Dans le Monde daté de ce jour, 26 février 2009 (pages Débats/Décryptages), Bruno Latour publie un article sur l’autonomie universitaire, intitulé “Autonomie, que de crimes on commet en ton nom!” (p. 19).
Passons sur le titre, dont j’ai voulu proposer un plagiat de biais, par le titre de ce post, qui dit déjà assez ce que j’en pense.
Le sens politique de l’article dans la situation concrète dans laquelle l’Université se trouve aujourd’hui ne peut être qu’un soutien (certes affiché comme critique) à la politique gouvernementale actuelle, et correspond à première vue mutatis mutandis à la rengaine tout à fait classique de la droite la plus libérale sur le “conservatisme” indécrottable de ceux qui refusent toute réforme qu’elle pourra proposer. L’autonomie selon B. Latour permettrait enfin de gérer entre universitaires au niveau local ses propres affaires (comme si ce n’était pas déjà largement le cas…), et que le meilleur gagne enfin! Vae victis, comme disaient les anciens Romains, et longue vie à Herbert Spencer, notre seul et unique prophète! Selon B. Latour, “On peut trouver tous les défauts à la réforme actuelle, mais elle a l’avantage de donner enfin goût aux universités de se passer de leur ‘tutelle’ (nb. l’Etat, le ministère) et de commencer à régler leurs affaires par elles-mêmes en récupérant des capacités de recherche que l’on avait dû créer en dehors d’elles à cause de leur lourdeur et de leur passivité. (nb. Latour suggère un rapatriement de toutes les capacités de recherche de la France au sein des Universités, CNRS et centres de recherche des Ministères compris). Il y a des risques de dérive? De localisme? De mandarinat? De pouvoir présidentiel? Oui, bien sûr, mais cela vaut toujours mieux que la dépendance (nb. à l’État) . Les mauvaises universités disparaitront enfin, libérant des ressources (nb. de l’État) pour les autres : ce n’est pas à la gauche de défendre les privilèges de la noblesse d’État.” On notera que B. Latour se situe là sur un plan utilitariste qui privilégie les gains attendus pour les “savoirs les plus avancés” en lien avec “les services rendus à l’ensemble du collectif” (nb. pas à la “société” – notion non latourienne -, mais au “collectif”, qui correspond sans doute dans le texte au “vaste ensemble de pratiques dont ils (nb. les universitaires) reçoivent en échange leur subsistance et qu’ils nourrissent à leur tour” ) par rapport aux éventuels désagréments des universitaires directement concernés par les effets de la réforme. Puisque implicitement notre héros se réclame de la gauche, c’est sans doute de la très vieille gauche stalinienne (version Staline en personne) dont il se réclame, de celle qui néglige sciemment les coûts de la transition vers le socialisme au nom des vertus de l’après, de ce moment fort radieux au demeurant où universitaires et “pratiques” s’uniront dans un tout réflexif du plus bel effet. Toutefois, l’on écartera cette hypothèse d’un prurit stalinien où les koulaks (les nobles !) doivent périr pour le bien supérieur du socialisme pour privilégier l’hypothèse d’un simple alignement sur l’idée en vogue de la “réforme” (pragmatique comme il se doit et qui ne va jamais assez loin dans tous les cas). Cependant, comme dirait un auteur ancien sans doute à ne surtout pas mettre aux programmes des concours de la fonction publique, encore un effort Monsieur Latour pour être vraiment réformiste!
B. Latour défend en effet une version de l’autonomie, qui couperait les liens de dépendance entre l’Université (englobant désormais toute la recherche) et l’État. Il affirme : “D’ailleurs, est-on certain d’avoir encore vraiment besoin d’un ministère qui consacre des sommes considérables à surveiller en détail des institutions qui pourraient, si on les laissait enfin libres, très bien se débrouiller – à condition qu’on leur fournisse les moyens financiers?” (sic) A ce stade de ma lecture, je me suis dit que, décidément, la science politique ne servait à rien. Le tiret n’est pas qu’une réserve, il souligne l’absurdité du propos. Dans notre monde, tout organisme qui en finance un autre veut avoir un droit de regard sur le fonctionnement de celui qu’il finance. (Chez les économistes aussi, on en a tiré la théorie principal-agent.) J’ai participé il y a quelques années à l’élaboration du “contrat” passé entre la Région Rhône-Alpes et mon institution de rattachement; j’ai pu mesurer que nous étions effectivement tout à fait “libres” de proposer toute action qui rentrait dans les a priori définis par la politique régionale. Notre héros parle d’un “ministère allégé, chargé de l’évaluation et de la stratégie”… en ne remarquant pas que, s’il se charge de l’évaluation (et donc s’il définit les critères de ce qu’il faut évaluer et donc faire) et de la stratégie (c’est à dire des grandes lignes d’action à suivre), et qu’il apporte le financement, on en est revenu en pratique au point de départ. L’autonomie ainsi conçue est celle qu’on attribue dans une chaine de magasins au gestionnaire d’un magasin! On observera d’ailleurs que cette proposition est d’une banalité qui devrait nous faire rire – c’est là le fonctionnement banal de toute réforme de type “New Public Management” depuis au moins un quart de siècle. (Mais attention, B. Latour n’aime pas les néo-libéraux, il est de gauche, vous a-t-on dit!)
Si l’on évite cette chausse-trappe qui devrait arrêter là la discussion, à quoi nous mènerait le latourisme? Dans la première partie du texte, ce dernier en appelle à une “hétéronomie” de l’Université, qui correspond bien à la théorie latourienne d’une science toute entière encastrée dans le social (je ne sais trop comment le dire pour ne pas trahir sa pensée : dans les “pratiques”).
Admettons, mais nous retrouvons tout le drame d’une définition de nos propres pratiques de recherche et d’enseignement par la “demande sociale”, par un lien direct avec d’autres pratiques. Y a-t-il aujourd’hui en France en 2009 une demande sociale pour le latin et le grec comme disciplines universitaires ? Certes, mais de manière pour le moins résiduelle pour quelques trop rares familles, et aussi quelques théologiens ou simples croyants. Pour les langues – en train de devenir rares – de certains de nos voisins européens (allemand, italien)? Pour les mathématiques les plus fondamentales? (Sans compter la haine de tout savoir désintéressé qui s’exprime dans les réactions aux articles de presse). De fait, B. Latour rejette l’idée que certains domaines de savoir ne soient pas rattachés à une demande sociale, à des “pratiques”. Le financement majoritaire par l’État, qui se fait ici le garant du long terme, des savoirs minoritaires, du sens d’une certaine façon, représente justement la reconnaissance qu’il existe des domaines du savoir qui ne correspondent à aucune pratique bien identifiable à court terme dont ils consisteraient la réflexivité, qu’ils seraient destinés à enrichir. Pour prendre un exemple qui confine à l’absurde, à quelles pratiques dont elles assureraient la réflexivité correspondent l’archéologie ou l’histoire du Moyen-Age? Il ne s’agit pas là tant de “pratiques” que de “sens”. L’auteur néglige aussi ce que nous rappellent parfois les étudiants, à savoir qu’il ne s’agit parfois pas tant dans ce qu’ils nous demandent d’enseigner de pratiques au sens banal du terme que de compréhension du monde. Il existe en effet chez certains d’entre eux une demande de comprendre tout simplement, qui n’est réductible à rien d’autre.
Plus avant encore, si l’on veut être vraiment réformiste, comme déclare le souhaiter B. Latour, il faut une autonomie des Universités où l’État et les collectivités locales ne financent plus rien des coûts de production et de diffusion du savoir. Qu’il laisse faire cela aux “pratiques”, au “collectif”, qui rentreraient ainsi en relation directe avec le savoir, et inversement. Fort bien, mais l’on se trouverait là devant le problème indépassable dans l’état actuel de la société française qui fait que certaines “pratiques” ou certains segments du “collectif” disposent d’argent et pas d’autres – soit à travers des sponsors, soit à travers les gains escomptés par les étudiants dans leur future profession. Tous les secteurs de l’enseignement et de la recherche menant à des professions a priori rémunératrices trouveraient sans doute des financements privés sans trop de difficultés. L’État en tant qu’employeur (n’est-ce pas Xavier D.?) sauverait sans doute les secteurs qui le concernent directement. Mais on se retrouverait rapidement devant une autonomie qui se résumerait à faire ce que les “pratiques” les mieux dotées en capital voudraient que nous fassions. Jusqu’à présent, je ne sache pas que les groupes les moins dotés en revenus ou en patrimoine soient capables de financer durablement quelque recherche que ce soit qui les concerne. Presque toute la recherche en sciences sociales “à visée sociale” est financée en France directement ou indirectement par l’État. Dans le monde enchanté de B. Latour, s’il était cohérent avec lui-même dans son refus de l’étatisme étouffant (nb. je l’ajoute, cet étatisme étouffant, mais cela me semble bien aller dans le tableau, l’étatisme est toujours étouffant!), ces recherches n’existeraient plus, ou alors certains possesseurs de ressources économiques se découvriraient tout à coup des vertus inédites. J’imagine la firme Peugeot finançant les recherches de Michel Pialoux et Stéphane Beaud sur la condition ouvrière, ou la place financière de Londres ou de Paris se mettre à sponsoriser Michel Aglietta sur la régulation de la finance…
D’autres segments de l’article de B. Latour mériteraient sans doute une critique approfondie (comme le joyeux délire qu’on y trouvera sur l’évaluation par les pairs qui se ferait mieux uniquement au niveau local). Restons-en là. Je vous invite plutôt à aller lire l’analyse de Grégoire Chamayou, sur le site de Contretemps, sur les stratégies et tactiques à employer pour survivre aux nouveaux modes d’évaluation. C’est à la fois une satire et une mine d’information. Je suggère que tout jeune doctorant apprenne le texte par coeur dans le cadre de chaque Ecole Doctorale. Au moins aura-t-il été prévenu de ce monde délirant dans lequel il va devoir faire carrière -vivre n’est pas le mot. Ames sensibles et déprimées, évitez toutefois ce texte, je ne voudrais pas être incriminé pour avoir poussé au suicide des âmes bien nées en faisant mention de cet écrit.
A la fin du texte, l’auteur souligne que, pour survivre, il faut être cité, et qu’une bonne façon d’être cité, c’est d’agir comme un “troll”, terme issu du jargon des forums de discussion sur Internet, comme quelqu’un qui en fait sait fort bien qu’il déparle, mais qui est ainsi sûr d’avoir de l’écho à ses propos, de parasiter la discussion. Je me suis dit que cette tactique, que je baptiste le trollisme, s’adaptait aussi fort bien au cas actuel de Bruno Latour. Dans le fond, qu’a-t-il à dire en l’occurrence d’autre que sa volonté de faire parler de sa position (absurde parce qu’incohérente comme je crois l’avoir montré)? Avec un tel soutien, le gouvernement ne doit-il pas encore plus se méfier encore plus de l’énervement des universitaires? On attend certes toujours le papier définitif de Claude Allègre dans le même genre de chiffon rouge. En même temps, le troll Latour gagne à tous les coups, puisque j’ai eu la faiblesse de m’énerver et de lui répondre. (Y a-t-il un terme qui désigne les gens qui répondent aux trolls? Idiot, dites-vous…)
Ps. A en juger par les réactions sur la liste de l’ANCMSP, je n’ai pas été le seul à apprécier à sa juste valeur la tribune de B. Latour, avec cependant deux tendances opposées, ceux qui suggèrent de traiter par le mépris le troll Latour, et ceux qui considèrent (comme moi) qu’il faut répondre à ce discours. Parmi les réactions publicisées en dehors de la liste elle-même, j’ai vu une réponse destinée au Monde par Claude Calame et celle de P. Corcuff sur Médiapart. On notera que P. Corcuff et Claude Calame regrettent (de manière feinte ou réelle je ne sais) le “grand sociologue” ou le “chercheur avisé” B. Latour, ce qui n’est pas mon cas car je prête à B. Latour plus de continuité dans l’erreur qu’eux, mais qu’ils font le même constat selon lequel le financement étatique de la recherche désintéressée est indispensable pour ne pas livrer tout le monde savant à la seule appréciation de qui possède l’argent. En gros, nous voilà (presque) tous redevenus hégéliens!