Bouillaud’s Weblog – bloc-notes d’un politiste

Entrée de mars 2009

Hadopi toujours et encore.

30 mars 2009 · 2 commentaires

Ce matin, débat dans le “7-9″ de France-Inter, entre Pascal Nègre, le PDG d’Universal soutenant la loi Hadopi en sa forme actuelle et Françoise Benhamou, une économiste préposée à la défense de l’idée de licence globale. Dans le feu de ce petit débat, voilà que, pour contrer l’idée honnie de licence globale, modulée de plus par niveau de téléchargement telle que proposée par F. Benhamou, le PDG d’Universal en est venu à prétendre que cela supposerait pour répartir les revenus entre artistes de savoir exactement ce que chaque internaute sous licence aurait écouté par “sondage”, et donc  : “c’est-à-dire que vous allez fliquer Internet” (cet échange clôt la première partie du débat). Je n’en crois pas encore mes oreilles, j’ai vérifié cette phrase en allant réécouter le débat… Mais alors, comment croit-il que la Loi Hadopi puisse avoir quelque effet, d’abord “pédagogique”, que ce soit – si elle en a – sur les pratiques de téléchargement illégal qu’elle entend combattre (et non éradiquer, n’est-ce pas?), sinon par un contrôle accru de toutes les opérations effectuées par tout un chacun sur Internet? Mystère, mystère, mystère! En tout cas, le PDG d’Universal ne tient pas tout de même à être comparé à un vulgaire dirigeant du PC chinois aux yeux des auditeurs de France-Inter, c’est déjà ça de pris! Il endosse même à fronts renversés l’argumentation de la plus grande liberté possible. “L’hypocrisie est l’hommage du vice à la vertu”, vous me le copierez (à la plume sur un cahier) cent fois, c’est libre de droits.

Par ailleurs, je rappelle à notre ingénu propagandiste que, depuis la vulgarisation de la cassette audio il y a quelque temps déjà, des supports physiques sont taxés pour copie privée, si j’ose dire d’office, même si on ne copie rien dessus qui soit soumis à copyright (des enregistrements de sa propre voix, ou plus récemment pour d’autres supports taxés d’office, ses propres photos par exemple… et non des tombereaux piratés de mp3 dont à vrai dire on n’a rien à faire!), et là les organismes préposés à cet office savent répartir avec justice je veux le croire les revenus qui proviennent de cette copie privée (supposée d’office pour tout acheteur de tels supports). Cet argument invalide son argument selon lequel la licence globale ferait payer tous les abonnés à Internet y compris ceux qui ne téléchargent pas de musique – c’est déjà le cas avec la redevance pour copie privée pour de nombreux supports physiques. Je lui rappelle aussi qu’un sondage fait dans les régles de l’art donne une idée aussi juste des ordres de grandeur d’un phénomène social qu’un recensement exhaustif (qui lui serait assimilable effectivement à un “flicage” si on veut prendre ce terme en mauvaise part) , et je ne vois guère en quoi le téléchargement via une licence globable échapperait à une telle mesure possible des ordres de popularité entre artistes (il est vrai par contre qu’un sondage ne dira jamais qu’une chanson a été téléchargée une fois en tout et pour tout, sauf à tomber au hasard dessus, mais pour les  flux significatifs de téléchargement, cela doit logiquement fonctionner sans être obligé de surveiller l’activité de tous les détenteurs de la licence globale.) Je passe sur l’idée  de P. Nègre qui préfère priver d’Internet plutôt que soumettre à amende (d’un montant fixe) les tricheurs parce que cela permettrait en payant l’amende à chaque  fois qu’ils se font prendre aux riches de tricher plus que les pauvres – idée “sociale” s’il en est, voire même “partageuse”, qui ne me semble guère d’actualité dans le reste de la législation française. Là encore, quelle bonne idée, Monsieur le Président d’Universal,  de vulgariser cette idée si généreuse qu’elle en est presque gauchiste!

Enfin, je me reprocherais de ne pas signaler ici pour mémoire qu’une super-majorité du Parlement européen a voté récemment un rapport d’initiative (certes non contraignant en quoi ce soit) qui indique bien que l’accès à Internet est en train de devenir dans les pays développés un droit fondamental  de l’individu. (On pourrait d’ailleurs dire, si on se sent d’humeur maussade, que ce droit lui-même annonce des formes nouvelles de gouvernementalité des conduites : un chômeur  ou tout autre administré invité à télécharger son formulaire Cerfa certifié sans accès domestique à Internet et imprimante relié à son ordinateur est-il encore un citoyen respectable?)

Cette loi Hadopi va rester dans les annales, et le PDG d’Universal en sera l’un des héros.

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E. Todd, “Après la démocratie”.

25 mars 2009 · 15 commentaires

toddEncore un livre ni fait ni à faire! Je me décide pourtant à parler ici du livre d’Emmanuel Todd, Après la démocratie (Paris : Gallimard, 2008), parce que deux de mes étudiants de Master  2 ont choisi d’exercer leurs talents critiques sur cet ouvrage à titre d’exercice de fin de semestre. Ils ont tous deux fait cela avec le plus grand sérieux, et je les en félicite ; quant à moi, je me contenterais de prendre cet ouvrage pour ce qu’il est, à savoir un magnifique salmigondis destiné à permettre à son auteur de le vendre facilement et de jouer de surcroît à l’intellectuel médiatique à cette occasion.

Le livre propose en effet plusieurs lignes d’analyses entremêlées qui peuvent donner l’illusion du savoir.

La première ligne est celle familière à E. Todd, à savoir l’utilisation des structures familiales (profondes) comme motif d’explication des phénomènes économiques et  sociaux que le vulgaire et le savant d’ailleurs ne penseraient pas à associer (autrement dit, un réductionnisme de belle facture). Cette façon de tout expliquer se diffracte aussi bien au niveau régional au sein de la France qu’au niveau international, entre continents  ou entre nations. Tout ou peu s’en faut s’illumine ainsi, et tout, bien sûr, se trouve être plein d’exceptions (pour un exemple de cette vision toddiste, consultez le chapitre 4, “Les Français et l’égalité : l’apport de l’antthoropologie”, p. 95-117, où E. Todd parle aussi en passant de Chine, Russie, Allemagne fédérale, et autres Fédérations des États martiens et vénusiens). C’est assez délirant en dépit du vernis de savoir qui flatte le lecteur qui croira découvrir les dessous de notre temps. Je ne peux que conseiller à E. Todd de relire un manuel d’initiation à la comparaison, tout en sachant fort bien qu’à ce stade, rien ne peut plus être fait pour le remettre sur le droit chemin.  Ce livre constitue un bel exemple de délire  à la manière du XIXème siècle anté-Durkheimien et anté-J.S. Mill. Le lecteur non spécialiste (y compris tous les journalistes qui n’y ont vu que du feu) s’y laissera facilement prendre, et ce d’autant plus que l’explication par l’anthropologie parait originale, même si elle me fait immédiatement penser à du Le Play, mâtiné de Huntington version “Choc des civilisations”. Que le lecteur soit rassuré toutefois, E. Todd, bien qu’il annonce (scoop!) que “la France des cathos et des cocos” n’est plus, croit  diagnostiquer que le fond anthropologique des Français (de souche ou non d’ailleurs) reste “égalitaire”, et qu’il reste donc quelque espoir de lutter ici contre les tendances oligarchiques à l’œuvre dans le monde occidental (contrairement aux Anglo-saxons perdus dès l’origine pour la cause égalitaire…). (Spéciale dédicace aussi aux spécialistes des études de genre : allez lire les pages 216-220… cela vous détendra sans doute, où notre héros de l’analyse tout azimuts conclut : “Sur un plan interprétatif général nous devons donc nous demander si l’émancipation des femmes n’a pas contribué de manière subtile et cachée à la dérive oligarchique des sociétés développées.” (sic), p.220, à comparer à titre de réflexion transversale aux fameux propos de Montesquieu associant monarchie, honneur et rôle des femmes et pour faire bonne mesure à la réalité des pays scandinaves. )

La seconde ligne d’explication est de transformer l’évènement que constitue l’élection de N. Sarkozy à la Présidence de la République en mai 2007 en aboutissement d’un processus de longue durée et en symbole d’un nouvel état de la France. En gros, E. Todd paraphrase sans s’en rendre compte l’analyse par Piero Gobetti du “fascisme comme autobiographie de la nation”. B. Mussolini était inévitable au vu de l’histoire de l’Italie avant 1919, comme l’est N. Sarkozy aujourd’hui. L’élection de mai 2007 apparait dès lors moins  le résultat d’une stratégie habile que l’incarnation de la dissolution des bonnes vieilles oppositions françaises entre la France qui croyait au ciel et celle qui n’y croyait pas…  A la suite de cette dissolution des vieilles oppositions, N. Sarkozy  incarne ainsi les maux qui travaillent la société française toute entière : “incohérence de la pensée”, “médiocrité intellectuelle”, “agressivité”, “amour de l’argent”, “instabilité affective et familiale” (p.17-18) sont à la fois les caractéristiques de l’homme  et les illustrations les plus visibles de tendances lourdes de la société française qu’E. Todd prétend illustrer tout au long de l’ouvrage. (Toute comparaison entre les thèmes de E. Todd et ceux d’un quelconque écrivaillon maurassien est interdite, l’auteur s’appuie sur des données économiques et sociologiques de notre temps.)

La troisième ligne d’explication est une critique des élites qui ont vendu leur âme (en échange d’un accès privilégié au “Veau d’or” pour eux-même et leurs enfants, futurs rentiers) au libre-échangisme économique. Celui-ci conduit pourtant les sociétés occidentales au déclin économique inexorable ( cf. p. 231 : “Seule la catastrophe économique est certaine, mais nous ne connaissons ni sa forme exacte ni son rythme“) et l’approfondissement des écarts entre les citoyens, entre le 1% de gagnants et tous les autres. Lorsqu’E. Todd a été invité sur France-Inter dans le “7-9″, il a d’ailleurs été confronté à un économiste (libre-échangiste comme il se doit) et n’a insisté que sur cet aspect de son livre en accusant plus ou moins ce dernier d’incompétence absolue. Le discours devient alors à la fois plus clair que dans ce qui précède, mais parfaitement contradictoire (ou presque) : face au libre-échange, E. Todd propose d’en venir à un “protectionnisme européen”, dans le même temps où il n’est pas tendre pour l’Union européenne et sa “gouvernance” (presque assimilée à une forme moderne de dictature). On voit mal comment les élites politiques, administratives, économiques, actuelles, des pays européens changeraient dans toute l’Europe leur façon de concevoir l’économie de façon à aboutir à la solution qu’il préconise. Sur France-Inter, notre auteur s’époumonait à prétendre que les Allemands étaient déjà prêts d’y venir (ce qu’on retrouve dans le livre comme exposé d’une stratégie pour rallier les Allemands à la ligne protectionniste), ce qui m’a paru un exemple parfait de wishful thinking, et pourquoi pas les Hollandais et les Danois tant que nous y sommes! Le (faux) comparatiste qu’incarne E. Todd n’est donc même pas capable de réfléchir cinq minutes sur la réalité des choix économiques de moyenne période des divers États européens, et il ne connait apparemment rien au policy-making de l’Union à 27 membres, en en étant resté à l’axe franco-allemand des années 1970 (et encore en version simplifiée).

Ces trois lignes d’analyse, dont on ne rend pas ici assez les impertinences de détail (chaque page mériterait des lignes et des lignes de critique), s’entrelacent dans tout l’ouvrage pour aboutir à un spectacle au total désolant du point de vue intellectuel. L’interrogation, légitime, sur le devenir de la démocratie entendu comme régime politique, se perd de fait dans une futurologie qui embrasse tout et rien à la fois. En même temps, il faut comprendre le succès de l’ouvrage, en dehors  du poids de la maison d’édition (Gallimard) et de la présence d’une promotion bien faite par l’auteur, excellent débatteur ne se laissant démonter par rien. Le titre semble d’abord fort bien choisi : il  saisit une inquiétude à l’œuvre dans la société française, mais aussi dans d’autres sociétés européennes.

Si l’on se laisse aller à croire que le succès de l’ouvrage correspond tout de même un peu à son fond (et non à une pure bulle médiatico-éditoriale), il faut bien constater que ce dernier est fondé, d’une part, sur la dénonciation des élites apatrides, libérales, arrogantes, métaphysiquement creuses (avec le renouveau du thème bien connu du bourgeois sans “Culture” typique de la Révolution conservatrice) et de tous les partis de gouvernement (l’UMP et le PS sont équitablement traités dans la détestation), d’autre part, sur le refus de jouer toutefois avec le feu jusqu’au bout. En effet, il n’aura pas échappé que l’analyse d’E. Todd flirte avec des thèmes typiques  et récurrents de l’extrême droite, voire du fascisme tout court (la trahison des élites – nécessaires toutefois en démocratie (p. 223)- donc à “faire circuler” comme disait W. Pareto, le déclin spirituel de la nation, la crainte du chaos -alias  de “la lutte des classes”-, l’agression économique des puissances émergentes, la nullité culturelle montante, et même le rôle pernicieux des Anglo-saxons et de l’égalité entre hommes et femmes), mais qu’il se garde bien dans son analyse prospective d’en appeler à une France d’extrême-droite ou même d’en prophétiser l’avènement : pour lui, en effet, une solution “ethnique”, qui refondrait dans l’unité des égaux les Français de toute classe contre les “autres”, n’est pas envisageable, car notre fond anthropologique égalitaire s’y oppose , car, les “autres” ,nous nous marrions avec, et ils nous ressemblent  de fait trop, car le racisme est condamné par le Code pénal…  (sic, p. 236), car l’étranger (pauvre de la France contemporaine) n’est pas un bouc émissaire crédible de nos maux, contrairement aux Juifs riches et intégrés de l’Allemagne de jadis (sic, bravo pour l’analyse politologique)… . Comme la solution “ethnique” ne peut donc qu’échouer,  face au chaos montant (“la révolte des masses”),  on pourrait suspendre le suffrage universel (je suppose parce que le peuple s’énerverait à fin de tant d’avanies…), comme sont accusés d’en rêver les “technos” socialistes à la Lamy, Strauss-Kahn et compagnie. Il ne reste donc de l’espoir “démocratique” que dans la solution européenne d’une Europe protectrice…

La pensée d’E. Todd apparait (surtout dans la fin de l’ouvrage où l’auteur fait des scénarios ) comme purs fantasmes – d’autant plus mal venus qu’à plusieurs reprises dans l’ouvrage, l’auteur rappelle une sorte de devoir de réserve et d’objectivité de l’historien, dont il se démarque complètement en pratique. Ces fantasmes plaisent sans doute à un large public, car ils représentent de fait une version “républicaine”-correcte de la pensée d’extrême-droite dont il admet, sur presque tous les points, en dehors de l’inégalité des races, la validité profonde pour décrire le réel.  Ah, les dangers de l’euromondialisme  des élites ploutocratiques amorales et apatrides, quel plaisir de les dénoncer ! mais sans passer par le vieux fond vichyssois qui vous colle une mauvaise image à la Jean-Marie Le Pen! Et en plus, on peut être pour l’Europe (nouvelle!) de la protection contre le “péril jaune” (comme disait ce bon Guillaume II) et ne pas passer pour un vieux grincheux “souverainiste”! Un génie ce Todd!

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Collectif, “La politique en questions”.

21 mars 2009 · 4 commentaires

politiqueenquestionsMon errance dans une librairie grenobloise  m’a fait découvrir un livre intitulé La politique en questions, publié aux Presses de l’Université de Montréal, par un collectif de professeurs de science politique de l’Université de Montréal. Ce livre paru à l’automne 2008 à Montréal vise à célébrer le cinquantenaire du Département de science politique de l’Université de Montréal.

Cet ouvrage collectif est destiné en principe à rendre compte au grand public des acquis de la science politique. Ne faisant pas partie de ce point de vue là du grand public, je ne saurais trop dire si l’exercice est vraiment réussi. En revanche, j’ai trouvé l’approche adoptée très séduisante : en effet, comme l’indique le titre de l’ouvrage, la science politique y est présentée telle qu’elle se pratique par ses praticiens, à travers des questions auxquels les auteurs tentent de répondre ou montrent comment on pourrait y répondre à terme. Par exemple, Richard Nadeau se demande : “L’économie inspire-t-elle le vote?” (p. 84-92), Jane Janson “Faut-il étudier les femmes en science politique?” (p.35-42), ou encore Laurence Bherer “La démocratie participative fonctionne-t-elle?” (p. 167-175).  On trouve ainsi 27 courts chapitres qui font le point sur une question pertinente, soit pour la discipline elle-même, soit pour ce qu’elle peut nous apprendre sur le monde contemporain, ceci avec plus ou moins de bonheur il est vrai. Ainsi le texte d’André Blais, “Mon vote peut-il faire la différence?”, p. 53-58, constitue un modèle de clarté  (que j’enverrais volontiers en photocopie à J. Elster au Collège de France pour remise à niveau sur le sujet), celui de Zhiming Chen, “Y a-t-il un consensus de Pékin?”, p. 252-259,  comporte lui non seulement d’étranges erreurs factuelles (p. 252 : une “Révolution orange” en Pologne en 2004? une “Révolution violette” (sic) en Irak en 2005?; p. 258, “une politique d”Un pays, deux systèmes’ à Hong Kong, Macao et Taïwan (je souligne, re-sic)?  ) , mais encore ne va pas au delà d’un article du Monde diplomatique sur le même thème. Le titre choisi correspond bien au contenu de chaque article, sauf dans un cas où l’on est pas loin de la tromperie sur la marchandise : Luc Duhamel fait mine de s’interroger : “Pourquoi des peuples sont-ils séduits par des leaders autoritaires?”, p. 67-74, or le contenu de son texte porte exclusivement sur un peuple, celui de l’Eternelle Russie des tsars, opritchniks, popes et moujiks, via le cas de W. Poutine. Le pluriel du titre est de trop, et, en lisant ce texte, je me suis d’ailleurs dit que l’approche culturaliste n’était pas morte !(70 ans de régime soviétique semblent peu de choses face à un millénaire de Sainte Russie en proie aux Tatars du moment…)

On ne sera sans doute pas étonné de constater que nos collègues canadiens (comme tout un chacun!) voient le monde depuis leur balcon. Les problématique canadiennes ne sont en effet pas absentes de ce livre de présentation de la science politique au grand public cultivé, soit par les exemples données au fil des textes (le “scandale des commandites” qui revient à plusieurs reprises, dont je me doute bien qu’il doit correspondre quelque chose d’important là-bas), soit par des chapitres qui ne prennent vraiment sens que de l’autre côté de l’Atlantique (Gérard Boismenu, “Le Canada est-il une fédération territoriale ou multinationale?”, p. 130-139, ou Charles Blattberg, “La Charte est-il utile ou nuisible?”, p. 185-191 – il s’agit de la Charte canadienne des droits et libertés de 1982, et non pas bien sûr celle de l’Union européenne adoptée à Nice en 2000, ni moins encore celle accordé au peuple de France par le bon roi Louis XVIII). A mettre ainsi la science politique en questions, pertinentes pour un grand public cultivé (celui en l’occurrence du Canada francophone), on ne se rend compte rapidement que la science dont il est ici rendu compte (honnêtement je crois) se trouve fortement indexée à un contexte de sens, historiquement et géographiquement situé (pour utiliser le vocabulaire d’un Passeron). Cet idiotisme canadien (moins que québécois d’ailleurs) se traduit d’ailleurs par une vision du monde pour le moins intéressante, la Russie a droit à un article (déguisé comme on l’a dit sous un titre généraliste pour une raison qui m’échappe à dire vrai), la Chine aussi (raté comme je l’ai dit), et l’Amérique latine à deux interventions (Philippe Faucher, “Pourquoi l’Amérique latine est-elle si pauvre?”, p. 156-164, et Graciela Ducatenzeiler, “Quelles sont les formes de la démocratie en Amérique latine?”, p. 204-212) qui ne m’ont pas bouleversé, là encore en tant que lecteur (certes peu assidu) du Monde diplomatique.  Étrangement, dit le Persan en moi, l’Union européenne n’a pas ici droit de chapitre; diantre est-ce à dire qu’aucun enseignant du Département ne travaille sur ce point qui nous préoccupe tant ici?  Ils sont donc bien fols là-bas. Plus sérieursement, il m’a paru étonnant que la situation canadienne n’amène aucune de comparaison avec l’Union européenne (ni d’ailleurs avec d’autres cas de fédéralisme, y compris celui du voisin). Des références à d’autres pays que le Canada sont bien sûr présentes dans de très nombreux articles de l’ouvrage, qu’on ne saurait accuser de provincialisme (au double sens d’éloignement d’un centre supposé, nous bien sûr, ou de vision québécoise des choses), au contraire. On notera sans surprise excessive que la France, la Grande-Bretagne  et les États-Unis constituent comme les trois pôles référentiels principaux, à la fois à travers les exemples historiques et les terrains de recherche qu’ils représentent et à travers la littérature scientifique qui émane de ces trois pays.  En somme, la France, la Grande-Bretagne, les États-Unis et le Canada font visiblement partie de l’espace de parfaite comparabilité des situations – celui où le concept stretching peut être évité par définition.

Nos collègues du Département de science politique de Montréal marient donc  ici approche anglo-saxonne et française de la science politique avec des dosages différents certes (comme on le voit dans les références citées à l’appui de chaque chapitre) et parfois surprenants. Le texte de Diane Ethier, “Peut-on imposer la démocratie?”, p. 192-203,  qui essaye de déterminer si une intervention militaire étrangère peut établir durablement la démocratie libérale dans un pays fera ainsi un effet étrange au lecteur français tant il s’embarrasse de sigles bien inutiles pour le propos pour faire “à la manière” d’un texte anglo-saxon de politique comparée quantitative  sur le même sujet  et tant sa conclusion (provisoire) d’une faible importance du phénomène au total depuis 1945 parait bien vue du côté de Lyon (encore que j’aimerais bien que l’auteur m’explique comment on peut classer l’Italie et l’Autriche parmi les démocraties établies prioritairement par une intervention militaire occidentale : les facteurs endogènes me paraissent essentiels dans les deux cas, et, en plus, l’Union soviétique a eu sa zone d’occupation en Autriche jusqu’en 1955 et a donc validé par le Traité d’État la démocratie libérale “neutre” de ce pays… Les Hongrois et les Polonais aussi auraient voulu être en démocratie libérale à ce moment-là.)

Mutatis mutandis, la communauté de préoccupations entre les membres du Département de science politique de l’Université de Montréal et la communauté des politistes français est patente sur bien des points, et nous nous livrerions  entre collègues grenoblois pour prendre un exemple localisé au même délicat exercice, je suppose que nous aboutirions à un résultat assez semblable (même si je ne sais si nous aurions autant de cordes à notre arc).

En revanche, ce qui m’a frappé dans ces textes, c’est leur oubli relatif de la sociologie, ou disons, des groupes sociaux sous-jacents aux récits qu’ils nous font de la réalité, et plus encore leur cécité à tout rapport de domination, stable et bien établi. Chez eux, tout parait dans le fond à la portée du peuple pourvu qu’ils s’en donne les moyens.   Le portrait qui ressort au total de leur monde démocratique est, si j’ose dire pour forcer le trait, un portrait à l’eau de rose. Ils défendent finalement une vision à la Churchill ou à la Dahl de la démocratie, le pire des régimes à l’exclusion de tous les autres : les textes sont d’ailleurs ordonnés en trois sous-parties dont trois ont des titres éloquents de ce point de vue : 2. “Comment sommes-nous représentés?” 3. “Comment sommes-nous gouvernés?” 4. “Pourquoi préférer la démocratie?”. Les auteurs ne font, semble-t-il, jamais l’hypothèse qu’il existe bien plus de domination des uns sur les autres qu’ils ne le prétendent, ni encore moins qu’il existerait des liens substantiels entre certains groupes sociaux dominants et la démocratie libérale.  Ou du moins sont-ils si prudents dans l’expression que rien n’en transparait. D’évidence, ils ne sont pas marxistes, ni même bourdivins ou férus d’économie politique. L’épisode G.W. Bush – cela se passait prés de chez eux pourtant – ne les a pas amenés à des réflexions amères, presque révisionnistes en la matière, comme celles qu’on trouve sous la plume de la “Task Force on American Democracy and Inequality”, établie par l’APSA  il y a quelques années. Le Paul Krugman de The Conscience of a Liberal serait à classer parmi les esprits un peu trop échauffés dans ce cadre. Il est vrai que, sous leur regard, la démocratie canadienne semble plutôt bien se porter, même si, en creux, dans leurs réponses, on dirait que le grand public canadien, lui, n’en est pas si convaincu que cela. Cela correspond sans doute à la tendance générale de la science politique instituée dans les pays démocratiques  qui, partout, se veut loyale à la démocratie libérale et à ses éventuels approfondissements (genre démocratie participative, voir l’article déjà cité plus haut), mais je me demande si cela ne finit par poser pas problème de crédibilité disciplinaire dans un monde où les simples citoyens, eux, se sentent insatisfaits, troublés, voire même dégoutés – et après tout, si ces derniers le sont, peut-être ont-ils raison contre les spécialistes qui leur expliquent que cela ne pourrait guère aller mieux ou presque.

Un grand merci en tout cas aux collègues du Département de science politique de l’Université de Montréal de s’être livré à cet exercice difficile.

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Poirmeur/Rosenberg, Droit des partis politiques.

18 mars 2009 · 2 commentaires

droitdespartisLa publication d’un manuel représente sans nul doute un gros travail. Désormais, comme on a cru le comprendre, il ne vaudra plus rien en terme d’évaluation selon les  critères de l’AERES, et je tiens donc en hommage à ce travail inutile pour la carrière de ses auteurs à signaler ici un manuel, établi par un tandem entre Yves Poirmeur, un politiste, et Dominique Rosenberg, un juriste,  manuel intitulé Droit des partis politiques (Paris : Ellipses, 2008).

Le mélange des perspectives de deux disciplines, qui se sont éloignées l’une de l’autre depuis 40 ans,  difficile a priori, s’avère  ici une belle réussite. Certes le politiste (de ma génération) sera surpris au premier abord que la présentation interne de l’ouvrage réponde aux critères d’un manuel classique de droit (avec un traitement extrêmement hiérarchisé : partie, titre, chapitre, section, paragraphe numéroté de 1 à 264), mais cela correspond au titre et cela ne nuit pas  au total à l’attrait de la lecture. On trouvera donc mêlé dans ce manuel une présentation des acquis de la science politique française de tendance socio-historique sur la démocratie représentative et sur le rôle central qu’y jouent les activités partisanes professionnalisées, et l’état actuel de la doctrine et du droit positif français en ce qui concerne les activités partisanes dans tous leurs aspects pertinents. L’ouvrage est centré sur le cas français qu’il vise à présenter à l’étudiant avancé, mais il ne s’interdit pas l’usage de la comparaison quand cela paraît pertinent pour appuyer sa démonstration.  Il est de plus  irrigué de jurisprudence et de doctrine européennes.

Les deux aspects, juridiques et politiques, s’éclairent bien l’un l’autre : l’aspect socio-historique aide à comprendre dans quelles circonstances telle ou telle règle de droit a été établie, par qui et à quelle fin – une des conclusions majeures de l’ouvrage est d’ailleurs que le droit en vigueur des partis politiques est le résultat d’une accumulation de petites et grandes circonstances depuis plus d’un siècle qui ne garantit aucunement une cohérence juridique bien claire en la matière, et laisse des pans entiers de la réalité dans le flou ;  les décisions faisant jurisprudence (aussi bien nationales qu’européennes, de la CEDH en particulier) et aussi la “doctrine”, nationale et désormais internationale (cf. rôle de la “Commission de Venise”), se voient reconnues leur rôle autonome, qu’aurait peut-être tendance à négliger le politiste, dans la définition des contraintes qui pèsent sur l’action partisane;  enfin les applications concrètes du droit dans le présent sont éclairées par l’analyse politique, qui explique que, parfois, le droit est “oublié” par les acteurs.  Pour donner un seul exemple (d’actualité je le crois),  s’appuyant sur les recherches disponibles, les auteurs expliquent que le droit de réunion (partisan ou non) et par suite de manifestation (partisane ou non) dans les rues a été obsédé au départ par le risque de la sédition armé, qu’ensuite les règles les plus restrictives ont été levées mais qu’un fond de méfiance persiste cependant dans le droit positif (p. 357-364); cependant, en l’espèce, ils notent aussi que,  si le droit de manifestation reste à lire les textes en vigueur précaire, son statut de fait est celui d’une “pratique conventionnelle ordinaire”, dont finalement les autorités  n’attendent plus qu’elle trouble vraiment l’ordre public.

Au delà de ce travail de présentation des règles de droit régissant l’activité partisane via leur histoire politique ou jurisprudentielle, ce manuel se propose  de définir ainsi comme un clair obscur de la démocratie représentative en France. La vie politique française  y apparait en effet comme un Janus dont on ne sait pas bien s’il faut se féliciter ou s’inquiéter. A les lire, on ne se sentira plus si sûr d’être en droit de prendre de haut des pays à la démocratie  aussi incertaine que fort encadrée.

En effet, tout en reconnaissant que l’on n’en est plus certes à la négation du pluralisme au nom de l’intérêt supérieur de l’État ou de la Nation, ils concluent  que : “Dans le cas français, il (le régime juridique des partis) est profondément marqué par les orientations institutionnelles de la Ve République et les conditions de sa production. Préventions antipartisanes, logiques majoritaires, et affirmation de la prééminence de l’exécutif débouchent sur une conception restrictive du pluralisme partisan et sur une vision minimaliste du rôle institutionnel des partis qui inspire nombre de ses dispositions.” (ils soulignent, p. 413, Conclusion, paragraphe 259).

Cette conclusion qu’on pourra trouver sévère est pourtant étayée tout au long de l’ouvrage par la présentation des nombreuses dispositions juridiques qui tendent à limiter en France l’effectivité du pluralisme partisan.  Ce dernier est bien affirmé hautement dans les principes, mais sa valeur à y regarder d’un peu prés semble faible, dès que l’on sort des clous du grand parti à vocation majoritaire. Les auteurs notent d’ailleurs dans cette même conclusion que la situation française parait désormais en retrait par rapport à ce qui semble  souhaitable à la doctrine européenne émergente en la matière. Pour eux, la réforme constitutionnelle de 2008, dont ils rendent compte in extremis dans leur conclusion (p. 417-420, paragraphe 263) le livre étant à jour au 1er août 2008, ne changera pas grand chose à l’affaire, tant elle reste interne à cette tendance à un pluralisme bien tempéré qui préside aux destinées institutionnelles de la France depuis 1958. Ils font par ailleurs l’hypothèse qu’à force de limiter le pluralisme partisan dans les faits et d’aider comme par inadvertance les grands partis déjà là à prospérer et à se maintenir (cas du financement public des partis p. 174-183, paragraphe 105 à 110, règles d’accès à l’espace médiatique gratuit, p. 352-356, paragraphe 218 à 221, pour ne citer que les exemples, semble-t-il, les plus flagrants à leurs yeux), la France se trouve de plus en plus face à une situation de déracinement social des partis, où les professionnels de la politique n’ont plus besoin de militants ou de base sociale bien solide pour persister dans leur être. Ils évoquent d’ailleurs en toute dernière phrase de leur manuel, toute entreprise de représentation qui tend à devenir une entreprise de dépossession, ne laissant ignorer à personne leur jugement de valeur sur la situation actuelle et son caractère de fait structurel en démocratie réprésentative (en évoquant les mânes d’Ostrogorski).

Ce manuel est donc “orienté en valeur”. Pour moi, on l’aura compris, c’est loin d’être une cause de disqualification, bien au contraire. Pour les personnes qui valorisent la stabilité du régime politique, ils y trouveront, s’ils sont un peu cynique, la situation idéale ou presque; pour celles qui veulent un changement radical de régime, ils y trouveront la confirmation de leur enfermement dans une démocratie dont les dés sont pipés, et ce de belle façon. Pour ma part, je vois dans ce manuel une belle contribution à une théorie plus générale de la démocratie, qui décrit bien les mécanismes de stabilité dynamique qui expliquent son endurance – mais, désolé chers auteurs, cela ne vaut rien pour votre “points de vie” face à une évaluation!

Catégories : Note de lecture · Sociologie politique
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Zizanies picrocholines (suite).

17 mars 2009 · 3 commentaires

Les collègues restants au Cevipof ont souhaité répondre aux articles de S. Zappi du Monde du 12 mars 2008, dans une tribune intitulée : “Le Cevipof victime d’un faux procès”.

En la lisant, je n’ai pu m’empêcher de penser au célèbre album de bande dessinée, de la série des Astérix, intitulé la Zizanie, où les Gaulois s’entredéchirent à coup de poissons pourris en oubliant la cause directe de leur querelle, à savoir un petit personnage (dont je ne me souviens plus du nom) envoyé par César pour les détruire de l’intérieur .

En effet, nos collègues y répondent point par point aux allégations, certes étranges, contenues dans les articles de S. Zappi, mais tout en faisant comme si ces allégations étaient le fait, tout au moins indirect, des propos réels et littéraux des partants du laboratoire. Ils ne semblent s’être posés, ni la question de la fidélité des propos rapportés, ni celle de la construction journalistique de la controverse (ou du moins, leur article n’en porte pas trace).  Ils répondent donc comme si S. Zappi n’existait pas ou était simplement la “petite télégraphiste” des partants. (Il est possible qu’ils diposent d’éléments concrets pour étayer cette thèse, mais ils ne souhaitent pas les révéler au lecteur.) Du coup, piqués au vif, ce qui est bien compréhensible comme il n’était pas difficile de le deviner à la lecture des articles, ils répondent sur le fond, mais ils s’en prennent aussi  par la même occasion aux partants sans les nommer directement même lors d’une allusion à un article précédent paru dans le Monde d’où ils extraient une citation pour leur démontrer que “c’est-celui-qui-dit-qui-est”, comme on dit dans les cours d’école.

Cela peut continuer ainsi longtemps si les “partants” répondent de même. Je peux d’ailleurs le faire à leur place, en faisant remarquer aux “restants” que les paragraphes concernant le rapport aux publics de la recherche seront facilement accusés de trahir leur orientation politique (ou même idéologique!) : je ne vois pas en effet pour ma part de différence fondamentale entre “dévoiler aux masses ce qu’elles ignorent” (bad) et “faire connaitre au public les recherches qui le concernent” (good) (pour citer en changeant les formes grammaticales les deux expressions clés, merci de s’y reporter). C’est là une question de perception des rapports entre la science et la société, et cela revient à un procès (croisé) d’intention, qui devrait finir dans le genre d’invective que je suggère ici pour aider mes collègues des deux bords  : “cattivi maestri!” contre “chiens de garde!”.

Ceci étant, il est vrai que les collègues “restants” au Cevipof auraient sans doute eu du mal à faire publier un point de vue dans le Monde, disant en substance qu’une journaliste de ce “journal de référence” dit n’importe quoi ou presque, ou qu’elle ne fait pas son travail correctement puisque, selon eux, elle ne les a même pas consultés (ce qui est en contradiction flagrante avec le contenu des articles du 12 mars en question). Ils auraient été renvoyés à la rubrique “Médiateur”, au milieu de  vieux grincheux se plaignant de la nouvelle maquette mortuaire du journal, leur rappelant sans doute trop leur destin prochain. Pour avoir le droit de s’exprimer, il valait sans doute mieux faire semblant de croire que tout le contenu de l’article dépendait, indirectement au moins, du fiel répandu par les partants (ce qui semble être le sens des dernières phrases de l’intervention).

Comme dans la Zizanie et ses histoires de poissons pourris, on sait au moins qu’il existe un conflit entre les protagonistes. Cela n’intéressera pas grand monde. A ce propos, je signale par gourmandise que le Monde aurait perdu 7% de ses lecteurs depuis 2007! (selon TNS-Sofres cité par 20 Minutes, lundi 16 mars 2009, p. 9, édition de Lyon). En (mal)traitant des sujets pareils deux fois de suite, il aggrave son cas, même si en l’espèce nous voilà fourni d’un bel exemple de cécité (feinte?) de collègues face à l’importance de la médiation journalistique du réel!

Catégories : Vie de la discipline
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Jon Elster, Le désintéressement.

14 mars 2009 · 8 commentaires

Il y a quelques années un des fondateurs de la revue Politix m’avait rappelé que cette revue avait décidé de se distinguer en ne publiant jamais de recensions d’ouvrage purement négatives, ceci afin de tirer les mœurs du milieu vers le haut plutôt que vers le bas (et aussi, par manque objectif d’espace pour rendre compte déjà des bons livres). Je vais ici enfreindre cette règle morale et dire tout le mal que je pense de l’ouvrage de John Elster, Le désintéressement. Traité critique de l’homme économique I (Paris: Seuil, janvier 2009).

Le thème officiel de ce livre, comme en témoigne le quatrième de couverture, est de démontrer à la face des économistes du rational choice qui seuls semblent exister à ses yeux, que l’intérêt ne peut être le seul motif pertinent pour expliquer les conduites. (Notre auteur oublie par ailleurs totalement l’approche keynésienne des agents économiques, avec des agents intéressés, largement irrationnels et grégaires à la fois.) Je cite le quatrième de couverture (la partie la plus claire de l’ouvrage au demeurant) : “L’ambition de ce livre est de démontrer que les motivations désintéressées sont plus importantes dans la vie sociale que ne le conçoivent les modèles économiques aujourd’hui dominants”. On ne s’étonnera pas alors que dans l’Humanité le livre reçoive un accueil favorable sous la plume de Christian Godin, philosophe. Ce dernier y voir une démonstration que le désintéressement, même sous le masque de l’intérêt, existe. La perception de l’ouvrage est plus dubitative chez Olivier Morin sur nonfiction, recension que j’invite à lire et qui me parait une vision moyennement positive de l’ouvrage. Des doutes affleurent dans la petite notule de Christian Chavagneux. Il indique que le livre est “barbant”(sic). Pour ma part, j’ai trouvé ce livre parmi les pires qu’il m’a été donné de lire depuis longtemps.

Pourquoi? Tout simplement parce que la manière de démontrer de J. Elster est presque insupportable à la lecture. Le livre est donc censé  démontrer que l’intérêt ne mène pas le monde, mais, en réalité, il fait (semblant de faire?) crédit à l’optique intéressée des choses au point d’essayer d’expliquer l’ensemble des comportements humains par des formes subtiles d’intérêt intéressé, non pas à l’intérêt (matériel ou autre) direct de l’individu, mais à la bonne image de soi qu’il recherche,  soit face à un public extérieur, soit face à son for intérieur.

On croit comprendre (p. 336) dans la conclusion que tout son travail vise à distinguer  aussi finement que possible:

- l’intérêt (l’égoïsme), ce qui serait le seul motif accepté par les économistes classiques du soupçon, qui voient de l’intérêt partout pour ne pas apparaitre comme de grands naïfs (voir le chap. 1, L’herméneutique du soupçon, p. 25-55);

- le souci désintéressé (l’altruisme, et toute autre forme de philosophie du bien commun), qui ,si j’ai bien compris, existe quand même et peut motiver l’action, mais dont finalement l’auteur donne peu d’exemples sinon en creux par l’échec des autres explications à rendre compte des conduites;

- le “souci externe du désintéressement”, soit l’importance de paraitre aux yeux du monde de paraitre désintéressé;

- le “souci interne du désintéressement”, soit l’importance de paraitre à ses propres yeux comme quelqu’un de bien mu par des soucis désintéressés.

Le fait est que l’auteur nous noie dans des distinctions qui, par moment, ne semblent pas si intéressantes que cela à force d’être subtiles et contournées et surtout consacre des pages et des pages à ces deux derniers motifs de l’action. Or ces deux motifs ressemblent à s’y méprendre à une explication par l’intérêt d’une conduite apparemment altruiste. Il insiste ainsi beaucoup sur un “effet Valmont”, du nom du célèbre personnage de roman, qui consiste en gros en la joie que l’on ressent d’être perçu comme un brave type par l’assistance quand on fait une bonne action au départ par simple intérêt visant à tromper son monde. On comprend enfin (à la dernière page, p. 356) que l’auteur nous indique avoir cru démontrer en poussant par l’absurde les modes d’explication par l’intérêt (y compris en prenant en compte les formes bâtardes de souci du désintéressement aux yeux d’autrui ou de soi-même) que, finalement, il doit bien y avoir des actions mues par le souci désintéressé à l’état pur.

Or, si tel est bien le fin de mot de l’histoire, que cela est mal narré!

John Elster vise sans doute à impressionner et séduire à la fois le gogo avec l’étendue de ses démonstrations. En effet, il ne cesse de renvoyer le lecteur à un autre moment de l’ouvrage, “on en reparlera plus tard”, semble être son slogan. Il est vrai que ce texte est issu d’un cours, mais j’aurais aimé qu’on nous dise précisément à chaque fois que la formule fatidique apparait à quel page exactement, il faut se reporter pour comprendre le fin mot de la démonstration en cours.

Par ailleurs, il cherche à impressionner le tout venant du lecteur par l’usage de quatre registres d’univers référentiels le plus souvent distincts : la littérature la plus élevée, à savoir les moralistes français du Grand Siècle et une bonne dose de Marcel Proust; les classiques de la science politique, de la philosophie ou de l’économie, Hume, Marx et Tocqueville en tête; les études d’économie expérimentale  les plus récentes (avec un soupçon de théorie des jeux); et enfin la littérature historique ou spécialisé sur les divers terrains couverts par les chapitres (sur le vote du 4 août 1789 par exemple ou les discussions constitutionnelles nord-américaines des années 1780). Très impressionnant en effet, du grand art, il reste que, pour citer un autre auteur du Grand Siècle français, “tout ce qui se conçoit bien s’énonce clairement”. Or ici rien n’est très clair, et les changements incessants de registre finissent par être pénibles. On a souvent l’impression en particulier pour les moralistes ici cités que l’usage qu’en fait J. Elster vise uniquement à enjoliver son texte, et qu’il leur prête une qualité de théorisation sous-jacente  à la littéralité de leur propos qui me fait douter de la pertinence du propos. Un peu de contextualisation de leur propos ne nuirait sans doute pas… Les moralistes du Grand Siècle jouent ici le rôle que les présocratiques jouent dans d’autres proses.

S’agissant d’un texte se prétendant “traité” (ce qui suppose  dans la langue française une mise en ordre des connaissances sur un sujet), j’aurais préféré que l’auteur nous dise par exemple clairement quels sont les apports de l’économie expérimentale à une étude empirique des intérêts, plutôt que de nous perdre en route entre les moralistes, Proust, les Constituants américains, les attentats-suicide et autre sujets abordés en passant, tout en parlant quand même d’économie expérimentale de temps à autre.

L’auteur se défendra sans doute en disant que je n’ai rien compris, mais un “traité” devrait être compréhensible par tout un chacun, fusse-t-il simplement enseignant à l’Université, en province en plus.

Plus encore, en tant que politiste, j’ai été littéralement effrayé par la légèreté du traitement de la question du vote (chap. 8 Le paradoxe du vote, p. 243-272). La démonstration vise sans doute à démontrer que la simple hypothèse de l’électeur rationnel ne suffit pas à expliquer le vote. Mais est-il besoin de raconter des bêtises en passant?

Je cite (croyez-moi) : “D’autre part, lorsque les conditions le permettent, un candidat ou un parti peut payer le citoyen pour voter en sa faveur, ce qui exige évidemment qu’il soit présent. Dans le régime du bulletin secret, on peut exclure cette hypothèse. (p. 257)” En lisant cette phrase, j’ai failli mettre l’ouvrage directement à la poubelle. Petit rappel au mal lisant J. Elster : il existe  : a) de fortes présomptions que, même lorsque le vote est officiellement secret (avec des urnes, des isoloirs et toutes les technologies possibles et imaginables pour garantir le secret du suffrage), des personnes intéressées puissent “acheter” des votes à des électeurs prêts à leur vendre (cf. le cas italien…. mais bon c’est un autre monde l’Italie…) ou puissent surveiller le fait même de voter (listes d’émargement) ; b) toute une littérature sur le vote clientéliste (individuel, familial, groupal, etc.) existe et prolifère qui n’exclut pas loin de là un échange “matériel” entre éligibles et électeurs.

Autre grande idée d’Elster : “On sait pourtant que, dans de nombreux pays, le taux de participation augmente en fonction de l’échelle des élections, sauf en ce qui concerne les élections au Parlement européen. ” (p. 259) Ah bon? Y a-t-il un spécialiste de la Suisse dans l’auditoire?

Encore : “Premièrement , un candidat ou un parti représente toujours un très grand éventail de positions portant sur des questions très diverses. Inutile, je pense, d’insister sur ce point dans le contexte français actuel. Il sera alors très difficile  de déterminer quel est l’élément de la plate-forme qui, pour un votant donné, a motivé son choix. Souvent, il ne saura sans doute pas le dire lui-même.” (p. 270-271) En lisant ces lignes, qui font allusion à une exception française inexistante en la matière (partout où l’on vote démocratiquement les programmes présentés aux électeurs ont tendance à proposer un “très grand éventail de positions portant sur des questions très diverses”), j’ai eu une pensée émue pour tous mes collègues grenoblois (entre autres) qui travaillent sur des données de sondages, et qui pensent pouvoir donner une réponse fondée empiriquement à ce genre d’interrogations. Une pensée émue pour tous ces malheureux politistes de tous les pays qui s’y essayent de même avec leurs données de sondage ou leurs interviews non directifs,  récoltées à grand peine.

Au total ce chapitre ne mène à rien de bien concluant. Pas étonnant d’ailleurs, J. Elster nous dit  lui-même, en effet peut-être conscient de la confusion de ses propres propos : “Les remarques un peu décousues (sic, c’est vrai!) que je viens de présenter avaient pour seul but d’illustrer le mélange de motivations intéressées et désintéressées que l’on peut constater dans le vote populaire. L’intérêt ne constitue pas le facteur prépondérant dans tous les cas, mais il compte parfois pour beaucoup”. (p. 273) Et oui, ça dépend, mon bon monsieur, mais cela nous le savons depuis au moins 1848, et nous voilà bien avancé. Un étudiant me raconte cela à la fin d’un exposé, il sait ce qui l’attend.

Ce chapitre m’a bien sûr particulièrement énervé pour avoir moi-même quelques idées sur la question du vote populaire par nécessité professionnelle, mais du coup,  j’en suis venu à supposer (malicieusement) que tous les spécialistes des domaines évoqués par ailleurs doivent avoir la même impression. En effet, on est toujours impressionné par le manque de clarté d’un auteur connu et reconnu, on se croit coupable de ne rien y comprendre par défaut d’intellect, or ce genre de passage, où l’on se trouve sur le même plan que l’auteur, nous ramène à la conclusion plus évidente, que notre auteur est confus et qu’il ne sait pas bien où il va ou qu’il ne sait pas bien l’expliquer.

Je suggère donc pour la réédition en poche de cet ouvrage (si elle existe) une réécriture complète du texte pour le rendre fiable et compréhensible, et, comme on dit aux étudiants au prise avec leur Master recherche, faites des conclusions de chapitre, annoncez où vous allez et tenez-vous y!

Ce livre m’a d’ailleurs tellement exaspéré que j’en suis venu à regretter que, dans le commerce de la librairie, on ne soit pas autorisé à ramener l’ouvrage  au vendeur, à se faire rembourser le prix de l’achat, à charge bien sûr d’écrire une page de critique rationnelle de l’ouvrage (comme lorsqu’on rend un yaourt faisandé). Pour rester dans les jeux rationnels à la Elster, cela améliorerait la qualité de ce qui est édité en sciences humaines, et interdirait ce genre de publications. Dans le cas d’espèce, je ne peux m’empêcher de remarquer que le livre, qui n’est visiblement que la reprise peu retravaillé d’un cours du Collège de France, est édité dans une collection dirigé par Pierre Rosanvallon, lui-même enseignant en ce lieu. Copinage, avez-vous dit? Cela serait sans gravité si un véritable éditeur avait averti l’auteur du peu de clarté de son écrit.

Donc surtout ne lisez cet ouvrage! Est-ce bien clair?

Ps. Merci à des lecteurs attentifs de m’avoir signalé une erreur (marquée en rouge désormais): un “intéressé” à la place d’un “désintéressé” dans la citation du quatrième de couverture. Cette erreur (ou ce lapsus) traduit sans doute de ma part le sentiment qu’à force de voir de l’intérêt dans le désintéressement sous prétexte de démontrer l’importance du désintéressement  dans l’action humaine le lecteur finit par penser qu’il s’agit en fait de prouver le contraire.

Catégories : Note de lecture · Philosophie politique/Théorie politique
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Querelle de famille et journalisme de référence

13 mars 2009 · 8 commentaires

Grâce à deux articles de Sylvia Zappi, publiés dans le Monde du jeudi 12 mars 2009, le grand public est informé de la querelle en cours, parait-il, au sein du CEVIPOF (Centre d’étude de la vie politique française). Celle-ci aurait déclenché le départ d’une bonne partie des effectifs de chercheurs vers le centre d’à côté, si j’ose dire, le Centre d’études européennes de Science Po.

Cette querelle, s’il y a querelle il y a, est présentée sous deux angles différents dans deux articles juxtaposés de cette journaliste : l’un au titre pour le moins pompeux,  “Comment étudier la politique aujourd’hui?” nous fait le récit d’un débat tout théorique et éthéré entre deux visions du monde ou peu s’en faut,  opposant la “vieille garde” et une “jeune garde” (enfin vu certains noms cités, surtout jeune par l’esprit!); l’autre publié juste en dessous, “A la tête du centre depuis 1992, Pascal Perrineau n’a pas pu éviter la crise”, qui nous narre la chose sous un angle assez différent, à savoir de la querelle de personnes, promptement résolue par une direction magnanime de la FNSP connaissant sur le bout des doigts les pathologies des chercheurs (“Les phénomènes de scissiparité sont fréquents”, aurait déclaré Jean-Claude Casanova).On dirait que la journaliste a hésité entre une vision “haute” et une vision “basse” du conflit sans oser se résoudre pour l’une ou l’autre interprétation!

Je ne suis pas assez nombriliste toutefois (encore que…) pour ne pas me rendre compte  tout d’abord que consacrer une demi-page du Monde en temps de restriction de pagination à ce “fait” et à ses “interprétations”,  en pleine crise économique et sociale, n’apportera rien à la compréhension du monde au lecteur.

Encore ces articles auraient-ils été cohérents et bien vus… Le premier tend à nous narrer un conflit des Anciens et des Modernes, où la divergence de conception serait totale. Sur le fond, ce n’est pas si clair que cela : le directeur du Cevipof,  P. Perrineau, aurait dit vouloir revenir aux bases  de la vie politique (partis, vote, institutions) et de son explication (le “contexte géographique” et les “données réelles”, qu’est-ce que c’est????? Jamais entendu parler de toute ma vie! Une invention journalistique?), “stigmatisant la tendance passée au ’sociologisme’ et ses ‘variables lourdes’”(toujours selon la citation qu’on lui attribue). Les positions des uns et des autres, telles qu’elles sont rapportées, paraissent si caricaturales au regard de leurs écrits  respectifs qu’on peut douter que le conflit qui les oppose soit ici bien expliqué. De fait, en voyant les noms cités (avec N. Mayer et G. Grunberg, cités parmi les dissidents!), je ne suis pas si sûr que nous ayons là affaire à deux visions de l’explication de la politique si différentes, sans vouloir offenser ainsi qui ce soit. On se situe tout de même au sein du même “paradigme” de la science politique “normale”. Les partants ne sont ni J. Rancière ni A. Badiou! Le directeur n’en est sans doute pas resté à A. Siegfried!

Le second article sur l’usure du pouvoir du directeur actuel paraît  lui plus cohérent en somme, encore qu’une explication par le positionnement politique respectif de P. Perrineau et des partants aurait été une hypothèse à explorer, tout comme le rapport avec le conflit universitaire en cours ou les conditions de la réélection du directeur. On voit poindre par ailleurs dans ce second article deux vrais enjeux : la place de l’académisme et celle de l’Europe. En ce qui concerne le second, P. Perrineau aurait montré peu d’appétit pour la comparaison européenne, j’ai là encore des doutes sur l’exactitude de l’information, n’a-t-il pas dirigé un livre de comparaison européenne sur les extrêmes droites? Pour le premier qui consiste à accuser P. Perrineau de ne plus être scientifiquement crédible (via la citation d’una anonyme), l’article retranscrit sans doute fidèlement une tension entre “politologues” et “politistes”. Le politologue désire exister auprés du grand public via les médias de masse (surtout les soirs d’élections…), le politiste lui déclare qu’il renonce au diable médiatique, à ses oeuvres et à ses pompes (sauf exceptions…), et qu’il fait lui de la vraie science, solid as a rock. On remarquera sans être trop sarcastique qu’à ce compte-là, on trouvera quelques solides politologues parmi les partants (Nonna Mayer et Gérarg Grunberg, si l’information donnée par la journaliste sur ce point est correcte), acceuillis par ailleurs dans un centre dirigé par un européaniste, Renaud Dehousse. Or ce dernier a joué un rôle intellectuel important de conseiller scientifique au think tank “Notre Europe” , qui vise par définition à avoir de l’influence sur la vie politique (européenne). Il a d’ailleurs écrit un intéressant ouvrage aprés la séquence référendaire destiné au grand public cultivé. Là encore, la journaliste ne nous informe guère  : on  pourrait plutôt  dire  que la querelle porte sur la manière d’avoir de l’influence, P. Perrineau apparait comme  si j’ose dire “lourdingue”, les autres seront plus subtils et désirent le faire sans le dire et peut-être même en se cachant à eux-mêmes qu’ils le désirent!

Au total, j’ai l’impression soit que  Sylvia Zappi n’a pas compris grand chose  à la querelle et qu’elle a voulu écrire ces articles pour montrer qu’elle peut dominer  en décrivant les conflits qui le traversent ce milieu d’intellectuels qui la dépasse de loin en subtilité (et c’est totalement raté!), soit qu’elle a écrit cela dans le cadre d’une embrouille de peu d’intérêt où elle croit servir quelque but qui m’échappe (enfin là c’est un avis de provincial!).

Catégories : Vie de la discipline

Hadopi-ons nous de rire avant de pleurer!

11 mars 2009 · 6 commentaires

Ces jours-ci arrive en discussion à la Chambre des députés une nouvelle loi sur Internet, dite “loi Hadopi”, qui devrait enfin sauver les industries culturelles (françaises!) des odieux voleurs de contenu, de ces téléchargeurs “pirates” de musique et de films qui opèrent, nous dit-on, par millions en France. Que d’incivisme tout de même! Cette loi, d’après ce que j’ai pu en comprendre, constitue une belle occasion de refaire la démonstration de Mancur Olson sur le rôle des groupes d’intérêts en démocratie et de leur capacité différentielle à agir. Rappelons que, chez Olson, l’action (ou l’inaction) pour influencer la décision politique est fonction d’un calcul coût/bénéfice plutôt simple. Un acteur économique de grande taille qui escompte pour lui-même un gain important  et presque sûrement acquis d’une décision politique supérieur au coût de l’action à engager pour l’obtenir va facilement investir dans l’action d’influence sur la décision politique  et prendre en charge tous les coûts de celle-ci; inversement, des individus pour lesquels l’action pour influencer la décision politique à prendre représente un coût important par rapport à un gain lui-même faible et aléatoire (ou une non-perte faible et aléatoire en l’espèce) vont avoir du mal à s’engager et à se coordonner pour une action.  Le petit nombre avec de grands intérêts en jeu va l’emporter systématiquement sur le grand nombre avec de petits intérêts en jeu. (Le raisonnement de M. Olson ne marcherait pas bien par exemple pour un rétablissement d’un service militaire de dix ans, ou plus généralement en cas d’un lourd impôt du type capitation). M. Olson note que l’introduction des “incitations sélectives” par des leaders peut améliorer les chances de mobilisation du grand nombre avec de petits intérêts si ceux-ci créent une organisation qui donne une certitude individuelle de gains (même faibles) aux personnes mobilisées quelque soit l’issue de l’action d’influence. On peut introduire des raffinements (rôle de l’éthique par exemple), mais ce schéma simple marche finalement plutôt bien quand il est question d’enjeux matérialistes.

En l’espèce, la loi Hadopi me parait comme une caricature de ce genre de situation : d’un côté, on semble bien avoir (presque) l’ensemble des groupes ou entreprises qui escomptent de la nouvelle législation répressive un gain économique substantiel (il y va de leur survie économique selon eux); de l’autre, des groupes qui essayent de représenter les personnes qui auront à subir les effets de cette nouvelle législation, à savoir potentiellement  en l’état actuel du texte toute personne ayant à son nom un abonnement Internet.  En effet, cette loi crée un délit si j’ose dire de mauvaise surveillance des usages  par soi-même et surtout par autrui de son adresse IP, autant dire que, dans la vie “réelle”, une telle loi reviendrait à pénaliser tout possesseur de véhicule à moteur qui aurait été “emprunté” (ou volé) par autrui pour en faire de mauvais usages,  principe étrange du point de vue juridique sauf à considérer qu’une adresse IP, c’est de fait aussi dangereux que de laisser trainer sans surveillance de la dynamite dans le laboratoire de chimie d’un lycée.  Il n’aura malheureusement échappé à personne que, pour l’instant, personne ne fédère l’ensemble des internautes (qui sont désormais des millions). Il existe  certes divers regroupements,  comme la Quadrature du Net ou des protestations d’associations moins spécialisées (comme l’UFC-Que Choisir), mais, pour l’heure, tout semble indiquer que la loi Hadopi va passer, non sans quelques débats certes. On remarquera certes que l’outil Internet permet la diminution du coût de l’organisation de l’influence et de la protestation, mais il reste que ces groupes opposés à la loi n’offrent pas d’incitations sélectives permettant de mobiliser plus largement.

Il est vrai que les personnes mobilisables appartiennent à deux catégories : d’une part, les téléchargeurs impénitents. J’ai bien peur qu’une partie de ceux-là, les plus au fait des diverses nouveautés techniques, sachent déjà comment détourner la future réglementation.  D’autre part, les autres, les internautes ordinaires : s’ils ne téléchargent pas illégalement, ils ne se sentent pas concernés, ils n’ont rien à se reprocher. Of course! J’appartiens personnellement à cette seconde catégorie, essentiellement pour des motifs de génération : j’avais déjà regretté la fin du vinyl au début des années 1980, alors quand on m’annonce la fin du CD au profit d’un univers musical entièrement dématérialisé qu’il soit légal ou illégal, je me sens  peu concerné  (sauf si tout cela pouvait ramener au vinyl…). Cette impression de ne pas être concerné est  bien sûr fallacieuse: en effet, quand je vois le dispositif mis en place par la loi Hadopi, j’ai un haut le coeur : l’idée du double avertissement par une autorité administrative renseignée semble-t-il exclusivement par les entreprises détentrices de droit sur la musique ou le cinéma (ou leurs représentants autorisés) sur les adresses IP coupables de téléchargement, suivi d’une suspension de l’accès Internet pour  l’abonné responsable de cet adresse fautive (et  pour tous ceux qui vivent avec lui) pendant une durée jusqu’à un an, le tout sans possibilité de recours judiciaire sérieux avant que cette suspension entre en vigueur me parait totalement inquiétante. J’ai assez d’expérience d’Internet comme utilisateur final pour savoir qu’il existe sans doute mille façons d’utiliser votre adresse IP à votre insu. Je veux bien qu’on oblige les possesseurs d’un accès IP à se protéger des mauvais usages qu’on pourrait en faire, mais, à ce compte-là, je veux que la DGSE ou la DRM mettent à la disposition des Français leurs dispositifs anti-piratage! En effet, la loi Hadopi ouvrira un nouveau marché à la protection des accès Internet, mais sans certitude aucune que cela serve à éviter de se retrouver suspendu pour le coup vraiment “à l’insu de son plein gré”. J’imagine déjà les histoires croquignolesques de gens ayant été repérés comme téléchargeant massivement pendant qu’ils étaient en vacances  pendant six mois à l’autre bout du monde parce qu’ils avaient oublié d’éteindre leur modem wifi. Cela fera de beaux sujets pour les reportages à accent vécu des journaux de TF1 ou de France 2. Il sera sans doute difficile de se débarasser de cette procédure, puisque là encore, les personnes victimes d’une erreur auront des difficultés à se coaliser, et chercheront simplement à se sortir de cette embrouille.

Je ne résiste pas pour finir au plaisir de commenter (entre parenthèses) la justification parue dans  Libération par Franck Riester, député UMP rapporteur de la loi:

“L’objectif n’est pas d’éradiquer le téléchargement illégal (Ah bon? Depuis quand fait-on en France des lois destinées dès le départ à ne pas atteindre leur objectif? Il faut pourtant bien les “éradiquer” comme la vermine qu’ils sont, ces voleurs de copyright, pense le bon Français… ), mais de trouver un cadre mieux adapté pour lutter contre ce phénomène (Une sorte de réduction du risque en somme?). Un cadre dépénalisé  (Ah bon? On aurait donc supprimé les lois précédentes  sur le sujet? Peu probable à mon avis. Ou cela veut-il dire que le dispositif invente quelque chose qui sort tellement de toutes les normes du droit pénal en vigueur, avec son “je sanctionne d’abord, je juge ensuite!”, qu’il s’agit d’une dé-pénalisation en ce sens-là un peu “à la nord-coréenne” en somme?) et qui privilégie la pédagogie et la prévention plutôt que la sanction, puisque l’internaute sera averti deux fois  (S’il a cependant la chance de recevoir le premier avertissement par mail et de le lire effectivement, je vois d’ici la tête de certains parents recevant la lettre recommandée… Cela ne va pas diminuer les violences intra-familiales…) avant une éventuelle suspension provisoire (Certes un an au maximum, ce n’est pas si long surtout si on continue de payer l’abonnement dont on ne profite plus…) de sa connexion (Et de celle de ceux qui partagent sa vie : encore qu’une famille de petits malins mal intentionnés ou un groupe de copains du même genre n’aura sans doute qu’à créer autant de connexions internet à des adresses physiques différentes qu’il y a  d’adultes, et pourquoi pas en effet en proposer une à la grand tante qui habite pas loin?). Toutes les garanties ont été prises en matière de libertés publiques puisque les sanctions prononcées par l’Hadopi seront prises par des magistrats du Conseil d’Etat ou de la Cour de cassation (On manque déjà de magistrats de haut rang pour juger des affaires plus sérieuses, et là on va en mobiliser pour faire fonctionner l’Hadopi?), et qu’il sera toujours possible à l’internaute de saisir un juge (Oui, il faut l’espérer, mais quand? Ex post! Et a-t-on prévu dans la loi une possibilité de se plaindre tout de suite du piratage de son adresse IP et de trouver le coupable?). Enfin, les protocoles de gestion des bases de données recensant les contrevenants seront agréés et contrôlés par la Cnil. (J’espère qu’il dit vrai…, et l’on sait les moyens importants mis à disposition de la dite Cnil.) S’il n’est pas forcément populaire (Certes, cela va améliorer le sentiment d’une partie de la jeunesse d’être un peu le dindon de la farce socio-économique en cours… Pas faux du tout, trés bien vu, bravo!), ce nouveau cadre légal est nécessaire pour faire prendre conscience aux Français (A noter : une nouvelle doctrine émergente, la loi à visée pédagogique, qui avait dit qu’il fallait moins mais mieux légiférer?) de la nécessité de mettre un terme à des pratiques qui menacent directement les filières de la création et notre modèle d’exception culturelle (Je ne suis pas sûr qu’empêcher le téléchargement de musique anglo-saxonne genre Madonna ou de films américains genre Batman favorise directement notre modèle d’exception culturelle, cela aidera par contre la France à ne pas avoir de problèmes avec les Etats-Unis  qui pourraient se plaindre effectivement. J’approuve ce sevrage de sous-culture américaine qu’on va ainsi imposer!). (Attention lecteur, la phrase qui suit est un modèle de dénégation-révélation typique de la langue politique:) Cette loi n’est pas conçue pour contenter le lobbying des gros acteurs du secteur (Non???? Olson aurait tort?), mais avant tout pour soutenir les petits (On admirera cet argument toujours utilisé par la droite française quand il s’agit de défendre un intérêt économique d’importance, cf. pour l’ISF, la célèbre “veuve de l’île de Ré”, ou encore toute l’histoire des lobbys agricoles depuis 1880 au moins). Sans la garantie que l’offre de contenus en ligne sera régulée et sécurisée, qui prendra le risque de lancer de nouveaux talents  ? (Evidemment, il vaut mieux parler pour défendre cette cause des actuels pauvres artistes débutants, les “nouveaux talents”, que des déjà gavés, les talents actuels, qui, par ailleurs, ne font pas preuve ces dernières années d’une créativité telle que l’on doive mourir pour cette culture française là, n’est pas Jacques Brel qui veut!)Tout le monde a intérêt au succès de ce dispositif (Là aussi classique de la droite française : il n’existe pas de reéls conflits d’intérêt dans la société , une  médiation positive est toujours possible, on se demande toujours pourquoi des gens ne sont pas d’accord dans ce cas-là, des demeurés sans doute…), qui favorisera le développement de nouvelles offres concurrentes, plus innovantes et moins chères pour le consommateur (Hummm, moins chère que le gratuit ou plus exactement le volé, je ne connais pas, mais bon je suis vieux jeu ; traduisons: avec un tel régime de sanctions, le payant apparaîtra moins cher que le gratuit ou le volé disons pour rester dans la ligne). (Autre phrase de dénégation-révélation: ) Il ne s’agit pas de récréer artificiellement de la rareté sur l’Internet, c’est tout l’inverse  ! (Si Rifkin and Co lisent cette phrase, qu’ils meurent immédiatement foudroyés!).”

Conclusion toute personnelle et bien peu objective comme tout ce post  : ce jeune député a vraiment bien choisi son engagement politique, il me semble parfaitement dans la tradition de la droite française.  Il est parfait.

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Laval 1935 X Le Monde = Trichet 2009?

9 mars 2009 · 3 commentaires

Ceux qui ne lisent que la version Internet de la presse auront manqué ce week-end le beau titre d’ouverture du Monde du dimanche 8 mars 2009 : “Fonctionnaires : l’Europe brise le tabou des salaires”.

On apprend ainsi, ce qu’on avait d’ailleurs déjà lu auparavant, que le FMI et la BCE incitent les États qu’ils aident en Europe de l’est à réduire leurs dépenses publiques et, pour aller plus vite, à réduire les dépenses de rémunération des fonctionnaires. L’article de Philippe Ricard attribue à Jean-Claude Trichet des déclarations allant en ce sens.

Je ne sais si elles sont véridiques, mais si elles le sont, admirons le travail de gribouille. Admettons même que les fonctionnaires de ces pays ne contribuent en rien à la demande finale adressée aux entreprises locales (ils ne mangent pas local, ils ne boivent pas local, ils ne font qu’acheter des biens d’importations), et que la diminution de leurs revenus ne contribue donc  pas à la diminution de la demande de biens de consommation dans leur pays (pour ne pas parler de l’aspect européen de leur demande). Mais ces fonctionnaires ne sont-ils pas pour partie d’entre eux endettés? Et, de surcroit, en devises étrangères? Que se passe-t-il quand quelqu’un voit son revenu baisser et les montants de remboursement qu’on exige de lui augmenter drastiquement? Et bien, il finit par ne plus pouvoir rembourser… (ou il ne consomme plus rien s’il en est capable). Et qui se trouve face à des emprunteurs défaillants?  Et face à un marché de l’immobilier aux prix en chute libre qui rend sans valeur la contrepartie hypothécaire des prêts consentis? Les filiales locales des banques occidentales, que la BCE doit justement aider par ailleurs pour faire repartir l’économie européenne. Malin non? Je sais qu’en Roumanie, les employeurs privés recourent déjà à des baisses de salaires (déclarés), on indique dans l’article en question qu’il est question de faire de même sous l’impulsion géniale du FMI et de la BCE dans le secteur public. Excellente idée pour faire augmenter les défauts de paiement sur les prêts immobiliers et autres.

Qui sont les économistes et politiques un peu demeurés à ce stade qui évoquent encore un keynésianisme à l’échelle européenne, un “à la manière de Barack Obama” pour relancer la machine économique ? Il semble bien que le FMI impose de faire l’inverse dans une grande partie du continent, et ce avec l’assentiment de la BCE. Je note pour mémoire qu’une des deux institutions est présidée par un “socialiste” français…

Le “tabou” brisé concerne aussi l’Irlande, avec ici une hausse des cotisations retraite des fonctionnaires, qui fait baisser de 7% leurs salaires.  Question de dissertation : “En démocratie, le redressement économique peut-il s’effectuer en faisant fi de tout principe de justice distributive?” Réponse : oui. C’est l’antithèse du principe “polleur-payeur”. Argumentation guère difficile à ce stade.

Cette idée de réduire les dépenses de l’Etat via la réduction des rémunérations des fonctionnaires ne peut par ailleurs qu’évoquer à quelqu’un qui connaît un peu l’histoire de France la célèbre politique de Laval en 1935. En sommes-nous là dans certains pays européens? C’est ce que le titre du Monde semble indiquer.

Titre d’une ambiguïté parfaite d’ailleurs  : le mot de “tabou” fait dans notre contexte  français indéniablement penser à une prise de position libérale des plus classiques, qui viendrait en appui à l’aile la plus proche de l’orthodoxie à la Pierre Laval de l’actuelle majorité. Un fonctionnaire, qui par définition ne fait jamais rien, ne produit rien, pourrait ne pas exister que cela serait bien mieux, est toujours trop payé, et le dire haut et fort, c’est “briser un tabou”. Merci Jean-Claude et Dominique! Avant la journée interprofessionnelle du 19 mars, il est temps de rappeler les fondamentaux. En même temps, l’article qui accompagne ce titre irait plutôt dans le sens de l’ouverture d’un débat sur ce point : est-ce bien raisonnable de tailler dans les salaires du public en pleine débâcle de la demande? Et,  surtout, est-ce bien “juste” (en citant quand même des réactions syndicales)?

En tout cas, quel bel allarmisme! Je m’en vais de ce pas épargner  pour préparer mes futures baisses de revenu. Et qu’on ne compte pas sur moi pour faire quelque achat de bien durable que ce soit!

C’est à ces petits détails charmants qu’on sent déjà que toute personne écrivant sur les futures élections européennes va écrire dans son texte: “Tenues dans un contexte trés particulier…”

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L. Chatel ou exercice de jeu à double niveau.

7 mars 2009 · Laisser un commentaire

Je viens de trier des journaux avant que ma femme ne me reproche encore une fois d’en encombrer notre appartement, et je suis tombé en arrêt devant un article de Luc Chatel,  “Secrétaire d’Etat à l’industrie et à la consommation”, et surtout “Porte-parole du gouvernement”,  paru le vendredi 27 février 2009 dans le Monde, intitulé “La France n’est pas protectionniste. Soutenir l’automobile profitera à l’Europe”, que j’avais négligé de lire jusqu’ici. J’avais tort.

Publié à la veille du Conseil européen informel du 1er mars, cet article vise d’évidence à chasser l’effet déplorable des déclarations télévisées de N. Sarkozy lors de son récent interview sur les constructeurs automobiles français qui ne doivent pas profiter de l’argent reçu à l’occasion de la crise actuelle du secteur pour aller produire en République tchéque – déclaration qui a réjoui les gouvernants de ce pays Il cherche à démontrer en gros que soutenir les firmes automobiles françaises ne veut rien dire d’autre que soutenir la production industrielle en Europe, nulle condition de localisation de la production de ces firmes n’étant incluse dans le plan d’aide français au secteur. Fort bien, me dis-je. Mais j’y lis aussi avec stupeur : “A aucun moment il n’a été demandé aux constructeurs d’acheter français (nb. des pièces détachées) . En revanche, le gouvernement a exigé qu’il soit mis un terme à une pratique nuisible, qui consistait à imposer aux fournisseurs qu’une part minimum d’achats soit effectuée dans des pays à bas coûts. Cette pratique allait à l’inverse du principe de libre concurrence qui est au fondement du projet européen.” La suite de l’article confirme que Luc Chatel entend bien affirmer qu’il n’est pas souhaitable que les firmes automobiles françaises fassent appel directement ou indirectement à des sous-traitants situés  hors d’Europe. Le mot Europe prend ici un sens ambigü : s’agit-il de l’Union européenne au sens strict (ou tout au moins des pays de l’EEE ou encore de l’EEE et des pays candidats à l’adhésion, par exemple la Turquie ou la Croatie) ou bien du continent européen au sens géographique large?  Quelle que soit l’interprétation, l’article prend alors un sens exactement inverse à son titre! La France n’est pas protectionniste au sein du “Marché unique” (ouf!), mais elle demande à ses contructeurs automobiles de l’être vis-à-vis des “pays à bas coût”. J’ai failli éclater de rire en comprenant ce qui était écrit : autrement dit, la France selon L. Chatel s’orienterait vers une politique “protectionniste”  au niveau des composants industriels du secteur automobile en contradiction absolue avec l’intégration commerciale et industrielle des pays membres de l’OMC (dont je le rappelle la France est membre et dont le Secrétaire général se trouve être un français, Pascal Lamy). On dirait la proposition  (retoquée) de l’administration américaine enjoignant d’acheter de l’acier américain quand une entreprise  du secteur automobile  nord-américain est aidée par l’Etat fédéral. Est-il besoin de rappeler que l’Union européenne ne dispose pas (à ma connaissance) d’une politique particulièrement agressive en matière de protectionnisme sur les produits industriels dont il est question ici (contrairement aux produits agricoles), et que, de toute façon, la politique commerciale  extérieure de l’Union constitue une des prérogatives essentielles de la Commission européenne, que personne ne soupçonne de protectionnisme?  De plus, une telle vision “non protectionniste” au sein des pays de l’UE et  de fait “protectionniste” vis-à-vis des “pays à bas coût” n’est partagée  publiquement (là encore à ma connaissance) par aucun responsable politique en fonction en Europe (sauf peut-être par Giulio Tremonti, l’actuel Ministre italien de l’économie, qui a publié un livre, pendant la campagne électorale de 2008 allant dans ce sens). Tenir de tels propos rompt clairement avec le consensus international qui dit qu’il ne faut absolument pas refaire à l’échelle mondiale les erreurs protectionnistes des années 1930!

Je note aussi l’énormité de la contradiction pour ce qui concerne le fonctionnement de l’Union européenne : L. Chatel oppose “libre concurrence” et accès de “pays à bas coût” au marché européen. Or, si l’on regarde la situation actuelle de l’Europe des Vingt-Sept, il va être trés, trés difficile de prétendre un seul instant que la plupart des nouveaux entrants de 2004-07 n’offrent pas aux entreprises européennes des bas coûts de production (en simple raison des salaires encore bien faibles qui y sont pratiqués). J’invite L. Chatel à s’informer auprés d’Eurostat de la situation de ce point de vue. Pour celle que je connais un peu (la Roumanie), je peux témoigner qu’il existe des “bas coûts” de production, en raison de salaires bien en dessous des normes françaises… A-t-il aussi entendu parler du vaste mouvement de délocalisation productive qui s’opère entre l’Italie du nord-est et la Transylvanie roumaine, en raison de la différence de coûts salariaux? L. Chatel imagine donc qu’au sein de l’Union européenne actuelle, il existe une autre forme de “concurrence” qui ne reposerait donc pas sur les “bas coûts”. Pour filer la métaphore, la concurrence européenne de L. Chatel, c’est la même que celle qui opère en principe entre cyclistes sur le Tour de France – sauf qu’en réalité,  il existe le dopage. Notre ministre traduit ainsi en mot la contradiction à laquelle nous mène l’état actuel de l’Union européenne : une concurrence qui enporte  très souvent sur les coûts salariaux (pour ne pas parler de la fiscalité!), alors que, sans doute, au tout début du Marché commun, qui regroupait des pays plus semblables (en dehors de la plus grande partie de l’Italie de l’époque), la “concurrence libre et non faussée” reposait moins sur des différences massives de coût du travail et plus généralement de développement entre pays que sur les capacités managériales, organisationnelles, techniques, commerciales, etc. des uns et des autres.

On comprendra pourtant facilement pourquoi L. Chatel nous tient ce discours contradictoire si l’on lit le passage suivant : “Peut-on sérieusement imaginer que l’on dise aux contribuables français ‘nous prêtons 6 milliards d’euros aux constructeurs automobiles, mais cet argent servira à fermer vos usines et à détruire vos emplois’ ? Que les 6 milliards d’euros aident à soutenir les investissements internationaux, c’est bien, mais qu’ils permettent d’obtenir l’assurance que des sites soient préservés et des emplois sauvés (nb. on notera les très prudents articles indéfinis), c’est vraiment le minimum.” Ce passage explicite qu’il faut bien que le gouvernement français apparaisse comme défendant (au moins au “minimum”) l’emploi des Français (comme on aurait dit dans les années 1930) pour ne pas provoquer sans doute quelque émotion dommageable au sein du peuple… Notre ministre dit donc à qui veut l’entendre qu’il ne peut pas expliquer aux contribuables français, et sans doute aussi à ce qui reste d’ouvriers de l’automobile en France, que la stratégie productive des firmes françaises leur est irrémédiablement contraire. C’est sûr, il vaut mieux ne pas désespérer Montbéliard et Flins, encore qu’on pourrait rétorquer comme un écologiste cohérent qu’il faut en profiter pour en finir avec cet industrie polluante à tous points de vue ou comme les libéraux allemands (FDP) que le marché doit “reconnaître les siens” et que l’industrie automobile dans les pays les plus développés n’a plus d’avenir productif.

L. Chatel explicite donc pour les lecteurs du Monde, et par là à ses partenaires européens, le jeu à double niveau auquel il doit se livrer : sur le plan intérieur, faire le minimum de gestes qui feront croire aux électeurs, contribuables et autres fâcheux tentés de mal voter que l’argent public confié aux constructeurs automobiles profitera aux travailleurs français de l’automobile, laisser entendre qu’il faut se protéger des méchants “pays à bas coût” (Chine? Inde? ); sur le plan européen, démentir toute rupture avec les régles du “marché unique” et avec les tendances lourdes de la délocalisation productive des industries mûres (blettes? ) comme l’automobile.

Il n’y a évidemment pas d’autre choix pour ce ministre de l’UMP que de faire cet exercice d’équilibre entre deux niveaux de jeu aux exigences contradictoires… En effet, toute une partie de l’électorat de ce parti n’est pas celui d’un parti libéral du type FDP, qui veut jouer à fond les régles de la globalisation libérale.   (En même temps, je devine que le FDP ne doit pas avoir beaucoup d’électeurs chez les ouvriers de l’automobile…) Cette contradiction entre les deux niveaux de jeu ne devrait cesser de s’accentuer à mesure que nous allons approcher des élections européennes.


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