Bouillaud’s Weblog – bloc-notes d’un politiste

Entrée de janvier 2009

Gauche(s) italienne(s), année zéro (ou moins dix?)

30 janvier 2009 · 6 commentaires

Je n’écris pas souvent sur les affaires italiennes dans ce blog. La raison en est une certaine désespérance face à l’évolution de ce pays. De fait, je suis en sympathie avec le sentiment dominant des citoyens italiens, dont tous les sondages à ma disposition montrent qu’ils n’ont guère d’espoir sur leur propre pays.

Plus spécifiquement, si je regarde l’état de l’opposition de gauche à la coalition de Silvio Berlusconi, j’ai l’impression qu’on ne pourrait guère faire pire. C’est sans doute moins que l’année zéro. Résumons :

- à l’extrême gauche, la défaite cinglante des élections politiques de 2008 n’en finit pas de produire des effets de dissolution : le dernier en date n’est autre que la nième scission de Rifondazione comunista; prenant prétexte du changement de direction à la tête du journal du parti, Liberazione, la minorité autour du Président de la Région des Pouilles, N. Vendola, a annoncé sa sécession, avec la création d’un autre parti, le RSU, au nom de l’”unité de la gauche”(sic). On ne peut guère rêver pire : on a donc à ce stade au moins quatre petits tronçons de l’ancienne gauche du PCI et de l’extrême gauche des années 1970 : la majorité de Rifondazione qui garde le titre; la minorité (ex-majorité avant 2008) qui crée le RSU; le PCdI issu d’une scission des années 1990; et enfin un morceau de l’ex-majorité du PCI-PDS-DS, qui se nomme “Sinistra democratica”, sans compter toute une série de groupusculaires “particules” plus ou moins ultra-orthodoxes (lénino-guévaristes, ou stalino-albanais et autres bolcheviks).

La situation apparait d’autant plus désespérée qu’un accord semble être trouvé entre les deux grands partis, le “Peuple de la Liberté” (PDL) et le “Parti démocrate”(PD), pour réformer le mode de scrutin aux Européennes en introduisant un seuil minimal de 4% des voix au niveau national pour être représenté au Parlement européen. Jusqu’ici, ce mode de scrutin, qui datait de 1979, favorisait la représentation parlementaire des petits partis, on pouvait ainsi avoir un député européen avec moins de 1% des voix. Souvent ce seul élu était aussi pour les petites entreprises partisanes le leader de ce dernier, ou l’un de ses plus importants dirigeants (mais il était peu présent dans les affaires du Parlement européen…). Les différents tronçons de l’extrême-gauche auraient ainsi pu régler leur querelle dans les urnes européennes, “se compter” et avoir des élus tout de même. Là, s’ils vont séparés à la bataille – ce qui à la date d’aujourd’hui est probable-, ils n’auront pas d’élus, sauf miracle électoral improbable pour l’un d’entre eux, ou un petit cartel rassemblant quelques tronçons de ces gens éclatés façon puzzle.

Ce raisonnement s’étend aux Verts et à ce qui reste des héritiers du Parti socialiste italien. Avec une barre à 4%, sans s’insérer dans la liste-cartel du PD, ces petits partis n’auront pas d’élus au Parlement européen. Le grand parti vert européen souhaité par Daniel Cohn-Bendit ne peut sans doute espérer des élus en Italie que s’il va à Canossa auprès du PD. Quant aux socialistes de l’ex-PSI, il leur faut souhaiter la clémence du PD, c’est-à-dire de ces “assassins” du PSI, à savoir l’ex-majorité du PCI… à moins qu’ils essayent une réunification “socialiste” au sens de 1914 avec des ex-communistes.

- au centre-gauche, le Parti démocratique, dirigé par Walter Veltroni, ne cesse de perdre du terrain dans les sondages. Il regroupe encore un peu plus d’un quart des intentions de vote en ce début d’année, mais il est désormais le parti auxquels les enquêtés font le moins confiance… Son candidat vient de perdre les élections régionales anticipées dans les Abruzzes. Cette situation s’explique par une absence de ligne politique bien claire, par les rancœurs publiquement exprimés entre dirigeants, et aussi par une incapacité de se débarrasser des “branches pourries”. Aussi bien la Maire de Naples (ex-DC) que le président de Région de la Campanie (ex-PCI) restent à leur poste, alors que la rumeur publique les désigne comme au mieux comme inefficaces dans la lutte contre la corruption dans leur ville et leur région. La “Question morale”, qui avait fait le fond de sauce du PCI depuis les années 1970 et celui de la gauche de l’ex- DC dans les années 1990 contre S. Berlusconi, est en train de se retourner contre ceux qui ont utilisé cet argument de la moralisation de la vie politique et de l’administration. Les élections anticipées dans les Abruzzes avaient d’ailleurs été déclenchées par la démission du Président de la Région sous le coup d’une enquête de la magistrature. Il faut noter que le démissionnaire était un ex-socialiste des années 1980. Le PD semble donc à ce stade payer son caractère de parti de gouvernement, surtout au niveau local, depuis les années 1990. La “marque” PD, qui pourtant du passé souhaitait faire table rase et n’a pas trois ans, me semble déjà salie par toutes ces affaires.

A cette incertitude de la ligne politique et à l’incapacité de “nettoyer les écuries d’Augias”, s’ajoute la concurrence du parti d’une personne, “Italie des valeurs”, d’Antonio Di Pietro; ce dernier prétend représenter le “parti des honnêtes gens” contre S. Berlusconi et tous les corrompus du pays. Il avait eu le privilège d’être le seul parti dont la liste était associé à celle du PD aux élections de 2008, il avait connu une affirmation électorale inattendue à cette occasion en  attirant (déjà) un électorat mécontent du centre-gauche classique.  Depuis cette date, “Italie des valeurs” ne cesse de se distinguer du PD en voulant incarner (le terme est évident) une opposition fanatiquement anti-Berlusconi contre un PD cherchant à construire un bipartisme  (relativement) apaisé. A cette stratégie de distinction, s’ajoute sans doute aussi un élément d’énervement de la part de Di Pietro ; en effet, son propre fils est lui-même inquiété depuis peu par la justice pour des faits de corruption. A. Di Pietro ne cesse du coup d’augmenter la dose de ces critiques à 360 degrés. L’espoir pour le PD réside désormais dans l’auto-délégitimation par histrionisme du personnage, qui tend de plus en plus à ressembler à une sorte de Marco Pannella, le leader des radicaux dans les années 1970-90.

Vu de cette fin janvier 2009, les élections européennes se présentent donc plutôt mal pour toute l’opposition de gauche et de centre-gauche. En même temps, comme dirait Jean-Pierre Dupuy sur le changement climatique, le sens aigu de la catastrophe à venir conduira peut-être à des réactions plus rationnelles.

Du point de vue européen, en l’absence d’éléments nouveaux, la représentation italienne au Parlement italien n’enverrait donc personne ni pour les Verts ni pour la Parti de la gauche européenne. En revanche, un contingent important devrait aller au groupe ALDE, soit du côté ELDR, soit du côté PDE. Il semble en effet que le Parti démocrate n’a toujours pas réglé le problème de son adhésion ou non au Parti socialiste européen. Il se pourrait qu’on renouvelle la situation actuelle : élus pour le même parti en Italie, les députés PD s’inscriraient, soit comme ex-DS au groupe du PSE, soit comme ex-DL (Marguerite) au groupe ALDE tendance PDE, etc. pour les éventuels autres invités de la liste unique…  Cette situation est bien sûr délectable, mais témoigne plus sérieusement de l’hésitation fondamendale sur la ligne du PD : est-ce quand même un parti social-démocrate certes  trés “Neue Mitte” ou “Third Way”? ou est-ce la version italienne d’une nouvelle famille politique, les “Démocrates”? Cela importe sans doute peu aux électeurs italiens, mais cela rendra encore plus difforme la représentation politique italienne au Parlement italien, qui va plus ressembler du coup à celle d’un Pays Balte (avec uniquement des partis de centre ou de droite) qu’à celui d’un grand pays démocratique de l’Ouest européen (France, Espagne, Allemagne, Grande-Bretagne).

De fait, le plus grand espoir pour l’opposition à S. Berlusconi repose dans le contexte et dans la personne même de ce dernier. La crise économique d’ici juin prochain peut s’aggraver assez pour que les électeurs de gauche et de centre-gauche se remobilisent pour exprimer leur désarroi. Plus sûrement, l’opposition peut compter sur les conséquences éventuellement délètères de la création à droite du “Peuple de la liberté”. Normalement ce parti devrait officiellement fusionner dans un congrès le 27 mars FI, AN et quelques autres petites forces. Cette fusion ne va pas pourtant sans frictions entre S. Berlusconi et G. Fini (avec la situation historiquement amusante, qui voit le “post-fasciste” défendre le caractère démocratique, collectif, de la décision dans le futur parti). La fusion se fera sans doute, mais il n’est pas sûr qu’une partie des électeurs, des militants et des dirigeants d’AN, avalent cette couleuvre-là. Cette situation de fusion “malgré-nous” devrait avantager les concurrents de centre (UDC) et de droite (“Ligue Nord”, “Droite”) du PDL. Selon les sondages, la “Ligue Nord” réussit actuellement  l’exploit d’ être à la fois au gouvernement avec le PDL et au coeur des protestations des Italiens du nord contre la situation du pays. Je ne sais pas si ce jeu sur deux tableaux pourra durer jusqu’en juin (par exemple sur les problèmes liés à l’immigration), mais, du coup, le PD peut encore rêver d’être au moins le premier parti du pays en juin 2009, même si la gauche et le centre-gauche se révèlent trés minoritaires dans l’électorat.Belle consolation, non?

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“La grogne monte dans les Universités” (C. Rollot).

28 janvier 2009 · 5 commentaires

“La grogne monte dans les universités”, telle est la première phrase de l’article intitulé “Universités : appels à la grève contre le statut des enseignants chercheurs”, par Catherine Rollot dans le Monde du samedi 24 janvier 2009.

En lisant cette première phrase, j’ai senti que nous, universitaires, allions être maltraités. Je ne me suis pas trompé en lisant le reste de l’article. Ce terme de “grogne” m’a toujours paru loin d’être anodin quand il est appliqué comme sans y penser par un journaliste à quelque mouvement social (humain…)  que ce soit , il désigne selon mon Dictionnaire Le Robert un “mécontentement exprimé en grognant”. Ce nom féminin daterait du XIVème siècle et serait d’usage familier. On rappellera ici, toujours selon le Robert, que grogner veut dire “pousser son cri, en parlant du cochon, du sanglier, par extension de l’ours, etc.” Il a au sens figuré pour verbe équivalent : “bougonner, grommeler, gronder et ronchonner” (j’ajouterais bien dans la prochaine édition : “blogoter”…) Bref, par définition, celui qui grogne n’est pas complètement un homme (ou une femme), puisqu’il ne sait pas vraiment exprimer par la parole, propre de l’Humain, ses griefs. Le dessin humoristique qui accompagne l’article est  sur une ligne similaire : un personnage y dit “Non à la réforme!Fermons la gare, heu… la Fac!” dans une assimilation franche entre (je suppose) la “gréviculture” (pour utiliser le néologisme  en usage chez ceux qui voudraient de la grève faire table rase) des cheminots (de SUD, ces diables d’anarcho-syndicalistes!) et la réaction (en automatique) des universitaires. L’article de C. Rollot continue un peu moins sur le même ton, en respectant quelques obligations d’information tout de même. Mais j’y ai noté que : “Le décret s’inscrit dans une réforme globale de l’université dont l’un des objectifs est de mieux encadrer les étudiants.” Je suppose que cette phrase est reprise du discours justificatif de la dite réforme par les autorités ministérielles; à moins qu’elle soit un message crypté, pour dire qu’en l’absence de création de postes (et même avec des suppressions en 2009-2010), un meilleur encadrement des étudiants suppose une mise au travail de ces êtres infra-humains qui grognent, en effet, comment mieux encadrer sinon? Il me semble par ailleurs que la réforme L.R.U. était loin d’avoir ce seul objectif (la compétitivité de la recherche? l’insertion professionnelle?), mais tout l’article est traversé par l’idée (est-ce le mot pour ce stade de l’activité neuronale? ) d’opposer de quelque façon les intérêts des étudiants et des enseignants-chercheurs. Il est dit ensuite : “De son côté, Nicolas Sarkozy tente de rassurer les universitaires. ‘Je sais que cette réforme inquiète, a commenté jeudi le président de la République, mais les enseignants-chercheurs n’ont rien à redouter’.” Il n’est que d’aller voir les réactions sur les sites de SLU ou de SLR, ou des syndicats, à ce discours présidentiel du 22 janvier pour souligner que, dans la phrase de la journaliste, le verbe “tenter” est peut-être un peu optimiste. Il tente en effet, mais n’est pas Jean-Paul II qui veut.

L’article de C. Rollot est accompagné de verbatims d’enseignants-chercheurs, réalisés avec Benoît Floch et Philippe Jacqué,  qui ne vont pas tous , loin s’en faut,  dans la direction indiqué par les universitaires ayant signé les diverses pétitions disponibles. J’en compte quatre pour le décret (avec plus ou moins de nuances ou de réserves), et deux  clairement contre. Il se trouve qu’un des deux réfractaires n’est autre que notre estimé collègue, Frédéric Zalewski, maitre de conférence de science politique à l’Université Paris X-Nanterre. Il est rapporté avoir dit notamment : “Plus globalement ce projet s’inscrit dans le droit fil de la modernisation libérale de l’université française portée par la loi sur l’autonomie et c’est donc toute la critique de ce projet politique qui est engagée  à travers ce décret.” Il est le seul à monter en généralité de cette façon, les autres critiques portant sur le risque de “mandarinat” ou d’absence de procédures d’appel dans la détermination des services de chacun, ce qui est repris dans le titre de cet ensemble de verbatims : “On voulait en finir avec les mandarins, on leur offre un boulevard”. (Etre contre les mandarins passe encore, mais contre la modernisation libérale…)

D’évidence la dite C. Rollot n’est pas très favorable au mouvement de protestation. Son article précédent, du 15 janvier 2009, intitulé “Enseignants-chercheurs : nouvelle règle du jeu”, commençait mal lui aussi : ” La réforme du statut des enseignants-chercheurs va-t-elle enfin aboutir?” Le mot “enfin” annonçait la couleur, et l’on comprenait à lire l’article que les modifications au décret devrait être suffisantes pour contenter les plaignants raisonnables (sans que l’on sache de quelles modifications précises il s’agissait) en laissant de côté les plaintes des éternels mécontents (SNESUP of course).

Le ton est encore moins favorable dans un article de la même Catherine Rollot dans LyonPlus, le gratuit du Progrès de Lyon, du mercredi 21 janvier 2009. Sous le titre “Le décret qui chamboule les enseignants-chercheurs”, on trouve cet enchainement d’anthologie : “Le nouveau décret permettra aux présidents d’université de répartir ces différentes activités (enseignement, recherche et administration) selon les compétences et les envies des enseignants. Un maitre de conférence pourra donc faire davantage d’heures de cours, si la qualité de ses recherches est jugée insuffisante. A l’inverse, un  chercheur jugé excellent pourra être dispensé d’heures d’enseignements.” J’aime beaucoup la confusion dans ce texte d’une journaliste de la presse de référence entre la notion d’envie  au sens de désir et l’obligation d’accepter ce qu’on vous donnera à faire, et entre la compétence (supposée) et ce qu’on vous donnera à  faire. Il est vrai que beaucoup de gens ont “envie”dans ce pays de faire  les choses qu’on leur impose. Il y a plus fort et plus amusant : “Un coup de tonnerre dans un milieu réticent à la culture du résultat (…. surtout ne pas s’énerver et être mesquin, en citant les pertes du Monde et du Progrès et l’aide  de la part du contribuable  à ces titres privés de la presse généraliste en pertes depuis des années  ) et où de nombreux professeurs, moins actifs dans la recherche (gentil euphémisme tout de même), effectuent des heures supplémentaires pour arrondir leurs fins de mois.” Cet intéressant article s’accompagne d’une photo avantageuse de notre Ministre, Valérie Pécresse assise à une table de réunion sans doute pour bien montrer qu’elle est prête au dialogue, elle. Sur la question des heures complémentaires, il serait absurde de nier qu’elles sont payées…  (parfois au bout d’un certain délai), mais, de là, à prendre pour évidence que tous les universitaires les acceptent essentiellement pour des raisons de “fins de mois”; il existe peut-être ici une méconnaissance des conditions très diverses qui président dans les différents lieux d’enseignement à l’”acceptation” d’heures complémentaires. Les “sur-services” sont aussi liés à l’obligation de faire tourner la machine  en chaque lieu avec les moyens du bord, souvent faute de recrutements suffisants. Et refuser comme je m’efforce de le faire personnellement depuis quelques années tout débordement au delà des 192 heures équivalent TD  pour avoir le temps de faire un minimum de recherche suppose en pratique d’apparaitre auprès de nombreux collègues  de mon institution (ou d’ailleurs) comme un planqué ou un mauvais coucheur. Paradoxalement, C. Rollot met tout de même l’accent dans cet article sur un des motifs fondamentaux d’énervement: la suppression de fait des heures complémentaires payées par le biais de la modulation des services (que signale aussi notre collègue Zalewski dans son verbatim).

Je me suis un peu attardé sur ces articles d’une journaliste de la presse de référence pour souligner à quel point nous devons être conscients que la défense d’un statut des universitaires passe par des médias qui  sont, pour partie:  pas  du tout bienveillant à notre égard. On voit déjà se profiler la thématique usée de la “prise en otage” des étudiants en cas de conflit un peu prolongé. J’espère que les collègues qui essayent de mener la mobilisation sont conscients de cette contrainte forte sur l’action.

Pour finir, je me permets de citer quelqu’un que je n’aurais jamais attendu dans une mobilisation de ce type, à savoir Jacques Lautman, sociologue émérite, ancien responsable des SHS au CNRS. Voir son texte sur le site de SLR: “Le populisme contre la démocratie des corps intermédiaires”.

Cet authentique libéral  (j’en témoigne pour avoir assisté à ses cours de sociologie à Paris V en 1985-1986), ancienne bête noire de bien des gens quand il fut en fonction au CNRS,  déclare même (presque à la fin de sa contribution)  :

“Disons clair : l’idéologie qui l’anime n’est pas libérale, elle est profondément populiste et vilipende, allègrement, les corps intermédiaires et les instances de démocratie interne qui échappent au contrôle du parti du président.”

Sans doute sera-ce là une autre preuve des grognements qui se font entendre ici ou là, n’est-ce pas Madame C. Rollot? Si même des “émérites” de cet acabit grognent, où va-t-on ma brave dame?

Catégories : Sociologie politique · Vie de la discipline

Dati à Strasbourg et Barroso au Barlaymont: “Yes he can”.

27 janvier 2009 · Laisser un commentaire

D’après ce que j’ai pu lire dans la presse, le Conseil national de l’UMP a entériné ce weekend la candidature dans la circonscription Ile-de-France aux élections européennes de juin 2009 de Rachida Dati en seconde position de la liste de la majorité présidentielle (éligible donc), derrière le superbe (vieux “néo-parisien”) Michel Barnier.

Les commentaires vont bon train sur la “disgrâce” que cela représente pour la ministre symbole de la “diversité” que de quitter son poste ministériel pour aller siéger au Parlement européen. Dans son discours devant le Conseil national de son parti, N. Sarkozy a bien souligné qu’au contraire, il fallait envoyer les meilleurs siéger dans les institutions représentatives européennes puisque l’Europe était essentielle à notre avenir (ce dont je suis d’accord). On a pourtant du mal à croire à cette fable, tant la candidature de R. Dati ne semble rien apporter de particulier aux institutions européennes vu son cursus honorum. On ne sait pas en effet qu’elle aurait été particulièrement intéressée comme ministre par les affaires de notre continent, contrairement par exemple à Brice Hortefeux qui peut s’enorgueillir (si j’ose dire) de son Pacte européen sur l’immigration et l’asile, contrairement aussi à Michel Barnier, qui, de toute évidence, peut espérer (re)jouer un rôle important dans les institutions européennes (Commissaire, Président d’une commission du Parlement, Vice-Présidence du Parlement, etc.) malgré ses quelques déclarations hostiles à l’action de la Commission dans son actuel domaine de compétence ministériel. Avec R. Dati, ancienne ministre ayant été en charge de ces mêmes prisons françaises si bien vues par le Conseil de l’Europe, on se retrouve avec l’accumulation sur la même personne de deux considérations qu’on aurait voulu croire révolues sur les caractéristiques des parlementaires français  siégeant à Strasbourg : elle s’inscrit en effet dans la longue cohorte des has been politiques que les grands partis français ont coutume de recaser dans cette fonction – le plus emblématique ayant été pour la présente législature , le dispensable Michel Rocard -, has been qui, en même temps par leur réputation, permettent de donner à bon compte quelque lustre à la campagne des européennes   ; mais elle s’inscrit aussi dans la manie somme toute étrange de nos grands partis de sélectionner pour les fonctions de parlementaires européens des personnes, particulièrement des femmes, issues comme on dit aujourd’hui de la “diversité”. Il faut d’ailleurs noter qu’en proportion, et sur la durée, c’est sans doute uniquement sur ces postes de parlementaires européens qu’on peut dire que les grands partis français sont ouverts  aux “divers”, et ce depuis un bon moment. Comme on le constatera aisément en consultant sa mémoire, aucun de ces “divers(es)” n’a pourtant jamais fait parler de lui (elle) au delà de  son élection, et n’a pu entrer ensuite dans le cercle restreint des politicien(ne)s connu(e)s du grand public. R. Dati est elle déjà (trop) connue de tous, on verra si elle saisit l’occasion  en assumant  ce rôle de parlementaire européen que le Château lui a attribué – rôle qui suppose d’après tout ce que j”ai pu lire  travail acharné, pratique des langues étrangères et sens de la diplomatie -,  ou si elle devient définitivement un people, payé toutefois par le contribuable, pour égayer les lecteurs de Voici, Paris Match et j’en passe (ce qui est une fonction honorable aprés tout, il ne faut pas tout laisser  aux familles régnantes étrangères).  En tout cas, ce choix me parait malheureux, comme l’était d’ailleurs celui aussi évoqué de Rama Yade, surtout s’il se confirme par  ailleurs qu’Alain Lamassoure ne serait pas en position  vraiment éligible dans le sud-ouest. On verrait donc se confirmer la règle bien connue selon laquelle, en France, une insertion dans les réseaux européens d’un parlementaire d’un grand parti de gouvernement n’est pas une garantie absolue d’être invesiti à l’élection européenne suivante sur une place d’éligible par son propre parti. Heureusement, il semble que Joseph Daul, actuel président du groupe PPE-DE, soit investi en tête de liste dans sa circonscription, ce qui garantit à coup sûr sa réélection et  nous évite une analyse trop rapide de la situation.

De fait, on ne pourra juger de la composition de la délégation de l’UMP et de ses alliés (Parti Radical, Nouveau centre, etc.) au Parlement européen qu’une fois que les postes auront été complétement distribués quelque temps aprés les élections européennes. On peut espérer que, derrière les affichages de campagne, on retrouve une délégation française de l’UMP plus spécialisée dans les affaires qu’elle aura à traiter qu’il n’y paraît aujourd’hui dans cette présentation de fin janvier.

J’ai noté aussi un petit bout de phrase dans le discours de N. Sarkozy, il invite à “s’abstenir de critiques démagogiques sur la Commission européenne”. (Source : le Figaro).  Qui aurait donc pu arriver à la Présidence de la République dans les années récentes en usant d’un tel artifice, en visant une autre institution européenne, la BCE? La saillie est donc amusante, mais elle semble surtout indiquer que N. Sarkozy va se ranger derrière l’idée d’un second mandat de José Manuel Barroso comme Président de la Commission. Je me demande toutefois jusqu’à quel point l’UMP est prête à assumer l’ensemble du bilan de la Commission sortante et de son Président, alors même que tous ses adversaires  se positionnant au centre-droit ou au centre-gauche (PS, Modem, Liste d’union des écologistes) vont appeler eux à une Europe communautaire cent fois plus dynamique face à la crise en cours que celle symbolisée par Barroso. Etre à mi-mandat en France et s’afficher  en plus comme le soutien de la Commission sortante  sur le plan européen -qui n’est pas complètement indifférent à l’électorat – n’est peut-être pas le meilleur moyen de faire un score satisfaisant pour l’UMP. On verra donc si ces bonnes résolutions pro-Commission tiendront  tout au long de la campagne, et si quelques critiques démagogiques à son égard ne ressortiront pas d’ici là pour grapiller quelques voix d’électeurs à prurit souverainiste ou simplement inquiets de la tournure des événements.

Catégories : Europe
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Petit comparatif de revues “intellectuelles”: Books, Nonfiction, RiLi.

21 janvier 2009 · 5 commentaires

La dernière année a vu se créer en France trois revues, vendues en kiosque, qui ambitionnent clairement de reproduire le succès du Times Literary Supplement ou de la New York Review of Books dans le monde anglo-saxon. Ces trois revues possèdent du coup comme un air de famille, mais, pour les avoir  achetées et lues  toutes les trois avec plus ou moins de (dé)plaisir, l’impression d’une parenté s’arrête là.

Leur existence tient d’abord au fait que ni le Monde des Livres ni les pages littéraires de Libération, ni bien sûr celles du Figaro, de l’Humanité ou de la Croix, ne remplissent plus leur fonction d’information et de critique sur la production éditoriale, surtout en matière d’essais un peu ardus. Ces trois revues existent donc d’abord à cause d’un échec majeur et tragique, celui des journaux de référence à en rester une, de référence. La critique pourrait d’ailleurs être étendue à l’ensemble du champ de l’écrit : depuis quelques années, rien ou presque de ce qui est chroniqué dans le Monde des Livres ou dans les pages littéraires de Libération n’a pour moi le moindre intérêt. Cela sent la naphtaline, le rance, pour ne pas parler des copinages qu’on peut y deviner souvent. Cette semaine, et je n’ai même pas besoin d’imagination, nous avions droit au compte-rendu d’un livre d’un vieillard sur le destin tragique de son père, un magnifique collabo. D. F. parlant de R. F., qui fut de la N.R.F.  trois fois hélas. Dans les deux fanzines (ce ne sont plus des journaux professionnels à ce stade), on soulignait un peu l’inutilité de la démarche de l’écrivain aux portes du néant écrivant sur par grand chose, mais, tout de même, on en rendait compte Dieu seul sait pourquoi.

Donc un boulevard est ouvert pour autre chose.

Si je ne me trompe la première à se lancer, fut la Revue internationale des Livres et des Idées, la RiLi pour les éventuels aficionados. J’ai acheté quelques numéros depuis son lancement il y a maintenant un an. Je dois dire que j’hésite encore à la considérer comme une nuisance supplémentaire à notre vie de chercheur un peu critique de ce monde , ou comme un apport bienvenu à la réflexion. Le moins que l’on puisse dire en effet, c’est que la RiLi, loin d’être un panorama neutre des Livres et des Idées comme l’indique faussement le titre, constitue un organe de propagande pour son directeur, Jérôme Vidal. Ce dernier clairement veut redéfinir une autre gauche, tout reprendre à la base, pour ouvrir de nouvelles perspectives, au delà de tout si j’ose dire, de la réforme, de la révolution, de la critique même. Une  gauche queer en quelque sorte. Dans le tout dernier numéro, il publie une lettre ouverte à Daniel Bensaïd, le penseur supposé du Nouveau Parti capitaliste, en l’incitant à ne pas tomber dans le risque de faire naitre ainsi un nouveau parti social-démocrate qui, finalement, défendrait simplement la douceur de vivre petit-bourgeoise du “Nouvel ouvrier” des défuntes Trente Glorieuses à jamais derrière nous.  Je peux le rassurer: vu les options de non-collaboration avec quiconque qui semblent à ce stade être celles du NPA, il n’y a pas de risque qu’il ait un destin  social-démocrate, d’insignifiance  si.  En fait, la RiLi semble surtout être destinée à importer en France tous les apports – gigantesques, n’est-ce pas? – des “Cultural studies” dans leur version la plus critique. Les compte-rendus d’ouvrages qu’on y trouve apparaissent dès lors surtout comme l’occasion pour l’auteur de la recension de tenir un discours bien construit sur la réalité, les ouvrages sont clairement des prétextes à la présentation d’une vision du monde assez structurée et plutôt concordante. Cela  correspond à un programme de traduction d’œuvres majeures de cette tradition de pensée aux mêmes éditions Amsterdam qui éditent la revue. Cela suppose dans la RiLi des traductions de longs articles de représentants anglo-saxons de cette tradition critique. Ce qui m’étonne, c’est que Jérôme Vidal et les siens n’aient jamais réfléchi sur le fait que cette tradition critique n’a jamais eu aucun effet politique, perceptible du moins avec les instruments, certes grossiers et terre à terre, de la science politique ( étude des élections, des programmes politiques, des politiques publiques, etc. ) sur les sociétés dont sont issues justement ces théories. Tous ces gens dont la RiLi rend compte ont produit de fort belles théories, séduisantes comme une toile de Jérôme Bosch, mais ils ont été gouvernés depuis 1979 par Maggie et Tony, ou par un Reagan, un Bush ou un Clinton. Et que l’on ne me fasse pas croire que l’arrivée ce jour au pouvoir aux États-Unis d’un B. H. Obama, soit une conséquence, même indirecte, de ce courant théorique. De fait, sur cette base, la RiLi prenait un tour décidément peu engageante, sauf que, depuis quelques numéros, la rédaction mobilise le banc et l’arrière banc des penseurs français critiques de l’économie. On trouvera par exemple un intéressant entretien avec Frédéric Lordon (et Yann Moulier-Boutang), “Finance: la société prise en otage”, dans le n°8 (novembre-décembre 2008), p. 11-19. Bref, cette revue s’améliore plutôt en faisant appel au vieux fond d’analyse marxiste ou d’économie critique encore disponible dans notre pays, fond qui me parait infiniment plus intéressant que les vaticinations des “cultural studies”. Pour ma part, j’ai toutefois un immense reproche à formuler à cette revue : son iconographie. Celle-ci se veut, disons, comme un reflet de l’esprit critique qui l’anime; c’est de fait à chaque fois quelque chose qui reprend les poncifs les plus éculés de l’art contemporain (désargenté), un truc illisible et minimal, genre vrais faux dessins d’enfants autistes moraves ou photos prises dans un corridor de prison par un aveugle sud-africain frappé de Parkinson, bref les nullités habituelles qui prétendent avoir un effet quelconque de critique (ou même pas d’ailleurs) sur le “spectacle” (je suppose vaguement que c’est de cela qu’il s’agit). En tout cas, avec une iconographie pareille, les créateurs de la revue sont certains d’écarter de leur revue tout lecteur qui ne soit pas intellectuellement éveillé aux joies de la déconstruction. Pour ma part, je supprimerais cet aspect: en même temps, il traduit un art de penser qui m’est étranger. La marge et le marginal peuvent aussi n’avoir aucun intérêt.

La seconde revue, intitulée Books. L’actualité par les livres du monde, a fait paraitre un premier numéro, mais, à le lire, je ne sais pas si cela ne sera pas  le dernier. Books se veut beaucoup plus neutre – ou mainstream plutôt -  que la RiLi, et fait penser à une version “livres” de Courrier international. En tout cas, cela ressemble à ce que serait un supplément livre  (moyennement) bien fait du Monde ou du Figaro. Le dossier sur “La Crise : l’effet Panurge” ne m’a  pas appris grand chose, et j’ai trouvé qu’au demeurant, sur ce point, leur neutralité tendait à se situer plus à proximité de Valeurs actuelles que de Rouge. Vouloir aborder ce sujet sans faire appel directement aux travaux de Michel Aglietta tient en tout cas de la désinformation ou de l’ignorance crasse. Books traduit des articles d’autres revues européennes, ce qui apparait comme une bonne idée, mais j’ai été étonné de leur date de parution dans la langue originelle (par exemple, parmi les deux portant sur l’Italie, l’un date de 2005). On ne peut pas dire par ailleurs que les sujets traités soient ici d’une grande originalité : un article d’Edmund Leach, sur le “mythe Lévi-Strauss”, ne m’a pas paru à la pointe de l’actualité.  A mon goût, toute célébration d’anniversaire quel qu’il soit devrait être interdit dans la vie intellectuelle ou culturelle pendant une cinquantaine d’années. Si j’ose dire, Books reproduit quelques uns des défauts des pages littéraires des grands journaux européens de référence, revenir sans cesse sur des personnages ou des sujets connus (avec une place par exemple pour Umberto Eco sur le scandale lié à un livre paru en italien sur le mythe des mangeurs juifs d’enfants). Bref, Books, c’est le tout venant de l’approche des livres sans grand allant.

J’attendais donc beaucoup du troisième, Nonfiction. Le magazine des livres et des idées. L’originalité de ce dernier est de constituer la déclinaison sous forme de magazine d’un site internet plutôt bien fait, qui essaye de traiter de tout ce qui se publie comme essais en France qui peuvent intéresser un public plus large que les seuls spécialistes. Or j’ai été extrêmement déçu par ce premier numéro. Il tombe en effet dans toutes les banalités du magazine sur papier glacé, avec les inévitables photos avantageuses de ceux dont on parle ou qui parlent. Le formatage magazine revient de plus à retomber dans les éternels sujets à la mode, probablement parce qu’on croit ainsi faire vendre auprés du “grand public cultivé”.  La couverture, avec un Sarkozy teint en noir grâce à un logiciel de retouche d’images, pour introduire un sujet sur “Ce qu’Obama peut apporter à la France”, m’est apparu d’une sinistre laideur et d’une banalité digne du news magazine dirigé par un ancien patron de la FNAC. Tout ce magazine, qui se veut pourtant porté par de jeunes chercheurs rassemblé autour de Frédéric Martel , m’a paru avoir tendance à vouloir faire appel à de vieilles gloires pour lancer la machine : un entretien avec Edgar Morin, voilà qui est moderne et neuf, un entretien avec Michel Rocard, voilà qui fait avancer le débat… Il n’est pas difficile non plus de se rendre compte que toute la partie magazine est fortement inspirée d’un esprit de centre-gauche  pour le moins revanchard : dans le dossier principal du premier numéro, on trouvera ainsi un panorama des think tanks en France, p. 26-27, dont le moins que l’on puisse dire, c’est qu’il est orienté (héritiers de la)”deuxième gauche” toute : aussi bien la droite que les tenants d’une ouverture à la gauche de la gauche (Benoît Hamon) sont étrillés, alors qu’Olivier Ferrand, du think tank, Terra Nova (par ailleurs le même groupe qui a pages ouvertes dans Libération depuis quelque temps) a droit à un interview. L’impression se confirme en lisant l’entretien avec Emmanuelle Mignon, p. 28-30 et p. 90-91, et le tout petit encart, p. 30, accordé à Dominique Reynié, au titre de la Fondation pour l’innovation politique. On a droit ensuite à un entretien avec Jean-Claude Casanova (p. 32-33, p. 92-93), et surtout à une exécution en règle du petit facteur de Neuilly, “Besancenot le Che des PTT” (p. 34-35, p. 94-95) sous la plume de Frédéric Martel, pour finir par un compte-rendu (élogieux) du dernier livre de Pierre Rosanvallon (p. 36-37). Logique, n’est-ce pas? Est-ce un hasard si toutes ces pages à forte orientation politique vers les héritiers de la “seconde gauche” s’ornent d’un bandeau de couleur orange (p. 20-37, p. 92-95 pour la suite des articles), aux couleurs en fait du Modem?  En dehors de cette exposition de la “ligne générale”, on a droit comme dans Books à une évocation du centenaire de Claude Lévi-Strauss (p. 87-89). Heureusement, pour sauver l’opération du désastre, il reste les compte-rendus de livres. Ils sont assez diversifiés et pourront intéresser des lecteurs aux intérêts divers. On retrouve là ce qui faisait la force du site Internet, dont l’intérêt dépasse de loin à ce stade celui  de la revue papier : nous avons ici une preuve empirique que l’intervention des spécialistes de la vente de papier glacé peut faire mal à un projet intellectuel. Ce qu’on savait déjà du reste.

Par ailleurs, dans le cas de la RiLi et de Nonfiction, je me suis demandé s’il était vraiment compatible de vouloir à la fois rendre compte de la vie intellectuelle du pays à travers des recensions d’ouvrages et de vouloir défendre une ligne politique précise dans le cadre de la refondation de la gauche.  Nous avons dit ce qu’il en était de la RiLi. Frédéric Martel, rédacteur en chef de Nonfiction, explique lui  en conclusion de son article sur “le Che des PTT“: “La gauche, pour évoluer et se construire, doit se séparer définitivement d’une forme de gauchisme ‘guévariste’. Elle doit couper tous les liens avec une idéologie qui l’empêche de se moderniser. Elle doit traiter toutes les formes de néo-guévarisme, qu’on le baptise LCR ou NPA, altermondialisme ou même ’socialisme’ (sic pour le terme, sic pour les guillemets de F. M.), comme des idéologies obsolètes, inefficaces en dépit de leurs bons sentiments, et qu’il faut combattre.” (p. 95) – mais il ne dit pas exactement la même chose dans son éditorial (p. 3), consacré à la crise de la critique des livres dans la presse, où Nonfiction apparaît plus comme un lieu  de renouveau de la “culture du livre”, thème qui  emporte lui toute mon adhésion.

De fait, pour clairifier les choses, aussi bien la RiLi que Nonfiction, devraient être nommés autrement, et afficher ainsi clairement leur approche politisée de la réalité,  mais cela ne correspondrait pas à leur ambition largement similaire de définir ce que sont les termes du débat intellectuel aujourd’hui. L’illusion de neutralité, ne serait-ce qu’à travers un titre fallacieux, est indispensable au succès de l’entreprise. C’est bizarre si l’on y réfléchit, mais c’est ainsi : il faut se donner des airs de neutralité pour l’emporter dans la vie intellectuelle.  Cela en trompera toujours quelques uns. “Dieu et mon droit”, comme d’habitude.

Catégories : Note de lecture
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Toujours sur JM. Messier & Cie : Libération s’humilie.

21 janvier 2009 · Laisser un commentaire

Je reviens brièvement dans ce post sur les aventures médiatiques de notre brave ci-devant financier et “maître du monde” Jean-Marie Messier.

J’ai eu la bonne (et mauvaise) surprise de lire dans Libération du vendredi 16 janvier 2009, une pleine page sur cet évènement;  sous la plume de Nicolas Cori, on trouve en effet un article dans la rubrique “l’Homme du jour”, sous le titre “Jean-Marie Messier. Toute honte bue”, avec comme sous titre “L’ancien patron de Vivendi, symbole déchu d’une finance arrogante, se fait désormais le Chantre d’un ‘capitalisme éthique’”.  L’article est accompagné d’une photo du personnage, qui semble vous regarder d’un air narquois, photo donc moins  avantageuse que dans l’Express des “YesMen”. J’attendais donc un article satirique et informé qui marquerait la fameuse différence de Libération, et bien non, tout cela m’a paru affreusement gentillet.  Le journaliste indique bien que le livre dont notre “homme du jour” fait la promotion n’est pas d’une originalité extrême, et qu’il est en fait le résultat d’entretiens enregistrés entre Messier et un autre futur ci-devant, Denis Jeambar, son éditeur au Seuil, mais il semble s’extasier qu’à force de parler ainsi, notre héros ait dépassé les 300.000 signes prévus pour atteindre les 600.000 signes (et n’a donc pas fait appel à un “négre”, comme pourraient le penser des mauvais esprits dans mon genre, seulement à des gens qui lui ont rassemblé de la documentation… des coupures de presse des Echos et de la Tribune je suppose). L’article signale une nouvelle compagne, une certaine Christel, sans aller jusqu’à prétendre comme l’Express qu’elle serait la même femme que celle qui accompagna un temps Didier Schuller, détail qui, s’il se confirmait, donnerait un tour balzacien bienvenu au récit. Il conclut même : “Quoi qu’il fasse Jean-Marie Messier risque d’incarner à tout jamais les dérives du capitalisme (le pauvre!). ‘Il a fait des conneries (tout le monde en fait, n’est-ce pas? ), mais il a toujours fait les choses avec sincérité (c’est l’essentiel), en y mettant ses tripes’, résume une proche (non identifiée par l’article sinon par l’usage du féminin, ce qui prend un aspect “lacanien” amusant au demeurant). En lisant cette dernière phrase, j’ai pourtant failli déchirer de rage le journal (le torchon? le vil canard?) que j’avais entre les mains . Il a été sincère quand il faisait le cador, il est sincère quand il donne ses petits camarades de la finance, que demander en effet de plus à un homme aujourd’hui? (Exercice : transposez cette méthode à des cas plus graves objectivement, guerres et génocides divers, criminalité organisée, mensonges de grandes entreprises ayant entraîné des morts par millions…)  Cette morale de la sincérité, de l’authenticité,  entendue ainsi, n’est décidément pas la mienne, mais cette conclusion de l’article m’interroge sur la vision morale de ce journaliste (pour ne pas parler de sa vision politique, apparemment plus proche de celle de Voici ou Point de vue Images du monde d’aujourd’hui que du Libération d’il y a ne serait-ce que dix ans, pour ne pas parler des débuts de ce titre). Que transmet-il là au lecteur par cette citation d’un propos d’une proche non nommée (la dite Christel?), sinon que, dans le fond, “faute avouée est  à moitié pardonnée”? Que l’on ne doit pas avoir de rancœur contre ceux qui ont “pêché” en toute bonne foi, mais qui ont sincèrement abjuré leurs fautes? Les salariés et actionnaires de Vivendi victimes des errements du personnage apprécieront la sincérité à sa juste valeur.

Je prêterais plus d’attention à ce genre d’auto-absolution par la sincérité, si le dit personnage n’avait pas encore affaire pendante avec la justice de notre pays (ce qui aurait dû constituer l’essentiel de l’article s’il avait voulu informer le lecteur), et si il exerçait une activité professionnelle sans aucun rapport avec ses errements passés, ce qui ferait au moins de lui un vrai repenti. S’il était devenu éboueur à Maubeuge (sans vouloir offenser cette profession utile et cette ville) aprés avoir pleinement collaboré avec la justice, plutôt que dirigeant d’une entreprise donnant des conseils financiers ayant pignon sur rue à Paris et New York, j’aurais peut-être plus d’indulgence.

La publication de ce portrait lénifiant du personnage, en dépit du titre qui sauve un peu l’honneur, m’a d’autant plus énervé que Libération a pris le soin de publier la même semaine un encart consacré à l’Université de Vincennes, essayant ainsi de se rattacher à une tradition d’esprit critique qui a presque entièrement disparu depuis de ses pages. Avec ce genre d’articles, il ne faut pas s’étonner alors qu’une partie du lectorat ait envie de fuir ce genre de propos,  qui ne valent pas les 1,30 Euros qu’on y consacre (désolé, je suis un adepte du papier journal).  En même temps, il y aura sans doute des gens pour acheter le livre et avoir apprécié cet article, il est sincère, vous dis-je? Sincère!

Ps. Après avoir rédigé ce post, j’ai vu en première page du Monde de ce jour (20 janvier 2008) la publicité par les éditions du Seuil pour le livre du génie de notre temps, avec cette phrase citée pour inciter à l’achat de la dite chose : “Jean-Marie Messier a pris le temps de rendre limpide un monde complexe, et ne se contente pas de décrire, ni de dénoncer, il dessine un (Autre????) monde possible”, Olivier Jay, Le Journal du dimanche (date non précisée).  J’aurais envie de dire que le monde possible ici dessiné est celui où plus personne n’est minimalement responsable de son parcours de vie et des conséquences de celui-ci pour autrui pourvu que cela se chiffre en milliards d’euros, de dollards, de roubles ou de yens. Evidemment, si la phrase n’est pas apocryphe ou au sens détourné par citation à fin publicitaire, le journaliste de Libération reste par comparaison un esprit critique, un esprit fort même! Ou alors, O. Jay est-il un autre de ces “YesMen” infiltrés dans les meilleurs journaux de ce pays?

Catégories : Sociologie politique
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Pierre Favre, une réponse habile à B. Latour?

16 janvier 2009 · Laisser un commentaire

J’avais assez vertement critiqué l’article de Bruno Latour, paru dans la RFSP, et j’attendais la réplique annoncée de la part de Pierre Favre. Elle m’est parvenue avec le numéro d’octobre 2008 de la revue, lorsque j’étais fort pris par la fin du semestre et un déménagement d’archives interminable. Elle me satisfaisait globalement et m’a étonné par son ton à la fois mesuré et poli, mais ferme sur le fond.  Je n’ai donc pas réagi sur le moment, mais, par esprit de suite, et avant qu’un nouveau semestre ne commence, j’ai quand même décidé d’en dire quelques mots.

La réponse de Pierre Favre en un sens me parait plus habile que tout ce que j’aurais pu moi-même écrire à ce sujet;  en effet, il prend au sérieux le texte plus que je ne l’ai fait, et démonte un à un les arguments, ou plutôt la vision du monde que propose Bruno Latour. Il attaque en effet surtout la vision de la science par Bruno Latour qui, selon lui, s’avèrerait auto-réfutante. “S’il était cohérent, Latour devrait pratiquer les science studies comme les science studies disent que les sciences pratiquent (c’est-à-dire, comme le rappelle P. Favre plus haut dans l’article, p. 825, “le fait scientifique est entièrement construit, la démonstration scientifique est pure rhétorique, la référence au réel n’est que manipulation illusionniste, la réussite professionnelle est le seul objectif du chercheur”). Sinon cela voudrait dire qu’il y a d’un côté les pratiques et les discours scientifiques démystifiés, désacralisés, déclarés sans dimensions cognitives, tels qu’ils sont remis à plat par la nouvelle sociologie des sciences, et d’un autre, les discours et pratiques, ceux précisément des sociologues de la science, qui seraient différents des autres sciences et auraient, eux, pleine légitimité. ” (p. 826) P. Favre montre que, sauf à faire la distinction fallacieux/solide qu’il propose, il n’y a plus d’éloge possible de quelque œuvre scientifique que ce soit, de science tout court qui se distingue d’autre chose de moindre valeur pour nous, toute affirmation devient possible sur le monde pourvu que le dispositif social s’y prête. En fait, notre collègue reste  sur une vision  positiviste de la science, où la Raison humaine, au sens que prend ce terme depuis  le XVIIème siècle en Europe occidentale, s’avère capable de découvrir des explications valables des phénomènes et du monde social en particulier. Je le suis sur ce point, mais est-il sûr que cela réfute  vraiment la thèse de Bruno Latour sur le cas précis de Latour lui-même? Après tout, ce dernier n’est-il pas au contraire la démonstration en acte de sa propre thèse? Puisque il réussit à faire prendre des vessies pour des lanternes à beaucoup de gens, au point de devenir Directeur scientifique d’une institution a priori prestigieuse (encore que…), n’est-ce pas la démonstration des différentes étapes résumées par P. Favre de la science selon Latour? Ce dernier est donc d’autant plus porté à croire sincèrement à ce qu’il dit que cette opération de mystification qu’il décrit,  il l’opére tous les jours avec succès sans que personne ne s’en rende compte. Latour oublie seulement que cette opération ne fonctionne que parce que personne n’a jamais essayé d’opérationnaliser les science studies dans aucun objet ou modification du monde matériel que ce soit.  Trouvez moi un objet en dehors d’un livre de B. Latour en lecture obligé pour les étudiants qui résulte de tout cela. Il fait mine d’oublier le motif à mon sens essentiel de la révérence qu’on porte (ici) aux sciences dures : leurs manières de penser et les objets qu’elles aménent à créer, à plus ou moins long terme selon le domaine, peuvent faire beaucoup plus de dégâts (si l’on est pessimiste comme moi) que toute autre manière de penser humaine connue à ce jour. A  suivre Latour, on dirait parfois qu’il aurait suffi que les victimes d’Hiroshima et de Nagazaki aient pensé autrement, aient eu une autre vision du monde, pour qu’elles ne meurent pas des explosions atomiques. Idem pour les victimes de Tchernobyl, ou peut-être demain, à Dieu ne plaise, des produits issus des nanosciences.

Pour aller plus loin, il me semble que P. Favre néglige les raisons du succès de Latour (mais ce n’était pas le sujet de son article). Pourquoi ce brave homme a-t-il donc du succès, alors que sa propre oeuvre permet de conclure effectivement que tout est dans tout,  que tout est relatif, qu’il n’existe point quelque chose comme une science au sens positiviste?Pourquoi existe-t-il une demande pour du Latour?

A mon sens, il faut chercher un début d’explication dans ce que cela engage en terme de responsabilités. Si l’on suit P. Favre, grâce à la Raison et à l’effort collectif des scientifiques, nous pouvons savoir comment fonctionne ce bas monde, et P. Favre, en bon positiviste, y voit une source d’amélioration du sort collectif de l’humanité et même de discussion rationnelle sur la meilleure manière de vivre notre temps en commun sur cette Terre. Si je sais à peu prés ce qui provoque les guerres, je serais à même de les empêcher. En revanche, si j’affirme que toute science n’est au fond qu’un construit social qui dépend de rapports de force entre des acteurs humains, et même non-humains, et si, dans le fond, j’affirme que je ne sais pas grand chose sur ce bas monde sinon qu’il est une vaste pétaudière où même la Science est une illusion, ma responsabilité disparaît : comment pourrais-je alors agir? Comment pourrais me sentir responsable parce que j’ai la possibilité, donc le devoir moral, d’agir pour le bien de l’humanité?  Avoir une connaissance “scientifique” du réel comporte dans le fond des obligations, qu’il est pratique d’éluder à travers une affirmation selon laquelle toute science n’est qu’illusion. En gros, la théorie de B. Latour décrirait bien la vision du monde d’un ancien Président sud-africain  à propos du SIDA – une vaste invention occidentale pour humilier les Africains – qui, justement, a refusé de se laisser enrôler par la science, mais elle risque aussi de conduire par symétrie entre visions du réel du Président et de ses opposants scientifiques  à négliger qu’il y a une et une seule réalité scientifique indubitable en Raison (l’existence de l’infection au rétrovirus V.I.H.). Idem pour le réchauffement climatique et l’Administration Bush. Ce qui veut dire aussi que l’homme peut savoir ce qui lui résiste dans le réel.

En même temps, cette position de B. Latour n’est elle-même qu’un rideau de fumée. En effet, qu’apprend-on dans les études à Science-po à Paris ou en province? Qu’il existe des relations nécessaires entre certains actes, états du réel et certains effets désirables ou indésirables ; trés basiquement, il existe par exemple certaines régles à respecter pour une communication politique réussie. Pour dire les choses plus largement, il est fascinant de voir une approche comme le “latourisme” se développer et gagner des postes de prééminence institutionnelle, alors même qu’en pratique, dans nos sociétés, sur notre planète, il y a ceux qui ont accès à des savoirs scientifiques et pas d’autres, et que cela détermine largement les rapports de force dans nos sociétés, dans le monde. Que l’Iran ait la bombe atomique ou non n’est pas un simple jeu de l’esprit pour la définition des rapports de force ici-bas. J’aurais envie de demander à ces braves “idiots utiles” s’ils pensent qu’Hiroshima et Nagazaki sont des constructions sociales, et si oui de quelle nature. En fait, nous assistons à une multiplication des puissances d’agir due à la science et à la technologie, y compris dans les sciences dites sociales, qui ne peuvent être rejetés dans le néant d’une construction, ou d’une découverte à la marge de nouveaux êtres qui changent la situation. Ces puissances d’agir sont à la fois porteuses de négativité (malheur) que de positivité (bonheur), et, en cela, je suis en désaccord profond avec Pierre Favre. La Raison existe bel et bien, elle est à la source proche ou lointaine d’objets ou de procédures qui sont source de force pour les uns et de faiblesse pour les autres, mais elle ne nous mène pas nécessairement vers le mieux. Je tiens donc plutôt une position à la  Karl Jaspers ou à la Hans Jonas qu’à la Auguste Comte. Cela implique que l’on se sente aussi obligé de réfléchir aux effets de la science politique (qui sait des choses sur le réel plus qu’un simple devin avec ses cartes de tarot) sur le bonheur collectif : pour ma part, j’ai parfois l’impression que notre discipline dans ses divers aspects est bien plus utile à ceux qui dominent qu’à ceux qui sont dominés dans notre société. Avec le “latourisme”, ce genre de questions s’évanouit en même temps que la science, ce qui effectivement permet de dormir tranquille.

Catégories : Vie de la discipline

Attali, Messier, même combat!

16 janvier 2009 · Un commentaire

J’ai le malheur de fréquenter encore les médias de masse de notre beau pays,  et, du coup, j’ai été soumis à l’opération, “Jean-Marie Messier, le retour”. Je l’ai vu hier soir sur une chaine du service public de l’audiovisuel défendre son analyse de la crise et son retour à une vie normale de financier bien dans sa peau (reportage à l’appui), je l’ai entendu ce matin invité à France-Inter, et patatras je le retrouve  avec une magnifique interview de l’ex-”maitre du monde”, dans le magazine l’Express (que je reçois gratuitement le jeudi depuis deux semaines pour une raison que j’ignore). L’occasion de ce grand retour semble être la promotion d’un ouvrage sur la crise économique actuelle, intitulé Le jour où le ciel nous est tombé sur la tête (Paris : Seuil, 2009). Dans cet opus, d’après ce que j’ai pu en comprendre vu ce que j’ai entendu, vu et lu, le dit Messier fait mine d’avoir une analyse originale de la crise, due à son statut de (ci-devant?) financier, et aussi des remèdes tout aussi originaux; of course, pour qui a suivi un peu la crise financière et tout ce qu’on a pu en dire, toutes les analyses et solutions de Messier ne sont qu’une synthèse pour personnes-très-mal-informées-ayant-passé-la-dernière-année-dans-une grotte-façon-expérience-de-survie-sans-lien-avec-le-monde; le plus drôle de toute cette opération de communication, vraiment cousue de fil blanc, c’est le titre de l’article de l’Express, qui reprend une citation de l’oracle,  “Messier ‘Je propose un New Deal vert’” ( sic, allez voir dans votre marchand de journaux, phrase qui finit effectivement l’interview, voir page 62). Je me suis immédiatement demandé où j’avais pu bien déjà lire ou entendre cette expression, pour le moins originale de nos jours, de “New Deal vert”….  C’est réellement de l’inédit. A noter pour les historiens comme première occurrence de l’expression. A lire l’interview de l’Express, tout est de la même eau, c’est du “bon sens” (sic, p. 60 deuxième colonne, ma bonne dame… ) L’ensemble des pages consacrées  par l’Express à Messier (p. 58-62), signées de Bruno Abescat et de Benjamin Masse-Stamberger, appartient à la même veine : si ce n’est pas une réhabilitation en règle (les petits ennuis judiciaires sont toutefois cités en passant), cela y ressemble fort, ou alors ces journalistes de l’Express ont-ils adhéré discrètement aux “Yes Men”, ce groupe parodique qui intervient en exagérant les travers des dominants néo-libéraux de l’heure? Je me suis sérieusement posé la question.

Ce matin sur France-Inter, les choses ont été moins évidentes pour Messier : des auditeurs autorisés à poser des questions à l’oracle lui ont d’abord fait remarquer qu’il se posait là comme donneur de leçon et analyste vu son passé de brillante réussite économique.  J’en ai été rassuré sur le “bon sens” d’une partie (restreinte certes) de la population. Cela n’a pas eu pourtant l’air de le troubler plus que ça, et, à un auditeur lui reprochant d’occuper inutilement de l’espace radio, il répondit qu’il y a sept ans qu’il n’avait plus été invité sur une radio. Evidemment, c’est un droit imprescriptible de l’Homme, enfin plutôt de celui qui croit dominer autrui de sa sagesse (ou de sa richesse), de passer souvent à la radio…(moi même je veux y aller! si si! mon passage sur Radio Campus Grenoble en 2001 est lui aussi bien trop ancien.)

Cette invervention massive (mais sans doute temporaire) de Jean-Marie Messier dans les médias (de complaisance, diraient certains plus radicaux que moi) m’a fait penser au compte-rendu dans le Monde du mardi 13 janvier 2009, sous le titre “Constat élargi sur la débâcle financière”, de l’opuscule de Jacques Attali, La crise et aprés? (Paris : Fayard, 210 pages tout de même, mais petit format, d’où le terme opuscule). Claire Gatinois rend compte le plus sérieusement du monde du dernier écrit en date de l’hyper-conseiller des Princes. Le discours est à peu de choses prés le même que celui de Jean-Marie Messier : la finance est allée trop loin (non?!?), il faut la réguler (diantre?!?), et, en plus, il faut changer de vision, devenir plus prudent (ah bon, pas foncer dans le mur en accélérant et en sniffant de la coke bien pure?), ne plus adhérer à la “pensée positive” (vision d’Attali de la célèbre “exubérance irrationelle des marchés” d’un ancien directeur de la Fed?), “qui voudrait faire rimer réussite avec optimisme” (contrairement à des croyances pyschologiques bien établies pourtant). Là encore, la journaliste a-t-elle adhéré elle aussi aux “Yes (Wo)Men”? En effet, dans ce compte-rendu sur une colonne (p.18, page Débats), pas une allusion directe au fait que le même Jacques Attali à l’automne 2007 avait fait s’émouvoir la “France qui tombe” (dont je suis sans doute en compagnie de quelques conducteurs de taxi corporatistes et bougons) avec un rapport sur la relance de la croissance en France. Ne nous promettait-il pas alors que si le gouvernement de N. Sarkozy appliquait intégralement les mesures contenues dans le rapport la France gagnerait à terme quelques points de croissance et referait son retard sur… les Etats-Unis? Maintenant, avec les mots de la journaliste elle-même – mais je la crois interpréte fidèle de la pensée de l’oracle -, le même Attali nous dirait : “Cet état d’esprit, trés en vogue jusqu’ici (est-ce un clin d’oeil pour initié de la part de la journaliste?), qui voulait que la croissance ne s’arrête jamais (ce qui semble bien être le propre du néo-libéralisme inspiré par Hayek contre ces pisse-froids d’écologistes et autres environnementalistes mal lunés), a contribué à laisser les ménages à emprunter à outrance” (il y avait peut-être aussi quelques intérêts à les faire emprunter ainsi pour ceux qui leur prêtaient). Je n’ose le croire, pas étonnant qu’en conclusion, la journaliste évoque alors un “certain désarroi” du lecteur.

Le parallélisme est donc frappant entre Messier et Attali. Demi-tour camarades, la ligne générale a changé, et ils s’adaptent à la vitesse d’un traitement de texte. En italien, on parle d’”hommes bons pour toutes les saisons”, mais, en français, je trouve que le vocabulaire actuel est largement incapable de décrire cette attitude tout de même un peu nouvelle où l’on renie publiquement (à moitié cependant) ce qu’on était la veille et ce qu’on vantait tout aussi publiquement. Je cherche un mot pour désigner cette capacité à virevolter sur la vague, à ne jamais sembler  avoir honte en rien de ses errements, à ne se sentir vraiment responsables de rien qui vous ferait choisir le silence et de ne surtout pas en tirer de conséquences  fâcheuses (sauf si les autres vont y contraignent par voie de fait ou de justice).  Un peu comme si le Général Nivelle revenu de la tombe nous faisait un cours de stratégie en compagnie du malheureux Gamelin lui aussi rendu à la vie. Sans doute, il existe chez ces deux personnages , Messier et Attali, une envie irrépressible d’être au centre de l’attention, et peu importe le discours pourvu qu’on ait les sunlights. Certes. C’est en italien du “protagonismo”, terme qui désigne cette volonté de participer à tout débat public même sans avoir rien à y dire d’original ou d’important, mais là encore, on manque quelque chose.

A vrai dire, cette tolérance actuelle des médias à ce type de parcours – voire même leur intérêt pour ceux-ci – témoigne peut-être d’une volonté subreptice des journalistes de dévoiler les “tartuffes” (terme français un peu vieilli tout de même) de notre temps. Il faut peut-être prendre les choses à l’envers : plus on est confronté à ce type de virages sur l’aile, en toute bonne conscience apparemment, plus une partie du public est ainsi éduquée  sur le sens profond du mot “conviction” chez certains.

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De “l(h)ard” et de l’Europe.

15 janvier 2009 · 2 commentaires

Grâce au blog de Jean Quatremer ( version 1 et version 2),  je viens d’apprendre qu’à l’occasion de la Présidence tchèque, un artiste contemporain, un certain David Cerny, semble bien avoir monté une magnifique imposture artistique au détriment de son commanditaire, la Présidence tchèque. Celle-ci devait proposer une œuvre à exposer à l’occasion de son “semestre européen” dans l’atrium du Conseil.  L’artiste, choisi par les autorités tchèques, a donc réussi à faire installer dans les locaux du Conseil européen à Bruxelles cette œuvre  Entropa qui prend la forme d’une planche “Airfix” (pour monter des petits avions en plastique) absolument géante dans laquelle sont insérées des pièces représentant chacun un des 27 pays de l’Union européenne (voir les photos disponibles sur le blog de Quatremer). L’Europe est donc un kit à monter fait de pièces diverses. Unis dans la diversité, n’est-ce pas? Chaque pays est représenté par une petite œuvre, plus ou moins scénarisée, représentant le stéréotype sur ce pays, ou plutôt le détournement à deux ou trois degrés de réflexivité (ludique of course) de ce stéréotype. Normalement, chaque sous-partie devait être faite par un artiste du crû, qui se moquerait ainsi du stéréotype qu’on se fait sur son propre pays. D’après une rapide enquête de journalistes tchèque et britannique cités par  Quatremer, il semble que D. Cerny ait en fait tout fait tout seul (bravo!), ce qui change un peu la donne et ce qui, d’ailleurs, ressort assez bien de la brochure disponible sur Internet, qui accompagne l’œuvre. La France est ainsi couverte d’un panneau en grève (et le groupe qui est censé avoir produit ce “concept” est lui-même en grève illimité, ah ah, ah! très drôle, digne d’une papillote), l’Allemagne est couverte d’autoroutes  pleines d’automobile, autoroutes qui forment une croix gammée (sic), etc. Le plus drôle bien sûr est atteint avec  la Bulgarie, qui  est représenté par une “toilette à la turque” (re-sic, c’est de l’art contemporain! tout est permis, la pire insulte devient possible, surtout quand elle vise un petit pays déjà en difficulté, ce n’est pas méprisant, c’est un jeu avec les stéréotypes…. ). De fait, l’auteur se moque d’évidence de tous les poncifs de l’art contemporain et de la coopération européenne en la matière : rôle de la commande publique, taille démensurée de l’objet, existence d’une brochure qui reprend les parcours académiques des différents artistes (inventés) et donne une explication de l’œuvre à la manière d’Art Press dans ses mauvais jours, difficulté à rassembler les textes de 27 provenances différentes avec des mentions “texte non parvenu” pour certains pays, insertion de multimédia (avec sons et lumières si j’ose dire sur Vaclav Klaus pour la République tchéque en raminagrobis eurosceptique), pauvreté insigne de la réalisation proprement “artisanale” de l’objet, jeux avec  la culture des masses (déjà il faut avoir reconnu la planche “Airfix” de notre enfance, je parle ici seulement à ceux qui furent des petits garçons bellicistes), la photo comme producteur d’icônes de notre temps. Le titre même de l’oeuvre est bien sûr un clin d’oeil , un mot-valise entre Europe et entropie, ce qui apporte la touche nécessaire de science relue par l’artiste. Bref, c’est une magnifique déconstruction de tout ce qui fait que l’art contemporain est franchement assimilable désormais à un dépotoir, à une merde géante, pour prendre l’image d’un dessin récent de Mix et Remix, le dessinateur suisse, paru dans Courrier international (qui montre dans une galerie alors que la crise financière a commencé, un couple élégant, devant un étron (sic) qui les dépasse en taille, dire : “Nous allons attendre un peu.”) Ce David Cerny me parait de fait trés loin d’être original : il fait exactement l’art académique que l’on attend aujourd’hui et que l’on voit partout dans les lieux de l’art contemporain. C’est la merde géante as usual. Cela devrait valoir une fortune, surtout si l’oeuvre est vite retirée du lieu où elle doit être exposée pendant six mois, à la suite d’un éventuel scandale. (Pour ma part, je milite pour qu’on la maintienne là où elle est, il y perdra de l’argent le bougre!) C’est plutôt ludique si l’on aime rire du malheur d’autrui, c’est provocateur jusqu’à un certain point cependant, les enfants vont s’amuser, les pisse-froids (s’il en reste) n’apprécieront guère. C’est naturellement à prendre au xième degré, c’est de l’art n’est-ce pas, pas du lard (raciste et méprisant) ni du hard (interdit au moins de 18 ans). J’aurais proposé pour ma part une installation avec 27 prostitué(e)s, hommes, femmes, travestis, majeurs et mineurs, directement encagés vivants dans des cellules transparentes de 3 m2 et de 1m50 de haut empilées les unes sur les autres dans l’atrium du Conseil, pour dénoncer évidemment la traite des êtres humains en Europe. Ceci pour prouver que n’importe qui, moi y compris, peut inventer des choses indécentes et les parer d’un discours au second degré. Même possibilité avec des migrants, des chômeurs, des vieux, des enfants, des handicapés, etc.

Donc, au delà du second, troisième, etc., degré, ne serait-ce pas aussi du cochon? Un auteur (J.-C. Barbier), dont je viens de rendre compte sur ce blog, invite l’Union européenne à investir plus d’énergie dans la compréhension linguistique et culturelle entre ses élites et ses citoyens. Il serait sans doute d’accord sur cette idée de jouer à déconstruire en les extrémisant les stéréotypes. En même temps, ce genre d’oeuvre ne montre-t-elle pas aussi le vide absolu de sens culturel qu’a pris l’Union européenne?  Cet “Airfix” géant est, si j’ose dire, l’envers de l’incapacité à produire du symbole fort que notait François Forêt dans son récent livre. L’artiste D. Cerny fait un constat, et cela va lui rapporter quelque notoriété et sans doute pas mal d’argent, et renforcer de plus les stéréotypes sur les Tchéques comme des grands maîtres de l’illusion et de la blague “énaurme”. Mais la possibilité d’identification à l’Union européenne comme projet de vie en commun entre peuples différents n’en sort pas grandie : cette oeuvre divise, plus qu’elle ne rassemble, car elle se fonde sur les prémisses  de l’art contemporain, qui n’a plus d’autre sens à faire valoir que sa propre perpétuation comme art de monstration interminable du non-sens (même pas de l’absurde au sens métaphysique d’un Camus, du non-sens). Son titre même, qui associe Europe et entropie, veut dire, pris au premier degré, que l’Union européenne est un montage qui n’arrivera à rien, sinon au chaos, contrairement à l’image de l’Airfix qui, elle, aboutit in fine à une belle maquette d’avion (de guerre)(ce qui n’est pas mieux d’un certain point de vue). Un art du non-sens,  qui se détériore rapidement en un art de l’esbrouffe et de l’argent  gagné sur les riches gogos à Art Basel ou Art Fair Miami, ne peut rien apporter au projet européen, sauf à se situer du côté des “eurosceptiques” nationalistes. Ceux-ci auront beau jeu d’utiliser cet exemple pour montrer comment on traite par le mépris à Bruxelles leur beau pays. Il paraît que la blague ne fait pas rire les autorités bulgares… Quel manque d’humour! Bizaremment, je les comprends, quoique je ne sois pas bulgare, c’est donc un effet positif de l’oeuvre. CQFD.

Cet académisme de l’étron géant ne me paraît donc pas une bonne façon de rapprocher les peuples, d’autant plus qu’il ne plaît sans doute qu’à une toute petite minorité : dans un récent numéro de Télérama, on a pu même trouver une critique en régle des dérives de cet art, qui m’a paru reprendre le discours de l’extrême-droite d’il y a 20 ans, la bonne volonté culturelle des lecteurs de ce magazine ne résiste plus à la réalité de l’escroquerie en cours, et surtout à la répétition depuis le début des années 1960 de la même formule de provocation via le bas de nos vies.

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Jean-Claude Barbier,”La longue marche vers l’Europe sociale”

13 janvier 2009 · 7 commentaires

file00141La longue marche vers l’Europe sociale (Paris : PUF,  Collection ‘le Lien social’, 2008) est le dernier ouvrage en date du sociologue Jean-Claude Barbier. C’est un ouvrage dont la thèse ne devrait pas laisser indifférent toute personne s’intéressant à l’avenir de notre continent et de ses habitants. L’auteur cherche en effet à faire le point sur les avancées vers une “Europe sociale”, et le moins que l’on puisse dire, c’est que son diagnostic apparait comme moyennement encourageant pour ceux qui souhaitent une telle évolution.

En effet, pour l’auteur, le comparatisme ordinaire, les approches en vigueur au sein des administrations européennes et nationales à ce sujet, et celles propres aux dirigeants  quand ils défendent publiquement leurs décisions en la matière, font l’impasse sur l’aspect  culturel de la protection sociale.  L’auteur entend en effet défendre une vision culturaliste de la situation en Europe. Instruit sur les vingt dernières années par sa propre  expérience de comparaison  de quelques systèmes de protection sociale (France, Royaume-Uni, Allemagne, Danemark, Italie), l’auteur de l’ouvrage s’est en effet rendu compte que, vue de prés et dans sa langue d’origine, une protection sociale apparait d’abord comme un système sémantique propre à chaque pays, avec ses nécessités et ses interdits. Nulle part les mots ne veulent dire exactement la même chose; nulle part ils ne font appel aux mêmes résonances ancrées par l’histoire longue chez les acteurs, chaque pays définit ainsi ce qui fait justice et solidarité avec ses propres mots, mais surtout avec son propre agencement conceptuel, avec, pourrait-on dire, sa propre philosophie politique implicite. Conclusion (même si les philosophies politiques de chacun sont proches vue de Sirius ou simplement des Etats-Unis et même si elles influent les unes les autres ): “Les règles de la justice sociale sont spécifiques à chaque société, et elles sont déposées dans la langue, qui est un réceptacle des pratiques et des valeurs du moment. Une question pareille ne saurait être traitée au niveau communautaire, en anglais international.” (p. 213) En fait, dans ce domaine là comme dans bien d’autres, “traduire, c’est trahir”. Du coup, si l’on ne s’intéresse pas d’assez prés à chaque système national avant toute comparaison, on va croire comparer, et, sur le plan pratique, on va s’illusionner dans une équipe internationale de recherche sur le fait de s’être mis d’accord sur les concepts qui permettent la comparaison à travers une langue de travail, l’anglais internationalisé, mais, en réalité, tout va fonctionner sur des malentendus, sur des traductions au fond mal maitrisées, sur une grande tolérance à l’approximation. Présentée ainsi, la thèse pourrait paraitre banale, et, de fait, l’auteur revisite un peu longuement ce que sait tout comparatiste  depuis Giovanni Sartori au moins, mais elle s’appuie tout au long du texte sur des exemples tirés de la pratique de recherche de l’auteur, exemples qu’il faudrait exposer longuement pour en retrouver toute la pertinence.  Il fait ainsi justice de la notion de “flexisécurité” à la danoise en ayant fait, dit-il, l’effort d’aller voir en danois ce qu’il en est vraiment des pratiques que cela recouvre et du sens qu’elles ont pour les acteurs danois concernés (p. 173 pour sa conclusion, p. 216-218 pour l’importation en France et en Europe du concept). L’auteur adopte de plus une version socio-historique de la culture politique, à la fois enracinée dans les logiques du passé et aussi modifiable à la marge par le présent et dans ce présent par les apports d’autres pays (y compris par la voie de malentendus créateurs). Il reconnait qu’en un sens, tout le monde se copie, mais ajoute que tout le monde le fait dans sa langue et dans son monde propre.

Tout le livre apparait alors comme le développement de cette idée majeure et presque unique : si cela n’avance pas (comme on le voudrait, pour autant qu’on le veuille…), c’est que le travail d’intercompréhension entre personnes – chercheurs, fonctionnaires nationaux et européens,  décideurs nationaux, simples citoyens – parlant les différentes langues européennes n’a pas été en réalité poussé assez à fond. On se veut universaliste, on n’est en réalité  que schématique. On se contente trop de cet anglais de Bruxelles qui permet certes de travailler en commun, de faire des Traités européens, des Directives et des Jugements de la CJCE, mais qui ne permet pas d’échanger vraiment et d’hybrider réellement les cultures politiques nationales . “Ainsi, relancer l’Europe sociale, aller dans le sens de ce qui apparait aujourd’hui comme l’utopie d’une communauté ‘post-nationale’, exige  de s’occuper d’abord du partage des langues et des cultures. Les obstacles pour y parvenir sont immenses. Les résultats seront lents à acquérir, mais pas plus décevants (sic) que ceux de la construction de l’Europe sociale des dernières cinquante années. Il n’y a pas d’autre moyen pour renverser cette tendance.” (p. 251)

Toute la démonstration, parfois redondante et trop appuyée (comme dans le chapitre 6 où l’on revisite un peu trop ses classiques sociologiques), converge vers cette conclusion implacable. Le plan de l’ouvrage consiste dès lors dans les deux premiers chapitres à rappeler à quel point la légitimité des États nationaux contemporains réside dans leur capacité à assurer la protection sociale de leurs citoyens, dans le troisième chapitre à faire le point sur les avancées (difficiles) de l’Europe sociale, dans les quatrième, cinquième et sixième chapitre à énoncer les règles de toute comparaison possible contre un universalisme rapide et fallacieux (typique des économistes néo-classiques), dans le septième et le huitième chapitres à développer sa thèse proprement dite, sur l’importance des langues pour dénouer les impasses actuelles.

L’auteur rejette en effet toute autre solution (un revenu minimum universel européen par exemple comme le propose le philosophe Jean-Marc Ferry), et s’inquiète du risque croissant d’illégitimité de l’Union européenne à la suite de décisions contre-productives de la CJCE (p. 235-240)  qui insistent sur la défense du libre marché.  Il est alors pour le moins étonnant de voir sous la plume d’Anne Rodier dans le Monde du 9 décembre 2008 dans son compte-rendu de l’ouvrage (Droits en chantier. Petit à petit les Etats membres harmonisent les règles qui protègent leurs citoyens), la phrase suivante : “Les droits sociaux au niveau communautaire ne sont abordés que dans leur relation au marché, mais ils se renforcent, explique-t-il (J.C. Barbier), à l’aide d’institutions comme la Cour de justice des communautés européennes (…). Au nom du respect des libertés économiques, les droits sociaux progressent littéralement par ‘contagion’”. Il n’est pas étonnant alors que, quelques lignes plus haut , A. Rodier affirme après avoir résumé la thèse de l’ouvrage tel que nous venons de le faire plus haut, que “Pourtant l’ouvrage reste optimiste, en actant (sic) une réelle construction de l’Europe sociale en devenir.” La confusion d’A. Rodier est intéressante : en effet, à première vue, si l’on attend que les populations européennes comprennent bien les langues des voisins (ce qu’elle a compris et qualifie d’“assez osé”), on risque d’attendre si longtemps que la conclusion de l’ouvrage sera alors fort pessimiste, il vaut donc mieux  faire semblant de croire que l’auteur voit dans la CJCE le Deux ex machina de l’Europe sociale, alors même qu’il dit exactement le contraire en précisant que cette dernière ne valide les droits sociaux  que pour autant qu’ils n’entravent pas la liberté du marché communautaire (p. 235-240, en citant les arrêts Laval et Viking, en ajoutant la BCE au rang des mauvais génies ). J. C. Barbier a dû du coup être bien étonné en lisant ce commentaire, et , pour ma part, je suis bien marri de devoir ainsi démontrer par  A plus B que le Monde a publié un article aussi manifestement erroné ou simplement orienté (fin d’un amour d’un quart de siècle….).

J. C. Barbier vise certes bel et bien à présenter la vision la plus équilibrée possible de la situation en matière d’Europe sociale et de perspectives de cette dernière, mais  son diagnostic ne porte pas à l’optimisme. Il décrit par exemple dans le chapitre 3 la période 1986-2003 comme un “âge d’or” des progrès vers l’Europe sociale, et s’interroge pour les années 2004 et suivantes sur un “effondrement” (sic). Je ne savais pas qu’il y ait eu un “âge d’or” en la matière, mais, si tel est le cas, qu’il me soit permis de remarquer ici que presque aucun citoyen de l’Union européenne – en dehors des spécialistes du sujet – ne s’en est alors aperçu. L’auteur conclut d’ailleurs : “(…) la situation n’apparait pas favorable, pour les partisans de plus d’intégration ou plus de ’social’  au niveau communautaire. Les réalisations positives, si elles ne sont pas négligeables, sont cependant modestes.” (p. 103) Tout l’enjeu intellectuel de l’ouvrage est alors d’essayer de rendre compte des raisons profondes de ces avancées à toute petite vitesse, en dépit des divers processus institutionnels qui les favoriseraient. La réponse pour J. C. Barbier réside, comme je l’ai dit plus haut,  toute entière dans cette incompréhension ou mal-compréhension, à tous les niveaux, qui ne permet pas de partager des principes de justice et solidarité faisant sens pour tous les protagonistes.

La thèse de l’auteur n’est pas sans me séduire, malgré le caractère parfois lourdement démonstratif et souvent donneur de leçons du texte lui-même. On sent souvent comme une rancœur de l’auteur face à tant de comparatisme mal fait selon lui et pourtant si bien accueilli. par l’académie et les instances européennes.  Ma propre expérience sur le cas italien m’a souvent montré qu’il fallait une longue explication de texte à chaque terme traduit pour rendre compte de son sens devant des étudiants ou des collègues, alors même que la proximité des deux langues néo-latines tend pourtant à minimiser les différences du strict point de vue langagier. Contrairement à ce que laisse entendre l’auteur en conclusion, cette thèse revient par contre à mon sens à porter un diagnostic d’un extrême pessimisme sur la possibilité même d’une “Europe sociale” : à 27 pays et plus, ne partageant en plus même pas des racines linguistiques communes, ayant des histoires politiques pour le moins contrastées, si le blocage de l’Europe sociale réside effectivement dans les cultures politiques des uns et des autres, la situation est parfaitement sans espoir, car, si le processus doit prendre 90 ans ou un siècle, il va de soi qu’il nous importe peu. J. C. Barbier souligne  qu’il faudrait que les Européens connaissent autre chose que l’anglais international pour se comprendre, qu’il faudrait apprendre les langues et donc les cultures d’autrui, et tend finalement à valoriser les expériences approfondies d’intercompréhension seulement bilatérales; or, si l’on observe le système éducatif français, nous n’en prenons pas le chemin : l’apprentissage de l’allemand et de l’italien s’écroulent littéralement dans les dernières années au profit du seul et banal couple anglais-espagnol, toutes les autres langues européennes ayant quelques  millions de locuteurs (polonais, roumain, serbo-croate, néerlandais, suédois, danois, etc.) sont inexistantes dans notre système scolaire ou presque. Parmi les langues “rares”, seul le chinois semble correspondre en France à un marché scolaire en expansion rapide. (Sans compter que, sous prétexte de favoriser  l’ascension de la “diversité” dans les élites de la société française , un Patrick Weil tout bien intentionné soit-il propose de diminuer le rôle sélectif des langues étrangères dans le système éducatif…) On a récemment exalté le tout nouveau responsable des affaires européennes au gouvernement parce qu’il savait… l’allemand!

En fait, J. C. Barbier voit sans doute très bien les impasses, ce qui est pudiquement rendu dans le titre de l’ouvrage par l’idée de “Longue marche”…., mais je doute que sa solution, pour logique qu’elle soit, soit moins utopique que celle qu’il écarte. Ne vaudrait-il pas alors mieux raisonner à l’inverse? Étant entendu qu’il ne peut y avoir d’Europe sociale, que faire alors? La question de fait n’a pas beaucoup de sens dans la mesure où les partis socialistes et sociaux-démocrates ne peuvent se passer de cette croyance en la venue du Godot de l’Europe sociale. S’ils n’y croyaient plus, qu’auraient-ils à proposer? Pourquoi seraient-ils alors pour l’Europe du seul grand marché libre? Il est donc à parier que, malgré le diagnostic de J.C. Barbier, lors des prochaines élections européennes, tous les partis socialistes ou socio-démocrates feront semblant d’offrir cette fameuse Europe sociale pour demain.

Et puis, pour aller dans le sens de l’optimisme, est-ce que la thèse de J. C. Barbier n’est pas fausse? La diversité culturelle est-elle la vraie raison de cette lenteur d’avènement de l’Europe sociale? Faisons un rêve (ou un cauchemar). Imaginons que le Parti socialiste européen présidé d’une main de fer par un Lionel Jospin revanchard, ayant été épuré de ses éléments déviationnistes droitiers comme on disait jadis, contrôle à la fois une trés solide majorité dans le Conseil et au Parlement européens, que cela dure un moment, disons une vingtaine d’années, qu’aucun Etat libéral ne soit autorisé à s’exempter des nouvelles régles, à faire sécession, ou à bloquer le processus de construction du socialisme sur un seul continent, n’y aurait-il pas in fine une ‘Europe sociale’? Aprés tout, pour aller pleinement dans le rêve-cauchemar, l’occupation soviétique dans la partie est de l’Europe n’a-t-elle pas permis l’édification d’un socialisme en dépit des cultures politiques un peu différentes tout de même entre les pays du “Camp du Progrès et de la Paix”? (Avec le “socialisme du goulash” par exemple). Et inversement, aprés 1989, la “construction du capitalisme” n’y a-t-elle pas été assez réussie, toujours avec des différences nationales notables? Les eurosceptiques libéraux à la Vaclav Klaus craignent (ou plutôt font semblant de craindre) un tel scénario d’Europe social(iste) où Bruxelles deviendrait la “Nouvelle Moscou” (ils parleraient même déjà de “Bruscou” par concaténation).  Suivant les fantasmes de V. Klaus & Cie, il suffirait donc d’assez de force politique pour imposer ce “projet de société” à tous les Européens. Aprés tout, la conversion au “néo-libéralisme” depuis les années 1980 a bien été un point commun à toute l’Europe de la Suède au Portugal et de la France à la Lettonie. Chacun y a mis son grain de sel, mais une “ligne générale” s’est dessiné et personne n’en fut exempt (surtout pas la France). Pourquoi n’irait-on pas alors dans le sens de l’Europe sociale le jour où les forces qui soutiennent cet option deviennent largement dominantes en Europe? La thèse de J. C. Barbier pour être validée demanderait qu’une asymétrie fondamentale existe alors : même en présence d’une domination partisane et idéologique de la gauche socialiste au sens de Jean Jaurès et de Léon Blum bien décidée à faire l’Europe sociale à tous les niveaux, on n’y arriverait pas en l’absence d’une bien meilleure compréhension linguistique et culturelle entre Européens, alors qu’on a réussi (me semble-t-il) à faire un “Grand marché” et une monnaie commune. Le langage du commerce et de la monnaie seraient facilement universels, alors que la justice sociale resterait prisonnière d’une langue. Ce genre de questions larges sur le processus historique en cours ne peut en fait pas recevoir de réponse univoque : s’il n’y a pas de réels progrès vers l’”Europe sociale’ dans les années qui viennent (ce qui est plutôt probable), on pourra à la fois en imputer la cause à la faible intercompréhension linguistique et culturelle des peuples européens et à la faiblesse électorale et politique des partis nationaux et européens souhaitant vraiment un tel développement. En tant que politiste j’ai quelque sympathie pour la seconde possibilité.

Dans ce cas,  il faut dire à  Monsieur V. Klaus, oui, “ils” arrivent, mais lentement.

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Avenir de la démocratie française : de quoi doit-on s’inquiéter? (si nécessaire)

8 janvier 2009 · 3 commentaires

Les interventions de politistes dans le Monde sont assez rares pour être signalées. Loïc Blondiaux a réussi à faire sortir une tribune intitulée, De la démocratie et de son avenir, et sous-titrée Des décisions d’apparence anodine en affaiblissent l’usage de mois en mois (le Monde, édition du 27 décembre 2008).

L. Blondiaux met en série des décisions politiques récentes pour montrer qu’il existe de fait une volonté de casser les “institutions réflexives capables de produire en toute indépendance, les données, les cadres d’analyse, les manières de pensée indispensables à la vie démocratique d’une nation”. La suppression de l’IFEN, l’“évidement du CNRS”, les menaces sur l’indépendance de l’INSEE, l’affaiblissement des sciences économiques et sociales au lycée, et la diminution des subventions  à l’éducation populaire, tout cela ferait système, et nous irions tout droit vers une situation où, “Certes, il restera encore des élections, il restera des médias, comme dans la Russie de Poutine, mais la démocratie sera cliniquement morte.”

L’analyse m’a paru pour le moins exagérée : en premier lieu, que les “institutions réflexives” qu’il cite soient des “infrastructures de la vie démocratique”, j’en doute un peu, elles correspondent (ou plutôt ont correspondu) à chaque fois à des objectifs politiques, en effet, toutes ces institutions ne sont pas neutres du point de vue de ce que doivent être la société et l’action de l’Etat. Que l’actuel gouvernement veuille faire la peau à des scories d’époques pour lui révolues, cela me parait de bonne guerre : je conseillerais à L. Blondiaux la lecture ou la relecture des Comptes de la puissance de François Fourquet à propos de l’INSEE ou des travaux d’Alain Dérosière sur la statistique (ou les siens propres sur les sondages d’opinion). Il aurait pu ajouter au tableau (sombre) qu’il dresse la mort il y a quelques années du Commissariat au Plan, remplacé par une autre structure, le Centre d’analyse stratégique. Les actuels dirigeants de l’Etat ont simplement une autre vision que les précédents (enfin ceux d’il y a longtemps…). Ils se font une autre conception de l’Etat, de la Société, de la Science même, de l’Homme peut-être. On peut le regretter si on ne partage pas leurs options, mais , pour l’heure, ils occupent le pouvoir d’Etat grâce à leurs victoires électorales successives.

Par exemple, ils veulent de la “science qui rapporte”, et se montrent, semble-t-il, peu préoccupés de savoir ce qu’il y avait avant le Big Bang ou d’encourager les études  mallarméennes,  “C’est leur choix” comme on disait à la télévision publique du temps de la publicité; la “réflexivité” que L. Blondiaux défend correspond à une autre vision  politique qui n’est pas la leur. On pourrait cependant s’inquiéter que, dans l’objectif de couper court à toute critique le pouvoir actuel “casse les thermomètres”, par exemple en produisant des chiffres aberrants sur l’inflation, sur l’emploi, sur les grandes données macroéconomiques.   Pour ce qui est très spécifiquement de ces statistiques-là, je doute qu’avec l’insertion dans les mécanismes européens et mondiaux, il soit possible de “tricher” très longtemps. Par ailleurs, les gens ne perçoivent pas leur environnement socio-économique uniquement à travers les statistiques officielles dont rendent compte les médias amis ou “aux ordres”… Une telle manipulation finirait par être de notoriété publique, et se ressentir d’abord dans les sondages d’opinion, puis dans les élections suivantes à travers une désaffection vis-à-vis de la majorité en place. On peut bien sûr tricher à la marge, escamoter un “mauvais chiffre”, redéfinir opportunément une grandeur, casser une série désagréable, etc., mais on ne peut pas mentir longtemps sur les “fondamentaux” comme disent les économistes, ne serait-ce que parce que les banques, les investisseurs, les entreprises ont besoin de bonnes statistiques, ne serait-ce aussi parce que le pouvoir doit lui-même savoir où il en est. Je pense qu’on peut faire  la même réflexion pour tout autre domaine, et rien n’empêche les mécontents ou les opposants de se doter de leurs propres outils  de réflexivité.  En l’absence de tout indicateur fiable sur les résultats de son action (parce que le pouvoir aurait décidé de s’en débarrasser par commodité), c’est le pouvoir qui finit par en être le premier affecté. Une telle auto-intoxication est-elle à craindre en France? J’espère que non.

Mon collègue fait surtout comme si le sel de la démocratie telle que nous la connaissons, c’était le débat contradictoire informé, le modèle à la Habermas. Certes, cela existe dans certains cas et sur certains enjeux, mais la démocratie libérale – représentative (bourgeoise?) n’est-elle pas avant tout l’existence d’une compétition ouverte entre élites pour le pouvoir d’Etat régulée par le vote des populations assujetties, et encore plus la volonté de “concéder la défaite” de la part des perdants de la compétition? On aura reconnu chez mes anciens étudiants qui n’y ont sans doute pas échappé  une version possible de la  définition alternative de la démocratie chez J. A. Schumpeter proposée  dès 1942.  La démocratie, c’est avant tout la réelle concurrence pour l’exercice du pouvoir, et de là découlent bien des choses, dont par exemple la création d’institutions régulatrices pour garantir le bon déroulement de cette dernière ou une partie de ces fameuses “institutions réflexives” que regrette L. Blondiaux en cas d’accord pour dépolitiser une question, un secteur de l’action publique.

Si l’on veut s’inquiéter en France de quelque chose au sujet de la démocratie, c’est de l’actuelle atonicité (pour ne pas dire plus) du principal parti d’opposition, à savoir le Parti socialiste. Il faut s’inquiéter aussi de l’incapacité de ce dernier à se doter d’une structure cohérente avec la compétition d’où tout découle désormais (merci Lionel J.!). A ce jour, on sent que, sauf miracle toujours possible cependant, aucun de ses leaders n’est “présidentiable” pour l’échéance prévue de 2012.  Évidemment, si on se trouve être de sensibilité de gauche et que l’on ne croit pas à la possibilité de la “révolution par les postiers”, les perspectives sont dès lors fort sombres. 2017 parait un peu loin.

Tout ce que dénonce L. Blondiaux peut être corrigé par un Parti socialiste, qui aurait un peu de vigueur oppositionnelle. On ne finance plus l’éducation populaire, très bien, le Parti socialiste doit alors faire appel à ses militants et ses sympathisants pour donner de l’argent à cette bonne cause, il doit aider ce secteur à regrouper ses forces. Plus généralement, je crois que, ce qui devrait être noté avant tout, c’est l’incapacité des forces opposées dans tous les domaines aux options de ce gouvernement à se regrouper, y compris de manière organisationnelle : pourquoi tant de syndicats? pourquoi tant de morceaux de la “gauche de la gauche”? pourquoi tant et tant et tant d’associations qui défendent plus ou moins la même (bonne) cause? C’est cette nullité qui consiste à avoir à chaque manifestation  contre une mesure gouvernementale 10 organisations au moins, toutes relativement faibles, elles-mêmes divisées en tendance, autrement dit à ne pas savoir se regrouper dans une situation défavorable face à un adversaire  déterminé à pousser son avantage jusqu’à saper les  moyens matériels mêmes de l’indépendance des soutiens, réels ou supposés, du camp adverse .

Pour ce qui est du PS lui-même, il y a cependant des motifs d’espoir : l’ouverture de N. Sarkozy tend à faire le ménage dans le parti et dans les cercles intellectuels de centre-gauche, la soupe étant servie bien chaude, en 2011, le parti sera épuré de ses  représentants les moins solides; les élections européennes de juin 2009 seront soit celles de la réaffirmation d’une prééminence au sein de l’opposition et d’un leadership (M. Aubry), soit une déroute qui obligera les dirigeants à paniquer un peu sérieusement; la réforme en vue des collectivités locales sera sans doute faite de telle façon à affaiblir les bases locales du parti, ce qui devrait réveiller toute  la hiérarchie intermédiaire.

Pour résumer, au politiste de Paris I, le politiste de l’IEP de Grenoble (ex-doctorant de Paris I) répond : pas de démocratie sans possibilité d’alternance, et donc sans opposition crédible. En même temps entre 1958 et 1981, il n’y a pas eu d’alternance, me répondra-t-on, et nous vécûmes alors en démocratie. Cependant, sur la moyenne durée, cette alternance a fini par arriver (et on pourrait dire par ailleurs que le départ du Général en 1969 était le vrai moment de preuve démocratique en suivant mon analyse ). Rendez-vous est donc pris en 2017 (si N. Sarkozy ne re-révise pas la Constitution en sa faveur) ou en  2022. Yes they (will) can!

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