Bouillaud’s Weblog - bloc-notes d’un politiste

Business as usual : “S. Berlusconi vs. les juges”, épisode 5439.

23 juillet 2008 · Pas de commentaire

Suivre la politique italienne au jour le jour depuis quinze ans a fini par me rendre morose sur ce pays : un même scénario se répète à l’infini depuis 1994, “Silvio Berlusconi s’oppose à la magistrature italienne”. Au moment où l’on croyait le conflit enfin apaisé avec le triomphe de la coalition des droites aux récentes élections, triomphe qui aurait dû inciter S. Berlusconi à traiter les affaires judiciaires le concernant par le mépris (et la prescription qui finira bien par arranger tout…), il repart de plus belle à l’attaque de la magistrature (en se disant of course attaquée par elle!). C’est pour le moins lassant. Cette fois-ci, S. Berlusconi a fait voter une loi dite “lodo Alfano”, qui garantit une immunité pénale (et pas civile) temporaire aux cinq plus hautes charges de l’Etat italien pendant la durée de leur mandat. Une loi à peu prés similaire (le “lodo Schifani”) avait été votée sous la précédente législature de centre-droit et rejetée par la Cour constitutionnelle italienne sous des motifs pris en compte cette fois qui ne devraient donc pas empêcher l’entrée en vigueur du “lodo Alfano”. Le quatrième gouvernement Berlusconi a aussi décidé de restreindre trés fortement les possibilités pour la magistrature de mettre sur écoutes les suspects lors d’enquêtes, et de punir trés durement quiconque révélerait ou diffuserait de telles écoutes. Il est vrai que certaines écoutes effectuées au détriment de S. Berlusconi auraient à ce qu’on croit comprendre un contenu peu reluisant - y compris sur certains aspects de sa vie privée. Il a par contre échoué à faire voter par le Parlement une norme dite “blocca processi” (stoppe-procès) dont l’absurdité patente ne dévoilait que trop l’aspect d’intérêt personnel qu’elle recelait.

Toute cette activité pour défendre le chef du gouvernement du “risque judiciaire” a déclenché la remobilisation de tous les groupes antiberlusconiens, qui ont organisé le 8 juillet un “No Cav Day” (littéralement “Jour du Pas de Chevalier du Travail”). Ce terme construit sur le modèle du “D-Day” a donné lieu à des tas de déclinaisons politiques en Italie (le “No Tax Day”, le “Family Day”, etc.) pour nommer une manifestation de protestation organisée par la droite. Les anti-berslusconiens par le titre choisi pour leur propre manifestation se moquent ainsi d’une routine de la droite.

Une manifestation auquel se résumait ce “No Cav Day” en pratique a donc eu lieu Piazza Navona à Rome, manifestation qui, semble-t-il, a eu quelque succès populaire. Le petit parti “Italie des Valeurs”, dont le leader est l’ex-juge anti-corruption Antonio Di Pietro, a largement contribué à l’organiser et les critiques habituels de S. Berlusconi (S. Guzzanti, B. Grillo, M. Travaglio, A. Camilleri, etc.) y ont participé , mais pas un seul représentant de la classe dirigeante du Parti démocratique (PD). Cette dernière a d’ailleurs fini elle aussi accusée - y compris G. Napoletano le Président de la République - par certains orateurs pour son attentisme face aux décisions berlusconiennes.

Face à cette situation, S. Berlusconi en a rajouté encore en affirmant qu’une profonde réforme de la justice était plus que jamais nécessaire, et qu’elle devait se faire le plus tôt possible, à savoir cet automne.

A en croire les sondages, ce conflit ne passionne pas les Italiens, et moi non plus. En effet, les divers épisodes de “criminalité en col blanc” dont se serait rendu coupable S. Berlusconi à en croire ses accusateurs ne changent rien au fait proprement politique que, malgré ces accusations (ou à cause d’elles?), il vient de gagner pour la troisième fois des élections politiques “à la loyale”. J’ajoute qu’en Sicile, où le centre-gauche a largement dénoncé depuis 1989 au moins les abus du centre-droit sur un style largement identique aux accusations portées contre S. Berlusconi, les élections régionales, provinciales et communales de cette année ont vu le triomphe du centre-droit. A Catane, le candidat du centre-gauche est même arrivé troisième derrrière celui de “la Destra” (de la droite néo-fasciste)… L’électeur ne semble donc guère apprécier ces dénonciations de la moralité de l’adversaire qui manquent d’un projet clair pour la suite. Le PD semble bien comprendre le piège en évitant de trop s’investir dans l’anti-berlusconisme moralisateur, mais n’a pour l’heure aucun discours crédible à opposer à S. Berlusconi sur le reste des politiques publiques.

Je dois donc me faire une raison : le conflit entre S. Berlusconi et la magistrature demeurera un élément central de la vie politique italienne jusqu’à la disparition politique de ce dernier, ou peut-être jusqu’au moment où l’opposition découvrira un meilleur angle d’attaque plus en phase avec les préoccupations de l’électorat.

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21 juillet 2008, un autre “21″ qui ne porte pas chance au PS.

22 juillet 2008 · Pas de commentaire

Et voilà c’est fait : dans le silence relatif des médias jusqu’à ce jour, la Constitution a été réformée une nouvelle fois. Nos collègues constitutionnalistes n’ont plus qu’à se précipiter pour réviser leurs cours et manuels pour la rentrée de septembre et pour écrire leurs commentaires dans leurs revues spécialisées. Il se confirme  que la Constitution n’est plus ce texte intangible ou presque qu’il était censé être selon la doctrine qu’on enseigne (peut-être) encore aux étudiants.

Pour ma part, je ne me sens pas d’entrer dans le détail des mesures adoptées; d’aprés ce que j’ai pu en lire, toutes ces réformes ne changeront pas la nature du régime et ses grands équilibres. Ni la monarchie (ce qui est interdit), ni la dignité impériale dans le cadre républicain (ce qui est permis puisque ce n’est pas explicitement exclu par la Constitution) n’ont été rétablies. Plus sérieusement, le retour à un régime d’assemblée semble pour le moins lointain, et nous restons loin d’une “nord-américanisation” des Chambres.

L’adoption de cette réforme fait pourtant une victime majeure : le PS. Après quelques tergiversations, la direction de ce dernier avait décidé de s’opposer frontalement à ce texte. Il est vrai que, du point de vue des rapports de force, le PS n’avait rien obtenu en échange de son approbation éventuelle, en particulier pas de réforme du mode de scrutin du Sénat qui le désavantage outrageusement, ni de rééquilibrage des temps de parole dans les médias audiovisuels. La direction du PS a donc décidé de voter contre, et elle a réussi à ramener dans sa ligne un groupe de dissidents prêt à approuver au départ le texte. L’idée était clairement d’infliger une défaite au Président, en jouant sur le fait que, vu le seuil de majorité exigé dans ce cas (3/5 des voix du Congrès) et vu les dissidences attendues dans la majorité présidentielle, un refus était probable.

Or ce calcul a lamentablement échoué : le premier parti d’opposition en nombre d’élus s’est avéré incapable de rassembler autour de lui une minorité de blocage (soit dans ce cas 2/5 des voix du Congrès) d’une réforme constitutionelle d’importance. Le PS se retrouve dans la même situation que la SFIO dans les années 1960 face à la “République gaullienne” : pour le moins marginalisé, le mot commence à être faible. N. Sarkozy a poussé son avantage en se présentant comme le camp de la “réforme”, de la “modernité”, contre celui du “conservatisme”, continuant à brouiller complètement la perception historique des camps de l’”ordre” et du “mouvement”, se montrant ainsi d’ailleurs un brillant gaulliste par sa pratique politique.

Les médias insistent beaucoup ce matin, sur le cas de Jack Lang, membre de la “Commission Balladur” qui avait préparé la réforme et qui s’est voulu fidèle à son propre travail. J’insisterais pour ma part plutôt sur le cas du PRG (Parti radical de gauche). Cet allié du PS depuis les années 1970 a fait défection - pour des raisons avouables (une réforme bonne à tout prendre pour des parlementaires condamnés à rester dans ce rôle) et inavouables selon certains (cas de B. Tapie ou de leur ancien leader). Quoiqu’il en soit, cette défection signifie que le système des alliances du PS établi jadis est en voie de délitement. Le PS n’a pas pu faire usage de menaces de sanctions crédibles pour ramener le PRG sur sa ligne.

Hier soir, la réaction de François Hollande était d’insister sur la courte majorité qui a présidé à l’adoption de cette réforme, en ironisant même sur une “petite réforme”. On avait en direct une magnifique démonstration d’un des problèmes majeurs du PS : la faible clairvoyance de sa direction. Quant on se fait humilier ainsi, on ne va pas ironiser à la télévision : on envoie un courageux (qui?) défendre vraiment les raisons du non (ce qui est certes difficile) pour masquer le caractère tactique du choix, soit on se tait et on démissionne. Il est vrai que cette seconde option est difficile à appliquer, puisqu’en attendant le Congrès de Reims, F. Hollande est une sorte de régent qui s’est succédé à lui-même. Il n’a du coup même pas eu la force de menacer vraiment J. Lang de sanctions : si l’enjeu était vraiment d’importance, le moins qu’il y avait à faire était de déclarer qu’on demanderait l’exclusion de J. Lang du PS.

Ce 21 juillet 2008 m’apparaît donc comme un nouveau “21″ maudit pour le PS.

Au delà du cas du PS et de sa direction actuelle, on peut être saisi d’une inquiétude de fond pour la démocratie française: si le premier parti d’opposition s’avère incapable de choisir de meilleures tactiques et stratégies, cela garantit la non-alternance pour longtemps.

J’ajouterais que, pour tout arranger, la majorité va pouvoir réformer la carte électorale à sa guise, et ajouter des députés élus par les Français de l’étranger pour pimenter la sauce. Il est vrai que ce sont là des détails sans grande importance, puisqu’avec le quinquennet et l’inversion du calendrier électoral, seule l’élection présidentielle compte, et qu’à ce jour, le PS ne dispose d’aucun “présidentiable” compétitif.

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Et voilà c’est dit: “il faut revoter, messieurs les Irlandais”.

17 juillet 2008 · Pas de commentaire

D’après une information parue dans la presse française et irlandaise, N. Sarkozy aurait déclaré aux députés de l’UMP qu’il recevait à l’Elysée qu’il faudrait de toute façon que les Irlandais revotent sur le Traité de Lisbonne. Ce n’est pas vraiment un scoop que cela constitue pour l’heure la seule ligne de conduite des élites gouvernementales européennes (voir mes posts précédents sur le sujet). Il est déjà question d’une sorte de package offert aux Irlandais pour que les politiciens irlandais puissent soutenir publiquement la nécessité de ce nouveau vote, peut-être une contre-réforme sur le nombre de Commissaires qui resterait fixé à un par Etat membre… (information qui, si elle se confirmait, voudrait dire qu’on détricote encore un peu plus le compromis constitutionnel de 2004 sur un point présenté jusqu’ici comme essentiel pour assurer une plus grande efficacité de la Commission et donc de l’Union européenne).

Plus intéressant me semble être le fait que des élus UMP aux noms non précisés aient décidé de donner ce “propos de table” du Président en pâture à la presse. Cela ne peut que lui compliquer la tâche, puisque tout le monde sait effectivement qu’il faut que les Irlandais revotent, mais aussi qu’il ne faut surtout pas le dire tout de suite à la demande expresse du gouvernement irlandais qui compte fondamentalement sur la faible mémoire politique du citoyen ordinaire pour faire passer le nouveau vote. Il est vrai que, dans ce jeu de faux-semblants, on peut se perdre, mais une chose reste claire : “Lisbonne doit entrer en vigueur” aussi sûrement que Carthage devait être détruite. Le Président polonais, aprés sa déclaration où il affirmait, ne pas vouloir signer le Traité à ce stade, a garanti sa signature si tout le monde ratifiait. Quant à la Cour constitutionnelle tchéque…. pourquoi perdre son temps à même la mentionner?

Je note aussi en passant que, n’en déplaise à Jean Quatremer qui n’était pas loin d’attribuer sur son blog une part de la responsabilité du non irlandais de cette année à José Manuel Barroso, les dirigeants européens de centre-droit semblent s’orienter vers une proposition de reconduction de ce dernier à son poste de Président de la Commission. Il semble que N. Sarkozy soit pour cette idée (en dépit même des mauvaises relations que la presse a prêté au couple Sarkozy-Barroso) et que S. Berlusconi aille dans le même sens (même remarque pour le couple Barroso-Berlusconi, ou plutôt Commission européenne-Berlusconi). Il s’agirait là d’un développement des plus significatifs, J. M. Barroso deviendrait donc le candidat du PPE à sa propre succession selon un scénario proche de celui prévu par S. Hix. L’intérêt d’une telle candidature serait évidemment qu’il serait de fait “le sortant”, et que les (jusqu’ici) rares électeurs un peu attentifs à la dimension européenne de l’élection européenne seraient donc invités à juger les politiques publiques menées par la Commission européenne depuis 2004 - même si de fait la Commission comprend une minorité de socialistes et sociaux-démocrates. Ce scénario inédit depuis 1979 serait une grande chance pour les opposants à la ligne actuelle de la Commission, de droite comme de gauche; une focalisation anti-Barroso pourrait s’effectuer, puisqu’il serait possible aux opposants de lui attribuer toutes les faiblesses de l’Europe (trop libérale ou trop socialiste, trop centralisatrice ou pas assez fédéraliste), le tout dans un contexte probable de récession économique générale en Europe. Une telle situation donnerait du sens à la campagne des Européennes de l’année prochaine et serait en particulier une chance pour les socialistes français.

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Retour sur le référendum irlandais: l’intérêt national joue et gagne.

4 juillet 2008 · 2 commentaires

La Commission européenne met à disposition sur son site les résultats de son sondage post-électoral effectué lors du récent référendum (cf. EB Flash 245 Sondage post-référendum en Irlande : résultats prélimaires, uniquement version en anglais à ce jour).

Ces données ont été le plus souvent utilisées pour expliquer la victoire du “non”. Il en ressort clairement que la campagne du “oui” n’a pas été perçue comme des plus claires par les électeurs. Il en ressort aussi l’opposition sociale entre les “gagnants” et les “perdants” de la société irlandaise; comme en France en 2005, le vote dans un tel référendum semble découper la société entre ceux qui croient à leur avenir et ceux qui n’y croient pas ou plus. Il est ainsi frappant que les jeunes Irlandais, quand ils ont voté, votent majoritairement non.

Tout cela n’est désormais pas très original, mais ce qui est plus étonnant à mon sens, ce sont les raisons allégués par les partisans de chaque camp pour justifier de leur vote. Première raison de vote “oui”: “It was in the best interest for Ireland” (32%), seconde raison : “Ireland gets a lot of benefits from the EU” (19%). Pour trouver une raison “européenne” de voter oui au Traité de Lisbonne, il faut aller en fond de classement avec des réponses qui représentent chacune entre 1% et 5% des explications données.

Du côté du non, la situation est en fait presque symétrique : la première raison alléguée, c’est la méconnaissance du Traité (à 22%), mais ensuite se trouvent toute une série de raisons qui défendent les intérêts irlandais (entre 12% et 1%) et quelques raisons proprement européennes (entre 5% et 1%).

Les Irlandais qu’ils soient pour le “oui” ou pour le “non” déclarent donc majoritairement avoir voté en raison de leur perception de l’orientation de ce Traité vis-à-vis des intérêts irlandais; comme par un heureux hasard, ce jugement semble bien réflèter la position statutaire de chaque personne dans la société irlandaise. Comme le montre aussi le sondage, l’appartenance proprement dite du pays à l’Union européenne n’est nullement en cause.

Il me semble du coup que ce vote ne dit rien d’autre que la prééminence chez les électeurs d’une vision intéressée du monde social - qui ose se dire publiquement - où la nation reste le lieu privilégié de l’expression des intérêts; les Irlandais ne sont donc pas pro-ou anti-Européens comme les commentaires journalistiques auraient tendance à le dire, ils sont majoritairement dans les deux camps pour leurs seuls intérêts et ne voient que l’échelle nationale pour défendre ces derniers. Par exemple, les partisans du “oui” croient que le Traité de Lisbonne permettra à l’Irlande de continuer à compter en Europe, ceux du non craignent pour le statut dans l’UE des petites nations dont celui de l’Irlande. Les électeurs du “oui” en fait ne démontrent dans leurs réponses aucun “idéalisme” européen : ils ont voté “oui” comme on voterait un réglement de copropriété qui vous paraît au total favorable.

On peut juger cet égoïsme national comme légitime, mais ces données jettent un jour cru sur les difficultés à cheminer vers une “communautarisation des esprits” et sur la quasi-absence dans les esprits d’un “intérêt général européen” tel qu’il devait être promu par la construction européenne selon ses premiers zélateurs. Seule une minorité des électeurs déclare avoir voté en fonction d’une telle perception (place de l’Europe dans la globalisation par exemple, qui est d’ailleurs la grande raison de défendre ce Traité pour les Eurodéputés qui le soutiennent).

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Commission de spécialistes, dernière séance.

25 juin 2008 · 9 commentaires

Hier j’ai assisté sans doute à ma dernière commission de spécialistes. Selon la loi LRU, ce genre d’institutions doit cesser de fonctionner au 11 août 2008. Il n’y avait pas d’émotion particulière parmi les collègues, sinon la ferme intention partagée d’assurer le bon fonctionnement de la chose afin de ne pas troubler le cours normal de l’année universitaire à venir.

Je voudrais revenir ici sur les critères de jugement que nous avons utilisés pour sélectionner les candidats (il s’agissait d’attribuer des demi-postes d’ATER). Je me suis rendu compte une fois la discussion terminée que nous n’avions jamais évoqué le sujet de thèse du candidat en lui-même. Tous les sujets, pourvu qu’ils fassent académiquement partie de la science politique au sens juridique d’inscription en thèse de science politique, valaient. Personne ne s’est hasardé à utiliser des critères de jugement intrinsèques sur la pertinence de faire une thèse sur tel ou tel sujet. Il y a bien eu une ou deux remarques éparses sur l’objet fort limité de certaines thèses, mais nous ne sommes pas entrés dans une discussion de fond. Nous n’avons même pas discuté sur le fait de faire sa thèse avec tel ou telle directeur/directrice de thèse.

Du coup, sur quoi a porté la discussion? Quels furent les critères de différentiation des candidats? Eh bien, des critères de type “scoring” par rapport à l’objectif d’un poste d’ATER (avoir fini ou être en train de finir à court terme d’un an une thèse, se proposer de commencer une carrière scientifique dans la foulée). Du coup, nous sommes partis à la recherche d’indicateurs poètiques s’il en est : nombre de communications dans des colloques, nombre d’articles dans des revues à comité de lecture, participation à des réseaux organisés et validés par un quelconque contrat, etc. Tout le monde a d’ailleurs pu remarquer que beaucoup de candidats, en particulier ceux qui se sont retrouvés sur notre liste finale, ont un publication record tout à fait remarquable pour leur âge (souvent moins de 28 ans). Nous avions même une candidate qui a déjà publié un livre (pas à compte d’auteur!) sur un sujet par ailleurs très éloigné de sa thèse en cours, livre dont la copie a circulé lors de la commission. Dans cette débauche de publications, d’insertions dans les réseaux internationaux de recherche, de post-doctorats divers et variés et de séjours académiques de plus on moins longue durée, de double et triple cursus, de maîtrise d’au moins trois langues étrangères, il est facile de voir l’effet de la “professionnalisation” de notre discipline - ou aussi, de l’augmentation géométrique des conditions de participation à la compétition pour les trés rares postes disponibles.

Certes, mais du point de vue intellectuel qui devrait être le nôtre puisque nous jugeons des oeuvres de l’esprit, nous avons surtout fait preuve de la montée en puissance de la délégation du jugement que décrit Linday Waters dans l’Eclipse de la pensée (voir un post précédent). Nous nous sommes contentés de faire un “score” fondé sur les jugements faits par ailleurs, par ceux qui ont accueilli les articles, les communications, les projets de recherche des candidats. “Tel candidat a neuf articles dans des livres collectifs”, a-t-on pu dire, il est donc compétitif… mais, du contenu des articles, de leur apport à la science politique, il est ici interdit de parler!

Cette méthode, qui met de côté toute considération de fond, pour se concentrer sur le “Graal” de l’article dans la “revue-à-comité-de-lecture”, préserve la bonne entente entre collègues, qui ne partagent pas des critères unifiés de jugement par ailleurs. Cela a été publié dans une telle revue, donc c’est à prendre en compte - même si je m’ennuie à mourir à la lecture de cette revue.

Vu ainsi, il n’y avait de fait plus grand chose à sauver dans les commissions de spécialistes. De spécialistes de quoi d’ailleurs, des formes extérieures et extrinsèques de ce qui se veut de la science politique? Du bon cursus honorum dans notre discipline? Vaut-il mieux avoir fait un bac scientifique, une prépa littéraire, un IEP, ou parler couramment une langue un peu exotique?

Pour les candidats, qui sont pris dans une course aux armements infinie (à quand la thèse en trois ans, avec 10 articles publiés dans des revues, anglophone si possible, à comité de lecture, 3 livres de 250 pages, 36 communications -une par mois -, et deux réseaux paneuropéens animés dans le cadre du IXe Programme cadre de l’Union européenne, plus un post-doc dans un pays européen, un autre à Chicago, à Dubaï ou à Shangaï, le tout à 25 ans), ils sont incités à rationaliser leurs pratiques en ce sens. Candidats qui me lisez, ne faites rien qui ne soit pas destiné à publier in fine dans une “revue-à-comité-de-lecture”, le reste n’est que littérature. Tout ce qui n’est pas finalisé à être pris en compte dans le scoring est inutile. Réfléchir aussi à l’état du monde aussi d’ailleurs. Publiez, insérez-vous, et un jour vous pourrez juger comme nous… J’écris ces lignes avec le lâche soulagement de celui qui sait qu’avec ce genre de post il ne risque pas d’être appelé à participer à beaucoup de recrutements dans l’avenir.

Un dernier mot : sans doute, serons-nous accusé de localisme (encore que nous avons fait place à deux extérieurs sur nos quatre recrutements), mais il faut aussi considérer le localisme d’un autre point de vue, comme de l’”insider trading”. Sur un candidat local, nous savons collectivement plus de choses que sur les autres candidats, en bien et en moins bien. Nous connaissons ainsi l’état réel d’une recherche, ou les capacités à finir la thèse dans les délais au delà des déclarations sur le papier. Chaque enseignant se méfie aussi d’une perte de crédibilité auprès de ses collègues s’il soutient une cause perdue d’avance en raison d’indices concordants dans le mauvais sens sur un candidat local. En fait, j’ai bien l’impression que les candidats locaux ne tentent leur chance en fait que s’ils ont eu avant même la commission des signaux les incitant à le faire, d’où leur surreprésentation dans le résultat final. Que les candidats qui douteraient de ce point examinent leur propre jugement sur leurs pairs.

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Simon Hix, “What’s wrong with the European Union & How to fix it”.

19 juin 2008 · 4 commentaires

Il est des auteurs qui ont du nez. Simon Hix en fait partie. Il vient de faire paraitre un livre intitulé What’s Wrong with the European Union & How to Fix It (Cambrige, Polity, 2008), dont le titre (”ce qui ne va pas dans l’Union européenne et comment y obvier”) parait pour le moins d’actualité après la rebuffade irlandaise. Le livre a été écrit selon l’auteur au printemps 2007.

Le propos de Simon Hix est d’une grande simplicité:

- a) les Européens ont besoin d’une Union européenne capable d’engager les grandes réformes économiques et sociales permettant à cette zone du monde de survivre dans la compétition globale;

-b) l’Union européenne est actuellement incapable de faire ces réformes, car ces dernières sont bloquées par un système institutionnel “consensualiste” dans son esprit plus que dans sa lettre qui fait la part trop belle aux vetos des uns et des autres, et car toute réforme réelle, qui fait des gagnants et des perdants à court terme au moins, ne dispose pas de la légitimité publique nécessaire pour que les perdants acceptent sans regimber leur sort comme dans une démocratie nationale. Ainsi, il insiste sur le fait qu’en 2004-05, il existait de facto dans l’Union européenne une convergence entre la majorité du Parlement, la Commission européenne et son Président José-Manuel Barroso, et la majorité (qualifiée) du Conseil pour aller vers l’application d’un agenda socio-économique clairement libéral, mais que cet agenda a rapidement capoté faute de disposer en réalité d’un mandat clair de la part des citoyens de l’Union.

-c) la solution à cette impasse est de créer des “limited democratic politics” dans l’Union européenne. La recette est la même que la proposition de Jacques Delors à la veille des Européennes de 1999 (qui n’est pas citée d’ailleurs), à savoir de faire en sorte que chaque grand “parti européen” (PPE, PSE, ELDR, PDE, Verts…) propose avant l’élection européenne de juin 2009 son candidat à la Présidence de la Commission. Le chapitre 9 “A scenario : the 2009 European Commission contest” (p. 166-178 en particulier) décrit une telle compétition, et part de l’idée (intéressante) qu’il suffirait qu’un grand parti lance son candidat que par un simple effet de concurrence les autres partis se voient obligés de suivre. Les médias s’intéresseraient enfin à cette “course de petits chevaux”, personnalisée et sans doute pleine de rebondissements. Une telle candidature exigerait évidemment une plate-forme électorale qui serait du coup diffusée dans les différents espaces nationaux. Les électeurs les plus attentifs seraient au courant que l’élection européenne porte sur un enjeu européen. Une fois l’élection passée, le parti arrivé en tête au niveau de l’Union en terme de mandats parlementaires pourrait revendiquer la Présidence de la Commission, même si, sans doute, il lui faudrait constituer une super-majorité au Parlement et au Conseil en s’alliant avec des partis proches. Simon Hix prend bien soin de faire remarquer qu’il ne s’agit pas pour lui de transposer “Westminster” à “Bruxelles”, mais d’imaginer plutôt un mécanisme de majorité large - mais identifiable (donc “accountable”)- telle qu’on le trouve en Allemagne, en Autriche ou en Belgique. Avec une telle majorité au Parlement européen, la Commission pourrait alors poursuivre résolument un agenda politique connu au moins des citoyens les plus éclairés, et il serait alors possible de faire des gagnants et des perdants sans que ces derniers se sentent lésés dans leurs droits démocratiques à défendre leurs intérêts via leur vote.

L’analyse de Simon Hix repose sur sa connaissance du Parlement européen : ses propres travaux montrent qu’au sein du Parlement européen, un démocratie transnationale des partis organisé selon un axe droite-gauche fonctionne de fait, sur la considération d’une politisation de plus en plus évidente de la Commission qui constitue le reflet exact des rapports de force politiques (au Conseil et au Parlement) au moment de sa constitution, sur la montée en puissance au sein du Conseil d’alignements partisans. Cette division partisane (ou plutôt idéologique) de plus en plus marquée tient selon lui à la phase nouvelle de la construction européenne dans laquelle on se trouve : il ne s’agit plus de faire le marché intérieur ou de constituer l’Union européenne dans ses grandes lignes, ce qui dans le fond profitait à tous les acteurs, comme dans les années 1980 et 1990, mais de décider des grandes politiques économiques et sociales de l’Union (voie social-démocrate ou voie libérale d’adaptation à la mondialisation?).

Son analyse repose aussi sur la considération désormais inattaquable en science politique que les élections européennes n’ont été jusqu’ici que des “élections nationales de second ordre”, et qu’en conséquence, il n’existe au niveau européen proprement dit, aucun mécanisme permettant de faire la liaison entre la performance des gouvernants et le jugement des citoyens. Pour lui, toutes les critiques du déficit démocratique de l’Union sont largement infondées (voir chap. 5, p. 72-75), sauf la principale, à savoir qu’il n’existe pas de possibilité pour les citoyens d’arbitrer par leur vote la compétition pour le pouvoir au niveau européen (ce qui reprend la vision de la démocratie comme compétition des élites arbitrés par les votes du peuple illustrée par Schumpeter). Tenant compte de ces deux séries d’éléments (un alignement progressif au sommet sur des visions du monde transnationales, et des élections européennes demeurées nationales), il propose de recoller les morceaux à travers justement une “européanisation des élections européennes”.

L’analyse est évidemment brillante, mais elle n’est pas sans défauts.

Reprenons pas à pas l’analyse : selon Simon Hix, il faut faire de grandes réformes socio-économiques qui feront des gagnants et des perdants. Il indique d’ailleurs qu’une vision plus majoritaire de l’agenda européen permettrait des compensations plus sensées entre politiques publiques en faveur des perdants. On éviterait de raisonner par “issue” et on reviendrait ainsi à une vision plus globale de la politique suivie. Si l’on doit libéraliser le marche du travail (en France par exemple), nous dit-il autant que cela se fasse dans un contexte où des emplois seront créés en grand nombre en raison d’une bonne conjoncture économique (à l’image de ce que fit M. Thatcher dans la seconde moitié des années 1980 via une politique monétaire laxiste). Cette idée me parait très intéressante, encore qu’on l’observe peu au niveau des États nations eux-mêmes où le plus souvent chaque Ministère (de la même couleur politique) travaille pourtant sans tenir compte de ce qui se passe dans le Ministère d’à coté.

Si on regarde concrètement qui est cité par S. HIx comme “perdant” des grandes réformes à venir, on trouve surtout les travailleurs les moins qualifiées, actuellement protégés par leurs syndicats (en France, Belgique et Allemagne en particulier). S. Hix reconnait et démontre via les données Eurobaromètres que les citoyens les moins qualifiés s’opposent à l’Union européenne plus que les qualifiés. L’opposition à l’Union européenne est pour lui fondée en raison dans les perspectives économiques qu’offre l’Union à chaque groupe social. Il fait sans doute montre de réalisme et il faut l’en féliciter grandement, mais est-il bien conscient que cela revient à accepter comme les “tables de la loi” que désormais seuls la libéralisation du marché du travail à la Britannique ou éventuellement la flexisécurité à la Danoise constituent le sort des moins qualifiés? Ou plus encore que les populations en général doivent apprendre à “s’adapter ou périr” dans un contexte de mondialisation? S. Hix ne veut pas voir que l’idéal de vie de l’adaptation permanente (vue du centre droit ou du centre gauche) que promeuvent les élites économiques et politiques ne correspond peut-être pas à celui d’une grande partie de la population européenne. Il ne se pose pas la question : et si dans le fond, les citoyens n’en pouvaient plus de cette “guerre économique” que l’Union européenne promeut en voulant nous défendre du pire? Il note lui-même que, si les moins qualifiés n’aiment pas l’Union européenne, toutes les catégories sociales deviennent moins favorables à l’Union depuis quinze ans. Bref, la tonalité “blairiste” ou “Neue Mitte” qu’il attend de l’Union européenne de ses rêves risque de ne pas beaucoup séduire les électeurs européens. D’une certaine façon, G. Tremonti avec son livre à succès La Paura e la Speranza, aussi critiquable soit-il, livre qui l’a ramené sur le devant de la scène politique italienne, me semble avoir un “coup politique” d’avance sur un S. Hix. Faire autant de perdants à court terme est désormais invendable politiquement… il faut donc penser autrement.

Sur l’analyse du système politique de l’Union, S. Hix balaye d’un revers de main le poids de certaines institutions ou de certaines pratiques. Pour lui, la CJCE ne constitue pas un élément important dans la définition de la ligne politique générale de l’Union européenne. On peut vraiment en douter, or celle-ci poursuit encore et toujours un agenda intégrationniste de tonalité nettement néo-libérale. Le récent arrêt Viking est difficile à interpréter en un autre sens. Par ailleurs, S. Hix veut ignorer que les lobbys existent à Bruxelles et qu’il serait difficile de trouver une décision prise - en dehors de la grande politique institutionnelle - qui ne fasse pas intervenir directement de telles instances. Il est vrai que S. Hix constate que le Parlement européen vote les textes selon une logique essentiellement partisane, mais il ne va pas voir bien sûr si le détail de chacun de ces textes ne correspond pas en fait à l’action de tel ou tel lobby. Or, si l’on regarde l’Union européenne par ce prisme du lobbying, il est là encore extrêmement difficile de ne pas constater un asymétrie entre représentants du big business et tous les autres. S. Hix répondrait sans doute que la possibilité que cette asymétrie des forces ait un effet dans les textes adoptés tient entièrement aux rapports de force partisans dans le Parlement européen, dans le Conseil et dans la Commission. Avec une majorité de centre-droit dans ces instances, l’écoute du big business est bonne, elle le serait moins avec une majorité très marquée à gauche.

C’est sans doute sur l’applicabilité de sa proposition d’”européanisation des élections européennes” qu’il faut avoir le plus de doutes.

La première difficulté tient au fait que les partis européens actuels et les groupes parlementaires du Parlement européen sont pour le moins divisés selon des lignes publiques d’opposition: S. Hix, qu’on sait marqué à gauche par ses travaux précédents pour le PSE, souhaite une candidature unique de ce parti à l’occasion des élections européennes. Il évoque à mots couverts une certaine “Margot” (toute ressemblance avec une femme suédoise occupant un poste dans l’actuelle Commission étant du plus mauvais esprit). Cela serait sans doute un bon choix, mais sur quelle ligne? Le Labour britannique et le PS français ne veulent pas être confondus face à leurs électorats respectifs : si le PS français s’alignait sur une telle candidature, il ouvrirait un boulevard à sa gauche, je vois d’ici la joie d’O. Besancenot; si le New Labour se soumettait publiquement à une instance européenne quel qu’elle soit, les eurosceptiques s’en donneraient à cœur joie pour dénoncer cette (nouvelle) soumission à un complot des continentaux. Il existe en plus actuellement le problème italien avec un “Parti démocrate” en formation qui inclut un membre du PSE, les DS, mais dont la direction, pourtant ex-DS, rejoindrait, semble-t-il, volontiers le PDE, laissant de fait l’Italie sans grand parti lié au PSE… Ou alors il faudrait imaginer une candidature commune PSE-PDE… , mais comment la faire accepter en France? Une alliance Modem-PS aux Européennes? Ou alors le même candidat pour la Commission et des listes séparées et concurrentes? Voilà qui va clarifier les choses à l’électorat français!

La situation est un peu meilleure du côté du PPE, sans doute plus unifiée sur une ligne politique néo-libérale et conservatrice à la fois, mais que faire alors des Conservateurs britanniques et autre alliés du DE (Démocrates européens)? Proposeraient-ils leur propre candidat à la Présidence de la Commission? Ne seraient-ils pas obligé d’annoncer devant leurs électeurs qu’ils ne voteront pas pour le candidat PPE trop fédéraliste à leurs yeux? Et si le candidat président de la Commission est acceptable par les DE, l’électorat fédéraliste du PPE ne va-t-il pas aller voir ailleurs?

Du côté des moyens et petits partis, le drame est qu’aucun n’est en mesure de faire une campagne réelle sur 27 pays : de manière inexacte, S. Hix attribue aux Verts une telle capacité, mais dans la plupart des ex-pays de l’Est, les partis écologistes sont aussi divisés que groupusculaires. Même l’ELDR manque de représentants crédibles dans certains grands pays : imagine-t-on sérieusement le Parti radical (valoisien) faire campagne seul aux Européennes en France au nom d’un “parti européen” dont personne n’a jamais même entendu parler (il existe pourtant depuis les années 1970)? De même pour la Gauche unitaire européenne, complètement plombée par l’héritage du “socialisme réel” dans de nombreux pays.

Si l’on écarte ces détails, encore faut-il trouver les personnalités adéquates. J’ai quelque doute sur l’attrait électoral d’un candidat “étranger” quel qu’il soit, mais je peux me tromper. J’ai aussi des doutes sur l’acceptabilité publique d’un processus électoral où il existe de fait des “bourgs pourris”: rappelons encore une fois que la répartition des mandats d’eurodéputés par Etats n’a pas de rapport de proportionnalité avec la population de chaque Etat. L’électeur d’un petit Etat dispose d’un poids énorme par rapport à celui d’un grand Etat, et cet effet va en se renforçant à mesure que l’Union s’agrandit et que le nombre de députés européens est limité à moins de 750 personnes. Il est alors à souhaiter que l’on n’ait pas la victoire en voix d’un camp et sa défaite en sièges en raison de cet effet, ce qui passerait sans doute assez mal du côté des perdants (même si cela nous rappelerait les Etats-Unis).

Enfin admettons que le processus se soit déroulé comme S. Hix nous le décrit, une majorité de centre-gauche se dessine autour du PSE, qui est de nouveau le premier parti du Parlement européen. On peut rêver… (vu la défaite probable à cette date du New Labour et du SPD allemand et la faiblesse de la gauche en Pologne, que ne compenseront sans doute pas le triomphe du PS français). Les gouvernements qui eux sont majoritairement à droite ou au centre-droit vont-ils accepter ce genre de situation? Probablement, ils accepteraient la nomination du candidat PSE à la Présidence de la Commission, tout en demandant qu’il soit bien entouré de Commissaires de centre droit ou de droite. Je vois mal en effet, et S. Hix le reconnait plus ou moins, un pays nommer un Commissaire issu de son opposition. En gros, on se retrouverait dans une situation de cohabitation. S. Hix reconnait d’ailleurs largement qu’au total le système politique européen ne serait pas fondamentalement modifié, cela serait une évolution partielle, c’est pour cela qu’il parle de “limited democratic politics” dans la mesure où les mécanismes de check and balances continueraient à fonctionner, mais, dans ce cas, est-ce que le double objectif qu’il s’assigne lui-même, relégitimer l’Union européenne auprès des citoyens et mettre en œuvre de grandes politiques de réforme, ne serait pas manqué? Après la grande comédie des élections européennes, enfin suivie par les médias (et sur ce point je lui donne entièrement raison), ne retomberait-on pas dans les règles habituelles de partage du pouvoir, ce qui serait de nature à renforcer les doutes des citoyens?

Plus encore, toute l’idée de S. Hix repose sur l’idée que les gouvernants nationaux auraient envie de se lier les mains par avance dans le choix du Président de la Commission, et qu’ils accepteraient de perdre en cas de défaite de leur camp sans pouvoir négocier leur acceptation du candidat du camp d’en face. Là encore je suis dubitatif.

Quoi qu’il en soit la livre de S. Hix a le mérite de prendre position, de faire un pari sur l’avenir dont la clarté est telle que nous pourrons dire bientôt s’il avait raison ou tort. Son livre est bien sûr un plaidoyer au sein du PSE pour faire advenir ce qu’il décrit. Nous allons donc voir si S. Hix va réussir là où J. Delors échoua en 1999.

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Sauver la Démocratie ou sauver l’Union européenne, il va falloir choisir.

19 juin 2008 · Pas de commentaire

Le Parlement britannique a finalement ratifié hier le Traité de Lisbonne. Gordon Brown a tenu sa promesse de s’en tenir au compromis de 2007, et il a décidé de ne pas tenir compte des sondages d’opinion qui révèlent l’euroscepticisme des Britanniques (mais on sait ce que valent les sondages depuis le 12 juin 2008…). Il peut certes s’agir d’un choix tactique pour mieux négocier l’abandon du Traité de Lisbonne au nom de la raison et la “mort dans l’âme”, mais tout semble indiquer qu’un consensus se dessine avant le Conseil européen pour poursuivre la ratification du Traité de Lisbonne et pour mettre in fine l’Irlande dans l’obligation de revoter “oui” ou de quitter de son plein gré l’Union européenne en votant “non”.

J’ai trouvé via le site Euractiv, très complet sur les diverses réactions au vote négatif irlandais, une analyse, qui envisage les diverses solutions, qui va dans ce sens :

http://www.euractiv.com/en/future-eu/irish-vote-europe-future-options/article-173443,

sous la plume d’un chercheur du BertelsmannStiftung, Dominik Hierlemann.

Dans le texte en pdf disponible à cette adresse, l’auteur examine rapidement les diverses options. Le Traité de Lisbonne, déjà lui-même un compromis sur un compromis, lui parait la seule option réaliste. Il en conclut en gros que les Irlandais devront revoter après que des concessions aient été faites à l’Irlande. Il écarte par contre l’idée que l’on se passe des Irlandais, et que l’on fasse l’Europe à 26, à la fois pour une raison juridique (comment valider à 26 un traité international signé à 27?) et pour une raison substantielle : un telle option reviendrait, dit-il, à ce que “The EU’s entire democratic legitimacy would vanish into thin air”, ce qu’on peut traduire, je pense, “l’ensemble de la légitimité démocratique de l’Union disparaitrait en fumée”. J’ai bien l’impression que beaucoup de commentateurs en sont arrivés à la même conclusion, y compris au niveau de l’analyse des conséquences du (premier) référendum irlandais. Ne pas le respecter, c’est avouer que l’on est entré dans une nouvelle ère, où la souveraineté du peuple a disparu en substance, sinon dans les procédures en vigueur (puisque rien n’interdit dans le droit constitutionnel irlandais de revoter un texte rejeté par le peuple). Considérer qu’un second vote négatif signifierait une volonté des Irlandais de quitter l’Union européenne ajouterait au désastre.

J’ajouterais qu’une sortie de l’Irlande de l’Union européenne se ferait évidemment de manière civilisée; ce qui en pratique voudrait dire que l’Irlande bénéficierait sans doute de la poursuite de l’application des “quatre libertés” à ses entreprises et à ses citoyens, dans une situation de ce point de vue au moins aussi favorable que celle des pays de l’EEE (Espace économique européen); on se retrouverait de fait avec un “paradis fiscal” de plus aux portes de l’Union européenne, et sans grand espoir de changer la situation à moyen terme.

Il est d’ailleurs probable que parmi les promesses que l’on devra faire aux Irlandais pour qu’ils revotent oui, il y aura de toute façon une réaffirmation de l’unanimité au Conseil des ministres en matière d’affaires fiscales - puisqu’il s’agit d’un des éléments de la campagne des “nonistes” irlandais de cette année. Or une telle promesse est complètement en contradiction avec l’idée d’aboutir à terme à un “vrai” gouvernement économique de la zone Euro, et par delà de l’ensemble de l’Union européenne, pour ne pas citer le fantasme d’une “Europe sociale”, qui parait irréalisable avec des paradis fiscaux économiquement intégrés au bloc.

A suivre…. (en fait j’espère sincèrement me tromper…)

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“Beaucoup plus sympa que de parler d’Irlande”(S. Goulard)

17 juin 2008 · Pas de commentaire

A la fin de son entretien sur Europe 1 ce matin, Sylvie Goulard, présidente du Mouvement européen - France, s’est laissé aller à dire pour faire la promotion des “Etats généraux de l’Europe” qui ont lieu à Lyon le samedi 21 juin, que cela serait “beaucoup plus sympa que de parler d’Irlande” (sic).

Pour S. Goulard, en gros, le “non” des Irlandais est un non-évènement européen. Il  est pour elle entièrement lié à des considérations irlandaises, et n’a rien à voir avec l’Europe. C’est un peu la même analyse que pour les “non” français et néerlandais de 2005 : officiellement selon les rapports du Parlement européen, ces derniers ont dépendu du “contexte” (alias pour la France… Jacques Chirac) et non du “texte” (bon en substance), alors qu’évidemment les  électeurs espagnols et luxembourgeois avaient voté sur le texte! Toute cette analyse, qui se retrouve d’ailleurs dans bien des écrits de collègues politistes français qui distinguent pour le vote référendaire de 2005 raisons “européennes” de voter non et raisons “françaises” de voter non, repose à mon sens sur un “nominalisme” foncier ou sur une disjonction paradoxale.

En effet, en matière de politiques publiques, de lien entre les besoins et demandes de la population assujettie à un ordre politique national et entre les réalisations effectives de chaque Etat européen sur son territoire, ne devrait-on pas plutôt constater que “l’Europe” fait désormais partie prenante de chaque décision ou non-décision prise? Les populations françaises, néerlandaises, et maintenant irlandaises, ont voté à l’encontre de leur élites politiques nationales, mais toutes ces élites “nationales” définissent en commun et appliquent dans chacun des pays des politiques publiques qui répondent, sinon aux mêmes règles, au moins à la même inspiration. Dire que les gens votent contre leurs élites nationales et que cela n’a rien à voir avec “l’Europe” me semble donc faux, puisque ces élites sont fondamentalement parties prenantes de l’Europe : toute décision majeure dans l’Union, en dehors des décisions de la BCE et des jugements de la CJCE, doit passer par le Conseil des ministres ou le Conseil européen et surtout par un grand nombre de comités où les gouvernements nationaux sont tous représentés.  Le niveau de l’Union se confond avec le niveau des élites gouvernementales et administratives nationales. Nous ne sommes en effet pas dans une fédération au sens ordinaire du terme, où l’on peut assez bien distinguer ce qui ressort en principe du pouvoir fédéral et du pouvoir des entités fédérés. Aux Etats-Unis d’Amérique ou dans l’Union indienne, le discours de la disjonction serait recevable, pas dans l’Union européenne.

Les réactions des gouvernements au “non” irlandais sont d’ailleurs significatives de cette réalité d’une fusion de fait des élites nationales “en Europe” : lors de la réunion hier des Ministres des Affaires étrangères, une “solidarité” de la part des 26 autres Ministres a été exprimée au Ministre irlandais sur le thème, resté implicite ici que “nous compatissons avec vous d’avoir un peuple aussi rebelle à gérer”, et que “vous deviez trouver un moyen de lui faire accepter finalement ce traité”.

“Il faut laisser du temps au temps”, comme aurait dit feu F. Mitterand.  Comme je le disais dans un post précédent, les Irlandais devront revoter et dire “oui”, simplement comme le dit le correspondant du Monde rendant compte de cette réunion des Ministres des Affaires étrangères, il ne faut pas le dire tout de suite officiellement, même si tout le monde le sait déjà, les Irlandais pourraient s’en offusquer. Dans la presse anglo-saxonne, apparait à ce sujet surtout le terme de “bullying”, ce qui veut dire si je ne me trompe, martyriser au sens scolaire du terme. Tout le monde avertit qu’il ne faut pas faire trop pression sur les Irlandais et leur gouvernement, l’un ou l’autre pourrait en effet se braquer : il faut leur laisser l’honneur de se croire libre de choisir - c’est de l’anthropologie appliquée…  Ils revoteront l’année prochaine, avec en face d’eux 26 pays ayant ratifié par voie parlementaire - ce qui n’est évidemment pas une menace d’exclusion du club en cas de nouveau vote négatif, of course. Il leur faut prendre le “temps de la réflexion”, d’”analyser le vote” - ce qui veut dire, si je me trompe pas, de bien séparer ce qui a dépendu du contexte (irlandais), soit tout, et ce qui a dépendu du texte (européen), soit rien, et de trouver le “truc” (une concession quelconque) pour obtenir un “oui”.

S. Goulard a aussi effleuré une autre raison de ne pas tenir compte du vote irlandais: il s’agit tout d’un coup d’un tout petit pays. J’ai lu et relu cet argument, y compris dans les journaux belges, Le Soir et la Libre Belgique (ce qui donne bien du sel à l’argument quand on connait la situation belge) : quelques centaines milliers de votes “non” ne peuvent bloquer des centaines de millions de citoyens. Il va de soi que le raisonnement est dissymétrique pour qui croit à la vertu de l’expression directe des citoyens par référendum; en revanche, il vaut pour qui refuserait en toute circonstance le référendum comme une forme dangereuse d’expression populaire (cas de la Constitution allemande), et pour qui considèrerait qu’il n’existe d’expression de la volonté populaire que médiatisé par des représentants élus.

En revanche, cette remarque de S. Goulard et d’autres proeuropéens me parait aller contre la nature même de l’Union européenne et de ses traités : dans tous les organes de cette dernière, il existe une surpondération extraordinaire des petits Etats: plus un Etat est petit, plus son poids dans les institutions européennes relativement à sa population est grand  par rapport à celui d’un grand Etat. Ce phénomène est typique des fédérations, mais il est poussé ici à l’extrême en raison de la divergence de taille des entités liées dans l’Union européeenne. Les 6 eurodéputés du Luxembourg et les 99 députés de l’Allemagne représentent en 2004 respectivement 36.000 électeurs chacun d’un côté et 623.000 électeurs chacun de l’autre: pourtant dans les votes du Parlement européen, chaque député pèse le même poids, à savoir une voix.  Cette situation n’est pas fondamentalement altérée par le Traité de Lisbonne, même si les grands Etats gagnent un peu plus d’importance au Conseil par les nouvelles règles de vote, tout en perdant un peu au Parlement européen en députés. Par nature, l’Union européenne donne donc une importance plus grande aux citoyens (et aux élites) des petits Etats qu’à ceux des grands Etats. Cela correspond sans doute à la nécessité d’éviter un directoire des grands Etats (ex-grandes puissances européennes d’avant 1914) et de respecter justement les identités nationales des citoyens et les intérêts des élites nationales des petits États : un proeuropéen ne devrait pas oublier à l’occasion ce fait central à la tenue même de l’Union européenne, ou alors il lui faut dire clairement qu’il serait pour une autre construction européenne où les Etats ne seraient pas les éléments de base de la construction.

Lors de ce même entretien de S. Goulard, le présentateur d’Europe 1 fit intervenir Michel Barnier en charge du dossier de la pêche au thon rouge en Méditerranée. Et là l’auditeur attentif eut droit à une illustration parfaite des raisons pour lesquelles les citoyens  sont en droit de perdre confiance en l’Europe : M. Barnier vint dire tout bonnement que la Commission européenne avait été incapable d’avancer des preuves de l’excès de pêche au thon rouge en cours lors de cette saison, et que les autres ministres directement concernés (espagnols, italiens, grecs) étaient sur la même longueur d’onde. En somme, il contestait directement la compétence administrative de la Commission, et se présentait comme le médiateur entre une Commission (inutilement) obtuse et  des pêcheurs  (justement) énervés.  Sachant que  M. Barnier est considéré comme un proeuropéen dans la classe politique française et qu’il a été Commissaire européen,  ce genre de propos illustrent encore une fois un des maux de l’Union européenne décrit au moins depuis 30 ans : la tendance des Ministres nationaux à rejeter sur la Commission les conséquences de politiques publiques qu’ils ont eux-mêmes approuvés en leur temps (en l’occurrence la préservation de ce qui reste d’une réserve halieutique) . S. Goulard a fait prudemment remarquer que “les pêcheurs votent et pas les poissons” pour soutenir (un peu) la Commission en en rappelant le rôle de gardienne de l’intérêt général, sans oser attaquer de front l’imposture de la position de M. Barnier. Il est vrai que l’Union européenne souffre ici de l’incomplétude de ses compétences : elle est responsable de la pêche qui fait partie des politiques communes de l’Union, mais elle n’a pas une compétence générale sur la reconversion des secteurs économiques en crise. Elle peut organiser le marché de la pêche, mais elle ne peut pas dire directement aux entreprises, travailleurs, et régions concernés : la pêche telle que vous la connaissez va sur sa fin, il faut vous reconvertir au plus vite, j’ai les pleins pouvoirs pour vous aider à fermer cette activité et en commencer une autre. L’euthanasie d’un groupe social reste de fait du ressort des États dans la mesure même où le maintien de l’ordre public est éventuellement en jeu. Rares sont les professions qui veulent bien se laisser mourir…

Dernière remarque de ce long post : la mise en œuvre du Traité de Lisbonne (si elle se fait finalement) va constituer une preuve de là où réside actuellement la “compétence de la compétence” en Europe. On pouvait soupçonner depuis la relance du processus institutionnel en 2006-07 que celle-ci ne résidait plus guère dans la volonté populaire, ou dans la souveraineté nationale, on pourra désormais savoir qu’elle repose dans les élites gouvernementales européennes qui peuvent librement décider en commun des règles institutionnelles qui régissent leurs relations et accessoirement les droits des assujettis (parler de citoyens parait à ce stade inutile). Le souverain est donc la communauté des élites gouvernementales nationales et européennes qui participent aux institutions de l’Union. Je me demande donc si le Traité de Lisbonne n’est pas la première pièce visible pour tout observateur un peu attentif de ce que j’appellerais volontiers l’ “élitocratie” - le gouvernement européanisé des élites, par les élites, pour les élites. Je suis loin d’être le seul à faire une remarque similaire; du coup, ce qui me parait extraordinaire, c’est que cette transformation, qui radicalise les impasses des démocraties nationales en soulignant que “nos élus sont nos maitres”, se fasse aux yeux de tous, publiquement, sans trop se cacher finalement.

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Serge Audier, “La pensée anti-68″

12 juin 2008 · 2 commentaires

Je m’étais promis de faire complètement l’impasse sur la “riche” production éditoriale des quarante ans de mai 1968, tant je trouve indigeste les commémorations qui se multiplient à tout propos depuis le Bicentenaire de la Révolution française. Je n’en peux plus: je suis assez vieux pour me rappeler de 1776-1976. Assez, cela suffit.

Ceci étant, je n’ai pu m’empêcher d’acheter puis de lire l’ouvrage de Serge Audier, La pensée anti-68. Essai sur les origines d’une restauration intellectuelle (Paris, La Découverte, 2008). Ce jeune philosophe, plutôt prolifique, signe là un essai engagé, où il prétend montrer toutes les approximations, contre-vérités, simplifications que de nombreux penseurs français ont utilisé pour faire le lien entre “1968″ (l’évènement), sa supposée “pensée inspiratrice” (la “pensée 68″) et la décadence actuelle des mœurs dans l’individualisme hédoniste et jouisseur. Autrement dit, pour S. Audier, la question est comment on en arrive in fine au discours politique de N. Sarkozy qui fait au printemps 2007 le lien entre “1968″ et… les patrons voyous de la finance de notre temps (si mes souvenirs sont exacts). S. Audier essaye de démonter la mécanique intellectuelle qui arrive à attribuer à une pensée supposée unitaire de 1968 le “déclin des moeurs, de la République et de la France” pour résumer le propos des actuels contempteurs de mai 1968.

Le texte fourmille de détails tout au long de ses 375 pages jamais ennuyeuses et bien enlevées, mais une conclusion de l’auteur, éparpillée tout au long du texte, m’a particulièrement frappé : tous les auteurs cités ou presque travaillent presque sans aucune base empirique. Ce sont presque tous des “philosophes”. Tout leur propos se situe au niveau du concept, d’un concept qui engendrerait le réel, ses bonheurs et ses malheurs, et, à maintes reprises, S. Audier demande qu’on lui apporte les preuves empiriques de ce que tel ou tel auteur avance si résolument. Je ne peux qu’approuver : j’ajouterais au dossier l’analyse courte et brillante de Louis Pinto sur Toni Negri, “La pensée post- de Toni Negri” (in B. Geay et L. Willemez, Pour une gauche de gauche, Bellecombe-en-Bauges, Les Editions du Croquant, p. 197-213). Dans ce texte, L. PInto montre bien que l’analyse de T. Negri sur les “multitudes” ne repose empiriquement sur rien et qu’elle ne tient éditorialement que par la révérence que les lecteurs profanes (souvent les militants d’une des formes de la “gauche de la gauche”) portent à un philosophe qui parle si complaisamment des grands auteurs canoniques. Mutadis mutandis à l’autre bout de l’horizon politique, S. Audier dénonce le même phénomène : R. Debray, P. A. Taguieff, P. Manent, et autres L. Ferry “déparlent” pour user d’un régionalisme, mais ils le font avec l’autorité de la familiarité des grands auteurs.

En effet, en même temps, cyniquement, force est de constater que le succès éditorial va à ce genre de textes, à la fois à la limite du pamphlet et démontrant par un langage ou un ensemble de référence qu’“ici, mon bon Monsieur, on pense”. S. Audier cite peu de travaux sociologiques, historiques ou politologiques, et souvent ce sont effectivement des textes bien oubliés contrairement aux essais cités qui, eux, ont marqué leur temps, aussi approximatifs soient-ils (le plus exemplaire en ce sens, n’est autre que le Nouvel ordre écologique de L. Ferry paru en 1992). En fait, S. Audier devrait peut-être mener une réflexion sur les publics de ce genre de textes, ce qu’ébauche Louis Pinto, en soulignant que le militant de gauche attend dans le fond un nouvelle eschatologie. (A vrai dire, on ne sait rien de précis sur les lecteurs des essais politiques en général.)

Malgré ces qualités de l’ouvrage, les commentaires que j’ai pu lire sur le site Non.fiction sont pourtant partagés (2 contre, 1 pour). Une de ses collègues, philosophe elle aussi, lui reproche de ne pas voir le fond de validité de la thèse du livre “la Pensée 68″ de L. Ferry et A. Renaut, à savoir que les “maitres du soupçon”, les “antihumanistes” (Foucault, Lacan, Derrida, Althusser, et éventuellement Bourdieu), les partisans de la “mort de l’homme”, seraient derrière cette mutation des mœurs, seraient donc à la base du relativisme moral que l’on est supposé connaitre aujourd’hui (ce qui constitue sans doute un poncif à vérifier en pratique). S. Audier tient lui que l’évènement de 1968 est plutôt proche de “Sartre” que de cet antihumanisme dominant selon lui les sciences humaines dans les années 1960. Sur ce point, je lui donnerais plutôt raison : l’affirmation du moi, de l’existence ici et maintenant (”ne pas perdre sa vie à la gagner”), me parait bien faire partie du scénario de 1968, y compris d’ailleurs dans le monde ouvrier. Pour être un peu polémique, les “35 heures” me paraissent à ce compte-là dans une des filiations de “Mai 1968″ - N. Sarkozy ne se tromperait donc pas tant dans sa volonté d’en finir avec Mai que dans les motifs d’en finir avec cette période.

J’aurais cependant quelques points de désaccord :

- à certains moments, S. Audier raisonne par transitivité : x est inspiré par y qui est inspiré par z, signifie en fait que x est coupable des errements de z. C’est particulièrement net pour les pages consacrées à M. Gauchet (p. 320-327): ce dernier s’inspirerait au fond de Louis Dumont, l’indianiste, qui lui-même s’inspire de René Guénon, l’ésotériste. Conclusion : M. Gauchet s’inspire d’un ésotériste aux accointances douteuses pour le moins, il est donc coupable! De la part de S. Audier, ce genre de critiques, même si elles se veulent prudentes, nient qu’on puisse lire un auteur et n’en garder, si j’ose dire, que la part de vérité qui nous permet de construire notre propre pensée qui n’est pas la même que celle de ceux qu’on utilise. Marx lit certes Ricardo et Hegel, mais Marx n’est ni Ricardo ni Hegel. La pensée n’est pas si transitive que cela, il y a des ruptures. Autre (contre-)exemple : tout le monde sait désormais qu’en son temps Max Weber était plutôt un partisan d’une “Allemagne forte”, pour ne pas dire intelligemment impérialiste. Il n’empêche que les catégories inventées par ce libéral-conservateur appartiennent au fonds commun de la sociologie française contemporaine comme science. Dans son ouvrage, S. Audier fait ainsi le reproche à Pierre-André Taguieff de s’affirmer “républicain” tout en s’inspirant de tous les auteurs qui ont en leur temps critiqué la IIIe République comme régime démocratique décadent. Je ne crois pourtant pas qu’il s’agisse d’une critique valable sur le plan intellectuel : tout dépend de ce que P. A. Taguieff fait de ces auteurs.

Par moment, S. Audier tombe aussi bien pour ceux qu’il loue pour leur clairvoyance que pour ceux dont il critique les errements dans le travers de la recherche de la pureté “génétique” d’une pensée : dis-moi qui tu as lu et commenté, et ce qu’avait lu et commenté celui que tu as lu et commenté, je te dirais qui tu es vraiment. C’est une vision réductrice de la vie intellectuelle : les meilleurs défenseurs d’une pensée sont souvent ceux qui ont le plus lu le camp d’en face - par exemple S. Audier lui-même n’est-il pas maintenant un guide excellent des pensées réactionnaires pour simplifier de notre temps tout en défendant d’évidence une vision totalement autre? En tant que non-philosophe, je reconnais bien là un style d’écriture par filiation, qui me parait extraordinairement réducteur, mais parfaitement logique avec l’idée d’une cohérence des pensées des différents (grands) auteurs.

Pour reprendre le cas de M. Gauchet, attaqué à de multiples reprises dans l’ouvrage, je suis étonné de ne pas voir cité par S. Audier Benjamin Constant, et son discours de “De la liberté des anciens et des modernes”. La référence à Tocqueville l’emporte, sans doute parce S. Audier a écrit sur ce classique, mais s’il y a un reproche à faire à M. Gauchet, c’est bien plutôt d’en revenir aux inquiétudes de B. Constant. Ce dernier est le premier à ma connaissance à thématiser la contradiction entre l’attrait des plaisirs privés qu’offre la nouvelle condition moderne et le risque que cet attrait laisse ouverte la voie à tous ceux qui voudraient se saisir du pouvoir politique à nos dépends. Le caractère contourné des thèses de M. Gauchet m’a toujours paru destiné à masquer cette filiation libérale des plus classiques, qui “thématise” une situation, mais qui “ne résout rien” en ne dessinant aucune esquisse de solution.

- dans son étude, S. Audier indique bien qu’il y aurait d’autres vérités de mai 1968 que les approximations et contre-vérités en vogue; on comprend que, pour lui, l’une des vérités de “1968″ est d’être un mouvement social qui a demandé de la démocratisation, de la prise en compte des besoins des gens ordinaires, contre une autorité sourde aux souffrances liées à la croissance française de l’époque. Il est d’ailleurs très favorable à la vision pour lui fort raisonnable de Raymond Aron, qui avait souligné sur le moment entre autres éléments cet aspect de demande de démocratie contre la “verticale du pouvoir” (pour user d’un terme récent) gaulliste. Il cite de nombreuses fois Claude Lefort et C. Castoriadis comme ayant accès à une vérité (au moins) de “mai 1968″. Là encore, je suis plutôt en accord avec l’auteur, mais, en revanche, je me demande bien pourquoi S. Audier évacue presque complètement la question du marxisme, les questions sur la possibilité d’un socialisme dans un Etat comme la France, et le rôle du “gauchisme” au sens organisationnel. Il rappelle qu’au sommet du PCF la réaction à Mai 1968 fut plutôt négative (chap. 4. Liquidations communistes), mais il oublie que la période qui s’ouvre en 1968 est celui d’un cycle militant ascendant au sein des partis de gauche, y compris le PCF lui-même.

Son “1968″ qu’il dessine en creux contre le monstre hédoniste des “républicains” et autres conservateurs oublie en effet complètement cet aspect, en parfaite symétrie d’ailleurs avec ceux qu’il critique. Que je sache, jusqu’en 1981, il existe en effet une montée en puissance politique et électorale d’un nouveau Parti socialiste qui se veut résolument à gauche contrairement à la vieille SFIO, un parti qui veut “changer la vie”. Dans les années 1970, un Jacques Attali pérore sur la “rupture (sans drame) avec le capitalisme” (voir un post précédent). Le PS se veut un “parti ouvrier” en concurrence frontale avec le PCF, son allié du “Programme commun” jusqu’en 1978. Il existe même une théorie économique en vogue à gauche qui justifie les nationalisations au nom de la croissance et du partage plus égalitaire de ses dividendes. Contrairement à une vision exclusivement réduite au monde intellectuel et ses dépendances étudiantes, le PCF ne disparait donc pas en 1968, il est encore une force politique non négligeable en mai 1981. Dans cette seconde moitié des années 1970, son chef, Georges Marchais, a encore la force de déclarer à la face du monde “globalement positif” le bilan de l’URSS, et de soutenir l’invasion soviétique en Afghanistan au nom des acquis de la Révolution. Le PCF ne s’écroule vraiment qu’en raison de l’immense déception qu’engendre parmi ses électeurs et ses militants son passage aux affaires en 1981-83 (déception dont on voit encore les traces dans l’opinion et qui se répètera à plus petite échelle en 1997-2002).

A l’extrême gauche, rappelons aussi la multiplication des groupes qui se revendiquent d’une vision marxiste du monde. Toute cette agitation retombe en quelques années, mais elle a bel et bien existé. On peut s’en moquer a posteriori en soulignant l’irréalisme foncier et l’isolement social de ces groupes, et voir cela comme une vaste “foire à la Révolution”, ce qui semble avoir été l’analyse de R. Aron dès le début; mais il reste que cela a bel et bien existé : une très forte poussée en France de radicalisme d’inspiration marxiste entre 1968 et 1981. Que je sache les “libertaires” au sens d’anarchistes ont été tout aussi minoritaires à l’époque qu’ils l’ont été tout au long de l’histoire des luttes sociales et politiques depuis 1848. S. Audier semble l’oublier, pris qu’il est par la confrontation avec des auteurs qui soulignent de “Mai 1968″ son aspect libertaire, au  sens  d’individualiste, de jouisseur, de libertin.

De ce point de vue, évidemment, les différentes formes de “marxisme”, dont le “maoïsme”, paraissent tellement morts, en particulier au milieu des années 1980, qu’on peut comprendre que des auteurs aient cherché à attribuer à une autre source intellectuelle ce qui venait des années 1960. Ils n’avaient plus d’autres adversaires sérieux à critiquer. Ils se trompent sans doute, mais S. Audier lui néglige trop cet aspect de “Mai 1968″.

S. Audier a sans doute voulu essayer d’éviter de revenir sur cet aspect bien connu par ailleurs d’écroulement du marxisme (il le dit d’ailleurs en introduction), mais je crois qu’il s’agit d’une faiblesse pédagogique de l’ouvrage. En effet, un étudiant, en lisant ce livre qui prétend donner les clés d’une “restauration intellectuelle”, oubliera de fait l’élément essentiel : le centre de la critique sociale, le marxisme, par rapport auquel tous les auteurs critiques se positionnaient eux-mêmes (comme le Sartre de la Critique de la raison dialectique , Louis Althusser ou encore Nicolas Poulantzas, et presque tous les auteurs de gauche cités), et qui comprenait un aspect pratique en terme de recettes économiques à appliquer (nationalisations ou “autogestion” par exemple), a disparu.

Il est vrai qu’il plus porteur d’espoir pour le lecteur de gauche auquel s’adresse l’ouvrage d’évidence de réinscrire Mai 1968 dans une tradition réellement républicaine et démocratique de longue période comme le fait S. Audier en parlant de “sédimentations” de Mai 1968 que de souligner encore une fois que “Marx est mort” sans remplaçant connu à ce jour - n’en déplaise à Toni Negri!

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Et si le Tigre rugissait… on l’anesthésierait!

11 juin 2008 · Un commentaire

Il a suffit qu’un seul sondage indique que peut-être les électeurs irlandais rejetteraient le 12 juin le Traité de Lisbonne par référendum pour qu’on voit réapparaitre une configuration désormais classique dans l’Union européenne. De toute façon, a-t-on compris selon les déclarations des responsables européens, “le navire continuera d’avancer sur son erre”; une solution sera proposée au niveau franco-allemand, qui n’a pas été précisée, mais on peut deviner que l’on fera sans les Irlandais s’ils se rebiffent en demandant à tout le monde de continuer à ratifier au plus vite pour une entrée en vigueur au 1er janvier 2009… mais, pas vraiment, car, sans les Irlandais, il faut renégocier un certain nombre de choses (droits de vote aux Conseils, sièges au Parlement européen, statut de l’Euro en Irlande, etc.)  pour gérer la transition de Nice à Lisbonne, sans compter la sortie de l’Irlande elle-même, ce qui serait bien pénible pour tout le monde. Les Irlandais revoteront donc comme d’habitude…, même si la solution a déjà servi pour le Traité de Nice,  et cette fois-ci, ils revoteront avec une menace de se faire mettre dehors. S’ils votaient non une deuxième fois, après les renégociations d’usage leur assurant que tout ira comme ils le souhaitent, on en resterait à … Nice. Mais, là, la probabilité d’un second vote négatif me parait encore plus faible qu’un vote négatif demain.

En fait, tout le monde dans les élites gouvernantes européennes sait qu’il n’existe pas d’autre solution que le Traité de Lisbonne ou le Traité de Nice : l’Union européenne ne peut mettre un membre à la porte. Cela serait  contraire à l’esprit de compromis des institutions européennes (en plus on créerait un paradis fiscal de grande taille à nos portes qu’il serait impossible de ramener à la raison ensuite, on voit mal l’UE décider d’organiser une sorte de blocus économique et financier de l’Irlande, on n’en est déjà pas capable pour le moindre petit paradis fiscal des Caraïbes…).

Pour ma part, ce qui me parait devoir être vraiment noté à usage de mémoire future de cette Europe, c’est la crainte des élites face à ce non (très) éventuel. Le rejet du Traité de Lisbonne serait effectivement vécu comme une confirmation de l’absence de confiance des électeurs face aux élites gouvernantes, en matière européenne en particulier. Cela creuserait le sentiment d’absence de légitimité populaire du processus de construction européenne (et montrerait incidemment que les sondages Eurobaromètres ne mesurent pas grand chose de consistant politiquement, puisqu’à ce compte, l’Irlande n’est pas du tout “eurosceptique”).

Nous sommes donc dans cette situation étrange dans laquelle tout le monde, partisans, opposants, commentateurs, sait qu’éviter tout référendum légalement évitable pour ratifier le Traité de Lisbonne signifie une suspension dans ce domaine du principe de souveraineté du peuple. Ceci se fait parfois au nom de théories dignes du début du XIXe siècle sur l’absence de maturité des citoyens, qui sont d’ailleurs en contradiction flagrante avec la théorie officielle d’un citoyenneté participative souhaitée par l’UE. Cela se fait surtout au nom d’un intérêt supérieur des peuples européens. Les citoyens ordinaires ne peuvent comprendre le Traité de Lisbonne, mais ses fruits seront bons pour eux, y compris d’ailleurs à travers une augmentation des droits démocratiques des Européens (renforcement du rôle du Parlement européen, droit de proposition des lois, reconnaissance d’une démocratie participative organisée par les groupes d’intérêts dits “représentatifs”).

Un vote négatif des Irlandais ne ferait donc que renforcer ce sentiment, mais ne changerait sans doute pas grand chose du point de vue pratique.

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