Je me permets de piller le titre d’un opuscule, qui se vend bien en ce moment parait-il, pour réitérer une évidence qui devrait aller sans dire, surtout pour montrer à quel point le savoir (s’il existe) de la science politique ne fait pas partie des évidences de l’espace public (contrairement à celui de la physique qui, au moins, fait consensus sur le fait que la Terre tourne autour du Soleil).
Face à la crise économique actuelle, on a en effet vu ressortir un mot, celui de “révolution”, ou celui proche d’”insurrection”. Un ancien Premier Ministre, Dominique de Villepin, qu’on croyait pourtant plus spécialiste des Cent Jours napoléoniens que de la Révolution français à son aube, s’est exprimée publiquement en ce sens, en évoquant rien moins qu’un “risque révolutionnaire” en France (selon le Monde du 21 avril 2009, déclaration sur les ondes d’Europe 1) – exprimant ainsi aux yeux de tous ses propres fantasmes de déposition par la fureur soulevée du peuple de son meilleur ennemi.
Avec un écho bien plus discret, une historienne spécialiste de la Révolution française, Sophie Wahnich a fait passer dans le Monde du 5/6 avril 2009 une tribune intitulée “Après 1789, 2009? Inégalités sociales criantes et actes de défiance à l’égard du pouvoir rappellent la période de la Révolution française. Il est encore temps d’éviter la spirale de la violence.” Cette tribune m’est apparue comme l’exemple même de ce que pourtant la profession historienne dit en général refuser : l’analogie anachronique est portée ici avec une bonne foi qui m’a étonné. (En même temps, quel magnifique démenti à la thèse de François Furet selon laquelle la Révolution française et son étude seraient désormais affaire du passé!)
Toute la démonstration de S. Wahnich repose sur un parallélisme sémantique entre les propos tenus en 1792-93 par des révolutionnaires (plus ou moins radicaux) et ceux tenus par des contemporains ou ceux qu’appellent selon elle la situation actuelle. Pour caricaturer ce propos lui-même caricatural, à l’en croire, le “bouclier fiscal” adopté en 2007 et les restitutions de trop-percus auquel il a donné droit récemment seraient l’équivalent des privilèges d’Ancien Régime. (“Le pacte de la juste répartition des richesses, prélevées par l’État, semble avoir volé en éclats quand les montants des chèques données aux nouveaux bénéficiaires du paquet fiscal ont été connu : les 834 contribuables les plus riches (…) ont touché chacun un chèque moyen de 368 261 euros du fisc, soit l’équivalent de trente années de smic’. Une dette de vies.”) En conséquence, “(…) la configuration sera celle d’une demande de justice dans une société divisée, la justice s’appelle alors vengeance publique”, suit une citation de la période révolutionnaire qui insiste sur le caractère “naturellement bon” du peuple ainsi poussé à la violence.
On touche du doigt les limites d’une vision seulement langagière, constructiviste, du monde social et politique. Entre la France de 1789 et celle de 2009, je ne saurais trop énumérer toutes les différences qui pourraient être évoquées. Les mots sont les mêmes, nous comprenons certes encore la langue parlée à l’époque, les raisonnements en terme de justice sociale sont sans doute proches dans leurs structures sémantiques, mais rien d’autre que les mots et les raisonnements ne sont semblables et surtout pas les conditions de possibilité de ce qu’on peut appeler (en faisant là aussi du concept stretching) une insurrection ou encore plus une révolution : un renversement ou une tentative de renversement par l’usage de la violence – ou tout au moins de la pression physique – des pouvoirs dirigeants de l’Etat. Pour qu’il existe une insurrection ou plus encore une révolution, il faut, me semble-t-il, un minimum d’organisation, sinon on parlera plutôt d’émeutes, de troubles, de révoltes, de jacqueries pour rester dans l’anachronisme. Ainsi, même si l’immense majorité des Français étaient chacun dans leur coin, immensèment insatisfaits de la situation du pays – et en l’espèce immensèment exaspérés par le “paquet fiscal” et les restitutions auxquelles il donne droit à certains d’entre eux-, rien ne se passerait qui puisse approcher de prés ou de loin le concept d’insurrection ou de révolution. Plus largement, sans organisation(s) enracinée(s) dans la société, d’immenses “injustices” peuvent donc être commises et être portées à la connaissance de l’opinion publique, sans que rien ne se passe de bien inquiétant pour les pouvoirs publics. (En Belgique, il y a quelques années, la pire des injustices, celle la plus facilement ressentie par tous les citoyens, a été commise; cela a donné la “Marche blanche”, une tentative avortée de “Parti blanc”, mais d’insurrection ou de révolution, point! Et je ne crois pas que le “paquet fiscal” soit aussi universellement choquant qu’un soupçon de complot pédophile au coeur de l’Etat.) Je ne voudrais pas faire ici mon léniniste, mon mussolinien, ni même mon khomeiniste, mais , à moins que “Tarnac” ne soit en fait que la partie émergée d’un immense archipel organisationnel aux ramifications ignorées de tous, et surtout de nos services de renseignement intérieur, il n’existe vraiment rien de tel à l’horizon. Aucune force organisée de quelque importance n’a de prétention réellement révolutionnaire ou même insurrectionnelle, et le Ministère de l’Intérieur et la Justice veillent avec (trop de?) vigilance, comme chacun peut le constater aisèment, que rien de tel ne se produise sur le territoire national (… y compris en Corse).
Est-il besoin de rappeler à notre historienne que, depuis 1789, les conditions objectives de l’insurrection, de la Révolution et même de l’émeute et de la révolte, ont bien changé? Est-il besoin de lui remémorer que toute l’évolution politique des deux derniers siècles a conduit à une forclusion progressive de la violence en politique? Nous ne sommes même pas en 1934 quand il existait encore la possibilité d’organiser sur le territoire français des milices paramilitaires remplies de gens ayant expérimenté “le feu” (“les Ligues”, les “Camelots du Roi”). Nous ne sommes pas non plus en 1944 quand des armées étrangères aidaient de leurs parachutages d’armes une ô combien légitime Résistance intérieure, laissant envisager à une partie d’entre elle de faire par la même occasion cette Révolution sociale manquée en 1871 en faisant payer à la bourgeoisie “vichyste” le prix de sa compromission avec l’ennemi. Nous ne sommes même pas dans les années 1970 où, au nom d’une discrète solidarité du camp du Progrès et de la Paix et de celle plus évidente d’un antisionisme présenté comme un anti-impérialisme, divers terrorismes d’extrême-gauche présents en Europe de l’Ouest trouvaient des bases arrières (comme on le sait maintenant avec certitude archivistique à l’appui) de l’autre côté du Rideau de Fer ou dans les Etats arabes du “Front du refus”.
Bref, n’usons pas à tort de mots ou de concepts dont un rapide examen montre qu’ils n’ont ou n’auront rien à voir avec la situation que nous vivons ou que nous allons vivre. On peut trés bien avoir des conflits trés durs, faisant appel à la violence contre les personnes ou contre les biens, autour de la fermeture de sites industriels; éventuellement, on peut aussi avoir une répétition à plus grande échelle encore des émeutes des banlieues de l’automne 2005, avec de nouveau la proclamation de l’état d’urgence; on peut avoir des multitudes de conflits divers et variés liés à la crise économique, sociale, et morale du pays; on peut avoir des scandales qui mettent à nu la corruption, réelle ou supposée, des élites de toute nature; on pourra avoir effectivement de la violence, des morts peut-être, mais la stabilité du régime en place n’en sera que peu ébranlée – ce qui interdit tout rapprochement 1789-2009 – , pour deux raisons majeures à mon sens:
- d’une part, le contrôle des appareils de force n’est pas prés d’échapper au pouvoir “républicain” en place : j’imagine mal la situation qui pourrait inciter les forces de l’ordre (armée, police, etc.) à lui faire défection, à refuser d’obéir, ou même à vouloir prendre le pouvoir en lieu et place des autorités légalement constituées (comme en 1961); il date par ailleurs déjà d’un siècle le temps où un régiment d’infanterie de ligne se mutina pour ne pas réprimer les “pays” lors d’un conflit social; sans aller jusqu’à ces considérations extrémes, le jour où les CRS et la police seront démoralisés au point de ne plus faire leur devoir, et celui où l’armée de métier elle-même se mettra aux abonnés absents, ne sont pas encore là (- ou alors, il faudrait qu’un pouvoir totalement idiot leur supprime d’un coup, et leur paie, et leur retraite!);
-d’autre part, contrairement aux écroulements révolutionnaires qu’on a pu connaître dans le passé, il existe une forte base sociale et politique du régime – sans compter la forte indifférence de beaucoup de gens à la vie civique de la nation. Comme en a menacé je crois Frédéric Léfebvre les éventuels professionnels de la sédition, dans ce cas-là, les urnes parleront, et elles renverront les séditieux à leur marginalité. Cette hypothèse, inspirée bien sûr de la séquence de mai-juin 1968 (mais aussi de celles d’avril 1848, de 1919 et de 1946-47), pourrait d’ailleurs trouver un début de test dans le résultat des élections européennes de juin 2009 si celles-ci se déroulaient dans un contexte de forts troubles sociaux. Si l’UMP ne subissait pas un “vote sanction” comme il se doit en de telles circonstances quelque soit d’ailleurs le parti au pouvoir, l’hypothèse d’un backlash en sa faveur serait à étudier.
Guy Groux, spécialiste du syndicalisme, dans l’Express de cette semaine (numéro daté du 30 avril, p. 40), ne dit pas autre chose, en rappelant par ailleurs que l’on assiste dans les conflits sociaux à un retour de formes dures de luttes sociales, mais que ces formes, ces répertoires, ne sont pas inédits dans l’histoire sociale française.
Ceci étant, que cela ne nous empêche pas de contester, manifester, protester, réclamer, grogner, vitupérer, râler, s’indigner, pester, fulminer, et j’en passe, mais faisons ainsi de la politique au sens large (si nous le croyons utile) sans fantasmer des issues illusoires.
Le sommet du G20, qui s’est déroulé à Londres en ce tout début d’avril a donné lieu dans la presse française à une petite brise d’euphorie printanière, Libération a même titré vendredi 3 avril en se voulant amusant, “Un sommet pas vain” laissant entendre que cette réunion avait accouché de quelques décisions susceptibles d’améliorer le sort du monde. Cet enthousiasme était toutefois démenti par la lecture dans le même journal des commentaires par des spécialistes de chaque sujet des décisions prises, qui allaient plutôt dans le sens inverse. Le Monde, qui titra le même jour (daté du 4), “Le G20 pose les nouvelles règles du capitalisme mondial”, était un peu sur la même ligne. C’est génial en général, mais douteux en particulier, illustrant encore une fois la maxime durkheimienne selon laquelle “le tout n’est pas la somme des parties”. Insatisfait par la traduction du “plan historique” publié par le Monde (p. 8), j’ai eu la curiosité d’aller lire directement