Bouillaud’s Weblog – bloc-notes d’un politiste

Entrée de octobre 2007

Lacan or not Lacan, telle est la question.

31 octobre 2007 · Laisser un commentaire

Dans une vie de chercheur, on lit essentiellement des choses dites utiles : les travaux des collègues, des étudiants avancés ou moins avancés, des rapports, des études, et désormais surtout des articles qui mettent en digest une parcelle de savoir. Il est donc rare de lire en dehors des sentiers battus et rebattus de sa discipline : je m’y attelle pourtant encore.

Je me suis lancé dans le dernier ouvrage de Dany-Robert Dufour, Le divin marché. La révolution culturelle libérale, Paris, Denoël, 2007. L’auteur veut proposer une théorie générale de notre époque en croisant les disciplines de sciences sociales. En fait, la thèse est assez claire : notre monde vécu est envahi par un économicisme généralisé qui atteint même notre psyché. Nous sommes enfermés désormais dans l’égoïsme que nous attribue la pensée libérale. On nous enjoint d’être libres et égoïstes, mais nous sommes du coup à la merci de toutes les manipulations par les marchands qui nous offrent une vie en prêt-à-porter, une liberté de celui qui ne sait pas user des potentialités infinies de celle-ci. Le contenu du livre revient en somme à dire que tous les maux de notre société résultent d’un écroulement du projet kantien “transcendantal” au profit d’un projet à la De Mandeville (ou “Vices privés, vertus publiques”). Il fait de plus le lien avec une déviation de la psychanalyse : “Le libéralisme, c’est d’abord cela : la libération des passions/pulsions.”

Comme politiste, j’ai toujours du mal à croire que tout résulte des idées de quelque philosophe, que les penseurs mènent le monde, ce que semble bien croire Dany-Robert Dufour. Le plus troublant pour moi à la lecture de l’ouvrage, c’est la conviction de l’auteur que tout ce qui devait nous arriver est plus ou moins présagé dans Freud ou surtout dans Lacan. Il existe chez lui une révérence envers ces maîtres, surtout le second qui l’amène à chercher dans d’obscures formulations une préscience de ce qui nous arrive aujourd’hui. Ainsi, tout est un peu de la faute de 1968, entendu comme moment de la libération des désirs sour l’impact, entre autres, de la psychanalyse. Je suis perplexe.

On n’a pas attendu 1968 pour connaître dans l’histoire des périodes où des groupes d’individus ont eu droit à “prendre leurs aises”, ou l’ont pris face à une société hostile. La lutte entre le bien commun de la Cité et l’intérêt des particuliers est aussi vieux que la réflexion philosophique. Pour ce qui concerne le présent, l’auteur néglige que tous les individus de nos sociétés ne sont pas des jouisseurs égoïstes “égo-grégaires”(c’est-à-dire qui à forcer de se vouloir individualisé font la même chose que les autres qui cherchent la même distinction), narcissiques et toujours à la limite de la perversité. Il voit une augmentation de la pédophilie et de crimes sexuels, depuis les années 1970, comme liée à un écroulement des structures familiales /générationnelles traditionnelles. Or, par bonheur, la majorité de nos contemporains ne semblent pas être pédophiles, et condamnent vivement ce genre de comportements.

Je ne suis pas sûr que le chacun pour soi, l’égoïsme, le mépris de la loi commune, soient partagés par la majorité de la population en Europe. Pourquoi y aurait-il alors des vagues d’indignation morale à répétition dans nos sociétés? La notion de “common decency” que l’auteur évoque me paraît moins morte qu’il ne le dit, au moins dans bien des aspects de la vie quotidienne. Les politiques s’en réclament largement, et aucun ne tient publiquement un discours à la De Mandeville, où l’égoïsme sans foi ni loi serait loué.

Le diagnostic de l’auteur me paraît plutôt concerner certains groupes bien précis de la société. “Les gagnants” ou ceux qui, en bas de l’échelle, aspirent à les imiter. Ces groupes sont décomplexés certes, et ne craignent plus d’abuser de leurs contemporains, mais, de là à dire que tout le monde est convaincu de la doctrine du “Divin marché”.

Une dernière remarque enfin: le lacanisme de l’auteur l’autorise à de multiples jeux de mots et variations de son niveau de langue. J’y vois une étrange contradiction : en effet, l’auteur ne cesse de tenir une position selon laquelle on se construit en tout domaine face à des contraintes, y compris dans l’usage de la langue. Or, jusqu’à présent, un texte, surtout un essai, bien écrit en français suppose une unité de style, de registre. Or notre auteur lacanise à tout va. Cela affaiblit d’autant la crédibilité de son discours, qui parfois n’est pas sans évoquer un florilège du “thé entre collègues” (et non le “café du commerce”).

En fait, l’idée centrale du livre, qui n’est pas sans rappeler le Marcuse de l’Homme unidimensionnel, d’ailleurs non cité, mériterait une défense d’une plus grande rigueur. Ou disons d’un classisisme plus analytique, et non un semi-pamphlet.

Catégories : Note de lecture · Philosophie politique/Théorie politique
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Ou VGE parle d’or.

31 octobre 2007 · Laisser un commentaire

Valéry Giscard d’Estaing a fait paraître une tribune dans le Monde daté du samedi 27 octobre 2007, sous le titre “La boîte à outils du traité de Lisbonne. Les innovations permettant d’améliorer le fonctionnement de l’Europe sont conservées. Dommage que l’on ait gommé la lisibilité”. Le constat de l’ancien président de la Convention européenne est clair : “(…) les propositions institutionnelles du traité constitutionnel – les seules qui comptaient pour les conventionnels – se retrouvent intégralement dans le traité de Lisbonne, mais dans un ordre différent, et insérés dans les traités antérieurs.” Les modifications de fond sont limitées de facto, à l’accentuation du statut exceptionnel du Royaume-Uni (non-applicabilité de la Charte européenne des droits fondamentaux, et préservation de l’indépendance judiciaire). Cette analyse est exacte, et reprend la thématique de VGE lui-même pendant la campagne référendaire de 2005 : seul est susceptible d’une opinion du peuple ce qui est nouveau dans le Traité, le reste (l’acquis communautaire et celui des Traités antérieurs) ne peut pas être soumis au vote puisqu’il est le droit commun de nos sociétés (et on ne vote jamais pour abolir tout le droit d’un coup). Il regrette cependant que cela ne rend guère lisible le texte pour les citoyens, et que cela pourrait bien être le but de la manoeuvre. Il se félicite toutefois de la porte laissée ainsi ouverte au “rêve ardent d’une Europe unie”.De ce dernier point, il est permis de douter : le Traité de Lisbonne est fait, comme il l’a compris et comme le dit toute la presse, pour ne pas être l’objet d’une discussion publique, pour ne pas être soumis à référendum. A ce stade, il ne devrait l’être (si tout va bien) que dans la seule Irlande, où la Constitution oblige le gouvernement à un tel acte (risqué vu le précédent du Traité de Nice rejeté par les Irlandais – par distraction a-t-on dit). La volonté directe des électeurs ne doit pas être consultée sur ce Traité, et d’éminents journalistes (Jean Quatremer de Libération par exemple) ont bien expliqué la manoeuvre, et les conséquences que cela a pu avoir dans les négociations du texte.

A ce point, le politiste peut être fasciné par deux points :

- d’une part, le “mini-traité” est en fait un “générique” presque parfait de la Constitution, tout commentateur le reconnaît, seuls les pouvoirs politiques en place dans les 27 pays de l’Union vont le nier. Que va-t-il alors se passer? Une manipulation qui ne repose que sur un nominalisme et quelques modifications à la marge peut-elle fonctionner? Normalement, cela devrait être le cas si l’on suppose les populations inattentives aux évolutions institutionnelles, surtout en absence d’un référendum. Cependant, mes étudiants qui ont voté “non” en 2005 ou même ceux qui ont voté “oui” trouvent cela un peu fort de café, et ont du mal à accepter ce genre de cynisme des gouvernants (l’objectif est peut-être louable mais…). Même si le Traité de Lisbonne finit par être adopté par 26 ratifications parlementaires (au mieux) et une ratification référendaire, cette ambiguïté laissera des traces dans la conscience politique de certains jeunes. L’Europe se déligitime ainsi.
Plus philosophiquement, l’idée d’une Europe fondé sur un “patriotisme constitutionnel” telle que la rêvait J. Habermas va mourir à Lisbonne le 13 décembre 2007, au profit d’une Europe de l’existant (amélioré) ayant des ressortissants et non des citoyens. En somme, cet épisode auquel personne n’aurait pensé au soir du 29 mai 2005 est un bon symptôme d’une montée en puissance d’élites qui savent imposer aux citoyens leur volonté partagée. Un peu comme l’abolition de la peine de mort, l’Europe renouvelée par le Traité de Lisbonne finira par être appréciée du vulgaire.

- d’autre part, l’adoption de ce Traité représente une pierre tombale sur le “fédéralisme” sous sa forme classique qui serait l’avenir à terme de l’Union européenne. VGE pense que la porte reste ouverte à une “Europe unie”. J’en doute fort. L’architecture institutionnelle pour le moins compliquée à laquelle aboutit le nouveau Traité et l’absence de toute volonté de dépasser le cadre national comme “brique” de l’ensemble me ferait plutôt parier sur une continuation des tendances en cours : l’Europe des égoïsmes nationaux, des “justes retours”, des espaces publics et médiatiques confinés dans des frontières linguistiques nationales, va persister. Les symboles européens ne sont certes pas interdits, mais ils perdent un peu de leur aura, ils deviennent un accessoire dont on peut se passer. Loin de permettre la “naissance d’un peuple européen” comme le souhaitait une collégue, ce Traité va consacrer peut-être pour longtemps la situation actuelle d’un ensemble institutionnel ressenti comme lointain par les citoyens. Les “fédéralistes” n’osent pas à ma connaissance dénoncer ce texte, en pariant sur la durée, mais à ce compte-là l’attente risque d’être longue. A moins d’un choc, économique, social, écologique, monétaire, qui ne permette plus d’admettre cettte Union asymétrique.

Catégories : Europe
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"Traité modificatif", "minitraité", "traité réformateur"

23 octobre 2007 · Laisser un commentaire

Vendredi dernier, le Conseil européen a adopté un projet de traité européen qui devrait être signé le 13 décembre 2007 à Lisbonne. Ce traité n’a pas encore de nom bien défini : il s’agit évidemment du “mini-traité” promis par Nicolas Sarkozy pendant la campagne électorale qui l’a amené à la Présidence de la République. Le nom officiel semble être à ce jour “traité modificatif” selon le site officiel en français du Conseil européen. On utilise aussi le terme de “traité réformateur” qui correspond au “Reform Treaty” utilisé en anglais.

Cette indétermination sémantique ne doit pas cependant cacher que ce traité de Lisbonne reprend l’intégralité du “Traité établissant une Constitution pour l’Europe”. Je viens de lire sous la plume de Pierre Moscovici et Bernard Poignant, responsables socialistes bien connus, que je cite : “Ce traité, en effet, exclut ce qui avait provoqué en 2005 le “non” proeuropéen de gauche – il ne comprend pas de troisième partie” (cf. “Oui, malgré tout au mini traité européen”, Le Monde, date du Mercredi 24 octobre 2007, p. 25)
Cette affirmation est fausse : comme son nom de traité modificatif l’indique, le nouveau traité modifie les traités actuellement en vigueur, à savoir le Traité de l’Union européenne (TUE) et le Traité instituant la Communauté européenne (TCE). Il ne peut bien sûr être question de supprimer d’un trait de plume tout ce qui est contenu dans les traités précédents en matière de politiques publiques européennes -dont on peut sans doute constater le léger biais libéral. Toute la définition, issue du Traité de Rome, de l’Europe comme “marché commun”, reste entièrement d’actualité. Idem pour le Système européen des Banques centrales et la Banque centrale européenne qui gèrent l’Euro, issu du Traité de Maastricht. Idem pour le Pacte de stabilité et de croissance, issu des négociations du Traité d’Amsterdam. Les auteurs ajoutent qu’”un protocole sur les services publics permettant de créer une base juridique pour une directive cadre en la matière” est ajouté au traité à venir. Certes. Mais il n’empêche que tout le reste, qu’avaient tant critiqué les “nonistes de gauche” reste solidement en place. Si tel n’était pas le cas, l’Europe serait en révolution, autant écrire qu’aux Etats-Unis tous les amendements à la Constitution viennent d’être rayés d’un trait de plume par la plus récente modification constitutionnelle.

Une telle erreur est affligeante venant de la part de gens qui sont censés être spécialistes. La volonté de tromper l’opinion éclairée est patente : effectivement, un lecteur du traité et des protocoles adjoints qui seront signés le 13 décembre 2007 ne trouvera pas les passages qui l’avaient tant exaspéré dans le “Traité établissant une Constitution”, mais tout simplement parce qu’ils demeurent en l’état. Peut-être peut-on sauver l’affirmation de nos deux auteurs en leur prêtant une intention exclusivement politique : le fait de ne pas être dans le nouveau traité est une forme de dégradation morale pour ces passages qui définissent tout ce qui se fait en Europe en terme de politiques publiques. Oui, da, comme on dit chez Molière, sauf que s’agissant d’un texte juridique seul le traité consolidé qui résultera des traités antérieurs modifiés par le traité à venir comptera. En somme, comme pour une réforme constitutionnelle dans un Etat, ce n’est pas parce qu’on modifie certains articles que tous les autres non modifiés deviennent caducs.
Enfin, le protocole sur les services publics n’est rien sans une majorité qualifiée des Etats et une majorité des parlementaires pour enfanter une “directive cadre”, or, sans trahir ici un secret de la plus haute importance, cette majorité n’existe pas, ou du moins pas au sens où pourrait la comprendre des lecteurs inattentifs de l’article. Au Parlement européen, le Parti socialiste européen est bien loin de pouvoir décider seul d’un telle question, il lui faut des appuis au centre et à droite. José Emanuel Barroso n’est pas pour rien Président de la Commission investi par le Parlement en 2004. Et l’appel à un aprés-2009 qui serait favorable à de telles thèses suppose que le PSE fasse un “saut qualitatif” dans ses résultats électoraux des plus improbables.

En fait, nos deux auteurs choisissent consciemment l’intérêt de leur parti contre la vérité des textes et des rapports de force dans l’Union. On les comprend : rien ne serait plus nuisible à un Parti socialiste français affaibli qu’un débat approfondi sur l’Union européenne, qui de toute façon le couperait du reste du Parti socialiste européen. Argument fort juste cité dans le texte (“ne pas se mettre en marge, une fois de plus, du Parti socialiste européen”). A ce stade, le débat est trop coûteux, et les partis sociaux-démocrates et socialistes n’ont pas de stratégie de rechange que l’objectif d’une “Europe comme lieu d’une nouvelle régulation économique et sociale”.

Catégories : Europe
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22 octobre 2007 · 2 commentaires

Cher lecteur connu ou inconnu,

je me suis donné pour tâche de commenter l’actualité avec les outils que me donnent ou sont censés me donner la “science” que je pratique et que j’enseigne. Si tu connais bien la langue française, tu remarqueras que mon bloc-note fait parler un politiste et non un politologue. Le terme correctement formé en français n’est autre que politologue (comme sociologue, psychologue, etc.), mais il se trouve que, depuis le milieu des années 1990, une fracture s’est opérée dans notre milieu savant entre ceux qui passent dans les médias ou conseillent le Prince (souvent les mêmes) et ceux qui n’y passaient pas alors et qui aspiraient à y passer (désormais eux aussi des médiatiques conseillers). Les anciens se nomment politologues, les modernes se nomment politistes. De fait, par ma génération, j’appartiens aux nouveaux, et j’aime bien ce terme de politiste qui nous rappelle à chaque fois à quel point les mots sont porteurs d’enjeux qui dépassent les individus qui les utilisent.

Catégories : Vie de la discipline