Archives mensuelles : septembre 2008

“L’idée de la toute-puissance du marché était une idée folle.”

Selon le Figaro, N. Sarkozy aurait lors d’un discours à Toulon, devant un parterre de militants de son parti renoncé à adorer le nouveau diable du jour, le “marché”, renoncé donc publiquement à ses oeuvres et à ses pompes. Alléluia, alléluia, il a vu la lumière. Il a donc déclaré, je cite toujours selon le Figaro,  sa foi nouvelle : “L’autorégulation pour régler tous les problèmes, c’est fini. Le laissez-faire, c’est fini. Le marché qui a toujours raison, c’est fini”. Il aurait même ajouté que :  “L’idée de la toute-puissance du marché était une idée folle”. Il prit soin de préciser toutefois que “L’anticapitalisme n’est pas une solution”, se démarquant ainsi d’une Naomi Klein ou d’une Viviane Forrester.

On peut bien sûr admirer le talent tout chiraquien (sic) à moduler sa ligne idéologique déclarée en fonction des circonstances. On peut souligner le retour à une bonne vieille doctrine gaulliste de la puissance de l’Etat (capitaliste), accompagnée en plus d’une prétention (que j’approuve d’ailleurs) à limiter les échelons de gouvernement locaux dans notre pays (prétention qui arrive fort opportunèment aprés les sénatoriales de cette année…). On pourrait y voir aussi un discret hommage au (presque défunt) Front national, puisque “phynanciers” et “ronds-de-cuirs” sont ceux qui doivent disparaître de la circulation. On peut donc voir le discours sous un angle français.

On peut aussi y voir un parallélisme frappant avec le discours politique de Giulio Tremonti, le ministre italien de l’Economie. Dans un livre qui a été le seul événement “intellectuel” de la récente campagne électorale italienne, ce dernier expliquait que toute la globalisation libérale des dernières années était une pure folie, mené à un rythme inadapté par rapport aux capacités réelles d’ajustement des marchés. Tremonti accusait d’ailleurs la gauche modérée italienne, un Romani Prodi en particulier en tant qu’ancien Président de la Commission européenne, d’être responsable de cette erreur de calcul. Le livre a eu un impact extraordinaire parce qu’il permettait à la droite de se mettre au diapason des craintes de l’électorat, qui ne croit plus du tout aux vertus positives de la globalisation. Je me demande si N. Sarkozy ne tente pas la même opération, qu’il avait d’ailleurs déjà commencé à mettre en oeuvre lors de sa campagne électorale présidentielle. N’avait-il pas dit, par exemple, sur l’Europe qu’elle devait “protéger”?

Bien sûr, la contradiction ne peut qu’être notée entre les choix de politique publique à l’oeuvre depuis un an  (les “réformes”) et ce genre de discours : si le marché n’est pas la panacée, il faut revenir sur bien des choses (dont entre autres la réforme universitaire L. R. U. qui vise à instituer un quasi-marché pour augmenter l’efficacité, ou celle promise il y a quelques jours sur l’hôpital, avec là aussi la création d’un quasi-marché). Sans l’idée d’autorégulation du marché, toute l’organisation à venir de notre société serait à revoir de fond en comble. Cette tactique chiraquienne pour préempter au moins verbalement les critiques devrait être d’autant plus efficace que le grand parti d’opposition s’est inscrit aux abonnés absents pour cause de Congrès…

Une dernière idée qui me vient à cette heure tardive n’est autre que la confirmation que les idées comptent finalement peu dans des (grands) changements de politique publique. Toute cette situation semble en effet annoncer un changement de paradigme de politique économique, mais, dans le fond , qui pourrait prétendre qu’il y a des grands penseurs du rôle de l’Etat en circulation? En science politique en tout cas, c’est à peine si l’Etat, pour ne parler de l’intérêt général ou des hommes dédiés à cette fin qui l’incarneraient, existe encore.  Le langage ordinaire de la politique fait donc état d’un balancement marché/Etat, dont “nous”  prétendons savoir que le second terme n’est plus qu’une évanescence. Je me demande  toutefois si ce n’est pas “nous” qui avons créé par nos théories cette évanescence : aprés tout l’Etat, au sens de fonctionnaires payés pour agir au nom de la collectivité des citoyens, existe encore, mais ce qui lui manque essentiellement, c’est une doctrine cohérente de son rôle, qui ne peut visiblement plus se limiter à aider “le marché” à trouver les bonnes solutions dans le cadre d’une “bonne gouvernance”.

“Que ceux qui sont responsables soient sanctionnés”.

Ce matin, j’avais entendu vaguement aux nouvelles matinales que notre président de la République avait appelé à des “sanctions” contre les responsables de la crise financière en cours. Je n’y avais pas cru, mettant ces propos sur le compte de ma difficulté à me réveiller. D’après le Monde, daté du 24 septembre, que j’ai pu lire cet aprés-midi, il s’agirait d’une déclaration faite lors de la réception donnée en son honneur dans un restaurant de New York pour la remise du Prix humanitaire de la Fondation Elie Wiesel. Celle-ci aurait été : “Qui est responsable du désastre? Que ceux qui sont responsables soient sanctionnés et rendent des comptes et que nous, les chefs d’Etat, assumions nos responsabilités”. Libération donne une information semblable. Ces “propos de table” m’ont irrésistiblement fait penser à la réaction habituelle de N. Sarkozy lors de quelque drame survenu sur le territoire français ; à chaque fois, le ou les “responsables” doit/doivent être identifié/s et bien sûr sanctionné/s. On ne dégrade plus en place publique, on ne fusille plus sur l’heure, on n’utilise plus le pilori, mais l’idée semble  être un peu la même qui se résume ainsi: première erreur égale sanction définitive (enfin dans le cadre de l’Etat de droit) quelque soient les états de service de la personne considérée. Cela est censé plaire au “peuple” qui demande que les élites irresponsables soient punies pour les fautes dont elles se rendent coupables. N. Sarkozy semble dans cette déclaration, qualifiée de “sortie” par le Monde sous la plume d’Arnaud Leparmentier, vouloir suivre le même processus pour la crise financière, comme si les financiers de Wall Sreet, de la City ou d’ailleurs étaient de vulgaires serviteurs de l’Etat français limogeables à la première (grosse) bourde.

Bien évidemment, une telle déclaration est absurde : s’il y a des “sanctions”, elles seront prises  par les marchés, qui vont se débarrasser (en principe) des mauvais gestionnaires en les renvoyant (pour un temps) dans leurs foyers, et il est donc inutile qu’un homme politique appelle à ce que le marché fasse son office (l’on voit mal en effet une loi dans un pays capitaliste interdisant à tous les financiers actifs avant juillet 2007 d’exercer tout métier en rapport avec la gestion de l’argent pour le restant de leurs jours); et, si on entend par “sanctions” des poursuites judiciaires ou administratives de quelque nature que ce soit, il faut d’urgence rappeler à notre Président que la spéculation ou simplement les erreurs de gestion pourvu qu’elles soient faites de bonne foi dans le cadre d’un aveuglement collectif au niveau de risque pris (le fameux “paradoxe de la tranquillité” d’Herman Minsky) ne sont pas des délits punissables par quelque loi que ce soit. Ni le panurgisme ni l’apreté au gain ne sont des délits. Seuls des individus particuliers qui ont effreint les lois en vigueur sont sanctionnables (ce qui va concerner sans doute une minorité de financiers et de banquiers bien loin du nombre de tous ceux qui ont participé à cette bulle spéculative). Comme les lois ne sont pas rétroactives (surtout dans un système légal aussi raffiné et soucieux des droits de la défense que celui des Etats-Unis), il n’existe donc aucun moyen humainement concevable de “sanctionner” (au sens légal) les banquiers et financiers qui ont amené ce joyeux désastre. Seule une Révolution (qui punirait les gens pour des actes légaux au moment où ils ont été commis) pourrait “sanctionner”, couper si nécessaire les têtes de ces “gnomes de Londres” (comme disait Edith Cresson si je me souviens bien) comme de vulgaires fermiers-généraux sous la Terreur. Cela m’étonnerait en effet que N. Sarkozy nous propose un “Tribunal de Nuremberg” de la finance internationale… suite au Grand soir enfin advenu par ses soins. Si pour finir N. Sarkozy veut dire par là, qu’il faut plus de régulation des marchés financiers et de leurs opérateurs, ce n’est pas là une “sanction”, à moins que l’on considère les financiers comme des joueurs que l’on priverait de fréquenter leur casino favori. (Ils n’auront qu’à se mettre à jouer au poker en ligne, les dégâts sociaux seront moindres).

Bref, il semble bien que N. Sarkozy ait gardé un peu de cet ethos de Ministre de l’Intérieur  un brin populiste qui lui a si bien réussi. Pour se montrer à la hauteur de cette crise, cela ne va pas suffire : en même temps, je comprends qu’il veuille s’en prendre à tout prix à des “responsables”, en effet, si les prévisions de croissance pour la France à la suite de cette crise financière s’avèrent exactes (1% de croissance prévue en 2009 ), notre Président va vivre des heures sombres du côté de sa popularité. Les élections européennes de juin 2009 s’annoncent comme un calvaire pour l’UMP; elles pourraient même redonner vie au PS. C’est dire.

PS. Le lendemain, j’ai eu l’impression que je n’avais pas été le seul à remarquer l’inconguité de l’idée même de “sanctions” en une telle matière. Cela n’a pas empêché cependant Libération de titrer sur “Punir l’argent fou” en reprenant implicitement au moins l’idée de N. Sarkozy, que celui-ci a plus ou moins réexprimé ensuite, en particulier lors d’une conférence de presse, où il aurait dit en gros que, si on savait qui avait reçu les “bonus” quand  cela allait bien, on connaissait donc les responsables à punir. Je n’ai pas été le seul à ironiser sur la longueur de la chaîne de responsabilité qu’une telle situation engageait : du trader jusqu’à l’ancien Président de la “Fed” (jusqu’il y a encore deux/trois ans le génie absolu en matière de gestion macro-économique), en passant peu ou prou par l’ensemble ou presque des direigeants des banques.

Il semble par ailleurs que le FBI se soit lancé dans une chasse au “financier véreux”; il est vrai qu’il serait utile de trouver quelques “boucs émissaires” à proposer à la vindicte populaire. Comme dirait René Girard, cela refera sens et communauté après que la crise financière ait révélé la réalité des rapports économiques entre groupes d’individus inégaux, mais, comme me l’a appris l’expérience des scandales “Mains propres” en Italie, cela ne changera rien au système socio-économique en vigueur, cela brisera juste les destins des quelques malchanceux qui se feront prendre et juger en premier. Si une telle enquête sur d’éventuelles malversations aboutissait à des inculpations, cela ne veut pas dire d’ailleurs qu’in fine, les inculpés seront condamnés à quoi que ce soit, simplement leur peine sera de devoir subir un long processus judiciaire.

Plus sérieusement – à moins que le FBI ne découvre un “complot” (juif? comme dirait le président iranien) au coeur de la finance internationale destinée à déstabiliser ainsi les Etats-Unis et  par là le monde  capitaliste -, “punir l’argent fou” ne peut vouloir dire qu’arrêter à partir de maintenant des pratiques jugées désormais dangereuses. Libération détaille d’ailleurs diverses propositions, faites par des chercheurs ou praticiens. La “foire aux idées” est ouverte : apparemment, le MODEF lui-même serait sur le point de proposer d’interdire les “parachutes dorés”, mais là encore, le droit n’étant pas rétroactif, les patrons ayant une telle clause dans leur contrat pourrait en profiter à l’avenir (il reste à souhaiter alors qu’ils restent tous en place sans avoir à faire jouer la dite clause). Mais je le répète, “punir quelqu’un” ou “le sanctionner” ne consiste pas à lui supprimer son jouet – comme on ferait pour un adolescent qu’on prive désormais de Playstation pour l’obliger à faire ses devoirs correctement.

Un détail encore : Pervenche Bérès, socialiste française, ex-”noniste”, député au Parlement européen, interrogée par le Monde en tant que présidente de la Commission compétente du Parlement européen, déclare que : “Au delà de l’examen des textes aujourd’hui à l’étude dans le domaine de l’assurance et de la banque, nous pourrions mettre en place en 2009 un comité des sages dont le mandat serait de réfléchir à la future supervision européenne [des banques et du système financier en général]. Il s’agit de donner un certain rôle à la BCE. ” Je n’ai pu manquer de sourire en voyant les délais annoncés par la très radicale P. Bérès, tout cela nous mène au mieux en 2010; de l’autre côté de l’Atlantique, le Congrès est sommé par l’Administration Bush et la  Fed de légiférer sous la huitaine, et, si tout se passe comme prévu, il  va voter l’équivalent d’un Patriot Act pour la finance. A ce genre de déclaration faite en toute bonne foi, et tenant compte de la réalité telle qu’elle est percue par une personne au coeur des processus décisionnels de l’UE, on mesure le problème de décision qui l’afflige  dès qu’elle confrontée à une crise grave supposant de légiférer . L’ordre juridique européen ne peut en effet être que changé lentement, et, si on veut vraiment créer une super-BCE avec des droits de supervision de tous les acteurs financiers opérant sur le territoire de l’UE (ce qui me paraît ne pas être une idée indigne), j’ai bien peur qu’on doive en passer par un nouveau Traité… Et personne, à part les Français peut-être, ne veut rediscuter au fond du statut et des missions de la BCE!

Drang nach Osten?

Les commentateurs europhiles (mais pas eurobéats) Jean Quatremer et Bernard Guetta se sont félicités de la capacité de l’Union européenne à tenir (enfin) une ligne commune dans le cadre de la crise de la Géorgie. Lors du Conseil européen extraordinaire du 1er septembre 2008, l’Union a en effet adopté une position commune. Le lendemain, B. Guetta sur France-Inter exultait littéralement. Il aurait pu préciser que, prés de 40 ans après les débuts d’une recherche d’une politique extérieure commune, après quelques échecs historiques (ex-Yougoslavie il y a prés de vingt ans, Irak en 2003), c’était là la résultat minimum pour ne pas sombrer dans le ridicule dans un tel contexte. Le texte adopté par le Conseil européen le 1er septembre condamne fortement les actions russes, mais il faut attendre la toute dernière phrase pour obtenir le signe tangible de mauvaise humeur européenne : on suspend les négociations sur un partenariat jusqu’à nouvel informé. Plus sérieusement, on décide de faire pression sur Moscou pour faire entrer en vigueur tous les points de l’accord russo-géorgien du 12 août. La super-troïka européenne s’est rendu à Moscou le 8 septembre, avec un N. Sarkozy en meneur d’équipe entouré de José Manuel Barroso et de Javier Solana. La super-troïka aurait obtenu le retrait des troupes russes (de “maintien de la Paix”) sur leurs positions d’avant le 12 août, l’envoi de 200 observateurs de l’UE sur le terrain, et enfin une Conférence internationale pour discuter de tout ce fatras. Parallèlement, lors du sommet UE-Ukraine, ce pays recevait la promesse d’être “associé” à l’UE et se voyait reconnu son destin européen. On a lourdement insisté sur l’intégrité territoriale de ce pays – menacé par une Russie devenue irrédentiste (du moins c’est ce que j’ai compris vu le ton employé).

A première vue ce sont là des nouvelles rassurantes : l’UE semble enfin affirmer une identité politique au moment de la crise et non comme d’habitude aprés. Cela pourrait paraître d’autant plus satisfaisant que l’UE semble bien empêcher ainsi les Etats-Unis d’envenimer la crise plus que ce ne fut déjà le cas. C’est là l’interprétation dominante. Pour ma part, je me demande ce que nous allons faire dans cette galère. En effet, aussi bien pour l’Ukraine que pour la Géorgie (ou encore la Moldavie), l’UE laisse la porte ouverte à une future adhésion. Ces adhésions (pour ne pas parler de celles aussi possibles de ces mêmes pays à l’OTAN) vont être vécues par la direction russe comme des menaces, et le mot est faible. Surtout pour l’Ukraine, il suffit de regarder une carte des frontières actuelles et de se rappeler du rôle de cette région dans la guerre civile de 1918-1921 et dans les deux guerres mondiales pour se rendre compte de l’inacceptable de la situation vue du côté russe. La seule façon de rendre la chose concevable serait que la Russie ne soit pas considérée elle-même comme un ennemi (au moins potentiel) et qu’elle intégre elle aussi l’UE et l’OTAN. Il semble qu’on n’en prenne pas le chemin (ou alors ces chemins sont cachés au regard de tous). En voulant faire entrer dans sa zone de puissance ces ex-Républiques soviétiques, l’UE peut au mieux réinstaurer une “guerre froide” avec la Russie, et, au pire, nous entraîner tous dans une vraie guerre avec ce pays doté de l’arme nucléaire (dans cette guerre que ne craindrait pas de faire la candidate républicaine à la vice-Présidence, Sarah Palin, si l’on en croit ses déclarations aux médias). Dans les deux cas, quel intérêt trouverait l’Europe  à entrer en conflit avec la Russie? La défense de nos “valeurs” me dira-t-on, de l’ordre territorial des Etats peut-être contre le désordre induit par la Russie, des “droits de l’homme” face à des massacres de populations civiles enfin. Etant donné pourtant que la Russie ne semble pas vouloir nous imposer son système totalitaire, que, par ailleurs, les citoyens russes vivent pour la plupart une vie privée qui les satisfait autant que faire se peut à la mesure de leurs moyens économiques (entre “nouveaux Russes” et retraités), je ne vois pas ce que nous entendons par nos “valeurs”. La Russie est sans doute une forme post-moderne de dictature (ou de démocratie à la Napoléon III), mais ce à quoi nous tenons le plus en pratique, la liberté de la vie privée, y est respectée pour la majorité de sa population. Cette Russie de Gazprom n’est plus ni celle de Lénine, ni même celle des tsars prompts à envoyer les cosaques remettre dans le droit chemin les révolutionnaires de toute l’Europe. En somme, je ne vois pas bien ce que cela change de fondamental pour la vie privée des gens concernés que de vivre dans la zone d’influence moscovite ou bruxelloise. Dans les deux cas, il s’agit de capitalisme; dans les deux cas, il existe une liberté de la vie privée pourvu qu’elle n’interfère pas avec les groupes dirigeants. Certes notre liberté d’intervenir dans les affaires publiques est sans doute bien plus grande que celle d’un citoyen russe, mais la différence n’est pas grande au point de considérer que nous devons résister à l’influence russe au prix de l’avenir de tout le monde sur cette planète.

Autrement dit, si l’on raisonne en terme de libertés pratiques et de bien-être économique des populations, la Russie n’est pas un danger, pas plus que l’Allemagne avant 1914. Nous nous trouvons donc exclusivement dans un jeu international de puissances cherchant à délimiter leur pré carré:  à ceci s’ajoute aussi la mécanique bureaucratique de l’élargissement. L’UE dispose d’une bureaucratie qui a besoin de pays à “traiter”. Si l’UE ne s’élargit plus, ou seulement aux petits pays des Balkans (FYROM, Monténégro, etc.), cela veut dire moins de travail, plus de nécessité même de cette bureaucratie. Bref, pour elle et tous ceux qui gravitent autour de ces métiers de la mise aux normes européennes, l’Ukraine serait pain béni. Par contre, je ne vois pas ce que cette politique de puissance va apporter au simple citoyen de l’Union. Une Ukraine “neutre” serait tout aussi économiquement profitable à notre économie (si l’on suppose qu’un grand marché continental nous profite d’autant plus qu’il est plus divers, vaste et peuplé). Quant à justifier l’élargissement par le caractère “européen” au sens culturel de ces pays, j’en suis entièrement d’accord sauf que, dans ce cas, la Fédération de Russie, membre du Conseil de l’Europe, a elle aussi le droit de se réclamer de l’Européanité culturelle (du point de vue historique et littéraire, bien plus que la Turquie par exemple). Une telle affirmation revient à souligner aux yeux des Russes que l’Ukraine ne nous intéresse qu’en raison de sa capacité à nuire à la puissance moscovite. Bref, voulons-nous  assumer les opportunités et les contraintes d’une nouvelle “poussée vers l’Est”? Perinde ac cadaver?

Pour revenir au problème géorgien, il me semble qu’en se focalisant sur l’intégrité territoriale de la Géorgie, l’UE en reste à un raisonnement  traditionnel : on va aussi réclamer le droit des réfugiés (géorgiens) de revenir dans (les ruines de) leurs foyers. En fait, il faudrait prendre le problème de manière post-moderne : dire à ces gens dès maintenant qu’ils ne rentreront jamais dans leurs foyers, mais qu’ils seront très bien indemnisés pour leur renoncement à leurs droits. Certes, un crime a été commis, et le crime a payé, mais il faut refaire sa vie ailleurs et c’est tout. L’histoire des Français d’Algérie devrait enseigner que, si l’on prend les choses au niveau du destin privé des personnes, la possibilité de refaire sa vie dans de bonnes conditions importe d’abord : que se serait-il passé si notre pays avait fait des “pieds-noirs” des réfugiés permanents attendant un hypothétique retour dans leurs foyers après le retour de l’Algérie à la France? Raisonnablement, les “rapatriés” ont été priés de s’adapter à la métropole. On comparera leur sort avec celui des  réfugiés palestiniens de 1948. Dans le même ordre d’idée, comme la Géorgie n’a pas été amputée de tout son territoire, elle devrait surtout s’occuper de trouver un avenir économique aux réfugiés des terres perdues et chercher à surclasser ses séparatistes par son succès économique et social, seul moyen de faire revenir ces derniers à de meilleures intentions comme le montre le cas chypriote. L’attitude européenne  m’a paru aller dans ce sens quand elle promet des visas plus faciles à obtenir pour les Géorgiens : s’ils veulent refaire leur vie dans l’UE et y trouver du travail, accueillons-les, cela nous coûtera moins cher qu’un conflit avec la Russie pour deux territoires qui ne changent en rien le bonheur de l’immense majorité des Européens.

“The State We’re In” : le classement des revues par l’AERES

Jean-Louis Briquet (par ailleurs une vieille connaissance que je salue bien amicalement s’il vient à me lire ici) en tant que Délégué scientifique adjoint Aeres pour la science politique, a fait passer sur la liste de l’ANCMSP le 5 septembre 2008 une anticipation du classement par l’AERES des revues de science politique et une explication des critères retenus pour opérer ce classement en A, B, et C. Ce classement des revues doit ensuite servir à évaluer pour chaque laboratoire et pour chaque individu son niveau d’excellence. Un laboratoire qui contient beaucoup de “publiants” (néologisme de la novlangue administrative) dans des revues de rang A sera bien évalué, et celui qui ne contiendrait que des “publiants” dans des revues de rang B et C serait condamné à terme. Au niveau individuel, cette grille devrait aussi déterminer là terme les carrières à venir de chacun. Les non-”publiants” ne sont eux même pas à évoquer : ils seront sans doute éradiqués comme  les parasites qu’ils sont. D’après ce que dit Jean-Louis Briquet, pas plus de 25% des revues évaluées par l’Aeres dans chaque champ disciplinaire ne doit être classé en A.

Je voudrais d’abord réagir sur le principe même d’un classement établi des revues, des Universités, des personnes. Cette tendance existe depuis fort longtemps – aprés tout, un Jean-Jacques Rousseau n’a-t-il pas percé dans la vie intellectuelle de son temps grâce à des concours de ce genre? La remise de prix d’excellence est une  banalité du monde académique depuis trois siècles au moins. Simplement nous sommes dans une phase ultérieure de “rationalisation” du classement. Nous y ajoutons en plus cette dose de cruauté qui semble venir du monde des entreprises : 25% des revues en A pas plus, cela m’a fait penser à ces notations du personnel dont la presse avait parlé il y a quelques années chez IBM qui entraînait une obligation  pour les cadres de trouver parmi leurs subordonnés des faibles dont se débarasser. Il y a ainsi quelque chose aussi comme un jeu d’élimination (des “tournois successifs” comme disent joliment les économistes) qu’on organise ainsi, ou pour être plus populaire, un style de pensée semblable à celui du “Maillon faible”. Il ne suffit pas d’être correct, il faut être dans les 25% des meilleurs, voire “le meilleur”.  Et il n’en restera qu’un. En réalité, nous sommes ici dans du pur Spencer, dans du “darwinisme social” appliqué à la science. Nous n’osons certes plus théoriser comme Spencer en son temps l’élimination pure et simple du plus faible, nous nous contentons de faire l’éloge de l’innovation socialement et économiquement utile à tous (en principe ) apporté par le plus fort – avec le thème de l’excellence créatrice de richesses. Ce genre de classement casse donc bien sûr le mythe de la “communauté scientifique” pour bien mettre en lumière la “rat race” en cours en son sein à chaque instant. Dans le fond, cela veut dire que les principes moraux (le grand mot!) qui devraient mouvoir un scientifique ne sont pas différents de celui d’un gestionnaire d’un fonds collectif de placement (une SICAV par exemple) : il faut être parmi les meilleurs en fonction d’une performance mesurable objectivement. Je pense qu’il peut y avoir là une contradiction forte avec la motivation première qui incite des jeunes à se lancer dans un doctorat en sciences humaines. Celle-ci me semble souvent fondé d’abord sur une interrogation personnelle sur un point de la réalité, et encore pire sur un goût (altruiste) de la transmission du savoir. Grâce à la mise en lumière de ces classements, par une agence comme l’Aeres, qui n’est que la version française d’un phénomène mondial, les jeunes doctorants sont désormais prévenus : il ne vous suffira pas d’être bon, ni même très bon comme vous l’êtes souvent, il vous faudra avoir un esprit de compétition digne d’un tennisman face au classement ATP. J’ajouterais une considération plus philosophique si l’on veut : je me demande comment le monde académique (en sciences sociales) peut-il concilier des pratiques darwiniennes en son sein avec une certaine tendance (kantienne) à faire l’éloge de l’égalité entre les hommes, ou à s’inquiéter (pour la société) de l’égal “respect” dû à chacun? Des sciences sociales régies par de tels principes internes de compétition peuvent-elles être qualifiées d’humanistes?  Ne devraient-elles pas réhabiliter ce cher Spencer, et affirmer clairement l’inégalité naturelle entre les hommes?

Une fois rappellé tout ce doit à l’esprit du “darwinisme social” ce genre de classement, on peut aussi s’interroger sur ses effets à terme sur la production scientifique de notre discipline. Il devient évident qu’un jeune impétrant doit chercher à tout prix à publier dans une revue classée en A, doit accepter de publier faute de mieux dans une revue classée en B, et doit refuser comme une insulte et une perte de temps préjudiciable à sa carrière de publier dans une revue classée en C. (Significativement, Jean-Louis Briquet ne reproduit même pas la liste des revues classées en C dans son mail…) En dehors de la soumission aux puissances établies que cela implique, cela veut surtout dire qu’une approche vraiment innovante pourrait avoir quelques difficultés à s’imposer. En effet, un groupe de doctorants ou de jeunes docteurs qui s’apercevraient qu’ils ont quelque chose à dire qui n’est pas audible par les comités de lecture des revues classées en A n’auraient guère intérêt à publier dans les revues classées en B ou C, et encore moins dans une revue nouvelle qu’ils créeraient, puisqu’elle ne leur apporterait que peu de “points de vie” pour leur carrière. Bref, un tel classement fige la situation, sauf si on suppose que les comités de lecture des revues classées en A sont parfaitement ouverts aux innovations proposées par les jeunes. La situation n’est  certes pas complétement figée, une revue peut monter en A ou une autre descendre en B ou C, mais le premier classement aura sans doute un fort effet d’hystérèse. (Je ne compte pas ici l’effet éventuel de découragement sur les comités de rédaction des revues classées en B ou en C, à leur sens injustement, face un revue classée en A). Il est bien sûr ironique que ce classement soit annoncé aux jeunes lecteurs de la liste de l’ANCMSP par un chercheur qui lui-même fut l’une des personnes clés de l’ouverture de la discipline à de nouvelles approches dans les années 1980-90 à travers la création de Politix.

Dernier point (à mon sens le moins important) : le choix des revues mises en A. La RFSP participe au premier rang, si j’ose dire “de droit”. Il est facile de constater une représentation  significative  de la “sociohistoire du politique” avec deux revues : Politix et Genèse. Comme le dit Jean-Louis Briquet, pour le reste, il s’agit essentiellement du choix de la revue “majeure” dans chaque sous-champ disciplinaire (Critique internationale pour les RI, Raisons politiques pour la théorie politique, PMP pour les politiques publiques). Politique africaine est classée en A pour des raisons liées à une autre discipline. Tous les relégués en B auront sans doute quelques raisons de se plaindre, et, franchement, l’écart de contenu entre ce qui est classé en A et en B ne me saute pas aux yeux si je raisonne article par article. Du point de vue de l’innovation, je doute par exemple que PMP soit vraiment une revue importante, elle est sans doute centrale par son réseau social, mais un article important en politiques publiques (cf. les biblographies des manuels sur ce point) sera plutôt publié dans la RFSP. La distinction entre revues classées en A et en B (je ne connais pas celles classées en C) me paraît surtout statutaire, et elle ne traduit de fait que l’état actuel des luttes au sein des divers sous-champs qui structurent la discipline. On dispose là en effet une belle objectivation des luttes de classement comme dirait P. Bourdieu qui structurent le champ, mais pas d’une boussole fiable pour savoir où lire ce qu’il y aurait d’intéressant à lire si on est à l’affût d’une nouveauté significative. On pourrait enfin noter que cette objectivation souligne bien un écart entre la science politique française et la science politique internationale : de ce point de vue, Politix et Genèse devraient se trouver en B ou même C, et inversement la RIPC et peut-être  Pôle Sud en A, et, si j’ose me moquer, PMP en D… On devrait aussi voir apparaître dans le classement les revues anglophones sur la France, étrangement absentes du classement. De toute façon, chacun aura son classement personnel en fonction de ses intérêts de recherche, de ses goûts éditoriaux, de ses croyances sur ce que doit apporter un article en science politique,  de son histoire de publication (ou de non-publication) dans telle ou telle revue. Face à un tel classement, chacun est simplement ramené à sa place objective au sein du champ.

En somme, nous savons désormais “the State We’re In”.