Bouillaud’s Weblog – bloc-notes d’un politiste

Entrée de juillet 2008

Business as usual : “S. Berlusconi vs. les juges”, épisode 5439.

23 juillet 2008 · Laisser un commentaire

Suivre la politique italienne au jour le jour depuis quinze ans a fini par me rendre morose sur ce pays : un même scénario se répète à l’infini depuis 1994, “Silvio Berlusconi s’oppose à la magistrature italienne”. Au moment où l’on croyait le conflit enfin apaisé avec le triomphe de la coalition des droites aux récentes élections, triomphe qui aurait dû inciter S. Berlusconi à traiter les affaires judiciaires le concernant par le mépris (et la prescription qui finira bien par arranger tout…), il repart de plus belle à l’attaque de la magistrature (en se disant of course attaquée par elle!). C’est pour le moins lassant. Cette fois-ci, S. Berlusconi a fait voter une loi dite “lodo Alfano”, qui garantit une immunité pénale (et pas civile) temporaire aux cinq plus hautes charges de l’Etat italien pendant la durée de leur mandat. Une loi à peu prés similaire (le “lodo Schifani”) avait été votée sous la précédente législature de centre-droit et rejetée par la Cour constitutionnelle italienne sous des motifs pris en compte cette fois qui ne devraient donc pas empêcher l’entrée en vigueur du “lodo Alfano”. Le quatrième gouvernement Berlusconi a aussi décidé de restreindre trés fortement les possibilités pour la magistrature de mettre sur écoutes les suspects lors d’enquêtes, et de punir trés durement quiconque révélerait ou diffuserait de telles écoutes. Il est vrai que certaines écoutes effectuées au détriment de S. Berlusconi auraient à ce qu’on croit comprendre un contenu peu reluisant – y compris sur certains aspects de sa vie privée. Il a par contre échoué à faire voter par le Parlement une norme dite “blocca processi” (stoppe-procès) dont l’absurdité patente ne dévoilait que trop l’aspect d’intérêt personnel qu’elle recelait.

Toute cette activité pour défendre le chef du gouvernement du “risque judiciaire” a déclenché la remobilisation de tous les groupes antiberlusconiens, qui ont organisé le 8 juillet un “No Cav Day” (littéralement “Jour du Pas de Chevalier du Travail”). Ce terme construit sur le modèle du “D-Day” a donné lieu à des tas de déclinaisons politiques en Italie (le “No Tax Day”, le “Family Day”, etc.) pour nommer une manifestation de protestation organisée par la droite. Les anti-berslusconiens par le titre choisi pour leur propre manifestation se moquent ainsi d’une routine de la droite.

Une manifestation auquel se résumait ce “No Cav Day” en pratique a donc eu lieu Piazza Navona à Rome, manifestation qui, semble-t-il, a eu quelque succès populaire. Le petit parti “Italie des Valeurs”, dont le leader est l’ex-juge anti-corruption Antonio Di Pietro, a largement contribué à l’organiser et les critiques habituels de S. Berlusconi (S. Guzzanti, B. Grillo, M. Travaglio, A. Camilleri, etc.) y ont participé , mais pas un seul représentant de la classe dirigeante du Parti démocratique (PD). Cette dernière a d’ailleurs fini elle aussi accusée – y compris G. Napoletano le Président de la République – par certains orateurs pour son attentisme face aux décisions berlusconiennes.

Face à cette situation, S. Berlusconi en a rajouté encore en affirmant qu’une profonde réforme de la justice était plus que jamais nécessaire, et qu’elle devait se faire le plus tôt possible, à savoir cet automne.

A en croire les sondages, ce conflit ne passionne pas les Italiens, et moi non plus. En effet, les divers épisodes de “criminalité en col blanc” dont se serait rendu coupable S. Berlusconi à en croire ses accusateurs ne changent rien au fait proprement politique que, malgré ces accusations (ou à cause d’elles?), il vient de gagner pour la troisième fois des élections politiques “à la loyale”. J’ajoute qu’en Sicile, où le centre-gauche a largement dénoncé depuis 1989 au moins les abus du centre-droit sur un style largement identique aux accusations portées contre S. Berlusconi, les élections régionales, provinciales et communales de cette année ont vu le triomphe du centre-droit. A Catane, le candidat du centre-gauche est même arrivé troisième derrrière celui de “la Destra” (de la droite néo-fasciste)… L’électeur ne semble donc guère apprécier ces dénonciations de la moralité de l’adversaire qui manquent d’un projet clair pour la suite. Le PD semble bien comprendre le piège en évitant de trop s’investir dans l’anti-berlusconisme moralisateur, mais n’a pour l’heure aucun discours crédible à opposer à S. Berlusconi sur le reste des politiques publiques.

Je dois donc me faire une raison : le conflit entre S. Berlusconi et la magistrature demeurera un élément central de la vie politique italienne jusqu’à la disparition politique de ce dernier, ou peut-être jusqu’au moment où l’opposition découvrira un meilleur angle d’attaque plus en phase avec les préoccupations de l’électorat.

Catégories : Italie
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21 juillet 2008, un autre “21″ qui ne porte pas chance au PS.

22 juillet 2008 · Laisser un commentaire

Et voilà c’est fait : dans le silence relatif des médias jusqu’à ce jour, la Constitution a été réformée une nouvelle fois. Nos collègues constitutionnalistes n’ont plus qu’à se précipiter pour réviser leurs cours et manuels pour la rentrée de septembre et pour écrire leurs commentaires dans leurs revues spécialisées. Il se confirme  que la Constitution n’est plus ce texte intangible ou presque qu’il était censé être selon la doctrine qu’on enseigne (peut-être) encore aux étudiants.

Pour ma part, je ne me sens pas d’entrer dans le détail des mesures adoptées; d’aprés ce que j’ai pu en lire, toutes ces réformes ne changeront pas la nature du régime et ses grands équilibres. Ni la monarchie (ce qui est interdit), ni la dignité impériale dans le cadre républicain (ce qui est permis puisque ce n’est pas explicitement exclu par la Constitution) n’ont été rétablies. Plus sérieusement, le retour à un régime d’assemblée semble pour le moins lointain, et nous restons loin d’une “nord-américanisation” des Chambres.

L’adoption de cette réforme fait pourtant une victime majeure : le PS. Après quelques tergiversations, la direction de ce dernier avait décidé de s’opposer frontalement à ce texte. Il est vrai que, du point de vue des rapports de force, le PS n’avait rien obtenu en échange de son approbation éventuelle, en particulier pas de réforme du mode de scrutin du Sénat qui le désavantage outrageusement, ni de rééquilibrage des temps de parole dans les médias audiovisuels. La direction du PS a donc décidé de voter contre, et elle a réussi à ramener dans sa ligne un groupe de dissidents prêt à approuver au départ le texte. L’idée était clairement d’infliger une défaite au Président, en jouant sur le fait que, vu le seuil de majorité exigé dans ce cas (3/5 des voix du Congrès) et vu les dissidences attendues dans la majorité présidentielle, un refus était probable.

Or ce calcul a lamentablement échoué : le premier parti d’opposition en nombre d’élus s’est avéré incapable de rassembler autour de lui une minorité de blocage (soit dans ce cas 2/5 des voix du Congrès) d’une réforme constitutionelle d’importance. Le PS se retrouve dans la même situation que la SFIO dans les années 1960 face à la “République gaullienne” : pour le moins marginalisé, le mot commence à être faible. N. Sarkozy a poussé son avantage en se présentant comme le camp de la “réforme”, de la “modernité”, contre celui du “conservatisme”, continuant à brouiller complètement la perception historique des camps de l’”ordre” et du “mouvement”, se montrant ainsi d’ailleurs un brillant gaulliste par sa pratique politique.

Les médias insistent beaucoup ce matin, sur le cas de Jack Lang, membre de la “Commission Balladur” qui avait préparé la réforme et qui s’est voulu fidèle à son propre travail. J’insisterais pour ma part plutôt sur le cas du PRG (Parti radical de gauche). Cet allié du PS depuis les années 1970 a fait défection – pour des raisons avouables (une réforme bonne à tout prendre pour des parlementaires condamnés à rester dans ce rôle) et inavouables selon certains (cas de B. Tapie ou de leur ancien leader). Quoiqu’il en soit, cette défection signifie que le système des alliances du PS établi jadis est en voie de délitement. Le PS n’a pas pu faire usage de menaces de sanctions crédibles pour ramener le PRG sur sa ligne.

Hier soir, la réaction de François Hollande était d’insister sur la courte majorité qui a présidé à l’adoption de cette réforme, en ironisant même sur une “petite réforme”. On avait en direct une magnifique démonstration d’un des problèmes majeurs du PS : la faible clairvoyance de sa direction. Quant on se fait humilier ainsi, on ne va pas ironiser à la télévision : on envoie un courageux (qui?) défendre vraiment les raisons du non (ce qui est certes difficile) pour masquer le caractère tactique du choix, soit on se tait et on démissionne. Il est vrai que cette seconde option est difficile à appliquer, puisqu’en attendant le Congrès de Reims, F. Hollande est une sorte de régent qui s’est succédé à lui-même. Il n’a du coup même pas eu la force de menacer vraiment J. Lang de sanctions : si l’enjeu était vraiment d’importance, le moins qu’il y avait à faire était de déclarer qu’on demanderait l’exclusion de J. Lang du PS.

Ce 21 juillet 2008 m’apparaît donc comme un nouveau “21″ maudit pour le PS.

Au delà du cas du PS et de sa direction actuelle, on peut être saisi d’une inquiétude de fond pour la démocratie française: si le premier parti d’opposition s’avère incapable de choisir de meilleures tactiques et stratégies, cela garantit la non-alternance pour longtemps.

J’ajouterais que, pour tout arranger, la majorité va pouvoir réformer la carte électorale à sa guise, et ajouter des députés élus par les Français de l’étranger pour pimenter la sauce. Il est vrai que ce sont là des détails sans grande importance, puisqu’avec le quinquennet et l’inversion du calendrier électoral, seule l’élection présidentielle compte, et qu’à ce jour, le PS ne dispose d’aucun “présidentiable” compétitif.

Catégories : Sociologie politique
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Et voilà c’est dit: “il faut revoter, messieurs les Irlandais”.

17 juillet 2008 · Laisser un commentaire

D’après une information parue dans la presse française et irlandaise, N. Sarkozy aurait déclaré aux députés de l’UMP qu’il recevait à l’Elysée qu’il faudrait de toute façon que les Irlandais revotent sur le Traité de Lisbonne. Ce n’est pas vraiment un scoop que cela constitue pour l’heure la seule ligne de conduite des élites gouvernementales européennes (voir mes posts précédents sur le sujet). Il est déjà question d’une sorte de package offert aux Irlandais pour que les politiciens irlandais puissent soutenir publiquement la nécessité de ce nouveau vote, peut-être une contre-réforme sur le nombre de Commissaires qui resterait fixé à un par Etat membre… (information qui, si elle se confirmait, voudrait dire qu’on détricote encore un peu plus le compromis constitutionnel de 2004 sur un point présenté jusqu’ici comme essentiel pour assurer une plus grande efficacité de la Commission et donc de l’Union européenne).

Plus intéressant me semble être le fait que des élus UMP aux noms non précisés aient décidé de donner ce “propos de table” du Président en pâture à la presse. Cela ne peut que lui compliquer la tâche, puisque tout le monde sait effectivement qu’il faut que les Irlandais revotent, mais aussi qu’il ne faut surtout pas le dire tout de suite à la demande expresse du gouvernement irlandais qui compte fondamentalement sur la faible mémoire politique du citoyen ordinaire pour faire passer le nouveau vote. Il est vrai que, dans ce jeu de faux-semblants, on peut se perdre, mais une chose reste claire : “Lisbonne doit entrer en vigueur” aussi sûrement que Carthage devait être détruite. Le Président polonais, aprés sa déclaration où il affirmait, ne pas vouloir signer le Traité à ce stade, a garanti sa signature si tout le monde ratifiait. Quant à la Cour constitutionnelle tchéque…. pourquoi perdre son temps à même la mentionner?

Je note aussi en passant que, n’en déplaise à Jean Quatremer qui n’était pas loin d’attribuer sur son blog une part de la responsabilité du non irlandais de cette année à José Manuel Barroso, les dirigeants européens de centre-droit semblent s’orienter vers une proposition de reconduction de ce dernier à son poste de Président de la Commission. Il semble que N. Sarkozy soit pour cette idée (en dépit même des mauvaises relations que la presse a prêté au couple Sarkozy-Barroso) et que S. Berlusconi aille dans le même sens (même remarque pour le couple Barroso-Berlusconi, ou plutôt Commission européenne-Berlusconi). Il s’agirait là d’un développement des plus significatifs, J. M. Barroso deviendrait donc le candidat du PPE à sa propre succession selon un scénario proche de celui prévu par S. Hix. L’intérêt d’une telle candidature serait évidemment qu’il serait de fait “le sortant”, et que les (jusqu’ici) rares électeurs un peu attentifs à la dimension européenne de l’élection européenne seraient donc invités à juger les politiques publiques menées par la Commission européenne depuis 2004 – même si de fait la Commission comprend une minorité de socialistes et sociaux-démocrates. Ce scénario inédit depuis 1979 serait une grande chance pour les opposants à la ligne actuelle de la Commission, de droite comme de gauche; une focalisation anti-Barroso pourrait s’effectuer, puisqu’il serait possible aux opposants de lui attribuer toutes les faiblesses de l’Europe (trop libérale ou trop socialiste, trop centralisatrice ou pas assez fédéraliste), le tout dans un contexte probable de récession économique générale en Europe. Une telle situation donnerait du sens à la campagne des Européennes de l’année prochaine et serait en particulier une chance pour les socialistes français.

Catégories : Europe
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Retour sur le référendum irlandais: l’intérêt national joue et gagne.

4 juillet 2008 · 2 commentaires

La Commission européenne met à disposition sur son site les résultats de son sondage post-électoral effectué lors du récent référendum (cf. EB Flash 245 Sondage post-référendum en Irlande : résultats prélimaires, uniquement version en anglais à ce jour).

Ces données ont été le plus souvent utilisées pour expliquer la victoire du “non”. Il en ressort clairement que la campagne du “oui” n’a pas été perçue comme des plus claires par les électeurs. Il en ressort aussi l’opposition sociale entre les “gagnants” et les “perdants” de la société irlandaise; comme en France en 2005, le vote dans un tel référendum semble découper la société entre ceux qui croient à leur avenir et ceux qui n’y croient pas ou plus. Il est ainsi frappant que les jeunes Irlandais, quand ils ont voté, votent majoritairement non.

Tout cela n’est désormais pas très original, mais ce qui est plus étonnant à mon sens, ce sont les raisons allégués par les partisans de chaque camp pour justifier de leur vote. Première raison de vote “oui”: “It was in the best interest for Ireland” (32%), seconde raison : “Ireland gets a lot of benefits from the EU” (19%). Pour trouver une raison “européenne” de voter oui au Traité de Lisbonne, il faut aller en fond de classement avec des réponses qui représentent chacune entre 1% et 5% des explications données.

Du côté du non, la situation est en fait presque symétrique : la première raison alléguée, c’est la méconnaissance du Traité (à 22%), mais ensuite se trouvent toute une série de raisons qui défendent les intérêts irlandais (entre 12% et 1%) et quelques raisons proprement européennes (entre 5% et 1%).

Les Irlandais qu’ils soient pour le “oui” ou pour le “non” déclarent donc majoritairement avoir voté en raison de leur perception de l’orientation de ce Traité vis-à-vis des intérêts irlandais; comme par un heureux hasard, ce jugement semble bien réflèter la position statutaire de chaque personne dans la société irlandaise. Comme le montre aussi le sondage, l’appartenance proprement dite du pays à l’Union européenne n’est nullement en cause.

Il me semble du coup que ce vote ne dit rien d’autre que la prééminence chez les électeurs d’une vision intéressée du monde social – qui ose se dire publiquement – où la nation reste le lieu privilégié de l’expression des intérêts; les Irlandais ne sont donc pas pro-ou anti-Européens comme les commentaires journalistiques auraient tendance à le dire, ils sont majoritairement dans les deux camps pour leurs seuls intérêts et ne voient que l’échelle nationale pour défendre ces derniers. Par exemple, les partisans du “oui” croient que le Traité de Lisbonne permettra à l’Irlande de continuer à compter en Europe, ceux du non craignent pour le statut dans l’UE des petites nations dont celui de l’Irlande. Les électeurs du “oui” en fait ne démontrent dans leurs réponses aucun “idéalisme” européen : ils ont voté “oui” comme on voterait un réglement de copropriété qui vous paraît au total favorable.

On peut juger cet égoïsme national comme légitime, mais ces données jettent un jour cru sur les difficultés à cheminer vers une “communautarisation des esprits” et sur la quasi-absence dans les esprits d’un “intérêt général européen” tel qu’il devait être promu par la construction européenne selon ses premiers zélateurs. Seule une minorité des électeurs déclare avoir voté en fonction d’une telle perception (place de l’Europe dans la globalisation par exemple, qui est d’ailleurs la grande raison de défendre ce Traité pour les Eurodéputés qui le soutiennent).

Catégories : Europe
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