Bouillaud’s Weblog – bloc-notes d’un politiste

“Le lien électoral au Parlement européen” (Strasbourg, 19-20 novembre 2009)

28 novembre 2009 · 2 commentaires

La vie d’un enseignant-chercheur s’avère à la longue peu palpitante, surtout si, comme moi, on ne recherche pas vraiment les émotions fortes en participant au grand kriegspiel de la politique universitaire.  Les colloques, journées d’études, symposiums, et  autres rencontres de tous ordres entre pairs qu’on ne croise pas quotidiennement, rompent donc  la monotonie. Normalement, on devrait y apprendre des choses nouvelles, être ravi d’y voir tant de belles avancées de la science. De fait, c’est plus compliqué : on se trouve le plus souvent devant des exercices, plus ou moins réussis, de  “science normale”, sans compter tout le ritualisme qui préside à ce genre d’assemblées. (Quand interdira-t-on aux discutants de résumer les  interventions que la salle vient juste d’entendre avant d’entrer dans le vif du sujet? Quand laissera-t-on vraiment la salle parler en premier? Quand exclura-t-on tout intervenant utilisant un “slide powerpoint” illisible? )  Le récent colloque, organisé à Strasbourg sous l’égide  de l’Association Française de Science Politique (A.F.S.P.)  et du Groupe de sociologie politique européenne (G.S.P.E.) par  Olivier Costa, Dorota Dakowska, Yves Déloye, Annie Laurent et Olivier Rozenberg, ne dérogeait pas à la règle.

Son thème, “Le lien électoral au Parlement européen” visait à organiser une réflexion collective sur les rapports entre les élus et les électeurs au niveau européen, en prenant tout particulièrement pour terrain les élections européennes de juin 2009. La problématique était donc, comme souvent dans notre discipline, assez large pour autoriser des interprétations larges du sujet afin de favoriser un pluralisme dans les interventions. Plus spécifiquement cependant, planait comme un spectre, de fait bien présent:  l’interprétation dès 1979-1980 des élections européennes  comme  des “élections nationales de second ordre”. Cela constitue la “science normale” sur cet évènement répété désormais depuis 30 ans : les élections européennes sont jouées dans des termes prioritairement nationaux et donnent lieu à des résultats  essentiellement compréhensibles en fonction de leur place (seconde, voire tierce) dans le cycle électoral de chaque pays membre. Cette “science normale” sur l’élection européenne possède cependant deux défauts : un premier proprement politique si l’on se rappelle les raisons pour lesquelles les citoyens ont été appelés à voter pour désigner leurs représentants à Strasbourg depuis 1979, puisqu’elle affirme, sous une forme un peu codée certes, que les élections européennes ne permettent pas à un “peuple européen” de s’exprimer de concert sur des enjeux européens – il n’y a donc pas lieu d’y voir une source réelle de légitimité démocratique (cf. ce qu’en dit la Cour constitutionnelle allemande dans son jugement sur le Traité de Lisbonne)-, elle n’est qu’une juxtaposition d’élections nationales traitant d’enjeux nationalisés (plutôt que nationaux, puisque, parfois, on parle à cette occasion d’affaires européennes, mais à chaque fois en des termes exclusivement nationaux : chaque pays inventant – ou pas – sa propre Europe); de ce fait, le  parlementaire européen est élu directement par les simples citoyens certes, mais, comme suspendu dans les airs, sans lien bien clair sur les affaires européennes elles-mêmes avec les populations qu’il est censé représenter en ces matières; le second défaut de la théorie de l’élection européenne comme élection nationale de second ordre  se trouve être tout interne à la vie académique de la science politique : ce modèle se trouve déjà là, il est dans tous les manuels, tout le monde le connait par cœur, surtout il ne permet pas d’innover et de se faire un nom par la même occasion; il prouve par ailleurs qu’il suffit à un chercheur d’être là au bon moment et de dire une chose qui ne soit pas  trop fausse pour se faire citer régulièrement pour le reste de sa carrière universitaire, n’en déplaise à toute l’idéologie productiviste à la Shangaï qui est censé désormais nous mouvoir : un intervenant, dont je tairais le nom ici, l’a dit clairement  certes sous forme de boutade, mais il l’a dit tout de même avec force,  “on n’en peut plus de citer ce modèle”, il faut donc trouver autre chose, presque à tout prix. Du neuf par pitié, on étouffe!

De fait, les différents intervenants du colloque se situaient sur une gradation assez  bien polarisée vis-à-vis de cette théorie. Je me situe sans doute pour ma part, avec mon intervention, pas très  réussie d’ailleurs à mes propres yeux, à un extrême : celui de ceux qui croient voir des élections européennes qui ne sont que nationales. Il est vrai que  j’avais à traiter  du cas italien. Cette année électorale 2009 fut une annus horribilis pour le lien électoral entre l’électorat italien et le Parlement européen. Pour garder un minimum de croyance en l’existence de ce lien, il faut vouloir croire que les électeurs italiens sont allés voter pour des motifs un tout petit peu européens, en dépit même de tout le contenu des médias, de tous les messages en sens contraire des hommes politiques, de toute cette campagne proprement nationale (et aussi locale dans deux tiers des communes), impudiquement nationale il faut bien le dire, jusqu’à la nausée. Il faut croire que les électeurs italiens, plutôt favorables à l’idée européenne pourtant selon les sondages, se sont “bouchés le nez”  (encore une fois) face au déballage nauséabond auxquels ils furent invités.  On aurait là une illustration d’un devoir électoral européen, en dépit même de la complète incapacité des élites politiques de tous bords à parler un peu sérieusement d’Europe.  Je n’osais  toutefois pousser le paradoxe jusque là (à tort peut-être? comme me l’a fait remarquer une question de la salle). Mes conclusions, appuyées sur un suivi de la (non-)campagne européenne, étaient  banales à mes propres yeux,  semblables à ce que d’autres observateurs italiens de cette élection (non-) européenne avaient pu percevoir, mais elles me situaient à un pôle, celui des défenseurs (un peu bornés) du modèle de l’élection nationale de second ordre. Une recherche comparée sur le contenu de la presse dans plusieurs pays européens  (Nathalie Brack, Cristina Stanculescu, et Yann-Sven Rittelmeyer) témoignait elle aussi, certes dans une bien moindre mesure, de la faible émission de messages européens dans l’espace médiatique à l’occasion des élections européennes. D’autres interventions  (Etienne Criqui d’une part, Rémi Lefebvre et Guillaume Marrel d’autre part) soulignaient que les partis politiques, français tout particulièrement, n’avaient pas eu tendance à favoriser dans leurs choix de candidats en juin 2009, les élus qui avaient bien mérité de l’Europe, mais plutôt ceux qui étaient bien en cour auprès de la direction nationale partisane du moment.

A l’autre pôle, se trouvaient les intervenants du colloque qui soulignaient  qu’il existait pourtant bel et bien une forte professionnalisation des élus européens, au sens où ces derniers connaissaient un fort cursus honorum à l’intérieur du Parlement, gravissant au fil des mandats les marches vers l’exercice d’un réel pouvoir décisionnel en son sein (Willy Beauvallet et Sébastien Michon d’une part, et Selma Bendjaballah d’autre part), ou bien encore au sens où leur réélection éventuelle dépendait de leur activité au sein même de la vie parlementaire européenne, laissant même entrevoir les effets d’un vote rétrospectif des électeurs européens sur la qualité de représentation offerte par chaque élu lors de la législature précédente (Julien Navarro). Perspective qui laissait entrevoir un grand espoir en terme de qualité de la démocratie au niveau européen.

En situation intermédiaire,  une intervention (Amandine Crespy)  ne s’intéressait pas tant au moment électoral proprement dit, qu’aux usages du Parlement européen par des acteurs internes et externes à ce dernier pour faire progresser une cause qu’on supposera ici “populaire” (cas de la révision “sociale” de la Directive Bolkestein). Une autre  (Philippe Aldrin et Marine de Lassalle) montrait, à base d’entretiens semi-directifs avec des citoyens ordinaires dans plusieurs pays européens,  la distance entre le gros de la populace (si j’ose m’exprimer ainsi) et le système politique de l’Union européenne, même si bien sûr une minorité était au courant de son fonctionnement et/ou de son impact sur la vie quotidienne.  Cela m’a fait penser aux vieilles théorisations des années 1960 où l’on classait les gens en fonction de leur savoir ou leur ignorance sur le fait qu’ils appartenaient à un système politique influant sur leurs vies.   On trouvait aussi en position intermédiaire une réflexion  (Bruno Cautrès) qui, à base de données récentes de sondages Eurobaromètres, dans un premier temps, validait largement l’importance de la variable nationale (“contextuelle”), mais, qui, dans un second temps, montrait que les répondants à ce sondage, auraient-ils été amenés à s’exprimer dans une circonscription unique (l’Union européenne), auraient pu organiser leurs proximités et leurs oppositions idéologiques (presque) en totale ignorance de leur identité nationale. Cette utopie statistiquement construite montrait donc à quel point l’électorat européen ne peut s’exprimer dans le cadre actuel des élections européennes, alors même qu’à en croire les réponses données par les citoyens dans ce  sondage pan-européen, ces derniers seraient déjà prêts à s’aligner sur des lignes de fracture trans-européennes. Bien sûr, comme toute utopie, il était par contre difficile d’imaginer quel évènement ferait disparaitre le carcan d’un choix dans un cadre national lors des prochaines européennes de 2014. On se sentait d’autant plus dans l’utopie qu’une autre intervention (Sylvie Strudel) montrait  que les Etats nationaux avaient pris bien soin de contrôler la mise en œuvre du droit de vote des citoyens européens dans un autre État que celui dont ils ont la nationalité, et surtout que ce droit était investi, utilisé, par une infime minorité des Européens en général (soit 12% des  2% d’Européens vivant durablement dans l’Union européennes dans un autre pays que le leur).

Comme souvent quand on travaille avec un concept mal défini destiné à faire consensus -  par ailleurs une spécificité proprement européenne comme l’a souligné avec force Olivier Costa lors de l’une de ses interventions -, on avance puisqu’on parle ensemble, et, à la fois, on n’avance pas puisqu’on dialogue en réalité sur un mode bien peu socratique.  C’est si classique en sciences humaines qu’il vaut mieux ne plus y faire attention. Ce colloque-là était plutôt mieux qu’un autre pris au hasard.

Pour ma part, j’ai surtout regretté que beaucoup d’intervenants veulent absolument s’extraire de toute normativité (ce méchant devoir-être qu’il faudrait chasser à tout prix  de son esprit selon une lecture bien rapide de la neutralité axiologique à la Weber – le  chercheur le plus idéologique qui soit par ailleurs!), autre qu’une sorte de révérence à l’empirique pur. Des faits, des faits, des faits! Pour beaucoup, on pourrait faire de la science politique de la même manière que l’on  fait de l’éthologie (à l’existence de la parole près) : on compte, on enregistre, on corrèle, etc. – et encore, je suis sûr que ceux qui étudient le comportement animal partent bel et bien eux aussi de normes, de questions qui font sens dans le cadre plus large de la vie. La fin du colloque a vu d’ailleurs un jeu de ping-pong sémantique plutôt amusant entre un collègue blanchi sous le harnais dans la salle (dont je n’identifie pas le nom malheureusement ) et un jeune blanc-bec à la tribune (Francisco Roa-Bastos, auteur en effet d’une communication  inspirée par une vision du monde à la Bernard Lacroix), sur le thème : “je suis celui qui t’objective en train d’objectiver”, et ainsi de suite.  Pour ma part, s’intéresser au “lien électoral au Parlement européen” ne fait sens que si l’on dispose d’une théorie préalable de ce que devrait être ce lien dans une démocratie. Peu d’intervenants ont  osé faire ce pas explicitement, à l’exception notable de J. Navarro qui a joué cartes sur table, et, souvent, on avait l’impression que certains se contentaient de leur fonction de comptable sans avoir la moindre idée du plan comptable général dans lequel ils inscrivaient leur riche récolte de données. Je crois ne pas avoir été le seul à remarquer ce dernier défaut, même si cela fut dit de manière fugace et décalée.

Grâce aux organisateurs, on put  cependant avoir une illustration de ce que des députés européens définissent eux-mêmes comme ce lien  électoral, puisqu’ils avaient eu la très bonne idée d’inviter deux eurodéputées, Mme Catherine Trautmann (France, PSE) et Mme Mariya Nedelcheva (Bulgarie, PPE) à une table-ronde. Dans les deux cas, celui de l’élue d’expérience  d’un vieil État membre et celui de la novice d’un nouvel entrant, il existait une revendication forte  de  s’efforcer de faire communiquer l’intérieur de la sphère européenne, avec ses enjeux spécifiques, avec leurs électorats respectifs. La novice se déclarait si engagée dans cette action que l’on la plaignait presque de prendre si au sérieux cette fonction de représentation/liaison entre ce qui se discute au Parlement européen et les préoccupations des électeurs bulgares.  Si l’on croit un tant  soit peu que les hommes ne sont pas des animaux et que leur intentionnalité compte dans toute situation, a fortiori politique, il faut prendre en compte cette revendication, fort commune il est vrai, quand des élus parlent dans l’espace public, et oser partir de là. Les élections européennes ont été définies d’une certaine façon, c’est leur raison d’être officielle;  elles sont de l’idée institutionnalisée, il faut en tenir compte. Lors de cette table-ronde, O. Rozenberg a d’ailleurs posé la question aux élues invitées de l’éventuelle suppression de cette élection au suffrage universel, il n’a guère eu autre chose qu’une réponse partagée et convenue sur le caractère pour le coup impensable d’un tel retour en arrière.

Probablement, ce qui m’a manqué dans ce colloque dont personne ne pourrait nier par ailleurs le sérieux des interventions, le professionnalisme, c’est un cadre général d’intelligibilité comme souvent d’ailleurs dans la science politique actuelle en France (un “grand récit”? mais, vous n’y pensez pas, c’est interdit mon bon monsieur, plus jamais de “grand récit”, que des “petits contes/comptes”, le salut de l’Humanité est à ce prix, soyez précis, détachés et ironiques! rompez les rangs! et allez vous aérer le cerveau! quelle idée…un grand récit…).  Ce cadre d’intelligibilité ne doit pas se limiter à l’application aux cas étudiés d’un vocabulaire marqué/identitaire, qui finit par raisonner  comme un mantra aux oreilles de l’auditeur habitué à ce genre de production verbale  reprenant sur un autre terrain les mêmes formules héritées, ni à un transfert de méthodes de recherche nord-américaines qui confinent à la “quantophrénie” dénoncée jadis (sans aucun succès d’ailleurs) par P. A. Sorokin. Ce cadre général d’intelligibilité,  je serais le premier à l’applaudir s’il advient un jour et que je suis encore là pour m’en préoccuper! Et, peut-être, qui sais ne serais-je pas le seul…

Ps. Pour aller voir les communications du colloque, voir le site de l’AFSP, ici. Ma propre communication est absente, car elle correspond à mon article publié dans la Revue politique et parlementaire dans le numéro n° 1052 (juillet- août – septembre 2009) consacré aux élections européennes de cette année. Il me semble par ailleurs que plus de personnes avaient des textes  finalisés que ce qui est indiqué sur le site.

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Tout cela ne nous rendra pas le Congo.

24 novembre 2009 · 6 commentaires

La participation à un colloque la semaine dernière m’a empêché de réagir aux décisions prises par le Conseil européen extraordinaire du 19 novembre dernier. Contrairement aux règles (non écrites) du blogging qui impose une réaction aussi rapide que possible, j’interviens après la bataille quand tout a déjà été dit sur ce magnifique désastre. Me sentant dès lors très Grouchy, je renvoie à la belle sélection de réactions dans la blogosphère de Julien Frisch. Le choix  unanime du Conseil européen de nommer l’actuel Premier Ministre belge, Herman von Rompuy, comme Président du Conseil européen pour les deux années et demie à venir, et l’actuelle Commissaire européenne au Commerce, la Baronne (par nomination) Catherine Ashton, au poste de Haut représentant pour la Politique extérieure de l’Union, n’a guère été apprécié dans la blogosphère. L’ambiance n’est guère meilleure dans la presse : Jean Quatremer est, comme on s’en doutait un peu, parmi les plus amers.  Il parle même du “trio Van Rompuy/Barroso/Asthon, une véritable « dream team » de la médiocrité” dans un de ses autres posts. Que les sélectionnés ne soient pas des étoiles de la politique mondiale, ni même européenne, est un fait: je peux même citer à titre d’exemple l’éditorial d’un journal régional allemand, le Badische Zeitung, du 20 novembre 2009, que j’ai eu entre les mains, intitulé  “Eu-Spitzposten. Zwei graue Maüse” ( Postes dirigeants de l’UE. Deux souris grises). Personne ne s’est donc trop gêné pour remarquer l’écart substantiel entre les espoirs mis lors des discussions institutionnelles sur ces deux postes entre 2003 et 2007 et la réalité d’un choix  en 2009 par les gouvernements nationaux de personnages au profil pour le moins effacé. Les collègues politiques américains de “The Monkey Cage” se moquent. Valéry Giscard d’Estaing remarque dans son entretien avec le Monde que l’on n’a pas choisi un Georges Washington (où l’aurait-on trouvé d’ailleurs?), mais un “conciliateur”, ce qui n’est effectivement qu’un truisme à ce stade.

Face à cette avalanche de jugements négatifs car rapportés à une norme implicite liée aux discussions antérieures sur les postes de Président du Conseil européen et de Haut Représentant (ex-Ministre des Affaires étrangères), on peut bien sûr se consoler avec une belle comparaison avec l’élection des Papes par le Sacré Collège : l’histoire abonde de ces choix  de médiocres supposés qui auraient dû ne pas faire d’ombre aux puissants cardinaux de l’heure et qui finirent par faire de grands Papes. On peut aussi se dire qu’il ne faut point juger d’avance les personnes sur leur réputation, ne serait-ce que par respect pour la personne ainsi mise sur le devant de la scène.

Pour ma part, le fait que le premier Président du Conseil européen selon la nouvelle définition du poste donné par le Traité de Lisbonne soit une personnalité de nationalité belge me laisse songeur. Ce dernier Traité avant inventaire veut (voulait?) faire de l’Europe une puissance dans le monde de demain…, et les dirigeants ne trouvent rien de mieux que de nommer  “en tête de gondole” un national, héritier d’une puissance d’avant-hier. Reportons-nous, en effet, il y a un siècle, en 1909-1910 : la Belgique était de quelques kilomètres carrées plus petite, mais elle  apparaissait immense du point de vue de sa puissance industrielle et coloniale. Son revenu par habitant était l’un des plus élevés de la planète. Cette création récente du concert européen du début du XIXème siècle, 1830 seulement,  avait en effet plutôt excellemment réussi en cette “Belle époque” à se faire une place : industrielle, colonialiste et  démocratique, la Belgique d’alors participait  à la domination sans partage, matérielle et morale, qu’exerçait alors l’Occident (chrétien) sur le monde entier.  Le “viol de la Belgique” par l’Allemagne de Guillaume II à l’été 1914 sera  d’ailleurs l’une des causes de la durée du premier conflit mondial, bien plus que les aspects balkaniques du conflit.

En 2009, quelques péripéties plus loin, dont deux guerres mondiales sur son sol, deux reconstructions, et quelques autres réussites et avanies, la Belgique n’est plus qu’un petit pays riche de l’Occident, encore que… fabuleusement endetté comme État (fédéral). Choisir un Premier Ministre belge – quel qu’il soit d’ailleurs -  pour incarner aux yeux du monde l’Union européenne, c’est donc lancer en ce début de XXIème siècle un fabuleux message de vérité à la planète.  C’est dire : “Nous pays de l’Union européenne, nous sommes un ensemble de vieux pays riches, ayant fait la Révolution industrielle, ayant inventé la démocratie représentative, ayant  créé par notre domination coloniale et impérialiste passée  l’ordre mondial qui en découle aujourd’hui, mais, excusez-nous, nous sommes un peu fatigués désormais de toutes ces belles aventures, nous sommes destinés à plonger dans l’endettement comme tout peuple en déclin,  laissez-nous donc finir en paix notre destin historique, pour le reste, ne comptez pas trop sur nous”. Autrement dit, donner à l’Europe-puissance le visage d’un Belge, aussi sympathique soit-il, c’est un bel oxymore. On pourra me rétorquer que, finalement, tous les pays européens se trouvent peu ou prou dans cette situation de déclin relatif par rapport à leur situation d’il y a un siècle;  sur le “déclin de l’Occident”, O. Spengler aurait donc raison, et choisir un Belge ne change rien à l’affaire ;  je pourrais citer pourtant des pays européens, membres de l’Union, qui représentent des trajectoires séculaires bien plus positives : les pays scandinaves ou l’Espagne par exemple, qui, chacun à leur manière, incarnent une forme encore possible de “rêve européen pour le monde” , à savoir, d’une part, les compromis sociaux et économiques qui permettent aux pays scandinaves capitalistes de se classer toujours parmi les premiers de la classe au niveau mondial quand on veut estimer le bonheur de vivre ou tout autre chose positive aux yeux de l’humanité, ou, d’autre part, la transformation de l’Espagne post-franquiste en une démocratie forte en lien avec un continent jeune et dynamique,  l’Amérique du Sud.

Le choix d’un politicien belge, chrétien-social flamand, devrait aussi faire réfléchir : comme on le sait sans doute en même temps que se construisait l’Union européenne sur la longue période, la Belgique, membre fondateur de la CECA et du “Marché commun”, se transformait en un État fédéral, de plus en plus compliqué à comprendre sur le plan institutionnel au fil des compromis passés entre les élites politiques des deux communautés linguistiques principales. La dés-unification de la Belgique a poursuivi son chemin en exact parallélisme avec l’unification européenne à laquelle ses mêmes élites partisanes ont toujours été favorables.  De crise politique en crise politique, les politiciens (ex-)belges (de ce point de vue) ont organisé une vie séparée des régions et communautés linguistiques, en passant d’ailleurs par la disparition des partis politiques belges au profit de partis ne s’adressant qu’à une seule communauté linguistique. Le futur Président du Conseil européen a participé lui-même à ce jeu de divorce à l’amiable, d’ailleurs entériné par les électeurs belges des deux côtés de la frontière linguistique. Il fait d’ailleurs partie d’un parti qui milite pour la fin du seul arrondissement encore un peu bilingue du pays (le fameux “BHV”), il existe sans doute de bonnes raisons flamandes pour ne pas vouloir que la francophonie s’étende au delà de Bruxelles stricto sensu, mais, tout de même, est-ce là un bon exemple à donner au monde que se choisir un politicien venant de tels problèmes? Il sera sans doute à même de conseiller Kosovars et Serbes du Kosovo sur les solutions de compromis possible, mais quelle image terrible pour l’idée même d’unification européenne au sens de rapprochement des peuples, d’abolition des frontières entre nations, de droit tout simplement d’habiter en paix les uns chez les autres!

C’est sans doute là une autre vérité de l’Union européenne d’aujourd’hui : que chacun reste dans sa case nationale et ne s’avise pas trop d’en sortir. Et, si les cases sont mal définies comme en Belgique, que l’on les définisse mieux, et le cheptel humain n’en sera que mieux gardé.

Un mot enfin pour la vraie surprise de ces nominations: la Baronne Ashton…  Comme tout le monde,  je n’en avais guère entendu parler. Pouvait-on faire pire en terme d’absence de réputation préalable? Mais, là encore, cela ne veut rien dire sur sa capacité à endosser avec succès le rôle. Cependant nommer à la tête de la diplomatie européenne une représentante du parti travailliste de l’ère Tony Blair, dont toute la carrière s’est faite, semble-t-il, sur sa loyauté aux dirigeants de son parti, n’est guère encourageant à encore pour ceux qui rêvent d’une Europe-puissance (un peu) autonome des choix nord-américains, pour ne parler du respect que les dirigeants européens devraient avoir face à la sensibilité populaire  qui s’est exprimée, presque partout en Europe, à la veille de la seconde guerre d’Irak .

Enfin, tout cela ne nous rendra pas le Congo, comme on dit, parait-il, en Belgique. Surtout, avec de telles pointures, il faut souhaiter ardemment qu’aucune crise internationale majeure, par exemple autour de l’Ukraine, n’ait lieu dans les mois et les années qui viennent. Le ridicule pourrait (nous) tuer.

Ps. Ces nominations sont tellement enthousiasmantes, que, même un préposé à l’optimisme philo-européen, le grand et sincère “oui-ouiste” de 2005, Bernard Guetta, fait paraitre un point de vue dans Libération du mercredi 25 novembre 2009 (p. 21) , intitulé “Le coup porté à l’Europe politique”. Si même lui s’inquiète…“that is the end, my friend! the end!”

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“Devoir de réserve” pour les lauréats du prix Goncourt?!?

13 novembre 2009 · 6 commentaires

Eric Raoult a toujours été un homme d’à propos. Son idée selon laquelle un lauréat du Prix Goncourt en ce qu’il représente la France à l’étranger serait soumis à un “devoir de réserve” au même titre qu’un fonctionnaire de l’État  fera sans doute partie des annales de ce quinquennat. Que le même député ait crû bon d’ajouter qu’il n’était bien sûr pas pour la limitation de la liberté d’expression, mais qu’il existait selon lui des bornes de la décence à ne pas dépasser, ajoute le grain de sel si typique de notre époque. Jadis, on condamnait simplement ce genre de propos comme “anti-français”, ou, sous d’autres cieux, comme “anti-américain”, “anti-soviétique”,  ou encore “anti-parti”. Jadis, on avait la fierté de la censure que l’on en entendait exercer. Jadis, on aurait déchu sur l’heure la récipiendaire de son Prix, on aurait procédé à la dissolution du jury qui lui a accordé cette distinction, sanctionné les coupables de cette faute inacceptable, mis à l’amende la maison d’édition concernée, et comme l’(ex-)lauréate, réside chez l’ennemi héréditaire à l’étranger, on l’aurait déchu en deux temps trois mouvements de sa nationalité soviétique française. Jadis, les choses étaient plus franches du collier, et, pour tout dire, c’est heureux pour nous qui sommes (un peu, tout juste un peu) critique qu’elles le soient moins (enfin je l’espère, n’ayant pas envie de finir en prison ou en exil), mais quelle perte pour l’identité française, pour cette franchise si typique de notre race peuple, ah… , du temps de Clovis, il ne perdait rien pour attendre celui qui cassait le vase, fusse-t-il un  combattant loyal à la patrie franque. Tudieu!  On savait y faire jadis! Redonnez-nous la roue bon Seigneur!

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Deutschland 09- 13 kurzen film zur lage der Nation.

10 novembre 2009 · Laisser un commentaire

D09_PlakatLe film “Deutschland 09 – 13 kurzen film zur lage der Nation” (Allemagne 09 – 13 courts-métrages sur l’état de la nation) a été projeté hier soir à l’Institut Lumière de Lyon dans le cadre du “Week-end du cinéma allemand”. Les germanistes (et les autres) trouveront le site officiel du film ici pour se faire une idée de son contenu. Ce film ambitionne de présenter par une vision artistique de 13 réalisateurs différents sur l’état actuel de l’Allemagne. C’est un mélange plutôt réussi de styles visuels très différents, qui vont d’un réalisme proche d’une série policière (à l’allemande) ou de l’extrait de documentaire à des approches expérimentales, en passant par des morceaux de bravoure totalement foutraques qui rappellent le cinéma de Jean-Pierre Jeunet. Dans tout ce kaléidoscope, on retrouvera toutefois, quoiqu’en disent les réalisateurs, une “ligne générale”, et je dois dire que celle-ci m’a  frappé par son extraordinaire pessimisme, son absence de toute perspective un peu positive. C’est un film à déconseiller aux suicidaires et aux déprimés. Même le court-métrage consacré à l’apprentissage de la décision démocratique par les élèves d’une école primaire laisse de fait une grande amertume.  Le spectateur a l’impression d’être convoqué à un constat : la vision de l’avenir filmée par Terry Gillian dans Brazil serait en train de se faire réalité dans l’Allemagne de 2009.  Au sortir de ce film, on n’a pas vraiment l’impression que ce pays doive demeurer encore longtemps un État de droit : entre l’indifférence, pour ne pas dire plus, des autorités allemandes face au sort d’un détenu turco-allemand de Guantanamo, et la dénonciation d’une manipulation policière visant à “inventer” un chef terroriste dans la personne d’un banal universitaire, on se sent plutôt très mal à l’aise – ce qui correspond d’évidence à l’intention politique de certains réalisateurs.  Le dernier court-métrage raconte une fable sur un exode lunaire d’un peuple allemand qui ne saurait plus qu’il est venu d’Allemagne sur fond d’images d’appartements abandonnés, et, de fait, on dirait bien que les réalisateurs, dans leur diversité, sont d’accord pour exprimer leur incommensurable insatisfaction vis-à-vis du présent. Les seuls aspects un peu positifs résident dans les paysages, dans la nature, dans les choses, dans les anciens bâtiments: un court-métrage  particulier redonne à ces derniers d’ailleurs toute leur dignité, rappelant au spectateur français tout l’effort de réfection / reconstruction dont notre voisin se trouve être le lieu depuis 1989 et qui ne va pas elle aussi sans désorientation.  Dans ces courts-métrages, presque personne ne parait un tant soit peu heureux. On se trouve dans la post-modernité, l’égarement,  la perte de tout sens, ou, dans certains courts-métrages “foutraques”, dans le  franc n’importe quoi qui ne saurait durer et qui m’a fait penser à l’art expressionniste d’un Grosz. On se trouve  à cent lieux de “Berlin, symphonie de la grande ville”(1927), la boucle est bouclée : la modernité a pris son essor, mais qu’est-elle devenue?

Comme français et européen, j’ai aussi été frappé de l’enfermement dans l’Allemagne elle-même de ces courts-métrages. La logique du thème choisi veut  sans doute cela, mais il est étonnant de ne pas voir apparaitre vraiment que bien rarement les voisins européens. Le monde extérieur apparait seulement dans le périple autour de la planète, proprement effrayant dans sa banalité, d’un manager allemand, bien propre sur lui,  entre Hôtels Marriott et Cafés Starbucks…, ou dans la folie d’un homme d’affaires autrichien bien décidé à ce que rien ne change dans le conservatisme du F.A.Z., ou encore dans le récit “mythique” d’un tenancier iranien de bordel sur les mœurs de ses clients. Les mânes de l’américaine Susan Sontag sont elles aussi invoquées. En dehors de ces quelques exemple, on dirait un peu que, selon tous ces réalisateurs, les Allemands se retrouvent désormais  seuls au monde face à un univers qui n’a plus de sens.

Je doute que ce film puisse passer longuement dans les circuits normaux de distribution du cinéma en France tant il fait appel à des idiotismes germaniques, mais,  en même temps, comme cela serait nécessaire! Ne serait-ce que pour pouvoir s’apercevoir que bien des choses se rejoignent…

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Dernier Traité avant inventaire.

7 novembre 2009 · 2 commentaires

Comme cela devenait clair depuis le oui au référendum irlandais de cette année, le Traité de Lisbonne sera finalement ratifié par tous les Etats de l’Union européenne. Vaclav Klaus a apporté sa signature  au Traité de Lisbonne au nom de la République tchèque.  Il a ainsi démontré que son statut de Président de la République lui était bien plus important que son prétendu refus du Traité. Face à la “trahison” de la Cour constitutionnelle de son pays, il aurait au moins pu démissionner de son poste pour retarder encore l’échéance de l’inévitable signature, ou attendre d’être  suicidé par le nouveau pouvoir bruxellois tel un Jan Masaryk, s’il avait cru lui-même à son discours sur le caractère totalitaire de l’Union européenne. Ce prétendu “dissident de l’Union européenne” s’inscrit ainsi dans cette longue liste des dirigeants de partis “eurosceptiques”, mais seulement en parole. Quand ils sont arrivés au pouvoir dans quelques Etats européens au cours de cette décennie,  ils n’ont de fait rien entrepris de sérieux pour détricoter l’intégration européenne. Je m’en étais aperçu en suivant les votes de leurs élus au Parlement européen sur la question constitutionnelle entre 2004 et 2007. L’accès au pouvoir d’État amollit tout parti eurosceptique encore la veille. A ce jour, aucun eurosceptique, arrivé à un poste de gouvernement ou de chef d’État dans un État européen, n’a souhaité “mourir pour la liberté”. David Cameron semble bien devoir faire partie lui aussi de cette belle galerie d’eurosceptiques du seul temps des promesses électorales, qui aboient sans jamais mordre. Cette situation est  excellente pour la solidité de l’Union, tout à fait piteuse pour les démocraties nationales concernées qui supportent (aux deux sens du terme) de tels acteurs. Le Traité devrait donc entrer en vigueur au 1er décembre 2009. Hourra! Gaudeamus! I’m happy!

Comme je l’ai dit mardi à mes étudiants au moment même où le président tchèque apposait son paraphe, il s’agit là sans aucun doute du dernier grand  traité négocié entre pays de l’Union européenne pour un temps qui s’annonce extrêmement long. Jean Quatremer fait la même remarque d’évidence : “Après tant de vicissitudes, il est clair qu’il n’y aura plus de nouveau traité européen horizontal, sans même parler de référendums, avant très longtemps. Les États sont épuisés et veulent donner du temps au temps.” (nb. “horizontal” veut dire ici portant sur de nombreux sujets et organisant toute la matière européenne). Cette résignation des gouvernants, plutôt que des Etats, se trouve d’ailleurs inscrite dans la mission confiée aux “Sages” chargés de réfléchir à l’avenir de l’Union à l’horizon 2020 : interdiction expresse leur a été faite de traiter des institutions. Pour ma génération (née au début des années 1960), qui a vécu la succession rapide de l’Acte Unique (1986), du Traité de Maastricht (1992), du Traité d’Amsterdam (1997), du Traité de Nice (2001), du Traité constitutionnel (2004), et enfin du Traité de Lisbonne (2007), penser qu’il n’y aura plus jamais de grand traité discuté entre pays européens jusqu’au jour où nous aurons atteint au mieux – si nous ne sommes pas morts d’ici là – les bornes de la vieillesse (ou de la sénilité) représente une destruction de toutes les espérances que l’on pouvait investir dans le projet européen. Où est-elle passée cette grande utopie européenne dont un Dominique Wolton nous disait il y a quinze ans qu’elle était la “dernière utopie”? Nous voilà doté pour le reste prévisible de nos jours  d’un Traité européen adopté dans des conditions démocratiques plus que contestables (surtout si l’on se trouve par malheur être français), s’avérant peu à même a priori de résoudre les problèmes déjà posés lors de la Déclaration de Laeken (2001) surtout pour ce qui concerne les aspects démocratiques, ayant abandonné en rase campagne les aspects symboliques de l’unité européenne (drapeau, hymne, etc.) sur un froncement de sourcil britannique, ayant accepté des Droits de l’Homme européen à géométrie variable selon les pays (dont le dernier opt-out accordé in extremis à V. Klaus pour prix de sa reddition), nous laissant face à une organisation institutionnelle et politique d’une belle complexité – certes sans doute nécessaire car issue de l’histoire européenne depuis les années 1950, mais défiant pour l’heure l’entendement de 99,9% de la population adulte du continent- , bref dix ans et plus de discussion pour aboutir à cela…  On se trouve bien loin du discours de J. Fischer à l’Université Humbolt de Berlin il y a dix ans. En tant qu’enseignant, j’y vois toutefois une consolation : le système institutionnel semblant désormais établi pour longtemps, il sera plus facile à faire connaitre aux étudiants. Dans un quart de siècle,  à la fin de ma carrière si tout va bien, 5% de la population européenne maitrisera pleinement les subtilités des Traités européens, et les étudiants d’alors seront tout à fait au courant des affaires de l’Union (je suis optimiste…)

Une ère nouvelle s’ouvre donc : désormais, il faudra vivre avec l’idée que, au moins du point de vue des institutions “patentes”, celles qu’on peut facilement expliquer aux étudiants, on n’ira pas plus loin que cela. Finita la comedia! Les gouvernants (et futurs gouvernants) qui auront vécu cette séquence des années 2000 auront à cœur de ne plus jamais se mettre en situation d’avoir à se présenter devant quelque peuple que ce soit avec l’obligation – légale ou politique – de faire valider un Traité européen par l’un des peuples de l’Union. Il n’y aura donc plus jamais non plus de référendum, sauf sur des questions ne concernant directement qu’un seul État dans ses rapports avec les politiques de l’Union (en particulier l’adhésion à la zone Euro). Cette situation n’empêchera naturellement pas des évolutions, pourvu qu’elles se fassent dans le cadre institutionnel posé désormais. Le Traité de Lisbonne crée par exemple des clauses-passerelle que rien n’empêchera d’utiliser. Lorsque le leader tory, D. Cameron, semble promettre des changements de politique qui supposeraient de renégocier, même partiellement, les Traités, il est effectivement “pathétique” comme l’aurait déclaré un ministre français avant de  nuancer diplomatiquement ses propos peu amènes. Plus généralement, toute politique qui supposerait un grand chambardement des traités est donc condamnée d’avance, inutile d’en parler plus avant.  Si nécessaire toutefois, un aspect limité des textes en vigueur se révélant invivable, on se contentera d’ajustements discrets lors de chaque traité concernant une nouvelle adhésion. La “cage de fer” est désormais scellée, il faudra faire avec.

Bien sûr, personne ne sait ce que le Traité de Lisbonne fera à l’Union européenne. Il me semble toutefois que l’Union européenne va être désormais privée de ce grand instrument d’intégration symbolique qu’est “le grand Traité”. Or cet instrument – annoncer au(x) peuple(s) que l’on avance vers quelque chose de “bien” (la paix éternelle, la prospérité, voire les Etats-Unis d’Europe) via un Traité – risque rapidement de venir à manquer. Le Traité de Lisbonne renforce entre autres choses les bases institutionnelles d’une Europe qui se ferait “puissance mondiale”. La lecture de la version consolidée des traités (TUE nouveau et TFUE nouveau) ne laisse pas d’ambigüité sur ce point : l’Union européenne se veut une puissance capable d’agir sur l’échiquier du monde. Malheureusement, l’histoire des vingt dernières années de 1989 à 2009 aurait plutôt démontré que les pays européens possèdent une extraordinaire capacité à négocier et signer des traités affirmant la nécessité de leur unité de vue en matière internationale tout en laissant faire au même moment, ou peu après, des séquences pitoyables où leurs divisions s’étalent au grand jour… Je suis de cette génération qui a vu Maastricht être concomitant avec les guerres de Yougoslavie, Amsterdam précéder de peu la pantalonnade du Kosovo, et enfin le Traité constitutionnel être porté au jour au moment même où “Ancienne” et “Nouvelle” Europe faisaient des choix pour le moins divergents. Certes, on pourrait citer bien d’autres crises internationales où les pays de l’Union européenne ont fait preuve de plus d’unité, et on pourrait bien rappeler que nous ne sommes pas entretués pour Sarajevo, Pristina ou Bagdad. Toutefois, ces précédents de division lors des crises internationales augurent mal de l’avenir. Si une crise majeure advient  et si, une fois encore, les pays de l’Union européenne se divisent sur l’essentiel tout en restant fermement unis sur l’accessoire, la ressource de s’en prendre aux mauvaises institutions de l’Union pour expliquer l’échec ou de compter sur une nouvelle étape d’intégration pour compenser par l’avenir nécessairement radieux les nullités du présent et pour assurer aux peuples que cela n’arrivera plus désormais, aura disparu. Le Roi sera totalement nu, ridicule. On pourra certes faire peser le poids de l’échec sur la personnalité de tel ou tel responsable européen, et espérer faire mieux la prochaine fois avec des chefs plus avisés,  mais cela ne trompera sans doute plus personne.

Plus généralement encore, on pourrait s’interroger sur le pertinence même de cette idée de faire de l’Union européenne une puissance sur la scène mondiale, avec tous les attributs de la puissance y compris l’usage éventuel de la force des armes. Au delà des institutions, ne faudrait-il pas s’intéresser au substrat social de la puissance ? En premier lieu, la crise économique, et plus généralement les contraintes budgétaires qui pèsent sur les Etats européens, ne sont pas là pour inciter à de fortes dépenses en matière militaire. Faudra-t-il sacrifier alors ce qui reste d’État social? En second lieu, et cela me parait bien plus important que le premier aspect, sommes-nous prêts, en tant que peuples constitués d’individus de plus en plus conscients de leur individualité irréductible à quelque collectif que ce soit, à mourir pour une cause quelconque? C’est sans doute fort anecdotique, mais aussi fort révélateur : des parents de soldats français morts en Afghanistan dans une embuscade veulent porter plainte contre l’armée française, si j’ai bien compris, pour mise en danger d’autrui…  Or, jusqu’ici, il était admis qu’à la guerre, bizarrement, des soldats meurent que ce soit pour de bonnes et mauvaises raisons. La guerre tue, presque comme le tabac et les graisses polysaturés, étrange non? Serait-ce que ces soldats auraient signé leur engagement après avoir eu des garanties sur l’application “zéro défaut” par l’armée française de la  théorie du “zéro mort”?  Cette plainte traduit une chose qu’en termes hégéliens, on pourrait dire ainsi : nous sommes en train de devenir des “esclaves”, nous ne sommes plus prêts pour être les “maitres” à sacrifier éventuellement notre vie dans un combat à l’issue incertaine. J’ai bien conscience de rejoindre ici les critiques des néo-conservateurs américains sur l’impuissance européenne, mais j’y vois surtout la réalité démographique et sociologique de l’Europe! On prédit aux bébés qui naissent aujourd’hui en France un destin individualisé de centenaire, est-ce bien raisonnable de vouloir en faire de quelque façon que ce soit la “chair à canon” de la puissance européenne à venir?

Sur ce, attendons l’amusement suivant : le choix des têtes de gondole du produit médiatique : “l’Union européenne est désormais une puissance”, the EU is back on stage, and it will be blood!

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Partis (de gouvernement) de tous les pays, unissez-vous!

3 novembre 2009 · 4 commentaires

d'un internationalisme à l'autre?Grâce à la vigilance d’Eric Dupin, qui y consacre un billet, je n’ai pas échappé à cette information parue d’abord dans le Figaro : l’Union pour un Mouvement populaire (France) et le Parti communiste chinois (République populaire de Chine) ont signé à l’occasion de la visite en Orient de Xavier Bertrand, l’actuel petit timonier  de l’UMP, un protocole d’accord les engageant à entretenir un dialogue.  On peut même trouver une vidéo officielle du dit X. Bertrand justifiant de ce pas l’un vers l’autre. Dialoguer, qui pourrait y voir offense? Je dois dire que je connaissais le phénomène des internationales partisanes qui regroupent  les partis qui se réclament plus ou moins de la même orientation idéologique (les Internationales libérale, démocrate-chrétienne, socialiste, ou les rapprochements intercontinentaux entre partis progressistes, sans compter bien sûr les vieilles Internationales communistes dont date l’image choisie pour illustrer ce post), mais je ne connaissais pas encore les protocoles organisant un dialogue entre partis fonctionnant dans des cadres institutionnels a priori incomparables. Sauf erreur de ma part, le PCC reste le parti unique dans un régime à parti unique, où l’État et le Parti opèrent  en parfaite symbiose, et dans un pays où les Droits de l’Homme ne sont pas vraiment à l’honneur (litote!), l’UMP reste l’un des partis de gouvernement possible dans une démocratie pluraliste, où l’État se distingue de tout parti particulier, et, dans le pays européen qui se targue d’avoir inventé les Droits de l’Homme et du Citoyen pour le reste de l’humanité…  Que l’UMP reconnaisse un égal de quelque façon que ce soit dans le PCC devrait choquer, puisque jusqu’à preuve du contraire, l’UMP  occupe le pouvoir en France par la seule vertu de sa victoire à des élections libres, et que le  PCC ne gouverne la Chine  qu’en raison de sa victoire militaire de 1949, dont on vient d’ailleurs juste de célébrer le soixante ans.  Ou alors l’UMP croit-elle que le PCC a reçu l’onction populaire depuis? Y aurait-il eu un scrutin populaire libre en Chine continentale entre 1949 et 2009 dont j’ignorerais l’existence? Je peux faire erreur… sans doute suis-je mal informé. Il va falloir que je révise définitivement mes conceptions un peu datées. Des collègues annonçaient l’avènement futur d’une démocratie au delà des nations, d’une démocratie mondiale en somme, du rêve d’Emmanuel Kant d’un ordre cosmopolitique, je doute qu’ils aient envisagé une grande Internationale entre tous les partis (naturels?) de gouvernement de la terre. “Partis de gouvernement de tous les pays, unissez-vous!  Debout les vainqueurs de la terre! ” Il est vrai que, vu l’état actuel de ses opposants, la direction de l’UMP peut envisager d’occuper le pouvoir en France avec au moins  autant de certitude pour les dix années à venir que le PCC, soumis  lui à quelques pressions populaires (émeutes diverses dont le bruit arrive jusqu’ici). Comme l’UMP se conçoit comme le parti de gouvernement de la France pour tout avenir prévisible, il lui faut donc préparer l’avenir avec la puissance montante du moment. Le PCC et l’UMP peuvent  donc légitimement discuter sur un pied d’égalité parce qu’ils représentent deux entreprises collectives de gestion du peuple pour son plus grand profit (celui du peuple bien sûr, n’allez pas lire autre chose entre les lignes). A chaque peuple, son bon gestionnaire sous les auspices du Ciel, et, comme le dit dans sa vidéo X. Bertrand, discuter des affaires du monde avec le PCC (du réchauffement climatique) ne veut pas dire transiger bien sûr  sur les lignes respectives de deux partis.

Ce dialogue entre PCC et UMP ne fait en un sens que redoubler celui, engagé de très longue date, entre la République populaire de Chine et la République française, et l’on peut sans grand risque d’être démenti supposer que les élites du PCC et celles de l’UMP partagent des visions économiques assez proches (le refus du protectionnisme, la confiance dans le marché et dans l’État au service du marché), mais pourquoi s’engager dans des relations au niveau des partis? Les canaux diplomatiques, culturels et économiques habituels entre la France et la Chine populaire ne suffisent-ils donc plus? Ou est-ce que les dirigeants de ces deux partis ont réellement l’intention de discuter d’affaires spécifiquement partisanes? Que peuvent avoir à se dire deux partis opérant dans des mondes a priori différents? La grande convergence des modes de gestion “post-démocratiques” des peuples, comme dirait Colin Crouch, est-elle en marche? Hadopi et la “Grande muraille” électronique, même juste combat contre la chienlit du futur “World Unified Pirate Party”?

Il va falloir réviser les manuels de science politique…

Quant aux militants de droite old school, toujours un peu anticommunistes, il ne leur reste plus que l’émigration dans un pays de l’ex Europe soviétisée. Là, au moins, ils devraient trouver des vrais partis libéraux.

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Louis Pinto, Le café du commerce des penseurs. A propos de la doxa intellectuelle.

3 novembre 2009 · 7 commentaires

pintoIl est fort probable que le dernier livre du sociologue Louis Pinto,  Le café du commerce des penseurs. A propos de la doxa intellectuelle (Broissieux, Bellecombe en Bauges [74]: Editions du Croquant, 2009), soit liquidé comme une illustration de plus du ressentiment des  “bourdivins”  historiques contre une vie intellectuelle tendant à les marginaliser. Comme ce livre ne comprend aucun scoop évident faisant le lien entre tel ou tel intellectuel en vue et une obscure officine d’Outre-atlantique,  aucune dénonciation des médiocrités de notre temps qui n’ait déjà été  faite sans  qu’elle ait eu d’ailleurs quelque  effet que ce soit sur les carrières des dites personnes (cf. tous les livres et textes consacrés au cas BHL), il est probable que le succès de ce petit livre soit destiné à être limité. Sa lecture n’est pourtant pas sans intérêt.  Louis Pinto y propose  en effet la description de l’émergence d’une classe spécifique d’intellectuels propres à notre temps, les doxosophes comme les avait déjà baptisés en son temps Pierre Bourdieu : ces derniers auraient la particularité par rapport à leurs prédécesseurs dans l’exercice du magistère intellectuel d’être consacrés comme des personnes dont la parole doit faire autorité dans l’espace public, non pas en raison de mérites scientifiques, philosophiques, littéraires, artistiques, etc. particulièrement remarquables aux yeux de leurs pairs, mais par la seule grâce de leur proximité sociale avec ceux qui consacrent désormais : les journalistes, les pouvoirs politiques, les pouvoirs économiques. Ces nouveaux intellectuels  ne doivent donc leur reconnaissance comme appartenant aux grandeurs de ce temps, ni  à leurs pairs (dans leur domaine initial de spécialité), ni non plus au grand public (par une audience mesurable en livres vendus par exemple avant d’être consacrés par ceux qui disposent du pouvoir de consacrer). Ces doxosophes doivent tout à  ceux qui s’arrogent le pouvoir de consacrer, à savoir essentiellement quelques journalistes de la presse de qualité et quelques institutions parallèles à la vie académique classique. L. Pinto note bien qu’ici la voie est étroite pour atteindre à ce statut d’autorité reconnue par les experts en reconnaissance. “Ayant à concilier les exigences de l’authenticité intellectuelle et les contraintes de réception auprès d’un public large, de telles instances de consécration sont obligées de naviguer dans un espace situé entre les intellectuels prestigieux dont la renommée ne leur doit rien et les intellectuels tellement estampillés comme médiatiques (comme Bernard-Henri Lévy) qu’ils deviennent compromettants pour ceux qui prétendent ne reconnaître d’autre  valeur que celles de l’esprit.” (…) “Relativement différenciée, une telle zone est définie par un enjeu spécifique, la recherche d’une ligne optimale permettant de cumuler les effets de la visibilité pour une large audience et les effets de l’authenticité à la destination de connaisseurs.” (p. 10) Pour l’auteur, cette forme de consécration pour ainsi dire par le journalisme et les “forces vives de la Nation” pour user d’un euphémisme semble bien être nouvelle et s’opposerait à la consécration par les pairs dont auraient bénéficié jadis un Sartre, un Merleau-Ponty ou un  Aron. Qu’on nous permette de douter d’une telle nouveauté : l’accès à l’espace du débat public (en direction du grand public) suppose toujours pour un auteur, aussi reconnu soit-il par ailleurs dans sa spécialité, des passeurs, ne serait-ce qu’un éditeur par exemple qui choisit de publier un livre  ou qu’un directeur de journal bienveillant qui laisse à un  Mauriac ou à un Brasillach, pour prendre des destins que tout oppose, une tribune régulière. A notre sens, le romantisme de la valeur intrinsèque d’une pensée s’imposant aux yeux du monde par la seule appréciation des pairs y discernant une vérité partagée (comme le suppose ici  L. Pinto) s’approche de la chimère, y compris d’ailleurs pour les auteurs ci-dessus évoqués qui représenteraient l’authenticité intellectuelle. Si doxosophie il y a, c’est-à-dire, existence d’individus qui ont bénéficié d’un appui  en dehors de leur seule spécialité pour faire connaitre au vaste monde leur valeur (qu’elle apparaisse a posteriori bien réelle ou fort surfaite), elle apparait comme un phénomène de longue période, et notre époque n’apporte rien de bien nouveau au phénomène des nécessaires médiations entre l’auteur et ses publics : ce sont les critiques qui font et défont, au moins dans un premier temps, les réputations publiques, et la collusion entre critiqués et critiques pour bâtir des réputations au profit d’une vision du monde partagée ou d’intérêts plus obscurs ne devrait pas nous étonner plus que cela. En revanche, un élément nouveau apparait par rapport à la situation antérieure à 1980 pour choisir une date un peu arbitrairement  : L. Pinto aurait dû faire remarquer en effet la diminution depuis 1945 du nombre de journaux de qualité susceptible de consacrer quelque auteur ou penseur que ce soit.  La presse quotidienne  nationale de qualité qui comptait de nombreux titres en 1945 ne compte plus que quelques rares titres en 2009. Le pluralisme  de la critique a ainsi de fait beaucoup diminué, au profit d’un centrisme de bon aloi, auquel il faut ajouter les effets de multi-positionnalité de certains acteurs de la critique entre médias (presse écrite, radio, télévision, Internet) . La doxosophie spécifique à notre temps qu’il décrit tient à notre sens beaucoup à cette réduction à quelques lieux qui émettent des consécrations. Désormais, tenir seulement quelques positions permet de tenir les accès à presque tout l’espace d’accès au grand public cultivé. Ajoutons que, pour être consacré, il vaut mieux être télé-compatible…

Cette critique étant faite, il faut admettre que L. Pinto décrit remarquablement bien dans son livre les méandres de cette zone grise de la vie intellectuelle en soulignant bien points communs et différences entre doxosophes.

Le chapitre 1 (Comment s’orienter dans la doxa?) établit une topologie sur l’axe droite-centre-gauche des revues et des personnages symbolisant chacune de ces positions. Un lecteur familier de la dénonciation “bourdivine” des doxosophes ne sera guère surpris du contenu de cette galerie de portraits. Elle va des auteurs familiers de la revue Commentaire à droite à ceux typiques de la revue Esprit au centre-gauche, en passant par les centristes du Débat. L. Pinto spécifie à chaque fois les milieux sociaux qui valident tout particulièrement l’un ou l’autre style de pensée. Sur ce fond bien connu,  l’originalité de L. Pinto est de consacrer aussi quelques pages au “Front  gauche de l’art” (la reprise de cette expression des années 1920 est de mon crû), qu’il identifie aux auteurs regroupés essentiellement autour de la revue Multitudes (p. 43-49) et inspirés par Deleuze, Guattari et quelques autres philosophes virtuoses de la radicalité. Ces doxosophes-là (Toni Negri ou Bruno Latour par exemple) seraient bien surpris sans doute de se voir assimilés aux précédents, mais, selon L. Pinto, ils partagent avec les précédents le même mépris de l’empiricité sociologique.  Celle-ci se relie chez eux avec une rupture par la gauche avec le marxisme, qui leur ont fait, si l’on peut dire, jeter le bébé sociologique avec  l’eau du bain  stalinien/maoïste/ouvriériste/totalitaire de leur jeunesse. Ces auteurs ont pour caractéristique  de  partager une pensée, se voulant radicale, tellement hostile à l’idée même de “Science” capable de faire l’accord entre êtres de raison, qu’elle ne s’embarrasse guère de preuves empiriques et qu’elle se contente d’une radicalité langagière, avec une forte propension à se faire littérature ou art. Elle partage donc avec les précédentes une vénération pour le concept pur de tout contenu précis, qui permet d’un coup de tout expliquer à bon compte et surtout en instantané (en live pourrais-je dire), et s’avère fort apprécié des critiques pour sa capacité à générer elle aussi du nouveau.

Le chapitre 2 (Les leçons de l’histoire) décrit de manière plutôt convaincante l’importance pour ces doxosophes de la définition de la temporalité qu’ils imposent; ces derniers partagent un sens de l’histoire qui oblige à la réforme contre le supposé immobilisme français, qui fait en même temps le deuil de toute Révolution possible, et qui, pour le “Front gauche de l’art”, enterre le prolétariat et la lutte des classes en général au profit des multitudes et des singularités. Le chap. 3 (De la doxa à la pensée), dont le titre ne m’a pas paru traduire vraiment le contenu, approfondit la description en s’intéressant à la vision de l’homme que partagent ces différentes versions de la doxa. Au centre, il y a la proclamation du retour de l’individu, de la valeur indépassable de la démocratie (libérale), celui de la philosophie (éternelle), voire de la religion. Il y aurait même, partagée de l’aile droite à l’aile gauche, une vision nouvelle de l’homme qui opposerait les mobiles (d’esprit, de mœurs, dans l’espace) aux immobiles. L. Pinto croit bien discerner en effet une théorie émergente des “deux humanités”, celle qui avance courageusement vers l’avenir de l’humanité réunie et celle qui ne sait que conserver ses acquis nationaux. Le Bruno Latour du conflit universitaire de cette année représente alors le point de conjonction de ce point de vue entre  l’aile libérale de la doxosophie, liée organiquement au MEDEF ( c’est à dire pour les citer François Ewald et Daniel Kessler), et l’aile se voulant radicalement critique de cette dernière (voir p. 131-135), tout en liquidant encore plus que l’aile droite elle-même tout rapport au concret sociologique au profit d’un retour à un super-idéalisme.

L. Pinto réitère en somme pour les années 2000 l’opération faite en son temps par Paul Nizan dans les Chiens de garde, son pamphlet des années 1930  contre les philosophes idéalistes de l’Université républicaine d’alors. Nizan s’appuyait comme fond normatif de son plaidoyer sur ses fortes convictions communistes et matérialistes d’alors, L. Pinto s’appuie lui sur une perception de la vraie sociologie qui lui donne, selon lui, un accès privilégié au réel de la société. Cette vraie sociologie n’est pas autre chose que celle de P. Bourdieu, dont le vocabulaire se trouve largement présent dans l’ouvrage lui-même.  Pour bien comprendre cependant le point de vue de L. Pinto, il ne faut pas s’attarder trop au vocabulaire “bourdivin” qu’il utilise, il faut surtout voir en arrière-plan sa croyance aux vertus de la sociologie empirique en matière de bonheur social, vision elle d’inspiration nettement durkheimienne. Ce qu’il reproche fondamentalement aux nombreux auteurs dont il traite ici, c’est un dévoiement de la pensée dans un retour à l’idéalisme, au sens le plus plat de ce terme, à savoir que l’on se paye ici de mots, et que l’on ne prend ni le temps ni la peine d’étudier longuement ce dont on parle avant d’en parler avec une apparence de savoir. C’est bien là la principale obsession de l’auteur, qu’on retrouve dans son interview  à un site de philosophie, où un philosophe comme Derrida parlant pour ne rien dire sur ce qu’il ne connait pas sert d’illustration. La clé de l’ouvrage est livrée dans l’avant-dernière page, lorsque l’auteur explique à quoi peut bien servir d’étudier la doxa (p. 145). Il s’agit de ne pas se laisser impressionner  d’abord par de fausses gloires,  mais surtout pour le sociologue de pouvoir faire son métier  : seule l’étude attentive du réel empirique permet de discerner des causes et des conséquences, et donc d’agir ensuite en connaissance de cause pour résoudre les problèmes de la société “si on le veut réellement”(p. 145). L. Pinto donne l’exemple de la délinquance juvénile sur laquelle la sociologie peut sans doute avoir une idée de ce qui peut marcher pour la résorber et ce qui ne peut, à coup sûr, pas fonctionner. Or ces solutions “structurales“, comme les nomme L. Pinto, feraient sans doute appel à une remise en chantier des rapports sociaux, qui ne plairaient guère ni aux doxosophes, ni aux journalistes dominants, ni aux politiques en place ni bien sûr aux pouvoirs économiques, elles sont donc condamnées à rester lettre morte, la délinquance juvénile continuera donc à exister, puisque ce sont les mauvaises analyses et fausses solutions des doxosophes qui seront préférées en terme de politiques publiques. Ainsi, c’est le bonheur de la société toute entière qui se trouve en jeu derrière leur petit jeu de dupes, d’où l’intérêt professionnel pour un sociologue de leur consacrer quelques heures de peine, sauf à se condamner lui-même d’avance à la plus parfaite inutilité sociale.  On pourrait évidemment interroger cette prétention de la sociologie à dire ce qu’il faut faire ou ne pas faire en terme de politiques publiques, mais surtout L. Pinto se situe implicitement dans le cas où les décideurs voudraient vraiment augmenter le bonheur public et où la sociologie aurait un rôle à tenir dans cette recherche du “plus grand bonheur du plus grand nombre”. Il est bien possible que les décideurs, malgré leurs protestations en  ce sens,  n’aient pas cet objectif-là en tête, et qu’ils préfèrent l’une ou l’autre divagation à fond philosophique des doxosophes qui servent mieux leurs buts (par exemple, leur réélection…).

En tant que professionnel d’une connaissance empirique du réel, je ne peux pourtant que me sentir extrêmement proche du raisonnement de L. Pinto et tout aussi exaspéré qu’il peut l’être face à cette multiplication dans les médias de discours si mal étayés sur bien des problèmes publics alors même qu’à côté des spécialistes, le plus souvent payés sur fonds publics, s’évertuent à construire des savoirs sur les même sujets. En même temps, je lui adresserai deux reproches qui portent sur des aspects qui rendent son livre moins percutant qu’il ne pourrait l’être :

- d’une part, L. Pinto se pose très peu la question de la réception de tous ces discours des divers doxosophes qu’il étudie  : on comprend facilement que certains pouvoirs en place aient un intérêt durable à ce que  certains problèmes ne soient jamais résolus,  que certaines questions soient toujours aussi mal posées, mais pourquoi le grand public se laisse-t-il illusionner à ce point? En fait, qui écoute, lit, apprécie tous ces auteurs? Qui lit les revues “intellectuelles” qu’il évoque? Dans le fond, le verbiage pseudo-savant, l’idéalisme, la promotion de l’individualisme, l’appréciation du nouveau pour le nouveau, les modes qui se succèdent dans la vie intellectuelle comme chez Colette, etc., tout ce qui fait que la pensée proprement sociologique (qu’elle soit d’ailleurs d’obédience “bourdivine” ou autre) avec son appréciation fine des pesanteurs du réel ne passe pas la rampe du grand public cultivé, ne serait-ce pas un grand objet de réflexion? Ou, simplement, ne s’agit-il pas d’une famille de pensées fort bien ajustées aux conditions de vie des individus qui peuvent perdre leur temps à lire Commentaire, Esprit, le Débat et autre Multitude? Ne faudrait-il pas réfléchir plus généralement sur la propension toute contemporaine, mais pas si nouvelle tout de même pour le coup, du grand public un peu cultivé,  à prendre des vessies pour des lanternes?  Le titre de l’ouvrage qui évoque “le café du commerce” attire l’attention sur cet aspect, mais néglige de traiter en profondeur toute la demande de la part du public de tels discours peu exigeants finalement pour l’auditoire.  Il faut aussi s’interroger sur la possibilité dans notre société vouée à l’individualisme de tenir publiquement  un discours sociologique qui collectivise les problèmes rencontrés pour leur chercher éventuellement une solution. De fait, un des moyens les plus efficaces de faire passer dans l’opinion publique des idées critiques  de l’état des choses semble être désormais, comme le montre le succès des concepts de “stress”, de “souffrance au travail” ou de “harcèlement moral”(y compris sur le plan législatif), de passer par  les cas individuels. Dans une société vouée au culte de la victime individualisée, la critique sociale semble bien devoir passer d’abord par ce genre nouveau de “fait divers”. La droite aura ses victimes de multirécidivistes, la gauche ses suicidés au travail. Ce n’est pas gai, mais tout le monde peut comprendre.

- d’autre part, L. Pinto suppose en arrière-plan de son approche qui oppose doxosophes et spécialistes, une unité de vue de ces derniers sur les problèmes à traiter éventuellement dans l’espace public. Ces situations de consensus entre spécialistes existent bien sûr, mais souvent dans les controverses qui occupent l’esprit public, les spécialistes eux-mêmes sont fortement divisés sans que la régulation par les pairs des controverses ne fasse émerger à court terme rien de bien décisif. On se moque souvent des économistes capables lorsqu’ils sont sollicités par les gouvernants de donner autant d’avis divergents qu’il existe de personnes ainsi consultées, la plupart des sciences sociales et humaines ne font guère mieux. Pour reprendre l’exemple de  la délinquance juvénile, il me semble bien, contrairement à ce que laisse entendre L. Pinto en ne citant qu’un seul spécialiste, qu’il en existe des approches fort différentes. Paradoxalement, L. Pinto fait comme si tous les personnes qui s’intéressent sérieusement aux faits, à l’empirique, aboutissaient aux mêmes résultats; ce n’est pas vraiment le cas dans bien des domaines. Ce constat ne doit pas amener à tomber dans un relativisme où cela serait concept contre concept, mais ces divisions internes expliquent aussi une bonne part de l’incapacité à influer sur les débats publics. Un pouvoir quel qu’il soit, s’il veut défendre sa propre cause, trouvera toujours un spécialiste prêt à se vendre – qui devient ainsi un doxosophe – , il suffit d’y mettre le bon prix, ou un spécialiste qui cherche à “faire son intéressant” pour atteindre à la notoriété avec toutes les rémunérations qui vont avec. Ces errements se résolvent en général à long terme, la vérité des faits et des valeurs intellectuelles et scientifiques  finit par l’emporter, mais,  à court terme, cela peut expliquer bien des faiblesses.

Cette dernière conclusion n’est sans doute pas une consolation… savoir que tous les doxosophes dont L. Pinto nous narre la saga seront tout aussi oubliés dans 50 ans que leurs prédécesseurs d’il y a 50 ans, mais c’est là mon état d’esprit. Les “intellectuels organiques” pour utiliser le vieux terme de Gramsci périssent avec ce dont ils sont l’organe.

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Eve Caroli et Jérôme Gautié, Bas salaire et qualité de l’emploir : l’exception française?

29 octobre 2009 · 2 commentaires

caroligautieEve Caroli et Jérôme Gautié viennent de diriger un ouvrage collectif au titre a priori énigmatique, Bas salaire et qualité de l’emploi : l’exception française? (Paris : Editions Rue d’Ulm, Collection du Cepremap, 2009, préface de Robert Solow). Ce livre correspond à la partie française d’une vaste recherche comparative engagée sous l’égide d’une fondation nord-américaine, la Russell Sage Foundation, et dont les terrains datent de 2004-2006. Après avoir étudié le cas des Etats-Unis, cette recherche compare la France, l’Allemagne, le Royaume-Uni, le Danemark et les Pays-Bas sur un point très précis du fonctionnement du marché du travail à l’âge de la globalisation : celui du travail à  bas salaire , c’est-à-dire selon les auteurs (p. 41) dont la rémunération horaire se trouve être inférieure à  deux tiers de la médiane des rémunérations horaires présentes dans le pays étudié. La comparaison de pays européens proches par le niveau de développement économique et d’insertion dans le commerce international des marchandises et des services vise à mettre en lumière l’effet des institutions du marché du travail sur le sort de ces salariés du dernier rang,  à prendre la mesure des différences entre les deux côtés de l’Atlantique d’une part, et aussi celle des différences entre pays européens proches par leur niveau de productivité d’autre part. Les auteurs n’ont pas pris en compte dans leur étude le cas d’un pays méditerranéen de l’Union européenne (l’Espagne ou l’Italie par exemple), ce qui ne permet pas de faire le lien avec les théories disponibles sur les différences entre Etats Providence en Europe de l’ouest. C’est là une (petite) faiblesse du research design, mais il est vrai que l’on semble bien s’intéresser ici au sort des moins bien lotis sur le marché du travail des pays les plus avancés de la planète. En terme ralwsien, à l’état du “maximin” dans le cadre des pays les plus engagés dans la globalisation.

L’idée de départ de la recherche engagée par la fondation américaine était de déterminer si, dans certaines circonstances, on ne voyait pas apparaitre à côté d’emplois  peu rémunérés et pénibles à occuper des emplois tout aussi peu rémunérés mais offrant eux une meilleure “qualité” d’emploi, voire même des perspectives d’avenir pour ceux ou celles qui les occupent. Ces situations  polarisées auraient correspondu à des stratégies d’entreprise, toutes deux rentables, opposant en gros la recherche d’une compétitivité-prix et  celle d’une compétitivité-qualité. Cette trame de départ, plutôt optimiste, mais démentie par les faits (on peut faire de la qualité pour le client avec des emplois mal payés, très pénibles à occuper pour les salariés et sans perspectives d’évolution pour eux), a offert le grand avantage d’avoir obligé les auteurs à dépasser une vision strictement économique et instantanée du travail mal payé : l’aspect “qualitatif” du travail correspond en effet à la fois aux caractéristiques de l’individu qui occupe ce poste, à la place de ce poste de travail dans son cycle de vie (par exemple un étudiant ne vivra pas de la même façon un travail mal payé et rébarbatif qu’une mère de famille de cinquante ans sans autres perspectives d’emploi) et aux stratégies de l’entreprise vis-à-vis de son marché (par exemple, cherche-t-on à produire une offre  basique au prix le plus bas ou une offre zéro défaut ?). Pour étudier les différentes situations possibles, l’enquête comparative se concentre sur quelques  métiers dans des secteurs réputés internationalement pour employer beaucoup de main d’œuvre mal payée  : les auteurs de l’enquête ont ainsi choisi d’étudier les opérateurs dans l’industrie agro-alimentaire,  les aides-soignantes et femmes de salle dans les hôpitaux, les femmes de chambre des hôtels,  les  personnels de  la grande distribution alimentaire et celle d’électro-ménager, les téléopérateurs. Pour chacune de ces études sectorielles, les auteurs de la partie française de l’enquête  intègrent de belle manière  une vision quantitative du secteur étudié et des études de terrain descendant au niveau de l’entreprise;  plus encore, dans ces études sectorielles, les approches économiques et sociologiques s’avèrent parfaitement complémentaire.  Chacun des chapitres sectoriels (chap. 2 à 6)  constitue du coup une plongée dans la vie économique et sociale de la France, et le moins que l’on puisse dire est qu’on n’en sort pas vraiment réjoui. On s’aperçoit ainsi que les employeurs  eux-mêmes font preuve d’un grand sens pratique sociologique dans leurs stratégies de recrutement, par exemple les téléopérateurs semblent bien être souvent choisis parmi les membres jeunes, féminins et plutôt éduqués des “minorités visibles” pourvu que cette appartenance  ne soit pas “audible” au téléphone. Toutes ces études sectorielles sont dès lors à conseiller comme documents pédagogiques à l’usage d’apprentis sociologues ou économistes (ou, pourquoi pas, politistes) tant elles articulent les diverses manières d’étudier la réalité de la France contemporaine.

La conclusion plus générale de l’étude est, m’a-t-il semblé, la suivante.

D’une part, la France par comparaison montre une part limitée de l’emploi à bas salaire par rapport aux pays avec lesquels on la compare ici (d’où le titre de l’ouvrage). On tournerait autour de 10/11 % de travailleurs dans cette catégorie, ce qui serait un peu  plus que le Danemark, mais beaucoup moins que dans les autres pays étudiés où l’on atteint entre 20 et 25% de tels travailleurs : on s’aperçoit incidemment à la lecture de l’étude française à quel point l’image d’une Allemagne, paradis des hauts salaires ouvriers, est devenue totalement fallacieuse. Cette faible part en France du travail très mal rémunéré tient essentiellement à une double caractéristique institutionnelle : il existe un salaire minimum assez élevé imposé par l’État à toutes les entreprises, et ce dernier avec les allègements de charges sociales qu’il a mis en œuvre depuis le début des années 1990 a tendu à leur éviter  d’en supporter toute l’augmentation (cf. tableau p. 85); il n’existe pas de dispositifs  officiels qui encouragent fortement l’emploi de salariés en dessous de ce salaire minimum, par exemple il n’existe pas de salaire minimum spécifique pour les jeunes comme par exemple aux Pays-Bas ou les divers dispositifs allemands permettant l’emploi bien en dessous de tout minimum conventionnel de branche (par ex. les “job-à-un-euro” de l’heure). On pourrait ajouter une troisième caractéristique institutionnelle moins évidente sans faire appel à la comparaison entre pays  : la réduction  très forte en France dans les vingt dernières années des flux migratoires. Ce blocage, de fait, réduit le nombre des personnes prêtes à accepter n’importe quel niveau de rémunération et n’importe quelle condition de travail, et aussi rend moins indispensable pour l’État de trouver, via des dispositifs de dualisation forte du marché du travail, une occupation à ces personnes (sinon via la tolérance de fait du “travail au noir” dans certains secteurs en manque de main d’œuvre).

D’autre part, si l’on peut se féliciter de cette faible  part des emplois rémunérés faiblement en France (qui serait même en légère régression sur les années récentes selon les auteurs), il faut bien constater que les entreprises n’emploient dès lors que si elles sont capables de faire passer la productivité par travailleur au dessus de cette barre du salaire minimum : comme les prix de vente sont largement contraints par la concurrence, et qu’il leur faut évidemment maintenir ou augmenter leur profitabilité au profit de leurs actionnaires, les entreprises ont donc exigé de ces salariés une solide contrepartie en terme d’efforts de productivité.  Celle-ci les mène désormais à la limite de l’épuisement physique et mental – d’où un sentiment largement partagé par ces travailleurs français à bas salaire qu’ils sont très peu payés au regard des efforts fournis . L’exemple de la grande distribution alimentaire est éclairant : c’est en France qu’on trouve le moins d’employés au regard du chiffre d’affaire réalisé par les magasins (tableau p. 362). Pour faire fonctionner ces magasins avec aussi peu de monde, il faut par exemple augmenter le rythme d’encaissement des caissières au maximum lorsque les gens viennent faire leurs courses en masse le vendredi soir et le samedi… (et il faut compter sur la patience de clients qui sont largement captifs de monopoles commerciaux locaux…). Autrement dit, le maintien d’un salaire minimum relativement élevé se paye en conditions de travail qui se sont dégradées au fil des dernières années : les 35 heures ont ainsi été “payées” en hausse de productivité par les salariés eux-mêmes. Bien que les auteurs n’insistent pas sur ce point, on comprend très bien dans ces conditions que la France reste celui de l’alcoolisme lié au travail, et soit devenu aussi le pays des arrêts maladie pour “TMS” (troubles musculo-squellettiques), celui de la prescription exagérée d’antidépresseurs et autres psychotropes, et enfin depuis peu, celui du “suicide au travail”.

Les auteurs ajoutent à cette situation l’existence d’un paradoxe : la règlementation du marché du travail et du travail en général apparait plus forte qu’ailleurs à la regarder de loin (avec la grille de lecture de l’OCDE), mais en pratique, comme l’État (l’Inspection du travail) surveille très peu ce qui se passe dans les entreprises et comme les syndicats s’avèrent en général d’une faiblesse insigne dans ces secteurs par manque d’effectifs et par division entre eux, une bien plus grande flexibilité pratique règne… Les auteurs ne se privent d’ailleurs pas d’y voir une sorte de double langage de la part de l’État, qui régule massivement au nom d’un certain idéal d’égalité de traitement des travailleurs  (par exemple en garantissant sur le papier les mêmes droits aux personnes en CDI et à celles en CDD ou en Intérim) et qui dérégule tout aussi massivement de fait en ne surveillant pas grand chose des pratiques effectives des entreprises. Ce n’est pas spécifique à la France selon les études comparatives (p. 59), mais cela s’avère particulièrement flagrant. Les auteurs n’ont pas souhaité faire entrer pleinement dans leur étude le “travail au noir”, sans doute parce qu’ils n’étudient aucun secteur où cette pratique se trouve être massive, mais j’ai bien peur qu’en prenant en compte cet aspect d’illégalité de masse, on irait encore plus loin dans la mise en lumière de cette dérégulation de fait du marché du travail. Il n’existe peut-être pas de “Smic Jeune”, mais il existe, semble-t-il, un “Smic Noir”.

De fait, on retrouve une idée familière au politiste : “le rapport de force, déterminé au niveau global comme au niveau local par le pouvoir de négociation collectif et individuel” (p. 59) détermine largement la rémunération et surtout la “qualité” du travail, bien au delà des nécessités économiques stricto sensu. Les auteurs, Eve Caroli et Jérôme Gautié, dans la synthèse générale affirment ainsi clairement : “Au total, les syndicats ne jouent pas suffisamment leur rôle de contre-pouvoir et les premiers à en souffrir sont les moins qualifiés, car ils sont les plus démunis en terme de pouvoir de négociation individuel” (p. 63). Les auteurs rappellent la même idée dans leur prise de position publiée dans “l’Expansion” de ce mois ci. Ils y insistent sur l’absence de “contre-pouvoir” (syndical) – ce qui ressort effectivement de leurs études sectorielles et de la comparaison internationale.  Je me permettrais d’ajouter cependant que toutes les études sectorielles ici présentées pointent aussi le doigt sur une réalité très “gendrée”. Les salariés sont ici essentiellement des salariées, est-ce un hasard si elles sont si incapables d’établir un rapport de force et si les syndicats s’intéressent si peu à leur sort? Certains employeurs cités dans les études sectorielles semblent bien mettre en œuvre sciemment sur leurs marchés locaux de l’emploi des politiques de recrutement qui visent les femmes les plus fragiles économiquement, avec des enfants à charge qu’elles élèvent seules. Faire syndicat avec des personnes  qui ont été sélectionnées justement sur des critères qui garantissent en principe le fait de ne pas être revendicatif faute de ressources minimales pour l’être ne va sans doute pas de soi… Cela renvoie aussi à l’évolution des structures familiales, adjoint aux carences de la justice en matière de pensions alimentaires,  qui amène de plus en plus de femmes à assumer seules la charge des enfants. L’étude d’autres secteurs (le BTP, la sécurité ou l’agriculture par exemple) aurait peut-être montré une réalité moins “gendrée” qu’ “ethnicisée” – avec, là aussi, les difficultés à se mobiliser  que cela entraine (moindres cependant à en juger par les luttes actuelles des hommes “sans-papiers” dans différents secteurs : restauration, sécurité, BTP). Le retournement d’une telle situation défavorable par les syndicats, déjà bien peu légitimes en France, suppose une révolution de leur part qui reste bien improbable. Dans ce même numéro de l’Expansion (novembre 2009, p. 130-133) où E. Caroli et J. Gautié prennent position, on trouvera d’ailleurs un entretien au vitriol avec Dominique Labbé, un collègue de l’IEP de Grenoble,  grand spécialiste du syndicalisme français. Ce dernier, qui finit par se faire soupçonner de gauchisme par le journaliste pour les propos sans concession tenus,  souligne avec force le détachement entre syndicats confédéraux et leur (absence de) base, permis par un financement des syndicats via des institutions publiques ou des entreprises et non pas par leurs adhérents. Je doute toutefois que quelque circonstance que ce soit humainement prévisible amène à supprimer les béquilles publiques ou privées sur lesquelles cheminent les syndicats français. Seul un authentique leader libéral pourrait le faire, mais cela reviendrait à terme à renforcer les syndicats (qui reviendraient à l’esprit de la Charte d’Amiens de 1906). Financer quelqu’un qui n’a pas les moyens de son autonomie, c’est toujours le contrôler de quelque façon, pourquoi se priver alors de ce levier d’action? On pourrait d’ailleurs dire la même chose de la plus grande partie du monde associatif en général.

Pour finir, il faut remarquer que l’ouvrage dirigé par E. Caroli et J. Gautié  fait opérer comme un Deux ex machina hors champ l’augmentation des pressions concurrentielles sur les entreprises. Ce sont elles qui entrainent les stratégies mises en œuvre de pression maximale à la productivité horaire en présence d’une rémunération minimale définie par l’État. Les auteurs n’ont peut-être pas tort de raisonner ainsi, mais c’est peut-être à ce niveau aussi qu’il faudrait opérer si l’on veut diminuer à terme la pénibilité du travail, voire la “souffrance au travail”.  Ici c’est l’interrogation sur la possibilité même d’un choix de société en la matière qui devrait être posé, est-il bien nécessaire pour le bien commun d’organiser ainsi la vie économique? Est-il toujours indispensable de privilégier le consommateur et l’actionnaire  sur le producteur?

Ps. On trouvera sur le net un des chapitres de l’ouvrage, mais indiquons que le livre, publié par un éditeur à but non lucratif,  ne vaut que 15 euros en librairie.  Un des meilleurs rapports qualité/prix pour un livre de science sociale dans les dernières années…

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Eric Besson = l’identité française?

28 octobre 2009 · 2 commentaires

Le ministre Eric Besson a décidé de lancer un vaste débat, à vrai dire dans des formes très bureaucratiques, sur “l’identité française aujourd’hui”. Je n’épiloguerais pas ici sur les arrière-pensées stratégiques de nature électoraliste  que cela peut représenter pour la majorité présidentielle.

J’ai eu du mal à ne pas rire quand j’ai entendu la nouvelle : en effet, la personne même d’Eric Besson incarne de fait par sa personne même une certaine idée de la France. Son ex-femme en particulier, vu ce qui a été publié dans l’Express du livre de cette dernière, l’a si j’ose dire habillé pour les prochains hivers – au delà des griefs proprement politiques que l’on peut avoir à son endroit. Quand le personnage public Eric Besson invoque les valeurs qui seraient au cœur de l’identité française et charge les préfets d’organiser la réflexion sur ce point, il faut bien avouer que cela ne donne guère une image providentielle de l’identité française, sauf à l’exclure lui-même de la communauté nationale. Un Malraux aurait été mieux dans le rôle, mais nous n’avons plus de Malraux en stock! En somme, le messager de ce débat me parait bien ordinaire, très ordinaire même. Va-t-on être cohérent alors et dire que l’identité française, c’est aussi ce qui fait qu’Eric Besson existe et qu’il  ne choque pas plus que cela, qu’il représente de fait les mœurs , privées et publiques, de bien des gens dans ce pays? Et que celui qui n’a jamais changé d’avis lui jette la première pierre! Bref, si l’identité française est une façade qu’il s’agit de présenter à soi-même et au monde, et éventuellement d’imposer aux nouveaux membres de la société française, Eric Besson nous en proposera-t-il une version qui justifie de sa propre existence, de ses propres choix, de son propre parcours? Par exemple, l’identité française (réelle), ce serait de fait  partager la phrase : “Il n’y a que les imbéciles qui ne changent pas d’avis” , ou encore “Il faut savoir saisir sa chance”. C’est possible, c’est sans doute réaliste, cela saisit sans doute une part de l’âme nationale bien présente depuis les temps de l’ancienne monarchie de droit divin, mieux que des vaticinations moralisatrices à la Bernanos ou à la Mauriac sur le destin de la France. Tout cela me fait irrésistiblement penser au titre d’un vieux film (1984)  de Jean Yanne, “Liberté, égalité, choucroute”, qui pourrait devenir à ce compte-là un nouveau lieu de mémoire.

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Jean-sans-terre (reloaded).

24 octobre 2009 · 3 commentaires

Et, puis, voilà, la vox populi l’a emporté. L’opinion 2.0 a encore frappé. Jean Sarkozy, le fils de qui l’on sait, renonce à briguer le poste dont il se faisait fort de prouver au monde qu’il était digne malgré son jeune âge – celui d’un général de l’An II en somme…(en tout cas, il crève l’écran ce jeune homme, ce n’est pas la présidence d’un conseil d’administration qu’il devrait ambitionner, mais un poste d’animateur à la télévision!)

C’est fascinant la démonstration du pouvoir de l’opinion publique…  C’est aussi rassurant en un sens. On regrettera cependant que cette démonstration soit aussi celle selon laquelle on ne s’indigne que pourvu que l’histoire ne soit pas trop compliquée. Un fils de Président qui semble bien devoir  être privilégié par un acte de népotisme, tout le monde comprend, du bas en haut de l’échelle sociale. L’affaire fait le tour du monde, elle faire rire à nos dépens. Cela me rappelle l’histoire des  chaussures de luxe à je ne sais plus combien d’euros ou de francs qu’un ministre socialiste recevait en cadeau de sa maitresse sur les fonds d’un grand groupe pétrolier. Le prix exorbitant des chaussures attira bien plus l’attention que tout le scandale fort instructif qui allait autour. On peut donc se réjouir que les valeurs de la méritocratie républicaine semblent bien triompher  sur le népotisme supposé, mais on peut aussi constater à quel point ce triomphe s’appuie sur une vignette, une schématisation de la réalité qui cache d’autres aspects de la réalité  plus difficiles à appréhender (par ex. quels sont les enjeux fonciers réels d’un organisme comme l’Epad? pourquoi l’électorat de Neuilly est-il si fidèle à la “marque Sarkozy”? qu’est-ce exactement que l’UMP dans les Hauts-de-Seine?) Certes, ainsi va la vie politique, ne peut faire un grand scandale que ce qui est explicable en des termes simples à n’importe qui.

Du point de vue  de la stratégie politique du Président, c’est sans doute la première vraie reculade de N. Sarkozy depuis son élection en 2007. Les autres ont été noyées dans un rideau de fumée (par ex. avec la réforme du lycée ou sur “Gandrange”). Celle-ci est pour le coup patente, sans ambigüité. Pour tous ses opposants, cela prouve que, si la pression  se révèle assez forte, ce Président sait reculer – comme tous ses prédécesseurs d’ailleurs. Cela ouvre des perspectives. D’ici que des ministres incompétents, dissidents et/ou devenus peu présentables pour une raison ou pour une autre, soient poussés à la démission, pour soulager la pression sur le pouvoir exécutif, il y a un pas qui n’est pas encore franchi, mais cela pourrait venir.  On s’amusera aussi longtemps à se remémorer les diverses déclarations des membres de la garde rapprochée présidentielle pour étayer la légitimité des ambitions épadiennes de messire Jean. Cela m’a rappelé les déclarations d’un style similaire des chantres du “plus grand homme politique que l’Italie ait connu depuis 150 ans.” Le “Contre-ordre camarades!” fut du plus bel effet. 

Malgré tout, pour la gauche, pour l’opposition en général, cette reculade témoigne du sens de la réalité que le camp présidentiel conserve en dépit de tout ce qu’on pourra dire sur le retard à comprendre la situation morale, ou si j’ose dire, sémantique, qui se créait dans le pays. La nomination du Jean Sarkozy serait-elle allée à son terme (comme le prévoyait d’ailleurs bien peu  inspiré le Monde la veille…), les oppositions auraient eu comme un emblème à brandir durablement, un exemple à citer dans les réunions publiques des prochaines élections régionales. Dommage vraiment. Cela pouvait aider. Maintenant, le Président va se méfier de ce genre de pataquès encore plus qu’auparavant. Zut! comme disait ma grand-mère.

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