet un peu tombé de ma chaise. Étant donné les délais légaux, administratifs, de mise en œuvre, de tout ce fatras, l’exécutif pourra s’estimer heureux s’il trouve quelques rares chômeurs ayant retrouvé du travail, ou entrepris une formation, grâce à ces dispositifs, qu’il pourra exhiber dans les médias avant le premier tour de la Présidentielle. Pour ce qui est des chiffres globaux et surtout du vécu de nos concitoyens face au chômage, ces mesures n’auront aucun effet. Elles auront peut-être même un effet contre-productif, dans la mesure où elles montrent à toute personne qui y réfléchit cinq minutes qu’on recourt toujours aux mêmes vieilles recettes (exonérations de charges) et que cela ne marche(ra) pas. (Je croyais d’ailleurs qu’il fallait réduire les niches fiscales…) Le chômage restera la préoccupation n°1. Je suis particulièrement sensible (par ma profession) au thème de la formation des chômeurs. Toute personne ayant été au chômage ou ayant eu un proche au chômage sait très bien que saisir l’occasion de cette oisiveté forcée pour se former ne va pas du tout de soi dans notre pays. Seul un chômeur avec une motivation en béton et des nerfs d’acier réussira à se former. Est-il besoin que l’exécutif fasse mine de découvrir  cette lacune béante à trois mois des élections et après cinq dix ans de pouvoir? Proposer 16000 places de formation supplémentaires, quelle personne censée pourrait critiquer cette mesure? Mais est-ce qu’au point où nous en sommes, il ne faudrait pas multiplier par un facteur 10 l’augmentation de l’effort qu’on se propose?

Dans le même ordre d’idée, l’exécutif annonce des mesures fortes sur le logement. A moins de donner les pleins pouvoirs de la République à quelque association genre DAL (Droit au Logement), là encore, les mesures, fussent-elles des plus raisonnables, qu’annoncera l’exécutif ne serviront qu’à souligner avec force l’échec du gouvernement dans ce domaine.

Je comprends fort bien que l’exécutif veuille faire mine de résoudre in extremis les problèmes qu’il n’a pas réussi à affronter avec succès pendant les années précédentes, mais se rend-il compte du point auquel cela souligne qu’un temps précieux a ainsi été perdu? Cela me fait irrésistiblement penser à l’étudiant qui n’a rien fait du semestre et qui révise le cours en catastrophe sur les notes prises par d’autres entre minuit et six heures du matin avant l’examen.

Si la campagne de N. Sarkozy continue dans ce style (“Je vais faire d’ici avril 2012, tout ce que j’aurais dû faire depuis mai 2007.”), on devrait bientôt voir des députés UMP et Nouveau Centre découvrir des vertus à ce cher François Bayrou.

R. Nadeau, E. Bélanger, M. S. Lewick-Beck, B. Cautrès, M. Foucault, Le vote des Français de Mitterrand à Sarkozy

La science politique apparait souvent comme une science au caractère cumulatif incertain. L’ouvrage de Richard Nadeau, Eric Bélanger, Michael S. Lewis-Beck, Bruno Cautrès et Martial Foucault, Le vote des Français de Mitterrand à Sarkozy 1988-1995-2002-2007 (Paris : Presses de Science Po, 2012) représente sans doute un contre-exemple. Voilà un ouvrage qui, en osant être classique, en  s’appuyant sur ce que les autres chercheurs ont pu faire auparavant, en devient innovant.

Cette équipe tri-nationale (France, États-Unis, Canada) remet pour ce faire sur le métier les données des sondages effectués sur de larges échantillons immédiatement  après les quatre dernières élections présidentielles françaises. Il s’agit essentiellement des sondages produits en leur temps par le Cevipof.  L’objectif affiché, rien de moins, est d’élaborer une théorie du comportement électoral des Français à cette occasion, alors même qu’on aurait plutôt tendance à voir chaque élection présidentielle comme un cas unique, incomparable. Pour aboutir à ce résultat, l’équipe se dote de deux outils : d’une part, une solide culture statistique autour de “modèles de régression logistique”; d’autre part, une relecture du “modèle de Michigan”. Ce modèle, originaire de la science politique américaine, indique qu’une des variables-clé pour comprendre le comportement électoral des Américains n’est autre que l’identification partisane déclarée par les individus. Pour voter Républicain ou Démocrate, il faut d’abord se penser et se déclarer à l’enquêteur comme Républicain ou Démocrate. Par ailleurs, dans cette tradition, il faut articuler les facteurs de long terme et les facteurs de court terme pour comprendre le choix électoral, on parle ainsi de manière assez peu élégante mais parlante de “modèle de l’entonnoir”. En clair, un Républicain convaincu (facteur de long terme) ne votera pour un candidat démocrate à la Présidence qu’en raison de circonstances exceptionnelles (facteur de court terme) qui l’auront convaincu de faire une entorse à sa foi, et, réciproquement, pour un croyant démocrate.

Les auteurs appliquent de manière militaire au fil des chapitres cette vision,  en passant en revue les influences (statistiquement repérables) qui jouent sur le vote individuel déclaré à la sortie des urnes aux deux tours de scrutin.

En résumé, pour eux, le vote d’un individu est la conséquence de :

A. facteurs de long terme:

a) son âge, son genre, son niveau d’éducation, sa religion – soit des variables socio-démographiques (chapitre 1);

b) sa position de classe objective – évaluée à travers ses déclarations sur son appartenance  à une catégorie socio-professionnelle (cadre, employé, ouvrier), son statut privé/public, sur son niveau de revenu, et enfin sur les types de patrimoine, détenus ou pas, risqués  ou non-risqués (en clair actions vs.  immobilier) (chapitre 2);

c) son positionnement sur l’axe gauche/droite (chapitre 3);

B. facteurs de court terme :

d) son positionnement sur trois enjeux : état de l’économie, rapport à l’immigration, rapport à l’Union européenne (chapitre 4);

e) l’image “présidentielle”  qu’il se fait des candidat/e/s (chapitre 5);

f) le suivi de la campagne électorale qu’il effectue ou non (chapitre 6).

Bref, les auteurs ambitionnent d’aboutir à une théorie qui couvre tous les aspects déjà étudiés auparavant par la science politique lorsqu’elle a travaillé sur de telles données de sondages. (Je ne suis pas arrivé en tout cas à trouver un aspect qu’ils auraient oublié, sinon peut-être les aspects de personnalité proprement dit.) Heureusement, cette ambition n’aboutit pas à un simple inventaire à la Prévert. Grâce à la méthode de régression logistique (présentée en détail dans leurs Annexes, p. 269-301) qui structure la succession des chapitres, ils arrivent à estimer l’importance de chaque variable “toutes choses égales par ailleurs”. Et, là, surprise, s’ils observent certes bien des modifications entre 1988 et 2007 sur la composition des électorats des différents candidats des mêmes partis, ils retrouvent surtout de la structuration forte de l’électorat. Ils le disent d’emblée : “Les résultats montrent que le vote à cette occasion dépend des circonstances propres à chaque campagne, mais plus encore de l’effet de ‘variables lourdes’, de nature sociologique et idéologique, qui déterminent de façon durable ces choix politiques.” (Remerciements, p.13)

Par exemple, parmi les variables sociodémographiques qu’ils retiennent, ils indiquent ainsi qu’encore en 2007, la relation à la religion catholique reste d’un poids non négligeable pour déterminer un vote en faveur du candidat de l’UMP (p. 58-60). Si la position objective de classe n’a certes plus l’importance qu’elle avait encore en 1988, c’est parce que la candidature socialiste n’arrive plus à percer autant qu’avant dans les classes populaires, que l’électorat socialiste s’est donc “embourgeoisé”  par abandon des ouvriers et employés (p.111-113) – pas au point cependant de faire disparaitre l’impact sur le vote déclaré de la détention d’un patrimoine risqué (actions par exemple) pour orienter un vote vers la droite modérée (p. 99-104, et p. 113-115). Les “possédants”, comme dirait un vocabulaire pourtant dépassé, semblent bien choisir la droite comme leur camp naturel, et, en tout cas, les auteurs croient pouvoir affirmer que “la ligne de partage entre les électorats modérés de la gauche et de la droite n’est plus le revenu mais la possession d’actifs risqués” (p.115).

Pour l’électorat de l’extrême droite, ils montrent comme d’autres avant eux à quel point celui-ci devient depuis 1988 interclassiste, masculin, pas particulièrement catholique, guère possesseur de patrimoine risqué, finalement sans autre caractéristique vraiment saillante que son rejet de l’immigration (p.66-68, p.106-110, p. 166-167). Pour les auteurs, si l’extrême droite n’existait pas, on aurait au fond une structuration sociale gauche/droite bien plus classique que celle qu’ils observent:  une sorte de continuum entre l’électeur d’extrême gauche, athée, sans fortune, peu éduqué, exerçant une profession d’exécutant sur l’aile gauche  jusqu’à l’électeur de la droite catholique, fortuné, éduqué, et occupant une fonction dirigeante sur l’aile droite, en passant par les inévitables instituteur et contremaitre occupant des positions modérées et centrales. Ces images d’Épinal, qui gardent un fond de vérité, sont largement mises en cause par l’existence de cet électorat “lepéniste”. C’est certes un électorat de droite, solide comme un roc au second tour des présidentielles pour faire barrage à la gauche si nécessaire, mais qui n’a pas les attributs de la vieille droite, ni d’ailleurs de l’ancienne gauche.

Point-clé de leur raisonnement, leur chapitre sur l’idéologie montre que les électeurs français savent décidément distinguer leur droite de leur gauche (p.119-142).  Du point de vue statistique, c’est le facteur le plus explicatif d’un vote présidentiel. Le poids de cette division en deux camps se trouve en plus particulièrement nette pour analyser les données post-électorales de second tour. Chacun déclare avoir voté pour son candidat “naturel” resté en piste – ce qui correspond aussi à la règle bien connue des commentateurs de l’élimination du candidat resté en piste le plus éloigné de ses propres convictions . “L’identification idéologique reste donc un repère socio-psychologique important qui aide les électeurs français à se positionner au cœur de leur espace politique.” (p. 234) Plus généralement du point de vue statistiquement fondé qui est le leur, le vote est majoritairement déterminé par des facteurs de long terme (p.239-241). Que reste-t-il alors au court terme – qu’ils valorisent pourtant aussi dans leur propre conclusion?

Selon eux, l’enjeu constitué par l’état de l’économie joue toujours le plus souvent au détriment (ou parfois à l’avantage) du candidat perçu comme étant “aux affaires”, c’est-à-dire à celui qui, en pratique, contrôle le gouvernement national (p.152-158). On ne sera pas étonné de ce résultat lorsqu’on se souvient que l’un des auteurs se trouve être Michael S. Lewis-Beck, l’un des rares pionniers pour la France de ce genre d’approche qui lie l’orientation du vote à la perception de l’état de l’économie nationale. On parle parfois à ce sujet de “vote du porte-monnaie”. En revanche, l’impact de l’immigration (p.158-164) ou de l’Europe (p.168-175) varie beaucoup selon les quatre élections, et pèse surtout sur les votes de premier tour. On ne sera en fait pas très étonné que, lorsqu’un électeur déclare que l’immigration constitue un enjeu important pour lui, il aura tendance à voter pour le candidat de l’extrême droite.

Parmi les facteurs de court terme, l’image du candidat, estimé dans les régressions par l’approbation qu’il obtient dans les sondages, compte bien sûr fortement pour s’imposer au premier tour ou gagner une élection serrée  – les auteurs  insistent sur cette importance de l’image dans la conclusion du chapitre qu’ils consacrent à cet aspect (p.201-202), tout en n’en faisant pas un point vraiment central de leur conclusion générale (p.229-246). Ce défaut d’articulation nous parait comme l’une des faiblesses de l’ouvrage. Dans leurs modèles de régression, ce facteur “image du candidat” est toujours celui, lorsqu’il est introduit, qui “charge” le plus pour expliquer le vote en faveur d’un candidat. En gros, les gens votent pour un candidat parce qu’ils l’apprécient “toutes choses égales par ailleurs”. Le contraire serait étonnant. Mais pourquoi l’apprécient-ils? Le chapitre 5 tente des explications, mais les auteurs admettent qu’on manque dans les sondages actuels de données. J’ai bien peur que, même si on obtenait plus de déclarations de la part des sondés sur les caractéristiques perçues des candidats, on risquerait de rester dans des banalités, ou de reculer d’un cran la nécessité de l’explication. Pourquoi un candidat vous parait-il sincère, honnête, compétent, motivé? Pourquoi vous parait-il avoir l’étoffe d’un Président? Quelqu’un vous l’a-t-il dit à l’oreille (explication par la maîtrise des médias et/ou par la campagne en ce sens des soutiens du candidat)? Ou alors, faudrait-il poser des questions sur la beauté du candidat, le timbre de sa voix, la couleur de ses yeux, la forme de son visage, etc. (vision qui nous rapprocherait à la limite des neurosciences ou d’un Lavater révisé), ou sur l’événement qui vous a fait juger ainsi (vision historique)?

Enfin, la campagne ne change pas grand chose à l’affaire selon eux. Une détermination très tardive du vote semble par contre aider plus à exprimer des votes pour des petits candidats lors du premier tour (p. 226-228). Selon les auteurs, très cohérents avec leur vision “Michigan”, l’hésitation électorale n’est pas un signe de sophistication de l’électeur, mais un indice de perplexité qui se dénoue en faveur d’un  petit candidat  aux extrêmes ou au centre, au détriment des grands favoris.

Bref, la vision qui ressort du livre est celle d’un électorat bien plus structuré par des choses considérées par certains auteurs comme vieillottes comme la religion, la position de classe, l’idéologie (mot qu’ils osent utiliser dans un titre de chapitre!), les basses considérations économiques, que par une  réflexion individualisée sur la capacité d’un tel ou d’un tel à incarner la France (version old style) ou à mettre en place les politiques publiques rationnellement nécessaires (version new style).

Au total, c’est un livre très riche. Je ne saurais en rendre compte dans tous ses raffinements dans la mesure où il comprend en quelque sorte un manuel sur l’élection présidentielle et l’électeur français.  Je lui ferais cependant quelques remarques critiques. Tout d’abord, l’univers ici étudié est celui des électeurs qui ont accepté de répondre à un sondage sur les  élections présidentielles. Il n’est guère étonnant de trouver du coup beaucoup de structuration et de permanence dans tout cela, parce que, justement, il s’agit d’échantillons de la partie de la population qui n’est pas sans doute si éloigné de la politique au point de se désintéresser totalement de l’élection présidentielle. Les sondeurs répondront toujours à ce genre de critiques que le tirage au sort ou les quotas sont là pour éviter ce genre de biais de sélection, mais, comme répondre (sincèrement) à un sondage n’est pas obligatoire (pour l’instant…), certaines personnes peuvent toujours ne pas vouloir répondre, celles peut-être qui sont les plus éloignées de cette vieille structuration de l’espace politique. Il est vrai que leur absence ne change rien à l’affaire de l’élection présidentielle.

Par ailleurs, leur modèle semble indiquer qu’en gros les campagnes électorales ne servent pas à grand chose, sauf pour les électeurs les plus éloignés des grandes forces politiques qui peuvent se décider in extremis sur une image de candidat ou un enjeu saillant. Certes, mais, peut-être, même pour les électeurs solidement ancrés dans un camp dont ils n’en changeront pas et qui suivent régulièrement la campagne, servent-elles pour réactiver leurs dispositions d’électeurs de droite ou de gauche. Les campagnes permettent tout de même d’actualiser les facteurs de long terme et de court termes.  Que se passerait-il si on pouvait, par expérience, organiser une élection présidentielle sans aucune campagne? Comment est-ce que les électeurs de droite et de gauche les plus traditionnels eux-mêmes s’y retrouveraient? Ce rituel de la campagne n’a sans doute pas d’influence bien grand dans les données ex post dont ils disposent, mais cette structuration des données ne serait sans doute pas possible sans ce même rituel, qui rappelle aux électeurs même les plus solides les coordonnées politiques minimales de chacun des candidats et la situation générale qui fait qu’un enjeu fait sens et qu’un candidat dispose d’une image.

La vraie grande interrogation que me pose leur approche – et c’est en cela qu’elle est intéressante parce qu’à la fois classique et novatrice -, c’est celle de la causalité. J’ai déjà dit plus haut que leur explication du vote  par l’image du candidat me paraissait limitée. J’aurais tendance à dire la même chose du positionnement sur l’axe gauche/droite. Que cela ait une influence sur le choix d’un candidat, il est difficile à les croire d’en douter, mais on se trouve du coup devant une autre chose à expliquer : pourquoi  tel ou tel positionnement? C’est bien sûr le ressort d’autres études (par exemple sur l’héritage familial d’un positionnement politique), mais si on veut saisir par ce biais les raisons qui ont poussé un électeur à voter pour un candidat plutôt qu’un autre, comment doit-on considérer ce facteur? Qu’est-ce que cela dit de la subjectivité de l’électeur, de sa cohérence? Dans le fond, avec leur méthode, on peut imaginer un électeur assisté (au sens de L. Wauquiez), athée, jeune, très favorable à l’immigration et à Europe, ayant en plus une très mauvaise image de N. Sarkozy, mais avec un positionnement de droite, qui aurait quand même voté pour ce dernier au premier tour et au second tour de la présidentielle  en 2007. Ce que je veux dire, peut-être maladroitement, c’est qu’il manque à cette méthode le retour par la cohérence des individus réellement existants. Comment les différents facteurs repérés à travers les déclarations des individus dans une situation artificielle de sondage s’articulent-elles dans des existences personnelles? C’est un défaut de toutes ces recherches s’appuyant sur des sondages d’opinion, qui m’ont toujours paru bizarrement holistes,  alors qu’elles sont réputées généralement reposer sur une méthodologie individualiste. Ici, par le côté militaire de la démonstration, le défaut est poussé à l’extrême, mais c’est bien sûr cela qui rend aussi le livre intéressant.

Pour finir sur une note réjouissante pour mes éventuels lecteurs d’obédience écologiste : les auteurs de l’ouvrage négligent totalement les candidatures issus de l’écologie politique et ne font même pas de l’écologie un enjeu à étudier au fil des quatre dernières élections. Il ne leur reste plus à prier pour espérer qu’Eva Joly apparaisse dans la prochaine édition de l’ouvrage, et oblige à une relecture de l’histoire.

TVA (anti)sociale = le golden goodbye de N. Sarkozy?

La “TVA sociale”, telle qu’elle semble devoir être proposée par la majorité sortante dans toutes prochaines semaines, me pose un problème en tant que politiste qui croit, peut-être avec trop d’esprit de système, que les hommes politiques contemporains veulent (majoritairement) être élus et/ou réélus.

En effet, quelque que soient les motifs (très bons, bons ou mauvais) invoqués pour justifier une hausse générale de la TVA (de 1,2,3,4 points?), une telle hausse – surtout si elle prenait effet avant le premier tour de la présidentielle -  justifierait largement aux yeux des électeurs le slogan (aussi attendu que facile) : “Nicolas Sarkozy, le président de la perte du pouvoir d’achat”.  De plus, si la mesure était appliquée avant la présidentielle, la France, qui déjà frôle dangereusement avec la récession (avec des voisins latins en pleine débine économique), y plongerait carrément – ne serait-ce que parce que l’espoir d’une reprise dans la seconde partie de l’année serait vraiment mort. Même s’il y avait une redistribution immédiate, au moins partielle, de la baisse des charges sociales des entreprises au profit des employés du privé, et éventuellement une hausse correspondante des minima sociaux, une énorme masse d’électeurs (retraités évidemment, salariés des trois fonctions publiques probablement, autres titulaires de revenus de transfert situés au delà des minima sociaux, etc.) en prendrait un bon coup au portefeuille. (Et, si les salaires nets du secteur privé augmentaient vraiment un peu, le gain serait mangé en partie par les effets des barèmes d’impôts inchangés pour les années qui viennent.)

L’effet politique serait le même si la mesure devait entrer après la présidentielle : le candidat socialiste  n’aurait plus qu’à promettre que sa première mesure serait de suspendre immédiatement l’application de cette mesure antisociale (ce qu’il a fait d’ailleurs dans la journée d’hier), et de  se mettre derechef à sa grande réforme fiscale. La candidate du FN pourrait striduler à loisir sur le “fiscalisme”, et renouveler son appel au protectionnisme (“Taxons les importations chinoises, plutôt que le consommateur français!”).  Le vote d’opposition serait alors un vote où le consommateur-électeur pourrait quantifier le gain correspondant à la défaite du sortant. Il suffirait à l’opposition de dire :  “Si vous réélisez N. Sarkozy, votre ordinateur vous coutera tant de plus, les jouets de vos enfants vous coûteront tant de plus, etc.”.

Augmenter avant des élections la TVA sous quelque (bon) motif que ce soit (aider les vieux dépendants, financer la branche famille de la Sécurité sociale, aider “nos” entreprises à être plus compétitives, renflouer les caisses de l’État pour garder le triple A) correspond à un suicide politique. Il est d’ailleurs assez piquant de voir revenir cette idée, alors même qu’à droite, son invocation entre la présidentielle 2007  et les législatives 2007 avait été vue comme une explication à la (légère) contre-performance de la coalition UMP/Nouveau Centre aux législatives.

L’aspect particulièrement régressif au sens fiscal de la TVA comme impôt (qui taxe plus les pauvres que les riches en proportion de leurs revenus respectifs) ne manquerait pas en plus d’être pain béni (si j’ose dire) pour la gauche – et peut-être pour l’extrême-droite. N. Sarkozy, l’homme qui allège l’ISF et augmente la TVA. Par ailleurs, à droite, la mesure ne fait pas l’unanimité : le très libéral Alain Madelin exécute la “TVA (anti)sociale” avec brio au nom même d’une vision économique qui prône l’innovation pour sauver nos industries. (Argument qui pourrait d’ailleurs être repris par F. Hollande, vu ses conseillers économiques genre P. Askenazy ou P. Aghion.)

Bref, cette TVA (anti)sociale, dont le nom d’usage comme souvent dans notre vocabulaire politique contemporain correspond très exactement au contraire de ce qu’elle produit dans son premier effet, n’a pas de sens pour le candidat N. Sarkozy, s’il veut être réélu. (Dans le même genre, il y aurait aussi l’augmentation de la CSG des retraités ou la suppression des jours de RTT pour les cadres du privé…) Il ne me reste alors que deux filons explicatifs.

Premièrement, N. Sarkozy sait qu’il a déjà perdu, et, tant qu’à faire, il veut prendre une dernière mesure qu’il considère comme utile pour la France. Cette mesure portera ses fruits plus tard, et lui permettra de rester dans l’histoire comme un bon président qui aura su prendre les mesures courageuses qui s’imposent. Il pourra donc siéger au Conseil constitutionnel avec délectation pendant les quarante prochaines années.

Deuxièmement, Alain Madelin a raison, cette mesure n’est qu’un (dernier) cadeau au Medef – qui semble bien être favorable à la mesure. C’est la “retraite-chapeau” du quinquennat. Le golden goobye de N. Sarkozy à son groupe d’intérêt préféré. En effet, si la mesure entrait effectivement en vigueur avant la présidentielle, le remplaçant de N. Sarkozy aurait beaucoup de mal à revenir sur la partie de la mesure consistant à baisser les charges sociales des entreprises et/ou augmenter les salaires nets du privé. Donc, pour le Medef, cela sera toujours cela de pris. (Même si je ne suis pas sûr que le calcul soit bon pour toutes les entreprises, même les grandes : la grande distribution a-t-elle intérêt à laisser “tuer” la consommation des ménages?)

En tout cas, je comprends qu’un certain flottement s’observe dans les rangs de la majorité. Décider de perdre alla bella les élections à venir n’est pas une décision simple à prendre.

Ps. Les économistes blogueurs ne sont pas gentils du tout avec la TVA sociale, ils l’exécutent sans trop de phrases inutiles : Olivier Bouba-Olga cite quelques collègues qui se sont déjà exprimés, et rappelle son propre article de juin 2007 sur le sujet. Ils soulignent tous le côté vieille lune de l’affaire. Pour eux, cela ne permet pas du tout de rétablir la compétitivité-prix des entreprises installées sur le sol français par rapport à celles produisant dans les pays à bas coût (Chine, Vietnam, etc.) ou à coût intermédiaire (Roumanie, Turquie, Maroc, etc.). On s’en serait un peu  douté à dire vrai… Par contre, ils reconnaissent que cela aurait un (petit) impact sur la compétitivité-prix face aux… partenaires européens les plus proches (Allemagne, Belgique, etc.). On continuerait ainsi à jouer à “qui est le plus con” avec nos chers partenaires allemands. Après la “désinflation compétitive” française des années 1980-1990, et, après la réponse de la bergère allemande, à travers l’“Agenda 2010″ et autres “lois Hartz IV”, cela serait à nous de tirer le coût du travail vers le bas. Celui qui rétablit le premier le servage gagne la coupe! Cette race to the bottom franco-allemande n’est guère une preuve de grande solidarité entre les deux pays – ou, alors, il faut se convertir à une vision conspiratrice de l’histoire.

Sur les effets inflationnistes de la TVA sociale, pour éviter un désastre sur la consommation des ménages, il faudrait imaginer que les entreprises distributrices de produits importés rognent leurs marges à due proportion. C’est ce que suppose l’économiste Nicolas Bouzou, favorable à la mesure (dans Libération, 5 janvier 2012, p. 17): “Ensuite, la hausse des prix sera très modérée. En Allemagne, la hausse de TVA de 3 points n’a eu qu’un petit effet sur les prix, de l’ordre de 1 point”. Notre bon docteur Pangloss oublie sans doute un peu vite la différence des structures concurrentielles dans la grande distribution en France et en Allemagne. Cela m’étonnerait vraiment que les prix ne bougent pas nettement dans notre beau pays, où le coût de la vie reste toujours plus élevé que de l’autre côté du Rhin – ou alors, sur ce point, les réformes du quinquennat qui s’achève auraient vraiment eu de l’effet.

Pour les aspects politiques, cette résurrection de la TVA (anti)sociale me fait penser à l’équivalent du choc de confiance qu’est censée donner une réduction drastique des dépenses publiques, choc qui, en lui-même, relance l’économie. (Cf. ce qui se passe actuellement en Europe, où la relance est patente, isn’t it?) Je vois mal les électeurs français se réjouir d’une hausse de la TVA (ou d’autres impôts) qui sauverait à terme l’emploi, je les vois surtout surenchérir sur la perte de leur pouvoir d’achat. Les micro trottoirs vont être pénibles à suivre.

Il faut sauver le marin Seafrance.

Et nous voilà en 2012! Bonne année! Meilleurs vœux!

Même si j’ai rarement vue une année être présentée à travers le prisme des médias comme l’année de tous les désastres à venir comme celle qui s’ouvre. Le cadrage y semble plus à la préparation au suicide qu’à l’espoir d’une amélioration.

Il faut dire qu’une année qui s’ouvre par la création officielle de “la Hongrie” qui remplace “la République de Hongrie” ne peut effectivement qu’être un excellent millésime. C’est sûr qu’en Europe, la démocratie ne cesse de s’approfondir.

Mais, heureusement, notre cher Président de redevenir lui-même, pétulant, impulsif, primesautier. Et je suppose que nous n’avons encore rien vu! Cette campagne électorale  va être mémorable.

En effet, si j’ai bien suivi dans la journée d’hier, Nicolas Sarkozy a lancé un contrordre général : il est désormais urgent de donner les moyens aux syndicalistes de Seafrance de mener à bien leur projet de création d’une S. C. O. P. (Société coopérative ouvrière de production) pour sauver de  la disparition la filiale de transport trans-Manche de la SNCF. Il y a encore quelques jours, le Ministre des Transports, Thierry Mariani, dénonçait le “fanatisme” des syndicalistes (d’obédience CFDT) voulant imposer cette solution aux détriments de toute autre. Et là, contrordre, il faut aider à tout prix cette solution-là!

Cette volte-face ouvre l’année politique 2012 de manière d’autant plus amusante :

- qu’elle oblige tous les ministres concernés à des contorsions par rapport à leurs déclarations précédentes – prouvant ainsi encore une fois à l’auditoire ayant un minimum de mémoire à quel point la parole des ministres se trouve sans importance dans la configuration sarkozyste du pouvoir – sans doute parce que ces derniers n’ont plus, ni poids politique propre en dehors de la machine à laquelle ils appartiennent (qui donc t’a fait duc, marquis, comte?), ni convictions même minimales à défendre (Paris vaut bien une messe, un sabbat, un ramadan, etc.) ;

-qu’elle revient à soutenir ce qu’on aurait en d’autres temps appelé un “canard boiteux” : la droite libérale française depuis l’époque de Raymond Barre croit savoir qu’il faut parfois en finir avec des activités économiques peu rentables, comme semble bien l’être le transport trans-Manche à l’époque d’Eurotunnel;

- que le gouvernement de N. Sarkozy se rallie ainsi à une solution de gestion, la S.C.O.P., soutenue (au moins en paroles) par la gauche, dont le moins que l’on puisse dire, c’est qu’elle ne fait pas partie du patrimoine idéologique de la droite française – en même temps, c’est un ministre de droite, qui avait ouvert avant 1997, la voie à la réduction, si honnie aujourd’hui par N. Sarkozy, du temps de travail.

Bref, c’est pour être charitable une belle démonstration de pragmatisme -  mais elle me semble, tout à fait inutile du point de vue de la séduction de l’opinion publique, dont certains, y compris les journalistes de télévision (France 2 hier soir à 20h00), la soupçonnent d’y trouver son vrai motif : en effet, en créant ce rebondissement autour de Seafrance, N. Sarkozy montre certes son intérêt pour la défense de l’emploi en France, mais surtout amène les médias nationaux à parler d’emploi, encore plus qu’ils ne le font déjà. Après tout cette affaire de Seafrance aurait pu rester confinée dans les pages régionales de la P.Q.R. ou les pages économiques de la presse généraliste. Malheur aux vaincus, et voilà tout!

Ainsi, quoi qu’il en soit du sort de Seafrance, cet épisode aura amené l’agenda médiatique à se concentrer sur les problèmes d’emploi. Or, vu la situation objective du marché du travail en France, le sortant n’a guère intérêt à attirer l’attention sur ce point. Il peut certes avoir la crainte d’apparaître comme celui qui ne fait rien pour résoudre le problème n°1 des Français, et il veut montrer son volontarisme. Il y a ainsi un sommet pour l’emploi prévu pour le mois de janvier 2012. Mais, là encore, quelque que soient les décisions prises, seraient-elle innovantes, géniales, consensuelles, cela ne ferait que renforcer le handicap du sortant sur ce point.  Si l’électorat français commence à concentrer son attention sur l’emploi …

Ps. Ce vendredi 6 janvier 2012, sort dans les médias nationaux (Libération, Figaro, Europe 1) toute une série d’éléments d’ambiance qui tendraient à montrer que les promoteurs syndicaux de la SCOP, affiliés à la CFDT, ne seraient pas des perdreaux de l’année. J’ai même entendu ce matin un journaliste radio au vu de ces informations (encore à vérifier par voie judiciaire) les traiter carrément de “néo-maffieux”. Ressort aussi l’information que j’avais déjà entendue ou lue quelque part auparavant selon laquelle la CFDT nationale ne serait pas vraiment en accord avec le syndicat local sur cette stratégie de création d’une SCOP. Du coup, l’insistance pour le moins subite de N. Sarkozy (contre les déclarations préalables de son propre gouvernement) à vouloir aider ce projet-là de SCOP au nom du refus de l’impuissance publique face à la crise économique pourrait finir par apparaitre comme un magnifique exemple d’erreur de jugement de sa part. (Il dispose pourtant sans doute des sources policières,ainsi que de l’avis confidentiel de la direction de la SNCF, pour se faire une idée plus exacte de la situation.) Il ne serait cependant pas le seul. Il me semble que la région concernée, gérée par la gauche, était elle aussi prête à mettre de l’argent dans cette SCOP. On peut certes y voir avec vraiment beaucoup de machiavélisme une stratégie de N. Sarkozy pour mettre les salariés de Seafrance en demeure de choisir eux-mêmes la sauce à laquelle ils doivent être mangés, et pour pouvoir s’en laver les mains ensuite, mais cela me parait peu crédible. Simplement, notre cher Président a voulu tenter un coup. Il a bien mal choisi son terrain apparemment.

Dani Rodrik, The Globalization Paradox. Why Global Markets, States, and Democracy Can’t Coexist.

Certains universitaires anglo-saxons me fascineront toujours pour leur capacité à produire des ouvrages qui se situent efficacement à mi-chemin entre un discours destiné à la communauté académique et un discours destiné au grand public cultivé. Dani Rodrik avec son The Globalization Paradox. Why Global Markets, States, and Democracy Can’t Coexist (Oxford : Oxford University Press, 2011) est de ceux-là.

Le livre est d’évidence fondée sur les travaux antérieurs de l’auteur (cités en notes et expliqués en langage ordinaire au fil de l’ouvrage), tout en proposant une mise en récit fort réussie qui rend la lecture aisée et vivante. Ce spécialiste d’économie politique internationale (EPI) se propose de penser ensemble les contraintes économiques et les contraintes politiques.  Il croit de fait pouvoir établir un triangle d’incompatibilité entre trois aspects du monde contemporain : la démocratie, la souveraineté nationale, et l’(hyper)globalisation économique. On peut avoir deux de ces aspects en même temps, mais pas les trois à la fois.

Pour faire cette démonstration et en tirer les conséquences, D. Rodrik n’est pas loin de reconstituer toute l’histoire économique de l’Occident capitaliste depuis le XVIIIème siècle. Il propose surtout une vision, classique de l’économie politique internationale, qui rompt avec l’idée que les affaires économiques (marché), les affaires juridiques (normes de droit = État souverain ou accords entre Etats souverains = condition de l’existence du marché) et les affaires politiques (État-Nation = rapports de force entre groupes au sein de ce dernier + division géographique de la Terre en souverainetés distinctes) peuvent être valablement traités de manière distincte. Le propos est donc fort riche, et je ne peux ici qu’en donner un aperçu pour encourager à le lire.

En résumé donc (cf. en particulier le chapitre 9, “The Political Trilemma of the World Economy”, p. 184-206), si toutes les règles juridiques qui permettent d’établir un marché mondial pour les biens et les services se décident à travers un accord de toutes les nations (comme avec l’OMC actuelle), il y a fort à parier que tous les groupes dominés dans les nations dominantes  et les nations en retard de développement économique  au moment de l’établissement de l’accord vont y perdre toute possibilité de rétablir leur situation, pour les groupes au sein des Etats, par une protestation démocratique, ou, pour les Etats, par une politique protectionniste de défense des secteurs d’avenir.  D. Rodrik souligne en effet à de multiples reprises que les économistes standard ont tendance, d’une part, à sous-estimer les coûts d’ajustement aux effets de la libéralisation commerciale pour les perdants de cette dernière, et, d’autre part, qu’ils nient effrontément le constat historique selon lequel le décollage économique d’un État ne peut s’appuyer que sur une première phase protectionniste qui lui permet d’investir dans des secteurs d’avenir.

Au sein des Etats, pour que les perdants ne se rebellent pas contre le sort qui les attend avec la libéralisation commerciale, le mieux reste encore qu’ils n’aient pas la possibilité politique de le faire (avec un régime dictatorial ou un régime de suffrage censitaire sans pression populaire). Pour D. Rodrik (cf. chapitre 2, “The Rise and Fall of the First Globalization”, p. 24-46), le régime d’étalon-or, qui a bien fonctionné au XIXe siècle, était typique de cet équilibre marché mondial / État-nation : si l’économie nationale devait connaître un ajustement en raison de quelque choc asymétrique, il suffisait de laisser l’étalon-or produire ses effets automatiques : sous sa douce et ferme pression, les salaires et les prix baissaient, et c’était tout! Il était alors inutile de recourir au protectionnisme : le marché mondial continuait à fonctionner. Le génie de J. M. Keynes est justement d’avoir compris et théorisé que ce mécanisme d’ajustement à la baisse des prix et salaires ne fonctionnait plus :  à son époque (années 1920), les pays occidentaux vivaient désormais en démocratie, ou, tout au moins, sous la pression des masses, et les perdants de l’ajustement (les masses de salariés ou de petits indépendants) pouvaient se défendre, soit par la voie syndicale, soit par leur vote, soit par l’usage de la violence. La conséquence ultime de cette pression des masses sur les gouvernants (y compris dans les régimes totalitaires fondés sur le soutien des dites masses, cf. aspects welfaristes du nazisme) n’est autre que l’écroulement progressif du marché international au profit du protectionnisme de tous les Etats au profit de leurs ressortissants et à celui de l’impérialisme des Etats qui avaient  les moyens de se réserver ainsi une part du marché mondial.

Pour D. Rodrik, la période 1945-1975 constitue ensuite celle d’un équilibre subtil entre démocratie, mondialisation et ambitions nationales. Le régime de Bretton-Woods / GATT permet en effet de rendre conciliable une (ré)ouverture mesurée et graduelle aux échanges internationaux de biens et de services entre nations et une vie démocratique nationale, où chaque pays choisit d’établir ses institutions propres (de sécurité sociale, de normes de sécurité alimentaire, de conditions de travail, etc.) pour répondre aux demandes des masses, tout en garantissant l’augmentation de la puissance de l’État via la croissance économique. En transposant au cas français, ce que ne fait pas l’auteur, c’est la synthèse gaulliste  des années 1960 : Sécurité sociale, SMIG, Marché commun, et Bombe atomique! La réussite est alors d’autant plus grande que les secteurs (essentiellement industriels) qui s’ouvrent de nouveau à la concurrence internationale sont justement ceux où les gains mutuels de l’échange se trouvent être les plus grands et où les distorsions de bien-être entre groupes de chaque nation suite à ces échanges restent limités. En somme, beaucoup de gagnants et peu de perdants.

La période actuelle s’ouvre dans les années 1980, moment où triomphe l’idée portée par les économistes néolibéraux que la libéralisation des échanges n’est pas allé assez loin pour soutenir désormais la croissance à venir et que les règles imposées à la finance internationale sont irrationnelles pour assurer une bonne allocation de l’épargne au niveau mondial. La période consiste donc à l’inverse à revenir à la situation, où, pour encourager la création d’un vrai marché mondial des biens, services et des capitaux, les nations s’accordent pour accepter des normes juridiques qui vident largement la démocratie au niveau national de son sens. Si les perdants des nouvelles normes juridiques qui ouvrent les marchés tiennent encore à se plaindre des conséquences négatives qu’ils subissent, ils se trouvent désormais face à des institutions politiques nationales qui ne peuvent plus répondre à leurs plaintes. Ces dernières ont bien  pris soin en effet de se  démettre de leurs prérogatives auprès d’instances non-démocratiques (du genre banque centrale indépendante ou “panels de l’OMC”). La démocratie (nationale), au sens de droit d’appel des perdants, se trouve vidée de son sens, mais, en revanche, le marché mondial triomphe et les Etats les plus habiles (par exemple la Chine) accumulent, grâce à la croissance qu’ils connaissent, de la puissance comme jamais. Il faut ajouter que, selon D. Rodrik, les gains marginaux liés à l’ouverture des échanges dans de nouveaux domaines ou selon de nouvelles normes dans des domaines déjà ouverts auparavant  sont décroissants en terme de richesses supplémentaires créées, tout en provoquant par contre des effets distributifs entre groupes sociaux de plus en plus puissants. (A ce propos, j’ai pensé dans l’actualité récente à l’ouverture du commerce de détail dans l’Union indienne aux investissements internationaux – ouverture proposée par le gouvernement indien, et repoussée temporairement suite aux vives protestations des commerçants indiens…)

Bref, D. Rodrik nous explique, après d’autres, comment nous sommes arrivés at the state we’re in. (Toute application de ce schéma à l’Union européenne serait pure malveillance de ma part…) Si on tient un tant que soit peu au bonheur du plus grand nombre, la situation ne semble pas vraiment optimale. Que faire alors? Bien sûr, face à cette situation, on pourrait rétablir la démocratie comme moyen de prendre en compte les intérêts de tous en la situant au niveau mondial où se créent les normes juridiques qui régulent le marché mondial, et on pourrait aussi imaginer une responsabilisation de ceux qui créent ces mêmes normes via un processus démocratique mondial à inventer. Le plus logique mais aussi le plus utopique serait alors de  créer une fédération mondiale qui ferait de fait disparaitre les souverainetés nationales. Le plus faisable est encore de renforcer une gouvernance mondiale où les perdants (groupes et Etats) aient vraiment beaucoup plus de voix au chapitre  – mais, dans cette hypothèse, D. Rodrik fait remarquer que les préférences des habitants des différentes nations restent très différentes, et qu’on risque donc de ne s’accorder au final que sur des règles minimales au niveau global.

Que reste-t-il alors à faire? Il propose de revenir à une vision plus modérée des gains de l’échange international et à une prise en compte démocratique de la voix des perdants au niveau national. Il faut revenir vers un compromis à la Bretton Woods / GATT, en abandonnant le mirage de l’hyperglobalisation comme panacée universelle, tout en admettant que le protectionnisme n’est pas non plus une panacée universelle. Il faut repasser d’une “globalisation épaisse” qui rentre dans les détails de l’organisation institutionnelle de l’économie de chaque État à une “globalisation fine” qui s’assure simplement que des échanges commerciaux ont lieu dans les domaines de plus grand intérêt mutuel.

Pour aller dans cette direction, il m’a semblé que D. Rodrik fait peser une large partie de l’avenir sur les épaules des économistes. En effet, ce sont eux qui justifient la nécessité absolue de l’hyperglobalisation pour faire le bonheur de l’humanité, et cela selon D. Rodrik, alors même qu’ils se rendent bien compte à travers leurs travaux que les choses ne sont pas aussi simples qu’ils ne veulent bien l’expliquer aux journalistes ou aux étudiants  (cf. p.61-66 en particulier).

Il faudrait donc au minimum que les économistes dans leur majorité reconnaissent que les effets distributifs de l’ouverture commerciale entre groupes sociaux d’un État sont bien plus pesants qu’ils ne le disent généralement face au grand public, que ces effets directs et indirects de l’ouverture commerciale méritent donc une discussion publique bien plus approfondie qu’actuellement à chaque fois qu’on se propose d’effectuer une libéralisation,  que les économistes admettent publiquement que toutes les spécialisations productives ne se valent pas du point de vue de leur potentiel de croissance future. Ainsi D. Rodrik fait remarquer que les économistes savent bien – ce dont tout le monde se doute bien -  qu’il vaut mieux se spécialiser dans des secteurs industriels plutôt que dans la mise à disposition de matières premières, dans l’agriculture ou les services (… à la personne ou de restauration…)  pour assurer un développement à long terme, mais qu’ils ne le clament pas trop fort. (Il est intéressant par ailleurs de voir D. Rodrik raconter comme il a essayé de donner des conseils au gouvernement sud-africain pour sauver son industrie dans le cadre des règles de l’OMC en essayant de jouer intelligemment avec les règles.)

En pratique, le message principal  de D. Rodrik est que chaque nation doit se voir reconnu de nouveau le droit de mener des politiques économiques et sociales au bénéfice de toute sa population, et non pas seulement de son État et de ses élites. (Cela n’est pas sans ressembler à la “démondialisation” proposée par le ci-devant candidat aux primaires socialistes Arnaud Montebourg.)

Bien sûr, pour qu’une telle transformation s’opère, je serais tenté de dire que les masses n’ont pas fini de devoir protester! Ou alors faut-il espérer/craindre que l’(hyper)globalisation s’écroule d’elle-même sous le coup d’une thrombose financière qui marquera le présent siècle ?

Enfin, si j’avais une critique à formuler à l’encontre du modèle de D. Rodrik, c’est qu’il ne spécifie pas assez ce qu’il entend par “nation”. J’ai largement reformulé dans ce présent compte-rendu en identifiant la “nation” aux intérêts géopolitiques des élites qui contrôlent l’État. En effet, comme le montre l’exemple du XIXe siècle, ou celui plus contemporain de la “Chinamérique”,  la libéralisation des échanges commerciaux et financiers est tout à fait compatible avec une augmentation de la puissance (militaire, impériale) des Etats, mais, semble-t-il, pas avec les dépenses sociales qui seraient nécessaires pour faire le bonheur de tous les assujettis.  Un peu le vieux dilemme du beurre ou des canons en somme.

Au total, le triangle d’incompatibilité de Rodrik est sans doute destiné à rentrer dans le vocabulaire courant des sciences sociales – je l’ai d’ailleurs déjà entendu dans la bouche de doctorants. Et c’est une bonne chose, même si c’est pour le critiquer comme il se doit.

Universitaires low cost

Il y a quelques jours sur France-Inter un conflit en cours à l’Université de Paris X Nanterre a été très brièvement évoqué. (Voir les propos exacts tenus via le post de Joël Gombin qui donne le lien pour le podcast. ) Ce conflit porte sur la tendance qu’a cette Université – elle n’est pas la seule – à faire appel à de nombreux vacataires pour réussir à mettre un enseignant devant chaque étudiant, et surtout à privilégier cette forme de (sous-)emploi par rapport à d’autres statuts d’emploi un peu moins précaires et un peu mieux payés. Dans ce cadre, le reportage faisait entendre une des personnes mobilisées qui laissait entendre clairement que les vacataires, n’étant pas même nécessairement docteurs sans postes, offrent un enseignement de moindre qualité que les dits docteurs sans postes.

Bien sûr, les vacataires se sont sentis insultés à juste titre par ce genre de propos. Certains ont même fait remarquer sur la liste de l’ANCMSP qu’en réalité, il s’agissait des mêmes personnes à des étapes successives de leur difficile entrée dans la carrière académique.

Pour ma part, je comprends fort bien ce sentiment d’avoir été insulté que peuvent ressentir tous les vacataires, mais je ne suis pas sûr que l’argument “vacataires = qualité de l’enseignement en baisse” doive être complètement écarté de l’espace public. En effet, si l’on admet à l’inverse  que l’usage massif de vacataires par une institution universitaire ne change rien à la qualité de l’enseignement dispensé, on se prive du soutien des usagers (ou indirectement des contribuables). Si le même service public peut être assuré par des vacataires, et si l’usager du service public ne voit pas vraiment la différence, pourquoi ceux qui décident de cet usage massif des vacations se priveraient-ils de cette possibilité?

Prenons garde que ce raisonnement se trouve assez universel dans notre société, c’est la logique bien connue du low cost. Prix bas, qualité acceptable, client à peu près satisfait. Dans le cas de l’Université, la tentation de recourir aux vacataires se trouve d’autant plus grande que la différence de qualité ressentie par les étudiants  n’est sans doute pas énorme, voire demeure souvent  inexistante. Ces derniers se révoltent d’ailleurs rarement sur ce point, l’insatisfaction éventuelle des étudiants face à l’usage de vacataires pour assurer les enseignements reste de fait pour l’instant en deçà du seuil de visibilité institutionnelle. De plus, comme les universitaires en poste réfléchissent peu en général à leurs propres pratiques pédagogiques et reçoivent très peu d’incitations statutaires à s’améliorer sur ce point au fil de leur carrière (puisqu’en réalité, seule la recherche compte – et, dans cette dernière, seule celle validée par des contrats de recherche et par des publications absconses), il n’est pas certain que les étudiants ressentent une différence notable entre un vacataire (jeune, enthousiaste et pas encore assez stratégique dans l’usage de son temps) et un statutaire (âgé, moins enthousiaste, et surtout ayant intégré dans ses priorités l’ensemble des contraintes devant le mener à la “hors-classe”).

Autrement dit, dans notre société où le client/usager/payeur est censé être roi, je ne crois pas si bête pour dénoncer une situation qu’on considère comme intolérable de dire que le service offert aux clients/usagers/payeurs est médiocre. En effet, en dehors de quelques consommateurs moralistes, il ne faut pas compter sur quelque sens moral de la part du client/usager/payeur. Pour lui comme pour chacun d’entre nous quand nous sommes dans la position de l’acheteur/bénéficiaire/payeur d’un service, seul compte son/notre propre intérêt. Que celui qui n’a pas acheté un seul bien électronique fait dans un pays géré par une dictature dans la plus magnifique absence de droits sociaux des travailleurs me jette la première pierre électronique! Et les étudiants sont-ils des êtres plus moraux que nous? 

De fait, ceci étant dit, je m’étonne toujours que les vacataires et plus généralement tous les précaires se montrent si bienveillants vis-à-vis des institutions qui les exploitent. On arrêterait d’employer massivement des vacataires si ces derniers mettaient un désordre monstre. Mais il est vrai que la plupart sont payés bien longtemps après qu’ils aient fait ce qu’on leur a demandé de faire ce qui bloque les vélléités,  et surtout ils sont payés d’espérances… de devenir un jour un  de ces statutaires de l’Université, donc ils sont priés de bien se tenir à table.

Je m’étonne toujours aussi de ces collègues statutaires qui gèrent les institutions en question, et qui font tout pour que la crise de financement de certaines filières ne provoque pas trop de conséquences néfastes sur les étudiants. Comme ils sont bons, comme ils ont le sens du service public, comme ils ont une éthique professionnelle. Pourquoi ne pas tout simplement fermer sans préavis les filières en question quand l’argent public promis n’est pas là? Ou décider d’y offrir des conditions d’enseignement clairement intolérables? Ou dire que, faute d’enseignants disponibles cette année, le cours est reporté à l’année prochaine, et que, pour avoir le diplôme, il faudra attendre un an de plus?  No money, no curriculum. Toutes les offres de vacations qui passent, souvent en dernière minute sur la liste de l’ANMCSP, témoignent de cette volonté désespérée de nos collègues de sauver la face. Vite, vite, il faut quelqu’un pour faire ce cours, assurer ces TD, etc. Et, faute de trouver le dit vacataire, le statutaire décidera d’y laisser lui-même sa santé en faisant lui-même le surcroît de cours demandé. De ce fait, une génération supplémentaire d’étudiants passera dans les tuyaux sans trop de casse – enfin, on s’étonnera quand même un peu des taux d’échecs en premier cycle…. -, et on pourra continuer à faire semblant que cela fonctionne. (La même logique perverse est à l’œuvre dans de nombreux services publics me semble-t-il. Toute la société s’est mis dans ce registre du …jusqu’ici tout va bien.) Il est vrai que, si les universitaires ne se prêtaient pas au jeu, on enverrait quelques administrateurs bien pires qu’eux gérer les universités, mais, dans ce cas, les universitaires ne seraient plus obligés de trouver eux-mêmes des rustines pour regonfler la machine (et là pour le coup, peut-être la qualité baisserait vraiment). Ils pourraient se situer clairement dans une opposition radicale à ce genre de fonctionnements. (Il est possible que, dans ce cadre,  les statutaires doivent travailler plus en gagnant la même chose.)

Enfin, avec de telles convictions, qui sont comme dirait l’autre “défaitistes révolutionnaires” ou “anarchistes de droite” c’est selon et auraient mérité en d’autres temps le peloton d’exécution, je ne risque pas de gérer grand chose par les temps qui courent. (Je reste par contre disponible pour faire liquidateur de filière.)

Dehors les Britanniques…

Selon ce que les médias en disent ce matin, le sommet européen des 8/9 décembre 2011 s’est décidé pour un tout nouveau traité à 17 plus tous ceux qui voudront ce joindre. Le blocage de la révision des Traités à 27 tiendrait à l’attitude britannique, suivi seulement par le gouvernement hongrois.

Fort bien… dehors les Britanniques et les Hongrois, mais je me demande maintenant comment les juristes vont faire coexister deux traités traitant des mêmes choses (le Traité de Lisbonne et la législation dérivée qui en découle à propose de la gouvernance économique, et le nouveau traité entre les 17 de la zone Euro plus  les pays candidats à rejoindre la dite zone sauf sans doute la Hongrie, à propos de la même gouvernance économique). En effet, si le Traité à 27 reste en vigueur (sauf preuve du contraire...), toutes les dispositions de gestion de la politique économique à 27, et des pays de la zone Euro, restent par définition en vigueur. On vient d’ailleurs de les renforcer à travers les procédures normales à 27, et cela doit entrer en vigueur au début de 2012. Comment diable va-t-on rendre compatible l’existence de tous ces textes déjà là avec un nouveau texte qui disposeraient les choses, sinon autrement, du moins parallèlement? La presse britannique indique par ailleurs que, logiquement, le gouvernement britanniques refuserait que les institutions à 27 soient utilisés pour faire fonctionner ce traité à 17 et plus. De deux choses l’une, soit il faut construire ex nihilo une sorte d’Union-bis restreinte cependant à certaines questions budgétaires, soit on se raccorde quand même, avec l’accord des Britanniques et des Hongrois obtenu lors des négociations de ce jour, à l’Union actuelle, et, là, on va se faire rire : il y aura la Commission en formation pour les 27 et pour les 17+, le Parlement européen en formation à 27 et à 17+, etc. On voit mal en effet les ressortissants britanniques participer aux fonctionnements liés au nouveau traité.  Normalement, il y aurait la solution d’une “coopération renforcée”, mais cela suppose à première vue l’accord des Britanniques et des Hongrois, et là encore, les façons d’agir préconisées dans la coopération renforcée peuvent-elles contredire celles déjà actées dans les traités à 27 ?

En tout cas, l’idée d’un nouveau traité qui doublonne et sur certains points comme la manière d’aboutir à des sanctions (automaticité ou pas?) contredise les textes à 27 atteint le summum du baroque.

Il va aussi être difficile de prétendre en Irlande qu’il s’agit d’un petit traité de rien du tout qui n’engage à rien, puisque les voisins britanniques en font tout un plat (de lentilles?)… d’où référendum  ou déni patent de démocratie!

Jean-Louis Bourlanges, ce matin sur France-Inter, a lui aussi noté ce point de complexité juridique, tout en indiquant que le sommet européen devrait le résoudre aujourd’hui. Nous verrons donc dans les conclusions de ce sommet à 27 ce qui a été décidé.  Des juristes imaginatifs vont bien trouver une solution élégante. Du moins, je l’espère.

Ps 1. La situation s’est un peu décantée au fil de la journée : la délégation britannique semble être finalement la seule à refuser vraiment une modification des traités en vigueur et sa participation à un nouveau traité. Le texte diffusé, par le Conseil européen, sous le titre “Statement by the Euro Area Heads of State or Government”, ainsi que les déclarations du président du Conseil européen, Herman Von Rompuy, laissent entièrement ouverte la question proprement juridique du comment faire entrer en vigueur de telles modifications de la gouvernance économique de la zone Euro. S’ils évoquent un nouveau traité ad hoc, les membres de la zone Euro et H. van Rompuy déclarent aussi vouloir inscrire dans les Traités de l’Union dès que possible, et tout le langage des déclarations fait allusion aux organes et fonctionnements actuels de l’Union européenne. Je crois bien que nous voyons se créer sous nos yeux une nouvelle forme de révision des traités, celle voulue par une quasi-unanimité. Les développements juridiques et politiques sur ce point seront passionnants.

Par ailleurs, les décisions du sommet des 8/9 décembre 2011 confirment que tous  les gouvernements présents restent prisonniers d’une vision économique qui fait de l’austérité budgétaire un sine qua non de la politique économique à mener dans l’avenir. On passerait d’un critère de Maastricht de 3% de déficit annuel autorisé, à un nouveau critère (idéal) de 0,5% – c’est dans le fond logique pour stabiliser l’endettement si l’on se prépare à une période de croissante très lente… Le très généreux 3% de Maastricht était encore un souvenir des “Trente Glorieuses”. Si tous les pays vont réellement dans la direction indiquée de “zéro déficit”, les années 2012 et suivantes vont être celles d’une stagnation européenne des plus réussies…

Le sommet a en plus  souhaité exonérer entièrement les créanciers (en particulier les banques) de tout effort. Il seront payés rubis sur l’ongle. Herman von Rompuy a apparemment été chargé de faire passer le message le plus clairement possible à la communauté financière : vous ne risquez plus rien, la Grèce était une exception. Du coup, c’est assez amusant de voir les résultats de ce sommet présentés comme une “victoire allemande” : il me semblait pourtant que c’était A. Merkel qui avait insisté il y a un an pour que les banques et autres créanciers y soient de leur poche dans le cas de la Grèce – et ce sur les instances de son opinion publique et de son Parlement. Le moins que l’on puisse dire, c’est que le présent accord revient à entériner le pouvoir de la finance sur les Etats. C’est un “choix social” comme disent les économistes… L’euthanasie des rentiers n’est pas pour demain.

Bref, tout cela est foncièrement enthousiasmant… je m’en vais finir mon whisky…

Ps 2. Où va-t-on? Jacques Attali fait un commentaire sur l’accord du 8/9 décembre 2011, que je pourrais partager. J’ai honte. Il souligne, lui l’ancien banquier international public, que tout cela ne profite au final qu’aux banques commerciales.

Ps 3. Il semble que des juristes allemands, cités par la FAZ, commencent à se rendre compte que le nouveau traité proposé est un monstre juridique. Cette solution adoptée pour contourner le pouvoir de négociation (ou de veto si l’on veut) des Britanniques sera au minimum considérée par certains commentateurs comme joyeusement baroque, au pire finira par s’échouer dans les eaux de la légalité à respecter (tout de même).

Ps 4. L’économiste Alexandre Delaigue, lui aussi, n’est guère convaincu par cette remise au goût du jour de l’esprit de Maastricht. Cela n’a pas marché avant, cela ne marchera pas ensuite. (Ou alors, en reprenant son idée d’une victoire de la BCE, cela peut marcher justement parce que cette dernière va se substituer aux marchés financiers dans l’évaluation du risque-pays, et parce que c’est elle qui fera en fait varier les taux d’intérêt de la dette publique de chaque pays de la zone Euro, mais le problème est alors que cela va finir par se voir!).

Perplexité européenne (suite et sans doute pas fin!)

Bon là, je cale un peu face à tant d’acharnement de “Merkozy” à repasser les mêmes plats plus ou moins réchauffés…

En gros (selon le très désinformé Arnaud Leparmentier du Monde), ce que nos deux duettistes ont proposé cet après-midi à leurs partenaires européens via une conférence de presse, ce serait du “Maastricht+”, ou du “Pacte de stabilité de croissance -version 3 bis” (1997, 2005, 2011, version  maintenant déjà à revoir). On aurait en plus le choix entre une révision des traités à 27 ou un nouveau traité à 17, ou un nouveau traité à 17 mais ouvert aux 27… (Je me demande d’ailleurs  si on peut avoir deux textes traitant de la même chose : les Traités actuels traitent déjà de la procédure de déficit excessif, article 126 TFUE, le nouveau traité à 17 instituerait donc autre chose en plus ou à côté.)  Surtout, la logique fondamentale reste la même au delà de tout ce qu’on a pu raconter par ailleurs  : un État membre de la zone Euro est censé rester proche de l’équilibre budgétaire, voire l’atteindre, en adoptant une “règle d’or budgétaire” à valeur constitutionnelle, qui, petite nouveauté, serait validée elle-même par la Cour européenne de justice. En cas de manquement à ses obligations de sérieux budgétaire, le pays finirait par se voir presque automatiquement infligé une amende… Idée qui m’a toujours parue formidable pour aider un État en difficulté de financement… que fait-on si cet État refuse de payer? En l’espèce, on tourne en rond: en effet, la vraie et réelle pénalité, ce sont les marchés financiers qui l’auront infligée bien avant d’en arriver là. Si chaque État de la zone Euro continue à se financer de manière indépendante sur les marchés financiers (ce qui semble être le cas puisque les euroobligations ont été enterrées de nouveau cet après-midi), tout l’équilibre financier d’un État membre repose toujours sur la confiance – plus ou moins rationnellement fondée – de ces derniers en la capacité de ce dernier à rembourser ses emprunts. Le nouveau mécanisme peut évidemment être respecté contrairement à ces prédécesseurs qui, pourtant, avaient tout prévu, mais que se passe-t-il si cela ne marche toujours pas pour un pays, surtout pour un grand pays? On retombe dans les présentes inquiétudes. Il faut venir à son secours via quelque mécanisme de solidarité, qui l’aidera à mourir guéri.

Ainsi il est vrai qu’il y a le FESF qui devrait se transformer le plus vite possible en MES amélioré par l’abandon de la règle d’unanimité (avec une majorité de 85% au prorata des contributions).  Encore que cette possibilité de mettre sur la touche un petit contributeur au sein du MES me parait en elle-même ridicule : j’espère que personne n’imagine obliger quelqu’un à contribuer sans qu’il ait donné son accord. Cela veut simplement dire que seuls deux grands pays riches vont contribuer, puisque, de toute façon, ils décident de tout dans cette affaire.

Face à ce genre d’accord franco-allemand, on peut avoir deux visions : celle pessimiste selon laquelle, décidément, la dépendance au sentier institutionnel va finir par emporter la zone Euro et l’Europe communautaire avec elle, dans un feu d’artifice final, du plus bel effet pour célébrer le centenaire de la guerre de 1914 ; celle optimiste selon laquelle cette réaffirmation solennelle des principes maastrichtiens, qui ont présidé à la construction, considéré par bien des économistes comme bancale, de la zone Euro (budgets nationaux, politique monétaire gérée par une BCE non tenue de financer les Etats membres de la zone en dernier recours), ne constitue en fait qu’un pénible rideau de fumée en direction de l’électorat allemand et plus généralement des pays du nord de la zone Euro, et ouvre la voie à une intervention massive de la BCE dès le lendemain de ce sommet du 8/9 décembre – ou simplement à la croyance de la part des marchés qu’elle ne peut qu’intervenir. A ce stade bien sûr, l’idéal serait que cette dernière intervienne sans que cela se sache, ou sous une forme si alambiquée telle que personne n’y comprenne rien. (A ce propos, j’ai lu la proposition d’un économiste un peu désespéré suggérant que cela soit la Fed américaine qui rachète la dette des Etats européens.) En tout cas, sauf à croire que tous les économistes ou presque sont payés par des puissances obscures (spéculateurs au service d’une grande puissance étrangère, “gnomes de Londres” et autres agents défroqués des “organes”), il est probable qu’on en arrivera là par une voie subtile et détournée.

En tout cas, pour l’instant, c’est Maastricht, tout Maastricht et rien que Maastricht. (C’était déjà le cas avec la révision du Pacte de stabilité à peine adoptée.)  L’équilibre budgétaire, voilà la voie, la seule vraie voie du salut. Je suis bien curieux de voir ce que cela pourrait donner en France dans les prochains mois. (Je suggère donc comme première mesure éducative et pédagogique de hausser la TVA à 25% dès le 1er janvier 2012.) Il est aussi à souligner qu’en réaffirmant la règle des 3% de déficit au cœur même d’une crise économique telle que nous la connaissons, l’Union européenne continue à ne pouvoir compter que sur la seule politique monétaire pour stabiliser sa conjoncture. En effet, si les budgets nationaux obéissaient toujours à la règle d’or d’équilibre, y compris dans des circonstances comme aujourd’hui lorsque le chômage atteint des sommets dans la zone Euro,  et si le budget de l’Union européenne reste toujours aux alentours de 1% du PIB européen, il ne reste que la politique monétaire de la BCE pour répondre à des chocs économiques – et, en plus, si ces derniers sont asymétriques entre pays membres de la zone Euro, on n’est pas rendu si j’ose m’exprimer ainsi.

Quant à l’aspect démocratique de toute cette manœuvre, je préfère ne pas trop y penser. Si révision des traités il y a, j’imagine déjà les contorsions minables qu’il va falloir faire pour éviter de poser quelque question que ce soit au peuple irlandais, tout en présentant par ailleurs au monde entier cette même réforme des traités ou cette adoption d’un nouveau traité comme le pas essentiel dans la réorganisation des équilibres de la gouvernance européenne. Dommage que les Irlandais lisent couramment la langue anglaise…

En tout cas, l’année 2012 s’annonce déjà comme un grand crû politique.

Perplexité européenne

A découvrir dans la presse,  par des fuites venues de sources plus ou moins indiquées comme proches des autorités, ce qui se concocterait dans les coulisses de la négociation européenne au sommet, je dois dire que j’y perds un peu mon latin, et je me demande si tout cela n’est pas de l’ordre du rideau de fumée.

Maintenant, on parlerait de créer des “eurobligations”, mais seulement entre les pays  de la zone Euro, notés AAA. Je ne vois pas bien ce que cela apporterait (en dehors d’une plus grande taille du marché de ces titres), sinon de diviser officiellement la zone Euro en bons et en mauvais risques.Très malin comme idée, les Italiens, Espagnols et autres vont apprécier au moment même où ils promettent de faire tout ce qu’on leur demande pour restaurer leur crédibilité. Et la France, où se situe-t-elle dans ce cas-là?

On parle d’un renforcement (encore une fois) du Pacte de stabilité et de croissance (PSC). Déjà, j’avais cru comprendre qu’un tel renforcement avait déjà été envoyé dans les tuyaux de la législation européenne ordinaire sous forme de réforme du PSC de 1997, révisé 2005, et que ces mesures se trouvaient dans un état très avancé dans leur processus d’approbation. Sauf erreur de ma part, ces réformes de la gouvernance économique, avec quelque chose comme le “semestre européen” par exemple, risquent déjà à l’usage de ne pas passer inaperçues auprès des opinions publiques nationales. Elles n’ont cependant même pas encore été mises en application, qu’on songe déjà à autre chose de plus corsé. Pour ne pas parler de la fameuse “règle d’or budgétaire” que la France est bien incapable à ce stade d’adopter (contrairement à l’Espagne par exemple)… sauf illumination christique du PS, qui verrait saint François aller sauver le grand pêcheur Nicolas de la panade où il s’est mis à coup de “paquet fiscal”, “grand emprunt” et autre “TVA réduite sur la restauration”. Plus gribouille que cela, tu meurs! Ou est-ce une resucée du “Pacte Euro+” déjà annoncée cet été par “Merkozy”? Avec de bonnes vieilles réformes structurelles à la clé, qui feraient de tout le domaine économique et social, y compris dans les détails qui fâchent le populo, une prérogative de l’ensemble (enfin de quel ensemble? de l’Union à 27, de la zone Euro, d’autre chose de plus restreint?) A ce propos, on fait quoi : on s’aligne sur l’Allemagne en supprimant le SMIC bien trop élevé en France, ou on introduit un SMIC commun de part et d’autre du Rhin à un niveau compatible avec la décence (minimale) à la française. Si on veut rendre similaire les conditions de travail et de rémunération des deux côtés du Rhin, il va falloir aussi penser à aligner les conditions de consommation et de logement des salariés. Il va falloir abandonner le rêve d’une “France de propriétaires”, et il va falloir introduire une vraie concurrence entre distributeurs pour faire baisser les prix à la consommation de ce côté du Rhin. C’est les Auchan, Carrefour, Leclerc et autres qui vont aimer, et, là, si j’ose dire, il y a de la marge.

On parle d’un nouveau traité ad hoc entre les 17, mais j’ai bien peur qu’il en soit déjà question depuis un moment depuis qu’on veut pérenniser le FESF en MES, ou alors s’agit-il de faire coexister deux nouveaux traités, celui sur le FESF/MES, déjà signé, concernant les 17 de la zone Euro, et envoyé en principe dans les tuyaux d’une ratification, et celui sur l’Union de stabilité  évoqué ces jours-ci qui lui, si j’ai bien compris, ne concernerait peut-être qu’une partie des membres de la zone Euro (à savoir les gens sérieux) prêt à accepter la potion hardcore des réformes et de la gestion à l’allemande. Le Figaro laisse même entendre que ceux qui ne voudraient pas signer ce nouveau Traité se mettraient d’eux-mêmes hors de la zone Euro. Plus fantastique encore, selon une dépêche prétendant faire le point sur ces affaires, j’ai vu entrer en jeu le Traité de l’Élysée entre la France et l’Allemagne. Cela me rappelle l’idée d’il y a quelques années un temps évoquée d’une fusion des Etats français et allemand. La créativité finit parfois en délire.

Cela part vraiment dans tous les sens, et je dois avouer que, si j’étais un analyste financier basé à Hong-Kong ou à New York, je trouverais cela éminemment bordélique – enfin, je suppose que j’utiliserais le terme adéquat dans ma langue. Tout cela manque de clarté et de logique, et cela ne semble correspondre qu’à de nouvelles rustines qui ressemblent aux précédentes. Cela commence à me faire penser à des promesses d’ivrognes. Je veux bien que la zone Euro soit une création originale dans l’histoire universelle, mais, comme tout le monde comprend qu’il faut une autorité politique commune pour la gérer, comment la crée-t-on? Il n’y a pas mille moyens.

En tout cas, tous ces bruits de couloir font ressortir l’absence totale de prise en considération des critères démocratiques  – sinon, justement, en creux sous la forme d’un déphasage prononcé avec ces derniers. Surtout pas de référendum, et, désormais, surtout pas de lenteurs démocratiques liés à des Traités trop compliqués à modifier. Je me demande d’ailleurs si l’Union de stabilité évoquée, qui ne serait ouverte qu’à quelques pays élus, ne serait pas destiné à contourner l’écueil démocratique irlandais sans que le détour soit trop apparent.

Ces jours-ci, sans doute sous le coup d’une fatigue de fin de semestre, je commence à me demander si mon raisonnement général sur la zone Euro n’a pas oublié une variable intermédiaire. Les politiciens de la zone Euro veulent sans aucun doute la sauver, ils feront tout pour la sauver, mais  leurs conseillers sont-ils  assez  doués pour trouver la bonne formule? Inventer midi à quatorze heures, c’est bien, c’est subtil, cela permet de trouver un compromis entre les contraintes des uns et des autres, cela permet un consensus, mais, à la fin, cela peut finir par ne pas marcher à force de subtilités.

Ou, alors, s’agit-il pour les autorités allemandes de prouver à leur opinion publique qu’elles auront tout tenté pour éviter d’avoir à admettre in fine un rôle de sauveteur de la BCE? Serait-ce une forme extrême de “blame avoidance” de la part de la Chancelière Merkel?

Que veut dire le mot “rigueur” en France?

Le Ministre de l’Éducation nationale, Luc Chatel, vient d’annoncer qu’à compter de la rentrée prochaine, les enseignants débutants auront la joie de débuter avec une (magnifique) rémunération brute qui dépassera (de peu) les 2000 euros par mois. Cette annonce m’a frappé comme un bon exemple de disjonction entre les différents aspects des politiques publiques menées par un grand État moderne et aussi comme un exemple, qui sera utile aux historiens, de l’écart entre la situation française au sein de la crise économique des années 2007 et suivantes et celle de ses partenaires européens.

Cette annonce d’une augmentation des traitements bruts des enseignants débutants correspond selon le gouvernement lui-même à une promesse de revalorisation du niveau de rémunération des débutants. Celle-ci répond aussi à la faible attractivité des concours de l’enseignement ces temps-ci, due à la fois à l’allongement de la durée préalable d’études nécessaires pour y avoir accès, et à la détérioration réelle et symbolique des métiers de l’enseignement. Cela vient aussi après la sortie fort opportune au demeurant de chiffres comparatifs au niveau de l’OCDE montrant que nos enseignants ne sont pas les mieux lotis en matière de rémunération. Bref, sauf à décider que le niveau (à tous les sens du mot) de l’enseignement en France est destiné à s’écrouler, il fallait faire un (petit) geste. En même temps, cette décision (qui ne coûte que 75 millions d’euros par an selon le gouvernement) se trouve complètement en porte à faux avec l’idée, serinée par ailleurs par tous les membres de la majorité, qu’il faut désormais faire preuve d’une vigilance extrême en matière de dépenses publiques.

Surtout, du point de vue comparatif, en regardant ce qui se passe pour les fonctionnaires, et pour le monde enseignant dépendant des finances publiques dans les autres pays européens (pour ne pas parler des États-Unis…) , il y a de quoi être très surpris. En Espagne, au Portugal, en Irlande, en Grèce bien sûr, au Royaume-Uni, les salariés émargeant à la caisse publique en faillite, vous-dis-je, en faillite,  se sont vus, soit imposer des salaires réduits, soit proposer, plus ou moins gentiment selon le style des relations sociales en vigueur, des départs vers d’autres (absence d’)horizons professionnels. Pour donner un exemple extrême dans l’Europe communautaire, les enseignants roumains se sont vus imposer il y a deux ans une diminution de 25% de leur salaire (qui n’était déjà pas brillant), au point qu’une partie d’entre eux s’est désormais mise en congé sabbatique pour aller gagner sa vie ailleurs (sans que l’État roumain ne les remplace : l’ignorance n’est pas là-bas un problème, mais une solution!). Partout où la rigueur (salvatrice), l’austérité (qui nous punit de nos fautes), les nécessaires sacrifices (in)humains, se trouvent mis en place, les agents publics – ces privilégiés, morveux et absentéistes!-  n’y coupent pas : soit moins de salaires, soit moins de postes de travail, soit moins des deux. En France, depuis 2007, on recrute moins – règle de remplacement d’un fonctionnaire sur deux seulement parmi les fonctionnaires d’État partant à la retraite -, mais,  pour l’instant, sauf marginalement (hausse des cotisations retraites sur quelques années , blocage du point d’indice, etc.), le gouvernement Fillon n’a pas annoncé qu’il entendait baisser radicalement du jour au lendemain les salaires nets de ses employés de 5, 10, 15, 20, 25, 30, 40, 50% qui dit mieux?, ni qu’il entendait tailler dans les effectifs, 10000, 100000, 1000000, qui dit mieux? Il me semble même avoir entendu François Fillon expliquer que : la rigueur, c’était justement lorsque l’on met ce genre de mesures en place. Tout le reste, ce n’est pas de la rigueur, c’est simplement de la bonne gestion. La France ne connait donc pas la rigueur.

Or, à lire la presse, le bruit court que le gouvernement allemand voudrait que la France entre dans la vraie rigueur. Plus de “AAA” sans une vraie cure d’austérité qui fera mentir le dicton allemand selon lequel Dieu serait français. Du sang, des larmes, des taux de suicide qui explosent, voilà la seule solution. A nous d’apprécier enfin les joies de la vraie rigueur. Or,  au point où nous en sommes, l’une des seules choses à faire qui aurait des effets presque immédiats sur le niveau des dépenses publiques serait donc de faire comme nos voisins espagnols, irlandais, etc.. Pourquoi un gouvernement comme celui de François Fillon hésite-t-il encore? Comme dirait un vrai libéral de ma connaissance, parce qu’en fait l’UMP se situe à gauche? Ou alors y aurait-il encore des vieux keynésiens qui traineraient dans les allées du pouvoir et préviendraient des effets récessifs de l’austérité? Que Carrefour est déjà mal en point et qu’il ne faudrait pas que ce fleuron du génie français y passe?

Je me demande si, tout simplement, la droite française n’a pas quelque part dans ses lointains souvenirs  quelque réminiscence des mésaventures du Pierre Laval de l’été 1935. Pour sauver la compétitivité du pays et rétablir les finances publiques, ce dernier choisit  de baisser d’autorité prix et salaires, et, entre autres, les salaires des fonctionnaires. Cette grande idée, dont la parenté avec la situation d’aujourd’hui n’échappera qu’à ceux qui n’ont pas intérêt à la comprendre, était destinée à maintenir la parité-or du franc, tout en cherchant à relancer l’activité économique nationale en reprenant des parts de marché sur les concurrents. Cette célèbre “déflation Laval” est généralement présentée par les historiens comme une des causes de la victoire du “Front populaire” en 1936 – traumatisme fondateur de la droite française. Je doute qu’un François Fillon veuille apparaître comme celui qui a propulsé la gauche au pouvoir en 2012 , qui aura réconcilié F. Hollande et J.L. Mélanchon. Il tergiverse donc.

Certes, le prochain plan de rigueur, qui semble certain selon les Cassandre, me démentira peut-être, et, enfin, nous connaitrons vraiment la crise comme les autres Européens.

Ps. Le même raisonnement peut être mené pour les personnels chargés de faire passer le permis de conduire, auquel le gouvernement a cédé quelques sous. Il ne signifie pas bien sûr que je nie les difficultés des Français (dont attestent les sondages par exemple), mais je souligne le privilège relatif dont une partie d’entre eux (dont je suis) a bénéficié jusqu’ici pendant cette crise mondiale.