Bouillaud’s Weblog – bloc-notes d’un politiste

Entrée de février 2009

Le latourisme est-il un humanisme?

27 février 2009 · 16 commentaires

Dans le Monde daté de ce jour, 26 février 2009 (pages Débats/Décryptages), Bruno Latour publie un article sur l’autonomie universitaire, intitulé “Autonomie, que de crimes on commet en ton nom!” (p. 19).

Passons sur le titre, dont j’ai voulu proposer un plagiat de biais, par le titre de ce post, qui dit déjà assez ce que j’en pense.

Le sens politique de l’article dans la situation concrète dans laquelle l’Université se trouve aujourd’hui ne peut être qu’un soutien (certes affiché comme critique) à la politique gouvernementale actuelle, et correspond à première vue mutatis mutandis à la rengaine tout à fait classique de la droite la plus libérale sur le “conservatisme” indécrottable de ceux qui refusent toute réforme qu’elle pourra proposer. L’autonomie selon B. Latour permettrait enfin de gérer entre universitaires au niveau local ses propres affaires (comme si ce n’était pas déjà largement le cas…), et que le meilleur gagne enfin! Vae victis, comme disaient les anciens Romains, et longue vie à Herbert Spencer, notre seul et unique  prophète! Selon B. Latour, “On peut trouver tous les défauts à la réforme actuelle, mais elle a l’avantage de donner enfin goût aux universités de se passer de leur ‘tutelle’ (nb. l’Etat, le ministère) et de commencer à régler leurs affaires par elles-mêmes en récupérant des capacités de recherche que l’on avait dû créer en dehors d’elles à cause de leur lourdeur et de leur passivité. (nb. Latour suggère un rapatriement  de toutes les capacités de recherche de la France au sein des Universités, CNRS et centres de recherche des Ministères compris). Il y a des risques de dérive? De localisme? De mandarinat? De pouvoir présidentiel? Oui, bien sûr, mais cela vaut toujours mieux que la dépendance (nb. à l’État) . Les mauvaises universités disparaitront enfin, libérant des ressources (nb. de l’État) pour les autres : ce n’est pas à la gauche de défendre les privilèges de la noblesse d’État.” On notera que B. Latour se situe là sur un plan utilitariste qui privilégie les gains attendus pour les “savoirs les plus avancés” en lien avec “les services rendus à l’ensemble du collectif” (nb. pas à la “société” – notion non latourienne -, mais au “collectif”, qui correspond sans doute  dans le texte au “vaste ensemble de pratiques dont ils (nb. les universitaires) reçoivent en échange leur subsistance et qu’ils nourrissent à leur tour” ) par rapport aux éventuels désagréments des universitaires directement concernés par les effets de la réforme.  Puisque implicitement notre héros se réclame de la gauche, c’est sans doute de la très vieille gauche stalinienne (version Staline en personne) dont il se réclame, de celle qui néglige sciemment les coûts de la transition vers le socialisme au nom des vertus de l’après, de ce moment fort radieux au demeurant où universitaires et “pratiques” s’uniront dans un tout réflexif du plus bel effet.  Toutefois, l’on écartera cette hypothèse d’un prurit stalinien  où  les koulaks  (les nobles !) doivent périr pour le bien supérieur du socialisme pour privilégier l’hypothèse d’un simple alignement sur l’idée en vogue de la “réforme” (pragmatique comme il se doit et qui ne va jamais assez loin dans tous les cas). Cependant, comme dirait un auteur ancien sans doute à ne surtout pas mettre aux programmes des concours de la fonction publique, encore un effort Monsieur Latour pour être vraiment réformiste!

B. Latour défend en effet une version de l’autonomie, qui couperait les liens de dépendance entre l’Université (englobant désormais toute la recherche) et l’État. Il affirme : “D’ailleurs, est-on certain d’avoir encore vraiment besoin d’un ministère qui consacre des sommes considérables à surveiller en détail des institutions qui pourraient, si on les laissait enfin libres, très bien se débrouiller – à condition qu’on leur fournisse les moyens financiers?” (sic) A ce stade de ma lecture, je me suis dit que, décidément, la science politique ne servait à rien. Le tiret n’est pas qu’une réserve, il souligne l’absurdité du propos. Dans notre monde, tout organisme qui en finance un autre veut avoir un droit de regard sur le fonctionnement de celui qu’il finance. (Chez les économistes aussi, on en a tiré la théorie principal-agent.)   J’ai participé il y a quelques années à l’élaboration du “contrat” passé entre la Région Rhône-Alpes et mon institution de rattachement; j’ai pu mesurer que nous étions effectivement  tout à fait “libres” de proposer toute action qui rentrait dans les a priori définis par la politique régionale. Notre héros parle d’un “ministère allégé, chargé de l’évaluation et de la stratégie”… en ne remarquant pas que, s’il se charge de l’évaluation (et donc s’il définit les critères de ce qu’il faut évaluer et donc faire) et de la stratégie (c’est à dire des grandes lignes d’action à suivre), et qu’il apporte le financement, on en est revenu en pratique au point de départ.  L’autonomie ainsi conçue  est celle qu’on attribue dans une chaine de magasins au gestionnaire d’un magasin! On observera d’ailleurs que cette proposition est d’une banalité  qui devrait nous faire rire  – c’est là le fonctionnement banal de toute réforme de type “New Public Management” depuis au moins un quart de siècle. (Mais attention, B. Latour n’aime pas les néo-libéraux, il est de gauche, vous a-t-on dit!)

Si l’on évite cette chausse-trappe qui devrait arrêter là la discussion, à quoi nous mènerait le latourisme? Dans la première partie du texte, ce dernier en appelle à une “hétéronomie” de l’Université, qui correspond bien à la théorie latourienne d’une science toute entière encastrée dans le social (je ne sais trop comment le dire pour ne pas trahir sa pensée : dans les “pratiques”).

Admettons, mais nous retrouvons tout le drame d’une définition de nos propres pratiques de recherche et d’enseignement par la “demande sociale”,  par un lien direct avec d’autres pratiques.  Y a-t-il aujourd’hui en France  en 2009 une demande sociale pour le latin et le grec comme disciplines universitaires ? Certes, mais de manière pour le moins résiduelle pour quelques trop rares familles, et aussi quelques théologiens ou simples croyants. Pour les langues – en train de devenir rares – de certains de nos voisins européens (allemand, italien)? Pour les mathématiques les plus fondamentales? (Sans compter la haine de tout savoir désintéressé qui s’exprime dans les réactions aux articles de presse). De fait, B. Latour rejette l’idée que certains domaines de savoir ne soient pas rattachés à une demande sociale, à des “pratiques”. Le financement majoritaire par l’État, qui se fait ici le garant du long terme, des savoirs minoritaires, du sens d’une certaine façon, représente justement la reconnaissance qu’il existe des domaines  du savoir qui ne correspondent à aucune pratique bien identifiable à court terme dont ils consisteraient la réflexivité, qu’ils seraient destinés à enrichir. Pour prendre un exemple qui confine à l’absurde, à quelles pratiques dont elles assureraient la réflexivité correspondent l’archéologie ou l’histoire du Moyen-Age? Il ne s’agit pas là tant de “pratiques” que de “sens”. L’auteur néglige aussi ce que nous rappellent parfois les étudiants, à savoir qu’il ne s’agit parfois pas tant dans ce qu’ils nous demandent d’enseigner de pratiques au sens banal du terme que de compréhension du monde. Il existe en effet chez certains d’entre eux une demande de comprendre tout simplement, qui n’est réductible à rien d’autre.

Plus avant encore, si l’on veut être vraiment réformiste, comme déclare le souhaiter B. Latour, il faut une autonomie des Universités où l’État et les collectivités locales ne financent plus rien des coûts de production et de diffusion du savoir. Qu’il laisse faire cela aux “pratiques”, au “collectif”, qui rentreraient ainsi en relation directe avec le savoir, et inversement.  Fort bien, mais l’on se trouverait là devant le problème indépassable dans l’état actuel de la société française qui fait que certaines “pratiques” ou certains segments du “collectif” disposent d’argent et pas d’autres – soit à travers des sponsors, soit à travers les gains escomptés par les étudiants dans leur future profession. Tous les secteurs de l’enseignement et de la recherche menant à des professions a priori rémunératrices trouveraient  sans doute des financements privés sans trop de  difficultés. L’État  en tant qu’employeur (n’est-ce pas Xavier D.?) sauverait sans doute les secteurs qui le concernent directement. Mais on se retrouverait rapidement devant une autonomie qui se résumerait à faire ce que les “pratiques” les mieux dotées en capital voudraient que nous fassions. Jusqu’à présent, je ne sache pas que les groupes les moins dotés en revenus ou en patrimoine soient capables de financer durablement quelque recherche que ce soit qui les concerne. Presque toute la recherche en sciences sociales “à visée sociale” est financée en France directement ou indirectement par l’État. Dans le monde enchanté de B. Latour, s’il était cohérent avec lui-même dans son refus de l’étatisme étouffant (nb. je l’ajoute, cet étatisme étouffant, mais cela me semble bien aller dans le tableau, l’étatisme est toujours étouffant!), ces recherches n’existeraient plus, ou alors certains possesseurs de ressources économiques se découvriraient tout à coup des vertus inédites. J’imagine la firme Peugeot finançant les recherches de Michel Pialoux et Stéphane Beaud sur la condition ouvrière, ou la place financière de Londres ou de Paris se mettre à sponsoriser Michel Aglietta sur la régulation de la finance…

D’autres segments de l’article de B. Latour mériteraient sans doute une critique approfondie (comme le joyeux délire qu’on y trouvera sur l’évaluation par les pairs qui se ferait mieux uniquement au niveau local).  Restons-en là. Je vous invite plutôt à aller lire l’analyse de Grégoire Chamayou, sur le site de Contretemps, sur les stratégies et tactiques à employer pour survivre aux nouveaux modes d’évaluation. C’est à la fois une satire et une mine d’information.  Je suggère que tout jeune doctorant apprenne le texte par coeur dans le cadre de chaque Ecole Doctorale. Au moins aura-t-il été prévenu de ce monde  délirant dans lequel il va devoir faire carrière -vivre n’est pas le mot. Ames sensibles et déprimées, évitez toutefois ce texte, je ne voudrais pas être incriminé pour avoir poussé au suicide des âmes bien nées en faisant mention de cet écrit.

A la fin du texte, l’auteur souligne que, pour survivre, il faut être cité, et qu’une bonne façon d’être cité, c’est d’agir comme un “troll”, terme issu du jargon des forums de discussion sur Internet, comme quelqu’un qui en fait sait fort bien qu’il déparle, mais qui est ainsi sûr d’avoir de l’écho à ses propos, de parasiter la discussion. Je me suis dit que cette tactique, que je baptiste le trollisme, s’adaptait aussi fort bien au cas actuel de Bruno Latour. Dans le fond, qu’a-t-il à dire en l’occurrence d’autre que sa volonté de faire parler de sa position (absurde parce qu’incohérente comme je crois l’avoir montré)? Avec un tel soutien,  le gouvernement ne doit-il pas  encore plus se méfier encore plus de l’énervement des universitaires? On attend certes toujours le papier définitif de Claude Allègre dans le même genre de chiffon rouge. En même temps, le troll Latour gagne à tous les coups, puisque j’ai eu la faiblesse de m’énerver et de lui répondre. (Y a-t-il un terme qui désigne les gens qui répondent aux trolls? Idiot, dites-vous…)

Ps. A en juger par les réactions sur la liste de l’ANCMSP, je n’ai pas été le seul à apprécier à sa juste valeur la tribune de B. Latour, avec cependant deux tendances opposées, ceux qui suggèrent de traiter par le mépris le troll Latour, et ceux qui considèrent (comme moi) qu’il faut répondre à ce discours. Parmi les réactions publicisées en dehors de la liste elle-même,  j’ai vu une réponse destinée au Monde par Claude Calame et celle de P. Corcuff sur Médiapart. On notera que P. Corcuff  et Claude Calame regrettent (de manière feinte ou réelle je ne sais) le “grand sociologue” ou le “chercheur avisé” B. Latour, ce qui n’est pas mon cas car je prête à B. Latour plus de continuité dans l’erreur qu’eux, mais qu’ils font le même constat selon lequel  le financement étatique de la recherche désintéressée est indispensable pour ne pas livrer tout le monde savant à la seule appréciation de qui possède l’argent. En gros, nous voilà (presque) tous redevenus hégéliens!

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De la “Rolex” ou… hommage à Thomas Hobbes.

24 février 2009 · 4 commentaires

D’après Libération, Jacques Séguéla se serait laissé aller à dire dans un show télévisé auquel il participait : “Si à 50 ans on n’a pas une Rolex, on a raté sa vie”. Le journal rapporte quelques réactions de blogueurs.  Cette phrase, si elle n’est pas apocryphe, est  magnifique. Sublime. Parfaite dans l’expression de la satisfaction de l’homme réduit à la simple distinction ostentatoire. Du pur T. Veblen, du P. Bourdieu à la puissance 10. De la pure insignifiance du point de toute morale possible. (Sans compter l’infini mépris pour tous les miséreux que cela traduit, bienvenu de la part de l’ancien conseiller publicitaire de F. Mitterand.)

Pour ma part, j’ai aussitôt pensé au rôle que jouent les montres Rolex dans le magnifique roman italien, intitulé Romanzo Criminale, de Giancarldo de Cataldo (paru en 2002 en Italie). Dans ce livre, dont je ne peux que conseiller avec chaleur la lecture, est racontée l’histoire d’une bande de délinquants romains de leur ascension à leur chute; or, à un moment donné de la narration, l’enquêteur, qui essaye de les mettre hors d’état de nuire, se rend compte, que les montres Rolex représentent comme le signe de la malédiction qui relie tous les protagonistes de l’histoire. Rolex finit en effet dans le roman par symboliser la richesse tant recherchée par les délinquants qui aura raison de leur vie entre autres choses.

Cette passion pour les montres suisses hors de prix et plus généralement pour tous les ingrédients de la consommation ostentatoire (voitures de luxe, villas, fourrures, vins fins, etc.) peut aussi être mise en rapport avec la philosophie de Thomas Hobbes. Ce dernier explique dans le Léviathan que les hommes ne savent en réalité pas ce qu’ils désirent en ce monde comme biens, et, de fait, se mettent à désirer ce que les autres désirent déjà, d’où les conflits incessants entre êtres humains pour ces biens toujours les mêmes. La possession d’une montre de grand prix est un de ces biens parfaitement superfétatoires qu’ils ne désirent donc que parce que d’autres le désirent. On remarquera que, contrairement à presque tout autre bien qui nécessite un minimum d’éducation préalable pour en jouir (un cigare ou un voiture de sport par exemple), une montre Rolex ne demande que d’avoir un poignet et de savoir lire l’heure… Il peut donc satisfaire tout espèce possible d’homme arrivé (maffieux romain, publicitaire français, oligarque russe, etc.). La saillie de Séguéla parait du coup profondèment  juste : seuls les biens que la société nous indique comme signes de richesse nous  disent que nous sommes “arrivés.” Cela rejoint une considération plus triste que font beaucoup de  romanciers contemporains : les nouveaux riches (ou ceux qui ont “réussi leur vie” à la mode de Séguéla) veulent tous la même chose, et c’est  de ce  fait banal à en mourir. Montres de luxe, vêtements de prix, belles villas, yachts, et, pour les plus arrivés, les mêmes oeuvres d’art achetées le plus cher possible. Le manque d’originalité est frappant – comme l’était sans doute celui des aristocrates que fréquentait T. Hobbes dans l’Angleterre ou la France de son temps. Nos amis de l’horlogerie suisse  vivent bien de cette banalité qui leur assure un marché stable et rémunérateur, et ils s’en félicitent sans doute. Les philosophies critiques type “Ecole de Francfort” insistent beaucoup sur l’homologation, la normalisation des désirs  des masses “aliénées”, je crois qu’il faudrait aussi réfléchir sur l’aliénation, la banalité, la vacuité des désirs, de ceux qui, comme ce cher Séguéla, profitent de cette aliénation des masses. Comme je l’explique à mes étudiants, ce que veut dire “jouir du pouvoir” veut le plus souvent simplement dire profiter de ces biens d’une banalité de télenovelas.

Gisèle Freund, la photographe et historienne de la photographie, raconte dans ses mémoires, qu’elle a été invitée par Eva Peron elle-même lors d’un reportage en Argentine au début des années 1950 à photographier le contenu extravagant de ses armoires. Eva, la parvenue par excellence, croyait se grandir ainsi, cela fit évidemment scandale, comme le firent quelques années plus tard les chaussures d’Imelda Marcos. Comme plus prés de nous une bague de prix disparue de la main d’une ministre de la République. On devrait au contraire se féliciter de ces révélations sur la banalité des goûts de luxe des élites de l’argent et du pouvoir (sauf exceptions bien sûr : comme Marcello dell’Utri, un proche de S. Berlusconi, collectionnant les livres anciens). C’est là un aspect trop négligé par la science politique qui croirait sans doute s’abaisser en remarquant ces réalités disons jurassiennes.

Catégories : Philosophie politique/Théorie politique
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Et oui, le pouvoir use ceux qui ne l’ont pas…

19 février 2009 · 2 commentaires

Et voilà CQFD: Walter Veltroni, le leader du Parti démocrate (PD), a dû se résoudre hier à démissionner suite à la défaite de son parti dans les élections régionales sardes. Défaite qui venait après d’autres défaites (nationales ou locales). Malgré l’insistance d’une partie de la direction du PD de ne pas mettre à exécution sa décision, le dit Walter a décidé d’en finir avec cette fonction de leader du PD. Il a tenu une sorte de meeting d’adieu ce matin, que j’ai pu suivre sur Internet. Pour un démissionnaire, il ne paraissait pas trop malheureux tout de même et gardait son style assez particulier, mélange de rhétorique vraiment creuse  ( le fameux “buonismo”) et de déclarations plus concrètes; par contre, il n’a pas envoyé dire à ses chers collègues de la direction du PD que les conflits entre composantes étaient insupportables, que le projet du PD restait valable car il existait une base plus unie que ses dirigeants. Selon la presse, il en serait presque venu aux mains avec l’un de ceux qui le critiquaient avant sa démission. J’ai surtout été frappé par son discours sur les valeurs; en gros, il a reconnu que  la majorité des électeurs italiens  étaient sur des valeurs à la Berlusconi, que lui-même ne comprenait pas bien pourquoi,  et qu’il fallait reprendre le  chemin d’une conquête de l’électorat électeur par électeur; il a indiqué que celui-ci serait long, et qu’en gros, son successeur quelqu’il soit aurait besoin de temps. J’ai bien peur que ce diagnostic soit exact, mais quelle erreur alors d’avoir fait les choix qu’il a fait depuis deux ans comme plus haut dirigeant de ce parti! Sauf erreur de ma part, W. Veltroni a joué à fond le jeu de la personnalisation du PD autour de sa personne, d’abord par les primaires (qui l’ont “intronisé”), ensuite par la distinction entre le gouvernement de l’Union et le nouveau parti qu’il entendait incarner (composé des principaux soutiens parlementaires de ce même gouvernement), enfin par la référence presque trop évidente pour être rappelé au bipartisme américain (!) qu’il entendait mettre en oeuvre en Italie pour favoriser l’alternance. Et maintenant, notre brave leader du Parti démocrate (dont le nom est une référence appuyée au parti nord-américain, il n’est d’ailleurs pas “socialiste”)  nous dit qu’il faut du temps pour gagner la bataille des valeurs à la base (ah! voici de retour le “parti nouveau” de P. Togliatti…) et qu’il ne faut pas changer de leader après chaque défaite électorale (cela ne se ferait pas dans les autres pays démocratiques, sic….)! Désolé pour lui, mais s’il veut jouer à l’américain comme il l’a prétendu par ailleurs, il faut respecter toutes les règles de ce jeu (peut-être idiot certes), y compris celles qui indiquent qu’une candidature à la charge exécutive suprême (Président, Chancelier, Premier Ministre) se fait une fois le plus souvent, même si  en Italie ses adversaires (Berlusconi, Bossi ou Fini)  ne l’ont pas fait en leur temps (parce qu’eux sont les leaders, ou, de fait les “propriétaires” de leur parti pour deux d’entre eux) .

Par ailleurs, ce même jour, le Parlement italien approuvait la modification de la régle électorale pour les élections européennes de juin 2009, en introduisant par consensus du PDL et du PD (sic) une barre de représentation au Parlement européen pour une liste à 4% des votes valides à l’échelle nationale. Les petits partis à la gauche du PD apprécient bien sûr à la juste valeur ce choix.

Le PD se trouve donc face à son échec électoral et, pour l’heure, sans  plus d’alliés. Les élections européennes s’annoncent donc vraiment comme un calvaire, c’est sans doute ce qui a provoqué la démission de W. Veltroni, qui n’avait sans doute pas envie d’être le capitaine d’une défaite de plus. Mais même sans lui, à court terme, à moins d’une divine surprise, aucun leader historique de l’ensemble DS et DL devenu le PD ne paraît représenter quoique ce soit qui n’apparaisse pas “faisandé”, ou inacceptable pour l’une ou l’autre aile du parti. Ilvo Diamanti dans Libération de ce matin soulignait lui aussi l’absence d’offre politique claire, et se montrait trés pessimiste sur l’avenir de la gauche en Italie.

Ce développement laisse de plus ouverte l’hypothèse d’un éclatement du parti entre son aile laïque et son aile catholique. La tentation sera d’autant plus forte qu’aux élections européennes, on a souvent vu des réorganisations entre forces politiques depuis 1979. Cette élection sans enjeu direct de pouvoir national peut en effet servir pour tester une configuration nouvelle auprés de l’électorat – souvent d’ailleurs pour constater que telle ou telle alliance ne fonctionne pas. Les mois qui viennent s’annoncent donc des plus agités pour l’opposition italienne.

Catégories : Italie
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Italie : “Le pouvoir use celui qui ne l’a pas”?

17 février 2009 · Laisser un commentaire

Le titre de ce post traduit une phrase fétiche de la politique des années 1980 : “Il potere logora quello che non ce l’ha”, le pouvoir use celui qui ne l’a pas. Cet énoncé étrange par rapport à l’intuition ordinaire de l’usure du pouvoir à la fois en terme de consensus électoral et de capacité à penser et à agir était la philosophie, plutôt moqueuse et télévisuelle, de Giulio Andreotti, le célèbre homme politique italien de la “Première République” (1946-1992), revenu sur le devant de la scène (à son corps défendant) grâce au film qui lui est consacré il Divo et qu’il a déclaré ne pas aimer. Ce dernier, alors au sommet de son pouvoir et de son influence, constatait dans ces  déjà lointaines années 1980 que l’opposition, alors constituée essentiellement par le PCI, s’épuisait à force de ne pas avoir le pouvoir, et qu’au contraire, les forces au pouvoir depuis 1947 en Italie, y compris ses hommes, ne cessaient d’en être ragaillardis, y compris au sens physiologique du terme, comme lui-même au demeurant. Je me demande si cette phrase ne vaut pas de nouveau pour décrire la situation politique de l’Italie . S. Berlusconi a personnalisé cette campagne électorale locale en en faisant un test national et en s’engageant personnellement derrière (ou plutôt devant…) son candidat, et il semble vouloir rejouer  à sa manière le rôle des  “(toujours jeunes) vieillards inoxydables” que tenaient il y a longtemps G. Andreotti et quelques autres “jeunes hommes” de plus de soixante ans.

Lors des élections régionales anticipées en Sardaigne, le candidat du centre-gauche (qui rassemblait pourtant sur son nom tous les partis de l’ex-Union  du centre-gauche de 2001-2006) vient de se faire battre plutôt sèchement par le candidat de la droite berlusconienne (elle aussi dans un périmètre large avec les centristes de l’UDC comme soutiens). L’écart entre les deux camps (qui sont donc sur des périmètres semblables à ceux de 2001 ou de 2006) est de presque de dix points.  Le candidat du centre-gauche, le sortant forcé de faire appel aux urnes pour calmer des secteurs rétifs de sa majorité régionale,  était Renato Soru dont le Monde a d’ailleurs fait un propos flatteur il y a peu. Il s’agit du créateur d’une firme internet importante en Italie : Tiscali. En tant que chef d’entreprise, il apparaissait un peu du coup comme un “Berlusconi de gauche”. En tout cas, sa défaite pour le moins sans appel met fin aux spéculations sur son avenir comme possible leader du centre-gauche. Exit Soru…

Cette élection intermédiaire apparait surtout comme une confirmation régionale de ce que les sondages nationaux  montrent depuis au moins six mois, à savoir que le principal parti d’opposition, le Parti démocrate (PD), est en train de s’écrouler dans l’appréciation des électeurs italiens. Selon les premières données à disposition, le PD ne dépasserait même pas les 25% des voix… il aurait perdu en Sardaigne prés de 10 points en moins d’un an.

Cet écroulement tient sans doute à de multiples motifs – dont certains proprement régionaux .  Rappelons-le, R. Soru était le sortant obligé de faire appel aux urnes. La perte du primat du centre-gauche sur la “question morale” joue sans doute son rôle, le caractère peu enthousiasmant d’un leader national comme Walter Veltroni aussi sans doute, mais j’ai l’impression qu’il s’agit avant tout d’un problème d’offre politique au sens de positionnement dans l’espace des choix possibles (au moins fictivement). Le PD n’offre en effet pas pour l’instant l’impression d’une alternative au “berlusconisme”. Cela s’explique largement par le parcours de ses composantes : d’une part, l’ex-majorité du PCI, qui est devenue le PDS puis les DS, s’est complètement ralliée dans les années 1990 au “consensus de Bruxelles”,   dans sa forme vaguement social-démocrate incarnée par la “Stratégie de Lisbonne” en 2000, sans faire jamais l’effort de réfléchir si ce package correspondait bien aux attentes (et aux possibilités) d’une majorité d’Italiens; de l’autre, l’ex-minorité de la DC, la “gauche DC”, devenu le PPI, qui a fini par se fondre dans un parti “libéral-démocrate”(DL-Marguerite), est lui aussi sur une ligne semblable de respect pour le “consensus de Bruxelles”, suivi avec constance depuis les années 1980.  Cela ne fait pas vraiment rêver, et la droite au pouvoir entre 2001 et 2006 a démontré qu’elle savait elle aussi se couler dans ce consensus européen. En 2008, la droite a tenu un discours qui faisait la démonstration de sa capacité à tenir compte, au moins en paroles, des angoisses des Italiens, et,  si j’ose dire,  cela continue chaque jour depuis le retour au pouvoir de celle-ci : la méthode, qui parait ici si sarkozienne de prise en compte de certains faits divers pour faire à chaque fois une loi, pour prendre des mesures draconiennes, et pour faire tomber dans la sciure toujours fraiche des têtes parmi les responsables, est reprise avec intensité en Italie, au jour le jour, à flux continu (avec l’avantage de l’entrée en vigueur immédiate des mesures grâce aux décrets-lois à valider par le Parlement après 60 jours – ici pas d’effets d’annonce! c’est plus direct et efficace!) , et d’évidence, cela plait : Roberto Maroni, ministre de l’Intérieur léghiste, est la personnalité la plus appréciée du gouvernement. Il ne cesse de décider et de légiférer contre diverses catégories de délinquants, pas seulement d’ailleurs des “délinquants étrangers”, et cela semble bien plaire à la majorité de la population, faisant même oublier du coup qu’il est un dirigeant historique de la Ligue Nord, pas en reste lui non plus au fil des ans d’appréciations peu amènes pour le sud du pays et pour ses vices supposés.

Pour finir ce tableau peu réjouissant pour l’opposition, il faut indiquer que cette nouvelle déroute électorale du PD fait ressortir la difficulté de la fusion qu’il représente (pourtant entamée par une liste unitaire aux  élections européennes en 2004, il y a cinq ans donc…) : unir post-communistes et post-catholiques sociaux-libéraux dans la même formation  partisane est a priori une idée généreuse, mais est-elle complètement cohérente? Je ne connais pas en Europe de l’Ouest de parti important qui ait fusionné ainsi une source socialiste (donc laïque et de quelque façon post-marxiste) avec une source clairement sociale-religieuse (catholique ou protestante). Il existe des alliances, mais pas de parti unifié. (Le cas du PS d’Epinay pourrait être un exemple, mais le choix fut alors fait  d’avoir une façade “marxisante”: le PD a lui plusieurs façades!).

Les élections européennes seront d’ailleurs un révélateur du caractère étrange (ou novateur?) du PD : de fait, les élus de ce dernier au Parlement européen sont majoritairement rattachés depuis 2004, soit au groupe du PSE, soit au groupe de l’ALDE (qui fédère les élus ELDR et PDE). La situation est clairement issue du passé, mais que se passera-t-il après juin 2009? Réitérer cette division sur base individuelle cette fois-ci? Faire un groupe au Parlement européen qui serait celui du PSE et du PDE? (ce qui suppose que le MODEM français y entre ou se retrouve seul). Ou inversement, inscrire tous les élus à quelques exceptions prés au groupe ALDE, ce qui suppose de rompre avec le PSE et l’Internationale socialiste (qui ne serait alors presque plus présente en Italie…)? L’absence d’homothétie entre la structure partisane du Parlement européen et celle du PD est tellement flagrante que la tentation va grandir dans les prochains mois de saisir l’occasion pour opérer à l’occasion des Européennes une restructuration sur des bases plus classiques : une partie irait se regrouper sur des bases libérales-laïques-socialistes (avec éventuellement les Verts et des ex-communistes); une autre partie tenterait de refaire la DC avec les cousins de l’UDC, cherchant à profiter de la droitisation du PDL. Ce scénario d’éclatement me parait toutefois hautement improbable tant les acteurs principaux du PD ont investi dans ce rassemblement depuis des années. De fait, le pire qui se profile de plus en plus pour les élections européennes ne va pas manquer de susciter des tensions internes, ce qui risque d’accentuer encore les risques de défaite.

A ce stade, il ne reste plus à l’opposition qu’à espérer que trop de jouissance du pouvoir finira pas affaiblir les coronaires de qui de droit…

Catégories : Italie
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“Faute lourde” du Monde?

17 février 2009 · 7 commentaires

L’éditorial du Monde du samedi 14 février 2009 est titré en toute bonhommie :  “Faute lourde”. Il parle de la réforme universitaire, et accable (ô divine surprise!) le président de la République  pour avoir énervé par ses déclarations jusqu’à l’élite du monde académique. Il conclut même : “On ne construit pas une réforme – nécessaire (ah, c’est quand même le Monde partisan de la modernisation bien tempérée…) - sans un minimum de respect pour ses interlocuteurs (phrase que des esprits chagrins pourront décliner à d’autres situations).  En l’ignorant, le chef de l’État a commis une faute lourde”.D’aprés les réactions des lecteurs sur le site, quelque soit leur avis sur la question, je n’ai pas été le seul à être étonné.

A ce stade, je me trouve devant une question d’interprétation. J’ai constaté en effet (et je ne crois pas être le seul et de loin…) que le traitement par ce même journal des différentes réformes en cours  dans le monde de l’éducation et de la recherche n’est pas des plus neutres, pour ne pas dire qu’on y constatera facilement une orientation pro-réforme (d’ailleurs “la réforme est nécessaire” selon ce même éditorial), et voilà que ce journal traite le Président de la République de manière pour le moins cavalière. Une “faute lourde” vaut facilement licenciement dans les entreprises par les temps qui courent. Est-ce à dire que la France devrait “licencier” son Président? Je ne veux pas croire que ce journal tienne ainsi – sans même s’en rendre compte sans doute – des propos séditieux. Oserais-je (solitaire….) le dénoncer “à la républicaine” à qui de droit?

Pourquoi ce semblant de revirement (qui ne correspond pas en revanche au contenu des articles de ce même numéro)? A ce stade, toutes les suppositions sont possibles. Serait-ce que la direction du journal tient à la réforme engagée et qu’elle trouve vraiment que la méthode utilisée par le Président (à différencier de fait de celle acceptable de sa Ministre) est si mauvaise que la réforme bienvenue peut en être remise en cause (ce qui est le contenu patent de l’article, et qui ferait de ce journal le porte-parole d’intérêts nationaux – ou de  classe si l’on veut… – supérieurs à ceux si bien incarnés par le Président lui-même)? Ou serait-ce que la direction s’est (enfin…) rendue compte que ce qui reste du lectorat (papier) de ce journal en déficit chronique est aussi, pour partie, composé d’universitaires et de chercheurs, et que certains parmi eux font mine de se désabonner pour exprimer leur réprobation? (Craignent-ils donc au service commercial du Monde une répétition de l’effet référendum européen sur leurs chiffres de vente?)  Ou encore, est-ce l’effet possible de réseaux sociaux ou de relations informelles avec le monde universitaire parisien dans ses composantes les plus élitaires, qui auraient “sonné les cloches” à la direction du Monde ?

On hésite donc entre un  jeu trouble où le Monde jouerait la Ministre contre le Président, la simple préoccupation commerciale, ou les effets de réseaux – le tout à intégrer chaque fois dans les rapports de travail au sein de l’entreprise de presse en déficit chronique.  Cet éditorial constitue  en effet un désaveu des journalistes chargés de suivre l’affaire jusque là. Il peut d’ailleurs n’avoir pas de suite de ce point de vue. Cela fait certes beaucoup d’explications pour un fait somme toute minime, mais je ne doute pas que, dans quelque temps, les acteurs de cette crise n’y aillent de leur témoignage tant la girouette sembla s’affoler en cette fin de semaine.

Est-il aussi besoin d’épiloguer sur la valse hésitation de ce week-end entre le Monde du lendemain de cet éditorial qui annonçait en une  la reculade de la Présidence elle-même sur le dossier du statut des enseignants-chercheurs et les déclarations en sens contraire de la Ministre ce dimanche sur Radio J qui démentaient cette interprétation hâtive? Gênant tout de même pour un journal qui se prétend “sérieux”? (Là pour le coup, c’est la Présidence qui pourrait l’accuser de “faute lourde”, et résilier tous les abonnements publics).

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Round d’observation?

13 février 2009 · 2 commentaires

Il semble que la journée de mobilisation du mardi 10 février ait été globalement un succès. La nomination d’une “médiatrice” la veille pour revoir le projet de décret  sans en changer la philosophie générale représente  un premier craquement dans le front du refus ministériel. C’est certes  une manœuvre dilatoire des plus classiques en pareil cas, qui cherche à diviser le camp adverse, mais peut-être aussi simplement le constat que, juridiquement, la version du 30 janvier du décret ne tient pas la route. (Qui écrit d’ailleurs concrètement ce genre de textes: comme me l’avait fait remarquer un jour une vieille habituée d’un ministère peu prestigieux, des juristes contractuels qui n’ont pas pu trouver un autre débouché à leurs maigres talents dans un monde du droit qui offre tant de beaux avenirs rémunérateurs aux personnes un peu douées… J’aurais  presque tendance à la croire. Voilà bien une recherche de terrain  à effectuer : qui rédige  vraiment les décrets d’application des lois dans notre pays? On remarquera en passant que les recherches de terrain dans l’obscure machinerie des services centraux des ministères sont plutôt rares… sauf à s’attacher à un groupe d’élite particulier. )

Dans ce match que se livrent désormais une partie du monde universitaire et de la recherche et les autorités politiques en place, nous sommes, me semble-t-il, entré dans le round d’observation.

Chacun en effet  y va de ses déclarations péremptoires qui indiquent que, de part et d’autre, on ne cèdera pas, et donc que le dénouement n’est pas proche. Madame la Ministre s’est fait applaudir par la majorité à l’Assemblée nationale, et Monsieur le Ministre s’est fendu cet après-midi sur une radio périphérique d’une déclaration vengeresse où il prétend se passer tout bonnement des universités pour préparer les concours de l’enseignement…  Cette dernière déclaration, dont j’attends en fait le démenti tant elle me parait hors de propos, montre à mon sens que ce qui “mord” vraiment dans le conflit, ce n’est pas la grève en soi ou les manifestations de toute nature, mais la paralysie possible de toutes les micro-initiatives universitaires nécessaires au bon fonctionnement de la machine. La non-remontée des maquettes de la “mastérisation” pour les filières liées au concours de l’enseignement s’avère donc une arme efficace, comme l’est la paralysie de toutes les activités qui reposent sur la “bonne volonté” (de fait souvent non rémunérées ou mal rémunérées) des enseignants-chercheurs et des chercheurs.  Le Ministre comme “recruteur” (sic) veut se passer des universités rétives pour la préparation des concours de l’enseignement, why not? Chiche! Il y aura  du coup pas mal de possibilité de temps de recherche en plus dans certaines disciplines dites “à concours”. Cela reposera bien des collègues de ne pas faire le cours pour le nouveau sujet du CAPES ou de l’agrégation. Ils feront de la recherche, enfin. Merci Xavier ! CQFD. (En science politique, nous ne sommes pas concernés, dommage…) Lors du débat à l’Assemblée nationale, notre Ministre , elle, a improvisé (du moins j’espère que c’était une inspiration du moment, fort pardonnable au demeurant) une phrase se voulant définitive à la face de l’opposition  sur l’amour qui ne va sans preuves d’amour, et, dès lors, sur les “preuves d’amour” qu’elle (ou ce qu’elle représente) aurait amplement donné au “monde universitaire”… Je suppose qu’il s’agit d’un écho lointain au “vous n’avez pas le monopole du coeur” de VGE, mais je ne saurais trop dire à quel point cela m’a paru déplacé dans une telle enceinte. Se rendait-elle compte du ridicule qu’il y a à utiliser un tel registre dans une discussion parlementaire, certes animée, mais se voulant rationnelle? Elle aurait dit : “Nous considérons le monde universitaire comme stratégique pour l’avenir économique de notre pays, et nous ferons  sans faillir tout ce que nous pensons de notre devoir de faire, en y mettant tous les moyens nécessaire, pour rendre les universités productrices de ces savoirs vitaux pour  la compétitivité de nos entreprises, qui sont  désormais la seule source d’enrichissement national,  et ce, même si quelques universitaires, isolés dans leurs tours d’ivoire, ignorant des contraintes que la France subit, confits de conservatisme et de corporatisme, ne veulent pas comprendre les choix difficiles mais indispensables que nous faisons au nom de la nation toute entière, qui seule nous jugera aux résultats”, et bien, j’aurais préféré ce discours franc et direct (un peu ringard dans la formulation certes) qui me semble être le fond (dicible) de la politique ministérielle, mais “l’amour”, que venait-il faire là dans cette galère?

Ce genre de déclarations (rodomontades, n’est-ce pas le terme?) tient surtout à la situation particulière des deux Ministres en cause. Aucun des deux ne veut finir comme le pauvre Alain Devaquet en 1986, qui, d’étoile montante de la droite parlementaire, est passé rapidement au statut de retraité de la politique active. Ces deux-là ont brulé leurs vaisseaux; ils doivent “vaincre ou périr”. C’est leur “Stalingrad” (on choisira selon son humeur le côté qu’ils incarnent). Ils peuvent d’autant moins perdre qu’il est hors de question que le gouvernement Fillon perde des pièces maintenant. L’expérience  des vingt dernières années a amplement montré qu’à perdre des ministres en route, on perd aussi nettement les élections qui suivent. Les élections européennes ne s’annoncent pas très bien  pour la majorité: la seule bonne nouvelle pour l’UMP est de fait l’incapacité du PS à faire taire ses divisions internes;  l’UMP dans ce match qui s’annonce entre l’aveugle et le paralytique   peut du coup encore espérer rester au moins le premier parti de France; pour le reste, toutes les analyses (voire celle récente  et précise de Raul Magni-Berton au niveau individuel des électeurs, publiée l’année dernière dans la RFSP) et l’intuition pratique des politiques eux-mêmes indiquent que les élections européennes constituent des élections défavorables aux partis de gouvernement, et encore plus quand ceux-ci sont relativement loin de l’élection qui les a portés (triomphalement si possible) au pouvoir. Quand, en plus, la situation économique est soit disant la pire depuis…. un siècle (enfin là je crois que tout le monde exagère allègrement), le résultat du parti de gouvernement ne devrait pas être des meilleurs. Comme en général, il faut purger les défaites par un fusible, il est fort probable qu’il y aura un nouveau gouvernement après les Européennes. Cet ajustement de mi-mandat n’est pas possible maintenant, et il faut donc éviter de se trainer jusqu’en juin en perdant des pièces. (Déjà que Rachida D. a été invitée à utiliser souvent le Thalys et le TGV-Est à compter de juillet…)

De l’autre côté, on sent que le conflit est devenu “symbolique” , et ce au delà même de toutes les tracasseries de toute nature qu’annoncent cette politique pour la plupart des collègues (qu’ils soient d’ailleurs les dirigeants ou les exécutants);  cela fait sortir au grand jour la “misère de position” d’une partie du monde de la recherche, comme dirait le défunt Pierre Bourdieu. Nous sommes du coup en pleine “University Pride” à en juger par toutes les activités prévues de ci de là dans la France entière. J’invite  à lire le texte de Pierre  Jourde , qui, avec son style enlevé et pour le moins au comble de l’exaspération, illustre bien le ressenti de beaucoup. Chacun mettra facilement des noms et des visages sur “le cas” qu’il évoque, même si,  en science politique, le passage par l’agrégation et le secondaire évoqué par Pierre Jourde, typique des disciplines littéraires, n’est pas la règle  loin de là. De fait, les propos présidentiels du 22 janvier ne cessent de répandre leurs effets d’exaspération, y compris dans le texte d’hier soir de la très prudente CPU qui semble bien demander du “respect” (nous voilà donc comme de la “racaille” à quémander du “respect”?…). Les attaques de journalistes et d’éditorialistes, qui se multiplient contre le monde universitaire (dont l’une d’elle a provoqué  justement Pierre Jourde à rédiger son texte), rappelleront sans doute aux plus anciens des lecteurs le fameux article de 1986 par le très bon Louis Pauwels avec sa délicieuse expression de “sida mental”, appliquée aux étudiants mobilisés de l’époque (souvent d’ailleurs  je suppose, une part des actuels enseignants-chercheurs ). Il est vrai que L. Pauwels, membre du Club de l’Horloge, était la pointe de diamant du Figaro Magazine à l’époque, un authentique méchant si j’ose dire. Il y avait en effet chez lui une idéologie tout à fait claire (que je ne partage bien sûr pas); les contempteurs actuels des universitaires “qui sont tous des médiocres et des fainéants” (pour faire court) me semblent simplement portés par l’air du temps; ils font du théâtre comme Christophe Barbier; ils occuperaient tout aussi bien des positions inverses si la situation s’y prêtait.

Bref, nous en sommes à la “bataille de miséreux”:  d’un côté, des professionnels de la politique aux belles espérances qui ont peur de voir leur brillante carrière s’arrêter là (sans oublier un président qui est censé ne jamais reculer – mais qui sait faire tomber les têtes des responsables à l’occasion), et, de l’autre, une bonne part d’une profession qui se sent insultée, ou plutôt qui fait mine de découvrir la piètre estime dans laquelle une bonne part de la société la tient. L’article du Figaro de ce jour parait fort opportun pour renforcer cette mauvaise image, en prétendant qu’un universitaire sur quatre ne publie jamais rien, même si le dernier paragraphe rend le propos moins abrupt. Faut-il alors même répondre, expliquer, rétorquer? A ce stade,  je crois que c’est devenu un peu inutile.

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Et ça pétitionne, ça conteste, ça proteste…

10 février 2009 · 9 commentaires

Comme Yves Surel sur son blog, je suis tout aussi fasciné par la diversité de la protestation en cours dans le monde académique. Il est vrai qu’enseignant à Paris II,   pour rappeler des souvenirs à la “rue d’Assas”,  il se trouve lui-même aux premières loges… L’Académie des sciences elle-même s’est émue poliment du discours de N. Sarkozy du 22 janvier. Je me demande si quelqu’un ou même une organisation quelconque (les ex-Renseignements généraux?) peut encore faire le point sur l’ensemble des motions, pétitions et autres votes de défiance des diverses instances nationales ou locales concernées. C’est l’avalanche si j’ose dire, il suffit de lire les mails sur la liste ANMCSP,  et sans doute parce que, élitiste en diable,  je suis sensible aux symboles, je dois dire que savoir que Marcel Gauchet, ce libéral fondateur d’une revue pour le moins peu suspecte de prêcher  une révolution quelle qu’elle soit,  approuve le mouvement et cela de manière, disons, caustique, me réjouit. J’attends une déclaration dans le même sens de Pierre Rosanvallon et de sa “République des Idées”… Pour l’instant, le camp ministériel me semble manquer de grandes pointures, scientifiques et médiatiques à la fois, pour l’appuyer, il ne lui manque plus  pour parachever le désastre que le soutien constructif de Claude Allègre dont j’attends avec gourmandise des déclarations, bien vues comme toujours.

La diversité peut s’estimer à partir du site national qui essaye d’agréger l’ensemble des informations disponibles, Université en luttes. J’ajoute que la diversité se voit aussi au niveau local. On trouvera sur le site lyonnais  Rebellyon, version locale d’Indymedia, toute une série de sites plus ou moins informés sur le mouvement en cours. On y trouve les incontournables (SLR, SLU), mais aussi des plus petites entreprises de mobilisation : on dirait parfois que deux ou trois personnes se sont mises à faire un site ou un blog, et lui ont donné un titre  d’autant plus radical que le nombre de personnes concernées est apparemment moindre, mais cela témoigne au moins de la diversité de la mobilisation, et aussi des revendications.  Aujourd’hui faire un tract à distribuer dans la rue est devenu bien plus compliqué que faire son blog de mobilisation pour toute la sphère du Net, ce qui permet à chacun de s’exprimer…. (mais pas d’être lu bien sûr). Et, encore, l’inventaire lyonnais oublie l’aile “droite” de la mobilisation, cf. le site plutôt réactif de l’Autonome’Sup, qui n’est sans doute pas le moins virulent contre les réformes proposées, ou celui, plus compassé, de Qualité de la Science française. Il est intéressant d’ailleurs que ces sites  “modérés” laissent entendre dans leurs communiqués qu’il faudrait quand même faire attention à ce que tout cela ne parte pas dans de dommageables exagérations, dans “une extension tous azimuts des revendications”(dixerunt les membres de QSF dans leur communiqué en date du 7 février 2009). Je suis d’accord, et encore nous sommes au cœur de l’hiver… Ouf…

Cette crise de l’université française me semble bienvenue pour ramener tout le monde académique, au moins tout ce qui s’y trouve de minimalement critique vis-à-vis des valeurs mercantiles les plus à courte vue, à une perception plus juste de sa place dans la société. Il se trouve que j’ai dirigé une thèse (celle de Geneviève Genicot, soutenue à l’automne 2007), qui étudie incidemment toutes les racines idéologiques diffuses dans le monde développé de ce qui se passe actuellement en France. La LRU et tout ce qui s’en suit ne sont pas tombés du ciel, ils font partie d’un processus historique de moyen terme, qui change la nature même des fins assignées par les élites des États à leurs enseignements supérieurs respectifs.  Tout le monde réagit donc à minuit passé depuis longtemps : notre cadavre est déjà parti au fil de l’eau. Je suis donc ravi de la cure de rattrapage accéléré que subit l’ensemble de la profession. Nous avons  au moins la chance  de connaitre cette crise au moment même où le modèle néo-libéral n’est pas au mieux de sa forme – mais, comme cela vient de loin, il ne suffira pas d’obtenir cette fois-ci des solutions moins radicalement désagréables, ou de bloquer les projets en cours. Il faut bien considérer qu’il ne peut y avoir une telle contradiction entre les buts qu’assignent les élites d’État à la  société (le “Enrichissez-vous!” bien connu) et les valeurs (d’une partie) du  monde académique. La Ministre actuelle ne cesse de se référer au fait selon lequel avec les réformes en cours, nous gagnerons mieux notre vie. On pourra lui rétorquer que c’est (au moins partiellement) faux, mais, surtout, on remarquera qu’elle nie ainsi le “carburant”  émotionnel de beaucoup d’enseignants-chercheurs. Que faire de “clercs” dans une société totalement désenchantée et vouée au culte du Veau d’Or (de Damien Hirst)? De fait, quelque soit l’issue du combat engagé, une grande partie des universitaires  va comprendre (ou se rappeller) qu’il leur faut s’occuper plus du monde qui les entoure avant qu’il ne s’occupe d’eux. C’est plutôt une très bonne nouvelle, qui annonce un renouveau de la recherche en sciences sociales.

De manière plus anecdotique, cette crise aura permis de se débarrasser de deux vaches sacrées du progressisme d’après guerre : l’Express et le Monde. J’avais déjà remarqué dans le numéro 3000 de l’Express, paru il y a quelques semaines, à quel point ce magazine avait rompu  avec son ancrage historique dans la “critique progressiste” de la société bourgeoise. Il suffit de comparer les unes des années 1950 et 1960, reproduites dans ce spécial (d’enterrement avant liquidation!), avec les unes actuelles pour voir la normalisation et l’abaissement en cours. VSD, qui fit rire pour son côté ras-des-paquerettes, lors de son lancement a donc fait école, et est devenu la norme des news magazine.  Autre victime collatérale de la crise : le Monde où les papiers de Catherine Rollot ont attiré l’attention de bien des collègues par leur indigence et leurs inexactitudes. Dans un mail sur la liste ANCMSP, un(e) collègue dont je ne me rappelle plus le nom (pardon d’avance si il/elle se reconnaît ici) faisait remarquer que, quand il/elle parlait du Monde comme d’un journal de gauche ou de centre-gauche, il/elle  obtenait des yeux écarquillés de la part de ses étudiants, le(la) renvoyant ainsi à une génération passée. En plus de son positionnement dans l’espace politique, il va falloir s’habituer en plus  à l’absence de sérieux de ce “canard”. Si seulement ils faisaient faillite… , cela vaut mieux que cette petite mort quotidienne.

Il est d’ailleurs amusant de voir que le même Marcel Gauchet, décidément remonté ces temps-ci, ne leur envoie pas dire dans leurs propres colonnes. On lira ainsi dans le Monde du 7 février un interview de ce dernier, où il condamne la stratégie suicidaire d’une presse  quotidienne qui consiste à vendre 1,30 euros ce qu’on peut lire gratuitement par ailleurs. Il énonce cette noble idée selon laquelle “à l’arrivée (après la crise actuelle), le niveau d’exigence à l’égard de la presse sera plus élevé et non plus bas”, au nom de l’importance même du papier (la matière) comme lieu (matériel) de la réflexion.  On peut partager ou non le pessimisme optimiste de M. Gauchet qui espère à terme la renaissance d’une presse papier de qualité, mais surtout on peut s’amuser : avec cette crise, le Monde n’en prend pas le chemin de cette “expertise du journaliste”(qui)“est toujours plus nécessaire pour guider le citoyen dans le dédale de l’information”. Il est vrai que cet interview  en lui-même constitue un grand moment d’humour (involontaire?) dans la mesure où la personne qui l’a réalisé n’est autre que l’extraordinaire Josyane Savigneau!(Aurait-t-elle décidé de se venger de la direction actuelle en obtenant la publication de tels propos?) (On trouvera aussi sur le blog de J. Quatremer l’opinion de M. Gauchet citée élogieusement, et donnant lieu à une discussion non dénuée d’intérêt entre internautes…)

Une bonne nouvelle tout de même pour le gouvernement : Météo-France annonce un temps exécrable sur la France demain. Le “Fils du Ciel” a quelques protections tout de même.

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Petites digressions sur une prestation télévisée.

9 février 2009 · Laisser un commentaire

N. Sarkozy a fait jeudi soir  par le fait une démonstration qui méritera selon moi de rester dans les annales de la vie démocratique en ce début de siècle. Il a en effet confirmé qu’ à ce jour (2009), un discours politique dans une démocratie représentative , où la plupart des citoyens sont peu au fait des affaires publiques, consiste à dire ce que l’on croit que les citoyens veulent, ou peuvent, entendre en jouant sur leur ignorance la plus crasse des faits et des institutions. Le rapport avec toute réalité objective en est alors presque exclu.

Premier exemple, qui concerne probablement la plupart des lecteurs de ce blog: l’évaluation des universitaires et autres scientifiques. N. Sarkozy a littéralement fait comme si, à l’heure actuelle, l’idée d’évaluation était étrangère au monde académique, et comme si, du coup, nous la refusions. Du coup, il dit ne pas vouloir transiger sur le principe de l’évaluation (ce que personne  dans le dit monde académique ne va refuser bien sûr!), qui serait donc une nouveauté pour nous…, mais être prêt à discuter de ses modalités (et comme le diable est dans les détails….); on pourrait ironiser en supposant qu’il s’informe en lisant les papiers de C. Rollot dans le Monde, et qu’il est donc mal informé, voire désinformé;  on pourra aussi s’offusquer, en prenant son propre exemple, de l’absurdité de faire comme s’il n’y avait pas d’évaluation à l’heure actuelle ( pour un exemple venant d’un collègue politiste de Paris I, voir le papier de F. Matonti). Le Net s’est rempli en quelques jours de ce genre de réactions, plus ou moins outragées, de collègues, plutôt énervés, de divers horizons démentant cette prétendue absence d’évaluation.  Cependant, au delà du plaidoyer pro domo, la conclusion qu’un politiste devrait en tirer est que, dans ce cas précis, N. Sarkozy profite du cloisonnement entre les mondes sociaux, et ce à nos dépends, ce qui nous rappelle utilement la nature du régime politique que nous connaissons au delà de toute illusion “participative” : N. Sarkozy peut y affirmer ce qu’il veut sur notre monde social jusqu’à l’absurde de dire qu’il n’y aurait pas actuellement d’évaluation. Et, de fait, cela marche auprès d’une large frange du public : il n’est que d’aller voir les réactions aux articles des sites de presse sur le sujet de l’actuel mouvement des enseignants-chercheurs, on trouvera toujours des personnes pour affirmer  de manière plus ou moins virulente que nous ne sommes (en gros) qu’un ramassis de fainéants vivant au crochet des braves gens et qui, en plus, ne trouvent rien d’utile (les sociologues semblant souvent les plus visés et représenter le comble de l’inutilité académique…). Je crois ces réactions plutôt spontanées que manipulées, car elles correspondent bien à l’anti-intellectualisme dont se flatte une partie de la population (y compris au sein du groupe des gens instruits  en principe, comme notre cher Christophe Barbier, dont un lecteur me rappelait tantôt  la géniale prestation télévisée en procureur improvisé).

Second exemple : la tirade présidentielle sur le caractère inacceptable pour des firmes françaises de faire fabriquer en République tchèque ou en Slovaquie des voitures vendues en France…  Jean Quatremer rappelle l’évidence : l’Union européenne possède des règles strictes qui interdisent ce genre de protectionnisme d’un marché national. A dire vrai, l’idée exprimée jeudi soir s’était déjà entendue plus discrètement dans la prétention gouvernementale selon laquelle les entreprises du secteur automobile, aidées par l’État français, devraient  s’abstenir de toute fermeture de site (d’usine) sur le sol français. Quatremer, qu’on a connu plus sarkozyste, évoque l’idée de double discours (un européen et un nationaliste à relents populistes qui rappelle le “plombier polonais” de 2005), mais il oublie de préciser les conditions de possibilité de ce genre de tirade : l’immense majorité des auditeurs  du Président jeudi soir ne savent pas que l’Union européenne est un grand marché intérieur avec des règles juridiques qui interdisent fermement ce genre de comportements protectionnistes en son sein.  N. Sarkozy peut donc tenir ce genre de propos – conçu peut-être comme flattant l’instinct “mélinien” des Français – totalement contradictoires avec l’esprit des institutions européennes depuis la CECA, parce l’immense majorité des auditeurs ne les connaissent  pas, ou pour être plus charitable, ne savent pas que ces règles de non-protectionnisme  au sein de l’Union sont intangibles. (Quant à elles, les autorités tchèques piquées par une telle mise en cause des règles du marché unique  n’ont pas manqué de réagir, mais elles doivent bien savoir elles-mêmes qu’il s’agit de “propos de télévision” à ne pas trop prendre en compte.)

Troisième exemple : le conflit social dans les Antilles françaises. Lorsque le Président est intervenu jeudi soir, le conflit avait commencé depuis plus de dix jours; faute de questions des journalistes (parait-il), le Président de la République française n’en a rien dit du tout. Là encore, le mécanisme est similaire : combien d’habitants de métropole, en dehors de ceux ayant de la famille dans les Antilles françaises, disposent de la moindre connaissance éclairée sur le sort de cette partie ultra-marine de la “République une et indivisible”? Il est vrai que nos compatriotes de métropole (dont je suis) n’ont pas été aidés à se faire quelque idée que ce soit de la situation dans les Antilles  par des médias métropolitains plutôt peu diserts sur le conflit. (Il est vrai qu’une grave  épidémie à la Réunion avait mis des semaines à être remarqué dans les médias de la métropole.) N. Sarkozy n’a fait qu’appliquer à son profit la loi dite du “mort-kilomètre”, qui veut que mille morts au loin valent moins en terme d’”information” qu’un mort à côté de chez nous. Comme le conflit antillais n’a pas fait de victime (heureusement) (mais qu’il pourrait peut-être amener à poser des questions dérangeantes sur la grande distribution en métropole même), il vaut mieux ne rien en dire, surtout qu’on se préoccupe déjà beaucoup de “diversité” n’est-ce pas?

Je ne peux multiplier les exemples, mais je suppose que chaque propos présidentiel portant sur une part précise de cet ensemble bigarré que représente la société  et les institutions françaises pourrait être lu à l’aune du jeu qu’il  permet d’opérer sur l’opacité (voulue ou simplement de fait) entre les divers mondes sociaux qui le constitue.  Diviser pour mieux régner, comme dit le vieil adage. Sans doute, mais aussi profiter de l’immense faiblesse de la connaissance des affaires publiques de la part des auditeurs (peu aidés il est vrai par des médias audiovisuels  à très faible contenu civique qui sont, rappelons-le, encore aujourd’hui leur source majeure d’information). Un tel dispositif de langage comme celui qu’a déployé N. Sarkozy ne peut en fait fonctionner que face à une faiblesse insigne des auditeurs en terme de savoirs civiquement pertinents. On se moquera ensuite des citoyens américains en 2003…

On me dira : tu ne fais que rappeler la part populiste, bien connue au demeurant, du “sarkozysme”. Certes, mais cette intervention m’a plutôt fait voir  en creux la faible compétence civique (simplement estimée en termes de connaissances sur le monde) de l’immense majorité des  auditeurs pour tout ce qui ne les concernait pas directement.  Rien de nouveau, mais un utile rappel.

Ps 1. Sur le cas des automobiles à ne produire qu’en France, le site Euobserver fait remarquer que ce genre de propos est d’autant plus malvenu que le Parlement de ce pays doit encore ratifier le Traité de Lisbonne et que cela envenime plutôt les choses. On lira aussi la réaction en anglais de la Présidence tchèque de l’Union européenne. C’est fermement dit.

Ps 2. Je n’avais pas mentionné la conclusion péremptoire de N. Sarkozy sur l’échec de la politique de baisse de la T.V. A. au Royaume-Uni dans la mesure où, me semble-t-il, personne ne sait rien à ce stade des effets de cette  décision de politique économique. Comme pour toute mesure de ce type, il faut bien plus du temps  que quelques mois à peine pour en estimer les effets (quel qu’ils soient), et notre Président a donc le droit de faire un pari sur l’avenir de l’économie britannique. (Je ne dirais non plus sur l’étrange retournement du Président sur la valeur des solutions anglo-saxonnes en matière d’économie.) En tout cas, les autorités britanniques apprécient à sa juste valeur les propos, cf. cet article de The Independent ou du Financial Times, surtout qu’ils ont été repris par l’opposition conservatrice, toute heureuse de l’aubaine. Les deux articles précisent cependant que N. Sarkozy parlait à la télévision à une “domestic audience” – sous-entendant ainsi qu’il s’agissait donc de “propos de télévision” (sur le modèle des “propos de comptoir) à ne pas trop prendre au sérieux. Selon l’article du FT, les membres de l’Elysée auraient été informés par les  responsables britanniques des réalités économiques comparées des deux pays et se seraient montrés surpris…  de la faible différence. En gros, puisque le président français nous utilise sans nous demander notre avis pour faire sa publicité auprés du bon peuple de France, nous nous permettons via le FT de faire courir le bruit de l’incompétence de ses propres services, et l’on en restera là.

Se confirmerait-il donc qu’en Europe, on peut tout dire chez soi, pourvu que les voisins ne soient pas  trop au courant?

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Désinformation ou erreur? C. Rollot encore!

6 février 2009 · 8 commentaires

Hier soir en lisant dans le train qui me ramenait à Lyon mon exemplaire du Monde daté de ce jour, jeudi 5 février, j’ai failli avoir une crise de fou rire et de rage mêlés en lisant l’article de Catherine Rollot, “Université : l’évaluation des enseignants au cœur de l’agitation” (p 11, section France). Cet article est encore une fois ouvertement favorable à la réforme en cours du statut, et finit par la citation d’un économiste qui aurait déclaré (sic) : “ce projet ne contredit pas fondamentalement ce que les enseignants-chercheurs souhaitent (…)”. Je ne cite pas ici le nom de cet économiste n’ayant aucune garantie désormais que ce qui est rapporté par cette journaliste corresponde à la vérité des faits (voir plus bas). Mais on aura compris l’idée : si une grande partie des enseignants-chercheurs n’apprécient guère cette réforme de leur statut, c’est qu’ils ne sont pas en état de comprendre qu’il correspond à leurs vrais intérêts. Evidemment.

De plus, quelle ne fut pas ma surprise (formule polie pour signifier bien autre chose) de lire un encadré à côté de l’article (qui se trouve aussi ce matin à 11 heurs sur le site du Monde), qui dit je le cite (par copier/coller) :
Principales dispositions du projet de décret

Modulation du temps de service. Les présidents d’université pourront moduler le temps de service des enseignants-chercheurs entre l’enseignement, la recherche et d’autres activités administratives ou pédagogiques.

Temps annuel d’enseignement. Le temps de service des enseignants n’est pas modifié. Ils ne pourront pas faire plus de 128 heures de cours annuels ou 192 heures de travaux dirigés ou pratiques. Ceux qui se consacreront essentiellement à la recherche devront quand même assurer au minimum 42 heures de cours magistraux annuels ou 64 h de travaux dirigés ou pratiques.

On croit rêver! Le second paragraphe est fondamentalement erroné. Il inverse complétement ce qui est proposé et le sens du décret sur ce point. Il n’est pas vrai, mais pas vrai du tout, qu’“ils ne pourront pas faire plus de 128 heures de cours annuels ou 192 heures de travaux dirigés ou pratiques”. J’invite la journaliste à suivre les déclarations de la Ministre concernée, ainsi qu’à visiter le site internet du Ministère de la Recherche et de l’Enseignement supérieur.  Il est vrai par contre que la dernière mouture connue du décret prévoit le minimum cité. Il dit aussi que l’on laissera (toujours?) une part “significative” dans le service dû de recherche. Je n’ai pas été le seul à remarquer cette erreur … ou cette désinformation, à en juger par les réactions de certains abonnés du Monde . En effet, soit la journaliste du Monde (à laquelle on peut raisonnablement attribuer cet encadré) ne suit que d’un œil las  ce conflit  et n’a même pas fait attention à ce qu’elle affirme là (qui, de fait , dégonflerait une bonne part du conflit sur le décret) – et elle ferait bien de corriger  au plus vite cette bêtise énorme sur le site du journal, soit cela correspond à la volonté de tromper les gens qui ne s’informeraient que par le Monde de ce qui est en jeu. En effet, avec cette précision (fausse) et avec le contenu de l’article, on ne peut qu’en conclure: “mais pourquoi s’agitent-ils donc encore ces fainéants improductifs?” On notera toutefois que je préfère “m’agiter” (être saisi d’une “danse de Saint Guy” pour ainsi dire) plutôt que “grogner”. Nous sommes déjà passés du registre de l’animalité à celui de la maladie ou de la psychiatrie. C’est mieux, bientôt nous protesterons ou aurons des revendications à discuter, voire même des valeurs à faire valoir.

Les responsables du Monde seraient bien avisés de prendre en compte que ce qu’il leur reste de lecteurs dans le monde académique pourrait prendre ombrage de ce genre de comportements : un(e) journaliste peut être aussi engagé(e) qu’il(elle) veut pourvu qu’au moins il(elle) respecte au moins un peu la vérité des faits; de telles erreurs sur un sujet qui nous intéresse directement et avec des moyens de vérifier à la source qu’il s’agit bien d’une erreur grossière laissent planer un doute sérieux sur le reste du contenu du quotidien. Si tous les articles sont de la même encre, ne vous étonnez pas de perdre des lecteurs, ou alors de ne garder que ceux qui voudront vous lire comme on lisait dit-on la Pravda à la belle époque – ce qui devient de plus en plus mon attitude.

Et, pour le dire tout de go, je me suis aussi fait l’hypothèse (réjouissante) que C. Rollot (petite télégraphiste ou voyante inspirée?) indiquait en fait que le Ministère allait céder sur ce point de l’impossibilité d’imposer plus de 192 heures éq. TD d’enseignement à quelque collègue que ce soit qui ne voudrait pas aller au delà de ses obligations actuelles d’enseignement et garder une quantité “significative” de temps pour faire de la recherche.

Je recite cet adjectif de “significatif” qui apparaît dans la nouvelle mouture du décret si je ne me trompe pas, qui dit: (La modulation de services) doit en outre laisser à chaque enseignant-chercheur un temps significatif pour ses activités de recherche” – art. 4 du décret, dans sa version du 30 janvier 2009, recupéré sur un site syndical). Les personnes bien évaluées par le CNU pourront quant à elles  refuser de dépasser les 192 heures éq. TD. d’enseignement. Ce terme de “significatif”, qui ne concernerait donc que les mal évalués (en recherche… car que fait-on des mal évalués en enseignement ou en administration par le CNU?) , est bien sûr trop vague  pour vouloir dire grand chose : de fait,  il signifie qu’on peut porter  pour les mal évalués le service à :  (384 heures d’enseignement – Epsilon).  La quantité Epsilon en secondes, minutes et heures éq. TD de “recherche significative” est bien sûr à discuter au cas par cas. En l’état, cette disposibition aboutira inévitablement devant les tribunaux administratifs et le Conseil d’Etat ensuite pour en préciser la teneur exacte. Choisira-t-on en effet la définition subjective du “significatif” auquel cas l’enseignant-chercheur, qui ne veut pas enseigner plus pour gagner moins, dira inévitablement qu’il veut consacrer la moitié de son temps à la recherche, ou bien une vision “objective” de cette “significativité” auquel cas il faut une instance adéquate pour en juger? On risque bien de retomber sur le CNU dans ce cas, mais, puisque ce paragraphe concerne les gens dont leur CNU aurait déjà jugé qu’ils ne sont pas producteurs de recherche, il y a là une contradiction patente. Ou alors, on reconnaît que le CNU parfois ne sait pas reconnaitre ce qui est une “recherche significative”. Pourquoi pas d’ailleurs? Cette dernière interprétation serait croquignolesque, mais me réjouirait plutôt.

Pour ne pas ennuyer des lecteurs qui m’ont dit de faire court (même ici…), je ne m’engagerais pas sur l’usine à gaz que sont en train de devenir les promotions.  Je vais me mettre à jouer au Loto, cela sera plus simple, et au moins là, je comprends. Je m’interrogerais par contre sur l’asymétrie persistante entre enseignement et recherche, toujours avec cette version du décret. Un enseignant-chercheur mal évalué en recherche est toujours censé faire plus d’enseignement que les autres.  Mais que fait-on dans le cas inverse? Quelqu’un qui serait mal évalué par le CNU pour son enseignement ou ses capacités administratives (puisque cela sera son rôle aussi en enseignement ou en administration), va-t-on  lui diminuer ses heures d’enseignement ou l’interdire de tâches administratives, et va-t-on l’inciter à faire plus de recherche… chez lui si possible? Cette remarque m’a été inspirée par un collègue, sociologue proche de la retraite, qui m’a rappellé que, dans certains cas qu’il a vu dans sa longue carrière,  une institution ou un groupe de collègues pouvaient souhaiter une moindre intervention dans l’enseignement d’un individu considéré comme toxique pour les étudiants. L’enseignement considéré comme une sanction comme le voit le décret peut aussi l’être à tel point pour les étudiants qu’il vaut mieux s’en abstenir si l’on se veut une institution responsable.

Sur ce, je m’en vais préparer mes baskets pour aller manifester avec mes collègues lyonnais.

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Faudra-t-il sauver aussi le soldat Euro?

3 février 2009 · 5 commentaires

Une hypothèse qu’on aurait cru de science-fiction pour eurosceptiques enivrés de bières irlandaise et tchéque  vient d’arriver jusqu’aux premières pages des quotidiens nationaux : la zone Euro sous le coup de la crise économique en cours pourrait-elle exploser, ou tout au moins perdre des pièces ? Un article signé Arnaux Leparmentier du Monde daté du 31 janvier 2009 le laisse entendre. Cet article m’a fait penser à la bonne vieille fonction du Monde d’Hubert Beuve-Méry, à savoir d’être la voix officieuse du gouvernement français dans la vie internationale. Cet article indique en effet que le Président de la République française, inquiet de la détérioration de la situation économique de l’Union européenne, voudrait obtenir rapidement une réunion des chefs d’État et de gouvernement de la zone Euro. On retrouverait donc l’idée d’un nouvel organe suprême collégial (le “Conseil européen de l’Euro”? l’”Eurocouncil”? ), qui supplanterait les simples réunions “informelles” de l’Eurogroupe, tenues au niveau des ministres des Finances de la zone Euro. Cette idée semble bien avoir été comprise comment cela par la presse allemande, pour un exemple en ligne, voir l’article de Netzeitung.de : “Sarkozy sorgt sich um Bestand der Eurogruppe: Im Euroraum wächst die Angst vor dem Kollaps” (“Sarkozy s’inquiète de la tenue de la zone Euro : dans la zone Euro, la peur d’un écroulement augmente”, si j’ai bien compris) du 2 février 2009. Cet article précise d’ailleurs que la plupart des autres responsables européens ne goutent guère la sortie française.

J’avais déjà remarqué que sur les blogs d’économistes (voir ici et ) , on  discutait ferme de ces “spreads” (écarts de rémunération) entre États de la zone Euro quand ils empruntent, et des diverses causalités en cours (est-ce la faute des agences de notation ou d’un jugement autonome des marchés?).

Au même moment, on peut lire aussi que l’Islande serait désormais prête à se précipiter pour adhérer à l’Union européenne, à l’Euro, et à battre un record de vitesse en la matière… étant supposée adhérer à l’Union en même temps que la Croatie en 2011. (Ce sont les Turcs qui vont être contents…)

Ces informations contradictoires m’incitent à faire le point. La zone Euro peut-elle exploser? A priori, non! A ma connaissance, il n’existe pas en effet dans les Traités en vigueur de procédure pour mettre un État  en dehors de la zone Euro une fois qu’il y est entré en bonne et due forme.  Par définition, le processus d’adoption de l’Euro est conçu comme irrévocable et définitif. Il existe par contre depuis le Traité d’Amsterdam une manière de suspendre les droits d’un État membre qui ne respecterait plus les valeurs démocratiques (mais pas de l’expulser).  Les Traités européens (sauf celui de la CECA qui se donnait une durée de vie de 50 ans) se donnent un temps illimité d’application et pas de sortie de la situation ainsi créée (sauf nouveau Traité demandant l’accord de tous).  Avec le Traité de Lisbonne, un État membre pourra certes quitter l’Union (dont tous les États, rappelons-le, sauf exception prévues à l’avance, doivent avoir à terme l’Euro pour monnaie), cette procédure serait – telle qu’elle est inscrite dans les textes – assez lente et ne permet pas une sortie immédiate de l’Union; même avec le nouveau Traité de Lisbonne,  il n’y a donc  pas de procédure prévue pour sortir quelqu’un de la zone Euro, ou même pour suspendre temporairement une participation. Donc, pour quitter l’Euro une fois qu’on l’a adopté, le plus simple une fois que le Traité de Lisbonne sera entré en vigueur est donc de quitter tout simplement l’Union européenne, ce qui ne se fait pas dans la semaine si on respecte les formes prévues. Le “Pacte de stabilité et de croissance”, aussi bien dans sa version initiale que dans sa version révisée en 2005, ne prévoit pas non plus une sanction de ce type. A terme d’une longue procédure, il est certes possible de sanctionner financièrement  un membre du club (ce qui en soi m’a toujours paru une peine absurde: sanctionner un État en déficit excessif par un déficit imposé supplémentaire…),  mais pas de l’exclure. La “sanction” réelle dans ce cas ne résulterait en fait que d’une difficulté de cet Etat à se financer sur les marchés internationaux de capitaux, qui suivraient en fait les remontrances de l’Union à l’égard de l’un de ses membres récalcitrants – s’ils n’ont pas pris les devants bien avant…

Barry Eichengreen part de la même prémisse : un État membre de la zone Euro ne peut en sortir, donc inutile d’en discuter longuement ; en revanche, un État membre de la zone Euro en défaut de paiement sur sa dette ou incapable d’emprunter sur les marchés de capitaux, cela peut mettre le désordre dans l’Union. En fait, ce dont les économistes s’inquiètent (ou font mine de s’inquiéter), c’est que les différents États de la zone Euro doivent désormais emprunter à des taux différents, les plus endettés et les moins solvables fiscalement doivent offrir un taux plus élevé que les autres États considérés comme plus fiables par les divers opérateurs de marché (les mêmes qui nous ont amené à ce pataquès soit dit en passant…). En particulier, l’État grec, très endetté, doit payer de plus en plus cher ses emprunts… Est-ce bien grave pour la zone Euro? Simplement, si cela continue ainsi, avec des possibilités d’emprunt chères ou réduites, l’État grec devra réduire radicalement ses dépenses ou augmenter fortement ses impôts (levés par chance en euros). On peut donc prédire presque à coup sûr un mauvais moment aux autorités grecques et aux populations grecques et étrangères installés sur le sol grec, ce que fait B. Eichengreen (“Il existe une alternative, en l’occurrence une hausse de la fiscalité assortie d’une baisse des salaires (hypothèse séduisante il est vrai quand on l’énonce bien au chaud dans son université américaine…) , sans compter l’assistance de l’UE et du FMI. Il est sûr que cette alternative sera très pénible et ne plaira à personne (euphémisme) , sauf peut-être au FMI, qui appréciera de pouvoir réaffirmer son rôle de prêteur aux pays développés. Il y aura des manifestations contre les hausses d’impôts et les réductions de salaire. Le gouvernement perdra le soutien populaire et tombera”). Le scénario de B. Eichengreen semble par certains côtés réaliste et semble déjà être ce qui est en train de passer en Lettonie. Nous aurons donc une “latino-américanisation” (à la manière des années 1980) de divers pays européens soumis au fameux “Consensus de Washington” (que je croyais mort…) avec son lot de protestations dans la rue de tous les perdants de la crise, mais pas d’explosion de la zone Euro. On peut bien sûr faire des scénarios catastrophes  (ou mirifiques c’est selon) avec une révolution (suivie sans doute d’une contre-révolution) dans les pays soumis à cette potion amère, en Grèce par exemple,  ce qui permettrait selon les traités en vigueur de suspendre l’adhésion normale du pays à l’Union faute de démocratie représentative opérationnelle dans ce pays, mais je me permets d’exclure cette idée dans la mesure où les révolutions ont été rares dans les pays capitalistes développés depuis 1800, même en cas de crise économique grave (on supposera tout de même que la Grèce fait partie de cet ensemble…). Il faudrait en plus une défaite militaire pour pimenter le tout. (Une nouvelle guerre perdue avec la Turquie? )

De fait, étant donné qu’il n’existe pas de mécanismes de solidarité financière entre les États membres, qui obligeraient à taxer plus les Bavarois ou les Danois pour permettre la continuité des services publics en Grèce (comme le rappelle l’article de A. Leparmentier en rappelant un propos d’un responsable de la CSU à ce sujet), les dérives financières de chaque (petit) État de la zone Euro restent son affaire, et,  s’il ne trouve plus de financements sur les marchés, il devra se débrouiller pratiquement seul, et plus probablement faire appel au FMI. Cela fera certes désordre d’avoir un État de la zone Euro à l’arrêt ou aidé par le FMI. Ce sera effectivement un gros problème d’image,  surtout pour les ambitions de l’UE comme puissance mondiale, mais est-ce qu’à y bien regarder, le mal n’est pas déjà fait? La Hongrie a été “sauvée” par une aide du FMI (et de l’UE certes), mais il reste que la situation a démontré que l’UE ne dispose pas de mécanismes pertinents d’aide à un de ses États membres en difficultés financières. Les Traités européens comportent au contraire des clauses très restrictives sur le financement par un État du fonctionnement courant d’un autre État et interdisent  aussi la monétarisation de la dette publique d’un État de la zone Euro par la BCE. On sait qu’il s’agit là de conditions restrictives introduites à la demande expresse de l’Allemagne ne voulant pas être amené à payer pour les “pays du Club Med” (Italie, Espagne, Grèce, Portugal) lors de la négociation de l’Union économique et monétaire au début des années 1990, c’est en fait là l’application extrême de la dure loi du “fédéralisme budgétaire”, où chaque entité de gestion en dessous de l’État (États fédérés, régions, villes) est considéré comme essentiellement responsable de l’état de ses finances – sauf exceptions plutôt restrictives. Aux États-Unis, la ville de New York n’a-t-elle pas fait faillite dans les années 1970? En Allemagne, même s’il existe une solidarité financière au sein de la fédération, la ville de Berlin n’est-elle pas soumise depuis quelques années à des coupes budgétaires, presque ininmaginables dans la France “décentralisée”, en raison entre autres de la faillite  pour le moins frauduleuse de sa banque régionale? La ville-Etat de Berlin continue toutefois à assurer les fonctions essentielles d’une capitale européenne. En transposant, on peut dire que, tant qu’aucun fonctionnement essentiel à l’ordre public de l’Union européenne ne sera touché, les Grecs ne peuvent guère se faire d’illusion sur le montant des aides qui leur seront accordées par leurs partenaires. Leur situation est différente de celle de la Belgique par exemple : si tous les services publics belges se trouvaient réduits à rien (plus de ramassages des ordures, plus de feux rouges, etc.) , les institutions communautaires ne pourraient plus fonctionner normalement ou devraient déménager rapidement. A la limite, la faillite de l’État grec n’aura qu’un impact limité sur l’ensemble de l’Union européenne, en dehors des aspects de panique financière touchant les autres États du “Club Med”.  De fait, la situation de la Grèce me semble pire que celle des pays européens qui sont en dehors de la zone Euro, qui sont (ou seront) aidés par le FMI. La crise financière y provoque en effet un écroulement de la valeur de la monnaie nationale par rapport à l’Euro : dans ce cas, certes l’État en question peut devenir insolvable et les particuliers endettés en Euro aussi,  mais  il s’agit aussi d’une dévaluation compétitive de grande ampleur, surtout si les salaires, en raison d’un fort taux de chômage, ne peuvent s’y ajuster à l’inflation importée.  A terme, cette dévaluation dans le cadre d’un marché unique  européen peut déstabiliser  les flux commerciaux  entre lui et ses partenaires européens; de plus, n’y a-t-il pas là une incitation supplémentaire pour les entreprises de main d’œuvre à délocaliser encore plus dans ces pays à la monnaie (trés) faible? (incitation qui va plaire beaucoup aux travailleurs de la zone Euro  comme je le suppose et dont nous allons beaucoup entendre parler…). L’État grec lui par définition pourrait faire défaut ou plutôt être incapable d’emprunter encore (mais qu’importe!), en revanche la Grèce ne peut dévaluer au point de devenir compétitive en vendant pour presque rien sa force de travail. La solution d’Eichengreen cité plus haut revient d’ailleurs à obtenir un effet de dévaluation compétitive sans dévaluation. Du point de vue politique, il me semble qu’il a oublié les manifestations de la jeunesse grecque cet automne, où l’on déjà appris que les actuels salaires des jeunes sont déjà trop faibles pour permettre une vie normale selon les prix et les standards de consommation en vigueur. On y semble déjà au tacquet.

De même, si l’on regarde les choses d’un peu loin, on peut aussi se dire que, vu les déficits publics attendus aux États-Unis et aussi au Japon, la valeur internationale de l’Euro ne risque pas d’être très influencé par un endettement excessif de ses petits membres. On peut même inverser le raisonnement, en soulignant que la crise économique est si “keynésienne” (absence de demande effective) qu’il faut se précipiter pour faire exploser la dépense publique avant qu’il ne soit trop tard.

Toute cette inquiétude sur la tenue de la zone Euro me parait donc exagérée, voire carrément mensongère vu les Traités en vigueur : j’y vois plutôt une occasion pour Nicolas Sarkozy d’essayer de dramatiser la situation pour continuer à jouer un rôle majeur en Europe.

Sur un plan plus général, cette crise économique nous rappelle en effet par a+b que rien n’a vraiment été prévu pour établir une solidarité financière au jour le jour entre États membres et, par là, entre populations de l’Union européenne. Plus encore, tout est conçu dans l’idée que chaque pays membre doit jouir de son autonomie économique, et que chaque État doit trouver sur son territoire les moyens de son fonctionnement. Il y a là une différence de substance avec un État national ou un Etat fédéral, où même des territoires  sans grande production économique reçoivent des moyens de fonctionner au jour le jour. Un géographe a même montré récemment qu’en France, on irait via les transferts (retraites par exemple) vers une situation où les territoires productifs (industrialisés) seraient désormais moins “riches” que ceux où s’installent les personnes vivant, si j’ose dire, de leurs rentes. A l’échelle de l’Union européenne, la doctrine officielle consiste dans le refus de cette spécialisation régionale : idéalement,  si la politique de cohésion était parfaitement efficace, toutes les régions de tous les États européens auraient une base industrielle aussi productive que celle du Danemark ou de la Bavière. Ce n’est pas vraiment le cas. D’une certaine façon, il faudrait prendre au sérieux cette fameuse expression, de pays du “Club Med”. L’héliotropisme est un atout après tout pour ces pays, mais cela suppose un certain type de spécialisation économique, de devenir ou de rester presque entièrement dépendante des bases industrielles d’autrui. Quels sont les pays qui s’en sortent le mieux dans le “Club Med”? Les deux petits États ayant adhéré en 2004 : Malte et Chypre, le second étant clairement un paradis fiscal. L’Espagne, qui a joué à plein son rôle de riviera (bétonnée) pour toute l’Europe du nord-ouest, est la seule grande réussite des dernières années. Du coup, on dirait que la bonne recette pour s’en sortir est de promettre du soleil et des institutions financières à peu prés honnêtes (en Calabre, il y a du soleil aussi, mais quelques problèmes pour qui voudrait venir y placer son argent ou y couler une retraite paisible de millionnaire…) En fait, la crise repose la question : quelles spécialisations pour chaque pays européen? S’il s’agit d’un ensemble indivisible, des spécialisations marquées peuvent être admises, et de fait, de forts transferts financiers aux pays aux activités structurellement peu porteuses de valeur ajoutée (tourisme par exemple) pourraient se justifier. En caricaturant, l’Espagne pourrait être la maison de retraite de l’Union, ce qui aprés tout augmenterait sans doute la longétivité moyenne des Européens.

Pour l’instant, il est difficile, voire choquant, de raisonner dans ces termes là, mais il faudrait admettre que dans un ensemble aussi vaste que l’Union actuelle, toutes les régions ne peuvent pas ressembler à la Bavière. Je ne fais ici que retrouver l’hypothèse fédéraliste classique. L’Euro était largement dans l’esprit de ses fondateurs destiné à provoquer une situation à terme porteuse de fédération. La situation dans le fond s’y prêterait, et c’est peut-être ce que vise dans le fond Nicolas Sarkozy (encore conseillé par H.G.?), mais ni les esprits ni les pratiques ne s’en rapprochent.

J’ai assisté ce 23 janvier 2009 à une journée d’étude organisé par la Section d’études européennes de l’AFSP sur  ” ‘Nouveaux’ modes de gouvernance et action publique européenne”.  En dehors du fignolage conceptuel dont il était en réalité question pour les organisateurs et les intervenants (autour d’une approche par les “instruments” en politiques publiques),  la leçon que j’ai tiré  de cette riche journée  fut tout de même que tous ces efforts de coordination par surveillance mutuelle, dont la “Méthode ouverte de coordination” est la plus connue, finissent par apparaitre comme un effort essentiellement bureaucratique pour “tout changer afin que rien ne change”. Les participants n’ont d’ailleurs même plus pris la peine de constater que rien s’homogénéise vraiment. Cela allait tellement de soi, qu’il fallait s’intéresser à autre chose et ne plus même  poser la question. Un seul intervenant, un fonctionnaire européen en disponibilité, a  cependant souligné que, désormais,  si les politiques le voulaient, les expériences précédentes depuis 1997 des diverses MOC permettraient une action coordonnée en matière de politique économique, car, selon lui, le système de guidage d’une telle politique est en place. C’était là la seule lueur d’espoir dans ce panorama, qui contrastait toutefois avec les informations qui filtrent au même moment dans la presse sur les mésententes entre partenaires européens.

D’un point de vue “philo-européen” que j’assume ici, il m’a semblé que toutes ces façons d’influencer, sans pouvoir remplacer si nécessaire les (ir)responsables nationaux,  sont un échec. Là encore, la Grèce est un bel exemple : je n’ai pas lu un commentaire en français sur la situation de ce pays qui ne rappelle la nature  pour ainsi dire “ontologiquement” clientéliste des deux grands partis de gouvernement qui alternent au pouvoir depuis le retour à la démocratie en 1974. On peut discuter du concept de clientélisme, mais les effets semblent nets sur l’efficacité globale de ce pays. Qu’y faire? Inciter les dirigeants grecs à bien se conduire par diverses douces pressions… A l’autre bout de l’Europe, l’économiste Agnés Benassy-Quéré rappelle l’attitude irlandaise face au Pacte de stabilité et de croissance : “En 2000, dans le cadre des Grandes orientations de la politique économique, la Commission européenne et les ministres de l’ECOFIN avaient demandé à l’Irlande de resserrer sa politique budgétaire afin de calmer une économie en surchauffe. Au contraire, le gouvernement irlandais réduisit les impôts, de sorte que le solde budgétaire corrigé du cycle chuta de 5% du PIB en 2000 à 1,4% en 2001, hors intérêts de la dette.” L’article d’où est tiré cette citation ne fait malgré ce constat que s’interroger sur une modification à la marge du Pacte de stabilité et de croissance qui utiliserait mieux les périodes de croissance pour amortir les déficits lors des crises. Cela n’a pas marché dans les années 2000, cela marchera mieux à la prochaine reprise de l’économie.

Ne vaudrait-il pas mieux changer radicalement de méthode(s)? Et, en ce sens, l’alarmisme prêté à N. Sarkozy par le Monde peut être un signe encourageant. Il faut savoir prêcher le faux pour avancer.

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