Bouillaud’s Weblog – bloc-notes d’un politiste

Entrée de novembre 2008

Chercher ou… enseigner, that is the question.

28 novembre 2008 · 2 commentaires

Dans le cadre des bouleversements en cours du monde de l’enseignement supérieur et de la recherche, il ne pouvait manquer au (post-moderne) tableau  qui se dessine depuis la L. R. U.  le changement de statut des personnels enseignants-chercheurs (dont je suis). Quelques rapports bien sentis annonçaient la couleur depuis une demi-décennie au moins, nous étions prévenus, nous y sommes : il fallait rénover ce métier où beaucoup s’étaient endormis et où la compétitivité de la France (et de l’Europe) risquait gros.

Le projet de nouveau décret est tout à fait séduisant, il faut le dire, je suis ravi. Enfin, nous sommes ramenés officiellement à la quantité de travail (par an) officielle de la fonction publique d’Etat, à laquelle nous appartenons toujours semble-t-il, soit un peu plus de 1600 heures par an. Dommage que cette mise à niveau tardive nous ait fait rater la réduction du temps de travail en son temps… (comme tout le reste du monde enseignant d’ailleurs de la maternelle à la terminale, mais inutile d’épiloguer sur ces pauvres gens qui ne savent pas se lever tôt). Et dommage que la référence pour le temps d’enseignement n’ait pas été ajusté en conséquence à l’occasion : nous restons avec un temps d’enseignement de référence de 192 heures équivalent travaux dirigés par an, qui représente la moitié de notre temps de travail (avec les préparations, examens et tout ce qui va avec) soit autour de 800 heures par an. Si nous avions bénéficié des 35 heures (passage de 39 à 35), certes avec une dizaine d’années de retard, nous serions autour de 172 heures… On pourrait aussi demander à définir vraiment les jours de congés payés- que nous pourrions prendre désormais sans la mauvaise conscience habituelle de l’enseignant-chercheur (la mienne en tout cas) qui ne sait guère où s’arrête son temps de travail. Mais passons, il faut savoir se dévouer à l’effort de redressement national (des comptes publics en tout cas). Un hommage en passant à Pierre Laval (celui de 1935) qui avait bien vu les solutions à toute crise des finances publiques avant tout le monde.

Le plus amusant bien sûr, c’est cette possibilité de “modulation des services” autour du pivot de 192 h éq. TD, autout de l’idée phare que, si la performance en matière de recherche n’est pas jugée bonne (ou simplement existante) par nos chers collègues du CNU, il serait de bon ton d’enseigner plus (ou éventuellement d’administrer plus) si telle est la volonté (non attaquable devant aucune instance de recours apparemment) de notre Président d’Université (élu par nos représentants). Le syndicat SNESUP parle à ce propos de “vision punitive de l’enseignement”. On ne peut guère lui donner tort : à suivre la logique de ce décret jusqu’au bout, ne devraient plus enseigner que ceux dont les recherches sont considérées comme inexistantes ou mauvaises, et, inversement, les étudiants ne devraient plus avoir l’occasion de rencontrer en cours un chercheur réputé d’excellence. On m’a d’ailleurs raconté que des universités étrangères fonctionnaient ainsi : l’institution recrute un enseignant-chercheur prestigieux aux publications si nombreuses que les lire toutes en les comprenant vraiment prendrait une vie, elle le met sur la plaquette de l’institution pour attirer étudiants et financeurs, elle l’utilise aussi pour améliorer son ranking dans le dernier classement à la mode, mais les étudiants (qui parfois payent cher la supercherie) n’auront guère l’occasion de rencontrer le dit personnage, mais auront droit aux cours d’individus supposés de second (ou plus) rang.

Sans aller jusqu’à ces extrêmes, est-on bien au courant au Ministère ce que signifie ce genre de mesure qui fait de l’enseignement un reste? Si on admet dans une vision un peu naïve de la science je l’admets (mais c’est celle qui semble présider aux choix actuels) que les grandes recherches et découvertes se font  quand l’individu est jeune,  soit avant l’âge fatidique de 40 ans où point de vue inventivité cela ne va plus du tout, cela veut dire que, si le système d’évaluation est juste et tient effectivement des recherches faites et de leur caractère novateur en toute impartialité (ce qui est certes difficile à imaginer), la plupart des enseignants-chercheurs (quelque soit leur excellence par ailleurs dans le passé) vont se retrouver à la fin de leur carrière qui s’annonce bien longue (trés probablement jusqu’à 70 ans et, sans doute, jusqu’à la sénilité attestée par une commission ad hoc) à ne plus faire que de l’enseignement (et de l’administration). Tout en reconnaissant que l’expérience peut en ce domaine avoir du bon, je ne sais pas si l’on aura une université de qualité avec une masse de “vieux” enseignants auxquels l’institution aura fait comprendre qu’ils sont en bout de course du point de vue de la recherche. (Il y aura certes aussi des jeunes qui, dès leur recrutement et leur non-sélection dans le contingent des super-Maîtres de conférence qui est aussi prévu, sauront qu’ils sont déjà trés vieux et qu’il ont eu tort de se fatiguer à faire une thèse). Il est vrai qu’avec la gérontocratie en vigueur dans l’attribution des postes de pouvoir, cette situation ne risque pas de se réaliser. Mais j’aimerais bien que nos collégues président d’Université, si prompts à apprécier cette réforme  qui leur donne aujourd’hui les pleins pouvoirs, s’imaginent à 69 ou 74 ans en train d’enseigner 384 heures équivalent travaux dirigés parce que leur section du CNU leur a finalement signifié que “les recherches à la grand papa c’est fini” (et, que, pour leur départ en retraite, cela ne se fait plus pour tous les cadres A de la fonction publique depuis la grande crise fiscale de 2015 sauf diagnostic vital engagé).

En fait, nous sommes typiquement dans un cas où le corps des enseignants-chercheurs réagit peu parce que la plupart des gens ne s’imaginent pas se retrouver dans une telle situation.  Il est vrai aussi que, vu la moyenne d’âge du corps, tant de nos collégues sont proches de la retraite qu’ils comptent bien nous laisser nous débrouiller avec ce qui vient.

Ceci dit, mettre les “mauvais” chercheurs en face des étudiants, est-ce une bonne solution pour améliorer les taux de réussite à l’Université? Peut-on faire réussir les autres quand l’institution pour laquelle vous travaillez vous dit que vous êtes grosso modo un bon à rien?  (Epargnez moi les discours sur l’importance de l’enseignement en provenance du Ministère… quand toute sa politique est alignée sur  une quantophrénie publicative supposée enrichir les Français à terme des nouveaux Frères Lumière) .  Je ne serais pas étonné que, du coup, le sens du service public ne se détériore un peu chez les collégues ainsi officiellement mis sur la touche.

Cette “modulation” qui, si j’ai bien compris à l’échelle d’une Université (“ne pas dégrader le potentiel d’enseignement”) oblige  à déshabiller les “Paul” pour habiller les “Pierre,” est entièrement du ressort du Président de l’Université et de son conseil d’administration : en tant que politiste, je ne peux qu’essayer de m’imaginer les régles du “jeu à somme nulle” que cela constitue; a priori, un Président d’Université, qui cherche sa réélection (ou à ne pas provoquer une émeute de la majorité des enseignants-chercheurs), va devoir faire preuve d’un grand sens tactique dans son déshabillage des uns pour favoriser les autres. Il lui faudra tenir compte de ce fait bien établi je crois par l’économie expérimentale que l’on est moins content de ce que l’on reçoit que mécontent de ce que l’on perd (pour une quantité égale). J’imagine les énervements pour ne pas dire plus de ceux qui, mauvais sujets, découvriront qu’ils doivent enseigner plus pour que les autres cherchent plus et le sentiment d’avantage acquis définitivement (à défendre en tout cas) de ceux qui pourront enseigner moins. Je passe sur les haines interdisciplinaires que cela peut provoquer dans une grande Université. A ce compte-là, on pourrait avoir du coup des élections universitaires, plutôt disputés, dont l’enjeu serait pour l’opposition de remettre au travail d’enseignement les amis de la Présidence en cours. Bref, cette “modulation”, qui peut aller si j’ai bien compris de 0 à 384 heures d’enseignement par an  peut s’avérer une manière de provoquer de joyeux conflits entre collègues et disciplines. Cela existe déjà certes que cette énorme disparité concrète entre les manières d’assumer ce métier d’enseignant-chercheur  (entre les disciplines avec trop ou pas assez d’étudiants, selon les sites, selon  que l’on est MCF ou PR), mais cela sera encore plus net, plus clairement lié à l’arbitraire présidentiel d’un lieu donné – sauf si évidemment un Président juge bon d’établir des critères publiquement discutés et approuvés par une sur-majorité des enseignants-chercheurs de l’établissement de répartition des services dus entre enseignement, recherche et administration.

Un autre petit point qui m’intrigue : le Snesup ne dit rien des conséquences de cette “modulation” sur les heures complémentaires. J’ai bien l’impression qu’un tel dispositif pris à la lettre revient à supprimer les heures complémentaires pour beaucoup de collégues. Si mon Président m’attribue un service de 300 heures  d’enseignement mettons parce que le CNU ne reconnaît pas mes recherches (ne les soutient pas?), est-ce à dire que j’ai droit à autant d’heures complémentaires? Je ne crois pas, cela fait partie de mon service normal. Ce ne seront que les heures au delà de 300 heures qui deviendraient complémentaires. Inversement, je suis un trés bon chercheur, apprécié de mon Président et du CNU, je dois faire 90 heures d’enseignement, mais j’en fais finalement 150 (parce que je ne sais pas dire non à ce même Président qui a besoin de faire fonctionner la filière qui lui tient tant à coeur), est-ce que je touche alors des heures complémentaires? (Jusqu’ici il me semble que lorsqu’on n’atteignait pas le seuil de 192 heures par an, à cause d’un CRCT semestriel par exemple, on ne pouvait être payé en heures complémentaires).

Cette histoire des heures complémentaires risque d’envenimer sérieusement les choses, car cela veut dire que certains vont se retrouver à enseigner plus… pour être moins payé. Ou tout simplement que pour gagner quand même des heures complémentaires, il faudra aller trés loin dans le nombre d’heures annuelles. Il me semble que, dans la plupart des professions, quand la rémunération baisse aussi franchement, l’effort des individus concernés tend aussi à diminuer (en dehors des protestations qu’ils peuvent émettre par ailleurs).

Je voudrais finir ce sombre tableau sur une remarque plus personnelle : dans le fond, je fais partie de ces enseignants-chercheurs qui pensent que l’acte d’enseigner est aussi créatif que celui spécifiquement décrit comme de la recherche. La confrontation à d’autres esprits que suppose l’enseignement apprend souvent beaucoup, on se rend compte par exemple de ses présupposés de chercheur (qui sont souvent des présupposés d’âge, de génération, de classe sociale). Combien de fois ne me suis-je pas rendu compte ainsi que je parlais, sans que j’en ai conscience, une langue française trés bourgeoise, trop nourrie de références littéraires? J’ai expliqué hier à un groupe de mes étudiants ce qu’était l’”esprit d’escalier”. C’est un peu out of fashion il est vrai comme expression, mais elle ne me paraissait pas  aussi rare que cela jusqu’à hier,  j’ai donc aussi appris quelque chose. Dans le fond, la “vision punitive de l’enseignement” m’a toujours paru celle des universitaires imbus de leur savoir, mais surpris que les jeunes ne l’apprécient guère. J’ai bien sûr moi aussi vécu des situations limites, comme lorsque j’enseignais en première année de DEUG pluridisciplinaire à Paris X Nanterre il y a plus de dix ans, où je regrettais de ne pas avoir de connaissances en psychologie clinique pour maîtriser certains cas d’incompréhension tragique (et de ne pas avoir fait plus de judo au cas de malheur). Je suppose que cette “vision punitive de l’enseignement” vient beaucoup du fait qu’en de trop nombreux endroits, les jeunes qui entrent à l’Université n’ont pas les prérequis minimaux (intellectuels et comportementaux) pour s’insérer dans l’enseignement supérieur, et que tout l’enjeu devient non tant de faire de la recherche que de fuir leur présence. Je vois bien que ma vision plutôt positive de l’enseignement et de son caractère interactif et créatif vient du fait d’avoir un public “sélectionné” dans un IEP. Mais je connais aussi des collègues qui opérent dans des univers plus difficiles et qui trouvent aussi plaisir à leur public moins préformaté pour les études longues.

ll reste évidemment que, comme beaucoup de monde, j’ai constaté que, étrangement, plus on fait d’heures d’enseignement, plus on est fatigué à la fin de l’année – je le constate d’ailleurs souvent sur nos collégues PRAG qui font eux de trés nombreuses heures d’enseignement et qui, bien souvent, n’en peuvent plus.

Une petite remarque enfin (plus directement politique) : imaginons que tous les mauvais sujets (fâchés avec leur Président d’Université, peu estimés par leur section du CNU) se retrouvent à enseigner  beaucoup ou même au maximum prévu par le texte. Ils garderont tout de même le droit d’enseigner ce qu’ils veulent dans le cadre des enseignements qu’on leur attribuera. On imagine alors le hiatus qui peut alors se créer entre ce qui sera enseigné et la science officielle ou du moins apprécié par le Président. Dans l’enseignement, les étudiants entendront parler de la vision “A” des choses, et quand ils aborderont la recherche, ils auront droit à la (vraie) vision “B” des choses. Je doute qu’une telle situation puisse être stable : imaginons une faculté d’économie où tous les enseignants(-chercheurs dégradés) soient des purs keynésiens et tous les (enseignants déchargés-)chercheurs soient de purs néoclassiques…  Les tenants de l’approche B auront bientôt fait de stigmatiser l’incompétence absolue de leurs collégues de l’approche A, qui  narrent à longueur de semestres des calembredaines  à la jeunesse. Ce que mon exemple plutôt caricatural veut souligner, c’est que l’aile dominante d’une discipline ne peut se désintéresser de la première évangélisation des étudiants dans son propre credo. La “modulation des services”, c’est trés bien pour les dominants dans un groupe quelconque de chercheurs, mais il ne leur faudra pas laisser le “ministère de la parole” aux autres…. Il leur faudra garder des missionnaires pour contrôler le terrain. Ce travail de contrôle du terrain devrait laisser quelque espoir aux minoritaires d’être renvoyés à leurs chères études (donc de conserver leur droit de consacrer (perdre?) la moitié de leur temps à la recherche). Cette vision idyllique sur laquelle je conclus ce post suppose bien sûr que les dominants aient encore quelque intérêt pour ce qu’on enseigne au vulgum pecus étudiant.

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Du destin aux politiques publiques.

25 novembre 2008 · Laisser un commentaire

Le mercredi 18 novembre 2008 dans une rue de Grenoble, un fou de 56 ans a tué à l’arme blanche un jeune étudiant-chercheur de 26 ans. Le fait m’a d’autant plus frappé que, si j’ai bien compris, je suis passé à pieds dans ces mêmes rues à peu prés à l’heure où le drame se produisait, à quelques centaines de mètres sans doute. J’allais faire mon cours. J’ai ressenti comme tout un chacun dans un tel cas un lâche, trés lâche soulagement, mêlé d’une compassion d’autant plus grande pour la victime de ce meurtre , sans cause autre que la folie , que la victime fait partie d’un milieu professionnel proche et aussi qu’elle était passée par  une  ENS comme moi-même. J’ai lu quelques jours plus tard avec pitié l’avis de décès dans le Monde de ce jeune homme.  Tous ces proches endeuillés, toutes ces potentialités enfuies à jamais. Le destin dans toute son absurdité. Le sentiment d’être désormais en dette.

Et puis, régulier comme une métronome, la réaction de N. Sarkozy face à ce genre de “drame”. Naturellement, nous avons eu droit à l’annonce de l’étude d’une nouvelle réglementation sur les fous (je préfère utiliser ce terme plutôt que celui plus neutre de malades psychiatriques) “qui évitera que cela ne se reproduise”. Ensuite, le directeur de l’établissement psychiatrique dont le fou a fugué le temps de cette matinée a été suspendu. Pour compléter le tableau, désormais si classique que la presse en a finalement peu parlé, peut-être par décence, le dit fou a été mis en examen et mis en prison. On trouve accumulé là toute une série de dérives, qui définissent une politique de non-civilisation, qui tendent à se répéter de plus en plus souvent.

Premier point qui me vient à l’esprit face à ce genre d’instrumentalisation de “drames” médiatisés, c’est la perception de plus en plus claire de l’usage différentiel des dits drames. Imaginons qu’un gouvernement se mette en tête de réagir de la même façon face aux morts de la route. On me dira que les gouvernements réagissent déjà. Certes, mais, à chaque meurtre (aussi horrible soit-il) commis par un fou ou à chaque délit  important commis par un récidiviste, il semble désormais qu’on fasse une loi ou prenne une mesure désignant un “bouc émissaire” dans l’administration en charge du dossier. Imaginons la situation en France si on faisait la même chose en matière de sécurité routière : puisque la vitesse est  la grande cause d’accidents mortels, aprés quelques semaines de ce régime, à quelle vitesse rouleraient alors les véhicules?  10km/h? 5km/h? Puisque l’inexpérience des conducteurs et leur mauvaise formation est aussi cause d’accidents, à quelle condition donnerait-on le permis de conduire? Puisque l’alcool et toutes les drogues légales et illégales ne sont pas en reste pour entraîner des accidents,  faut-il fermer tous les bistrots à moins de 500  mètres d’une route quelqu’elle soit et mettre un policier dans chaque pharmacie pour surveiller la vente des antidépresseurs et autres médicaments susceptibles de mettre en danger la vie d’autrui? Je laisse chacun compléter : d’un côté quelques meurtres par an commis par des fous, de l’autre des milliers de morts sur les routes (les dits accidents de la route sont la première cause de mortalité à l’âge adulte en France). Par exemple, même sans aller jusque là, au vu des  faits divers, pourquoi ne pas interdire purement et simplement aux jeunes d’aller en “boîte de nuit” en voiture en interdisant tout lieu de nuit qui ne soit pas relié aux transports en commun? Bien sûr, ne plus avoir de morts sur les routes suppose une révolution de nos valeurs sociales, et, dans un premier temps, un drame économique de première ampleur (encore que , s’il n’y avait plus que des chauffeurs professionnels comme pour les avions et les trains, ne s’agirait-il pas là d’un gisement d’emplois?)

On peut ainsi étudier les différents secteurs de la vie sociale et l’on se rendra  bientôt compte de l’extraordinaire différence de perception de la mortalité inévitablement liée à ce secteur. On a pas le droit de mourir tué par un ascenseur (fait rare), mais il est parfaitement bien vu de mourir en deux roues (fait fréquent).  Il y a quelques années j’ai lu ce qui avait l’apparence d’une fable de la part d’un philosophe utilitariste qui imaginait un monde où l’on tirait au sort ceux qui seraient sacrifiés pour prendre leurs organes afin d’allonger l’espérance de vie de tous : cette fable  voulait simplement souligner que toute activité humaine qui procure de la satisfaction suppose implicitement que certains d’entre nous vont être sacrifiés à l’utilité commune sans qu’a priori on puisse dresser la liste des sacrifiés (le destin). On comprend alors la différence entre le fou (tueur) et l’automobiliste (chauffard)  : ils tuent à l’occasion tous les deux, mais la somme de bonheur produite par la liberté du second (qui est souvent la nôtre) est sans commune mesure avec celle du fou (que nous dénions être la nôtre en cas de malheur). Collectivement, nous sommes prêt (sauf lorsque l’accident est spectaculaire et met en jeu un transport collectif, du genre voyage d’enfants ou de personnes âgées) à payer le prix en vies humaines de notre mobilité, mais beaucoup moins celui de notre liberté d’être encore traité comme un être humain si nous sommes devenus fous.

Une partie de la profession psychiatrique a elle aussi réagi en ce sens en soulignant qu’aucun soin ne pouvait être prodigué en vue d’une guérison ou d’une stabilisation si l’on se mettait dans une perspective d’enfermement définitif : elle veut nous rappeller qu’il y a un équilibre à trouver entre le droit de chacun à ne pas être tué par un fou dans la rue (événement rare) et celui des fous, sinon à retrouver la raison, du moins à (re)vivre dignement (événement fréquent). Les gouvernants actuels sont prêts à rendre caduc cet équilibre.

Deuxième point : cette rupture d’équilibre se retrouve en matière pénale. Si l’on veut vraiment assurer aussi bien en matière de folie dangeureuse qu’en matière de criminalité du “zéro défaut”, il n’existe (comme je l’ai déjà écrit dans ce blog) qu’une seule solution sûre, l’enfermement définitif de ces déviants (si possible géré par des machines pour éviter d’avoir à risquer la vie des gardiens). On s’en approche à grands pas. Et ce choix qui revient grosso modo à réinventer à la fois le “bagne” et le “grand hôpital”  (à l’âge de la robotique) trouvera rapidement une limite dans les Droits de l’Homme et surtout… dans les finances de l’Etat.

Troisième point : si ce jeune homme plein d’avenir est mort, c’est qu’il s’est trouvé la victime prise au hasard d’une immense contradiction dans nos politiques publiques.  Comme chacun sait (ou croyait savoir),  l’Etat coûte trop cher au contribuable, qui, du coup, exténué d’impôts, diminue son effort, va se reposer aux Maldives ou à Chypre, et ralentit ainsi la croissance économique bénéfique à tout le monde. Il faut donc réduire la pression fiscale et, par là, les dépenses publiques. Comme la psychiatrie est par définition même un domaine où les ressortissants de la politique publique  considérée (les malades) ne sont pas trés revendicatifs, les gouvernement successifs y ont limité au maximum les dépenses.  J’ai lu qu’on aurait supprimé en 25 ans à peu prés la moitié des lits disponibles. Il est vrai que soigner les fous, surtout les plus difficiles, ne peut ni être présenté comme un investissement pour l’avenir (comme l’éducation des enfants ou la recherche par exemple), ni comme une nécessité économique immédiate pour créer de l’emploi rentable (comme avec les politiques d’exonération de charges). En fait, dans l’idée que l’on peut se faire depuis 1973-74 d’une politique orientée pour lutter contre la “crise économique”, la psychiatrie, surtout quand elle traite des grands fous, n’a pas du tout sa place : elle n’est d’aucune utilité, sauf pour éviter marginalement les drames aux gens normaux (les producteurs). Dans le même temps où, comme tous les secteurs de santé, on insistait sur la dérive des coûts, une autre tendance se développait pourtant dans les politiques publiques, la nécessité de respecter les droits et la dignité des resssortissants. En psychiatrie, la contradiction est parfaite : d’une part, il faut traiter les gens à l’économie, et d’autre part, il faut les traiter avec le plus de dignité possible et donc le plus professionnellement possible – ce qui comporte des coûts montants. Résultat : comme cela commence à se savoir, on déclare les grands fous responsables de leurs actes et on les envoie en prison, surchargeant le système pénitentiaire, soumis lui aussi à la même contradiction. (J’ai lu dans la presse qu’aux Etats-Unis les Etats fédéres commençaient pour certains à s’inquiéter du coût du système carcéral… et pensent à libérer des détenus pour faire des économies.)

Un psychiatre aprés le drame s’est exclamé qu’il y avait prés de 1% de la population française qui souffrait de troubles mentaux graves, et que l’on allait quand même pas les enfermer tous,  autour d’un million de personnes, qu’il fallait raison garder. Cela pourrait pourtant se faire  à moindre coût si l’on cessait d’assurer la dignité de ces individus, et si on laissait des non-professionnels s’en occuper. L’histoire du XXe siècle montre malheureusement que l’organisation d’immenses systèmes pénitentiaires ne coûte pas trés cher , ni en argent, ni en ressources humaines, aux régimes policiers ou totalitaires. Il peut même à travers le travail forcé leur rapporter. Nos sociétés elles voudraient, poussées peut-être par leurs gouvernants,  mais pas seulement sans doute, inventer un nouveau grand enfermement  qui serait respecteux de la dignité humaine et à un coût réduit pour le contribuable. Plutôt difficile pour le moins (sans parler de la crise des vocations dans ce domaine professionnel des plus difficile).

En somme, avec cette mort d’un jeune, nous sommes confrontés à tout l’échec de la politique économique et sociale de nos pays depuis trente ans au moins, qui résulte sans doute de l’incapacité à penser de manière non sectorielle les problèmes auxquels nous nous trouvons confrontés et à se fixer des objectifs conciliables. A mener une “politique de civilisation” donc.

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(Little) Big Brother is reading you.

25 novembre 2008 · Un commentaire

Il y a quelques jours lors d’une conversation avec d’anciens étudiants l’un d’entre eux m’a demandé ce que je pensais de cette nouvelle qui a filtré jusque dans la presse écrite, à savoir que divers Ministères mettraient en place une surveillance ad hoc de l’opinion qui s’exprime sur Internet. Le marché de cette surveillance des courants d’opinion aurait été confié par appel d’offres à des sociétés privées dont le dirigeant de l’une d’entre elles s’est même exprimé dans les colonnes de Libération pour clarifier la nature de son expertise.

En gros, ce dirigeant -se revendiquant d’une légimité de sciences sociales – expliquait qu’il s’agissait d’une revue de presse modernisée par les apports d’Internet. Il faut simplement trouver des nouveaux moyens de décrire l’opinion publique écrite à un moment où tant de gens s’expriment (trop?) librement sur Internet, distinguer le bavardage de ce qui aura un impact sur une (petite) masse de lecteurs. Je ne vois rien à redire à ce suivi de l’opinion publique (d’autant plus que certains sites en accès public se livrent déjà à ce genre de palmarès). De plus, c’est une pratique des “arts de gouverner” plutôt commune en démocratie : il n’y a là aucune innovation, sinon peut-être que ce travail typique des “Renseignements généraux” ou simplement des préfectures est confié désormais, via appel d’offres, à des entrepreneurs se réclamant d’un savoir savant venu des sciences sociales. Juste retour des choses peut-être, tant les historiens ont profité de l’existence des archives policières et préfectorales chargées de surveiller la vie politique avant l’instauration de la République et sous la République pour l’étudier.

Je comprends bien l’inquiétude de certains blogueurs anonymes d’être repérés et sanctionnés par des supérieurs hiérarchiques goûtant peu la critique, quelque qu’elle soit; en même temps, je ne crois pas qu’il y ait là un changement radical de méthode avec l’ère pré-Internet. Tous ceux qui s’expriment publiquement et qui appartiennent à une institution hiérarchisée doivent s’attendre à d’éventuelles réactions des personnes qu’ils attaquent ou qui se sentent attaquées. Pour ne parler que de la fonction publique, le conflit de perspective entre obligation de réserve des fonctionnaires, droit syndical et liberté d’opinion citoyenne, ne date pas d’hier. Sans doute avec Internet, contrairement à un tract papier, l’immédiateté peut amener à dépasser les normes admises dans l’une ou l’autre Administration.

Je me permets en revanche d’expliquer quelque chose à ceux qui voudraient suivre ainsi des réseaux de séditieux. Si je prends mon cas personnel, je me suis rendu compte avec ce blog qu’assez souvent, il m’arrivait aprés avoir écrit un post de lire ou d’entendre à peu de choses prés la même chose  que ce je venais d’exprimer sous le clavier d’une autre personne. (C’est d’ailleurs une leçon quotidienne d’humilité, qui m’a amené plus d’une fois à ne rien écrire.) Or, presque toujours, je n’ai aucun contact ni personnel ni professionnel ni associatif avec cette personne. Simplement, ma réaction tient souvent à une parenté de logique ou à un même stock de connaissances historiques, sociologiques, politologiques, etc. (qui sans doute peuvent correspondre aussi à une idéologie, à une vision du monde, à des idées préconçues,  à des lacunes peut-être, pour un regard extérieur). Pour dire les choses plus directement, quand j’entends quelque personnage public que ce soit, affirmer avec applomb que “La Terre est plate” en croyant sans doute profiter de l’inattention du public, de son absence de connaissances, de son manque de recul historique, de ce que toute la science politique décrit comme les faiblesses de  l’opinion publique, j’ai dû mal à ne pas relever la fausse note, pour ne pas dire le mensonge, au moins par omission. Je le fais en parfaite indépendance de toute personne actuelle, seulement contraint par mon “for intérieur” pour utiliser une expression philosophique peut-être un peu grandiloquente en l’occurrence quoique subjectivement exacte, mais, par contre, en pleine dépendance des personnes passées qui m’ont appris par exemple la morale, la logique, l’histoire, le français, les mathématiques, le latin, etc. (ce qui aprés tout peut être aussi une forme d’idéologie). Si un Ministère et son responsable du moment cherchent le responsable réel d’une cabale qu’ils croient pouvoir discerner sur Internet, j’ai bien peur qu’ils soient obligés d’incriminer les malfaisants qui ont donné des outils logiques (et émotionnels) pour analyser des propos ou une situation à beaucoup trop de gens à leur goût. Mes institutrices sont sans doute les vraies responsables de ce que j’écris, pour ne pas parler de tous ces romanciers fort morts au demeurant mais sans doute bien mal intentionnés finalement contre les bonimenteurs d’aujourd’hui qui m’ont donné eux aussi quelques clés de lecture.

Par exemple, bien que je ne sois ni juriste ni magistrat, et bien que je ne sache pas si je déclarerais  avec  prudence comme tout homme politique mis en examen que “j’ai confiance dans la justice de mon pays” au cas où j’aurais affaire avec la Loi, je me sens fortement solidaire de la  protestation actuelle de certains magistrats contre la politique de Rachida Dati. Plusieurs centaines d’entre eux n’ont guère apprécié que l’une de leur collègue soit prise au piège d’injonctions contradictoires, correspondant à la volonté ministèrielle (relayant la volonté présidentielle), cherchant, à la fois, à être le plus dur possible avec les criminels d’habitude en les enfermant le sévérement possible et le plus longemps possible pour leur apprendre à mieux se tenir en société et à ne plus jamais récidiver, et, en même temps, à éviter à tout prix la mort à ces mêmes personnes, surtout s’ils sont des mineurs, en particulier par suicide en prison. Les deux injonctions, qui peuvent trouver chacune de leur côté leur justification, sont en pratique d’autant plus contradictoires que, par ailleurs, l’Etat (quelqu’en soit la gestion d’ailleurs…) est bien incapable de créer autant de places de prisons qu’il en faudrait – ce qui constitue une source aussi bien de la récidive à la sortie de prison  que du suicide en prison. Les gouvernants veulent certes satisfaire l’opinion publique, en promettant de mettre à terme tous les délinquants en prison et en même temps de ne plus tolérer une seule mort non naturelle d’un détenu en prison, et de faire le tout sans dépenser trop de nos impôts pour ces malfaisants. C’est un calcul politique compréhensible pour qui doit maximiser  la popularité des gouvernants, mais je comprends que certains magistrats n’aient pas envie d’être désignés comme “boucs émissaires” quand finalement les criminels récidivent ou se suicident parce que les moyens financiers ne permettent pas d’assurer la conciliation entre ces deux injonctions. (Ici je suppose qu’avec beaucoup de moyens supplémentaires la conciliation serait possible, on pourrait aussi penser que même avec autant d’argent qu’on voudra, une telle conciliation est au demeurant impossible, on ne peut pas être à la fois “tough on crime” en enfermant le plus de gens le plus longtemps possible et ne pas amener justement des suicides de détenus dans la foulée, puisque, par définition la prison est une peine à laquelle on peut vouloir échapper.)

A travers cet exemple, destiné aux (Little) Big Brothers qui nous surveillent et à leurs commanditaires, je rappelle aussi que quelque réforme que ce soit d’une politique publique peut, non seulement être mal comprise par la base ou caricaturée par des opposants d’habitude, mais qu’elle peut aussi heurter la logique (ou si l’on veut l’idéologie pour être classique ou les préférences pour parler comme un économiste) de certains individus qui, au départ, ne se sentent pas particulièrement concernés. Aucune “pédagogie de la réforme”, “explication” ou “précision”, n’y changera grand chose : pour moi, “la Terre n’est pas plate!” Et j’aurais du mal à changer sur ce point.

Dernier point : un usage par contre de cette veille de l’opinion pourrait être envisagé : celui qui consisterait à rechercher ainsi à entretenir une “spirale du silence” (Schweigespirale) selon l’expression de E. Noelle-Neumann, en empêchant les individus ne pensant pas comme la majorité qui soutient en principe en démocratie les pouvoirs publics  de se reconnaître comme moins isolés et minoritaires qu’ils ne croient l’être à travers leurs expressions sur des sites Internet ou des blogs. Si tel était le but recherché – faire taire les voix dissidentes, y compris celles qui restent loyales à la démocratie représentative, pour les empêcher de se rendre compte qu’elles le sont moins qu’elles ne le croient -, il y aurait en effet de quoi s’inquiéter – encore que ce genre d’opérations supposerait d’isoler la France du reste des pays démocratiques. (De couper les liens avec la Suisse et la Belgique francophone en priorité.)

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“Nous ne voulons pas faire ‘Die Linke’ en France, nous voulons une gauche anticapitaliste qui ne s’inscrit pas dans le jeu d’alliance avec le PS”

18 novembre 2008 · 4 commentaires

Le titre de ce post correspond à ce qu’Olivier Besancenot aurait déclaré suite à la démission du PS par quelques responsables de la gauche du Parti socialiste au début du Congrès de Reims de ce dernier. La déclaration m’a paru une belle illustration d’une stratégie partisane des plus irrationnelles si on l’envisage avec un minimum de recul politiste.

Si j’ai bien compris la direction de la LCR (Ligue communiste révolutionnaire) veut élargir et transformer cette organisation en un “chose” nouvelle qui, pour l’instant , est connue sous le nom de “Nouveau Parti Anticapitaliste” (NPA) et qui revendiquerait autour de 10.000 futurs encartés. Cette chose porte donc pour l’instant le nom de “parti”, ce qui suppose vaguement que l’on veut élargir l’audience, y compris électorale, de la future défunte LCR, et que l’on veut faire mieux que ce que l’on faisait jusque là. Or que nous dit O. Besancenot par cette phrase,  sinon que le NPA va tout bonnement aller à l’encontre de toute réussite politique future dans le système politique français tel qu’il est.

En effet, à l’échelle européenne, l’expérience de die Linke représente pour l’instant une réussite du point de vue de l’agrégation de forces d’origine diverses aussi bien du point de vue géographiques et sociales qu’idéologiques et tend indéniablement à  perturber le jeu électoral de l’Allemagne – la crainte que die Linke inspire aux autres partis pour les prochaines échéances de 2009 est un bon indicateur de sa capacité  tribunicienne à donner voix à certaines aspirations populaires. Ce parti tend de plus à respecter les contraintes institutionelles et politiques qui sont les siennes; il cherche à utiliser au mieux un système électoral proportionnel qui lui permet d’avoir des élus quand il réussit à dépasser le seuil minimal de représentation dans les Parlements régionaux et au Parlement national ; il le fait sans avoir à s’allier à qui ce soit parce qu’en Allemagne le mode de scrutin est proportionnel, mais plusieurs petites entreprises politiques ont dû se regrouper dans die Linke pour avoir la possibilité de dépasser les barres prescrites; ce parti a été ou est au pouvoir dans des Länder de l’ex-RDA, il a même failli récemment être dans la majorité régionale en Hesse (ce sont quelques élus SPD qui ont bloqué cette alliance avec les “rouges”). On peut suivre O. Besancenot en lui accordant que ce parti joue effectivement le rôle d’un parti de gestion du capitalisme. Il a ainsi été obligé d’avaliser de trés fortes restrictions budgétaires à Berlin. A ma connaissance, die Linke, s’il respecte effectivement le nom de Rosa Luxemburg, n’accumule pas des armes dans les sous-sols de la mairie de Berlin pour la future insurrection spartakiste de 2019.

Dans le cas du futur NPA, qui opère qu’il le veuille ou non dans un contexte institutionnel et politique qui ne peut changer du jour au lendemain, avec un scrutin majoritaire à deux tours et des scrutins proportionnels (municipaux, régionaux, européens) dont les modalités sont contrôlées par les partis qui sont majoritaires à la Chambre des députés (cf. les récentes réformes anti-petits partis des modes de scrutin régionaux et européens), son refus de toute alliance (avec le PS) signifie en pratique la non-représentation, ou une trés faible représentation.  Le NPA devrait en effet méditer l’expérience des Verts d’une part, et du FN de l’autre; dans les deux cas, l’entrée dans l’arène représentative centrale a été impossible à un niveau permettant de peser significativement. Les Verts ont réussi dans une certaine mesure leur implantation  locale uniquement grâce à leur alliance avec le PS. Ce n’est d’ailleurs que trés récemment qu’ils ont réussi en certains lieux à devenir une force majoritaire dans leur camp  : je pense aux élections municipales de Montreuil en particulier. Quant au FN, le refus de s’allier que la droite lui a progressivement infligé l’a amené à l’implosion d’abord (1998) et à l’échec électoral ensuite (2008).  Je ne voudrais pas être trop caricatural, mais, dans des circonstances humainement prévisibles de l’évolution de l’électorat (en dehors des suites d’une crise économique ayant réduit tout le monde à la misère ou d’une guerre perdue ou en train de se perdre sur le territoire national), il est plus qu’improbable de réussir à s’imposer électoralement en France sans s’allier avec personne. La direction du NPA croit-elle sérieusement que, tout d’un coup, dans certains lieux d’abord, dans toute la France ensuite, une majorité d’électeurs va se convertir au vote pour le NPA dans une conversion digne des Premiers Chrétiens dans un livre de catéchisme de 1950? Le NPA ne semble même pas pouvoir rassembler les différentes chapelles trotkistes : LO et PT ne semblent pas séduit par la chose à ma connaissance.

Si on réfléchit à plus court terme, à celui des élections européennes, la direction du futur NPA  devrait tenir compte du fait que le seuil pour avoir des élus au Parlement européen est devenu désormais fort élevé, et que l’attitude des ex-socialistes proposant un rapprochement avec le PCF est raisonnable – si l’on veut effectivement des élus et ne pas laisser de fait le PS représenter à lui seul la gauche. (De plus les éventuels élus NPA au PE devront ensuite aller sièger dans le groupe où siègent  le PCF et die Linke actuellement ou bien se tenir dans le néant des non-inscrits).

Je suppose que la direction du NPA, au moins à en croire les déclarations d’O. Besancenot, est plus attentif à coordonner différentes luttes sociales à travers le futur parti, à changer l’état d’esprit des masses, qu’à peser réellement sur la politique représentative classique qui, si j’ose dire, est passée au moins au départ de cette longue marche vers le pouvoir par pertes et profits. On peut aussi supposer que les Européennes soient utilisés comme un manière de prendre des voix au PS pour les lui redonner dans une alliance future à la veille de 2012 quand l’idée de cinq années de sarkozisme de plus incitera tout le monde à gauche à être raisonnable. Malheureusement, on peut aussi supposer que le NPA ne soit autre que la résurgence du TVPA – Trés vieux parti anticapitaliste – , soit dans sa version française, soit dans sa version… eh bien, léniniste en somme. Ce souverain mépris pour les contraintes de l’électoralisme (qui certes ne permet guère de faire la  Révolution comme l’histoire l’a montré, mais seulement des réformes…) peut faire penser, soit à la tradition anarcho-syndicaliste française, soit plus simplement à la version léniniste des usages de l’élection de la démocratie bourgeoise pour un parti révolutionnaire. Participer aux élections n’est qu’une façon de renforcer la structure partisane, qui, au travers des luttes, du rapport de force qu’il crée dans la rue et la société, peut peser sur le destin des citoyens qu’elle prétend défendre au mieux.

Il y a quelque temps sur France-Inter j’ai entendu O. Besancenot dire qu’il ne suffisait pas d’arriver au pouvoir légalement par les urnes comme Salvadore Allende au Chili au début des années 1970 pour assurer la transformation sociale souhaitée et que la minorité des  possédants sait sortir de la légalité pour défendre ses intérêts contre la majorité sociale; implicitement, ce discours, tenu pour contrer un journalistes lui demandant de condamner toute violence (en particulier celle de Jean-Marc Rouillan) , supposait toutefois de gagner une majorité par les urnes, pour être prêt à la défendre ensuite par la rue ou tout autre moyen coercitif utilisable par les masses ensuite. Avec une stratégie d’isolement et le refus d’entrer en alliance avec le PS, le refus même de rechercher les conditions de regroupement des soldats perdus de la “gauche de la gauche”, du PCF et autres débris d’un mouvement ouvrier plutôt moribond, le NPA se condamne au mieux à être le moment venu le soutien dans la rue d’une éventuelle majorité de centre-gauche – ou alors à attendre longtemps le Godot de l’opportunité révolutionnaire. (Si elle arrive finalement, je pense avec ce post mal finir comme intellectuel hostile aux masses…)

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Jacques Ziller, “Les nouveaux traités européens : Lisbonne et aprés”.

14 novembre 2008 · Laisser un commentaire

zillerLes ouvrages parus dans la collection Clefs de Montchrestien sont souvent hautement recommandables pour les politistes : Jacques Ziller, un juriste français longtemps enseignant à l’Institut européen de Florence, vient d’y faire paraître un détonnant ouvrage, Les nouveaux traités européens : Lisbonne et aprés (Montchrestien : Paris, 2008), aussi sérieux dans ses ambitions qu’au ton parfois clairement persifleur.

Ce juriste, qui a suivi de trés prés l’aventure constitutionnelle depuis le début du siècle, fait le bilan le plus précis possible pour un lecteur profane de ce à quoi aboutit le Traité de Lisbonne. (Une version italienne du texte entre dans plus de détails encore, Il nuovo Trattato europeo, Bologne: il Mulino, 2007). A travers une analyse comparée qu’il présente comme minitieuse du contenu comparé du Traité constitutionnel européen (TCE) et du Traité de Lisbonne, il aboutit à la conclusion, qui confirme ce qu’affirmait Valéry Giscard d’Estaing dès l’automne 2007, à savoir qu’à peu de choses prés l’ensemble du contenu du TCE se retrouve dans le Traité de Lisbonne. “Le Traité de Lisbonne est finalement parvenu à sauvegarder presque toutes les innovations acquises en 2004″ (p. 22). Simplement pour s’en rendre compte vraiment, en raisonnant article par article, phrase par phrase, mot par mot, il faut vraiment se donner quelque peine. Le Traité de Lisbonne est pour lui l’oeuvre du Sécrétariat du Conseil, qui a fait un travail (remarquable) de dissolution du TCE en un ensemble cohérent de modifications des Traités existants. L’auteur prend bien soin d’expliquer plusieurs fois, sous des angles légèrement différents, que les différences, si elles ne sont certes pas inexistantes, sont minimes, et n’indiquent dans les dispositions vues sous l’angle légal aucune tendance particulière en matière d’intégration (il y a aussi bien “Quelques  pas en arrière pour l’Union”, p. 75-77, que “Quelques pas en avant pour l’Union”, p. 78-81). Par exemple, il explique que la primauté du droit européen, son caractère de fait “constitutionnel”, sur les droits nationaux des Etats membres, déjà acquise bien avant le TCE, subsiste entièrement dans le Traité de Lisbonne.

Les changements sont essentiellement cosmétiques : on abandonne tout le vocabulaire et le symbolisme qui rapproche l’Union européenne d’un Etat ; on réitère de trés nombreuses fois les mêmes affirmations qui séparent les compétences de l’Union et celles des Etats membres; on noie le poisson en jouant sur les références (comme avec la Charte européenne des Droits) ou sur les protocoles qui réaffirment ce qu’on ne met plus directement dans les Traités (mais cela vaut de la même façon). Bref, Jacques Ziller nous décrit un immense “jeu de bonneteau”(c’est mon terme, pas le sien) où seul un juriste (et encore…) retrouvera ses petits. Il publie d’ailleurs la traduction par ses soins de la lettre, confidentielle en principe, envoyée par la Présidence allemande du Conseil européen à ses partenaires, pour préparer les décisions de juin 2007, où il est demandé au point 7 si les gouvernements souhaitaient “utiliser une terminologie différente sans changer la substance juridique” (p. 95). Si cette lettre a bien été envoyée (ce qui avait effectivement filtré à l’époque) et si le processus s’est déroulé comme J. Ziller le prétend, on apprend incidemment que N. Sarkozy n’a fait qu’enrober de sa rhétorique un mécanisme lancé avant même son élection. Il se moque d’ailleurs carrèment des prétentions présidentielles  à avoir joué un rôle dans le processus (p. 135). Aucun terme n’est  en effet plus trompeur que celui de “mini-traité”  à suivre J. Ziller, ou alors le Traité constitutionnel était lui aussi “mini”. Notons cependant que, pour l’auteur, ce “jeu de bonneteau” n’a pas été voulu pour perdre en route les opinions publiques et réaliser les fantasmes conspirationnistes des eurosceptiques, mais qu’il résulte simplement de la dynamique de la discussion intergouvernementale, dès lors que les gouvernants de France et ceux des Pays-Bas ne voulaient plus entendre parler du TCE.

A cette tendance à conserver l’acquis de 2004, il faut toutefois ajouter, selon J. Ziller, si l’on examine non pas les modifications des Traités exclusivement, mais aussi tous les protocoles et déclarations qui les accompagnent, le monde proliférant des opt-outs et opt-ins, une méfiance montante des Etats membres envers le processus. Les complications qui s’accumulent depuis le Traité de Maastricht, souvent liées à une incapacité d’un gouvernement à affronter de front son opinion publique, et donc entièrement dues à la nécessité de surmonter les réticences de tel ou tel Etat (surtout celles des Britanniques et des Polonais en fait pour le présent Traité), s’accumulent encore avec le Traité de Lisbonne et traduisent la dissolution des ambitions européennes de certains gouvernants. “Le vrai problème est politique : les protocoles et déclarations sont devenus de plus en plus des instruments permettant d’exprimer la défiance des gouvernements à l’égard des institutions de l’Union” (p. 121). J. Ziller s’amuse (à en rire jaune) de la phase finale des négociations du Traité de Lisbonne en filant la métaphore avec les Voyages de Gulliver de J. Swift (p. 119-145), en soulignant que l’Union européenne est devenu un “Gulliver entravé”. Le Traité de Lisbonne ouvre cependant des possibilités, et il n’est pas le fin mot  ni de l’histoire institutionnelle de l’Union européenne ni de l’intégration européenne. Il ne faut pas désespérer ni le Berlaymont ni Fiesole.

L’analyse de J. Ziller s’inscrit donc dans le courant des déçus de tendance intégrationniste du Traité de Lisbonne. Il a d’ailleurs travaillé en collaboration avec Giuliano Amato à l’Institut européen de Florence, et il avait été associé à la proposition des professeurs de cet Institut d’un Traité européen simple et lisible, proposition qui a précédé le débat institutionnel.

Pour ma part, en le lisant, en tant non-juriste, je constate avec amertume que tout le processus engagé par la Déclaration de Laeken en 2001 aboutit exactement au contraire de ce qui était demandé à l’époque. On avait constaté alors que les populations européennes se sentaient étrangères au projet européen en raison de son opacité, de sa complexité, d’un sentiment croissant de “déficit démocratique”, et on souhaitait doter le projet européen d’un texte clair et concis qui puisse être enseigné aux enfants des écoles, inventé par une Convention qui sortirait des impasses des CIG des années 1990. C’était l’idée du projet constitutionnel, succint à dessein , des professeurs de l’Institut européen de Florence qui était largement reprise. Toute l’inquiétude montante sur le “déficit démocratique” depuis le début des années 1990 semblait alors devoir trouver une réponse. Avec les échecs référendaires de 2005 et la reprise des mêmes élements en 2007 sous la forme du Traité de Lisbonne, on a abouti à un renforcement des tendances précédentes : des textes (constitutionnels de fait) encore plus compliqués qu’avant, fondés sur une méthode d’écriture que seuls les juristes peuvent vraiment suivre et comprendre. Je ne me rappelle plus du terme pour nommer ce genre de phénomène social, où l’on finit par faire le contraire de ce qu’on visait au départ. Hétérogénèse des fins? En tout cas, la classique phrase latine (Errare humanum est, sed perseverare diabolicum est) me paraît adaptée à la situation.

A cela s’ajoute le vote négatif des électeurs irlandais en juin 2008. Il y a comme une terrible cohérence entre l’analyse savante de J. Ziller (le proeuropéen convaincu) et le ressenti des Irlandais (un peuple peu eurosceptique en principe) qui ont déclaré aux sondeurs qu’ils ont voté non faute d’y avoir rien compris. Je suis aussi pour l’absolution du Commissaire Mac Creevy : il n’a pas lu le Traité de Lisbonne, avait-il dit, il a peut-être raison, qui peut le lire vraiment en dehors des spécialistes du domaine? (Même si la version consolidée des Traités est elle lisible.)

J. Ziller suppose que l’histoire aurait pu être autre (meilleure) si les gouvernements français et néerlandais avaient osé en 2005 affronter leurs opinions publiques respectives, et s’ils avaient obtenu des modifications à la marge du Traité constitutionnel européen pour faire ensuite revoter les Français et les Néerlandais sur le modèle des double référendum danois et irlandais. (Ou sur le modèle du double vote sur la Constitution française de 1946). En tant que politiste, je doute tout de même de cette possibilité ; l’électorat français avait tant de motifs (contradictoires) de s’en prendre aux textes européens que je vois mal quelles satisfactions on aurait pu lui donner; surtout, il aurait fallu que quelqu’un assume la défaite du “oui”, à savoir Jacques Chirac, qui aurait dû démissionner et provoquer ainsi des élections présidentielles anticipées. En même temps, je suis entièrement d’accord avec l’idée qu’il faut expliquer à l’opinion publique ce qu’il en est vraiment de l’Union européenne: cette dernière a  bel et bien une “Constitution”, inutile d’essayer de lui cacher plus lontemps.

L’histoire n’est de plus sans doute pas finie : selon la presse, l’Irlande s’enfonce rapidement dans la récession, la popularité du Premier ministre irlandais et de son parti s’écroule à mesure que l’économie sombre… Ce n’est donc vraiment pas le moment de reproposer un référendum sur le Traité de Lisbonne aux électeurs irlandais, même accompagné d’autant de protocoles et déclarations rassurants (en principe) pour les électeurs. Il faut attendre au moins que l’économie irlandaise commence à sortir de la récession. Ce qui nous renvoie de toute façon dans la seconde partie de 2009, voire en 2010…  Et si la récession dure plus lontemps, on finira par avoir un texte déjà dépassé quand il va entrer en vigueur.

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Berlusconi strikes again

14 novembre 2008 · Un commentaire

Ah ce cher Berlusconi. En tant que spécialiste de la vie politique italienne, je ne peux que me féliciter  (cyniquement il est vrai) de son existence. Bien qu’il soit une personne particulière, il est prévisible comme une horloge tessinoise. La semaine dernière à la fin d’une conférence de presse commune avec le Président russe, il a déclaré, comme le lecteur le sait sans doute, qu’Obama était, je le cite en le traduisant, un “homme beau, jeune et bronzé”, et qu’il allait donc se trouver facilement d’accord avec Medvedev, lui aussi jeune (et beau? mais pas bronzé!). Sur la vidéo de la conférence de presse, le dit “jeune” semble faire une moue, du genre de celle que Gianfranco Fini avait fait début juillet 2003 dans l’amphitréatre de Strasbourg quand en pleine séance du Parlement européen le même Berlusconi avait émis sa blague sur le “rôle de kapo” à attribuer à Martin Schulz, un élu allemand du PSE qui l’avait provoqué avec une question  pourtant bienvenue. Naturellement, la “blague”, présentée clairement comme telle par l’attitude de Berlusconi littéralement impérial (néronien?) lors de cette conférence de presse, n’a pas été appréciée par tout le monde, ou plutôt elle l’a été à sa juste valeur. Les sites Internet des deux Mondes l’ont reprise pour s’en indigner , au point que la Première Dame de France, d’origine italienne, comme chacun sait, s’est ajoutée à la longue liste des Italiens se désolidarisant de cet humour. Il y aurait eu 1500 posts sur le site du New York Times à propos de cette blague.

Il me semble intéressant de signaler que S. Berlusconi ne s’est pas du tout repenti à ce jour. Il a même traité tous les gens qui ne comprendraient pas cette “carineria” (gentillesse) d’imbéciles, en premier les journalistes qui dans le discours du chef de “Peuple de la liberté” , comme chacun sait, sont tous plus ou moins des communistes – même ceux de The Economist (sic). Il a ajouté qu’”il en avait marre et qu’il dirait ce qu’il pense”.

Cette dernière réaction ulcérée du personnage, qui a tout de même 72 ans et pense être plus ou moins éternel, me semble révélatrice d’une réalité : contrairement à une théorie qui voudrait que S. Berlusconi maîtrise ses blagues comme un instrument de communication, pour marquer sa différence, cela me confirme que ce dernier ne sait pas complétement se maîtriser, et qu’arriver au faîte de son pouvoir – il a été triomphalement réélu ce printemps -, il aimerait se révéler “au naturel” et que cela ne choque plus personne, qu’il n’y ait plus d’imbéciles. Lors d’un Conseil des ministres européens lorsqu’il assumait plusieurs postes ministériels à la fois, il avait fait des “cornes” à l’un de ses collégues lors de la “photo de famille”. Les Italiens de gauche avaient été honteux, les autres s’étaient plutôt amusés de l’incident.  Le contexte pouvait à la limite faire penser à une tactique de sa part pour raviver les tensions entre son camp et ses opposants. Le dernier en date ne peut correspondre à aucune stratégie, S. Berlusconi est encore aprés six mois de pouvoir à l’apogée de sa popularité, il n’a pas le besoin de resserrer les rangs de sa majorité (il ne lui reste plus que des fidèles…), tout simplement cela lui faisait visiblement plaisir de dire  publiquement ce genre de bêtise – qui représente évidemment un lourd sous-entendu raciste.

En fait, S. Berlusconi devient de plus en plus fascinant avec les années parce que, d’une part, il use et abuse de toutes les ficelles du métier politique, que son projet politique incarné dans ses partis successifs  existe bel et bien au delà de la protection de ses propres intérêts de capitaliste, et que, d’autre part, il maintient une “distance au rôle” qu’il tient depuis 1993 déjà. Cette “distance au rôle” qui lui fait dire ce qu’il ne faut surtout pas dire publiquement ne tient pas seulement à une stratégie du “politique antipolitique”, mais aussi à une contrainte psychique, qui peut-être va devenir de plus en plus claire à mesure que les années vont passer. Il ambitionnerait de plus de devenir Président de la République pour finir sa carrière en “père de la Nation” respecté de tous. C’est bien mal parti – ou alors, les Italiens auront à souffrir un Cossiga bis, ce Président grand “déparleur” du début des années 1990 et qui n’a cessé, malgré la maladie, de faire des déclarations malvenues ces dernières années. “Qui a dit la vieillesse est un naufrage”, rappelez-moi.

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Un “Obama” français?

12 novembre 2008 · 8 commentaires

La victoire de Barack Hussein Obama est évoqué par beaucoup comme un signe du “retard français”(eh oui , sur ce point aussi, la France est “en retard” comme d’habitude sur une modernité d’Outre-Atlantique) en matière d’intégration des “minorités visibles” (les minorités invisibles quant à elles sont un peu oubliées, mais elles attendent sans doute leur heure), de respect de la “diversité”  en politique (magnifique euphémisme pour dire gentiment que la couleur de peau compte en politique et dans bien d’autres sphéres de la vie sociale).

La comparaison France – Etats-Unis en la matière me paraît pourtant des plus fallacieuses. Tout d’abord, si l’élection d’un métis (se considérant comme “Noir”) à la Présidence des Etats-Unis prend une telle importance dans le récit nord-américain de la politique, c’est parce que la question raciale tient une place centrale dans l’histoire des Etats-Unis. Thomas Friedman, le grand prophète du “monde (économique) plat”,  a déclaré qu’avec cette élection, la “guerre civile” (des années 1860) est vraiment finie. Il a choisi une formule frappante, sans doute un peu exagérée, mais sur le fond, il n’a pas tort au sens où il est impossible de raconter l’histoire des Etats-Unis sans parler de l’esclavage et de la question raciale. On peut aussi faire remarquer que tous les travaux d’histoire sociale ou de sociologie sur ce pays finissent pas revenir d’une manière ou d’une autre à cette même question. De même, on ne peut concevoir une description cohérente de l’histoire électorale des Etats-Unis depuis 1870 sans faire appel aux tenants et aboutissants de la question raciale, et plus directement aux legs géopolitiques de la Guerre civile et de l’esclavage.

Si l’on veut faire la même opération pour l’histoire de France, on pourra certes indiquer l’importance de nos Empires coloniaux (celui du XVII-XVIIIe siècle et celui du XIX-XXe siècle) dans la création d’un lien avec les personnes qui se revendiquent aujourd’hui de la diversité. Il est facile aussi de rappeler les crimes des autorités françaises de l’époque du Code noir en vigueur dans les îles atlantiques au travail forcé demandé jusque dans les années 1920 au moins dans nos colonies d’Afrique, il est facile aussi de se souvenir des guerres coloniales de conquête et de décolonisation avec leurs nombreuses exactions. Cependant, malgré l’existence de ces faits, reconnus d’ailleurs pour l’un d’entre eux par une loi récente (celle sur l’esclavage), il reste qu’il est possible de raconter l’histoire de France depuis un demi-millénaire sans faire appel à ces éléments. L’histoire coloniale (celle du premier Empire comme celle du second) n’a pas été – sauf exceptions – au centre des préoccupations politiques des gouvernants français  et encore moins des Français en général, au même titre que le furent l’esclavage, les droits des Etats fédérés, puis les droits des anciens esclaves aux Etats-Unis. Il me semble que les historiens ont bien montré que toute l’aventure coloniale de la France est restée largement le monopole d’une partie limitée des élites et des gouvernants, et que la tendance de longue période (malgré des atouts géographiques) à préférer “la Corrèze au Zambèze” préexiste à celui qui l’a exprimé dans les années de décolonisation. Si l’on réfléchit aux traits fondamentaux de l’histoire de France, il faudrait bien plutôt rappeler la centralisation parisienne,  le catholicisme critiqué depuis le XVIe siècle, la démographie faiblissante dès le milieu du XVIIIe siècle, et surtout la place d’une petite paysannerie rurale ne voulant pas se prolétariser. Les grandes batailles les plus sanglantes s’appellent ici Waterloo, Solférino, Verdun, et non pas Gettysburg… Quand nous nous sommes entretués entre Français depuis deux siècles (la bien connue “guerre civile” sans fin qui nous caractériserait parmi les peuples européens), nous l’avons fait au nom de la Révolution et de la Contre-Révolution, de la République et de ses contraires.

Pour le dire autrement le “roman national” (même si on le limite à la période qui commence en 1789, en oubliant “les Rois qui ont fait la France”) ne peut pas inclure comme chapitre principal ce qui aboutit aujourd’hui à la “diversité”. Pour prendre un exemple, certes Napoléon a eu une politique dans les Antilles de rétablissement de l’esclavage, mais, dans l’ensemble des conséquences de son action, cet aspect-là ne peut que recevoir une place secondaire dans le récit de l’histoire de France. Les trois guerres franco-allemandes (1870-71, 1914-18, 1939-45) restent ainsi à ce jour des conséquences plus centrales à long terme de l’action napoléonienne.

En revanche, si la question de la diversité ne me semble pas pouvoir tenir une place centrale dans le récit national (si on le veut véridique et non pas une reconstruction ad hoc), la question de l’immigration elle est centrale : ayant une démographie vacillante depuis fort longtemps, la France a attiré de nombreuses vagues d’immigrés (du reste de l’Europe puis d’autres continents); Paris a aussi joué le rôle de capitale de la culture européenne pendant deux ou trois siècles (de Voltaire à Picasso). S’il faut parler de quelque chose, qui fait sens au sein de ce récit national, c’est alors de la progression dans les carrières politiques des immigrés et de leurs descendants en général, d’hier à aujourd’hui. De ce point de vue là, l’élection de N. Sarkozy devrait être considérée comme une étape majeure de l’intégration que l’on dit rechercher de toute part. Ce dernier porte un nom indéniablement d’origine étrangère, sa famille même vient d’un pays qui fut un de nos ennemis dans la guerre de 1914-18 et qui fut le plus profondément mortifié par les Traités de Paix de 1919-20. Il est vrai que son milieu social, son identification politique au gaullisme dès son plus jeune âge, sa carrière rapide au sein d’un fief historique d’un parti de gouvernement à l’ombre de grands anciens, tendent à en faire une exception, qui ne l’assimile pas directement à un enfant ordinaire d’immigré. Il n’empêche que, du point de vue de l’Histoire, il ne peut revendiquer comme ses prédécesseurs un enracinement territorial pluricentenaire dans la “terre de France”. Il vient d’ailleurs de se remarier à une “étrangère”, certes là encore une immigrée un peu particulière, issue de la haute société italienne.

Bref, on pourrait ironiser en soulignant que l’Obama français nous l’avons déjà, inutile d’attendre, il s’appelle Nicolas Sarkozy, et ajouter que nous (la collectivité des électeurs) avons déjà tellement dépassé cet aspect de l’intégration des immigrés que personne (sauf quelques attardés d’extrême-droite,  sans doute antisémites de surcroît) n’a jugé digne de parler de cet aspect à son propos.

Plus sérieusement, se pose effectivement la question de la sous-performance perçue des descendants d’immigrés (visibles) dans l’arène électorale. Là encore, la comparaison avec les Etats-Unis est fallacieuse. On a un peu l’impression ces jours-ci en lisant les commentaires que là-bas tout a été facile; c’est à mon avis le contraire : entre 1865 et aujourd’hui, le combat des Afro-Américains pour une juste représentation politique n’a pas été facile pour user d’un euphémisme…  L’histoire électorale des Antilles françaises me paraît avoir été plus linéaire, aujourd’hui, en tout cas, ces îles sont représentées par un personnel politique issu de la “diversité” – terme un peu absurde appliqué dans ce cas précis. On pourrait parler des retards à reconnaître la place des Canaques en politique en Nouvelle-Calédonie ou des Polynésiens en Polynésie française, mais il me semble que les jeux électoraux sont désormais dans ces deux ex-colonies plutôt ouverts à la “diversité” à proportion des choix des électeurs.

En fait, comme le rappelle aussi le cas des anciennes colonies françaises encore liées à la métropole en 2008, si un personnel politique noir s’est imposé aux Etats-Unis depuis l’époque des Droits civiques, c’est avant tout parce qu’il existe une segrégation spatiale de l’habitat et des pratiques communautaires dans ce pays qui permet – au moins au départ – la constitution de fiefs électoraux pour les représentants de minorités. Or, ici comme là-bas, un parti politique  et les carrières qu’il permet s’enracine dans des fiefs localisés. Il se trouve que, pour l’heure, en France métropolitaine, il n’existe aucun lieu où la “diversité” est majoritaire parmi les électeurs inscrits, ou tout au moins où une majorité de “divers” inscrits sur les listes aurait envie de voter pour un “divers” et non pas pour un “non-divers”. Lors des deux dernières élections municipales, il y a eu des listes qui ont tenté d’incarner ces “divers” contre tous les partis en place. Aucune n’a gagné une mairie, ni n’a été majoritaire. Cela viendra peut-être, si la ségrégation spatiale s’accentue sur des bases de “diversité”. Mais j’en doute, car les personnes issues de la “diversité” ont tendance à vouloir progresser dans l’échelle socio-spatiale quand elles en ont la possibilité. Elles veulent aller habiter le quartier pavillonaire d’à côté quand elles quittent leur HLM, elles veulent se fondre dans le paysage, et par bonheur aucune pratique sociale (légale ou illégale) ne leur interdit d’utiliser leur argent  (s’ils en ont) comme bon leur semble pour s’éloigner du “ghetto” sans en recréer un. La seule “diversité” qui a la réputation de vouloir constituer un ghetto ne serait autre que les diverses communautés issues de la diaspora chinoise – qui sont d’ailleurs singulièrement absentes des revendications de meilleure représentation en politique. Il s’agit peut-être de plus d’une “légende urbaine”.

En dehors de leur tendance gérontocratique, les partis français ne sont pas ouverts à la “diversité”, sans doute parce qu’en nul lieu du territoire métropolitain, cela ne leur paraît indispensable pour être compétitif. Il n’y a nulle part une masse critique de “divers” qui ne voteraient qu’en raison de cette diversité du candidat proposé. L’idée de passer par le scrutin de liste des Européennes pour mettre un peu de diversité dans la classe politique française qui a été évoqué ces jours-ci est un pis-aller, insultant pour les “divers” et pour l’Europe. Ce pis-aller, rappelons-le, a déjà été utilisé sans aucun succès durable. Une “beur” issue de la Marche des Beurs lyonnais des années 1980 a siégé à Strasbourg sans laisser d’héritage politique sinon de la rancoeur auprés de sa base pour son “arrivisme”. En effet, une nomination à un poste éligible de député européen par un grand parti n’a absolument pas le même sens politique qu’une victoire dans une élection municipale, cantonale ou à la députation. Dans ces cas, il faut non seulement avoir l’assentiment de son parti, l’investiture, mais aussi celui de l’électorat, se faire des réseaux localisés de soutien. A Lyon, une jeune issue de la “diversité” de l’équipe Collomb a réussi ainsi à gagner un siège de Conseiller général – bien aidée certes par la vague rose sur la ville de cette année. Il lui appartiendra de le conserver, d’en faire un fief, pour engager une carrière durable. Il est vrai que cette “diverse” l’est au final moyennement : fille de l’immigration du Maghreb portant un nom et un prénom l’attestant, elle a tous les atouts d’une carrière réussie en politique (formation supérieure, “belle gueule”, compréhension des régles du jeu).

Bref, tous les politistes savent qu’une carrière politique ne s’improvise pas, que la percée d’un nouveau personnel politique ne peut être le résultat d’un emballement médiatique; les “divers” ne progresseront  donc qu’à la faveur d’un enracinement territorial, puisque la politique en vigueur  avec le suffrage universel depuis 1848 est fondée sur cet aspect (jusqu’à l’absurde, cf. le Sénat). Les listes des partis pour l’élection au  Parlement européen ne doivent pas servir à donner le change – si tel était le cas, nous aurions de plus la preuve du manque de considération dans lequel les partis de gouvernement tiennent la représentation française au Parlement européen. Vu l’importance des pouvoirs de ce Parlement et son mode de fonctionnement particulièrement abscons pour un profane, il ne faut en effet y envoyer que des professionnels de la politique (pré-)spécialisés dans les affaires européennes à traiter – qui peuvent être issu de la diversité bien sûr, mais qui doivent d’abord avoir les compétences souhaitées, sinon ils feront leur petit tour et s’en iront rejoindre le néant dont on les aura sorti pour l’occasion.

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Obama superstar?

7 novembre 2008 · Laisser un commentaire

Vais-je moi aussi ajouter mon mot sur l’”historique” victoire de B. Obama? Je n’y résiste guère,  car l’écart entre propos journalistiques sur l’extraordinaire “effet Obama” et la réalité tel qu’on peut la percevoir avec les instruments de la science politique me semble bien grand.

Imaginons un pays dans lequel le Président sortant a engagé le pays dans une guerre sur des prémisses que  le monde entier sait désormais aussi fausses qu’elles sont possibles de l’être, où les plus grandes banques ont participé à une “cavalerie” digne de la “banqueroute de Law”, où l’augmentation des écarts de revenus entre les trés riches et le reste de la population est inédite ou presque dans un pays industrialisé en l’absence de changement de régime, où certaines grandes entreprises qui avaient fait la richesse du pays sont au bord de l’abîme, où, pour le coup, “les caisses (publiques) sont (vraiment) vides”,  et si l’on suppose que les électeurs sont même minalement informés de ces faits, le candidat du parti du Président sortant devrait connaître un écroulement de son score électoral. Or, dans le cas présent, ce n’est absolument pas ce qui s’est passé : le ticket Mac Cain – Palin se fait battre raisonnablement par le ticket Obama – Biden, sur un écart de 6 points dans le vote populaire (47/53%) – qui se transforme en un écart trompeur pour la perception de la situation dans le collége électoral (qui explique largement l’emphase en cours). Bien sûr le candidat du parti républicain a perdu en pourcentage de voix par rapport aux scores des victoires républicaines précédentes, mais il ne s’écroule  aucunement. Si le jugement sur le ticket républicain ne tenait compte que des quelques éléments que je viens de rappeller, il devrait pourtant ressembler aux scores que lui ont donné les sondages faits sur cette élection dans les autres pays. La réflexion peut paraître doublement étonnante, mais d’une part je compare ici  le cas américain à celui des nouvelles démocraties de l’est de l’Europe, où bien des partis politiques sortant ont connu des écroulements électoraux (qui ont parfois amené à la disparition pure et simple du parti), et d’autre part, où les sondages faits à l’étranger rappellent que la continuité Bush- Mac Cain n’est pas passé inaperçue du grand public. Of course, ce qui explique le non écroulement du Parti républicain, parti du Président sortant le plus mauvais de toute l’histoire des Etats-Unis ou peu s’en faut à en croire Hubert Védrine, c’est le facteur “identité partisane”, une valeur sûre de la science politique qui va reprendre une nouvelle jeunesse avec cette élection. Avec un quart d’électeurs américains satisfaits du Président sortant, on devrait avoir un score du parti du Président sortant proche de cela  – ce qu’on trouve dans les sondages faits à l’étranger où Mac  Cain arrive péniblement à un  tout petit score. Or le score républicain n’est pas du tout de cet ordre. Il suffit de regarder les sondages sortis des urnes ou les résultats par Etats pour confirmer cette importance de l’identité partisane : les gens s’identifiant Républicain ou dans une moindre mesure ayant voté pour G. W. Bush en 2004 ont voté massivement pour le ticket républicain, et idem en face. Parmi les 27% d’électeurs qui approuvent la manière de gouverner de Bush, 89% déclarent avoir voté  Mc Cain et 10% Obama, et parmi les 77% qui désapprouvent le “Bushisme” dans sa pratique, ils sont 67% à avoir voté Obama et quand même 31% à avoir choisi Mac Cain. Pour les identifications partisanes, 91% des électeurs interrogés se déclarant “républicain” et de race blanche ont voté le ticket républicain (90% des électeurs se déclarant “républicain” ont fait ce choix cohérent);  et de l’autre côté, c’est presque la même chose, 89% des démocrates déclarés toutes races confondues a voté le ticket démocrate, mais seulement 85% des “démocrates blancs” avec 14% qui ont voté pour le camp d’en face.

A parcourir ces données simples, on s’aperçoit aussi de l’extraordinaire ressemblance entre l’identité biographique de chaque candidat et les données sociographiques de son électorat. Obama séduit les jeunes, les minorités de toutes races, les trés pauvres (qu’il a servi comme “animateur social”) et certains trés riches, et Mac Cain exactement le contraire. On voit nettement s’opposer le bloc social Wasp (un peu vieillissant et largement “white only”) et la fameuse “Rainbow Coalition” que promettait le Pasteur Jesse Jackson dès sa tentative de témoignage de 1984 (où  même trois quart des électeurs juifs déclarés ont  désormais pris leur place!) A en conclure que “la biographie, c’est le message” – fait amplement souligné pour le vainqueur, mais qui vaut aussi pour le perdant.

On voit aussi que la perception de l’état de l’économie elle-même ne mine pas complètement ce facteur identitaire : 93% des Américains voient l’économie américaine en mauvais état, parmi ces derniers il y en a quand même 44% qui ont choisi Mac Cain; parmi les 7% qui sont plus optimistes, ils sont 72% à avoir choisi le républicain… Il l’emporte d’ailleurs largement parmi les 18% d’Américains qui ne se font pas de souci pour leurs finances personelles – eh oui, il en reste! -  avec 61% des voix.

Des analyses statistiques plus poussées permettront de distinguer l’importance des différents facteurs, mais je parierais volontiers que l’effet Obama va être difficile à distinguer du simple mouvement de l’électorat américain, sous contrainte de viscosité identitaire, due à une économie vacillante. Si on imagine une histoire alternative avec Hillary Clinton  ou n’importe qui d’autre comme candidate démocrate, il ou elle aurait donc sans doute gagné, et on serait actuellement en train de s’extasier sur cette homme ou femme extraordinaire.

En fait, ce qu’il faudrait peut-être admirer (ou regretter pour ceux qui voulaient en finir avec les Républicains), c’est, soit la capacité de Mac Cain à raviver la flamme républicaine en  l’incarnant quand tout était perdu vu les “fondamentaux” de l’économie et la “grande” popularité du sortant, soit la solidité de l’identification partisane républicaine dans un tel contexte – qui s’avère typique d’une “démocratie mature” comme les Etats-Unis et qu’il est bien difficile de construire dans les nouvelles démocraties qui sont apparues à l’est de l’Europe.

Par ailleurs, en dehors de B. Obama lui-même, une autre personne devrait être félicitée pour sa victoire, à savoir N. Sarkozy. Ce dernier ne s’est-il pas prévalu par son action résolue à la tête du Conseil européen d’avoir mis fin aux hostilités dans le conflit géorgien de cet été en s’étant précipité à Moscou et à Tiblissi pour offrir sa médiation?  Si l’on imagine, à la manière d’un spécialiste des complots qui ménent le monde depuis le chute de Babylone au moins, que ce conflit avait reçu l’aval de la Maison Blanche ou encore mieux de membres de l’entourage de Mac Cain, qu’il était destiné à se développer dans une crise internationale majeure entre la Russie et l’Occident, que cette dernière devait changer du tout au tout les préoccupations du public américain (une guerre avec la Russie plutôt qu’une crise économique) et avantager de ce fait le candidat républicain a priori plus à même d’incarner le “Commander in Chief” en temps de guerre, notre Président a donc permis l’élection de B. Obama en sauvant la paix dans le Caucase.  (Un autre ami de G. W. Bush, S. Berlusconi a revendiqué aussi le fait d’avoir arrêter les chars russes aux portes de la capitale géorgienne, mais j’y crois moins…) J’évoque cette hypothèse parce qu’elle l’a été sur le moment, ce scénario des plus hollywoodien a  en effet été évoqué publiquement sur CNN par V. Poutine lui-même dans un moment d’énervement visible. (Les autorités russes sont d’ailleurs les seules sur la planète à ne pas se féliciter franchement de la victoire de B. Obama, peut-être par lassitude de devoir jouer le rôle du “méchant” dans les superproductions américaines. )  Un de mes anciens étudiants m’a d’ailleurs fait passer un pamphlet de T. Meyssan sur N. Sarkozy  qui circule sur Internet où ce dernier est présenté comme une marionnette du “bushisme”, quasiment depuis le jour de sa conception. J’ose espérer que cette prompte réaction de notre Président dans la crise géorgienne viendra démentir, s’il en est même besoin, la thèse de de l’actuel premier complotiste de France, mais aussi plus sérieusement montrera les voies contournées qu’emprunte parfois le destin d’une élection.

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Attali, le retour (par la gauche).

3 novembre 2008 · Laisser un commentaire

Un de mes premiers post s’en prenait à la capacité “camaléontique” de Jacques Attali. Et le voilà qui vient d’en refaire la démonstration ce matin dans le “7-9″ de France-Inter. A suivre son discours, on pouvait avoir un résumé de toutes les explications (il y trois mois de gauche, sinon de “gauche de la gauche”) de la crise financière actuelle. J. Attali a visiblement fait une mise à niveau express via la lecture des mêmes journaux que moi (Libération, le Monde, voire Alternatives économiques). J’ai beaucoup apprécié en particulier que notre “homme bon pour toutes les saisons” pontifie sur le fait que la crise résultait d’une profonde modification de la répartition des revenus entre capital et travail aux Etats-Unis depuis 30 ans qu’avait compensé une extension du crédit aux salariés-consommateurs – venant d’un conseiller du Président de la République qui a engagé la même politique en France dans les années 1980, cela ne manque pas de sel.   J’ai beaucoup apprécié aussi tout le laïus sur la finance presque nécessairement folle, et la comparaison (misérabiliste) entre les milliards évaporés dans la finance et les mêmes milliards utilisés à bon escient dans la micro-finance (par devinez qui? J. Attali himself!). J’ai carrèment failli avoir une crise de rire en entendant le personnage demander que les beaux esprits n’allent plus perdre leur temps dans la haute finance – dont, certes, l’enseignement n’est pas un “crime contre l’Humanité”, ce qu’aurait dit un ancien Premier Ministre socialiste – , mais doit redevenir “ennuyeuse” et donc peu attirante pour la jeunesse (brillante, issue de nos Grandes Ecoles, je suppose) – le tout venant de l’ancien responsable d’une banque qui devait sauver l’Europe de l’Est de la misère communiste sans trop perdre d’argent. Toutes ces considérations gauchisantes furent quand même parsemées de quelques points de vue plus en cohérence avec ceux de l’auteur du rapport sur la croissance française. Nous ne sommes donc qu’au début du virage.  J’attends avec délectation la justification du passage au “socialisme dans un seul pays”, à l’”autre politique”, au cas où vraiment cela irait vraiment mal (ce qui est quand même peu probable). En tout cas, ce futur (ancien) libéral ne semble percevoir aucun lien entre ce qui advient dans le monde capitaliste et les positions qu’il a défendu jadis (enfin jusqu’il y a trois mois). C’est magnifique une girouette si bien huilée. Jeunes gens admirez!

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