Bouillaud’s Weblog – bloc-notes d’un politiste

Entrée de avril 2009

L’insurrection qui (ne) vient (pas).

30 avril 2009 · 2 commentaires

Je me permets de piller le titre d’un opuscule, qui se vend bien en ce moment parait-il, pour réitérer une évidence qui devrait aller sans dire, surtout pour montrer à quel point le savoir (s’il existe) de la science politique ne fait pas partie des évidences de l’espace public (contrairement à celui de la physique qui, au moins, fait consensus sur le fait que la Terre tourne autour du Soleil).

Face à la crise économique actuelle, on a en effet vu ressortir un mot, celui de “révolution”, ou celui proche d’”insurrection”. Un ancien Premier Ministre, Dominique de Villepin, qu’on croyait pourtant plus spécialiste des Cent Jours napoléoniens que de la Révolution français à son aube, s’est  exprimée publiquement en ce sens, en évoquant rien moins qu’un “risque révolutionnaire” en France (selon le Monde du 21 avril 2009, déclaration sur les ondes d’Europe 1) – exprimant ainsi aux yeux de tous ses propres fantasmes de déposition par la fureur soulevée du peuple de son meilleur ennemi.

Avec un écho bien plus discret, une historienne spécialiste de la Révolution française,  Sophie Wahnich a fait passer dans le Monde du 5/6 avril 2009 une tribune intitulée “Après 1789, 2009? Inégalités sociales criantes et actes de défiance à l’égard du pouvoir rappellent la période de la Révolution française. Il est encore temps d’éviter la spirale de la violence.” Cette tribune m’est apparue comme l’exemple même de ce que pourtant la profession historienne dit en général refuser : l’analogie anachronique est portée ici avec une bonne foi qui m’a étonné. (En même temps, quel magnifique démenti à la thèse de François Furet selon laquelle la Révolution française et son étude seraient désormais affaire du passé!)

Toute la démonstration de S. Wahnich repose sur un parallélisme sémantique entre les propos tenus en 1792-93 par des révolutionnaires (plus ou moins radicaux) et ceux tenus  par des contemporains ou ceux qu’appellent selon elle la situation actuelle. Pour caricaturer ce propos lui-même caricatural, à l’en croire, le “bouclier fiscal” adopté en 2007 et les restitutions de trop-percus auquel il a donné droit récemment seraient  l’équivalent des privilèges d’Ancien Régime. (“Le pacte de la juste répartition des richesses, prélevées par l’État, semble avoir volé en éclats quand les montants des chèques données aux nouveaux bénéficiaires du paquet fiscal ont été connu : les 834 contribuables les plus riches (…) ont touché chacun un chèque  moyen de 368 261 euros du fisc, soit l’équivalent de trente années de smic’. Une dette de vies.”) En conséquence, “(…) la configuration sera celle d’une demande de justice dans une société divisée, la justice s’appelle alors vengeance publique”, suit une citation de la période révolutionnaire qui insiste sur le caractère “naturellement bon” du peuple ainsi poussé à la violence.

On touche du doigt les limites d’une vision seulement langagière, constructiviste, du monde social et politique. Entre la France de 1789 et celle de 2009, je ne saurais trop énumérer toutes les différences qui pourraient être évoquées.  Les mots sont les mêmes, nous comprenons certes encore la langue parlée à l’époque, les raisonnements en terme de justice sociale sont sans doute proches dans leurs structures sémantiques, mais rien d’autre que les mots et les raisonnements ne sont semblables et surtout pas les conditions de possibilité  de ce qu’on peut appeler (en faisant là aussi du concept stretching) une insurrection ou encore plus une révolution : un renversement ou une tentative de renversement par l’usage de la violence – ou tout au moins de la pression physique – des pouvoirs dirigeants  de l’Etat. Pour qu’il existe une insurrection ou plus encore une révolution, il faut, me semble-t-il, un minimum d’organisation, sinon on parlera plutôt d’émeutes, de troubles, de révoltes, de jacqueries pour rester dans l’anachronisme. Ainsi, même si l’immense majorité des Français étaient chacun dans leur coin, immensèment insatisfaits de la situation  du pays – et en l’espèce immensèment exaspérés par le “paquet fiscal” et les restitutions auxquelles il donne droit à certains d’entre eux-, rien ne se passerait qui puisse approcher de prés ou de loin le concept d’insurrection ou de révolution. Plus largement, sans organisation(s) enracinée(s) dans la société, d’immenses  “injustices” peuvent donc être commises et être portées à la connaissance de l’opinion publique, sans que rien ne se passe de bien inquiétant pour les pouvoirs publics. (En Belgique, il y a quelques années, la pire des injustices, celle la plus facilement ressentie par tous les citoyens, a été commise; cela a donné la “Marche blanche”, une tentative avortée de “Parti blanc”, mais d’insurrection ou de révolution, point! Et je ne crois pas que le “paquet fiscal” soit aussi universellement choquant qu’un soupçon de complot pédophile au coeur de l’Etat.) Je ne voudrais pas faire ici mon léniniste, mon mussolinien, ni même mon khomeiniste, mais , à moins que “Tarnac” ne soit en fait que la partie émergée d’un immense archipel organisationnel aux ramifications ignorées de tous, et surtout de nos services de renseignement intérieur,  il n’existe vraiment rien de tel à l’horizon. Aucune force organisée de quelque importance n’a de prétention réellement révolutionnaire ou même insurrectionnelle, et le Ministère de l’Intérieur et la Justice veillent avec (trop de?) vigilance, comme chacun peut le constater aisèment, que rien de tel ne se produise  sur le territoire national (… y compris en Corse).

Est-il besoin de rappeler à notre historienne que, depuis 1789, les conditions  objectives de l’insurrection, de la Révolution et même de l’émeute et de la révolte, ont bien changé? Est-il besoin de lui remémorer que toute l’évolution politique des deux derniers siècles a conduit à une forclusion progressive de la violence en politique? Nous ne sommes même pas en 1934 quand il existait encore la possibilité d’organiser sur le territoire français des milices paramilitaires remplies de gens ayant expérimenté “le feu” (“les Ligues”, les “Camelots du Roi”). Nous ne sommes pas non plus en 1944 quand des armées étrangères aidaient de leurs parachutages d’armes une ô combien légitime Résistance intérieure, laissant envisager à une partie d’entre elle de faire par la même occasion cette Révolution sociale manquée en 1871 en faisant payer à la bourgeoisie “vichyste” le prix de sa compromission avec l’ennemi. Nous ne sommes même pas dans les années 1970 où, au nom d’une discrète solidarité du camp du Progrès et de la Paix et de celle plus évidente  d’un antisionisme présenté comme un anti-impérialisme,  divers terrorismes d’extrême-gauche présents en Europe de l’Ouest trouvaient des bases arrières (comme on le sait maintenant avec certitude archivistique à l’appui) de l’autre côté du Rideau de Fer ou dans les Etats arabes du “Front du refus”.

Bref, n’usons pas à tort de mots ou de concepts dont un rapide examen montre qu’ils n’ont ou n’auront rien à voir avec la situation que nous vivons ou que nous allons vivre. On peut trés bien avoir des conflits trés durs, faisant appel à la violence contre les personnes ou contre les biens, autour de la fermeture de sites industriels;  éventuellement, on peut aussi avoir une répétition à plus grande échelle encore des émeutes des banlieues de l’automne 2005, avec de nouveau la proclamation de l’état d’urgence; on peut avoir des multitudes de conflits divers et variés liés à la crise économique, sociale, et morale du pays;  on peut avoir des scandales qui mettent à nu la corruption, réelle ou supposée, des élites de toute nature; on pourra avoir  effectivement de la violence, des morts peut-être, mais la stabilité du régime en place n’en sera que peu ébranlée – ce qui interdit tout rapprochement 1789-2009 – , pour deux raisons majeures à mon sens:

- d’une part, le contrôle des appareils de force n’est pas prés d’échapper au pouvoir  “républicain” en place : j’imagine mal la situation qui pourrait inciter les forces de l’ordre (armée, police, etc.) à lui  faire défection, à refuser d’obéir, ou même à vouloir prendre le pouvoir en lieu et place des autorités légalement constituées (comme en 1961); il date par ailleurs déjà d’un siècle le temps où un régiment d’infanterie de ligne se mutina pour ne pas réprimer les “pays” lors d’un conflit social; sans aller jusqu’à ces considérations extrémes, le jour où les CRS et la police seront démoralisés au point de ne plus faire leur devoir, et celui où l’armée de métier elle-même se mettra aux abonnés absents, ne sont pas encore là (- ou alors, il faudrait qu’un pouvoir totalement  idiot leur supprime d’un coup, et leur paie, et leur retraite!);

-d’autre part, contrairement aux écroulements révolutionnaires qu’on a pu connaître dans le passé, il existe une forte base sociale et politique du régime – sans compter la forte indifférence de beaucoup de gens à la vie civique de la nation. Comme en a menacé je crois Frédéric Léfebvre les éventuels professionnels de la sédition, dans ce cas-là, les urnes parleront, et elles renverront les séditieux à leur marginalité. Cette hypothèse, inspirée bien sûr de la séquence de mai-juin 1968 (mais aussi de celles d’avril 1848, de 1919 et de 1946-47), pourrait d’ailleurs trouver un début de test dans le résultat des élections européennes de juin 2009 si celles-ci se déroulaient dans un contexte de forts troubles sociaux. Si l’UMP ne subissait pas un “vote sanction” comme il se doit en de telles circonstances quelque soit d’ailleurs le parti au pouvoir, l’hypothèse d’un backlash en sa faveur serait à étudier.

Guy Groux, spécialiste du syndicalisme, dans l’Express de cette semaine (numéro daté du 30 avril, p. 40), ne dit pas autre chose, en rappelant par ailleurs que l’on assiste dans les conflits sociaux à un retour de formes dures de luttes sociales, mais que ces formes, ces répertoires, ne sont pas inédits dans l’histoire sociale française.

Ceci étant, que cela ne nous empêche pas de contester, manifester, protester, réclamer, grogner, vitupérer, râler, s’indigner, pester, fulminer, et j’en passe,  mais faisons ainsi de la politique au sens large (si nous le croyons utile) sans fantasmer des issues illusoires.

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Epistémologie pour une science en crise?

25 avril 2009 · 13 commentaires

Depuis quelques années, existe au sein de PACTE (le laboratoire mixte Université-CNRS rattaché principalement à l’IEP de Grenoble) un séminaire “Lecture/Écriture”, où l’on se permet de discuter aussi librement que possible en petit comité des textes, sans obligation ni sanction. Mardi dernier, nous nous sommes consacré à l’initiative de Pierre Martin à un article pour le moins étrange, signé d’un certain Shu-Yun Ma, intitulé “Political Science at the Edge of Chaos? The Paradigmatic Implications of Historical Institutionalism” (International Political Science Review, 2007, vol. 28, n. 1, p. 57-78).

La thématique de cet article tient en peu de mots : selon l’auteur, nous assisterions au sein de la science politique à un combat de titans entre deux “paradigmes” (au sens de Kuhn, of course) incompatibles. Cette lutte opposerait deux conceptions de la “Science” : celle héritée de Newton, où le monde, créé par “le Dieu des Protestants” (sic), est entièrement descriptible par la raison dans son langage privilégié, les mathématiques, et où, de surcroit, la description ainsi obtenue permet la prévision, et donc la maitrise de son destin par l’Homme via la Science; celle issue des nouvelles conceptions de la physique du début du XXième siècle, ayant conduit progressivement à la constitution d’une “Science de la Complexité” (Complexity Science), où le cours du monde, plein de bifurcations et de chausse-trappes, peut éventuellement être expliqué a posteriori, mais où la description ainsi obtenue s’avère incapable de donner lieu à quelque prévision que ce soit, sinon que… l’on ne peut vraiment rien prévoir de certain. Cette seconde vision de la “Science” ne serait pas loin, pour certains de ses exégètes cités par Ma, de se donner une base philosophique dans… la vision taoïste de l’univers, où l’ordre émerge du chaos et inversement. Pour cette seconde approche, la flèche du temps ne peut pas de plus être inversée en pensée (contrairement à la conception newtonienne), il n’existe que des processus uniques et irréversibles qui s’enclenchent à partir d’infimes différences initiales dans l’état du monde. En science politique, on aurait donc d’un côté de la barrière ainsi créée par l’auteur : le rational choice (inspiré par l’économie néo-classique) et le behaviorism (inspiré par la psychologie),  qui proposeraient en tendance des explications exclusivement synchroniques des processus politiques, et, de l’autre, le “néo-institutionnalisme historique”, qui lui serait sensible à la diachronie et surtout à l’irréversibilité des chemins pris. Cette dernière serait d’ailleurs liée à une découverte plus générale, faite d’abord en économie, attribuée par l’auteur à  W. Brian  Arthur au début des années 1980, à savoir de l’existence de “rendements croissants”. Le néo-institutionnalisme historique, consisterait largement, toujours selon Ma, en une extension de cette découverte à l’ensemble de la sphère de l’action humaine. Ce serait essentiellement Paul Pierson qui assurerait par ses écrits théoriques le lien entre la théorie des “rendements croissants” et le “néo-institutionnalisme historique”. Le texte se situe e effet exclusivement dans l’abstraction, et ne cite d’ailleurs aucune recherche particulière (toutes les références citées par Ma sont déjà eux-mêmes des textes de synthèse).

Comme les participants à la séance (qui avaient lu le texte auparavant) l’ont montré par leurs réactions  pour le moins très divergentes, beaucoup d’hésitations sont possibles sur le sens même du texte : s’agit-il d’une attaque en règle contre les impasses du “néo-institutionnalisme historique”? Une défense de ce dernier contre les tendances rétrogrades des “newtoniens” qui n’ont rien compris à rien, et un appel à lever bien haut le drapeau du néo-taoïsme? Une blague à la Sokal? Une problématisation neutraliste du conflit? C’est peu de dire que ce texte n’a pas résisté très longtemps à l’analyse des uns et des autres, ne serait-ce que parce qu’on ne sait pas vraiment où l’auteur veut en venir. Pierre Martin, dans sa présentation du texte, a bien fait remarquer entre autres choses que les deux aspects distingués par Ma devaient en général être articulés l’un à l’autre pour faire des recherches qui fassent sens; je soulignais pour ma part que les deux “paradigmes” envisagés par Ma concernaient en pratique des objets de recherche différents, que la plupart des chercheurs  en science politique ne semblaient pas du tout (à ma connaissance) vivre dans leur pratique de recherche une opposition irréductible “entre Newton et le Tao,” que la description que Ma proposait du “néo-institutionnalisme historique” avec son insistance sur les “bifurcations” laissait de fait cette approche dans une redondance forte vis-à-vis de l’histoire au sens classique du terme sans en avoir par ailleurs la précision sur le moment même des bifurcations (cf. les révolutions russe, chinoise ou françaisen, selon Theda Skocpol ou par les historiens respectifs des trois cas). Les organisateurs du séminaire, deux doctorants un peu énervés, à cette occasion, soulignèrent que ce texte ne leur apportait rien, dans la mesure où le conflit ainsi décrit ne les concernait pas dans leur recherche de thèse tant la manière de Ma de poser les problèmes semblait concerner une “lutte entre géants” (anglo-saxons de plus) auxquels ils n’étaient pas de toute façon, par définition et par situation,  invités à participer. Seul Pierre Martin sauva le texte en expliquant par le menu à quel point cette opposition, telle que la décrivait Ma, correspondait quand même trés bien à des incapacités chez certains  collègues, français ou étrangers,  trop “newtoniens”  avons-nous cru deviner, de prendre en considération les spécificités de la “théorie des réalignements électoraux”.  Cette théorie que  P. Martin a adaptée au cas français (voir son Comprendre les évolutions électorales. La théorie des réalignements revisitée, Paris : PFNSP, 2000) s’inscrit pour son auteur dans la parenté des “Sciences de la Complexité” de Ma en ce sens qu’elle aussi ne saurait prévoir et qu’elle ne sait que décrire ex post si effectivement un réalignement électoral a eu lieu lors d’une élection en connaissant les résultats des élections suivantes. Etant plutôt entré dans la discipline via sa branche “socio-historique”, je n’ai jamais rencontré de collègues aussi radicalement “newtoniens”, mais je n’ai pas de raison de douter du fort témoignage de P. Martin. Plus largement, si l’existence de la “Science” se démontre à travers la seule capacité à prévoir l’avenir, il ne restera en effet pas grand chose des sciences sociales… y compris d’ailleurs de celle qui prétend être la plus aboutie du point de vue de la science vue comme possibilité de la prévision, à savoir l’économie néo-classique… Il existe certes un débat sur ce point, mais est-il bien nouveau?

Ce texte de Shu-Yun Ma parait donc sans grand intérêt. Pourquoi a-t-il été alors publié dans une revue qui se veut prestigieuse? Il se trouve que j’ai lu récemment dans le premier numéro de l’European Political Science Review (2009, 1:1, p. 33-61) un texte de Philippe C. Schmitter, “The nature and future of comparative politics”. Or ce texte, qui cherche à rendre compte spécifiquement de l’avenir possible de la politique comparée, repose sur une dichotomie presque similaire à celle proposée à notre attention par Shu Yun-Ma, à savoir une opposition entre la recherche de la complexité ou celle de la simplicité. Schmitter propose ainsi un arbre généalogique de la politique comparée d’Aristote à nos jours (p. 37), où, dans la canopée, deux avenirs s’opposent : la simplicité et la complexité – une troisième voie médiane représentant par ailleurs une continuation des tendances en cours à l’infinie différentiation de la politique comparée en sous-disciplines définies par leur objet (voie du “néo-néo-néo” selon Schmitter) .

La “simplicité” de Schmitter, comme chez Ma le “newtonisme”, repose essentiellement sur une imitation en science politique du rational choice en vigueur chez les économistes néo-classiques (elle est de plus si j’ai bien compris trés dominante selon lui chez les spécialistes de la vie politique américaine); la “complexité” reçoit elle une description (p. 41) de la part de Schmitter qui me semble pouvoir être synthétisée  à la manière d’un Durkheim : “les tous  sont plus que la somme (multiniveau) des parties” – en effet, si E. Durkheim fit en son temps ce constat fondateur de la sociologie classique du refus d’une perception du monde social réduite aux seuls individus, et ce alors à la seule échelle d’une société nécessairement nationale, P. Schmitter adapte de fait la conceptualisation de ce dernier à un univers où de nombreuses échelles d’interactions sociales doivent désormais être  prises en compte. Une telle approche de la part d’un spécialiste des affaires européennes et de politique comparée n’étonnera pas : l’Union européenne (les interactions qui la constituent) sont plus que les Etats qui la constituent (qui eux-mêmes sont bien plus que la somme des actions de leurs citoyens du moment), et la conceptualisation de la polity européenne doit aussi compter avec toutes les interactions transversales aux échelles habituelles de découpage du réel. Schmitter met aussi en garde de façon typiquement “holiste” contre les  erreurs liées à une perception exclusivement par le prisme de l’individu d’une réalité politique.  Schmitter appelle d’ailleurs dans la suite du texte à l’usage ou à l’invention de concepts permettant de saisir ces interactions multiniveaux (par exemple celui de “gouvernance”). La perspective de Schmitter parait donc plus ancrée dans une tradition proprement sociologique  que celle de Ma, mais ils citent tous deux comme seul lieu de la “Science de la complexité ” aux Etats-Unis, le “Sante Fe Institute” (p. 69 chez Ma, note 10 et 11, p. 43, chez Schmitter). Schmitter lâche d’ailleurs à cette occasion le morceau : l’opposition qu’il dessine est largement idéologique, la droite nord-américaine apprécie et soutient (financièrement?) la simplicité du rational choice pour son hostilité à la politique en général et à l’action de l’Etat en particulier, la gauche américaine se tourne vers la complexité pour des raisons spéculaires. Comme Schmitter tient fortement à une approche complexifiante (et critique à l’occasion le splendide isolement des politistes non-comparatistes spécialistes des Etats-Unis), on en tirera facilement les conclusions qui s’imposent.

Au total, Ma et Schmitter nous donnent une seule information pertinente : il existe dans l’univers anglo-saxon de la science politique un conflit simplicité/complexité, qui semble être la forme rejouée  du conflit de ce qu’on appelait jadis l’individualisme méthodologique et le holisme, ou plus récemment de l’agency et de la structure. Ou, plutôt, il existe un besoin de la part des éminents collègues qui acceptent de tels textes dans les revues académiques de premier plan de telles présentations platement dichotomiques d’un conflit,  présentations presque scolaires si l’on veut! En effet, si l’on allait regarder les recherches considérées indirectement  dans les deux textes, je ne suis pas sûr que les dichotomies proposées ici se révéleraient si solides, ou du moins, il apparaîtrait sans doute que les  recherches les plus intéressantes  pour comprendre le réel entremèlent les deux aspects opposés pour les besoins de ces deux surveys.

Il est pourtant à parier que ces surveys seront rentables en termes de citations pour leurs auteurs. A l’occasion du conflit en cours sur l’évaluation des chercheurs dans le monde académique français, j’ai lu quelque part (mais sans me souvenir où, désolé!) que le survey, plutôt que la recherche de base, était le bon moyen de se faire beaucoup citer. Ma, malgré la  mauvais plat qu’il nous propose, peut avoir des espérances en ce sens, et Schmitter, plus  argumenté, devrait cartonner. En effet, ces présentations mettent apparemment de l’ordre dans le chaos des publications, font croire un moment que l’on saurait vaguement où l’on va. Les deux textes doivent se comprendre comme l’indice plus général que la science politique de langue anglaise, par quelque bout qu’on la prenne, publie beaucoup, voire énormèment, mais s’avère incapable de faire les grandes percées scientifiques dont rêvent ces praticiens de haut niveau. La quantité n’est pas l’indice de la qualité.  Schmitter fait clairement allusion à des nouvelles conceptualisations, méthodes, instruments de mesure, à importer d’autres disciplines pour relancer la machine (en dehors de la troisième voie de la différenciation croissante qui consiste à diviser le réel en autant de parts infinitésimales qu’il existe de chercheurs). Il conclut sur les vertus de la méthode QCA de Charles Ragin dans sa version étendue (“fuzzy”), mais il n’y a là rien qui puisse enthousiasmer.Il ne s’agit là en effet que d’une amélioration de méthode, bienvenue certes, mais qui ne peut changer notre vision du monde comme un concept radicalement nouveau.

Dans le fond, qu’arrive-t-il à un domaine du savoir quand il continue presque imperturbablement à produire mois aprés mois des tombereaux d’articles,  de livres, de workings papers, mais qui s’avère incapable de faire de grandes percées comme par le passé? Qu’est-ce qui le fait encore tourner? Sinon le simple académisme?

Ps. Je m’en vais préparer de ce pas mon propre survey sur l’influence persistante du jansénisme sur la science politique française.

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Non à une Charte de bonne conduite des politistes…

16 avril 2009 · 8 commentaires

Dans la plus récente lettre électronique envoyée à ses adhérents, l’AFSP revient sur une idée qui traîne depuis quelques mois d’une Charte de bonne conduite des politistes lors de, si j’ai bien compris, leurs interventions dans l’espace public. Cette Charte serait éventuellement adoptée lors du Congrès du 60ième anniversaire de l’AFSP à Grenoble. Cette idée semble avoir émergé à la suite d’un conflit – porté devant la justice  par l’un d’entre eux – entre deux collègues. Elle tient aussi à la condamnation en première instance d’autres collègues pour avoir écrit dans un ouvrage, se voulant de référence, une description d’un groupe politique considérée comme fausse par ce dernier.

L’idée de “Charte déontologique”, un peu sur le modèle de celle des journalistes,  me parait pourtant à écarter : en effet,  pourquoi vouloir brider la liberté d’expression de collègues? Je sais combien il est énervant de voir tel ou tel pontifier dans les médias sur des sujets dont, par ailleurs, on peut savoir qu’il n’est pas vraiment spécialiste ou qu’il tient une position très isolée par rapport à la majorité des spécialistes du sujet en question, ou encore dont on s’aperçoit facilement à l’écouter ou le lire que ses propos sont cousus de “fil blanc” idéologique. Mais allons-nous alors exclure ce collègue de l’association professionnelle de la science politique pour manquement aux “devoirs” de sa charge, le blâmer? Il faudrait faire en quelque sorte la police… Il me semble que, déjà, le parcours du combattant que constitue la sélection pour accéder à un poste de politiste à l’Université, au CNRS ou aux rares autres institutions qui emploient des politistes comme chercheurs ou enseignants-chercheurs est tel que la police (au sens de Michel Foucault) est déjà fort bien faite. Si après cela, des collègues veulent se mettre au service d’une cause, ou décident d’aller dîner en ville ou au château pour obtenir charges et prébendes, que m’importe? Je tiens pour ma part que les grands auteurs des sciences sociales, économiques, politiques, juridiques sont tous des personnes inspirées par des idées fortes qui ne sont pas au départ (ni à l’arrivée) objectives, académiques, neutres en valeur, bien au contraire! Il n’y a pas que Marx qui soit orienté en valeur, tous les grands auteurs dans nos domaines le sont! Les modestes épigones que nous sommes pour la plupart ont droit aprés tout à leurs propres errements. (Je reconnais volontiers qu’il s’agit de ma part d’un plaidoyer pro domo, en tant qu’épigone!)

Je suppose aussi que cette idée de limiter les interventions dans les médias des politistes, dont se moquait déjà Jacques Ellul sous le nom de politologues dans les années 1960 pour leur capacité à tout commenter sans rien comprendre de profond et de vrai, tient aussi à l’idée de renforcer le poids social de ce qui peut alors être dit par les politistes. Si nous nous comportons en scientifiques, ce que nous dirons aura (à terme) autant d’impact que ce que disent les (vrais) scientifiques, semble être le raisonnement sous-jacent, nous ne serons plus cet ectoplasme disciplinaire gonglé à bloc comme le grenouille de la fable, représenté en plus dans les médias à forte audience par les pires (soit-disant) d’entre nous. S’il s’agit de cela,  mais je peux me tromper, c’est une belle illusion! Je lisais récemment dans Libération le portrait d’un spécialiste des ressources marines, un certain Daniel Pauly (Libération, mardi 14 avril, page 32, Portrait). Le journaliste Michel Henry rapporte le propos suivant de ce scientifique,  éminent nous dit-on, à propos des choix politiques en matière de pêche au niveau mondial : “C’est comme si les politiques avaient le choix entre des médecins et des sorciers, et choisissaient les sorciers.” Cela serait trop beau en effet si nos politiques se comportaient en zélateurs honnêtes des scientifiques. Ce n’est pas à nous, politistes, que l’on doit apprendre qu’une “Science”, même dûment estampillé par les pairs et tout ce tralala dont nous n’entendons que trop parler ces temps-ci,  n’a au final que peu d’importance par rapport aux forces économiques et sociales à l’oeuvre dans toute situation. La Raison n’est pas maître de la maison commune des hommes!

Pour ce qui est donc plus humblement des interventions des politistes dans l’espace public, il ne faut pas se leurrer: les interventions que les médias demandent à certains d’entre nous ne servent en général qu’à confirmer les préjugés sur le sujet des acteurs des médias eux-mêmes.  J’en ai fait trés modestement l’expérience, et des collègues m’ont raconté leurs mésaventures en la matière. La banalité des propos des collègues intervenant dans les médias – en rupture souvent avec leur propre subtilité par ailleurs – tient beaucoup à cette demande de confirmation “scientifique”, d’autorité, des médias eux-mêmes. De toute façon, si même l’ensemble des membres de l’AFSP se tenait à une attitude de réserve “scientifique” sur tous les domaines les concernant, il se trouverait toujours des substituts trop contents d’avoir alors leur heure de gloire. Ce qu’on pourrait appeler le “syndrome Nicole Bacharan”, vous vous rappelez peut-être de cette américaniste, rendue célèbre pour un temps grâce à sa présence au bon endroit au bon moment le 11 septembre 2001, qui m’est devenue insupportable à force de l’entendre dire avec autorité  dans les médias ce que tout journaliste un peu formé aurait pu dire tout aussi bien en moins de mots.

Et puis, de toute façon, si l’on entend affirmer quelque chose dans l’espace public, qui serait la vérité scientifique de l’heure, et que cela gêne un pouvoir politique en place, il trouvera toujours pour vous contrer et vous renvoyer à vos chère études l’argument de votre orientation idéologique. Imaginons par exemple que des membres de l’AFSP se mettant au service du bien public et de l’intérêt général expertisent le redécoupage électoral à venir, et qu’ils démontrent par a plus b qu’il s’agit d’un bel exemple de “charcutage électoral”, de “gerrymandering”. Quelle sera la réaction des pouvoirs publics, sinon l’accusation d’être au service de l’opposition? Et inversement, en cas de conclusion inverse au profit du pouvoir! On peut imaginer aussi que d’autres scientifiques démontreront par c plus d le contraire, à savoir la parfaite justice et équité du redécoupage, oeuvre d’une divinité bienveillante. Le grand jeu mortel autour du “cancer” jadis ou du “changement climatique” récemment ne nous a-t-il rien appris en la matière?

Plus sérieux me semble être alors l’argument de la protection contre des attaques judiciaires de la part de particuliers se plaignant d’être présenté sous un jour qui ne leur plaît pas. Respecter la Charte déontologique de l’AFSP voudrait dire recevoir son soutien associatif  en cas de procès en diffamation par exemple. Ici se pose un problème effectivement bien plus grave : la tendance  montante de certains acteurs de la vie publique à vouloir confisquer la parole qu’on peut tenir sur eux dans l’espace public. Elle est particulièrement nette en France, elle explique la timidité de la presse et l’existence de livres destinés à dire ce qu’on ne peut pas se risquer à écrire dans la presse. Ces livres, qui visent le scandale et le redoutent à la fois, sont en général “visés” par des avocats spécialisés qui s’assurent que l’éditeur et l’auteur ne risquent rien, sinon de devoir affronter un procès. Veut-on alors créer au sein de l’AFSP une cellule juridique qui examinerait toutes les publications des collègues pour vérifier qu’elles ne donneront pas lieu à procès? Que faire des blogs comme le mien ou des autres (trop rares) collègues bloggeurs? J’ai bien peur que, si nous commençons à raisonner dans de tels termes, nous finirons par ne plus rien écrire du tout sur le monde réel, ou nous nous réfugierons dans un art d’écrire du type que celui que préconisait Léo Strauss en d’autres circonstances. Heureusement, jusque là, les plaintes ont été aussi rares que l’audience des écrits des politistes est resté faible. Notre relative insignifiance sociale représente une meilleure  protection qu’une Charte aussi bien intentionnée soit-elle.

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Des élections européennes? Où ça des élections européennes?

16 avril 2009 · Laisser un commentaire

Jean Quatremer est un grand journaliste, mais un journaliste un peu taquin: à la veille de ses propres vacances, il a publié sur son blog, un petit “scoop” sur le sondage Eurobaromètre concernant les élections européennes. Ce sondage EB 71.1, selon ce qu’il en rapporte, indiquerait une faible participation à venir aux Élections européennes de cette année. L’abstention finirait au total par s’établir à en croire les déclarations des sondés  à 66%, soit à un taux de participation de 34%. Cette information a largement été reprise et commentée avec quelque alarmisme. Sur le site de la Commission, les différents rapports de ce sondage effectué en janvier-février 2009 sont désormais disponibles; en lisant le rapport de synthèse, on s’apercevra d’ailleurs que la Commission précise bien (en gras dans le texte) qu’un tel sondage ne peut pas prévoir un taux de participation, surtout à six mois du scrutin. On leur donnera facilement raison, et l’on sera tenté d’accuser J. Quatremer et tous ses confrères qui l’ont repris d’avoir présenté abusivement les résultats de ce sondage. En même temps, ce sondage ne fait que confirmer une conviction bien établie par les expériences précédentes (de 1979 à 2004), à savoir que l’élection européenne ne peut qu’échouer à passionner les foules. J’ai essayé de faire un peu le tour de ce qui se dit à ce propos, et si j’ose dire, il existe là un consensus.

Par exemple, Olivier Costa, notre collègue bordelais, par ailleurs l’un des dirigeants de la Section d’Etudes européennes (SEE) de l’AFSP, donne un texte au site “Les Euros du village”, intitulé tout bonnement : “Pourquoi les électeurs boudent les élections européennes… et pourquoi ce n’est pas si grave” (en date du 19 février 2009). L’explication de l’abstention, qu’on y lira,  s’accompagne ici des motifs qui font qu’il ne faut guère s’en inquiéter, le Parlement même bien mal élu remplissant fort bien les fonctions que l’on en attend au sein du Triangle institutionnel. On ne sera guère étonné de lire une telle analyse sous la plume de l’auteur de Le Parlement européen, une assemblée délibérante (Bruxelles : Presses de l’Université de Bruxelles, 2001), livre qui a constitué une des premières analyses fouillées en français du fonctionnement et du rôle réel du Parlement européen dans la gouvernance européenne. Comme le montrent toutefois les quelques réactions qu’a suscité le texte de notre collègue, la logique ici proposée mène irrémédiablement à la conclusion qu’il ne sert à rien à ce que ce Parlement là soit élu directement par les citoyens. Olivier Costa considère en effet les craintes pour la faible participation électorale comme des instrumentalisations de la part de divers acteurs tout internes au système européen de gouvernance. Il a raison de son point de vue, mais il oublie toutes les attentes que font naître chez les citoyens ordinaires (et si j’ose dire les journalistes ordinaires) l’idée  d’une élection au suffrage universel direct d’une institution quelle qu’elle soit. Il oublie en quelque sorte le “mythe démocratique” qui surplombe toute la situation, et auquel quoi qu’il en ait, une partie au moins des profanes croit encore. La Chambre des Lords  en Grande-Bretagne ou le Conseil économique et social en France  jouent certes bel et bien leur rôle  respectif dans les “gouvernances” des deux pays, mais il n’empêche que leur rôle changerait (un peu) en cas d’élection directe, ou plutôt devrait changer en bonne logique démocratique. On notera d’ailleurs qu’Olivier Costa s’exprime en termes plus mesurés le 11 mars 2009 quand il donne un entretien au site “Toute l’Europe”, où il ne met pas directement en cause l’axiome, la prémisse, selon laquelle il faudrait que les Européens se déplacent plus pour voter aux Européennes – ce qui pourtant me semble être le sens de son intervention écrite dans les “Euros du village”. (Il est vrai que le site “Toute l’Europe” est mobilisé pour répercuter toutes les initiatives incitant le peuple français à aller voter).

Bruno Cautrès ne disait pas autre chose à la demande du  même site “Toute l’Europe”, lui non plus, en date du 17 décembre 2008, ne s’attendait pas à des bouleversements en terme de participation électorale : sa conviction semble d’autant plus difficilement attaquable tant elle est exprimée (voir la vidéo disponible sur le site) avec la plus grande pondération.

Cette abstention prévisible n’empêche pas pourtant les acteurs les plus engagés dans la défense du niveau européen de décision de construire une communication destinée à engager les citoyens à aller voter. Le Parlement européen consacre une partie de son site à une campagne d’information, destinée à inciter au vote, qui s’intitule “Elections européenne : à vous de choisir”. Cela ressemble à une version Internet de la bonne vieille instruction civique de mon enfance. Plus sérieusement, la Fondation Robert Shuman a créé un site ad hoc sur les élections européennes. Ce site, déjà plus efficace que celui du Parlement européen, comporte une intéressante section sur la participation et le vote utile. Tout en constatant chiffres à l’appui que depuis 1979, la participation baisse régulièrement, la Fondation propose l’analyse suivante :

“Une faible participation aux élections européennes favorise mécaniquement les partis protestataires, dont l’électorat a tendance à se mobiliser davantage, et qui auront alors un nombre de députés supérieur à ce que leur poids politique réel leur permettrait d’envisager. La surreprésentation de ces partis au sein du Parlement européen est d’autant plus forte que c’est le scrutin proportionnel qui est en vigueur pour les élections européennes. Une faible participation aux élections européennes produit aussi des effets négatifs du point de vue de l’influence nationale d’un pays à Strasbourg ou à Bruxelles. Les abstentionnistes qui auraient choisi de voter pour des représentants notamment appelés à siéger au sein des groupes influents au Parlement européen doivent savoir que leur non-vote contribue en partie à l’affaiblissement de la capacité de leur pays à peser au sein du Parlement européen. Là encore, une prise de conscience du caractère de moins en moins périphérique et subalterne des élections européennes doit amener les électeurs à mieux peser les conséquences de leur choix.”

Cette argumentation, dont on pourrait certes contester la validité empirique en faisant remarquer que ce sont les groupes sociaux les plus périphériques (les jeunes, les moins qualifiés, etc.) qui s’abstiennent le plus à ces élections “compliquées” et “sans enjeu national”, n’est pas sans rappeler les arcanes classiques de la mobilisation par la peur. Si tu ne votes pas, “ils” le feront, et cela sera terrible, tu en seras responsable. “Dans l’isoloir, Dieu te voit, pas Staline!” comme on disait jadis en Italie. La Fondation souligne toutefois que les électeurs ont tendance aussi à voter à cette occasion pour les partis de gouvernement dans l’opposition et que cela ne porte pas trop à conséquence – contrairement au vote pour les extrêmes qui enferme les élus ainsi obtenus dans l’inefficacité. Cet appel à voter, mais à voter UMP ou, à limite, PS, Verts ou Modem, qui rappelle que les éventuels élus d’autres partis ne pourront pas faire entendre la voix de la France et de leurs électeurs au sein du Parlement européen, m’a paru certes réaliste du point de vue de l’influence française, mais peu à même d’inciter à se rendre aux urnes tous ceux qui se situent en dehors du consensus. S’abstenir ou voter souverainiste, c’est donc du pareil au même.

La mobilisation des partis sur Internet va sans doute connaitre un nouveau pic à l’occasion de ces élections. L’activité sur Internet pour rendre compte de la campagne de cette élection où sans doute une minorité de citoyens ira voter à l’échelle de l’Union me parait elle aussi  foisonnante. Les grands journaux commencent à ouvrir des sections ad hoc. Un blog lié au Monde s’essaye de suivre toute l’actualité de l’élection européenne, il est clairement de tonalité proeuropéenne. Une initiative du CUEJ de Strasbourg offre un site sur les partis européens; il ne semble plus être actif depuis quelques temps. Serait-ce que les jeunes apprentis journalistes se sont rendus compte qu’en 2009, ce serait business as usual contrairement au ton triomphaliste de leur site qui annonçait fin 2008 une “Europe politique”, avec une interview du collègue Simon Hix à l’appui de leur thèse? Le soutien pour le moins appuyé de Gordon Brown, un  Premier Ministre travailliste membre pourtant du PES, à un deuxième mandat du très “populaire” José-Manuel Barroso à la tête de la Commission européenne a dû les troubler, tout comme l’évocation (perfide?) d’une candidature Juppé ou Fillon au même poste au nom des intérêts de l’Europe et de la France par un certain Jacques Delors, père (indigne?) d’une leader (en perdition?) d’un Parti socialiste français (en carafe?): la “grande combinazione” qui se dessine ainsi, qu’a récemment évoquée à mots couverts Bruno Le Maire en tant que Ministre concerné par l’affaire, n’est sans doute pas très compréhensible par des étudiants français élevés dans la clarté de la Vème République, où “celui qui n’est pas avec moi est contre moi”. Le grand marché quinquennal aux bestiaux bruxellois est ouvert, et les électeurs n’en doivent pas trop savoir sur ce point.

Au delà de l’abstention, les résultats de ces élections européennes ne risquent d’ailleurs pas de troubler le sommeil de grand monde à en croire l’essai de prévision globale établie par des collègues britanniques, dont le même Simon Hix : l’opération, qui avait déjà été faite en 2004 si je me souviens bien, est sponsorisée par la même firme de lobbyisme, Burson-Marsteller, que lors de l’élection précédente.  Selon eux, l’équilibre des forces au sein du Parlement européen devrait peu changer; la seule vraie incertitude vient alors des reclassements de partis entre groupes et des alliances entre groupes : si les extrêmes avancent, surtout si les Conservateurs britanniques se radicalisent pour de bon après un succès majeur, il faudra peut-être recourir à une alliance de type “Troisième Force” recentré à gauche. On notera que, sur ce site,  on se trouve incité à exprimer un “vote de paille” pour choisir le Président de la Commission, témoin de leur préoccupation dernière. Si l’on regarde leur prévision en détail, par pays, j’ai l’impression qu’elle pêche un peu par sous-estimation des effets de rationalisation des modes de scrutin. Avec la réduction du nombre de députés par pays (pour la plupart d’entre eux) sous le régime du Traité de Nice (avec seulement 736 députés à élire), on doit s’attendre à un amortissement très net de toute poussée “extrémiste” : les partis extrêmes, dont la Fondation Robert Schuman  se méfie, peuvent fort bien avoir des électeurs en nombre, mais ils risquent bien de ne pas avoir beaucoup d’élus au final au Parlement européen, sauf s’ils font des scores vraiment inédits pour eux – mais une telle surprise peut se produire dans quelques pays, mais pas partout!

Bref, en date du 15 avril 2009, tout indique que ces  élections européennes de juin 2009 seront d’une banalité à faire pleurer. Il ne reste plus qu’à espérer (ou craindre) un déclic lors de la phase haute de la campagne électorale. A dire vrai, je ne vois pas lequel.

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Rollot-la-peste!

9 avril 2009 · 4 commentaires

Notre journaliste préférée au Monde, Catherine Rollot, persiste et signe. Hier à Paris, aujourd’hui (9 avril) en province, son journal titre :  “Université : le conflit se durcit à la veille des examens”, et elle gagne la Une avec un article qui commence en première page et se poursuit en page 9.  A lire cet article, on dirait que le conflit porte avant tout sur la LRU en elle-même (loi votée en 2007, rappelons-le). Cette loi constitue certes  la “mère de toutes les réformes universitaires” en cours, sa lecture comme moment de l’avènement officiel d’une Université vouée à la seule “économie de la connaissance” (lecture avalisée d’ailleurs par le récent discours de N. Sarkozy, rapporté  par C. Rollot elle-même) constitue peut-être un “frame” (pour utiliser un terme cher aux adeptes des théories des mobilisations) permettant d’agréger une partie au moins des revendications multiples qu’énonce le monde  de l’enseignement supérieur et de la recherche, mais ce dernier dans  ses très nombreuses composantes est surtout capable d’avoir des demandes précises sur chacun des enjeux du conflit (décret sur le statut des enseignants chercheurs, “mastérisation” des  filières menant à l’enseignement primaire et secondaire, statut des doctorants, financement de l’enseignement supérieur et de la recherche, nature et rôle de l’évaluation, avenir du CNRS, etc.). Un encadré rappelle d’ailleurs “Les grandes étapes du conflit”, mais il s’avère tellement lacunaire qu’il ne renseignera (vaguement) qu’un martien récemment débarqué dans notre beau pays. Un véritable état des lieux des conflits en cours, pour une presse se voulant de référence, demanderait d’expliquer précisément sur chaque point où l’on en est exactement, tâche difficile il est vrai tant les autorités gouvernementales ont brouillé les pistes. Il est de plus affirmé en sous-titre de la Une qu’ “aucun dialogue ne se noue avec le ministère” :  certains syndicats apprécieront sans doute leur renvoi dans le néant, de même que la majorité de la CPU renvoyé de la même manière à son inexistence. Il est vrai que C. Rollot présente le conflit comme en voie de radicalisation : on aurait, d’un côté, des opposants radicalisés et, pour tout dire à l’en croire, un peu autistes, et, de l’autre, un Président (complètement) droit dans ses bottes, et que le meilleur gagne!  On hésite entre la volonté de réduire le conflit en cours à quelques extrémistes (dont peut-être… le Président lui-même?) et celui de théâtraliser le conflit pour le rendre plus appètent pour le lecteur du Monde. Un surprenant amalgame est de plus implicitement proposé au lecteur avec les séquestrations de patrons, vu l’encadré situé dans le corps de la suite de l’article en page 9, intitulé “Nicolas Sarkozy ‘ne laissera pas’ séquestrer les patrons”. On pourrait d’ailleurs s’amuser de cette jonction (au moins  dans l’espace d’une feuille de papier imprimé) entre “prolétariat” et “intellectuels” – le marxisme politique la théorisait, le Monde la réalise.

Madame Catherine Rollot mérite donc bien de ma part le slogan qui donne  le titre à ce post, calqué certes sur celui de “Ridgway-la-peste” (ce qui constitue en fait une auto-critique par avance de mon propre énervement), mais qui évoque plus simplement l’injonction que l’on fait à un petit enfant : “Tu es une petite peste!”, tant cet article à l’objectivité bien construite est cousu de fil blanc. Injonction gentille au demeurant dans mon esprit. Aprés toutes les critiques qui, semble-t-il, sont parvenues à son journal, de la part de collègues plus exaspérés encore que je ne le suis, et, aprés le coup de sang de Jérôme Valluy, notre collègue de Paris I (ce n’est pas le premier coup de sang du dit collègue, dirons amers certains…), qui a élaboré une “Charte” de boycott radical du Monde (fort bien conçue au demeurant en tenant compte des réalités de l’économie numérique de la presse en ligne), il y a là comme un certain panache de la part de ce journal à cracher ainsi au visage du monde universitaire (mobilisé contre les diverses réformes en cours) un bel article de Catherine Rollot, qui, parlant de radicalisation, omet bien à propos, de citer la “Ronde infinie des obstinés”,  la vague  montante de démissions des tâches administratives (en dehors du refus de certains de présider les jurys du baccalauréat), ou simplement la défiance sourde que ressentent désormais beaucoup de collègues vis-à-vis de toutes ces politiques publiques de l’enseignement et de la recherche. La rédaction du Monde est solidaire avec sa journaliste, c’est heureux, il faut être cohérent dans la vie, nous les félicitons de ne pas avoir faibli face à ces fâcheux que nous sommes, nous nous le tenons pour dit.

Contrairement cependant à la proposition de J. Valluy, nous continuerons à lire ce qui s’écrit dans ces pages. Il est toujours intéressant de savoir ce qui se dit dans la Pravda! Les récoltes ont-elles été bonnes en Ukraine cette année? Trés bonnes, nous dit-on, mais alors pourquoi le pain manque-t-il si souvent à Moscou? Pourquoi nous parle-t-on aussi de ces hooligans condamnés  de lourdes peines?

PS. Suite de la ténébreuse affaire…. Le Monde du samedi 11 avril 2009 consacre une page entière à la publication de lettre de lecteurs (p. 17) sous le titre : “La crise universitaire. Le rejet des réformes qui bouleverse les universités depuis des mois a suscité un abondant courrier, souvent critique vis-à-vis de notre traitement. Nous en publions des extraits -expurgés des attaques ad hominem.” On pourrait discuter sur le choix des lettres retenues, mais comment ne pas voir dans cette page l’illustration du pas de deux auquel se livre le Monde? Je donne la première page à C. Rollot (qui à n’en point douter fait partie des cibles des attaques ad hominem dont l’existence est ainsi révélé au lecteur!), et ensuite pour corriger cette fâcheuse impression, je me fends d’une page de lettres de lecteurs (un peu) énervés. J’imagine le dialogue qui a dû présider à ce choix :

-Les chefs (avec en appui, les commerciaux) : “Bon, là sur ce coup, c’est grave, les ventes se dégradent, les désabonnements pleuvent, et, en plus, un excité a lancé un appel au boycott, y compris de la version on line“.

- La rédaction (la majorité) : “Mais notre traitement du conflit a été objectif, dans les règles du bon journalisme; ce sont tous des grincheux mal lavés ces universitaires, nous ne pouvons nous laisser aller à subir des pressions d’où qu’elles viennent, tout désaveu des collègues concernés serait une offense inacceptable à notre dignité, il ne faut pas céder d’un pouce.”

- La rédaction (la minorité) : “Admettons tout de même que le traitement de toute l’affaire a été léger faute de moyens alloués par la direction, que l’effet “Voix de son maître”  qui a en résulté est la cause dernière de cette fronde d’un lectorat important pour notre crédibilité, ce sont nos sources que nous insultons ainsi.”

-La direction: “Bon je propose un compromis : premier temps, la personne la plus insultée par les réactions reçues à ce jour obtient la Une, puis, second temps, le journal donne la parole aux critiques – pas bien sûr à l’excité!- , et l’affaire est close, rompez!”.

-Tous : “Fort bien!”

Si les choses se sont passées ainsi, sachent les journalistes du Monde que leur pas de deux m’énerve encore plus que leur arrogance!

Catégories : Sociologie politique · Vie de la discipline
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We, the Leaders of the Group of Twenty.

7 avril 2009 · Laisser un commentaire

keep-calm-and-carry-on-redLe sommet du G20, qui s’est déroulé à Londres en ce tout début d’avril  a donné lieu dans la presse française à une petite brise d’euphorie printanière, Libération a même titré  vendredi 3 avril en se voulant amusant, “Un sommet pas vain” laissant entendre que cette réunion avait accouché de quelques décisions susceptibles d’améliorer le sort du monde. Cet enthousiasme était toutefois démenti par la lecture dans le même journal des commentaires  par des spécialistes de chaque sujet des décisions prises, qui allaient plutôt dans le sens inverse. Le Monde, qui titra le même jour (daté du 4), “Le G20 pose les nouvelles règles du capitalisme mondial”, était un peu sur la même ligne. C’est génial en général, mais douteux en particulier, illustrant encore une fois la maxime durkheimienne selon laquelle “le tout n’est pas la somme des parties”.  Insatisfait par la traduction du “plan historique” publié par le Monde (p. 8), j’ai eu la curiosité d’aller lire directement le communiqué final du G20, qui sonne mieux dans son idiome original. Il commence par un point 1 disant : “We, the Leaders of the Group of Twenty, met in London on 2 April 2009″ (non reproduit dans la traduction du Monde). Nous sommes bien loin du “We, the People…”. Passons, rappelons toutefois que ce G20 avait d’abord été institué dans la foulée des crises financières qu’avaient connu les pays asiatiques à la fin des années 1990. A en juger par ce qui s’est passé depuis, on ne peut pas dire que son effet sur la stabilité économique et financière du monde a été évident.

Je laisserais aux économistes le soin de déterminer si les mesures annoncées sont pertinentes pour atteindre les buts que le G20 se fixe. Je réagirais seulement ici en politiste, attentif aux rapports de force entre acteurs.

Première remarque, si l’on suppose que l’ordre dans lequel les choses sont dites possède quelque importance au moins rhétorique, on remarquera que l’aspect “relance coordonnée” l’emporte nettement sur l’aspect  “régulation financière”.  Après l’exorde (point 4 à 5) qui affirme à quel point la situation est grave au niveau de la planète, à quel point il faut agir de concert pour le bien des “hard-working families” partout dans le monde et comment il faut agir, on passe toute de suite aux mesures de relance (point 6 à 12), d’ailleurs déjà présentes en conclusion de l’exorde  avec des chiffres destinés d’évidence à épater les commentateurs (point 5). Ici aucun superlatif n’est assez fort, et on promet rien de moins que “the largest fiscal and monetary stimulus and the most comprehensive support programme for the financial sector in modern times” (point 9). Ces premiers points font indéniablement penser à l’affirmation (au moins en intentions) d’un keynésianisme à l’échelle mondiale. Cela sent bon la rhétorique nord-américaine. “Yes We Can”, n’est-il pas?

La suite est consacré à la régulation du secteur financier (point 13 à 16), à la refonte du rôle des organisations économiques internationales (point 17 à 21), à la lutte contre tout protectionnisme commercial ou financier (point 22 à 24), et enfin à assurer tout de même un peu de justice (sociale) dans ce bas monde et un minimum de soutenabilité écologique à tout cela (  “Ensuring a fair and sustainable recovery for all”,  point 25 à 28). Le moins que l’on puisse dire, c’est que le “Green New Deal” attendra, les contraintes écologiques de soutenabilité sont juste évoqués in fine (point 27 et 28). Le point 26 constitue à mon sens une illustration de l’esprit général des dirigeants ici réunis face aux problèmes du vulgaire :

“We recognise the human dimension to the crisis. We commit to support those affected by the crisis by creating employment opportunities and through income support measures. We will build a fair and family-friendly labour market for both women and men. We therefore welcome the reports of the London Jobs Conference and the Rome Social Summit and the key principles they proposed. We will support employment by stimulating growth, investing in education and training, and through active labour market policies, focusing on the most vulnerable. We call upon the ILO, working with other relevant organisations, to assess the actions taken and those required for the future.”

Si on n’avait pas l’habitude de cet usage du terme “humain” pour désigner en pratique la partie de l’humanité qui ne vit que d’un travail peu rémunéré et peu assuré de durer toujours,  et qui a le mauvais goût de former de plus une famille et d’avoir des enfants, on s’étonnerait. Le paragraphe renvoie d’ailleurs à l’idée de relance qui créera des emplois pour ces “humains”, ainsi qu’à des politiques actives du marché du travail, mêlant ainsi approche nord-américaine et approche nordique du problème du sous-emploi de la force de travail. On serait toutefois tenté de demander : mais alors qui sont les “non-humains”  auxquels le reste de ces déclarations sont destinées?

L’ordre des propos est donc déjà significatif : n’oublions tout de même pas les humains et la nature, cela pourrait faire jaser quelques bonnes âmes, semble avoir été la pensée des rédacteurs du texte lorsqu’ils l’ont finalisé.

Deuxième remarque, le contenu en général est des plus clair : il s’agit de revenir  au plus vite à la normale de ce qu’on a appelé depuis  20 ans  la “mondialisation”.  Il s’agit clairement de continuer comme avant : on vise à retrouver au plus vite une forte croissance de l’économie mondiale appuyée sur une ouverture continuée des économies.  Si j’ai bien compris, le G20 se promet de revenir rapidement à 4% de croissance annuelle (point  6, qui affirme dans la foulée que cela va favoriser la transition vers une économie verte… c’est aussi la “Semaine du Dévoloppement Durable”). Le protectionnisme est donc vivement condamné, et l’on se promet de conclure le cycle de négociation commerciale dit de Doha au sein de l’OMC. On peut douter de la réalité des promesses faites et du suivi des mesures prises (mais le dernier point  du communiqué devrait nous rassurer, point 29), cela n’empêchera pas peut-être du protectionnisme de çi de là dans les faits, mais le G20 réaffirme la prééminence de la conception libérale du commerce mondial et aussi de celle tout aussi libérale de la circulation des capitaux, que rien ni personne ne doit entraver, même pas  un secteur financier que l’on reconnait être à la source de la crise en cours (point 13, c’est bien le moins).  Certains ont remarqué que les modifications promises des rapports de force entre Etats membres au sein du FMI et de sa manière de fonctionner annonçaient un “Déclin de l’Occident” (on lirait dans le point 20 un rééquilibrage au sein du FMI au profit de non-Occidentaux), c’est peut-être vrai, mais  le FMI, largement refinancé à ce que l’on croit comprendre , n’est pas là pour faire autre chose que rendre ce capitalisme-là – celui de la mondialisation en cours – soutenable par tous les Etats, y compris les plus pauvres. Ce n’est pas “No child left behind”, mais “No State left outside”, pourrait-on dire.

Ce texte marque donc bien le triomphe continué d’une vision du monde libérale, et une défaite totale des mouvements qui auraient voulu une “autre mondialisation” à influencer sur l’agenda public du G20.  Je me demande même si Naomi Klein ne pourra pas ajouter un autre chapitre à  son livre, La stratégie du choc, avec la réaction coordonnée à cette crise, qui, si elle suivait à la lettre les décisions annoncées, consisterait en un approfondissement de la mondialisation. On voit déjà sur le cas de la Lettonie ce que signifie par les temps qui courrent un aide financière du FMI – là encore, business as usual. (Cela ne me fera vraiment rire que lorsque les Etats-Unis seront soumis à ce genre de “thérapie”…) Si l’on se sent pleinement convaincu des vertus du libre-échange, on peut s’en féliciter, en comparant la situation avec celle des années 1930 (rappelé incidemment dans le communiqué par la formule : “the historic mistakes of protectionism of previous eras”, point 22); dans le cas contraire, on pourra noter que le G20 a soigneusement éludé ce qui empêcherait à (moyen) terme la croissance matérielle infinie de l’économie de marché de perdurer sans heurts à l’échelle mondiale (que faire par exemple de la pénurie de matières premières qui ne manquera pas de réapparaitre en cas de retour à une forte croissance?) ou qu’il postule que la croissance retrouvée bénéficiera à tous (ce qui suppose que l’humanité est destinée toute entière à atteindre un standard de consommation “à l’occidentale”). Si dans dix ou quinze ans, nous devions nous trouver face à une crise écologique incontrôlable à cette date, ce G20 apparaitra comme l’illustration d’une occasion perdue de réorienter toute la machine économique dans une autre direction.

Troisième remarque : en matière de régulation financière, le communiqué n’appelle à aucun moment à une réflexion de fond sur la validité de cette finance mondialisée (pour ne pas parler des déséquilibres économiques qu’elle couvre), on se contente de proposer de limiter “son exubérance”, de la réguler pour utiliser le terme consacré.  Je n’épiloguerais pas sur les diverses listes validées par l’OCDE des “paradis fiscaux” non coopératifs (quatre petits Etats isolés au loin, dont 3 ex-colonies espagnoles  et un Etat asiatique ayant mal parlé de la mondialisation lors de la crise financière de la fin des années 1990), un peu coopératifs  (surtout récemment pour les plus connus : Suisse et Luxembourg) ou blancs comme neige de Davos (les grands Etats représentés au G20 et leurs dépendances directes genre Jersey). On se voit offrir là une démonstration (facile) du poids des différents acteurs dans le système international. On remarquera en passant que l’Union européenne, représenté par le Président de sa Commission, a accepté de voir blamer  certains de ses membres (Autriche, Belgique et Luxembourg, qui viennent d’entrer au purgatoire), tout en épargnant certaines dépendances des Etats directement présents au G20 (pas toutes : Monaco est quand même en liste grise).

Conclusion : le capitalisme est, selon les dirigeants des plus puissants Etats de la planète, l’horizon indépassable de notre temps. Autant pour tous ces joyeux rêveurs qui en annonçaient depuis cet automne la fin prochaine. Il va falloir faire avec.

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Un poisson d’avril: la moralisation du capitalisme.

1 avril 2009 · Laisser un commentaire

Déjà le 1er avril 2009. Le taux directeur de la BCE baisse plus vite que les prétentions “réformatrices” de nos Ministres de la Recherche et de l’Education, c’est dire le spleen qui m’étreint.

Il est difficile d’échapper ces jours-ci au grand show médiatique international sur la nécessaire refondation du capitalisme, sur sa moralisation à venir. En France, pour parer à l’indignation de la population (du moins à en croire les médias), le gouvernement vient de prendre d’urgence un décret destiné, non pas à faire payer les responsables comme le proposait bien imprudemment N. Sarkozy dans son discours de Toulon de l’automne dernier, mais à les empêcher de se payer un peu plus qu’ils ne l’ont fait jusqu’ici sur la bête (blessée par leur faute) quand l’Etat brancardier la prend à notre charge.

Tout le monde semble tomber des nues. Ah bon, semble-t-on dire dans les médias, certains responsables de grandes entreprises et certains salariés du secteur financier sont payés chaque mois que Dieu fait des dizaines de fois, voire des centaines de fois plus qu’un salarié à plein temps au salaire minimum. Les mêmes ont souvent de surcroit des avantages financiers et matériels qui les écartent de 99% des autres agents économiques du pays. Certains seraient même prêts à dissimuler une part de leur butin dans des paradis fiscaux. Ah bon il y a des paradis fiscaux? Où ça? Au Bhoutan? Ah bon tout le capitalisme industriel et financier français et mondial y trouve ses relais? Non, ce n’est pas Dieu possible? Le monde actuel – celui de 2009, pas celui de 1899 – serait donc en proie à des gens qui aimeraient l’argent, n’aimeraient pas payer leurs impôts et n’aspireraient pas à vivre comme le commun des mortels que nous sommes. Que K. Marx, R. Hilferding, T. Veblen et quelques autres  nous pardonnent d’avoir douté si longtemps! Quelles découvertes surtout quand elles viennent faire la une de médias qu’on a vu moins intéressés par ces sujets que par le prix de l’immobilier, le salaire des (petits, petits, petits) cadres, le classement des lycées et des hôpitaux. Il y aurait quelque chose qui ressemblerait à des (vrais) privilégiés au dessus de nous tous! Non, je croyais que cela n’existait plus depuis la Nuit du 4 Août 1789! Pas possible, comme du temps des Bourbons ou des Romanov! Et la liste est publique? Mise à jour chaque année par Fortune pour les meilleurs d’entre eux…

Il faudrait tout de même que ces écarts de rémunération trouvent quelque justification. Officiellement, c’est la récompense d’une efficience hors du commun, ce sont “les meilleurs”  (l’aristocratie dirait Aristote, donc les plus vertueux), et, si on les taxe trop, ils partiront à l’étranger.  Efficience hors du commun? Les meilleurs?  Passe encore en temps normal, quand la souffrance sociale  et les dégâts écologiques de toute cette excellence ne comptent pour rien, mais quand l’Etat brancardier court de salle en salle pour sauver ce qu’on peut sauver…. Quand ces justifications par l’efficacité (il y en a d’autres : la responsabilité, l’émulation, la créativité, etc.) font défaut complètement comme lors de cette crise économique, où actionnaires, salariés et  contribuables seraient en droit de demander qu’on châtie les responsables de leurs déconvenues, on fait semblant de s’offusquer. On peste, on condamne : j’ai été frappé d’entendre il y quelques jours à peu prés le même discours chez la représentante patronale autorisée et chez le tribun du peuple en devenir. O. Besancenot,  F. Parisot, même combat, à bas les patrons voyous! Sarkozy avec nous!

On peut dire plus froidement qu’on assiste à ce qu’on appelle en terme politiste à une mise en agenda du problème des écarts de rémunération et plus généralement de l’accroissement des inégalités suite aux logiques des marchés globalisés et libéralisés, de celui des paradis fiscaux, et de bien d’autres thèmes connexes qui auraient fait rêver les activistes qui ont fondé ATTAC il y a une dizaine d’années. On aura déjà constaté que le mot de capitalisme est redevenu un mot acceptable pour décrire le contexte dans lequel il nous est donné de vivre. Il y a encore cinq ans, le mot même de capitalisme sentait bon son Dix-neuvième siècle et son Karl Marx, aujourd’hui le capitalisme existe, c’est déjà ça, d’ici que l’on reparle de grand capital, des 200 familles, et autres (supposées) vieillleries il n’y a que quelques pas à faire encore. Certains pourraient même se laisser aller à relire une encyclique de Jean-Paul II de 1991. Pourvu qu’on n’aille pas jusqu’à rééditer Viviane Forrester…

De toute cette agitation, il ne ressortira pourtant pas grand chose. En effet, en dehors des “croyants” de longue date qui s’étaient organisés pour dénoncer ce capitalisme-là et pour lutter contre lui (ATTAC ou Trasparency International pour citer deux versions assez éloignées  idéologiquement de la critique organisée de ce “capitalisme de casino”), quelles autres forces sont réellement intéressées à la controverse? Tout un chacun, me direz-vous. On n’aime guère savoir que sa banque vous fait payer cher des agios pour un découvert tout en allant joyeusement perdre son capital à vouloir faire la maline sur le grand casino mondial où elle se fait plumer par plus maline qu’elle; on se sent un peu amer à envisager (en pur “ricardien”) la future hausse de sa feuille d’impôt (avec en plus son blocage salarial si l’on est fonctionnaire de catégorie A) pour payer la dette publique accumulée; on se sent énervé de cette aversion à la solidarité de ces enrichis quand on croise le SDF au bas de chez soi qui serait mieux dans un lieu de soin psychiatrique; on enrage sans doute d’être victime de la conjoncture  économique;  mais 99% de la population française ressentirait-elle même de la haine pour ces pratiques, selon des justifications diverses allant du libéralisme classique du petit patron propriétaire au communisme du “partageux” en passant par le catholicisme social ou l’éthique républicaine,  que rien ne se passerait encore. Philippe C. Schmitter l’explique bien dans un texte récemment paru  portant sur la méthodologie de la politique comparée: c’est là le danger d’une vision appuyée sur l’individualisme méthodologique de la réalité, ce n’est pas parce que tous les esclaves de Rome n’aiment guère leur esclavage  que celui-ci peut être aboli ou parce que des millions de Chinois aspirent en 2009 à une forme de démocratie libérale qu’ils peuvent espérer l’obtenir.

Plus concrètement, à Londres, il y a eu ces jours-ci quelques dizaines de milliers de manifestants; toute la population britannique, pourtant dûment indignée par le comportement des quelques joyeux “barons voleurs” britanniques (comme l’ex-dirigeant de la RBS) via ce que lui apprennent de  ces affaires les médias, n’est pas descendue dans la rue à cette occasion. Ce sont les habituels “activistes” qui sont descendus dans la rue. On a rapporté qu’un professeur d’université a même été sanctionné pour avoir tenu des propos bien sentis sur les banquiers. Gordon Brown a pu admettre avoir été quelque peu léger comme Ministre de l’Economie du Royaume en ne se lançant pas dans une entreprise de meilleure surveillance de tous ces marchés financiers dont la City de Londres constitue pourant l’un des centres pluri-séculaires , sans que cet aveu ne provoque un éclatement de sa majorité parlementaire,  un soulèvement populaire, ou tout au moins un éclat de rire général digne de Rabelais.

J’ai du mal à ne pas faire aussi l’analogie en ce jour avec la situation que j’ai vécu en 1992-93 en Italie. Sous le coup des enquêtes judiciaires, qui authentifiaient ce que toute la population savait depuis au moins les années 1970, la classe politique italienne et aussi entrepreneuriale (comme R. Gardini qui se suicidera) est délégitimée pour voir ainsi sa corruption étalée au grand jour. Mais, même à ce moment d’effervescence sociale, les choses se passent plus dans les médias, dans les prétoires que dans la rue. On appelle cela “Révolution”, on parle de “Seconde République”, d’ère nouvelle. On s’excite dans les revues et les livres sur une  Italie refondée par le régne de la loi égale pour tous. Il y aura quelques manifestations, mais qui ne mobiliseront jamais de grandes foules (même si elles ont été souvent montrées ensuite dans les documentaires sur cette époque pour leur charge “symbolique” dans le récit de la crise). Il y aura certes  un bouleversement électoral, mais tout rentrera bien vite dans l’ordre des choses. La “liberté” l’emportera. En effet, le mouvement anti-corruption comportait sans doute dans la ville de Milan à la veille des événements une centaine de personnes (j’avais d’ailleurs assisté à l’une de leurs réunions catacombesques…); en juin 1993, le leader du mouvement anti-corruption milanais, Nando della Chiesa, le fils du général Della Chiesa, sociologue universitaire, échoua largement dans sa tentative d’emporter la mairie de Milan – parce que S. Berlusconi, pas encore pourtant sous le coup des enquêtes judiciaires qui l’énerveront par la suite contre les juges “tous malades mentalement”, fit donner toute son artillerie lourde médiatique au profit des fantassins de la Ligue du Nord. On connait la suite. Par ironie de l’histoire, Mario Chiesa, le premier policien arrêté par les juges en 1992, vient de se faire arrêter de nouveau en ces jours de fin mars 2009 par les carabiniers dans une affaire liée à l’éco-mafia.

La leçon que j’en tire est la suivante : une mise en agenda d’un problème aussi enraciné  dans l’ordre économique et social que la “criminalité en col blanc” ou ses formes “grises” (paradis fiscaux, rémunérations opaques) ne peut avoir d’effets durables que si des forces politique et / ou sociales – en pratique des masses de gens organisés – étaient déjà présentes auparavant sur ces sujets. Malgré tous les efforts de spécialistes des dérives de la finance et des  petites organisations spécialisées dans ce domaine (qui ont enfin accès aux médias ces jours-ci), la population en général en est encore à découvrir à cette occasion les délices de ce capitalisme-là.

Il ressemble d’ailleurs fort à celui décrit il y a des lustres par J. K. Galbraith dans le Nouvel Etat Industriel. Tous ces personnages dont les rémunérations, les Stocks-Options, les Parachutes Dorés, Retraites Chapeaux et autres Golden Hellos, nous scandalisent, quel est leur statut vis-à-vis du capital? Ce sont tous des “managers”, ils sont ce que nous aurions pu choisir d’être si nous avions choisi d’autres voies et que nous y avions réussi,  ils ne sont pas  pour la plupart propriétaires des moyens de production, même s’ils aspirent clairement à l’être (via les stocks-options par exemple). En somme, cela ressemble à la fable bien connue de l’intendant dépouillant les châtelains de leurs biens au fil des siècles à force de les bien gérer.

Le spleen vous dis-je.

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