François Denord et Antoine Schwartz se sont associés pour publier à la veille des élections européennes chez Raisons d’agir Éditions (Paris, 2009), un petit livre incisif, L’Europe sociale n’aura pas lieu. Il est vrai que les résultats électoraux de la gauche socialiste aux élections européennes en France et ailleurs semblent devoir légitimer a posteriori leur jugement aussi péremptoire que définitif.
Ces deux auteurs y proposent en effet une thèse forte, exprimée en peu de pages (138 pages de livre de poche, notes comprises) mais argumentée : selon eux, dès les années 1950, dans l’ADN de la construction européenne, un programme néo-libéral a été inclus qui ne demandait qu’à croitre et embellir. L’orientation “néo-libérale”, qu’on date souvent à tort selon eux des années 1980, avec l’adoption du traité de l’Acte Unique et le “Grand Marché” dont il cherche à faciliter la réalisation, et qu’on relie au “Grand tournant” de ces années Thatcher-Reagan, serait présente dès le début, aussi bien dans le Traité de la CECA que dans le Traité de Rome. C’est en un sens une évidence, le projet européen n’a-t-il pas d’abord été connu sous le nom même de “Marché commun” qui en indique bien l’orientation première? Les partis communistes n’en ont-ils pas été les plus fervents et constants détracteurs? Les Etats-Unis d’Amérique et leurs entreprises majeures ne l’ont-ils pas soutenu avec constance? Les universitaires américains (non-marxistes!) n’en ont-ils pas fait les premiers la théorie? Les auteurs rappellent, pour expliquer cette erreur de perspective, que les Etats européens ne se sont certes pas privés dans les années 1960-1970 de faire quelques grosses entorses à l’esprit libéral du Traité de Rome, en protégeant par exemple leurs “champions nationaux” respectifs. Cette période, parfois appelée d’”euro-sclérose”, explique donc l’impression de changement de cap dans les années 1980 vers une approche plus libérale de l’unification européenne. Le “tournant néo-libéral” est donc sans doute vrai en pratique (avec la décision de 1979 sur le “Cassis de Dijon” de la CJCE qui apparait comme le coup d’envoi du bal libéral qui va suivre), mais, pour les auteurs, les années 1980 n’apportent rien à un projet “néo-libéral” présent en fait dès l’exorde de l’aventure : “(…)l’Union européenne actuelle ne réalise pas les idéaux de solidarité et de fraternité dont elle se réclame parfois. On ne saurait pour autant affirmer que son inclination libérale constitue un dévoiement du projet des “pères fondateurs” conservateurs et libéraux: elle marque, au contraire, son aboutissement. L’Acte Unique a levé les obstacles à l’épanouissement des principes du marché commun (…)” (p. 122).
Qu’est-ce alors selon les auteurs que le “néo-libéralisme” dans lequel le projet européen serait encastré? Pour eux, c’est l’idéologie selon laquelle on ne peut atteindre un optimum économique et social qu’à travers le fonctionnement libre des marchés pourvu que ces derniers soient soumis à une régulation publique qui en évite les dysfonctionnements. Ceux-ci sont pour résumer de deux ordres : les uns inhérents à la dynamique “naturelle” du marché, les autres inhérents à la mobilisation politique des masses face aux conséquences de cette dynamique “naturelle” du marché. Selon la thèse de François Denord, Néo-libéralisme. Version française. Histoire d’une idéologie politique (Paris: Demopolis, 2007) dont des éléments sont repris dans l’Europe sociale n’aura pas lieu, cette version 2.0 du libéralisme résulterait de la reconnaissance par les libéraux eux-mêmes des échecs du libéralisme “manchestérien” du XIXème siècle. Le “laissez-faire” de ce dernier aurait ainsi échoué lors de la crise des années 1930, et le célèbre Colloque Lippman de 1938 serait le point de départ réel du “néo-libéralisme” contemporain, qui entend sauver le libéralisme de lui-même. Cette reconnaissance de l’échec de la version 1.0 du libéralisme s’opère aussi bien sur le plan économique que sur le plan politique (avec la montée simultanée du dirigisme en économie et des “partis-Etats” en politique). D’une part, les tenants de cette approche “néo-libérale” considèrent que le marché, sans surveillance adéquate, de la part d’un garant en dernier ressort de son bon fonctionnement – l’État de droit -, voit disparaitre la concurrence au profit d’oligopoles ou de monopoles (les “trusts” comme on dit à l’époque). D’autre part, ils voient l’action politique des masses en réaction à ces dysfonctionnements du marché comme aboutissant nécessairement à des choix sous-optimaux car passant par un dirigisme (de droite : fascisme, ou de gauche : communisme). Ainsi, que ce soit avec l’action des syndicats ouvriers ou avec les mobilisations partisanes des extrémismes de droite ou de gauche, on aboutit nécessairement à des règles anti-concurrentielles ou même à une étatisation de l’économie, toutes deux foncièrement nocives pour le bonheur public. On aura reconnu bien sûr la vision d’un F. von Hayek de l’ordre politique, économique et social. Tous les monopoles ou oligopoles (du côté des entreprises ou du côté des travailleurs) sont donc à proscrire, et la politique des masses a tendance à tourner à l’aigre, il faut donc s’en méfier tout en ne l’abolissant pas toutefois comme l’auraient fait des réactionnaires de 1848. Les auteurs tendent ainsi à faire du projet européen un complot (public) de la bourgeoisie d’affaires – incarné en Jean Monnet (p. 32-34) - qui y aurait vu l’occasion de protéger définitivement le marché de lui-même et des aventurismes nationaux, étatiques, syndicaux et partisans.
Les auteurs rappellent aussi à quel point le Traité de Rome s’inspire de l’ordo-libéralisme allemand (p. 57-61), et relient l’expression “économie sociale de marché” actuellement en usage dans les affaires européennes à cette source en n’y voyant qu’un aimable faux-semblant selon lequel le mot “social” ne désigne ici que le modelage de la société sur les impératifs du marché (cf. l’interview des auteurs au journal l’Humanité) . Or l’ordo-libéralisme tient bien compte des conséquences sociales et politiques des échecs du marché: la crainte de l’hyperinflation, qui détermine l’action de la Bundesbank puis celle de la BCE, tient compte du retour d’expérience (allemande) des auteurs de la doctrine. Plus généralement, les auteurs pris dans leur (légitime) fougue anti-”néo-libérale” oublient que, pour tous les auteurs travaillant dans cette mouvance, l’économie néo-libérale fondée sur une “concurrence libre et non faussée” aboutit en principe à une satisfaction maximum de tous, en particulier de tout un chacun comme consommateur. Cette croyance dans les effets bénéfiques des marchés à la fois libéralisés et surveillés par l’État a eu d’autant plus de chances de s’enraciner dans les esprits qu’elle correspond au “miracle économique allemand”. Celui-ci voit effectivement une élévation extraordinaire du niveau de vie des masses, et donc l’éloignement de l’angoisse de la révolution qui étreignait ces mêmes élites depuis les années 1920. On peut donc comprendre leur attachement au modèle proposé. Plus généralement, les tenants libéraux ou conservateurs de l”économie sociale de marché” comme doctrine officielle de l’Union européenne insistent toujours sur les conséquences heureuses pour tout un chacun de l’application de celle-ci. C’est sans doute là une lapalissade, mais ils évoluent, surtout s’il s’agit d’acteurs partisans (les partis membres du PPE ou de l’ELDR), dans le cadre d’une société de masse et ils ne peuvent prétendre vouloir faire autre chose que le bonheur de tous. On peut bien sûr discuter de la validité empirique de telles promesses…, mais les auteurs ont tendance à faire comme si tous les néo-libéraux européanistes ne voulaient faire que leur propre bonheur.
Selon les auteurs Denord et Schwartz, le Traité de Rome et toute la suite des Traités ne sont donc que la réalisation de cette vision néo-libérale des années 1930, dans un contexte par ailleurs marqué par l’intervention géopolitique des Etats-Unis d’Amérique en faveur de cette mise en commun des marchés européens. L’intégration des pays occidentaux de l’Europe dans un “marché commun” doit aux yeux des européanistes néo-libéraux créer des interdépendances qui, de fait, interdiront à l’un de ces pays de jouer la carte du “socialisme dans un seul pays” ou de tenter l”autre politique” pour utiliser le terme français des années 1980. Ils citent d’ailleurs des acteurs politiques de la gauche modérée des années 1950 qui se rendent bien compte de la contrainte ainsi posée sur toute action future au niveau national dans un sens socialiste (cf. p. 20-23 le rappel bienvenu de la position bien connue des travaillistes britanniques face au Marché commun ).
Cette présentation prend bien sûr dans l’esprit des auteurs un sens politique fort : les socialistes, qui accompagnent le projet européen depuis les années 1950, sont en conséquence les “idiots utiles” du projet néo-libéral, eux qui consentent à faire crédit aux “néo-libéraux” au nom d’un illusoire espoir de rédemption fédérale des péchés capitaux du marché européen; les auteurs rappellent ainsi l’ère Delors (p. 98-104) pour bien montrer qu’aux avancées bien réelles du projet “néo-libéral” ne répondent que des miroirs aux alouettes sociales. Qui se rappelle en effet de la “Charte sociale” de 1989 qui avait occasionné tant de furieux débats à l’époque? J’aurais donc bien du mal à leur donner tort, dans la mesure où personne, en dehors d’un ultra-libéral jouant les exaltés à la Vaclav Klaus, ne peut prétendre que l’Union européenne possède aujourd’hui une forte politique sociale. Même si les auteurs tendent à présenter une vision qui se veut radicale, force est de constater que les savoirs acquis sur l’Union européenne permettraient difficilement de nier complètement leur approche.
Ce petit livre se veut donc un démenti à la stratégie socialiste et social-démocrate, poursuivie avec plus ou moins de constance depuis les années 1950 par tout ou partie de cette famille politique. Celle-ci consiste à jouer le niveau européen afin de pouvoir à terme contrecarrer les pouvoirs réactionnaires nationaux. La thèse d’Altiero Spinelli, qui a théorisé dès 1941 dans le “Manifesto di Ventotene” cette manœuvre de contournement et qui a cru la rendre opérationelle en 1984-1986 en cherchant à renforcer les pouvoirs du Parlement européen (supposé “naturellement” socialisant), serait donc caduque, tout comme la stratégie d’un Mitterand, d’un Delors ou d’un Jospin affirmant faire du “donnant-donnant” dans les années 1980-1990 avec la droite libérale et conservatrice. Sur les court et moyen termes, surtout si on regarde les éléments centraux et historiques du “social” (salaire minimum ou niveau de la protection sociale par exemple), les auteurs me semblent avoir entièrement raison; en revanche, il ne me parait pas aller de soi, sub specie aeternitatis, que l’Union européenne n’a aucune potentialité “socialiste” à son échelle. L’expérience de la Confédération helvétique ou celle des Etats-Unis d’Amérique ne plaident certes guère pour faire d’une fédération le lieu privilégié d’une expérience socialiste, mais une telle évolution n’est pas exclue sauf à croire en une essence libérale de toute vraie fédération : les auteurs font, me semble-t-il, un peu bon marché du changement de camp des Conservateurs britanniques depuis les années 1980. Celui-ci devrait être formalisé au sein du Parlement européen lors de cette nouvelle Législature 2009-2014. L’Union européenne actuelle correspond effectivement à une situation optimale pour les “néo-libéraux” de stricte obédience; il n’empêche que cet optimum pourrait être dérangé par des décisions “sociales”. Rien dans les Traités n’interdit par exemple un choix à l’unanimité des pays pour une politique fiscale commune qui permettrait de refinancer les Etats Providence : un libéral “historique” comme Mario Monti, ancien Commissaire européen en charge de la concurrence, le suggérait d’ailleurs récemment. Certes, on semble ne guère en prendre le chemin tant le camp défavorable à toute avancée sociale au niveau de l’Union européenne, surtout celle élargie à 27 membres, a tendu à se renforcer lors de ces élections européennes, tant on a donné des garanties dans le Traité de Lisbonne à ceux qui voudraient ne rien faire de tel (y compris les “garanties” réaffirmées en matière fiscale à l’Irlande après le premier rejet du Traité de Lisbonne), et tant le camp adverse (socialistes et sociaux-démocrates) tend dans la Grande Europe à se réduire à une minorité permanente et divisée.
Il est logique alors que les auteurs placent leurs espoirs dans une “grève” de l’Union européenne de la part d’un État (la France sans doute) qui referait le coup de la “Chaise vide” pour faire avancer des revendications en la matière. L’hypothèse me parait d’une crédibilité toute douteuse : un seul gouvernement de gauche n’aurait guère de poids dans une Europe à 27, 28 ou plus encore, pour bloquer vraiment les mécanismes européens (comme la France du Général De Gaulle dans l’Europe des Six). Il serait à tout prendre plus simple de profiter de la clause de sortie de l’Union prévue par le Traité de Lisbonne. Je suppose quant à moi qu’il vaut mieux que la gauche française, puisque c’est d’elle qu’il s’agit ici, fasse pour un temps qui peut durer longtemps le deuil de toute sortie par l’Europe de ses difficultés françaises. Le slogan “Et maintenant l’Europe sociale” du PS aux élections européennes de 2004 (cité avec mordant par les auteurs dans leur conclusion) a fait naufrage en 2009 pour n’avoir mené à rien de bien concret aux yeux des électeurs français. Puisque l’Union européenne impose de fait la mise en concurrence des modèles économiques et sociaux, rien n’interdit de chercher à en jouer avec intelligence. C’est, au moins dans leurs discours, ce que ne se privent pas de faire au sein de l’Hexagone toutes les collectivités locales à gestion socialiste (communes, départements, régions). Pourquoi s’interdire de mener le même genre de raisonnement au niveau national? Certes, cela supposerait d’avoir quelques idées nouvelles sur l’art et la manière de gouverner – mais c’est là un tout autre problème. Oserais-je citer, cruellement, l’appel d’un certain F. H. à la réflexion?
Peut-être est-ce parce que ma femme est au chômage depuis peu, peut-être est-ce parce que je ne veux pas oublier que j’ai été dans une vie antérieure agrégé de sciences économiques et sociales en lycée, peut-être aussi parce que l’auteur est un ami de longue date, en tout cas ai-je voulu rendre compte ici du “Repère 531″ (La Découverte, Paris, 2009) sur le Chômage de Jérôme Gautié, professeur d’économie à l’Université Paris I.
“Elections européennes. Tu décides”. On aura reconnu le slogan de la campagne paneuropéenne menée par le Parlement européen pour inciter à la participation électorale le 7 juin 2009.
Je ne comprends pas très bien la langue roumaine, je peux juste suivre le sens d’une conversation sans pouvoir cependant y mettre mon grain de sel (ce qui devient un peu frustrant à la longue), mais je n’ai aucun problème à comprendre les slogans des grands partis politiques roumains. Celui du Parti social-démocrate (PSD Partidul social-democrat, membre du PSE) vous rappellera quelque chose : “Pentru 0 Europa sociala” (Pour une Europe sociale), que j’ai vu en petites affichettes sur les lampadaires partout dans la modeste ville moldave où habitent mes beaux-parents. On trouvera aussi le plus terne : “Alege Bine” (Vote bien). Celui du Parti démocrate-libéral (PD-L Partidul Democrat – Liberal, membre du PPE) m’a semblé plus original : “La bine si la greu” – c’est selon ma femme la même formule que lors d’un mariage, “pour le meilleur et pour le pire”! Cela m’a étonné dans un premier temps, un parti qui vous propose de voter pour lui “pour le pire”, mais j’ai trouvé cela plutôt bien vu, un idéal-type d’appel à l’identification partisane dans le contexte de crise économique montante. C’est le parti du chef du gouvernement, Emil Boc, un homme de taille modeste qui veut sans doute se la jouer à la Churchill. Un de ceux du Parti national-libéral (PNL Partidul national-liberal, membre de l’ELDR) m’a tellement plu que je n’ai pas résisté à l’immortaliser en le prenant en photo en situation en plein coeur de Bucarest : “Europa este liberala” – soit, vous l’aviez deviné, “L’Europe est libérale” (ah enfin du parler vrai!) Un autre slogan du PNL qui fait chaud au cœur est : “Bani pentru Romani. Bani europeni”, soit: “De l’argent pour les Roumains. De l’argent européen” (sic). Ce slogan pour le moins “matérialiste”, pré-Ingelhartien si j’ose dire, m’a évoqué le rappel de l’aide américaine dans les années 1950 dans les campagnes électorales à l’Ouest du continent de la part des partis conservateurs. Les autres partis m’ont semblé inexistants dans l’espace public.
Ma connaissance du roumain ne m’a pas permis de comprendre tout le sel des arguments échangés lors des débats télévisés, sinon que chaque parti prétend présenter les plus compétents des hommes et des femmes pour représenter le pays à Bruxelles. J’ai bien saisi toutefois que les enjeux de cette campagne européenne n’étaient pas d’une saillance extrême du point de vue européen. Par contre, l’information télévisée, qui constitue là comme ailleurs la source privilégiée d’information du grand public, était pleine du nième épisode de la grande saga (implicite), le Président Basescu contre le reste du monde (se représentera-t-il? oui, non, peut-être, quand? comment? pourquoi? etc. ad libitum jusqu’à la nausée). Dans ce flux continu d’événements présentés par une rhétorique télévisuelle à la Fox News ou presque comme décisifs pour le sort du monde (au moins, si ce n’est de l’univers!), je me suis noyé pendant de longues heures. C’est une expérience dictée par la nécessité de l’ennui de la vie provinciale qui m’a fait tester le degré d’irréalité qu’atteint la vie politique présentée ainsi comme “Dallas-sur-Dambovitza”. A force de zapper entre chaînes, j’ai fini par avoir la surprise (pour moi) de trouver que, “le réel” (au sein du Spectacle!), c’était au choix : un match de football (y compris en différé), un récital de chansons folkloriques roumaines, ou encore un interview d’un sommelier roumain sur la vertu de cet objet merveilleux qu’est un “tastevin”(in french in the text). A cause de mon handicap linguistique, je me suis mis finalement à la place de quelqu’un qui ne comprend pas grand chose à la politique et qui est scotché toute la journée devant sa télévision. C’est en fait une expérience salutaire que d’expérimenter de temps en temps ce que l’on enseigne soit même par ailleurs, à savoir que “la politique” constitue un univers aux codes particuliers auxquels tous les habitants d’un pays n’ont pas naturellement accès. Pour tout dire, si les Roumains ne se rendent pas beaucoup aux urnes le 7 juin, je ne serais pas plus surpris que cela. Il y aura eu une campagne certes, mais perdue dans “Dallas-sur-Dambovitza”, elle risque bien d’être passée inaperçue.