Bouillaud’s Weblog – bloc-notes d’un politiste

Entrée de février 2008

Storytelling et “industrie de l’Holocauste”.

18 février 2008 · Laisser un commentaire

Comme je l’affirmais dans un post précédent, je ne crois pas beaucoup à l’omnipotence de la manipulation de l’opinion à travers la méthode du “storytelling”, mais probablement l’oukase présidentiel selon lequel chaque enfant de CM2 se verrait confier la mémoire d’un enfant français mort en déportation pendant la Seconde guerre mondiale en raison de sa persécution par les nazis et le régime de Vichy, en constitue un bel exemple : on agite les eaux pour les brouiller comme on dit en italien.

Les réactions ont cependant été globalement négatives à ce genre de proposition : les instituteurs ont rappelé qu’ils n’avaient pas attendu que l’on leur dise pour faire acte d’enseignement sur la Shoah, et que dans le fond que cela fait déjà partie des programmes; des parents et des psychiatres se sont inquiétés des effets sur les enfants; Simone Veil s’est déclarée choquée… Bref, l’objectif est atteint : on discute de cette décision sans importance pratique pour le sort général de la nation (qui en plus ne coute rien aux finances publiques). Il y a des pour, il y a des contre. Les blogs s’agitent. Une membre du staff présidentiel a pu donner hier une version aménagée de l’idée, pour relancer la discussion.

En même temps, cette déclaration présidentielle m’a rappelé que ces jours-ci le best seller de Jonathan Littell, les Bienveillantes, sort en édition de poche dans une mise en place excellente à en juger par les différentes librairies où je suis entré ces derniers jours. Ce livre et tout le battage dont il avait été l’objet ne font que renforcer pour moi la validité de la thèse d’un universitaire américain qui parle du développement d’une “industrie de l’Holocauste” à compter des années 1970, au sens où la culture américaine aurait été alors envahie par une définition nouvelle de la Shoah qui en a fait progressivement le crime des crimes. Nous observons le même phénomène de ce côté-ci de l’Atlantique. Plus les faits s’éloignent, plus les témoignages de survivants se font rares, plus des âmes bien intentionnées inventent quelque chose de plus grand que la chose elle-même (qui certes défie l’imagination), plus des gens font leur carrière professionnelle sur cette chose nouvelle.

Le plus terrible bien sûr est que, comme le montre le cas de J. Littell, cela fonctionne très bien commercialement. Il y a des dizaines de milliers de lecteurs pour gober la chose. Une majorité d’historiens ont eu beau s’offusquer de cet ouvrage, et démontrer que tout cela représentait un récit aussi peu crédible que possible, le public lui a suivi.

En fait, à l’occasion de la sortie de Sarkozy, beaucoup d’intellectuels critiques ont ressorti l’antienne d’une société de la compassion, du droit proliférant des victimes, de la concurrence éventuelle dans la victimisation qu’une telle mesure peut déclencher (en particulier Régis Debray au nom de l’universalisme républicain dont il se dit le défenseur). Ils ont sans doute raison, mais ils manquent un peu le point important : pourquoi toute cette phraséologie victimaire marche aussi bien? Pourquoi lit-on les Bienveillantes plutôt que Raoul Hillberg par exemple (La destruction des juifs d’Europe)?

La question dans le fond, c’est pourquoi cet écroulement dans le pathos, le sentimental, le tératologique (cf. personnage de Max Aue chez J. Littell). Cyniquement, on pourrait rappeler qu’un tel sentimentalisme mêlé de victimisation et d’athlètes du mal n’est pas nouveau à l’âge des masses (et peut-être même avant… Le christianisme n’est-il pas une religion de martyrs?). Après tout, les historiens de la Grande Guerre ont bien rappelé que la tenue des opinions publiques à l’Ouest a largement dépendu de la mise en exergue des massacres perpétrés par l’armée du Kaiser en Belgique et dans le Nord de la France occupés, pour ne rien dire des exactions du camp des Empires centraux dans les Balkans. Simplement, les intellectuels critiques de la victimisation, du devoir de mémoire à toutes les sauces, du compassionnel quotidien oublient qu’il s’agit d’un ingrédient de base de la politique vis-à-vis des masses. Se rappeler de ses victimes – ceux de la Commune pour ne citer qu’eux- fut ainsi un trait du mouvement ouvrier, comme d’ailleurs des fascismes – pour ses propres victimes tombés à son champ d’honneur.

Bref, il faut vivre avec cette facilité dont tout manipulateur potentiel des émotions des masses peut s’emparer pour ses buts propres. Ce n’est pas nouveau, simplement l’objet de la compassion se déplace. Il est ainsi évident pour moi que le “devoir de mémoire” sur la Shoah n’empêchera en rien à terme cet évènement historique d’être remplacé par un autre plus présent à nos mémoires (pour ceux qui seront là pour témoigner), plus horrible encore aux yeux des survivants. En effet, considérer la Shoah comme le pire moment de l’histoire des hommes comme on le fait aujourd’hui revient à nier que le pire demeure encore à venir, ne serait-ce que parce les moyens matériels d’un futur massacre ont encore augmenté depuis les années 1933-1945. Cette mémoire de la Shoah apparaît dans le fond rassurante : le pire est passé, on peut respirer, et en plus il n’y a pas grand chose à faire en pratique, le mal est déjà fait irrémédiablement.

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Neuilly 10 – Bruxelles 0

13 février 2008 · Laisser un commentaire

Ces jours derniers a eu lieu une illustration sans appel de la vacuité des médias en matière européenne…

Rappel de l’épisode : à Neuilly-sur-Seine, David Martinon, (futur) ci-devant porte-parole de L’Élysée, parachuté pour garder la Mairie à la droite républicaine, se fait exécuter publiquement par ses colistiers dont le propre fils du Président, 22 ans et cheveux au vent du plus bel effet. Cela fait quelques belles images pour les médias d’un jeune loup de la politique croqué à belles dents par d’autres loups plus ou moins jeunes qui lui arrachent les entrailles en direct. Ahhh la belle notion de “rassemblement”… quand on se sépare justement de quelqu’un… (voilà qui plaira à René Girard). Le jeune Sarkozy, qui ressemble bougrement à son père, et qui parle presque comme “lui” aux vieilles dames riches et conservatrices … “il faut avoir confiance en nous le 8 mars”, dit-il. Cette image restera, “a Star is born”. Nous avions un Roi à ses plaisirs, nous avons désormais un Dauphin qui s’exerce au dur métier de Roi!

Bon, tout cela est très amusant.

Le soir même, dimanche 10 février 2008, le Président de la République fait une intervention dans le plus pur style officiel de la Vème République sur le thème de l’Europe. Là pas une réaction des médias et de la presse, sinon pour dire qu’il n’y avait rien de neuf. Le Monde lui-même dans son édition daté de mardi 12 février traite l’information comme un entrefilet…. à côté d’un article qui résume les épisodes précédents de la saga de Neuilly. Idem dans les Progrès de Lyon et Libération de hier. Sur ce point, la PQR à la sauce lyonnaise et la “gazette des bobos” parisianiste disent la même chose, soit RIEN.

Soit, le Président n’aurait rien dit. Il a tout de même rappelé que le Traité de Lisbonne était bel et bien là et qu’il n’y aurait pas de référendum, et il a annoncé une présidence française de l’UE tumultueuse puisqu’il veut un retour de la volonté politique en Europe. Pour qui s’intéresse un peu à l’Europe, Nicolas Sarkozy n’a pas rien dit, il a réaffirmé une ligne européenne presque gaulliste en un sens. Le plus fort dans tout cela, c’est que, pour une fois, il attire l’attention sur la réalité des pouvoirs qui s’exercent sur notre vie quotidienne : l’Europe continuera, surtout avec le Traité de Lisbonne en vigueur, à régenter nos vies via l’ordre juridique qu’elle institue. Toutes les politiques publiques vitales sont ou vont devenir européennes, et, pour une fois, le Président de la République, en accord avec les faits, prend la peine de le dire, il cite des politiques qui vont s’européaniser (immigration et défense par exemple), mais personne ne l’écoute et ne le prend au sérieux. (Ce n’est pas complètement exact : Pascal Lamy, secrétaire général de l’OMC, mais surtout ancien Commissaire européen, deux jours plus tard sur France-Inter dans le “7-9″, lui souhaite bien du courage s’il veut faire modifier le statut de la BCE… en garantissant que cela ne peut aboutir dans la mesure où ce dernier est le fruit de 30 ans de discussion – à comprendre avec les Allemands – et qu’une unanimité des 27 est impossible sur ce point. Bref, il y avait de quoi discuter sur cette déclaration présidentielle! Par exemple, peut-on changer l’orientation de fond des politiques européennes? Qu’est-ce que le leadership d’un pays en Europe aujourd’hui? N’y a-t-il pas une contradiction à faire l’éloge de la fenêtre d’opportunité pour agir que représente cette Présidence française de l’UE et à avoir ratifié un Traité qui supprime une telle possibilité pour tout pays à compter du 1er janvier 2009 en principe puisqu’on quittera alors le système de la Présidence tournante? Ou alors en fait ne le quitte-t-on pas, le Président élu du Conseil de l’Union n’étant là pour rien?)

Certes, ce n’était pas le jour, mais cette non prise au sérieux d’un discours sérieux pourtant traduit bien l’incapacité formidable des médias français à s’intéresser à l’Europe. C’est sûr que cela ne vaut pas Dallas-sur-Seine ou Fantasia-chez-les-Riches, mais tout de même!

Autre point plus mineur à mes yeux celui-là : tout un courant d’analyse s’est développé depuis l’année dernière autour de la notion de “storytelling”, méthode qui consisterait pour contrôler les médias à leur donner chaque jour une histoire à raconter. Tony Blair et Bill Clinton auraient duré grâce à cette stratégie consistant à saturer les capacités d’analyse – déjà limitées – des journalistes en leur servant des narrations et des interrogations sur un plateau. N. Sarkozy l’emploierait en France.

Je suis moyennement persuadé par cette idée, et l’épisode de Neuilly ne me parait guère une façon de nourrir la bête journalistique qui profitât au Président. Bien au contraire, une dynamique propre des médias commerciaux s’est mise en place qui veut du “people”. Que le propre fils du Président ait été mêlé directement aux affaires de Neuilly a attiré encore plus l’attention.

En fait, j’ai bien peur que l’attrait purement commercial du “people” pour une presse qui perd par ailleurs des lecteurs, y compris la presse magazine, ne l’emporte sur toute autre considération. La France était une exception de ce point de vue, et l’on devait se contenter de la famille monégasque, bien assagie ces temps-ci. Le retour à la normale risque d’être rude. La plainte déposée par la Présidence contre un journaliste du Nouvel Obs on line pour faux et usage de faux n’a fait que démultiplier l’écho d’un prétendu SMS. Pourquoi ne pas avoir traité cela par le mépris? Le Nouvel Obs fait du “people”, du sous-caniveau, après avoir humilié il y a peu post mortem Simone de Beauvoir, mais pourquoi ne pas s’en moquer? Ou simplement à la prochaine conférence de presse de L’Élysée ne plus répondre à un journal de pur divertissement?

Bref, le “storytelling”, c’est croire que tout est rationnel en politique… Ce n’est pas toujours le cas.

Catégories : Europe
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Moscovici ment (un peu), Moscovici est… européen!

4 février 2008 · 3 commentaires

Désolé pour ce titre qui évoque une rengaine de la dernière guerre, mais, face à tant d’impudeur dans le mensonge politique, j’ai du mal à ne pas faire du mauvais humour. Ce matin sur France-Inter, dans le “7-9″, l’ancien Ministre socialiste tenait un discours destiné à expliquer pourquoi la majorité de son parti ne s’opposerait pas en pratique à l’adoption du nouveau Traité de Lisbonne par voie parlementaire. Il renvoya entièrement la faute de l’absence de consultation populaire sur le Président de la République, tout en signalant que peut-être quelque chose aurait été possible en rassemblant tous les parlementaires socialistes mais que cela aurait été très difficile.

Tous les auditeurs sélectionnés par la rédaction de France-Inter étaient hostiles à l’utilisation de la voie parlementaire pour resservir le même plat aux Français (et apparemment Caroline Cartier était du même avis vu le caractère de son montage sonore de ce jour, rappelant opportunément l’ambiance d’alors et les déclarations des uns et des autres).

J’ai surtout été énervé par trois arguments de Moscovici :

- le Traité de Lisbonne ne porte pas sur la “troisième partie” du Traité constitutionnel, c’est-à-dire sur ce qui avait particulièrement dénoncé par la “gauche du non” en 2005; Moscovici précise quelques minutes plus tard que ce contenu de la “troisième partie” reste dans les traités en vigueur, mais que cela n’est pas “constitutionnalisé”, “gravé dans le marbre”. Cette dernière précision évite le mensonge évident de la première affirmation prise seule, mais correspond désormais à un subtil mensonge (ou une incompétence crasse, moins probable toutefois). En effet, toute personne étudiant l’ordre juridique européen sait qu’il existe dans l’Union européenne un ordre constitutionnel : les textes européens l’emportent sur les lois nationales même postérieures, et surtout la Cour de justice des communautés européennes est la gardienne de cette situation de supériorité du droit européen. Plus encore, elle dispose du monopole d’interprétation en dernière instance des règles européennes, et bien des auteurs ont montré son rôle majeur dans les avancées de l’ordre européen. Du strict point de vue juridique, l’Union européenne possède donc une constitution, un ensemble de textes (les Traités et Protocoles attenant) et leur interprétation faisant autorité qui dominent le reste de notre droit. En fait, en 2005, il s’est simplement passé que la “gauche du non” a découvert un fait déjà bien établi et l’a refusé, s’apercevant à juste titre que ces textes et leur interprétation lui ôtaient toute perspective politique. Moscovici essaye de cacher ce fait majeur, en se référant à une “gravure dans le marbre”…. Comme si nous ne vivions pas dans un monde (social et économique) où le droit (contraint par les règles européennes) l’emporte en pratique sur les symboles.

- l’Europe ne fonctionne pas aujourd’hui, il faut changer les institutions pour améliorer la machine, et il ne s’agit que de cela : malheureusement pour cet argument, il se trouve qu’un groupe de chercheurs basé à Science-Po Paris a montré que cela ne fonctionne pas plus mal qu’avant l’élargissement de 2004. Paradoxalement, la non entrée en vigueur de la Constitution en 2006 a prouvé que le Traité de Nice laissait l’Europe fonctionner normalement; j’ai même l’impression que José Manuel Barroso prétend rester Président de la Commission pour un deuxième mandat, tant sa manière de régenter cette dernière donne plutôt satisfaction (ce qui n’était pas arrivé depuis longtemps). En fait, tous les problèmes irrésolus de l’Union tiennent à des oppositions politiques que les institutions ne peuvent pas dénouer : pour prendre un exemple, ce n’est pas l’existence d’un Ministère des Affaires étrangères de l’Union qui fera qu’il n’y aura plus de divergences sur l’avenir du Kosovo. Idem pour la question du “gouvernement économique de l’Union”… Comme chacun sait, l’Union européenne progresse essentiellement par consensus, même dans les domaines de compétence où l’application de la loi de la majorité est prévue, et je ne crois pas que les institutions du Traité de Lisbonne fassent faire un progrès décisif en ce sens. (Quand à l’hypothèse selon laquelle les nouvelles institutions seraient plus orientées par les décisions d’une majorité contre une minorité, elle me parait carrément inquiétante pour l’avenir de l’Union.)

- ce n’est pas un “traité de contenu”, ce troisième argument invalide largement le précèdent. Dans l’Union européenne, tout est lié : séparer les fonctionnements institutionnels des contenus des politiques publiques menées est artificiel, voire artificieux. Si l’on prétend améliorer les institutions, c’est bien pour faire mieux fonctionner les politiques publiques déjà “gravées dans le marbre” dans les traités précédents…. ou dans les décisions précédentes, par exemple la “Stratégie de Lisbonne”.

Je cite enfin le quatrième argument de l’avenir radieux d’une Europe sociale à venir…. Là Moscovici nous fait la tirade habituelle, mais, sauf à être aveugle et sourd, il est difficile d’ignorer que le socialisme (ou plutôt la social-démocratie) est structurellement minoritaire dans l’Europe des 27, qui inclut des ex-pays de l’Est où, soit la gauche modérée n’existe presque pas ou plus électoralement (cf. Pologne), soit elle a mené ou mène des politiques d’ajustement néo-libéral (cf. Hongrie actuelle).

Je ne peux saluer qu’une chose dans l’intervention de Moscovici : son aplomb. Il est vrai que du point du vue de la majorité du PS, il est impossible de se fâcher avec les autres partis du Parti socialiste européen, et que, par ailleurs, les bonnes perspectives électorales pour les municipales et les cantonales à venir où la question européenne ne peut jouer un rôle a priori incitent à ne pas s’inquiéter outre mesure des réticences populaires ou de la “gauche du non”, qui finira bien par voter pour un maire de gauche.

Pour ma part, je pense que cette façon d’adopter le Traité de Lisbonne laissera des traces en créant une justification forte à une délégitimation du régime politique en vigueur pour qui voudra s’en saisir. Pour la première fois depuis longtemps, une partie des Français pourra considérer le régime comme illégitime.

Catégories : Europe
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Attali quod demostrandum est.

1 février 2008 · 2 commentaires

Hier matin, jeudi 31 janvier 2008, Caroline Cartier faisait dans son “quartier libre” sur France-Inter une magnifique et terrible démonstration. Elle a retrouvé une déclaration d’un certain Jacques Attali, ci-devant “intellectuel de gauche” datant de 1977, le même homme ayant dirigé cette année 2008 un rapport visant à “libérer la croissance française”. Elle donne cette déclaration sans commentaire. En résumé, on ne peut guère imaginer discours plus gauchisant et plus suffisant… sur une thématique mélangeant les poncifs de l’époque ; on a là un beau mélange d’influences de l’Ecole de Francfort avec l’insistance de l’Attali d’alors sur le capitalisme comme aliénation et violence et de celles du socialisme à la Léon Blum avec son éloge de l’entrisme dans le pouvoir d’Etat pour le subvertir de l’intérieur. Cela correspond parfaitement à la ligne du PS d’alors qui, en un sens, occupe un espace plus à gauche que celui du parti encore dominant à gauche, le PCF.

Entendu aujourd’hui, trente et une longues années plus tard, ce texte, son ton, sa componction, devrait disqualifier définitivement son auteur. On aurait dû apprendre aujourd’hui son exil ou son suicide, tout honneur perdu. Mais Jacques Attali est l’illustration parfaite de la “trahison des clercs” que désormais plus rien ne vient sanctionner, surtout pas la moindre conscience intérieure d’un respect de soi-même en tant que “clerc”. Je souhaite donc bien du courage à l’historien du futur qui voudrait discerner la moindre continuité dans cette pensée – en dehors de l’évidence que ce petit Marquis des belles Affaires qui se croit Voltaire (pour l’indépendance d’esprit) et Mac Namara (pour le machiavélisme au service de l’État) à la fois n’a jamais eu d’autre but dans sa vie que parvenir…. avec les idées des autres. Que ces autres s’appellent Adorno, Blum, Deleuze… ou Hayek, Milton Friedman, ou Anthony Giddens, peu lui importe. (Il fut d’ailleurs accusé de plagiat il y a quelques années pour l’un de ses livres.) Comme on le dit en italien, c’est un homme “bon pour toutes les saisons”. Fasciste un jour, communiste le lendemain, démocrate le surlendemain. Il n’est pas le seul bien sûr, et il est facile de l’inscrire dans le vaste univers des personnes étant passés des louanges de la construction du socialisme à celles de la construction du capitalisme, en particulier dans tout l’Est de l’Europe.

Il est aussi amusant de voir un Jean-Marie Colombani, ci-devant directeur du Monde, sourd ou inattentif apparemment, le défendre le lendemain dans sa chronique de France-Inter, illustrant parfaitement les connivences possibles entre eux. Simplement, Colombani nie que le rapport Attali soit entièrement “libéral”… Certes, il est “social-libéral”, n’a-t-il pas été apprécié par Ségolène Royal (puis je-ajouter)? Dans le journal le Monde, un journaliste (malfaisant) remarquait lui que le fait que Jacques Attali ait nié que son rapport ait été “libéral” n’était guère stratégique, puisqu’il l’est. Ce rapport semble bien un utile résumé de tout ce qui peut être pensé par un libéral aujourd’hui, en ce sens il est extrêmement réussi, et il peut être fort utile à une pensée critique puisqu’il révèle les buts et fantasmes du libéralisme. (Fantasmes aussi, puisque le gouvernement lui-même a dû faire remarquer que certaines mesures préconisées étaient déjà réalité…)

Pour finir la vraie question, que pose Jacques Attali, c’est comment un corps social supporte un tel puits de vilénie, de retournement de veste au nom même de l’intelligence, car le seul idiot c’est celui qui ne change pas. Comment tolère-t-on cela? Une des raisons, c’est que le monde universitaire est désormais fort séparé du monde intellectuel comme le remarquait récemment Gérard Noiriel. Ce que raconte Jacques Attali ne vaut que dans l’espace politique du “conseiller du Prince” et des médias de masse ; pour le reste, personne ne le cite, ni ne le prend au sérieux, sinon comme phénomène de foire. Une autre raison, c’est sans doute l’absence de mémoire des médias – le coup de Caroline Cartier est exactement l’inverse de l’habituel. Jacques Attali est là, il parle, il “cause dans le poste”, mais personne ne se souvient de l’étape précédente, et personne qui “cause dans le poste” n’est capable de lui faire remarquer qu’il est comme la girouette qui indique le vent. Comment une autre girouette pourrait-elle lui faire cette remarque?

Dernière remarque : Jacques Attali est aussi l’auteur d’une histoire des siècles à venir. Sa prophétie est marquée par la crainte d’une déshumanisation, de la fin de l’Humanité telle que nous la connaissons; personne n’aurait envie de vivre ce futur qu’il nous prédit, et je me souviens que lui-même faisait preuve dans la présentation de son propre ouvrage de l’enthousiasme d’un Cassandre. Le même homme propose pourtant de “relancer le croissance”, et de se passer du “principe de précaution”. A priori, on pourrait supposer que cette relance de la croissance est une promesse de bonheur pour les Français. En tout cas, c’est ainsi que le produit est vendu : plus (+) de richesses, plus (-) de chômage, plus (-) de privilèges indus, plus (+) de connaissances pour tous, l’égalité enfin dans la compétition pour le bien-être. La réalisation du … communisme en somme. En même temps, je me demande si Jacques Attali dans la contradiction entre son livre sur l’avenir (sombre) et son rapport sur la croissance (radieuse) ne nous livre pas sans le vouloir un motif caché du libéralisme : une pulsion sadique vis-à-vis des simples mortels. En somme, ne nous dit-il pas : si vous ne voulez pas être compétitifs, innovateurs et mobiles, Français, on vous y forcera, si vous ne voulez pas consacrer toute votre énergie mentale à devenir créatifs et productifs, on vous y forcera? “Encore un effort…” Et le résultat de tous ces efforts, ce sera un monde inhumain, invivable, un monde à la Agamben.

Ou alors plutôt que de sadisme, ne faudrait-il pas parler de lutte des classes? de “révolte des élites” comme disait Christopher Lash? Les chauffeurs de taxi ne semblent guère apprécier que l’on veuille prolétariser encore leur métier, et leur appliquer la loi de l’offre et de la demande sans autre forme de procès. Pour les auteurs du rapport, les taxis doivent être nombreux au nom des besoins des consommateurs et au nom d’opportunités offertes à des chômeurs peu qualifiés, mais ils ne se posent pas la question de la juste rémunération de ce métier pénible en donnant pour exemple des pays où, certes l’on trouve parait-il facilement un taxi, mais où il s’agit d’un métier “lumpen-prolétarisé”. On pourrait multiplier les exemples dans le rapport : seule la satisfaction des besoins du consommateur (friqué et radin à la fois…) compte, le producteur comme simple exécutant n’a qu’à se réjouir de travailler, c’est déjà ça… Le moins que l’on puisse dire, c’est que les auteurs de ce rapport ont une faible capacité à se mettre à la place des autres, à adopter un point de vue “kantien”.

Catégories : Philosophie politique/Théorie politique
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