Bouillaud’s Weblog – bloc-notes d’un politiste

Entrée de décembre 2008

Et voilà les Irlandais revotent et… ils votent oui!

23 décembre 2008 · Laisser un commentaire

Comme je n’avais pas été le seul à la remarquer, les dirigeants européens n’envisageaient pas d’autres choix face au vote négatif du 12 juin 2008 en Irlande sur le Traité de Lisbonne qu’une ratification du texte par ce pays et donc, par voie de conséquence, qu’un nouveau vote sur le même texte. C’est désormais chose faite. Le Conseil européen des 11 et 12 décembre 2008 à Bruxelles a donc décidé (ou plutôt “acté”) cette solution. On lit en effet dans les conclusions de la Présidence:

“À la lumière des engagements du Conseil européen ci-dessus, et sous réserve que les travaux
de suivi détaillés soient achevés de manière satisfaisante d’ici la mi-2009 et avec la
présomption qu’ils seront mis en œuvre de manière satisfaisante, le gouvernement irlandais
s’engage à rechercher la ratification du traité de Lisbonne d’ici la fin du mandat de l’actuelle
Commission.”
(Point I. 4 des Conclusions).

Les engagements auxquels il est fait ici allusion consistent en toute la série de promesses et déclarations censées rassurer l’électorat irlandais : en particulier, l’Irlande se voit garantir de conserver son Commissaire européen, sa neutralité, sa fiscalité, etc. On semble bien vouloir promettre aux électeurs irlandais que ce Traité-là décidément ne changera vraiment rien, mais vraiment rien pour eux. Ils seront d’ailleurs en droit de se demander alors pourquoi on les dérange pour un texte vide de toute substance.

Cette solution était sans doute inévitable tant les décideurs européens ont investi dans cette longue affaire de réforme institutionnelle depuis 2000 (constitutionnelle jusqu’en 2005); il s’agit de ne pas perdre la face en pleine crise économique et donner l’image d’une Europe unie qui va de l’avant. L’image certes, mais la réalité… : je crois qu’avec ces décisions du Conseil européen de décembre 2008, il faut inventer un nouveau terme que celui, trop banalisé, de déficit démocratique, il faudrait parler d’autre chose, de krach démocratique peut-être. En effet, toutes les décisions de ce même Conseil font comme si les Irlandais avaient de toute façon déjà ratifié le Traité de Lisbonne, qui doit désormais entrer en vigueur au plus tard le 1er janvier 2010, si possible avant au cours du second semestre 2009. On s’organise ainsi alors même que les Irlandais pourraient en toute rigueur logique dire “non” une seconde fois; là, il est clair qu’ils sont censés dire “oui” et seulement “oui”. Il est vrai que, vu les avantages qu’on leur accorde (pouvoir rester un paradis fiscal s’ils le désirent jusqu’à la fin des temps ou ne pas participer à l’effort commun de défense…), ils auraient tort de ne pas saisir l’occasion offerte.  It’s really the best deal available. Mais l’hypothèse d’un second “non” n’est même pas envisagée : on aura donc de fait un plébiscite et non un référendum. (A moins que l’on n’organise point de référendum, en arguant que de toute façon, vu les enagements pris par le Conseil européen, le Traité de Lisbonne est un non-événement, désormais indigne de l’attention populaire.)

Je note au passage qu’une des concessions faites aux Irlandais n’est autre que l’abandon de l’idée de la réduction de la taille de Commission européenne : si l’Irlande garde son Commissaire, tout le monde le garde évidemment; cette mesure plait à d’autres petits pays, mais contredit tout un discours d’inspiration managériale sur l’efficacité de la Commission européenne qui devait réduire sa taille pour accroître son efficacité. Vu les élargissements successifs qui attendent encore l’Union européenne, il y aura donc pléthore de Commissaires d’ici cinq ou dix ans. Ce n’est pas bien grave à vrai dire dans ce contexte de retour en force du “Plan Fouchet”, mais c’est comme le début de l’enterrement officiel de l’Europe communautaire à la Jean Monnet.

Parmi les mesures de transition du Traité de Nice au Traité de Lisbonne, le Conseil européen s’est aussi préoccupé de la composition du Parlement européen. Je cite la Déclaration adoptée par le Conseil européen à ce propos :

“Au cas où le traité de Lisbonne entrerait en vigueur après l’élection du Parlement européen
de juin 2009
(ce qui est probable sinon certain… pourrais-je ajouter), des mesures transitoires seront adoptées dès que possible, conformément aux procédures juridiques nécessaires (lesquelles?), afin d’augmenter, jusqu’au terme de la législature 2009-2014, conformément aux chiffres prévus dans le cadre de la conférence intergouvernementale ayant approuvé le traité de Lisbonne, le nombre de membres du Parlement européen des douze États membres pour lesquels ce nombre devait connaitre une augmentation. Dès lors, le nombre total de membres du Parlement européen passera de 736 à 754 jusqu’au terme de la législature 2009-2014. L’objectif est de faire en sorte que cette modification entre en vigueur, si possible, dans le courant de l’année 2010.”

Cette déclaration m’a plongé dans la perplexité. Jean Quatremer sur son blog donne une explication à cette solution : on aurait ainsi décidé d’augmenter le nombre de députés européens pour les gagnants de Lisbonne par rapport à la situation niçoise, tout en ne pénalisant pas le seul perdant de ce Traité,  l’Allemagne, d’où le chiffre de 754 députés. Si je comprends bien, on élirait un nombre de députés en juin 2009 dans chaque pays  correspondant aux chiffres de Lisbonne, mais  pour ce qui concerne ces députés supplémentaires, ils  ne  siègeraient qu’à compter de la ratification courant 2010 d’un traité légalisant leur situation; à l’inverse, les députés allemands en surnombre par rapport au Traité de Lisbonne eux resteraient parlementaires jusqu’en 2014 et siègeraient tout de suite. Ou alors est-ce à dire que les députés attribués par le Traité de Lisbonne aux pays gagnants siégeraient tout de suite, dès juillet 2009… tout en conservant les chiffres de Nice pour les autres? Quelle solution juridique peut-on trouver à cet imbroglio?

De plus, comme chaque pays est responsable de la manière dont il organise ses élections européennes, cela suppose donc que tout le monde mette sa législation en accord avec un Traité qui n’entrera en vigueur de toute évidence que postérieurement à l’élection de juin 2009. Comment va-t-on choisir les députés en attente (si tel est le cas)? Même si cette manipulation est légalisée ex post via une clause du Traité d’adhésion de la Croatie comme le suppose Jean Quatremer, je trouve la formule plutôt osée. Au minimum, si l’Union européenne se veut “démocratique” ou respectant les normes d’un “Etat de droit”, qu’elle applique les textes qui la régissent au moment où ils sont en vigueur, et non un joyeux mélange Nice-Lisbonne, sujet à constestation.

(J’ajoute pour pimenter un peu la sauce que, pour un pays comme la France, cette augmentation en passant de Nice à Lisbonne (de 72 à 74 eurodéputés à élire) correspond en fait à une diminution du nombre des élus (de 78 à 74) par rapport à la situation actuelle. Tout à fait facile à faire comprendre aux étudiants comme situation. )

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“Le travail du dimanche est une avancée sociale” (Luc Chatel)

19 décembre 2008 · Laisser un commentaire

En lisant la déclaration de Luc Chatel, secrétaire d’Etat chargé de l’industrie et de la consommation dans le Monde daté du 9 décembre 2008, je n’ai pu m’empêcher de penser que celui qui avait fait de celle-ci le titre même de l’article qui reprend son entretien de “Dimanche soir politique” (France Inter – i-Télé – le Monde) ne l’avait pas raté.

Cette déclaration est en effet une magnifique illustration de la langue politique, où l’on peut utiliser une expression, un syntagme, exactement à l’inverse du sens qu’il avait primitivement.  Pourquoi se gêner en effet? Si “travailler le dimanche est une avancée sociale”, on pourra aussi bien dire dans le même genre, à propos de l’Iran et de la Chine et de leur vision (partagée) des Droits de l’Homme, “la peine de mort respecte pleinement la dignité de l’homme”. On s’amusera à inventer des expressions similaires, par exemple pour être de saison, “la faillite d’une entreprise est toujours l’amorce d’un renouveau”.

Pour être juste avec Luc Chatel, précisons toutefois le contexte d’où est tiré cette belle envolée : “(…) Le travail du dimanche est un engagement de la campagne présidentielle. C’est une liberté nouvelle offerte aux Français. C’est aussi, je pense, une avancée sociale, parce que cela répond à des modes de vie nouveaux, qui sont différents selon les régions. Il est important que la loi s’adapte et prenne en compte cette réalité”.

A vrai dire, on ne sait pas bien si l’”avancée sociale” consiste à permettre aux “Français” de faire leurs achats le dimanche ou à permettre aux salariés de travailler le dimanche pour gagner plus. Les deux sans doute.

Si c’est la première option (pouvoir faire ses achats le dimanche est une “avancée sociale”), cela sera bien la première fois qu’on attribuera le qualificatif de “social” au moment où l’on peut faire ses achats. On peut certes parler de “prix social”, d’”épicerie social”, de “restaurant social”, etc. pour parler d’une offre, souvent non commerciale, d’un produit ou d’un service à destination des plus pauvres, mais de là à attribuer ce terme à la possibilité d’aller faire ses achats dans tous les commerces, y compris les plus huppés, le dimanche, il y a un pas. Ou serait-ce que L. Chatel vient d’inventer la notion de “consommation garantie à toute heure” comme un aspect de la “protection sociale” des Français par l’État. Pourquoi pas après tout? Faire du shopping comme on dit le dimanche après-midi vaut mieux que de prendre des cachets (remboursés par la Sécurité sociale en plus) pour oublier sa triste condition humaine. Si H & M et autres “vendeurs de fringue” peuvent aider à lutter contre la désespérance de la jeunesse, c’est effectivement presque de l’”action sociale”.

Si c’est la seconde option (travailler le dimanche est une avancée sociale), il n’échappera pas à quelques historiens du “social” que c’est là affirmer “les éléphants volent par temps clair”. Je suppose que c’est là le sens privilégié par le jeune secrétaire d’État, qui fait allusion dans le début de son interview à des “salariés (dans une librairie) qui risquent de perdre leur travail” si la loi n’autorise pas vite le travail du dimanche. Du point de vue libéral qui semble bien être le sien, L. Chatel a entièrement raison de privilégier cette solution; je lui suggère aussi l’ouverture 24 heures sur 24, 365 jours par an, en argüant que les magasins en ligne sont eux toujours ouverts (et, comme on ne peut les fermer eux, il faut permettre l’ouverture de tous les autres). L’ouverture du dimanche me parait bien timide, finalement bien peu libérale.  Encore du courage… Il est pourtant certain que cela créerait de l’emploi. Il est en effet sûr que les salariés concernés y trouveraient leur compte avec la paye plus élevée pour le travail de nuit. L. Chatel pourrait même ajouter que tous les services annexes (transports publics, sécurité, logistique, etc.) devraient suivre et que cela créerait encore plus d’emplois. Des économistes chagrins ont cependant fait remarquer qu’ouvrir le dimanche en payant les salariés plus que les autres jours aurait pour effet de faire augmenter les prix à la consommation, et que, par ailleurs, la demande solvable n’est pas extensible aux heures d’ouverture des magasins. Ces arguments ne tiennent sans doute pas la route face à une telle “avancée sociale”, puisque les salaires dans le commerce ne sont pas connus pour avoir eu sur les dix dernières années une pente ascendante. Bien au contraire. (Rappelons qu’un conflit social plutôt long et dur dans la distribution du côté de Marseille a récemment abouti à une hausse salariale quasi-nulle.) Je ne crois pas que les dirigeants d’entreprise qui demandent à ouvrir le dimanche valident le calcul des économistes qui supposent que les salaires ne sont pas en réalité flexibles à la baisse (sans compter la remontée du chômage qui ramènera ces salariés à la raison).

Dans ce second sens de l’”avancée sociale”, Luc Chatel nous promet donc de créer plus d’emplois dans ce secteur du commerce qui offre  une si basse rémunération qu’il faudra bien que les salariés soient “volontaires” pour travailler le dimanche. Nous allons donc avoir encore plus de travailleurs pauvres, ou plus généralement, la force de travail disponible va de plus en plus être occupé dans des services à basse valeur ajoutée – sur l’exemple nord-américain. C’est sans doute mieux que rien, mais, de là,  à parler d’”avancée sociale”.

Il aurait mieux valu dire : “face à la nouvelle division internationale du travail qui se dessine et où la France abritera sur son sol de moins en moins d’emplois à haute valeur ajoutée, le gouvernement a souhaité faute de mieux aider à la création d’emplois à basse valeur ajoutée, destinés à être occupés par tous ceux qui sont trop peu qualifiés pour espérer occuper un poste dans les rares secteurs encore compétitifs de notre économie à l’échelle internationale ou pour devenir fonctionnaire ou assimilé”. Je ne crois pas qu’au moment où les États-Unis découvrent les coûts sociaux de la “Walmartisation” de leur force de travail , il soit très avisé de s’engager dans la même stratégie, même si, grâce  aux aides de l’État Providence français, le sort des salariés dans les secteurs à faible valeur ajouté est meilleur qu’aux États-Unis. C’est comme dit l’expression populaire,  “un cautère sur un jambe de bois” – qui, d’ailleurs, ne durera pas très longtemps, parce que les géants français de la distribution étudient de multiples façons d’automatiser par exemple les caisses. (Je néglige ici tout l’aspect de concurrence entre formes de commerce, qui pourrait être présenté comme un appel à renforcer les bases nationales de nos champions à l’international, Carrefour par exemple).

Certes, un tel propos reviendrait à avertir les Français (pas ou peu qualifiés) qu’il s’agit d’une mesure qui témoigne de leur appauvrissement  – ce qu’il n’est pas conseillé de faire à aucun gouvernant en place.

On pourrait m’objecter que cette mesure est vraiment “sociale”, puisque des salariés veulent travailler le dimanche. Certains s’opposent même vertement aux syndicats sur ce point. Certes. Mais c’est dans une autre mesure du gouvernement Fillon que je pense trouver la preuve du caractère pour le moins de non-”avancée sociale” de la mesure. Il se trouve en effet que ce même gouvernement a pris la décision de généraliser dans l’école primaire la “semaine de quatre jours”. Un des arguments avancés lors de cette autre réforme est qu’il s’agissait là de “favoriser la vie de famille” – ce qui a priori rentre dans la sphère de ce qui est défini en France comme le “social”. On voit facilement qu’il semble exister pour le présent gouvernement deux catégories d’habitants dans ce pays : ceux qui ont droit à une vie de famille comprenant deux jours complets de ce qu’il faut bien appeler un week-end (au détriment même selon bien des enseignants du primaire et des spécialistes de l’enfance de la réussite scolaire de tous les enfants)  et ceux qui sont appelés à travailler tous les jours de la semaine, y compris désormais le dimanche. Un gouvernement cohérent avec l’idée d’”avancée sociale” énoncée par Luc Chatel aurait instauré la semaine de 7 jours dans les crèches, maternelles et écoles primaires , pour permettre à tous les parents de travailler 7 jours sur 7 et aussi pour permettre aux enseignants concernés d’avoir la liberté de travailler eux aussi le dimanche.

Certes les mesures du gouvernement prennent leur sens  sociétal en ce qu’elles supposent  une disjonction entre les deux catégorie telle qu’elle satisfasse tout le monde : idéalement, les salariés âgés et assez bien payés pour “consommer” avec enfant(s) bénéficient de leur week-end (et ils utilisent un des deux jours libérés du travail pour aller faire “chauffer la Carte bleue” sous les ordres consuméristes de leur marmaille manipulée à souhait par la publicité), et les étudiants-salariés, célibataires hétérosexuels endurcis, homosexuels en couple sans enfants, ou toute autre minorité de “sans responsabilités parentales” (partagées ou non) se font une joie d’accueillir les premiers dans l’univers du petit, moyen et grand commerce.  La situation est  alors Pareto-optimale.  Malheureusement, la disjonction entre les deux catégories ne se fera pas aussi simplement que dans les exemples précédents : il existe en effet même des célibataires homosexuels qui veulent absolument aller à la messe le dimanche matin, pour aller ensuite déjeuner avec leur (vieille) mère (je caricature!). Pour ne pas parler des plus banales et bien plus réelles, femmes faiblement qualifiés élevant seules leurs enfants, ou des couples qui aimeraient bien se voir le dimanche même s’ils ont le malheur de travailler dans le commerce.  Cela se traduit bien dans les sondages d’opinion : une majorité de Français se déclare pour le travail du dimanche, tant que ce sont les autres qui travaillent. (D’ailleurs, qui est choqué que “l’Arabe du coin” comme on dit à Paris soit ouvert le dimanche et le soir jusqu’à point d’heure? N’est-il pas à la pointe de l’avancée sociale à la Luc Chatel? )

Pour finir, j’ajoute que la délicieuse déclaration de Luc Chatel a été faite il y a quelques jours, et que, face aux réticences de certains élus UMP, le débat parlementaire sur la loi  a été renvoyé en janvier.

Plus généralement, cette affaire de “travail du dimanche” traduit bien l’état des forces politiques et sociales. Il semble qu’une partie de l’UMP a réagi surtout parce que ses députés entretiennent des liens avec les divers secteurs du commerce présents sur leurs circonscriptions. C’est assez évident dans le département du Rhône, où le conflit latent porte sur la place des commerces de la métropole régionale dans l’ensemble du commerce départemental et régional. L’Église catholique m’a paru pour le moins terne sur ce débat. Le cardinal de Lyon, Mgr Barbarin, a livré un beau texte au Monde, mais,  au moins publiquement , l’Église semble s’en être tenue là, sans doute consciente que ses rares ouailles étaient finalement peu sensibles à ce stade à l’appel consumériste, et peut-être qu’une défense “catholicisée” du dimanche desservirait la cause tant le contexte est à la “diversité” (en effet, pourquoi le dimanche, et pas le samedi ou le vendredi? ou une subtile alternance des trois?). Le PS a été plus ou moins aux abonnés absents jusqu’à l’ouverture du débat au Parlement. Les syndicats, guère aidés par la bastonnade des élections prudhommales, n’ont guère de poids. J’ai aussi noté quelques tentatives de rattacher la question de l’ouverture du dimanche des commerces à la question environnementale, mais cela a fait long feu. J’ai surtout noté un groupe totalement absent du débat, focalisé sur les consommateurs et les salariés, à savoir les habitants… Pour habiter en centre-ville de Lyon, je peux aussi constater toutes les nuisances (externalités négatives) liés au statut de métropole régionale : dans mon quartier, le samedi après-midi est un grand plaisir des sens, et ce n’est pas sans une certaine appréhension que j’imagine avoir deux samedis par semaine pour me ramoner les poumons à la suie de diesel! De fait, personne n’a évoqué vraiment cet aspect: il est vrai qu’habiter au centre-ville par les temps qui courent est devenu un tel privilège que le reste de la population aura du mal à nous  plaindre. En même temps, ce cas n’est que la confirmation de la théorie de Mancur Olson sur l’action collective : l’intérêt au calme (relatif) un jour par semaine n’est pas assez important pour aucun habitant ou groupe d’habitants de centre-ville pour susciter une mobilisation.

C’est peut-être là finalement l’”avancée sociale”, au sens disons anarcho-syndical d’avant 1914 : avec cette mesure, si elle est finalement adoptée, les quartiers à la fois  bourgeois et commerciaux seront  moins vivables le dimanche aussi. Ce ne sera là que “justice sociale”, n’est-ce pas?

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Greed, greed, greed!

17 décembre 2008 · 2 commentaires

Et voilà la finance internationale au niveau de la misérable Albanie des premières années de la transition  des années 1990 ! Le scandale Madoff, du nom du financier qui l’a imaginé, est comme la presse vient de le révéler, fondé sur le “système Ponzi”, aussi appelé “système pyramidal”. Je promets des rendements magnifiques aux “investisseurs” (le terme en l’espère me parait mal choisi) bien au dessus de ce qu’assure une activité économique ordinaire, et j’assure ces rendements pendant un temps plus ou moins long avec les investissements des nouveaux “investisseurs” alléchés par la rumeur des gains des premiers. Je paye les gros intérêts dus aux anciens avec le capital des nouveaux.

Ce qui me parait intéressant dans cette affaire est qu’en regardant la liste des “victimes” (ici le terme est aussi mal choisi) qui sort progressivement dans les médias, on retrouve tout le gotha de la finance mondialisé, plus ou moins les mêmes que ceux qu’on avait déjà vu dans le grand jeu des subprimes. La banque française Natixis tient ainsi son rang… S’y ajoutent divers gestionnaires de grandes fortunes et de fondations “caritatives”(?) nord-américaines. Je serais du coup tenté d’inventer un nouveau lieu commun sur le modèle de celui dont on affuble les jeunes quand l’un d’entre eux commet un délit un peu médiatique (“ils sont toujours plus jeunes et toujours plus violents”), ne pourrait-on pas dire désormais des élites du capitalisme : “ils sont de plus en plus riches et de plus en plus avides”. En effet, ce qui est fascinant dans cette histoire (banale somme toute au vu de l’histoire financière depuis quatre siècles), c’est la croyance de certains que quelqu’un (un “ami qui vous veut du bien”?) dispose d’une “martingale” qui permettrait à tous les coups de “battre les performances ordinaires du marché”. Or ces “certains” sont tout ce que compte le monde développé de gestionnaires avisés (en principe) de la finance d’autrui, ou bien des gens d’une grande richesse. Après tout que des miséreux peu initiés à la société capitaliste pour avoir été éduqués sous un autre régime politique croient aux miracles du marché financier et de l’argent qu’on “gagne en dormant” (comme on croit ici qu’au Loto “tous les gagnants ont tenté leur chance”), ce n’est pas si surprenant, mais que des gens riches et un peu éduqués (?) y croient, c’est plutôt déroutant à première vue, sauf si l’on suppose que tous (ou presque) témoignent ainsi de leur motivation profonde, le toujours plus sans aucune limite, ils sont partis “à la conquête du ciel” comme disaient les  gauchistes italiens fut un temps.  Sans doute, le dit Madoff, d’après ce qu’on peut lire, était un génie de la mise en scène de la confiance (et il semble que, parmi les grugés, on trouve un bon nombre de personnes ou d’institutions ayant un lien avec la religion – juive – du dit financier),  il a dû éviter de se faire coincer pendant longtemps justement en créant l’image d’une offre réservée à ses seuls “proches”, mais le seul fait à retenir est cette passion sans limites de l’accumulation capitaliste chez certains des plus riches.  Zeus aveugle ceux qu’ils veut perdre! Ou encore, il n’existe pas de “point de satiété” quand il s’agit d’argent. Banal donc.

(En même temps, il est possible que certains gestionnaires avisés aient su qu’ils prêtaient à , ou jouaient avec, une pyramide et qu’ils aient cru pouvoir se retirer à temps. Nous n’aurions là qu’un autre exemple de la théorie d’A. Orléan selon laquelle sur un marché financier seul compte la capacité à deviner ce qu’on feront les autres. Tant que les autres croient que l’investissement Madoff est sérieux, il l’est, même si tous savent qu’en fait c’est une pyramide!)

Donc nous savons maintenant que “les riches sont de plus en plus riches et de plus en plus avides” . Nous avons notre nouveau lieu commun, et j’ai en raison de ma propre situation  (certes encore enviable) dans la société salariale en déclin des difficultés à ne pas le tenir pour vrai.

Qu’en faisons-nous?

Lors d’un débat sur une radio privée émettant sur la bande FM et consacré aux louanges du capitalisme réel, un intervenant (libéral), E. Filias si je ne trompe,  a souligné que tous les régimes totalitaires n’aimaient pas la “finance apatride”, et que donc il ne faut pas confondre l’éventuel délinquant Madoff avec le système financier international. Le même intervenant plaidait contre le retour de la “finance nationale” – ce qui est un concept nouveau j’en conviens.  L’intervenant a-t-il raison? Dénoncer la “finance internationale”, est-ce déjà entrer sur l’une des “routes de la servitude” (comme dirait Hayek)? En l’espèce (bien que Madoff soit juif, ce qui pourrait aggraver le cas avec toutes les possibilités offertes de dénonciation de la “finance juive”), j’en doute : ce que cette (banale) histoire démontre n’est que la nécessité d’institutions qui encadrent les comportements. La démesure menace à chaque instant (en tout domaine!), et il faut des “institutions” qui rappellent (si j’ose dire) la (triste) condition humaine.  Par institutions, j’entends le terme au sens le plus large de “contrainte”, de tout ce qui lutte contre l’anomie. Il faut aller plus loin que les mesures techniques de régulation et de surveillance  de la finance qu’on évoque depuis la crise, il faut engager une action culturelle pour ramener tout le monde à la raison et ne pas répandre l’épidémie d’espoirs de gains faciles à toute la société.

Mais quand je vois dans les vitrines des banques des offres promotionnelles promettant des rendements de 6%, voire 10%, ou quand j’entends des publicités à la radio promettant un placement sans risques avec un rendement garanti, je me dis que cela n’est pas gagné.  Nous n’avons sans doute jamais été aussi culturellement loin d’une société de décroissance ou de croissance raisonnable qu’aujourd’hui. ” Que la Fête commence!” – ou plutôt “Que la Fête ne finisse jamais!”

Ps. Après avoir écrit ce post, j’ai trouvé dans la presse deux analyses assez similaires: d’abord, celle de Noël Pons interrogé dans Libération du vendredi 19 décembre 2008, en page 5 (France), ce conseiller sur les questions de corruption au Ministère de la Justice, y déclare : “Ce système pyramidal de Ponzi (…) est vieux comme le monde. Zola en parle déjà dans l‘Argent (je n’ai pas vérifié). En général les gens qui se font berner sont plutôt modestes. La nouveauté, c’est que ce sont les des professionnels qui se sont laissés prendre”. Il ajoute aussi comme remède : “Au fond, il s’agit d’un enjeu avant tout culturel, ce sont les mentalités qui doivent évoluer.”

Ensuite, celle de Pierre-Antoine Delhommais, dans le Monde daté du dimanche 21-lundi 22 décembre 2008, intitulé de “De Sing Sing 1929 à Sing Sing 2008″, où il est dit : “Certains des meilleurs financiers de la planète, des plus brillants experts en matière d’évaluation des risques se sont donc faits piéger comme seuls des petits épargnants de pays émergents (de quoi? ) se font généralement prendre. La Colombie et l’Albanie avaient été les derniers lieux d’escroquerie pyramidale de grande envergure. C’est cette fois Wall Street qui en est l’épicentre”. Il avait aussi remarqué quelques lignes plus haut “l’obsession du profit, qui a incité une ribambelle de fonds philanthropiques à placer leur argent dans un fonds spéculatif.” Tout l’article de Delhommais montre que la fraude accompagne toujours ces grandes vagues de spéculation typiques du capitalisme. Il prend des exemples américains, i l aurait pu ajouter des exemples français. J’ajouterai pour ma part que les historiens de l’économie pourront facilement montrer que de nombreuses personnes – économistes en particulier – ont sonné le tocsin avant la catastrophe financière de cette année. Je m’en suis rendu compte en triant des vieux Courrier international des années 2005 et 2006.

Quant aux autres informations parues depuis l’écriture de ce post, elles confirment ce que j’écrivais, dont l’utilisation antisémite de l’affaire Madoff.  A mes yeux,  elle  dessine surtout un étonnant (en fait pas si étonnant…) Who’s who de la cupidité mondialisée, qui n’a rien à voir avec la confession religieuse, mais tout avec la classe pour utiliser des vieux concepts. Document essentiel pour les historiens que cette longue liste des “victimes”.

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