Bouillaud’s Weblog – bloc-notes d’un politiste

Entrée de août 2008

Bruno Latour, “guest star” de la RFSP?

30 août 2008 · 7 commentaires

Bruno Latour, depuis peu Directeur scientifique à Sciences Po Paris, publie dans la RFSP d’août 2008 un article dans la rubrique “Controverse”, intitulé “Pour un dialogue entre science politique et sciences studies” (RFSP, vol. 58, n°4, p. 657-678). Le texte est présenté par Jean-Luc Parodi dans un encadré comme devant être suivi d’un article de Pierre Favre, qui devrait en quelque sorte nourrir la controverse. Je regrette  d’ailleurs que les deux textes n’aient pas été publié dans le même numéro, avec éventuellement la réponse de B. Latour au commentaire de Pierre Favre.

Curieux, je me suis cependant précipité pour lire cet article annonçant une thèse forte puisque demandant réponse. j’ai été pour le moins décu. Bruno Latour se livre dans ce texte à une gentille présentation de la façon de penser des sciences studies en distinguant six sens du terme de “politique” et quatre sens du mot “scientifique”. Il rappelle qu’en fait une distinction radicale entre “la science” et “la politique” (telle qu’on la trouve chez Max Weber dans Le Savant et le Politique) est à la fois inexacte et datée, et s’applique dans peu de situations même si elle reste un “lieu commun” de certains acteurs ou observateurs. La présentation peut être parfaitement utile pour des étudiants de premier cycle qui, grâce à Bruno Latour, feront ainsi le tour des quelques acquis les plus fondamentaux des science studies. Je ne crois pas cependant en fait qu’en dehors du vocabulaire (le terme d’”associations” pour désigner des représentations qu’un groupe social croit fondé en raison entre des élements de la réalité), on se trouve ici très loin d’un schéma systémique à la David Easton (que connaissent bien tous les politistes). Il me semble me rappeler que grosso modo David Easton décrit exactement le même processus qui mélange perception de ce qu’est la réalité et de ce qu’y peut (ou pas) le système politique – certes dans un autre vocabulaire. La seconde partie sur les termes de “science” est une présentation là encore accessible aux étudiants de premier cycle de la vision de la “science” par les science studies (à quelques phrases prés qui m’ont échappé). En somme les éléments constitutifs du texte sont, disons-le franchement, informatifs (même si je doute que l’un ou l’autre de nos collègues y apprenne quoi que ce soit qu’il ne sache déjà), mais alors où est le sel de l’argument?

D’après le résumé du texte, ce dernier plaide finalement pour une identification des domaines de la science et de la politique. Nous serions, si j’ai bien compris, dans le même espace de sens, qui ,dans le fond ,serait emmené par les mêmes processus. En lisant le texte, je me disais que le même raisonnement pouvait sans doute être fait avec la religion, la métaphysique, la littérature, le droit, la musigue, l’art… La séparation entre les différents domaines de la pensée et de l’appréhension du monde dépendent toujours du sens précis des mots qu’on utilise, il existe toujours des interrelations entre les domaines. Percevoir ces liaisons cachées derrière les simplications du langage figé en sphères de vie séparées paraît sans doute un gain intellectuel, mais en faire un article censé faire “controverse” me paraît inutile. Bruno Latour invente une cécité des politistes (et si j’ai bien compris de certains de ses collègues des science studies) qui n’existe sans doute pas.

En fait, le plus dommage dans ce texte m’est apparu le fait qu’il ne m’apprenait rien de nouveau sur la réalité; je comprends fort bien que Bruno Latour, en tant que Directeur scientifique d’un institut longtemps dominé par les politistes, ait besoin d’affirmer son “autorité” en rappellant si j’ose dire “d’où il parle” dans la RFSP, mais il aurait pu le faire en affirmant quelque chose de plus que ce que nous savions déjà.

A ce propos, sans vouloir faire mon “schmidtien” un peu borné, j’ai bien peur que ce genre d’approche, qui va être perçue par certains étudiants “comme tout est dans tout et inversement” ,ne fasse négliger l’existence d’un point dur de la politique : l’opposition ami/ennemi ou le rôle de la hiérarchie dans toute société complexe (n’en déplaise à Pierre Clastres) qui concerne tous les êtres humains dans un espace donné.  Mais je comprends que ceci résulte de “ma” définition (implicite) de la politique (reprise de la tradition) et que c’est définitivement “passé” pour un Bruno Latour.

Au total, j’ai donc perdu mon temps à lire Bruno Latour dans la RFSP – et aussi à écrire ce post, mais “comme dirait un parent de victime”, “je ne fais pas ça pour moi, mais pour que cela n’arrive pas à d’autres”.

Catégories : Note de lecture · Vie de la discipline
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Crise géorgienne : quels enjeux théoriques?

29 août 2008 · 2 commentaires

Il pourra paraître bizarre de voir une crise internationale en cours à travers ses enjeux théoriques. Pourtant, si la théorie prétend décrire adéquatement le monde, il faut bien qu’elle passe le test de la réalité historique, et une crise internationale comme la crise géorgienne peut remettre en cause tout ce qu’on peut savoir auparavant.

Quels sont les ingrédients apparents de la crise géorgienne?

La très vieille “Question des nationalités” : le Caucase prolonge les Balkans de ce point de vue. On retrouve là comme ailleurs l’extraordinaire force politique de la mobilisation nationaliste de la part d’”entrepreneurs en nationalisme”, mobilisation nationaliste qui semble bien le moyen le plus simple d’exciter les esprits et de créer des passions inexpiables. Le trés intéressant papier de Bernard Dréano, “Le Piège ossète,  l’éternel retour de la question nationale en Europe” (cf.  sur le site de la revue Mouvements, http://www.mouvements.info/spip.php?article314) souligne à loisir les coordonnées propres de ce conflit  malheureusement classique. Celui-ci se double comme d’habitude des rapports de clientèle entre un centre protecteur et une nation aspirant à la souveraineté (relation qui remonte au moins à  l’indépendance grecque dans les années 1830).  Il importe en fait ici peu de savoir si l’Abkhazie ou l’Ossétie du sud disposent d’un droit historique à la souveraineté, et de comparer/opposer ces situations avec le cas du Kosovo ou de la Tchéchénie (ou du Tibet ou de la Catalogne, etc.). Toute la recherche contemporaine sur les ethnies et les nationalités, à quelques primordialistes prés, converge sur l’idée de leur caractère labile et arbitraire. Dans le cas présent, qui a tort, qui a raison, à quelle catégorie se rattacher, n’est même pas à évoquer comme moyen de comprendre la crise.

La non moins ancienne question des zones d’influence politique et économique : comme les médecins de Molière, il est facile de déclamer : “le pétrole, le pétrole, le pétrole” – et “le gaz, le gaz, le gaz”.

Enfin, ajoutons à ce portrait : les alliances (défensives of course) entre Etats.

Et pour donner un grain de répétition supplémentaire à la situation : une situation de redressement national (celui de la Russie) aprés la période “weimarienne” qu’elle a vécu de 1991 à 2000.

Tous les ingrédients sont donc réunis pour une confrontation générale selon la vision classique, “réaliste”, des relations internationales. Il manque toutefois même de ce point de vue un élément : la faisabilité d’un conflit conventionnel (armé) parait faible tant la Géorgie paraît isolée, elle est coincée au sud par l’Arménie (pro-russe) et l’allié de l’OTAN avec laquelle elle a une frontière commune n’est autre que la Turquie. Or cette dernière ne semble pas avoir un grand contentieux avec Moscou, et son opinion publique ne semble pas trés pro-américaine ces temps-ci. J’ajouterais qu’il serait amusant de voir les militaires turcs se battre au nom du  principe de l’intégrité territoriale des (petits) Etats, soit au nom d’un principe qu’ils violent eux-mêmes allègrèment depuis 1974 à Chypre (où existe toujours à ma connaissance une République turque de Chypre-Nord), Etat membre de l’Union européenne depuis 2004. Je rappelle ces détails bien connus pour souligner qu’avec la logique précédente, disons “à la 1930″, la Géorgie est perdue en cas de guerre conventionnelle. L’Occident pourrait “irrationnellement” se lancer dans un tel conflit perdu d’avance, mais il est tout de même rare d’engager un conflit avec de telles perspectives.

Déjà de ce premier point de vue réaliste, rien de grave (sauf pour les Géorgiens…) ne devrait se passer. L’argument théorique et empirique majeur qui devrait rassurer, c’est bien sûr la dissuasion nucléaire dont disposent les deux camps en présence (Russie et Etats-Unis). Comme le montre l’histoire de la “Guerre froide”, les deux acteurs doivent éviter la confrontation directe s’ils ne veulent pas disparaître de la surface de la terre (et nous avex eux!), ce qui ne leur interdit pas la confrontation indirecte. Toute la question théorique (et pratique) sera bien sûr de savoir si il ne peut pas exister quelque chose qui détraque cette belle mécanique de la dissuasion. Ce que nous montrent les médias des caractères des protagonistes  (le duo russe Poutine-Medvedev, et G. W. Bush) pourrait inquiéter. La mise en place d’un bouclier anti-missiles aux portes de la Russie est fortement déstabilisateur – mais, normalement, la Russie devrait réagir en créant son propre bouclier. On pourrait s’inquiéter aussi fortement des parallèles historiques que certains politiciens européens font avec les années 1930 : j’ai entendu hier sur France-Inter Dennis Mc Shane, un ancien ministre travailliste, comparer l’action des troupes russes à celle d’A. Hitler dans les Sudètes en 1938; à force de ne pas vouloir être “munichois”, et de vivre cette crise dans des catégories du passé, on peut effectivement sortir de l’univers de la rationalité…

En somme, en n’utilisant que des arguments réalistes, on pourrait déjà décrire une issue heureuse de la situation – si chacun est conforme à la rationalité, et s’il calcule bien ses coups.

A cela s’ajoutent toutes les théories qui insistent sur l’émergence avec la globalisation d’un monde plus uni et plus sûr….  La situation d’interdépendance économique entre la Russie et les pays de l’Union européenne est évidente, les Etats-Unis comme importateur net de pétrole ne peuvent guère souhaiter se priver du pétrole russe sur le marché mondial. On peut ajouter des éléments plus institutionnels (Conseil de l’Europe, OSCE, G8), et, à un niveau inférieur à ces instances de dialogue politique, rappeler qu’on collabore dans de nombreux domaines avec la Russie depuis les années 1990 (par exemple dans le domaine spatial). On peut ajouter l’interpénétration croissante des économies russes et européennes. Bref, un conflit armé serait impossible parce que le “doux commerce” nous en empêche.

En fait, les deux grands courants théoriques, celui qui pense que les relations internationales sont toujours peu ou prou dans une situation “hobbésienne” ou celui qui voit l’émergence d’une société mondiale, formelle et informelle, aboutissent à la même conclusion. S’il se passe quelque chose de trés fâcheux, il faudra donc trouver autre chose! Cet autre chose pourrait être la “théorie constructiviste des relations internationales”, qui insiste beaucoup sur les représentations que se font les acteurs de la situation. Là encore, cette crise va plutôt en contre-tendance avec la tonalité générale de cette litttérture qui insisterait plutôt sur l’émergence de représentations partagées, plus subtiles en somme des différents intérêts en cause. A la relire, je ne crois pas que cette littérature laisserait présager un choc USA-Russie. Elle pourrait bien sûr être réécrite aprés coup, en soulignant que dirigeants russes et dirigeants américains “croyaient à leurs mythes”, mais, à ce stade de (ce qui restera de) la civilisation (“dans le jour d’aprés”), la phrase du grand auteur élisabethain sur l’histoire de l’Homme serait sans doute plus appropriée…

Autre point : comme je viens de la présenter, la crise géorgienne ne comprend pas d’intervention européenne. Elle existe, mais ne change pas grand chose à ce stade. Elle a simplement facilité à la partie géorgienne l’acceptation d’un cessez-le-feu inévitable, elle a évité à cette partie au conflit de perdre entièrement la face.

J’attends de voir quelles résolutions le Conseil européen extraordinaire du 1er septembre 2008 va prendre. Je suppose qu’on ira vers des sanctions de type : “nous gelons tous les progrès dans la coopération avec la Russie”. Je doute qu’on aille beaucoup plus loin, surtout si les dirigeants russes ont l’intelligence de se retirer d’ici là sur des positions “acceptables” aux frontières de l’Abkhazie et de l’Ossétie du sud, c’est-à-dire qu’ils permettent au plan européen en six points de paraître être respecté sur le terrain. C’est une évidence pour tout le monde que “nous” sommes tenus par le pétrole et le gaz russes. Les pouvoirs de sanction russes (sans usage direct de la violence physique) à notre égard sont infiniment plus “mordants” que les nôtres à leur égard : on pourrait se retrouver dans une situation semblable de celle que connut une partie de l’Europe de l’Ouest en 1973-74 avec les sanctions de l’OPEP aprés la guerre du Kippour, mais de quoi peut-on priver la Russie dans un monde où les sources de bien de consommation se sont multipliées? Priver les oligarques russes de vacances à Courchevel ou sur la Côte d’Azur, comme ironisent certains commentateurs, ne risque pas de nous grandir… Ils iront à Gstaad ou à Dubaï.

Catégories : Europe · Relations internationales
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Des militaires peuvent-ils être des “victimes”?

22 août 2008 · Laisser un commentaire

La montée en puissance dans les médias de la notion de “victimes” – au sens d’individus fondamentalement innocents frappés d’un sort défavorable qui doit toujours trouver une explication humaine et non dans un “coup du sort”  non attribuable à quelqu’un -m’a paru franchir un cap supplémentaire lors de la récente mort en mission de guerre de 10 soldats français en Afghanistan. J’ai constaté avec stupeur que :

- d’une part, les médias ont donné la parole aux proches de ces victimes, et surtout qu’on a pu du coup entendre les mêmes propos que l’on entend désormais dans tous ces cas de victimes médiatisés (accident d’avion ou de tout autre moyen de transport collectif, accident d’ascenseur, intoxication collective, inondation, accident thérapeutique, bavure policière) : quelqu’un est nécessairement responsable et sans doute coupable, il ne faut pas que sa /leur mort soit inutile et que cela se reproduise (dernier argument qui m’a paru d’une insondable contradiction s’agissant de militaires sauf pour un pacifiste intégral);

- d’autre part, ces mêmes médias ont embrayé sur une recherche de responsabilités éventuelles du côté de l’armée française ou de ses alliés sur place.

Les interventions des personnes autorisées à parler au nom de l’Armée ou de l’Etat ont dans une certaine mesure ramené à une version plus classique du “deuil de guerre”, mais le phénomène social est là : mourir lors d’ un combat dans une guerre, c’est désormais être une “victime”. Du point de vue linguistique, c’est effectivement le bon terme; mais, du point de vue de la vie sociale et de la défintion actuelle de la “victime”, rappellée ci-dessus, c’est une nouveauté. Un militaire en s’engageant devrait savoir, et ses proches avec lui, que, par définition, il risque de mourir au combat. Ici les médias se comportent comme si une guerre, surtout une “petite guerre” avec ces “sauvages” de talibans, ne devait pas tuer de nos soldats, et qu’il s’agit d’une faute (à définir) de notre commandement que d’avoir perdu des soldats sur le champ de bataille. Comme si les talibans n’étaient pas capables parfois de contrecarrer toutes nos tactiques défensives aussi élaborées soient-elles… A quoi sert de dénoncer le mythe de la guerre “zéro-mort” des Américains, si c’est pour reprendre exactement le même topos pour les interventions de l’armée française?  Jusqu’à présent, toute guerre suppose des pertes, et celles-ci résultent avant tout de la volonté adverse. Les guérilleros talibans ont bien joué hélàs, l’Armée française a (peut-être) mal joué, mais il reste que ce sont les talibans qui ont tué nos soldats et que cela se reproduira nécessairement tant que la guerre durera.

Un tel événement devrait faire réfléchir sur les réelles capacités d’action militaire de nos sociétés. Si nos militaires sont désormais présentés comme des “victimes”, il faut sans doute commencer à réfléchir aux moyens de s’abstenir de les exposer et renoncer à toute intervention extérieure.

Catégories : Sociologie politique
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Robert Reich, “Supercapitalism”.

21 août 2008 · Laisser un commentaire

Le dernier livre de Robert Reich (Supercapitalism. The Transformation of Business, Democracy and Everyday Life, Alfred A. Knopf : New York, 2008) pourrait constituer une éloquente introduction à notre époque.

Bien qu’il s’intéresse essentiellement aux évolutions présentes de l’économie et de la société des Etats-Unis, le diagnostic proposé par R. Reich peut facilement s’étendre de ce côté-ci de l’Atlantique ainsi qu’au Japon. Pour l’auteur, nous aurions quitté au cours des années 1970 un “Not Quite Golden Age” d’un capitalisme politiquement organisé et tendanciellement égalitariste pour entrer dans une ère du “Supercapitalism” dérégulé et inégalitaire. Cette rupture aurait pour cause essentielle une modification des possibilités technologiques dans la sphère productive, qui aurait changé les conditions de la concurrence entre firmes aussi bien pour conquérir et garder des consommateurs que pour attirer et fidéliser les investisseurs. Les technologies issues de la Guerre Froide et de la Course à l’Espace auraient ainsi trouvé des applications “civiles” dès le début des années 1970. Ce bouleversement technologique appliqué à la production, au commerce ou à la finance aurait progressivement déstabilisé les grandes firmes oligopolistiques/ monopolistiques qui dominaient et figaient les marchés à l’époque du “Not Quite Golden Age”. Ni la globalisation (entendue comme libéralisation du commerce international), ni une quelconque “révolution conservatrice”, ni une modification des repères moraux des entrepreneurs ne seraient en cause dans la modification profonde de l’économie et de la société américaines depuis 1970. La technologie aurait en quelque sorte réouvert le jeu de l’économie dans un sens typiquement à la Schumpeter, et l’idéologie néolibérale et la politique des Administrations successives, Républicaines comme Démocrates, n’auraient fait qu’accompagner tardivement ce mouvement de fond commencé dès les premières années 1970. Cette modification d’origine technologique des régles du jeu économiques au profit des consommateurs et des investisseurs expliquerait l’explosion des inégalités de revenu et encore plus de patrimoine entre Américains.

R. Reich propose donc son explication de l’effondrement progressif du compromis social d’après-guerre. Il n’est pas à vrai dire le premier – l’Ecole française de la Régulation s’intéresse à ce sujet depuis au moins vingt ans (cf. les travaux de Robert Boyer et de Michel Aglietta par exemple). Son explication exclusive par des mutations technologiques me paraît limitée : ce choix de la technologie comme ultima ratio me semble surtout destinée à éviter au lecteur de s’égarer dans l’attribution du phénomène en cours à un camp politique particulier; il cherche aussi sans doute à dérouter venant de la part d’un auteur considéré comme “liberal” aux Etats-Unis dont on attendrait qu’il accable le camp conservateur pour la catastrophe sociale en cours : un pays de plus en plus riche, mais aux habitants majoritairement accablés par des évolutions défavorables dans leur vie quotidienne.

La partie la plus intéressante de l’ouvrage s’avère être son idée que cette augmentation de la concurrence entre firmes les a conduites collectivement à augmenter leurs interventions dans le processus politique. Les firmes auraient augmenté leurs budgets de lobbying depuis les années 1970 (comme R. Reich le montre), non pas tant pour contrecarrer la pression montante des mouvements sociaux (par exemple celui des consommateurs ou des environnementalistes) – ce qui serait sans doute la version privilégiée des politistes  pensant à un backlash conservateur -, que pour s’assurer un avantage compétitif sur d’autres firmes. La présentation par R. Reich du processus politique nord-américain correspond en fait à celle proposée dès les années 1960 par les tenants du “Public Choice” (M. Olson, G. Tullock, J. Buchanan), à savoir que les entités les plus riches ou les groupes les mieux organisés finissent par dicter entièrement la loi à leur profit sous couvert de défense de l’intérêt général. Le lobbying est à la fois un investissement dont le retour monétaire devient de plus en plus important à la mesure des bouleversements apportés par les technologies et une nécessité défensive contre les concurrents. R. Reich montre en effet que ce dernier ne sert désormais que de paravent à des activités de “rent-seeking” (recherche de rente) comme diraient les tenants du “Public Choice”. Il cite ainsi toute une série de lois américaines adoptées en 2004-06 (p. 148-163) en montrant à chaque fois les coalitions de lobbys en cause et aussi les tactiques de communication utilisées pour donner l’impression au grand public que l’intérêt général était en cause. Pour lui, un lobby formé d’entreprises (comme pour les tenants du Public Choice d’ailleurs) ne saurait par définition défendre l’intérêt général : la défense de celui-ci (dont contrairement à certains tenants du Public Choice il suppose qu’il existe bel et bien) ne peut reposer que sur des organisations civiques de masse (comme le furent jadis par exemple l’American Legion). Sa vision me paraît trés économiciste : on (une entreprise éventuellement bien intentionné par exemple) ne peut pas représenter l’intérêt d’autrui (celui d’une masse de citoyens), mais aussi sans doute trés juste si l’on regarde les choses globalement. En effet, la description de R. Reich dans la mesure où elle remet tous les lobbys civiques et même localistes à la place que leur confère leurs seuls moyens économiques désolerait sans doute bien des politistes qui insisteraient au contraire sur le dynamisme  et la multiplicité de la société civile organisée américaine en dehors des seuls lobbys des entreprises. R. Reich balaye pourtant tous ces groupes d’Act Up au Sierra Club en les ramenant aux seuls chiffres de leur budget. L’argent en effet permet, d’une part, de payer des lobbyistes qui,, de fait sont pour R. Reich efficaces à mesure de l’argent qu’ils recoivent, et, d’autre part, de financer la vie publique américaine, où vaut le principe: qui paye si ce n’est ordonne, au moins dispose. Je me rangerais volontiers dans le camp de R. Reich, même si, au niveau de l’une ou l’autre politique publique, les choses peuvent se compliquer à un moment ou à un autre. Si l’on désire s’élever au niveau philosophique, on pourrait dire qu’une somme importante d’argent permet de fait de (faire) défendre n’importe quel argument, aussi fallacieux soit-il, dans une discussion supposée “habermassienne” (le débat sur les “doutes” sur le changement climatique me paraît une illustration parfaite de ce point). Bref, la vision simpliste de R. Reich me parait globalement pertinente :  l’inégalité de ressources économiques pour intervenir dans le débat public finit par tuer tout espoir de définir un intérêt général “réel” (correspondant au “plus grand bonheur du plus grand nombre”) via le processus politique habituel.

R. Reich tient par ailleurs dans ce livre une ligne étonnante à première vue : il refuse d’incriminer les chefs d’entreprise et leur recherche effrenée du profit, et souligne avec force que cette attitude – qu’il ne nie aucunement – n’est que le résultat de la montée en puissance parallèle du pouvoir des investisseurs d’une part et des consommateurs de l’autre. Si la direction d’une entreprise côtée en bourse ne propose pas des rémunérations (très) attrayantes aux investisseurs, elle est de fait condamnée à terme, et sera remplacée par des nouveaux dirigeants prêts à “faire ce qu’il faut”; si une firme n’offre pas un rapport qualité/prix excellent aux consommateurs, ceux-ci voteront avec leurs pieds en allant se fournir ailleurs. De même, l’explosion des rémunérations des dirigeants des entreprises côtées n’est pour lui en fait que l’exact reflet de l’augmentation concomitante des gains des investisseurs en bourse : les dirigeants reçoivent en fait une part constante (ou presque) d’une plus value boursière qui elle explose, d’où des revenus désormais “indécents” comparés à ceux des simples employés (en 2001, un dirigeant d’une entreprise cotée est payé 350 fois le gain moyen d’un employé). R. Reich incrimine ainsi tout un chacun (“us” dans la version originale) : tout un chacun comme consommateur cherche le meilleur “deal” possible, même chose comme investisseur (via son petit investissement dans un fonds mutualisé quelconque). On remarquera d’ailleurs, en suivant l’auteur, qu’une personne qui ne serait que consommateur et investisseur vivrait le “supercapitalisme” comme un nouvel âge d’or. Par contre, les mécanismes du “supercapitalisme” sont incapables de prendre en compte toutes les nécessités de la vie en société qui dépassent les préoccupations d’un consommateur et d’un investisseur (par exemple pour R. Reich la qualité des programmes de télévision, le changement climatique, l’organisation de l’espace urbain).

De ce fait le livre constitue un appel à la régénération de l’aspect “citoyen” de tout un chacun. Pour R. Reich, il ne faut en effet rien attendre de l’idée de “responsabilité sociale des entreprises” : celles-ci peuvent bien faire illusion par des actions visibles du grand public qui donneront l’impression qu’elles sont “morales”, mais rien n’est possible à long terme dans un univers économique où il faut avant tout offrir à la fois le prix le plus bas au consommateur et le rendement le plus élevé aux investisseurs. Il ne faut rien attendre non plus des campagnes “moralisatrices” ciblées sur une firme en particulier : les activisites anti – Wal Mart ou anti – Nike par exemple perdent leur temps et leur énergie à faire modifier la stratégie et les pratiques d’une firme qu’impliquent nécessairement les structures de la compétition. Le seul espoir réside dans une régulation légale des pratiques économiques allant contre ce qui est à définir comme l’intérêt général, imposée par les citoyens.

L’idée de R. Reich est donc que, pour sauver la société américaine des maux que lui inflige le supercapitalisme (en particulier une distribution de plus en plus inégalitaire des revenus et de la richesse), il faut un renouveau du civisme sur des questions d’intérêt général (ce qui n’est pourtant pas ce que la science politique américaine observe, c’est le moins que l’on puisse dire, et R. Reich le sait vu les références qu’il cite). Dans une de ses interviews données à l’occasion de la sortie du livre, R. Reich indique qu’il s’agirait d’un mouvement de fond semblable à celui des droits civiques des années 1960. En effet, seul un tel mouvement – absolument invisible pour l’instant à ma connaissance sauf à s’illusionner sur l’Obamania – pourrait contrecarrer ce qu’il décrit par ailleurs comme le poids déterminant des lobbys des entreprises sur la législation.

En fait, ce livre n’inspire absolument pas l’optimisme : les solutions suggérées par R. Reich ne m’ont pas frappé par leur extraordinaire pertinence. La disparition de la “personnalité morale” des entreprises et même de leur unité fiscale qu’il suggère pour clarifier les responsabilités et les gains en revenant au seul niveau individuel des dirigeants et des investisseurs individuels me paraît aller à contre-courant des acquis de la sociologie des organisations et de la sociologie du “crime en col blanc” (E. Sullivan), qui soulignent qu’une entreprise comme institution qui survit aux individus qui l’animent à un moment donné peut être “criminelle” (ou “déviante”) sur la longue durée de son existence.

Par ailleurs, je suis frappé par l’aspect (presque) marxiste du livre: en effet, d’une part, le premier moteur de tout ce bouleversement se trouve être les “forces productives” – les idées (ici néolibérales) et la moralité (ou non) des acteurs principaux se trouvant reléguées au rang d’”idéologie” au sens marxiste; et d’autre part, comment ne pas voir que l’insistance sur les gains des consommateurs et des investisseurs dans le “supercapitalisme” ne sont qu’une façon – certes encore individualisante – de souligner qu’il y des gagnants et des perdants, des groupes sociaux en jeu plus que des individus. Certes un professeur d’Université peut bien s’auto-dénoncer comme consommateur satisfait et investisseur comblé via son fonds de pension, et sa situation de classe est certes ambigüe. Mais un gardien d’immeuble qui va chercher la bonne affaire chez Wal-Mart n’est-il pas à cent lieux du multi-millionnaire en dollards, investis en equity fort rentable, dont il garde la propriété? Parler comme R. Reich le fait d’une division interne aux individus ordinaires entre leur aspect consommateur, leur aspect investisseur, leur aspect travailleur (peu cité dans le livre), et leur aspect citoyen vaut sans doute pour certains groupes où il existe un équilibre entre ces rôles sociaux, mais pas du tout pour d’autres.

Je suppose que R. Reich, étant déjà considéré comme un abominable “liberal” dans son pays, ne peut aller jusqu’à revendiquer une filiation marxiste à son travail. Elle me semble pourtant évidente, y compris dans la vision qu’il professe de l’entreprise qui n’est là que pour faire du profit et dans sa réflexion sur la moralité. Les structures de la compétition économique capitaliste pour les consommateurs et les investisseurs déterminent les comportements des dirigeants, et non l’inverse: la morale n’est ici qu’un leurre. Les dirigeants ne sont pas tant des êtres immoraux prêts à exploiter leur prochain (et plus encore leur lointain) que des vecteurs de forces collectives et anonymes qui font notre Histoire. On pourrait sans doute rétorquer à R. Reich qu’il existe des conditions sociales de possibilité de l’immoralité ou de l’esprit de lucre. Reich n’est d’ailleurs pas loin d’une telle considération quand il souligne que les prétentions éthiques des entreprises satisfont aussi les cadres dirigeants de ces dernières, qui ont ainsi accès au meilleur des deux mondes : ils sont grassement rémunérés et ils font le bien en même temps. Peu de gens finalement sont sans doute prêts à admettre, y compris vis-à-vis d’eux mêmes, que leur activité est uniquement destinée à augmenter le profit des investisseurs et le sien propre via l’intéressement aux résultats de l’entreprise.

Je signale un dernier aspect qui m’a paru à retenir de l’ouvrage : la corruption de l’académie par les lobbys. R. Reich, parlant d’abord de ses pairs économistes, souligne que, de plus en plus, les lobbys ont été capables de les enrôler dans leur luttes pour des régulations qui leur soient favorables. Plus généralement, les entreprises et les lobbys qui défendent leurs intérêts face aux politiques semblent avoir compris que la parole scientifique ou académique fait partie de l’arsenal nécessaire à toute cause, et, malheureusement, le monde académique se prête à ce jeu fort lucratif pour les personnes ou les institutitions qui s’y prêtent.

Au total, il faut donc lire ce livre si typique d’une époque et de ses apories.

Quelques remarques bibliographiques et webographiques :

A noter, il existe une version française : R. Reich, Supercapitalisme, le choc entre le système économique émergent et la démocratie, Paris : Vuibert, 2008. (Le titre en est plutôt raté d’ailleurs).

Pour une interview de R. Reich dans les Echos, lors du lancement de la traduction française, qui ne trahit pas le contenu de l’ouvrage, http://www.lesechos.fr/info/inter/300235688.htm

Une version moins riche dans Libération, http://www.liberation.fr/actualite/economie_terre/289092.FR.php,

reprise par le site du socialiste Benoît Hamon, http://benoithamon.fr/2007/11/07/interview-de-robert-reich-dans-liberation/

Pour un autre résumé-commentaire de l’ouvrage, par un lecteur enthousiaste, commentaire d’ailleurs repris sans être cité directement par d’autres sites indélicats…

cf. http://tto45.blog.lemonde.fr/category/auteurs/robert-reich/

Le commentaire de Jean-Paul Maréchal, un économiste, “Paul Krugman, Robert Reich et les inégalités aux Etats-Unis”, L’Economie politique, n°39, juillet 2008, m’a paru fort pertinent. Il n’est cependant pas directement accessible en ligne, sauf pour ceux pouvant entrer sur le site de l’Economie politique, cf.

http://www.leconomiepolitique.fr/paul-krugman–robert-reich-et-les-inegalites-aux-etats-unis_fr_art_741_38147.html

A lire en anglais le dialogue fort vivant sous forme de lettres entre Robert Kuttner et Robert Reich, deux “liberals” liés par leur participation à la même revue The American Prospect, sur la causalité de la situation actuelle,

http://www.prospect.org/cs/articles?article=whos_to_blame_for_the_brave_new_economy

Deux petites remarques finales : grâce à mon accès professionnel à Factiva, base de presse en ligne, j’ai d’ailleurs constaté que presque aucun compte-rendu en français ou en anglais ne remettait en cause la qualité de l’ouvrage, les auteurs d’articles lui reprochant d’être trop complaisants avec le capitalisme (américain) l’emportant en fait sur ceux l’accusant de catastrophisme; il va de soi que l’écho de l’ouvrage est clairement biaisé vers une audience de centre-gauche.


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