Bouillaud’s Weblog – bloc-notes d’un politiste

Entrée de novembre 2007

La “politique de la ville”, l’éternel retour du mensonge institutionnalisé.

29 novembre 2007 · Laisser un commentaire

Dimanche soir et lundi soir, des émeutes ont eu lieu dans la lointaine banlieue parisienne. Suite à un accident mortel de deux “jeunes” impliquant une voiture de police, une partie des “jeunes”, habitants de ces quartiers, ont décidé d’en découdre et de troubler l’ordre public. Ce fut du plus bel effet médiatique, et surtout le scénario rejoint exactement celui que les sociologues Christian Bachmann et Nicole Le Guennec décortiquaient en 1997 à propos d’une émeute s’étant produite en 1993 [sic] dans un quartier nord de Melun (Autopsie d’une émeute. Histoire exemplaire du soulèvement d’un quartier, Paris, Albin Michel, 1997). En somme, au delà du fait précis en cause, on se trouve face à une longue série, un “fait social total” pourrait presque dire.

Naturellement, comme depuis le début des années 1990, on retrouve dans les réactions des autorités le diptyque : répression républicaine (la rigueur de la loi, toute la rigueur de la loi, rien que la rigueur de la loi) et recherche de solutions “sociales” au “malaise des banlieues”, à la “crise de la jeunesse”. Dès ce matin mardi, beaucoup d’analystes ont fait remarquer que rien n’avait changé depuis les émeutes de 2005, en particulier le président actuel du “collectif ACle feu” créé en 2005. Des maires (socialistes) de banlieue ont appelé au secours, réitérant ce qu’on peut lire dans les ouvrages que leur catégorie (toutes tendances politiques confondues) publie désormais régulièrement : “il y a quelque chose qui est pourri dans le Royaume de la banlieue”.

Mais pourquoi cela changerait-il?

D’une part, la “politique de la ville” de quelque point de vue qu’on la considère s’avère être un échec, les thèses, articles et rapports officiels se multiplient à ce sujet : elle endigue certes le pire (la formation de ghettos à l’américaine au sens strict du mot pour suivre l’analyse de Loïc Wacquant, dans Parias urbains. Ghetto, banlieues, Etat, Paris, La Découverte, 2006), mais elle est incapable de contrebalancer les phénomènes économiques et sociaux qui créent cette situation en certains points du territoire. La situation qui s’est créée dans certaines banlieues est le résultat de tendances sociologiques (fin de la “famille traditionnelle”, rêve de l’habitat individuel partagé par tous ceux qui “s’en sortent”, meilleur accès à l’éducation garanti à ce jour par l’école des plus entreprenants qui laisse sur le carreau les autres) et de tendances économiques (fin de l’emploi industriel non qualifié en particulier au profit d’un tertiaire omniprésent). A cette étiologie déjà lourde par elle-même, s’ajoute que les politiques publiques sont actuellement affligées d’une langueur dans de nombreux domaines, qui correspond à une multiplication des instances de décisions et de financements (“la gouvernance”), à une recherche pathologique désormais de la “sécurité”, de la “qualité”, du “contrôle” et de l’”évaluation” dans l’action publique. Rien ne se fait plus rapidement parce que nos sociétés riches et complexes ont multiplié à l’envie les contraintes, les veto-points, les instances et personnels chargés de faire respecter telle ou telle contrainte (patrimoniale, écologique, juridique, démocratique, etc.) . La situation devient est un “optimum de Pareto” au sens où ainsi aucun intérêt ne peut en principe être lésé, sauf que cela finit par prendre un temps infini. La “politique de la ville” est un caricature de ces tendances observables ailleurs: on a surtout créé depuis 25 ans un magnifique imbroglio juridique et bureaucratique avec les postes attenants, que chaque “ministre de la Ville” s’efforce de démêler en créant une autre pelote, qui, certes, fera la joie des étudiants en attente d’un poste associatif ou administratif, mais ne résoudra pas grand chose, sinon le dit problème d’emploi de ces étudiants-là.

A cela se rajoute une pincée de venin “ethnique” ou “communautaire” et une police pas d’une subtilité sans failles – mais, à mon sens, ce n’est pas là l’essentiel. Le motif essentiel qui explique cette crise dite des banlieues est – désolé de ne pas être original – les transformations du monde du travail, et plus encore les choix économiques qui ont consisté à privilégier depuis trente ans la compétitivité des entreprises sur toute autre considération. La fin des besoins importants en travailleurs peu ou pas qualifiés dans l’industrie n’a pas été gérée à sa juste mesure : c’est d’abord un problème de “déversement” comme dirait Jean Fourastié d’un secteur dans l’autre, à la fois dans un même génération (que faire des ex-ouvriers d’industrie?) et entre générations (que faire des trop nombreux enfants de ces ouvriers d’industrie?) – et, par ailleurs, chacun sait que la demande relative d’emplois non qualifiés identifiés au sexe masculin est en décrue relative. Mais plus encore, en admettant même que tous les personnes d’âge mûr reçoivent une nouvelle qualification et que tous les jeunes des banlieues aient une qualification leur permettant d’accéder aux emplois nouveaux, il reste que la France souffre d’une pénurie d’emplois depuis 30 ans au moins. Les libéraux diront que cette pénurie n’est que le résultat de la faible qualification de la main d’œuvre et des rigidités du marché du travail. Il n’est pas interdit de se demander si les choix économiques qui ont été faits, qui ont certes sauvé les entreprises, n’ont pas sciemment sacrifié des populations dont les dirigeants qui prirent ces décisions n’avaient fondamentalement que faire.

D’autre part, en effet, pourquoi cela changerait-il? De quels moyens de pression politiques disposent les “jeunes de banlieue”? Une émeute de temps à autre…. Bah… ce n’est ni la “Révolution de 1905″, ni même une “Révolte des Canuts”. Certes, cela coute cher au budget de l’État et aux assurances, mais cela ne met pas en péril l’ordre social, la Bourse ne s’inquiète pas… Pour l’instant, aucune force n’a réussi à organiser une revendication politique autonome de cette catégorie d’habitants des banlieues. Quand revendication il y a, les personnes qui se lancent dans ce genre d’aventure le font sous une forme “associative”, “apolitique”, “victimaire”, en essayant d’obtenir du “respect”, un fonctionnement plus correct des services de l’Etat et de l’économie de marché dans ces quartiers. Les analystes des précédentes émeutes de 2005 avaient bien noté ce fait: les émeutiers eux-mêmes ne portent pas pour le moins un discours politique bien structuré. Il est vrai qu’ils se recrutent sans doute par excellence parmi ceux qui ont l’accès le moins facile aux instruments de langue orale et écrite. N’oublions pas que le cœur du mouvement ouvrier au XIXième siècle fut constitué d’ouvriers très qualifiés, de typographes souvent. Bien sûr, il existe beaucoup de gens en banlieue susceptible de jouer ce rôle de leadership et d’encadrement militant, mais comme l’Etat et les communes ont créé à leur dépendance (financière) un vaste déversoir associatif des énergies disponibles, l’éventuel “parti des banlieues” est vidé de sa substance avant même d’exister.

Bref, “business as usual” à prévoir…

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Patrick Savidan, “Repenser l’égalité des chances”.

23 novembre 2007 · Un commentaire

Patrick Savidan a publié un livre intitulé Repenser l’inégalité des chances (Grasset, 2007), qui ne semble pas avoir soulevé beaucoup d’attention jusqu’ici. A tort selon moi, en effet, il essaye de souligner un aspect crucial de notre époque, l’affaiblissement de la notion même d’égalité au profit de celle d’”égalité des chances”. Il reconstitue habilement la montée en puissance de cette notion, en montrant qu’elle a permis de casser les hiérarchies héritées institutionnellement de génération en génération. Elle se situe à la source des politiques publiques qui visent à faire que quelque soit le milieu de naissance un individu puisse accéder aux plus hautes charges ou à la plus belle situation. Il montre aussi qu’elle correspond bien à l’idéologie contemporaine fondée sur l’individualisme et l’obligation faite à l’individu de faire des choix dont il récoltera les fruits bons ou mauvais à terme.

Mais ce que montre P. Savidan est qu’une telle option pour l’égalité des chances affronte des limites intrinsèques qui la rendent peu viable à terme.

D’une part, aussi parfaite soit-elle cette “égalité des chances” est en fait toujours biaisée par l’existence même de la famille. Un enfant ne peut se développer sans affection, sans une famille quelque qu’elle soit, et donc aucune égalisation réelle des conditions de départ n’est possible. Il existe toujours un biais de départ. De fait, si la vie sociale est vue comme une compétition, certains sont toujours nécessairement désavantagés à la base même de ce qui constitue leur moi. On pourrait lui rétorquer qu’en fait, les politiques publiques sont conscientes de cet état de fait puisqu’à côté de l’école et de l’instruction publique en général (plutôt aveugles en pratique à l’influence des parents dans la réussite des enfants), il existe des services de protection de l’enfance. Il existe une “police” des conduites parentales qui essaye de faire en sorte que les enfants, même avec des parents irresponsables, aient une chance minimale de réussir dans la vie, ou de ne pas devenir des charges pour la société. Cette “police” est particulièrement forte pour les parents désirant adopter un enfant, dont l’Etat réclame qu’ils présentent a priori les attributs d’un “bon parent”. En fait, cette police de l’adoption revient à un eugénisme social d’Etat, qui reconnait que le sort d’un individu dépend d’un minimum d’attention parentale dans ses premières années. Savidan n’a donc pas vu que cet écueil était déjà perçu par les Etats, et l’on essayait de le résoudre… Of course, comme dans notre littérature, l’enfant de la Dass est le summun du malheur social possible, mon argument ne persuadera guère l’auteur. Plus généralement, pris dans sa description de l’individualisme triomphant, P. Savidan tend à oublier toutes les contraintes ancrées dans des lois et des politiques publiques qui limitent le libre choix de l’individu : pourquoi dans un univers si libéral la drogue, même douce, est-elle plus interdite que jamais? Pourquoi des produits sont de plus en plus qualifiés sous cette catégorie, y compris le tabac et l’alcool? Pourquoi les garde-fous en tous domaines se multiplient-ils? La liberté l’emporte certes, mais pourvu que j’emprunte le bon chemin qui me mène vers le bonheur “bourgeois” ou à la limite “bobo”, mais il est dûment interdit de “se faire mal” (sauf “pour de rire”, avec quelque maitresse SM bien policée).

D’autre part, cette égalité des chances n’est pas “soutenable” : si j’ai bien compris, l’auteur veut dire par là à la fois qu’on aboutit avec la seule égalité des chances à une société tellement inégale que celle-ci aura du mal à persister à la génération suivante et que les “gagnants” du jeu croient tellement qu’ils ne doivent qu’à eux-mêmes leur réussite qu’ils sont extrêmement hostiles à toute redistribution des gains aux “perdants”, ne serai-ce que pour donner une éducation correcte aux enfants des “perdants”.

P. Savidan sur ce dernier point a raison. C’est un constat sociologique que de voir que la plupart des “gagnants” se voient comme les seuls artisans de leur réussite, et que, finalement, l’idéologie de l’égalité des chances les encourage à se voir sous ce jour.

Que propose-t-il alors? D’en revenir à une égalité des chances inspiré de John Rawls, ou plus encore au “solidarisme” de Léon Bourgeois. En fait, il faudrait selon lui que les individus reconnaissent que le jeu social qu’ils jouent et qui suppose de valoriser certains dons innés ou compétences durement acquises et pas d’autres, est en réalité le responsable de leurs gains. En somme, impossible de gagner bien sa vie comme basketteur professionnel (pour reprendre l’exemple bien connu du libertarien Nozick) et de profiter ainsi d’une grande taille et de bons réflexes sans société qui valorise ce loisir au point d’en rémunérer grassement les acteurs. On pourrait réécrire toute l’histoire des dons artistiques ou sportifs sous cet aspect. On pourrait multiplier les exemples, qui prouverait qu’une capacité d’une personne ne vaut qu’en relation avec un univers donné. Du coup, si je suis performant parce que j’ai juste les dons qu’il faut pour ma société, je ne mérite en rien mes gains, qui ne sont qu’un effet d’aubaine. P. Savidan y trouve l’occasion de justifier un niveau de contribution de chaque “gagnant” à l’effort commun, sous forme de fiscalité, sans commune mesure avec ce qui existe aujourd’hui, et aussi de souligner l’absurdité de certains niveaux de rémunération. De plus, du point de vue psychologique, il me semble que les gagnants en seraient plus humbles et les perdants moins humiliés.

Son idée revient largement à celle de Rawls, à savoir que les fruits de la coopération sociale doivent être équitablement répartis, et elle tombe, à mon avis, sous le feu de la critique du libertarien Nozick, qui souligne que l’idée rawlsienne revient à supposer une “manne” dont le partage ne serait pas déjà là dans le seul échange économique qui attribue à chacun son dû.

En politiste, je ne peux que constater que les gagnants ne se sentent pas du tout redevable à un “capital collectif” qui expliquerait leur performance économique ou sociale : P. Savidan cite Warren Buffet et Dale Carnegie comme deux exemples de tycoon américain ayant perçu la nature sociale de leur richesse et ayant décidé de redonner à la société ce qui leur était échu par le hasard des circonstances favorables. Si dans le monde réel, tous les 1% les plus riches agissaient en parfait philanthrope, cela se saurait, et Carnegie et Buffet ne seraient pas en voie d’inscrire leur nom dans l’histoire.

En pratique, les gens croient toujours avoir mérité ce qu’ils ont, même quand ils ont énormément, et tout incite à accepter l’inégalité des résultats, même si la chance joue un rôle : pensons aux publicités pour les jeux de hasard (Loto, Euromillions), pensons au fait que personne ne s’offusque que des gens gagnent tout d’un coup l’accès à la richesse, sans qu’aucun critère de mérite n’intervienne, sinon la chance, qui semble bien être un critère légitime de réussite pour beaucoup de nos contemporains.

Pour qu’un retournement de situation, une perception plus socialisée de la richesse produite, s’opère, il faudrait une révolution dans les esprits qui ne semble guère en cours.

De plus, problème non souligné dans l’ouvrage : la coopération sociale dépasse aujourd’hui de très loin les limites d’un Etat quelconque. Tout consommateur français bénéficie par exemple du fait que les termes de l’échange avec des pays moins avancés lui offrent un revenu courant plus important que celui qui serait le sien sans cet échange. Si on voulait être juste au sens du “solidarisme”, il faudrait donc amputer fortement nos gains de l’échange avec les pays pauvres ou en voie de développement. C’est possible, c’est ce que voudrait faire le “commerce équitable”, mais, en généralisant la démarche, cela provoquerait une crise politique majeure par diminution drastique des gains de tous.

Par ailleurs, si on néglige l’aspect globalisé de la coopération sociale, l’idée de “capital collectif” – juste en soi – risque de nous entrainer vers une vision nationale de la richesse. Ce “capital collectif” peut être vu comme une accumulation des générations qui nous ont précédé dans cette nation particulière. Du coup, on n’est pas loin de l’idée que cette richesse, et la redistribution qu’elle permet, doit être réservé aux descendants de ceux qui ont sué sang et eau pour faire de la France ce qu’elle est. Le libéral Hayek critiquait déjà par refus du nationalisme l’idée que le fait d’être né dans un pays riche donne le droit à une richesse particulière. Plus concrètement, une des façons de valoriser l’immigration se trouve justement être de souligner l’apport productif des immigrés, justement parce cette idée de “capital collectif” fait partie de l’argumentaire typique des nationalistes.

La perspective ouverte par P. Savidan me parait donc encore imparfaite. L’idée d’une “égalité des chances” qui ne serait que la manière de justifier une hiérarchie sociale de plus en plus étendue vers le haut et vers le bas me semble fondé : la “méritocratie” par définition est une situation où les perdants ne sont pas en droit de se plaindre, puisqu’on y gagne “à la loyale”. On n’est finalement pas très loin du “darwinisme social” – simplement aujourd’hui, l’objectif collectif de la grandeur de la nation ou de la race (britannique, allemande, française, etc.) a disparu au profit du seul bonheur individuel des gagnants. Soit d’individus par essence moins critiquables qu’une nation, puisque chacun voudrait être à leur place.

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Quand les Sénateurs écrivent ce qu’il faut penser du Traité de Lisbonne

23 novembre 2007 · Laisser un commentaire

Le sénateur Haenel de la Délégation pour les Affaires européennes du Sénat français vient de publier le 8 novembre son analyse du Traité de Lisbonne sous la forme d’un rapport parlementaire. On le trouvera sur le site du Sénat français en pdf en télécharement libre (www.senat.fr) .

De ce texte, il résulte que :

a) les différences de détail avec le Traité constitutionnel sont nombreuses et parfois très subtiles à comprendre;

b) celles-ci ne vont pas toutes dans le sens “fédéraliste” ou dans le sens “souverainiste” , même si cette dernière approche pourrait se trouver gagnante au total, mais de peu au total;

c) le contenu institutionnel majeur de la Constitution est conservé comme l’a dit plus succinctement Valéry Giscard d’Estaing.

Bref, ce document du Sénat confirme que le Traité constitutionnel et le Traité de Lisbonne sont grosso modo la même chose sous une enveloppe juridique différente. Dans le débat entre sénateurs annexé au rapport proprement dit, certaines interventions ne sont pas loin de reconnaitre l’escamotage opéré et la nécessité politique de ce dernier pour sortir de l’impasse créé par les votes français et néerlandais entre partenaires européens.

Fort bien. Mais ce qui ne laisse pas de m’impressionner, c’est que par la vertu d’internet une telle analyse qu’on pourrait qualifier de cynique ou de “despotisme éclairé” assumé est disponible pour tous ceux … qui veulent se donner la peine de la rechercher. Un peu comme le disent les spécialistes des services secrets, 99% de l’information pertinente est en réalité ouverte, seuls les 1% restants sont couverts par un vrai secret. Ici nous avons donc le “secret de Polichinelle” de l’année : les électeurs français par la grâce de leurs élus seront soumis à des règles institutionnelles qu’ils ont refusé majoritairement en 2005 – ce qui rompt singulièrement la boucle habituelle de la légitimité démocratique du droit.

Cela vaut peut-être mieux ainsi, si l’on veut la continuation de la construction européenne, ou tout au moins ne pas se fâcher officiellement avec nos principaux partenaires. Mais cela veut dire que, presque officiellement, “le peuple n’est plus souverain”. Le Sénat dixit. Cela me frappe, car cela rejoint l’analyse d’un Guy Hermet dans L’hiver de la démocratie ou le nouveau régime (Paris, Armand Colin, 2007) qui prétend que nous serions en train de sortir de la démocratie représentative libérale pour aller vers un nouveau régime sans autre nom pour l’instant que la “gouvernance”.

Un article de Schneidermann dans Libération remarquait récemment que les médias avaient totalement occulté les enjeux du Traité de Lisbonne. Il a raison, mais ces enjeux sont disponibles publiquement pour les happy few.

Catégories : Europe
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VGE attacking London, mayday, mayday! ou les suites des vengeances de l’ex?

15 novembre 2007 · Laisser un commentaire

Suite des aventures de VGE : non content de publier en français dans le Monde du 27 octobre 2007 un article sur le futur Traité de Lisbonne qui en fait la référence des opposants à ce texte, notre ex-président (de beaucoup de choses… la France, l’Auvergne, et la Convention pour l’Avenir de l’Europe) a décidé de vulgariser ses idées en anglais. Il a publié une version de son texte dans la presse britannique, dans The Independent, du 30 octobre 2007, sous le titre : The EU Treaty is the same as the Constitution. Lift the lid and look in the toolbox, and all the same innovative tools are there),

http://comment.independent.co.uk/commentators/article3109902.ece

et, pour assaisonner le tout, il s’est laissé interviewer par les médias britanniques. Mais quelle mouche le pique? Ce n’est un secret pour personne que l’opinion publique britannique, telle qu’elle est mesurée par les sondages, est foncièrement hostile à tout abandon de la souveraineté britannique, le gouvernement “New Labour” de Gordon Brown a négocié les 18/19 octobre lors du sommet européen une série de dispositions nouvelles dans le but justement de ne pas avoir à faire du tout de référendum au Royaume-Uni. Tout doit y passer par la voie parlementaire, et voilà que VGE agite le chiffon “bleu étoilé” devant ces mêmes britanniques consistant à dire en anglais, par écrit et par oral, que ce texte est à quelques détails prés la même chose que la dite Constitution. Ce texte a d’ailleurs fait plaisir aux eurosceptiques britanniques, qui le relaient dans leur appel à signer une pétition pour un référendum.

Face à cet acte illogique pour un partisan de l’intégration européenne, on peut supposer d’abord que VGE a voulu simplement faire parler de lui (ce qui est possible vu ses antécédents), ou alors rechercher une logique stratégique. Rendre l’approbation de ce traité de Lisbonne plus difficile encore au Royaume-Uni qu’elle ne l’est déjà correspond tout à fait à une visée “fédéraliste” à la française. En effet, l’Europe-marché est considérée par cette dernière comme ayant son bastion idéologique et politique outre-Manche. Imaginons en effet que les Britanniques soient incapables de ratifier le texte (soit à cause d’une révolte des backbenchers du New Labour, soit à cause d’un référendum) et que tous les autres pays ratifient. Dans ce cas, les Britanniques n’ont plus qu’une solution : sortir de l’Union. Certains commentateurs du centre-droit français (Jean-Louis Bourlanges de la même origine politique que VGE) avaient déjà remarqué dans l’Expansion que ce nouveau Traité donnait des droits aux Britanniques sur la gouvernance de l’Union tout en les soustrayant largement à la loi commune. Si les Britanniques sortent, ou se situent dans un statut ad hoc (comme les Norvégiens ou les Suisses), l’Union européenne est de nouveau dominée par des grands pays fédéralistes : France, Allemagne, Italie et Espagne. On peut passer à une phase ultérieure : tout le monde est dans l’Euro, dans Schengen, dans une perspective de défense européenne autonome, etc. En somme, le rêve d’une Europe fédérale est sauvé. Ajoutons que le nouveau Traité prévoit le droit de se retirer de l’Union : quelques Etats probritanniques peuvent sortir par la même occasion (les Danois par exemple) s’ils étaient effrayés de se retrouver dans une Union sans la garantie britannique du maintien des souveraineté nationales.

J’ai évoqué cette hypothèse hier devant mes étudiants, ils ont été peu convaincus, car, évidemment, une telle sortie des Britanniques changerait totalement la donne en Europe, mais je pense qu’il s’agit moins d’une menace, que d’un scénario qui doit s’imposer dans les têtes des dirigeants britanniques pour rééquilibrer la donne en faveur des fédéralistes français. En gros, si les Britanniques continuent d’abuser de notre patience, nous les forcerons à sortir ou à rester dans des conditions humiliantes.

Si tel était le but de VGE, je trouve le coup bien joué.

Ps. Dans le cas français, l’article de VGE n’a pas échappé non plus au Parti des travailleurs : dans un tract distribué à Grenoble sur le campus, intitulé “Peut-on nier que tout vient de l’Union européenne?”, un passage du texte est cité.

Ps. Information étonnante glanée dans la presse : les Britanniques auraient l’intention de revenir sur la libre circulation entre les deux parties de l’Irlande au nom de la lutte contre le terrorisme international. Idée pour le moins étrange qui ne va pas dans le sens d’une intégration accrue de l’Union européenne.

Catégories : Europe
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“les français qui protestent et qui contestent”, on leur cède?

9 novembre 2007 · Un commentaire

Comme beaucoup, j’avais cru comprendre qu’avec Nicolas Sarkozy,”la rue” ne gouvernerait plus. La France est célèbre parmi nos collègues étrangers pour sa culture politique “protestataire”. Ils se rappellent surtout s’ils en ont l’âge de “Mai 1968″, et les grandes grèves de 1995 leur paraissent l’illustration de cette persistance d’une culture de la rue, de la manifestation, typique de la “Grande Nation”.

Je n’irais pas contre cette doctrine partagée de la profession, mais je supposais que nous verrions quelques changements opérer sous le nouveau règne. Or, en suivant un peu l’actualité sociale, je me rends compte que l’on retrouve les bonnes vieilles tendances à céder à certains groupes sociaux. Les internes en médecine ont ouvert le bal : ils ne veulent pas être contraints de s’installer dans des régions désertées parce que pauvres, de plus sans doute rurales et froides. Le gouvernement voulait leur demander un effort en début de carrière : refus de leur part, manifestation, folklore carabin d’usage dans ce genre de circonstances, et … le gouvernement a cédé…. à ce “corporatisme”. Du point de vue de l’utilité sociale générale (que tout le monde soit bien soigné quelque soit le lieu où il habite), la mesure était sans doute justifiée, mais il n’existe aucune compensation possible à un début de carrière dans une zone que l’on a pas choisie. Se faire une clientèle n’est pas si facile, la campagne profonde et ses contraintes n’attire guère la jeune future médecin généraliste, la vie est en ville et au soleil. En tout cas, devant la vache sacrée de la liberté d’installation d’une profession libérale vivant presque entièrement aux frais de la collectivité (Sécurité sociale, mutuelles) , le gouvernement a cédé.

Moins grave mais autrement plus significatif : les marins pêcheurs s’estiment étranglés par la hausse du prix du gasoil, due à celle du pétrole (bientôt les 100 dollars… dévalués). Nicolas Sarkozy, à peine la protestation a-t-elle commencé, se précipite à leur secours. Il faut éviter leur jonction avec les grévistes des transports de la semaine prochaine. En conséquence de quoi, ils reçoivent leur série de mesures sur fonds publics qui les amène à cesser leur mouvement. Là il faut faire un peu d’économie et de sociologie. Du point de vue économique, la pêche comme activité intensive en main d’œuvre a sans doute perdu sa raison d’être dans un pays comme la France mondialisée. D’ailleurs, depuis 1946, les catégories socio-professionnelles liées à la pêche ont quasiment disparu du paysage statistique, avec les mineurs de fond et quelques autres professions de la France de 1930. Or cette profession reste concentrée en quelques lieux, elle a l’habitude de vivre en symbiose avec l’Etat et l’Union européenne qui règlementent fortement toute l’activité et la subventionnent souvent, elle a laissé dans l’esprit des décideurs quelque souvenirs amers de mobilisations (comme l’incendie du bâtiment historique du Parlement de Bretagne à Rennes qui fut la conséquence il y a quelques années des violences entourant l’un des conflits liés à la pêche), surtout toute mobilisation de sa part peut utiliser le registre à la fois du “dur labeur” du marin et celui de l’indépendance du “patron-pêcheur” (concurrencé en général par des étrangers). C’est une cause “interclassiste” par excellence, et de surcroit qui permet d’avoir de belles images de gens un peu exotiques dans leur rudesse mais si “français”. Rappelons s’il en est besoin qu’en 2002 Jean-Marie Le Pen dans son appel à voter pour lui au second tour de l’élection présidentielle fera une allusion aux marins pêcheurs dans le peuple des “sans grade” qu’il entendait mobiliser.

Bref, cette France d’autrefois, à la fois populaire, travailleuse et indépendante, que représentent les marins pêcheurs, ne pouvait manquer d’attirer l’action présidentielle comme un aimant. Il me semble d’ailleurs qu’en son temps Lionel Jospin a réagi de la même façon. Bref, la rupture ici est surtout qu’on cède plus vite! Le sociologue politique est rassuré sur la continuité des routines à l’œuvre. Il ne lui reste plus qu’à attendre les agriculteurs, les taxis, les chauffeurs routiers, j’en oublie peut-être, qui en général continuent ce genre de mouvement lié à la hausse des prix des carburants.

(De plus, céder aux marins pêcheurs, si cela ne coute pas grand chose, me semble une bien mauvaise façon de mettre en œuvre le “Grenelle de l’environnement”. En effet, la ressource halieutique s’épuise, le carburant fossile est cher (et polluant) , n’aurait-il pas mieux valu saisir l’occasion pour clarifier auprès des premiers intéressés que cela effectivement ne peut plus durer ainsi? Tout l’argent public qui va être utilisé pour faire perdurer cette activité n’aurait-il pas mieux été employé en mesures pour en finir avec ce genre de pêche? Certes les pêcheurs ne veulent pas savoir que tout les condamne à terme, mais n’est-ce pas le rôle de l’État de les sortir de leur illusion, de leur rêve?)

Surtout, en cédant ainsi, ne serait-ce qu’une broutille à une minorité médiatiquement visible et supposé sympathique à la France qui “se lève tôt”, on accrédite l’idée que tout n’a pas changé, qu’on peut donc continuer à protester et contester et obtenir quelque chose de l’État.

Je ne suis pas contre l’idée d’une “démocratie des gueulards”, puisque le système politique français fonctionne ainsi depuis de nombreuses années et puisque cela vaut mieux que l’inertie totale de la population, mais que le gouvernement actuel ne vienne pas alors défendre l’idée d’une crise des finances publiques, d’une dette publique énorme qui interdirait toute aide massive aux plus démunis. C’est en effet incohérent de céder ne serait-ce que d’un pouce si, effectivement, les finances publiques sont au plus bas, que “la France est en faillite” . Cela traduit peut-être une division dans la majorité entre ceux qui soignent l’opinion publique (des corporations mobilisées) et ceux qui voudraient prendre au sérieux l’impasse budgétaire dans laquelle nous sommes censés être.

En fait, on voit se dessiner l’équation sociopolitique ordinaire (bien décrite par Mancur Olson) de groupes mobilisés qui vont obtenir (un peu) plus et de tous les autres qui auront moins, parce qu’il faudra bien faire cadrer les comptes des autorités publiques.

L’élection de Nicolas Sarkozy aurait pu être une occasion de remettre à plat ce mécanisme : s’il n’avait cédé à personne et non sélectivement comme il l’a fait et comme il s’apprête à le faire peut-être pour les policiers, une occasion s’ouvrait de discuter vraiment de la crise (supposée) des finances publiques, des objectifs de redistribution de l’Etat – mais il ne fait pas cette erreur.

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les “pieds-nickelés” sont français!

5 novembre 2007 · Laisser un commentaire

Comme tout le monde, j’ai été abreuvé par les médias de cette histoire d’humanitaires ‘pieds-nickelés’ se faisant alpaguer par la police d’un Etat ’souverain et indépendant’ de cette belle Afrique qui fut de notre Empire l’un des … coins les plus reculés. Tous les commentateurs indiquent que cela n’est sans doute pas sans lien avec l’arrivée prochaine d’une force ‘européenne’ dans l’Est du Tchad, et la conférence de presse de dimanche des deux Présidents était un modèle de dénégation qui donnait confirmation que l’affaire était bien plus complexe que l’aventure de nos quelques ‘humanitaires’. Il n’existe pas de mot dans la langue française pour dire cette situation linguistique et pratique où, l’en déniant de toute sa bonne foi, on confirme aux yeux de tous – une “déné-confirmation” peut-être? Avec l’expérience de tels événements, communs dans la vie politique, cela devient évident : il suffit d’inverser les termes, et l’on a la bonne version. N. Sarkozy et Idriss Déby étaient magnifiques dans leur rôle respectif, où plus ils démentaient, plus on se persuadait que l’affaire des humanitaires n’était rien, sinon qu’un coup dans une longue partie d’échecs dont nous ne saisissions pas bien le déroulement mais dont l’existence se trouvait confirmée. Il faut dire que cette mission au Tchad d’une force européenne possède un je ne sais quoi de suspect. En effet, d’aprés la presse, nos partenaires européens se font tirer par la manche pour y envoyer quelques soldats. Une belle et juste cause pourtant… La France seule semble motivée pour cette démonstration de force ‘européenne’ dans l’Afrique noire. Etrange… on finira bien par savoir quel ‘complexe de Fachoda’ nous pousse à vouloir cette expédition.

En attendant, puis-je faire remarquer que la presse française, surtout les médias audiovisuels, ont complétement oublié les autres Européens pris dans l’affaire, un équipage espagnol et un pilote belge? pour ne pas parler des Tchadiens arrêtés eux aussi? Il est fascinant de voir que l’on y a parlé que des Français. Ce n’est pratiquement qu’avec la libération des hôtesses de l’air espagnoles qu’il a enfin été fait mention de cet aspect. Les médias ne voient de ‘victimes’ que les Français! et ce fut encore plus caricatural quand ces derniers ont commencé à insister sur la libération des trois journalistes (français). Cette belle solidarité professionnelle est admirable, mais j’aurais mieux aimé qu’elle s’accompagne d’une belle solidarité européenne. Il est vrai que les ‘proches des Français’ sont disponibles pour dire leur malheur, ce qui dramatise à souhait la chose (les ‘proches des Espagnols’ ont sans doute le tort de ne parler que leur langue… et de ne pas être facilement joignables par les équipes de télévision françaises. L’Espagne, c’est si loin… juste à côté de la Papouasie il me semble… )

En effet, le fin mot provisoire de cette affaire est qu’un équipage formé d’espagnols (hommes) et un pilote belge restent prisonniers pour une affaire qui les dépasse sans doute totalement, autant arrêter le conducteur d’une rame de bus qu’un braqueur de banque aurait employé en s’enfuyant. Mais les Espagnols…. eh bien, dans les médias, on les plaint moins que les Français, des braves types au demeurant, des “pieds-nickelés”, des “idéalistes” comme ont dit les trois journalistes libérés.

En tout cas, cette absence de vision européenne des médias français me confirme comme politiste que le peuple européen n’existe pas aux yeux de ceux qui font le compte-rendu de l’actualité en France. Certes employer le terme d’Européens dans un tel contexte aurait aggravé le sous-entendu néocolonialiste et racial de toute cette affaire, mais était-ce une raison pour oublier aussi grossièrement des concitoyens de cette Europe qu’on veut unie?

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