Bouillaud’s Weblog – bloc-notes d’un politiste

Entrée de octobre 2008

Le retour de la “furia francese”?

31 octobre 2008 · Laisser un commentaire

Ces dernières semaines N. Sarkozy semble avoir décidé de nous donner un magnifique exemple de “jeu à double (triple) niveau” aux futurs auteurs d’articles sur cette période : je commence à avoir du mal à suivre toutes les initiatives annoncées sur le plan national, européen et international par la Présidence. Des décisions importantes, comme celles sur le rachat par la puissance publique de programmes immobiliers en désesherence, sont prises au fil de l’eau sans qu’il y ait même une ébauche de débat. En d’autres temps, cela aurait mérité discussion, et peut-être que cela ressortira plus tard une fois que la dite mesure passera au stade de la mise en oeuvre. (J’attends de voir la réaction de certains maires ayant accordé un permis de construire pour un immeuble en copropriété se retrouvant avec à la place un H.L.M. , ou encore les pratiques des constructeurs en terme d’équipements de ces nouveaux logements sociaux …). Un début de volonté de lutter contre les “paradis fiscaux” semble de même apparaître, ce qui est loin d’être anodin si cela devait aboutir à des décisions (allons-nous envahir enfin Monaco et y établir la République?). C’est donc à un festival d’affirmation de la volonté politique via des phrases chocs, des annonces et quelques  oukazes personnalisés contre des “responsables” que l’on assiste. (Dommage qu’on ne puisse pas raccourcir quelques “phynanciers” sur la Place de la Concorde pour détendre l’atmosphère…) Mais je me demande si à force cela ne va pas être un peu contre-productif : les conseillers du Prince devraient lui faire remarquer que le public ne peut pas comprendre autant de mesures à la fois, et que  peut-être, le ton bientôt “churchullien” va finir par être en décalage avec la vie quotidienne et en contradiction avec le niveau des charges assumés par chacun à la faveur de cette crise (moins de bonus pour les uns, la fin de leur intérim pour les autres).

On peut aussi admirer dans un premier temps cette manière d’étouffer littéralement l’opposition socialiste en reprenant des modes d’action qui pourraient être ceux d’un parti socialiste au pouvoir, et surtout la magnifique cruauté qui consiste à rappeler les manquements passés de ce parti à l’impératif de volontarisme politique. (Le PS paie encore une fois le fait de ne pas avoir entamé une rénovation  aprés 2002, de ne pas avoir changé de nom et de leadership, de ne pas avoir envoyé L. Jospin écrire ses mémoires  en Nouvelle-Zélande.) Avec le nouveau Prince, l’Etat peut désormais presque tout, y compris arrêter un credit crunch (une restriction de l’offre de crédit typique de ce genre de situation de lendemains d’excès de crédits)- ce qui serait pour le coup une première en matière économique. On verra bien si  tout ce fatras  de mesures disparates (pragmatiques) va fonctionner, mais surtout cette obsession visible de N. Sarkozy de tout faire pour éviter une récession marquée me semble témoigner d’une conscience de la fragilité de son propre pouvoir, de l’étroitesse de sa base sociale. A force de se démener ainsi, j’en viens à croire que N. Sarkozy craint la “révolte des gueux” et pas simplement quelques belles déroutes électorales – dont aprés tout l’histoire récente de la France, montre qu’on se remet fort bien (à droite surtout).

Surtout on peut voir dans la situation une illustration du concept de “fenêtre d’opportunité”. Il y a bien longtemps que les gouvernants français (de droite comme de gauche) veulent un “gouvernement économique de l’Europe” (au moins depuis le milieu des années 1980). En fait, celui-ci est déjà inscrit dans les textes européens, au moins depuis l’époque du Traité d’Amsterdam et le “Pacte de stabilité et de croissance”. Simplement, pour l’heure, la politique économique générale préconisée par le niveau européen (priorité à la lutte contre l’inflation via des budgets publics en équilibre, prévision des charges futures de retraites, restructuration du marché du travail et des biens et services en  un sens libéral) convenait à moitié à la France; la crise actuelle semble une occasion en or de changer et de tester une relance coordonnée et la mise en place d’une politique de préservation des bases industrielles de la croissance, le tout assaisonné d’une tentative de réorganiser l’ordre monétaire international en profitant du ko technique des Etats-Unis.(Il faut agir dans l’interrégne entre les deux Administrations, en priant pour que le Républicain, ami de G. W. Bush, ami de N. Sarkozy, perde…)

La mesure la plus symbolique de cette nouvelle furia francese (qui n’est pas seulement celle d’un Président) est la prétention de N. Sarkozy, dont le Monde s’est fait l’écho comme à la belle époque de la voie officieuse de la France qu’il fut, de conserver une “Présidence de l’Europe”. Il s’agirait de présider un organisme informel nouveau, un “Conseil européen de l’Euroland et de la Grande-Bretagne”… pour ne pas laisser aux Tchéques la Présidence tournante du Conseil européen et à Jean-Claude Juncker son rôle actuel dans l’”Eurogroupe”.

Cette volonté de rompre avec les régles peut énerver, surtout en ce qu’il souligne que “certains sont plus égaux que d’autres”, et que “les Français en font encore à leur tête”. En même temps, ne vaudrait-il pas mieux admettre la réalité des différences entre Etats? On se trouve tout de même dans une situation où un des pays de l’UE, la Hongrie, se retrouve aidée par le FMI comme un vulgaire pays latino-américain. Certes l’UE va intervenir en coordination avec le FMI, mais il reste que, sauf erreur de ma part, la Hongrie a signé en adhérant l’acquis européen, qui suppose que sa monnaie doit être à terme l’Euro et donc que ses comptes publics devraient être proches de l’équilibre. Comment en est-on arrivé là? Le gouvernement socialiste-libéral a fait des économies, mais pas assez apparemment. (Il est vrai que les Hongrois n’appréciaient guère cette cure d’austérité.) Aprés la Hongrie, on croit comprendre que toute la “Nouvelle Europe” ou presque va connaître des difficultés – en plus, cela signifie que tout l’Est de l’UE est en train de faire une dévaluation compétitive d’une ampleur inédite (j’entends d’ici les plaintes sur les délocalisations qui vont en résulter).

D’une manière ou d’une autre, l’Europe doit avoir une forme de leadership qui corresponde aux réalités économiques et politiques. En pratique les grandes avancées de l’Union européenne ont toujours reposé sur ce genre d’accords entre grands pays (de l’Ouest). Que cela soit objectivé dans une institution ad hoc ne me choquerait pas, et, en plus, les gouvernés seraient à même de comprendre que “l’Europe” n’est pas  par bien des aspects autre chose que la volonté mise en commun des gouvernements nationaux et donc qu’il est inutile de se plaindre de “l’Europe” quand les exécutifs nationaux l’ont façonné. Surtout en matière macro-économique, rien n’empêcherait de se coordonner, sans d’ailleurs enfreindre l’indépendance de la BCE.

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François Forêt, “Légitimer l’Europe”.

31 octobre 2008 · 2 commentaires

François Forêt, un Français qui fait carrière à l’étranger (en Belgique), vient de faire paraître au PFNSP un ouvrage intitulé Légitimer l’Europe. Pouvoir et symbolique à l’ère de la gouvernance. Le titre évoque bien sûr le célèbre Gouverner l’Europe de Fritz Scharpf paru il y a prés d’une dizaine d’années, et se veut un état des lieux de ce qu’on peut raisonnablement savoir des processus de légitimation de l’Union européenne. Comme il le dit d’entrée, dans le monde moderne, tout pouvoir doit être consenti : “sauf à sortir radicalement de la théorie démocratique, la condition de la légitimité est le consentement de la population, adhérant librement à un pouvoir qui ne se fonde pas sur la coercition comme ressource première.” (p. 10) Et pour obtenir le consentement, il n’y a pas d’autres moyens que les recettes déjà utilisées par les autres pouvoirs politiques que nous connaissons. Il faut  se prévaloir du consentement du peuple à travers un acte fondateur (une Constitution depuis les années 1770), il faut que le pouvoir explique par le geste, l’image et la parole ce qu’il fait (propagande jadis, communication et pédagogie aujourd’hui), il faut que le pouvoir s’incarne si possible en majesté ou du moins en créant une image de vertu particulière qui le distingue du reste de la vie, il faut que le tout ainsi gouverné soit lui-même représentable, symbolisable, quantifiable. On aura reconnu au passage tout ce que la science politique et l’histoire ont pu apprendre sur les façons de faire tenir ensemble un groupe dirigeant, un territoire et des populations assujetties. Que ce soient l’Empereur de Chine, le roi du Dahomey, le Congrès des Etats-Unis ou le  Politburo soviétique, à chaque fois l’on retrouve quelques éléments communs qui indiquent qu’il s’agit bien d’un pouvoir qui s’exerce. (Ce qui n’empêche nullement une partie des populations assujetties de ne pas même être au courant de cet assujettissement. ) La réflexion de F. Forêt – et comment pourrait-il en être autrement? – est donc tributaire de ce passé des formes de domination visibles de l’humanité.

Partant de ce point de vue trés large,  F. Forêt propose en partant de ses propres recherches (qui portaient originellement sur les symboles et usages para-étatiques de l’Union européenne, drapeau, hymne, protocole) et d’ une bilan qui se veut exhaustif de l’ensemble de la littérature disponible  (en anglais et  en français) sur les différents points, un diagnostic. Or si je simplifiais à l’extrême la thèse de l’auteur, je dirais (sur le ton adéquat en usage il y a quelques années pour  parler du socialisme) : “L’Europe ça ne marche pas!”, ou plus exactement la légitimation de l’Europe auprés des citoyens est  pour l’heure complétement en panne, et on observe plus de désarticulation du lien de légitimité au niveau national que de réarticulation de ce même lien au niveau européen. Bien sûr l’auteur est plus prudent que l’auteur de ces lignes, mais chacun de ses chapitres part d’un lien possible entre citoyens et système politique européen et finit par conclure que cela est bien imparfait.

La première raison de cette imperfection est, si j’ose dire, ontologique : pour une partie de ses praticiens, et ses partisans, l’Union européenne représente un dépassement de la “vieille politique” citée ci-dessus. Elle est la politique enfin rationnelle qui ne prend en compte que les intérêts réels (matériels et moraux) d’une humanité libérée des chaînes imposées par les passions (nationales). La “supranationalité” s’identifie alors à la Raison (qui ne peut être qu’universelle par essence). F. Forêt rappelle ainsi que l’absence de frontières fixes de l’Union européenne est cohérente avec ce refus de la territorialisation : le sort de l’Europe et lcelui du monde, c’est pour certains la même chose. L’attachement au libre-échange est consubstantielle à cette approche, qui rejoint l’idée de “gouvernance”, où tout est régi mais où plus personne ne gouverne. Du coup, le pouvoir européen, l’Union européenne, joue toute en modestie dans son symbolisme : comment en effet symboliser la “Raison dans l’Histoire” dans un âge qui se dit “post-moderne”? La faiblesse est ainsi d’autant plus grande que, par ailleurs, l’Union européenne se développe en un temps où la croyance dans le progrès de l’Humanité est affaiblie, où l’avenir paraît obscur et menaçant. Si “grand récit” il y a, celui-ci est comme en sourdine, et son insistance sur l’intérêt bien compris de chacun à participer au jeu n’est pas pour enthousiasmer les foules (de perdants) à ce jeu.(On pourrait ajouter que cette prétention d’identification entre l’UE et la Raison, vue d’ailleurs, peut apparaitre comme pour le moins exaspérante, et à tout prendre dans la lignée directe du “fardeau de l’Homme blanc” du colonialisme progressiste du XIXe siècle.) Pour le dire avec l’auteur, ” Le lexique de la gouvernance européenne apparaît ainsi comme le dernier avatar d’une vie politique ultramoderne poussant à son comble le désenchantement du monde et un relativisme qui suggère l’obsolescence de toutes les idéologies et de tous les récits fondateurs, tout en s’épuisant à créer des symboliques alternatives. “ (p. 141) Comme incarner en effet la Raison dans l’Histoire dans une époque où plus personne sur le plan littéraire et philosophique n’y croit sérieusement? La monnaie commune, elle-même, avec son refus dans l’iconographie des billets de tout symbolisme qui rappellerait l’histoire (nationale) par des personnages de chair et d’os, met dans les mains de chaque citoyen de la zone Euro cette idée d’un échange purement rationnel, mais sans fondement autre que la vertu de l’échange (symbolisé par des ponts sans lieu identifiable) (cf. chap. 7)

Deuxième raison : les dirigeants des Etats nationaux n’ont pas vraiment aidé à l’émergence d’un symbolisme européen, d’une légitimité propre de l’Union européenne. F. Forêt montre tous les blocages à l’oeuvre (par exemple l’absence d’européanisation des manuels scolaires, p. 73); pour lui, l’UE est une consociation d’Etats, et il n’est pas sûr que les dirigeants de ces Etats soient trés pressés de créer une masse citoyenne transeuropéenne qui pertuberait le jeu bien établi et consensuel entre eux(p. 65-67).  Les résultats des négociations sur le Traité de Lisbonne sont de ce point de vue éloquents : une des rares choses qui ait changé sur le fond depuis le Traité constitutionnel  n’est autre que la perte de statut des symboles de l’UE (drapeau et hymne). A priori, vu l’analyse de F. Forêt lui-même sur le caractère trés discret de ces symboles jusqu’à présent, (cf. chap. 5 et chap. 6), on devrait s’étonner de ce sacrifice qui, en plus, ne devrait rien changer du tout aux pratiques en vigueur, mais quel meilleur symbole (si j’ose dire) de la volonté de (certains) Etats de ne surtout rien concéder à l’idée même d’une légitimité propre, autonome du consentement des Etats, de l’Union européenne? Il n’est pas étonnant que la majorité du Parlement européen, qui se veut l’incarnation du “tout européen”, ait essayé de contrebalancer cet abandon par une modification de son Réglement intérieur pour valoriser ces mêmes symboles (ce qui constitue une “bombinette” dont le rayon d’action ne dépasse pas, comme disait Boris Vian, un “3m50″ mesuré large).

Troisième raison : en pratique, la Raison dans l’UE, c’est la bureaucratie communautaire. Or celle-ci se prête à toutes les caricatures (voir l’intéressant rappel des récits littéraires sur la vie des Eurocrates, p. 99-100), et surtout elle permet aux pouvoirs nationaux, qui eux jouissent encore de la légitimité de l’élection, de stigmatiser à l’envi les bureaucrates de l’UE. C’est le phénomène bien connu du blame avoidance. Les dirigeants des Etats nations ont beau jeu de se défausser sur des institutions européennes, auxquelles par ailleurs la plupart des citoyens ne comprennent pas grand chose. F. Forêt rappelle que la représentation de l’UE par elle-même passe beaucoup par le chiffre, la statistique, mais là encore ce n’est guère fait pour soulever l’enthousiasme citoyen (et, par ailleurs, depuis l’élargissement de 2004, ces chiffres tendraient plutôt à illustrer la désunité de l’Union… ou les “progrès” restant à accomplir). Il rappelle aussi que le côté père fouettard (c’est mon terme, pas le sien) de l’UE ou de la BCE à l’encontre des politiques nationales n’est pas nécessairement bien reçu dans les opinions publiques de tous les pays (p. 236-237).

Quatrième raison : un ordre politique quelconque ne peut se maintenir selon F. Forêt que s’il repose sur autre chose que le contentement vis-à-vis des outputs, des résultats. Comme le montre l’épisode constitutionnel de la première partie de cette décennie, de nombreux acteurs croient qu’il faut doter l’Union européenne de quelque chose qui la légitime au-delà de ces résultats; il y a eu échec (encore que certains analystes diraient que les votes de mai-juin 2005 n’ont rien à voir avec l’Union européenne); on en est revenu à l’”Europe des résultats” chère à José Manuel Barroso. F. Forêt montre à la fois que cette idée d’une légitimité par les résultats se trouve à de multiples niveaux (sur la motivation des fonctionnaires européens ou sur la BCE) et qu’en soi, elle ne suffit pas. Le titre du livre trouve ici sa plus grande justification : F. Forêt s’oppose ainsi frontalement à F. Scharpf qui concluait plutôt que seuls les résultats (“outputs”) compteraient. “Donner moi une BCE efficace (à l’image de la  mythique “Buba”), je vous ferais des Européens loyaux”, tel était le message d’alors; F. Forêt ne veut pas y croire, d’autant plus que les indicateurs de confiance, de satisfaction, vis-à-vis de l’UE, se sont détériorés depuis lors, qu’il est difficile de compter pour rien les résultats des référendums de 2005 et de 2008. (Il est aussi vrai que, du seul point de vue des résultats au regard des attentes soulevées par le discours européiste des années 1990-2000, le compte n’y est pas du tout! ou du moins pas à l’échelle de l’UE).

Comme on le constate, la vision de F. Forêt est finalement des plus négatives; sa conclusion en est d’autant plus étonnante, il essaye en effet sur les trois dernières pages de l’ouvrage (p.268-270) de “ne pas désespérer le Berlaymont”. Il exclut que l’on puisse totalement se passer pour légitimer un pouvoir de tout ce qui a fait la légitimité de l’Etat national jusqu’à présent, cependant, “L’action à mener est éclatée, contingente et incertaine, à égale distance des entreprises flamboyantes des créateurs d’Empire et des savantes constructions des logisticiens politiques de la gouvernance internationale contemporaine.” (p. 268). Il évoque ensuite sur les deux dernières pages des pistes, pas nécessairement trés novatrices en dehors de la nécessaire prise en compte de la “mystique fédérale”.

Pour ma part, comme le lecteur le comprendra, j’ai beaucoup apprécié l’ouvrage, et je conseille donc sa lecture. En même temps, j’aurais presque envie d’en contester la prémisse de base, à savoir qu’un pouvoir doit être consenti, que le peuple ou les peuples doivent le légitimer. F.Forêt répète à de multiples reprises cette prémisse, qui est aussi un constat de fait : on ne peut pas se passer de l’assentiment des populations à l’ordre politique, car cela peut finir par bloquer les avancées européennes (si on leur demande leur avis…). Je me demande parfois si là n’est pas l’erreur d’analyse : pourquoi ne s’en passerait-on pas comme on s’en est passé presque tout au long de l’histoire? Dans le cas spécifique de l’Union européenne, même si l’on imaginait par hypothèse que 95% des citoyens de chaque Etat ne veulent plus participer à ce “machin”, encore faudrait-il que des partis politiques soient effectivement décidés à relayer cette intention. L’histoire des dix dernières années  montre plutôt que tout parti de gouvernement choisit aujourd’hui de participer aux institutions de l’Union européenne, parce que cela le renforce comme exécutif. Il faudrait commencer à dresser la liste de ces partis vus comme “eurosceptiques” qui participent (ou ont participé) au gouvernement de leur Etat national, sans que cela fasse (ou ait fait) en rien dérailler le char de l’intégration européenne. Pour l’instant, aucun n’a parlé sérieusement de faire sécession de l’Union européenne…  même Vaclav  Klaus n’est pas sur une telle ligne à ma connaissance. Bref, à mon sens, on peut bien imaginer une situation où presque plus personne  dans les populations assujetties ne consentirait, mais où cela continuerait de plus belle tant que les élites partisanes y trouveraient elles leur content.

On peut aussi se dire qu’il a existé ou existe des pouvoirs qui sont discrets ou même secrets. Il n’est donc pas possible d’y consentir ou pas, ils existent voilà tout. Il y a  en effet une solution encore plus simple au dilemne posé, à savoir continuer à ne pas trop parler d’Union européenne dans les médias, à laisser les populations dans l’ignorance des subtils mécanismes de la “gouvernance européenne”, à garder ce symbolisme discret de l’UE, à laisser les élections européennes être des “élections nationales de second ordre”, en somme à continuer sur la lancée décrite par F. Forêt. Tout pouvoir doit être consenti certes, mais, si la plupart ignorent être assujettis à un pouvoir,  ont-ils besoin d’y consentir?  On me rétorquera qu’il s’agit là d’une impossibilité, on ne peut revenir au temps du “consensus permissif”… Certes, mais on peut se faire discret sur la mécanique européenne et mettre en avant en temps de crise les pouvoirs nationaux. Et surtout ne plus revenir jamais sur une “grande question” apparemment compréhensible par beaucoup de gens qui polariserait l’opinion (comme l’adoption de l’Euro jadis ou une Constitution dans la première moitié de cette décennie). La discrétion comme élixir de longue vie?

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Al Gore, “The Assault on Reason”.

29 octobre 2008 · Un commentaire

La traduction du livre d’Al Gore de The Assault on Reason vient de paraître en français sous le titre La raison assiégé au Seuil (octobre 2008). Poussé par la curiosité et le titre, je me suis acheté la version anglaise (le paperback imprimé au Royaume-Uni chez Bloomsdury), j’ai été plutôt surpris dans la mesure où le contenu ne correspond que d’assez loin au titre,  il s’agit essentiellement d’un worst of des deux mandats Bush, et je demande bien ce qu’un acheteur de la version française va pouvoir trouver dans ce livre. (sauf s’il n’a pas ouvert un journal depuis huit ans). Mais comme il est clairement formaté pour un lecteur américain moyen, il constitue un bel exemple de rhétorique qui pourrait sans doute être utile aux enseignants de civilisation américaine. (En extraits choisis, j’ai quelques idées de passages à étudier.)

La thèse d’Al Gore ne va guère sur le fond au-delà de celle d’Aloïs Schumpeter en 1942 dans son célébre passage de Capitalisme, Socialisme et Démocratie sur la démocratie. Al Gore constate que le public américain ne fait absolument pas son travail d’opinion publique éclairée, ce qui serait la base d’une démocratie au sens traditionnel du terme, et que, du coup, le pouvoir n’est pas du tout accountable. S’agissant en plus d’un pouvoir comme celui de l’Administration Bush, cela a donné les résultats que l’on connaît, et qui sont rappelés tout au long des différents chapitres. Al Gore attribue la faute de cet affaiblissement de l’opinion publique à la télévision, canal de communication unidirectionnel qui permet toutes les manipulations de l’opinion, et il met son espoir en Internet, canal de communication bidirectionnel qui permettrait moins de manipulation et plus d’accountability. Evidemment, comme Schumpeter remarquait déjà en 1942 l’incapacité du public (y compris américain) à former un public rationnel et discursif, la thèse de l’influence de la télévision ne vaut guère, cela a sans doute accentué une tendance en lui donnant de nouveaux moyens, mais c’est tout; Al Gore invente dans son livre une politique d’ “avant la télévision”(et la radio) où la politique aurait été une discussion plutôt rationelle via les pages des journaux et celles des pamphlets et une politique “aprés la télévision” (et la radio) où l’on reviendrait à cette situation mutatis mutandi. Par rapport à Schumpeter, il constate la même faiblesse insigne de l’opinion publique du point de vue des critères de la rationalité (à la Habermas), mais il la croit temporaire et susceptible de remèdes. Il est pourtant bien conscient, comme Schumpeter d’ailleurs, que ce n’est pas le niveau d’éducation en lui-même, même s’il a augmenté depuis 1942, qui crée un public rationnel, susceptible de surveiller l’action des politiques. Al Gore cite pourtant des données établies par des politistes sur les connaissances politiques des Américains qui convaincraient les plus sceptiques de l’inanité d’attendre un public rationnel tel qu’il le rêve. Internet sera donc le salut, et permettra d’aller contre cette solide incapacité du public à former une opinion publique rationelle.

La thèse est donc plutôt simple, voire simpliste. Le livre ne vaut donc la peine d’être lu. Par contre, sa construction  est fascinante. Il est en effet à première vue trés mal construit. En particulier au niveau d’une page, on observe d’incessants changements de thèmes : en fait, Al Gore semble avoir décidé d’écrire comme on mène une conversation. Il ne cesse ainsi de prendre des sécurités : il s’adresse souvent à un (trés hypothétique) lecteur conservateur et chrétien, ou à un (moins hypothétique) lecteur armé d’un marqueur “politiquement correct”, pour démentir toutes les mauvaises pensées qui pourraient leur venir à la lecture d’une phrase.

Al Gore ne cesse ensuite de chapitre en chapitre de répéter les mêmes exemples des méfaits, mesonges, omissions, de l’Administration Bush. Ce n’est pas trés étonnant de la part de sa part, mais il ne revient par contre pas du tout sur l’élection de 2000. J’ai d’ailleurs constaté à quel point j’avais eu via la presse française un panorama plutôt complet de l’ensemble de ces écarts avec la vérité et la morale de l’Administration Bush. On apprendra quelques détails supplémentaires sur l’obsession du secret de l’Administration Bush ou sur la théorisation des “pleins pouvoirs” de l’Exécutif en temps de guerre (contre le terrorisme), mais finalement nous avons été informés du principal. Al Gore ne va pas jusqu’à écrire que l’Administration Bush s’est comporté, au moins tant qu’elle a eu la majorité au Congrès, comme une “dictature”, mais peu s’en faut.

Enfin, du point de vue des arguments apportés, Al Gore hésite entre deux registres : d’une part, il fait allusion aux avancées scientifiques de la psychologie et des sciences cognitives (qui démontreraient  pour résumer que  la télévision rend nécessairement un peu bête) ; d’autre part, il ne cesse de s’appuyer sur les écrits des Pères fondateurs des Etats-Unis pour justifier son approche et sa vision de ce que devrait être la démocratie (un public rationnel, une vraie séparation des pouvoirs, une vision de l’homme où les institutions brident l’instinct naturel de domination, une séparation de l’économie capitaliste et de la politique démocratique). Cela fait un étrange mélange que ces deux registres, l’un faisant appel à la science et l’autre à la philosophie politique. Le tout est assaissonné de citations de Churchill, Lincoln, F.D. Roosevelt, et aussi de quelques considérations historiques dignes d’un manuel de sixième (et encore cela doit être plus subtil). La science politique n’est guère présente dans ce texte, bien moins en tout cas que l’approche “scientifique” des neurosciences. Al Gore insiste aussi sur l’affaiblissement du Congrès en raison de la discipline partisane renforcées depuis trente ans,  sur la faible compétitivité des élections, sur le poids de l’argent via le lobbying et les dépenses de campagne électorale, mais ces éléments ne sont pas encadrés par un registre plus général issu de la science politique.

Ce livre constitue donc un témoignage historique d’une ére de la rhétorique américaine du côté démocrate, mais l’étonnant, finalement, c’est le côté peu satisfaisant pour la “raison” (entendue comme manière cohérente de présenter des arguments quelque qu’ils soient) de ce livre.  En français, alors qu’on perd toutes les expressions idiomatiques ou les citations plus ou moins cachées, qui font le plaisir de la lecture, le texte doit apparaître carrèment brouillon et idiot, à moins que la version française n’ait été adaptée et truffée de notes explicatives, auquel cas il deviendrait une petite encyclopédie de civilisation américaine.

Sachant que 80% et plus des Français souhaitent la victoire du démocrate B. Obama, l’éditeur a dû penser que traduire ce livre serait une bonne affaire; mais je doute que le lecteur français y trouve son compte. En même temps, si Obama est finalement battu, on pourra toujours le lire à titre d’explication, et d’épitaphe pour une démocratie.

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Jeunes candidats chercheurs, rassurez-vous, vous pourriez être italiens.

21 octobre 2008 · 14 commentaires

L’Italie est réputée depuis au moins deux décennies pour le médiocre état de ses Universités et de sa recherche publique, et surtout pour leur sous-financement chronique. Toutes les comparaisons internationales disponibles insistent sur ce point.

Il semble que l’actuel gouvernement Berlusconi veuille ajouter un épisode à cet saga.  D’ultérieures restrictions budgétaires sont à prévoir pour le monde universitaire sur les trois prochaines années. Le gouvernement propose, semble-t-il pour compenser ces restrictions, de rendre possible la transformation des Universités en fondations de droit privé; celles-ci pourraient recevoir des fonds du secteur privé (ce qui ne va pas de soi sachant l’appétence des entreprises italiennes pour la recherche).  La crainte est bien sûr que ces Universités soient obligées d’augmenter leur frais de scolarité et surtout de ne se consacrer qu’aux études réputées rentables par les entreprises les finançant. Dans l’immédiat, le gouvernement propose de ne remplacer que 20% des personnels universitaires statutaires partant en retraite, soit 1 sur 5. Oui, vous avez bien lu, 1 sur 5. Sachant que déjà actuellement le personnel non statutaire (les “precari”) assure souvent le gros de l’activité pédagogique et scientifique des Universités, on peut imaginer l’impasse dans lequel se trouvent ces mêmes “precari”. C’est d’autant plus troublant qu’en même temps le gouvernement prétend résorber ce même précariat, avec des régles au byzantisme étudié par un fonctionnaire sorti de l’imagination d’un Kafka sous acide. Cela vaut aussi pour les grands organismes de recherche public. Leur titularisation dans un statut s’enfonce donc dans le néant à grande vitesse, sauf pour une infime minorité de “salvati” (sauvés comme dirait Primo Levi pour un sujet plus grave). De toute façon, il semble qu’un ministre ait comparé les chercheurs à des “mercenaires” qui vont et qui viennent, et qu’un poste fixe pourrait endormir. (Comme dirait L. Parisot rien ne dure en ce bas monde… )

Je ne vous étonnerai pas en disant que les personnes concernées protestent hautement . Menacés dans leur existence et leur avenir, elles multiplient les manifestations (peu relayées par la presse) et les sites Internet pour informer de leur sort (cf. pour une avalanche de liens ). La situation est d’autant plus grave  que la durée des études en Italie tend souvent à produire des “precari” à des âges plutôt avancés (35 ans et plus) parmi les “jeunes chercheurs”. Leur reconversion semble dès lors des plus difficile , voire impossible, à     l’âge où l’on est déjà un “vieux con” pour les entreprises. (Plus généralement, sur le marché du travail italien, le recrutement sur un  travail précaire s’arrête à la quarantaine; au delà si l’on doit encore être précaire, plus personne ne veut de vous.)

Etant donné que cette politique va à l’encontre de tout ce qui peut raisonnablement être considéré comme la défense de l’Italie dans l’”économie de la connaissance” prévue par la Stratégie de Libonne, même si tout cela est présenté par le gouvernement italien comme un moyen de se préparer à de tels défis en “rationalisant” le monde universitaire et académique en lui trouvant de nouvelles ressources ailleurs que dans les poches vides de l’Etat, j’y vois aussi un moyen pour les dirigeants actuels d’en finir avec le monde de la science et de la haute culture. Ce “massacre des élites” (universitaires) tient beaucoup au fait que la base sociale, économique, morale des droite italiennes se trouve peu à l’Université – même s’il existe des universitaires de droite, même s’il existe des militants étudiants de droite. Les universitaires forment un monde un peu incompréhensible dont on se débarasserait d’autant plus volontiers que le barycentre social du centre-gauche se trouve dans l’Université ou plutôt dans les personnes issues d’une éducation universitaire qui sont le seul point fort électoral de la gauche modérée (la génération éduquée dans les années 1960-1970). Les universitaires ou les hommes de haute culture ont fourni d’ailleurs de solides opposants à la personnes de S. Berlusconi : des professeurs d’Université formaient d’ailleurs la base du mouvement des “Girotondi” (les rondes) dans les années 2003-04.

En même temps, face à ce désastre, je ne peux manquer de me dire que cela a toujours été le cas.  Cette impasse sur le recrutement de statutaires était déjà en cours au début des années 1990, et les actuels  (rares et âgés) titulaires  racontent volontiers qu’ils sont arrivés bien tard dans leur vie là où ils sont. Vu la structure mandarinale et gérontocratique marquée de l’Université italienne (pour ne pas parler de quelques abus clientélistes, voire maffieux, de ci de là), il devrait apparaître à toute personne raisonnable comme absurde de vouloir faire carrière dans un tel système. De nombreux brillants éléments issus de la Péninsule ne se sont  d’ailleurs pas gênés pour le comprendre et font d’ailleurs carrière dans le monde anglo-saxon (ou en France). Face à cette impasse durable, je me suis toujours demandé comment une partie des jeunes Italiens les plus brillants s’aveuglaient tout de même sur leurs chances de réussite, et continuaient à faire vivre ce système inique. En même temps, quand j’essaye d’expliquer le plus honnêtement possible à mes propres étudiants ce qui les attend en réalité avant d’avoir une “certitude” sur leur avenir (ce qui est peut-être le problème, mais nous sommes dans une société sans pitié…), je sens bien qu’ils me croient à moitié. Il y a toujours, comme face à une épidémie, l’optimisme de celui qui pense qu’il va s’en sortir tout de même. Cela doit être un peu du même ordre en Italie. “Ils ne mourraient pas tous, mais tous étaient frappés.”

Cette crise de l’Université italienne n’est pas sans rapport avec l’attitude du gouvernement italien sur le “Plan climat” de l’Union européenne au Conseil européen des 15/16 octobre. Ce dernier voudrait des accomodements dans la mesure où il a le sentiment que l’Italie ne peut respecter ce plan sans y perdre économiquement. L’Italie, qui n’a pas de charbon contrairement à la Pologne, se retrouve ainsi le seul pays développé de l’Ouest du continent à soutenir cette ligne du suicide collectif à l’étouffée. Cela correspond assez bien à une économie sous-dotée en capital humain, incapable d’investir en Recherche & Développement. La masse des petites et moyennes entreprises du nord du pays, que le gouvernement Berlusconi entend représenter, est hors d’état d’envisager une reconversion écologiquement correcte même à moyen terme – si j’ose dire : déjà que les déchets  toxiques les plus divers sont déversés dans le Sud à cause de réglementations européennes contraignantes, il ne faudrait pas en plus avoir à respecter des quotas d’émissions de CO2 en plus! En effet, si on ne fait pas de recherches et si on ne maîtrise pas les technologies correspondantes, la seule manière de diminuer les émissions de CO2 est de faire faillite! (ou de tricher avec les quotas…)

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Adieu l’UE, bienvenue aux Provinces unies de l’Euroland et de Grande-Bretagne.

17 octobre 2008 · 2 commentaires

Le plan anti-panique bancaire adopté le dimanche 12 octobre par les dirigeants européens réunis à l’Elysée a été une magnifique démonstration que les temps de crise en révèlent beaucoup plus sur la réalité des rapports de force dans une société que toutes les analyses faites à froid.

D’une part, c’est l’occasion de révéler qu’en Europe “certains sont plus égaux que d’autres”. Déjà la semaine dernière, la réunion dite du G4 avait réuni les membres de l’UE qui comptent; ce dernier dimanche, on  a réuni tous les Etats membres de l’Euroland, mais on n’oublie pas d’inviter Gordon Brown, chef d’un gouvernement d’un Etat qui s’obstine pourtant à ne pas rejoindre l’Euro… , mais comme la racine lointaine du mal se trouve dans le “Big Bang” de la City du milieu des années 1980, sa présence est nécessaire. Selon les commentaires du plan que j’ai pu lire, toute l’opération consiste d’ailleurs à copier la solution de sauvetage proposée par Gordon Brown. Le Conseil européen des 15 et 16 octobre devrait se contenter d’entériner ce qui a été décidé à l’Elysée, n’en déplaise à Vaclav Klaus… (qui ne goute pas les délices du “capitalisme oligopolistique d’Etat” à la saveur un peu trop marxiste à son goût). Le hasard a fait que la France avec un Président  hyperactif occupe pour six mois la Présidence tournante du Conseil européen, cela semble avoir facilité l’émergence d’une solution ou du moins sa publicisation, que se serait-il passé si l’Union avait été présidée par Malte ou Chypre (et son président “communiste”)? On craint d’ailleurs déjà les arrières-pensées des Tchéques à compter du mois de janvier 2009.

D’autre part, les mesures prises sont toutes entière appuyées sur cette entité qui est censée ne plus exister et ne plus jouer un grand rôle dans le monde de l’avenir à en croire les politistes : l‘Etat national. Or, comme l’a souligné N. Sarkozy, seul l’Etat peut garantir in fine que les dettes des uns et des autres seront payées. Pourquoi? Parce seul l’Etat peut émettre des titres de dette sans risque de défaut pour les investisseurs. Et ce, parce que seul l’Etat a la possibilité de taxer obligatoirement les populations vivant sur son territoire (les contribuables qui ne sont pas partis placer leur argent dans un paradis fiscal…), et de dégager ainsi les moyens de rembourser ses propres dettes et celles des acteurs économiques qu’il entend prendre en charge. Evidemment, on se trouve pour la première fois directement face à l’aporie de toute mondialisation des flux économiques détachés d’une garantie par la force légale (et physique) de faire rendre gorge aux débiteurs. La BCE elle-même n’a pas ce pouvoir de taxer les populations , et de garantir son endettement sur le cheptel humain. Un mécanisme de marché sans garantie ultime dans la force physique contre les débiteurs (en l’occurrence, nous, les contribuables) ne peut donc fonctionner. Si les Etats (européens et américain) n’intervenaient pas, la crise systémique en cours aurait mis la plupart des banques au tapis, et par suite toute l’économie des pays développés ; mais cette intervention revient à une immense opération de “socialisation des pertes”, qui ne peut reposer que sur la force contraignante des Etats. Le Traité de Lisbonne, aurait-il été en vigueur, n’aurait rien changé,  puisqu’il n’institue pas un transfert de la capacité de taxer à l’Union européenne, et j’ai même le sentiment que l’existence d’un Président du Conseil européen, éventuellement détaché de la réalité du pouvoir d’un grand Etat, aurait plutôt compliqué les choses. La Commission européenne a plutôt joué profil bas, faute de moyens directs d’agir, et les déclarations de la Commissaire responsable (Nelly Kroës) sur la nécessité de respecter dans les plans nationaux antipanique et les restructurations en cours du secteur financier les régles européennes de la concurrence apparaissent comme dérisoires. Une banque ne pouvant être sauvée que par “son” Etat et les sauvetages donnant lieu à un meccano bancaire au profit des acteurs les plus forts (par ex. BNP Paribas ou Santander), ce genre de réflexion publique de la part de la Commissaire revient à souligner le peu d’importance de l’action de la Commission toute entière. Le Commissaire en charge du respect du Pacte de stabilité et de croissance  a eu au moins la décence de se faire oublier complètement.

En outre, toute cette affaire, comme tout le monde, y compris “l’homme de la rue”, commence à le remarquer, rappelle à chacun qu’il existe des sujets de préoccupation pour lesquels il est urgent d’agir et d’autres pour lesquels il est urgent d’attendre. Il n’est certes pas de problème politique auquel le temps ne finisse par apporter une solution, mais l’extraordinaire agilité des Etats nationaux pour prendre des décisions ayant force légale et pour trouver des ressources financières (alors qu’ils sont en déficit depuis les années 1970 au moins) montre le poids différentiel des problèmes en fonction de leur proximité avec ce qu’on croit être le maintien de l’ordre social, économique et politique. En France, il y avait sans doute longtemps qu’une loi n’avait été présenté un jour au Conseil des ministres pour être voté le lendemain même par la Chambre des députés, et aussi bien longtemps qu’un gouvernement ne s’était proposé d’emprunter 40 milliards d’euros en un tourdemain. On peut s’offusquer que cela vienne aprés la discussion pénible sur les 1,1 milliards d’euros destinés à financer une généralisation du RSA à compter de la mi-2009 à tous les Rmistes qui en auraient besoin. Tous les secteurs sociaux qui sont confrontés à l’absence d’argent public pour financer leurs opérations ont saisi l’occasion de cette débauche de milliards pour rappeler leurs doléances. (Au niveau mondial, le responsable de la FAO appuyé par les ONG a souligné l’écart entre les plans de sauvetage bancaires et ce qui est dépensé pour les personnes qui meurent de faim dans le monde.)

Du point de vue plus théorique, ne vaudrait-il pas la peine de calculer désormais un indice d’importance politique réelle de tout problème mis sur agenda? Ce dernier serait fonction, d’une part, du temps entre la mise sur agenda et l’entrée en vigueur réelle des mesures liées à cet agenda, et, d’autre part , du montant financier mobilisé. C’est bien sûr trés simpliste, et, généralement, la science politique fait son miel de l’explication des mécanismes délicats qui ménent d’un problème social à une action politique et enfin à une réalité administrative (et vice versa). Dans ce cadre, j’ai toujours trouvé qu’il y avait une tendance à prendre pour argent comptant les explications fournies par les acteurs des politiques publiques à l’inaction, aux difficultés rencontrées, aux hésitations. Au moins quand les historiens expliquent les retards à l’abolition du servage dans l’est de l’Europe et en Russie, n’usent-ils pas de toutes ces subtilités… (et ma comparaison peut-être étrange ici traduit mon indignation!) La crise bancaire actuelle rappelle que, lorsque des mécanismes mettant en jeu des intérêts majeurs dans la société entrent en crise, l’action est rapide, presque immédiate. Comme on sait que la “crise de 1929″ peut se répliquer par une telle crise bancaire (merci Mr.  Bernanke et Mr. Stanley Fischer), les gouvernements nationaux se sont empressés d’agir au profit de toute la société, au moins est-ce là la justification donnée (et sans doute acceptable…); or lutter contre  la catastrophe écologique qui nous menace ne serait-il pas aussi dans l’intérêt de tous (sauf  de Claude Allègre bien sûr)? Ou mettre fin à la misère dans les pays riches, et la famine dans les pays pauvres? Eh bien non, bien sûr. On (les groupes politiques, économiques et sociaux dominants) peut trés bien se passer des miséreux et des crève-la-faim, mais pas des banques! Quod demostrandum erat.

Pour moi, cette crise révèle donc ce qui compte et ce qui ne compte pas dans ce monde; la science politique devrait dès lors bien relativiser l’importance relative de chacun de ses objets; or combien d’études sur les mobilisations (sans grand espoir et impact financier) des pauvres? C’est sympathique certes, mais  un peu inutile pour comprendre ce qui se passe.  Et qu’avons-nous à dire sur les liens banque-finance-politique? Il est vrai qu’il n’est pas besoin de chercher bien loin, tout au moins aux Etats-Unis où on atteint au sublime de ce point de vue avec H. Paulson.

En conclusion de ce post, les “Provinces unies de l’Euroland et de Grande-Bretagne” ne sont donc pas seulement un “Grand Marché” où seule l’intégration négative compterait, il y a bel et bien de la régulation étatique en cas de besoin, mais celle-ci ne correspond sans doute pas à la phraséologie sociale et humanitaire en vigueur dans la présentation de soi de l’Union européenne. (Exercice : comparez les budgets de l’UE dans différents domaines avec les sommes en jeu mises par les Etats pour sauver “leurs” banques.) Cette crise va nous apprendre le sens des proportions.

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De la Providence…

14 octobre 2008 · 5 commentaires

Dans la nuit de samedi à dimanche, le leader de l’extrême-droite autrichienne Jorg Haider a été victime d’un accident de voiture. Le leader du BZÖ est mort, semble-t-il, sur le coup, et rien ne laisse à penser à ce stade qu’il n’ait pas été le seul responsable de son propre accident. Il était seul au volant et il a simplement perdu le contrôle de son véhicule. Selon la presse autrichienne, il aurait en effet circulé à grande vitesse sur une route nationale dans une voiture puissante en plein brouillard; il aurait dépassé la vitesse autorisée de prés du double. Il est donc mort en pleine cohérence avec ses idées “libérales” en ne respectant pas une régle commune – banale somme toute – au volant d’une voiture puissante et luxueuse, comme l’éternel jeune homme qu’il prétendait être. On ne peut que compatir face à tant d’imprudence qui plonge sa famille dans le deuil.

Il est certain que la science politique dans la mesure où elle est à la recherche de régularités n’est pas très à l’aise avec ce genre d’événements, qui soulignent le rôle d’une personne particulière dans l’histoire. Si une théorie du complot se développe à propos de cette mort, il y aura sans doute un politiste pour étudier la construction de cette théorie par des militants d’extreême-droite et pour l’inscrire dans une série de semblables théories du complot concernant les disparitions prématurées de leaders extrémistes dans l’Europe contemporaine, mais de la mort en elle-même nous n’avons pas grand chose à dire.

Pourtant, la mort d’un Jorg Haider changera par définition quelque chose au cours ultérieur de l’histoire. Si l’extrême-droite autrichienne se réunifie et surtout connaît de grands succès par la suite (encore plus grands que celui qu’elle vient de connaître), il sera difficile de ne pas penser que sa mort a favorisé ce développement en résolvant par le fait le problème du leadership dans ce courant politique.  On maudira la Providence d’avoir ainsi résolu le problème. Si au contraire, son parti le BZÖ se délite sans laisser de trace, si l’extrême droite autrichienne reste divisée et connaît des revers divers,  et si ce succès de l’automne 2008 est (enfin) le dernier, il faudra bien s’interroger sur la perte d’expérience que cette mort a représenté pour ce courant, et l’on  se réjouira de la disparition fort opportune du tribun carinthien. Quelque soit le développement ultérieur, on se dira que quelque chose en a été changé, bien que l’on ne sache pas quoi exactement; cela sera proprement indécidable : dans une politique trés personnalisée qui repose sur l’impact d’une personnalité sur le public, la disparition d’un acteur prend un sens autre que dans une politique où seul le groupe partisan ou autre compte. Nous ne saurons ainsi jamais ce qui se serait passé dans la politique néerlandaise si Pim Fortuyn avait vécu, nous ne saurons pas non plus ce qui se serait passé si Isaac Rabin n’avait pas été tué par un extrémiste – ou plutôt nous le devinons dans les deux cas en fonction de nos inclinations politiques.

Catégories : Sociologie politique
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Et maintenant une querelle franco-allemande?

8 octobre 2008 · Laisser un commentaire

Non seulement les interventions de samedi du G4 et de lundi en fin d’aprés-midi de N. Sarkozy au nom des 27 n’ont pas eu un effet extraordinaire sur la situation de crise financière, mais en plus on recommence à se chamailler en coulisses sur la stratégie à adopter. Le FAZ fait un article intitulé “Die Deutschen sind schuld!” où le journaliste résume tout l’énervement de certaines élites françaises envers l’attitude allemande. Il est vrai que le Monde a fait un éditorial en ce sens. Cela ne pouvait échapper à l’attention de l’autre côté du Rhin.

Pendant que tout le monde est au courant qu’une certaine mésentente régne entre Paris et Berlin, le Conseil des ministres des finances a pondu ce mardi un extraordinaire plan qui ne résout pas grand chose…. On va garantir mieux les dépôts des particuliers dans toute l’UE (ce que de toute façon tout le monde a fait ou s’apprêtait à faire de sa propre initiative), et quelques autres mesures aussi peu à la hauteur de la situation que de répèter plus ou moins ce qui a été déjà annoncé samedi…

En parcourant la presse, je commence à voir ressortir des allusions à la faiblesse constitutive de l’Euro, qui ne s’appuie pas sur un Etat. Je m’aperçois aussi que l’idée d’un plan Paulson à l’européenne revient comme une litanie, même le grand Michel Aglietta serait pour. (Par contre, je n’ai lu nulle part la forme précise qu’un tel fonds pourrait prendre.)

L’Euro et le “grand marché (financier)” issus des choix des années 1980 vont donc peut-être avoir l’occasion de jouer (enfin) le rôle d’engrenage “fédéraliste” qu’on leur prêtait jadis.  Face aux conséquences inattendues des interdépendances qui se sont crées par la monnaie et les marchés, face à cette crise de confiance qui semble déteindre sur l’Euro lui-même, les dirigeants nationaux seraient obligés de faire un saut qualitatif  vers une vraie politique économique commune, et donc  vers une fédération de fait. Un fonds commun à 300 milliards d’euros (pourquoi ce montant plutôt qu’un autre? ) géré en commun qui serait dans l’air ne ferait jamais que représenter  plus de deux fois le budget annuel de l’UE ou quelque chose d’approchant. Il est vrai que cette somme ne serait pas renouvelable, et qu’il faut supposer son coût étalé sur de nombreuses années, mais, diantre, cela suppose une capacité des responsables européens à discuter  à grande vitesse pour partager le fardeau éventuel que l’on ne leur connaît pas jusqu’ici (voir les discussions sur le budget pluriannuel 2007-2013). On peut donc douter de ce sursaut vers un partage plus fort du coût de la crise financière en cours.

Mais il n’est pas interdit d’espérer un rebondissement heureux.

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Cela va mieux en le disant?…

7 octobre 2008 · Laisser un commentaire

La réunion à Paris à l’Elysée de quatre dirigeants des pays européens du G8 (France, Grande-Bretagne, Allemagne, Italie), en compagnie de trois responsables des institutions européennes (Commission européenne, Banque centrale européenne, et “Eurogroupe”), est venu à la fin d’une semaine, où l’on a pu lire dans la presse les choses des plus étonnantes. Un fantomatique plan à 300 milliards d’euros (sic) a apparu et disparu de l’horizon sans que l’on sache vraiment qui avait eu cette grande et belle idée; surtout un lecteur, aucunement dans le secret des affaires comme je le suis, a pu avoir le sentiment en lisant entre les lignes que les banques européennes étaient beaucoup plus “plombées” qu’on ne le disait publiquement  quelques jours auparavant. Bref, la situation doit être grave – et du coup la réunion de samedi prenait une importance particulière.

Remarquons en passant que sa composition était en contradiction avec la régle “informelle” selon laquelle au niveau multilatéral on ne doit jamais faire apparaître au grand jour qu’il existe en Europe des grands pays (qui prennent les vraies grandes décisions comme dirait A. Moravscik), des pays moyens et des petits pays (qui suivent ou exploitent la situation). Une initiative bilatérale de deux grands Etats (comme celle de Saint-Malo en 1998 sur la défense européennes entre France et Grande-Bretagne) ou un partenariat privilégié entre deux grands (comme le “tandem franco-allemand”) sont bienvenus, mais pas ce genre de réunions qui rappelle d’autres périodes de l’histoire européenne, où les grands tout seuls réglaient le sort de l’Europe. La conférence de presse suite à cette réunion était en permanence sur le fil du rasoir de ce point de vue : “qui” parlait? Quatre pays membres du G8 et les grandes institutions européennes, c’est-à-dire en pratique “l’Europe” au sens économique? Ou un groupe informel qui proposait une série de solutions à ses partenaires européens et extra-européens? Ou le “politburo” de l’UE? La “super-présidence collective” de l’Europe enfin apparue au grand jour? Ou simplement un groupe de dirigeants bon amis par ailleurs décidés à parer au plus pressé?

Cette entorse aux convenances aurait pu se justifier si les décisions issues de ce sommet trés informel , une sorte de “cabinet restreint” du Conseil européen, avaient été complètement à la hauteur de la situation qu’il prétendait affronter.

Si j’ai bien compris en suivant la conférence de presse sur le site de l”Elysée, il a été solennellement affirmé qu’aucun pays européen ne laisserait tomber une de ses banques… C’est là l’application du principe du “too big to fail”, qui l’a emporté (partiellement) dans la gestion de la crise, il n’y a là rien de nouveau. La nouveauté eut été d’affirmer l’inverse : du genre, les banques qui ont imprudemment joué avec l’argent de leurs actionnaires et de leurs déposants doivent faire faillite, la loi du marché doit s’appliquer dans toute sa rigueur, et vae victis! Ce “Bourreau fait ton office” n’était pas d’actualité : aucun dirigeant européen ne va se comporter en “Républicain” de la ligne reaganienne dure, du genre de ceux qui ont refusé le Plan Paulson aux Etats-Unis. Les dirigeants européens ont d’ailleurs dit à quel point ils appréciaient le vote de ce Plan par le Congrès américain.

Comment éviter ces faillittes bancaires, qui auraient un effet systémique sur l’ensemble des banques européennes? Et bien, chacun de son côté sauve ses banques, mais le fait de manière coordonné avec ses partenaires. Là encore, ne s’agit-il pas d’une évidence? Comme le disait quelques jours plus tôt le président de la BCE, l’Union européenne n’a pas de vrai budget fédéral, et seuls les Etats membres ont un budget adéquat appuyé sur une base fiscale (nous!) pour pouvoir payer le renflouement des banques. L’appel à une vision coopérative devrait aller tellement de soi qu’on a peine à comprendre le sens que cela peut avoir : l’Union européenne d’aujourd’hui n’est-elle pas le résultat de la réflexion des responsables européens sur l’incapacité des pays européens à affronter les crises économiques qui se sont succédées depuis la fin des années 1960? On pouvait certes voir dans cet appel à la coopération une critique implicite au comportement irlandais dont le gouvernement venait de choisir de garantir les dépôts dans les banques de “nationalité” irlandaise.  On l’a compris dans la réponse d’A. Merkel. Certes, mais les heures qui suivirent virent une série de pays, dont l’Allemagne, annoncer mutatis mutandis une manoeuvre similaire pour rassurer les déposants de leurs banques (il est vrai que la libre circulation des capitaux en Europe a ses contraintes). Tout d’un coup, le manque de coopération irlandais devenait le modèle à suivre… Si “coopérer” veut dire “s’imiter”…

Les dirigeants réunis samedi ont aussi laissé entendre, mais là ce fut moins clair, que le Pacte de stabilité et de croissance ainsi que les régles de la concurrence ne devaient pas faire obstacle au sauvetage de la situation économique. Là encore, quelle nouvelle! Le Pacte et les Traités prévoient bien sûr des clauses de situation exceptionnelle, et ici qui douterait sérieusement que la situation ne soit pas pour le moins exceptionnelle. Quand aux Etats-Unis un Président républicain du style de G. W. Bush autorise  et même réclame de tout son reste d’autorité les choix qui sont sous les yeux de tous, démentant toute idée d’autorégulation spontané des marchés financiers, toute discussion est inutile sur l’exceptionnalité de la situation.

Le sommet a appelé aussi à sanctionner les responsables. Le blame avoidance est en cours : ce n’est bien évidemment pas la faute des politiques si les financiers ont joué au casino aux Etats-Unis.. et surtout, on sait bien que le droit est rétroactif et que les tribunaux populaires sont déjà convoqués pour juger les accapareurs.

Le sommet a aussi proposé une coordination de tous les superviseurs nationaux, des ministères nationaux des finances et de la BCE. Là encore, c’est bien le moins, et je me demande si cela n’existait pas déjà en fait.

Plus sérieusement, le sommet a appelé à une re-régulation de l’ensemble de l‘ensemble du monde de la finance. J’ai bien noté que les hedge funds ne devraient  plus échapper aux règles prudentielles en vigueur par ailleurs. Il me semble que les Allemands étaient intéressés par ce genre d’idée  depuis quelques mois et que les Britanniques frenaient à toute force. Là est peut-être la vraie information, le vrai compromis : les Britanniques font mine de céder sur la nécessité de re-réguler la finance. En tout cas, la mise sur agenda d’une re-régulation est acquise, mais bien évidemment pour que cela aboutisse à une régulation , cela suppose des négociations aussi bien au niveau de l’UE qu’à celle des pays participant au grand jeu de la finance mondiale. A ce propos, dans cette grande refondation des régles de la finance internationale, à ce grand “Bretton Woods” bis auquel a appelé (surtout) le trés emphatique Nicolas Sarkozy, va-t-on inviter à la discussion l’ensemble des paradis fiscaux situés sur le continent européen ou ailleurs? Va-t-on vraiment ruiner quelques principautés alpestres et autres îles plus ou moins tropicales? Toutes ces proclamations ne vaudront bien sûr qu’à l’usage : si la crise financière s’arrête rapidement, tout cela se perdra dans de longues et oiseuses discussions, au niveau européen et international. Si en revanche, celle-ci échappe à tout contrôle (ce que je ne souhaite pas, mais cela m’amuserait quand même un peu…), ces propositions auront une suite, y compris des propositions aujourd’hui aussi saugrenues que revoir les modes d’incitation des employés et dirigeants de firmes privées. (En effet, vouloir interdire la rémunération de type “bonus” dans une firme privée m’apparaît une atteinte à la liberté d’entreprendre et de motiver ses employés que seule une situation vraiment chaotique pourra  justifier.)

En tout cas, ce lundi les marchés financiers n’ont guère eu l’air d’apprécier; il est vrai qu’en faisant ma revue de presse européenne via Internet, je me suis rendu compte que ce sommet de samedi avait déjà été relégué au second ou au troisième plan de l’actualité.  Cela va certes mieux en le disant, mais cela ne suffit pas. Jean Quatremer fait une analyse semblable. (Et d’ailleurs au moment où j’écris ces lignes, Libération en ligne titre Kraaaacccchhhh…. ) Et dire que Bernard Guetta ce matin sur France-Inter ne se tenait plus de joie en commentant les résultats du sommet de samedi. Par moments, il me fait  irrésistiblement penser  au  Ministre de l’Information de Saadam Hussein en 2003 à la veille de la chute de Bagdad. Je sais qu’il est mal de penser ainsi, mais n’ayant pas vécu mai-juin 1940, cette référence me vient en tête.

Encore un mot, si les bourses décrochent, c’est aussi qu’aussi bien le Plan Paulson que les déclarations du sommet de samedi, vont dans la direction d’un sauvetage des banques (en tant qu’offreurs de crédit pour éviter le “credit crunch”), mais pas nécessairement du sauvetage des acquis financiers des actionnaires de ces banques. Certes, elles devraient éviter la faillite et les actionnaires ne vont pas tout perdre, mais ils vont être amenés à perdre beaucoup, or, avec la financiarisation de l’économie, avec les fonds communs de  placement, énormément d’acteurs perdent à ce jeu (moi y compris en tant que détenteur d’un modeste PEA). Je soupçonne que c’est un autre effet de la crise bancaire, d’autant plus que la finance représentait sans doute une part importante des placements puisque son poids dans l’économie avait augmenté. En disant samedi que les actionnaires des banques mal gérées aller devoir passer eux aussi à la caisse (c’est-à-dire subir une perte de valeur de leur investissement), les dirigeants européens ont peut-être fait une erreur… Il aurait peut-être mieux valu qu’ils se taisent.

Post scriptum : Au moment où j’avais finir d’écrire ce post, je me suis rendu compte que N. Sarkozy venait de faire une déclaration sur le perron de l’Elysée  à 16 heures 30 que j’ai (miracle d’Internet) pu écouter et voir tout de suite. Je n’ai jamais rien entendu de plus “symbolique” comme déclaration. En résumé, tous les 27 pays de l’Union sont unis contre la crise financière. Chacun (à son poste) fera son devoir. Un je ne sais quoi de martial quand les défenses sont enfoncés par l’ennemi sur 50-100-200 km, que l’on engage ses dernières réserves  et que l’on se prépare à l’épreuve suprême, et  qu’au fond l n’y a plus rien à faire que prier! C’est du Paul Raynaud le 15 mai 1940 ou cela y ressemble. Rien de concret. “Nous tiendrons, nous résisterons!” Mais qui a eu l’idée d’une telle déclaration? Se mettre à 27 pour dire ça! Autant ne rien dire. Ah Sarkozy voulait être Président et présider l’Union européenne, il est servi, et nous avec.

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