Bouillaud’s Weblog – bloc-notes d’un politiste

Entrée de juin 2009

Un Discours pour ne rien dire?

28 juin 2009 · 2 commentaires

Le Discours de Nicolas Sarkozy devant le Congrès réuni à Versailles ce lundi 22 juin 2009 n’aura fait l’actualité qu’une journée à peine. Qui a vaincu par les médias périra par les médias., serait-on tenté d’écrire… Il est vrai que le contraste ne pouvait qu’être cruel entre l’instrument politique ainsi mis à la disposition du Président par la dernière réforme constitutionnelle – s’adresser solennellement aux deux Chambres réunies – et le contenu du discours lui-même. Dans la mesure où nos Constitutions républicaines successives avaient interdit au Président de la République de s’exprimer devant le pouvoir législatif depuis plus d’un siècle, il était  pour le moins difficile en créant cette possibilité inédite de ne pas décevoir lors de la première utilisation de l’instrument les attentes ainsi suscitées. Le Président ayant par ailleurs désormais  mille autres façons de s’exprimer devant l’opinion publique qu’une adresse solennelle aux Chambres réunies en Congrès, il fallait faire dans l’artillerie lourde pour avoir une chance d’être à la hauteur de la nouvelle institution.

Certes, la mise en scène (disponible en vidéo sur le site de la Présidence de la République) tend à faire ressembler  l’évènement au discours sur l’État de l’Union du Président des Etats-Unis d’Amérique, avec une touche presque moscovite toutefois dans la remontée par N. Sarkozy d’une haie de Gardes républicains en grande tenue d’apparat sous les dorures de Versailles.  On aurait dit du Poutine dans l’image. Messieurs de la Douma, l’Autocrate! Cependant,  il aurait fallu pour que le spectacle ainsi donné  de la souveraineté en majesté fonctionne vraiment quelque(s) déclaration(s) fracassante(s), du genre (je laisse errer mon imagination…) :  la fusion dans l’année des 36.000 communes pour n’en garder au final que 2000 (ce qu’on fait tous nos partenaires européens depuis bien longtemps parfois); un référendum sur la suppression (comme en Italie ou Suède) du statut de fonctionnaire (ce qui va plus vite pour en faire fondre le nombre que d’attendre les départs en retraite); l’extension du Concordat toujours en vigueur en Alsace-Lorraine sur l’ensemble du territoire de la République (pour mieux contrôler tous les cultes); la fin de la gratuité de toutes les études au delà du bac; la vente de l’ensemble du patrimoine historique de l’État (Louvre compris) pour rembourser la dette  ; ou toute autre décision qui changerait radicalement la donne dans le pays – mais qui, bien sûr, engagerait le pouvoir dans une crise majeure avec tout ou partie de la population ou de l’État. De fait on ne pouvait qu’être fort déçu (si on se sentait une âme de révolutionnaire de droite, à la façon d’Alternative libérale) ou tout de même un peu rassuré sur les intentions présidentielles (si on se situait dans la gauche désorientée). De fait, cela donnait une impression de  business as usual dans la mesure où aucune des multiples annonces du jour  ne rompait  résolument avec les politiques engagées depuis 2007 (ou même 2002, sur les prisons par exemple). Il y avait certes  des inflexions notables sur quelques thèmes  (sur l’abandon de la “discrimination positive” comme terme), mais rien de très décisif en apparence. La prudence sur la réforme des retraites en 2010 faisait presque peine à voir vu le contexte  de ce début d’été 2009 : dans l’état de K.O. où sont les syndicats après leurs dernières mobilisations unitaires ratées, il aurait pu sembler qu’il ne fallait pas hésiter à proposer directement l’impensable, soit le recul rapide de l’âge légal de la retraite vers les 70 ans avec 45 ans de cotisation! (tout le programme du MEDEF, et même un peu plus!) Donc, au total, tout cela fut d’une prudence trop étudiée pour valoir qu’on s’y arrête vraiment. Il y avait pourtant une annonce majeure qui justifiait finalement ce Discours : la France allait continuer de s’endetter; mais cette annonce, qui aurait dû susciter un large débat, n’a pas été perçue comme le sel du propos, tout au moins dans un premier temps.

Je pense que ce défaut de perception, qui s’est corrigé au fil de la semaine qui vient de s’écouler, tient au fait que ce discours était terriblement mal construit : d’une part, il ressemblait à un discours de politique générale d’un Premier Ministre nommé N. Sarkozy, faisant le tour des questions de l’heure, et dessinant les grands axes de la politique de son ministère – d’où un effet catalogue, épilogue (sur la loi Hadopi), et prologue (sur tout ce qu’il faudra faire), effet encore renforcé par le style haché de l’art oratoire de notre Président; d’autre part, il essayait de proposer une “ligne générale” comme on disait jadis sous d’autres cieux – d’où une vaste analyse de la place de la France dans la crise de la mondialisation, largement inspiré dit-on par le conseiller spécial du Président. Les deux aspects s’entrechoquaient au point de brouiller la vue des journalistes, et, sans doute, aurait-il mieux valu s’en tenir uniquement à l’exposé de la “ligne générale” pour que tout le monde comprenne bien le choix fait et ainsi annoncé aux représentants de la Nation.

Cette ligne générale était présentée comme le fruit de la réflexion présidentielle (“J’ai réfléchi”, dit-il à un moment), qui se posait du coup comme le penseur (le guide?) des objectifs de la Nation. Le fond du raisonnement peut être résumé  ainsi : les finances publiques sont certes en crise; mais, si l’État s’engage dans une “politique de rigueur” en taillant sans discernement dans toutes les dépenses, cela veut dire sacrifier les sources de la croissance à venir et  donc la possibilité de sortir par le haut de la crise en occupant une meilleure place dans la division internationale du travail; en conséquence, il ne faut pas hésiter à augmenter certaines dépenses d’investissement; comme, par ailleurs, augmenter les impôts pour financer de telles dépenses nouvelles signifie tuer la reprise économique et décourager les créateurs de richesses (matérielles), il faut financer ces dépenses publiques-là par la dette publique, en escomptant pour le remboursement de celle-ci les fruits collectifs en terme de croissance que cela suppose. Or cette analyse  ressemble  à s’y méprendre à la bien connue  “Stratégie de Lisbonne” de 2000, adoptée par le Conseil européen tenu cette année-là dans la capitale portugaise. Or cette stratégie européenne qui fonctionne sous le régime de la M.O.C. (méthode ouverte de coordination), le moins que l’on  puisse en dire est qu’elle ne fonctionne guère, et  la France n’en est pas à ma connaissance le meilleur élève. En effet, la  “Stratégie de Lisbonne” préconisait entre autres choses que tous les Etats européens se (ré)arment dans la compétition mondiale en faisant appel à l’innovation de quelques-uns (d’où l’importance de réformer de fond en comble le secteur de la recherche et de l’enseignement supérieur), à la formation de tous et à l’activité rémunérée de la plus grande part possible de la population (pour soutenir l’Etat social). C’est ce qu’on pourrait appeler la “voie finlandaise” de sortie vers le haut dans le cadre du réajustement mondial des systèmes productifs occasionné par la mondialisation néo-libérale des années 1990-2000. Le discours prenait d’ailleurs une tonalité très nordique dans son appel à prendre en compte les coûts (cachés) de la non-formation de la jeunesse la plus défavorisée, et donc à considérer les dépenses pour ces jeunes, sortis trop tôt du système scolaire ordinaire ou en voie de le quitter, comme un investissement d’avenir. Au total, cette ligne n’est donc pas si originale que cela, et poursuit par exemple la politique des “pôles de compétitivité” engagée il y a quelques années déjà. La grande originalité par contre, pour ne pas dire plus, c’est de suspendre la contrainte de financement de l’État (ce qui justifie de s’adresser aux Chambres qui vont avoir à approuver un tel choix budgétaire), bref de jouer  à plein “Lisbonne” contre “Maastricht” (et ses critères de rigueur budgétaire).

Il y avait là un choix, il a été fait, que vont en penser nos partenaires de la zone Euro?

Donc ce discours avait plus de fond qu’on pouvait le percevoir au premier abord en raison de son ratage sur la forme. Si dans quelques années, l’État français connait une crise de la dette publique “à l’argentine”, on pourra donc s’y référer  pour condamner le dirigeant qui a pris cette décision et tous ceux qui l’auront appuyé de leur vote au Parlement. Il n’est pas exclu par ailleurs que, finalement, cette  “Stratégie de Lisbonne”  pour la France ne finisse par fonctionner, et que nous ne devenions le nouveau “Tigre européen” des années 2015-2025 avec 5% de croissance annuelle (verte en plus) qui permettront de rembourser sans heurts la dette publique. Yes we can!

Malgré tout, le discours comprenait en lui-même une magnifique fausse note qui contredisait déjà à ce stade la “ligne générale”. En effet, le Président se propose d’augmenter le nombre et la qualité des places de détention (en prison et en hôpitaux psychiatriques) au nom des valeurs de dignité humaine et de saine répression du crime : où est donc la “dépense d’avenir” dans ce cas? C’est certes une dépense entièrement louable du point de vue humanitaire et une obligation internationale pour la France qui s’est engagé à assurer une cellule individuelle à chaque détenu, mais est-ce là une dépense utile du point de vue de la “Stratégie de Lisbonne”? Veut-on que des firmes françaises par ce biais deviennent spécialistes des prisons clés-en-main à vendre à l’exportation?  On pourrait certes dire que des détenus moins mal traités lors de leur peine se réinsèreront mieux par la suite, cela évitera des récidives et de l’exclusion; peut-être serait-il moins couteux de  “réfléchir” à diminuer le nombre d’incarcérations en les réservant aux seules personnes réellement dangereuses pour autrui? N’existe-t-il pas d’ailleurs des peines alternatives à la prison? Ne peut-on songer à innover sur ce point? Cette promesse de couvrir la France de belles prisons humanitairement correctes, qui correspond évidemment aussi au fond de commerce “sécuritaire” du Président, augure mal de la capacité de choisir des objectifs porteurs d’avenir (économique) et de s’y tenir.

Dans ce même discours où il est justement souligné qu’il faut “investir” dans l’éducation des jeunes, la volonté de réduire le nombre des fonctionnaires par le biais des départs en retraite est réaffirmé – ce qui donne peu de jours plus tard l’annonce par le Ministre concerné de la suppression de 16.000 postes au Ministère de l’éducation nationale.  Éduquer les jeunes sans enseignants ou personnels en général, cela va être très, très difficile sauf à faire de gros progrès de productivité… Les jeunes sont-ils censés devenir tous autodidactes? Si oui, à partir de quel âge? On se trouve là au cœur de la contradiction : qu’appelle-t-on “dépense d’avenir”? Le premier budget de l’État, l’éducation, n’est-il pas de fait entièrement une “dépense d’avenir”? Ou, alors, est-ce à dire que l’éducation nationale sert de garderie pour les rejetons des parents qui travaillent et de “postes réservés” pour les quelques centaines de milliers de personnes inaptes au travail productif qu’elle occupe  et qui ne produisent vraiment rien?  La santé, autre dépense majeure s’il en est, n’est-elle elle aussi destinée qu’à faire vivre quelques centaines milliers d’autres non-producteurs?  L’avenir  d’un malade qui ne mourra pas grâce à des soins est-il à prendre en compte dans les dépenses d’avenir? Et que dire de la Sécurité routière dont les publicités envahissent ces jours-ci les villes et les magazines? Est-ce ou pas une “dépense d’avenir”?  J’ai bien peur que la distinction ait peu de sens d’un point de vue logique,  mais qu’elle corresponde au fait politique que tout ce qui suppose l’appel à un opérateur privé susceptible d’y trouver son profit soit “labellisé” dépense d’avenir, alors que tout ce qui repose sur le travail de fonctionnaires ou assimilés soit vu comme une simple dépense de fonctionnement. A la limite, il suffirait par exemple que tout le secteur éducatif (de la maternelle à l’Université) soir repris par des entreprises privées pour que tout d’un coup tout son financement par l’État soit vu comme une dépense d’avenir. Au niveau universitaire, cela correspond déjà à la préférence pour l’achat de bâtiments, de matériels ou de logiciels au secteur privé par rapport à l’embauche pérenne d’enseignants-chercheurs ou de tout autre personnel. Plus encore, cette distinction “dépenses de fonctionnement”, qui dans le fond sont réputées ne servir à rien et que l’on peut réduire  toujours puisqu’elles sont par essence du “gaspillage” et de la “bureaucratie”, et “dépenses d’avenir”, qui seraient tellement justifiées qu’on pourrait s’endetter pour elles, témoigne d’une lecture bien particulière du fonctionnement de l’État par les dirigeants actuels. Le salarié de l’État n’y est vu qu’à travers la gêne qu’il leur occasionne. Ceux-ci rêvent d’un État “zéro-fonctionnaire” où l’on aurait entièrement substitué au travail (rétif, nécessairement rétif) du capital (qui lui ne se plaint guère).

Pour ajouter à l’effet de flou provoqué par ce discours, il faut ajouter que, du point de vue idéologique, le Président y a proposé ce jour-là un curieux patchwork dont il serait intéressant de démêler un jour les sources (humaines), un seul conseiller est-il responsable de cela? D’un côté, il y a cet éloge du modèle français,  opposé au moins implicitement au modèle anglo-saxon reagano-thatchérien du T.I.N.A.. Tout à son éloge de l’industrie contre la finance, N. Sarkozy va jusqu’à évoquer les mânes du Conseil national de la Résistance et se référer à mots couverts au colbertisme, ne sommes-nous pas selon lui de longue date  les  ténors mondiaux du partenariat public /privé ?  De l’autre côté, il y a cet éloge de la République qui est égalitaire par essence mais pas du tout égalitariste, libérale mais pas licencieuse. Si j’ai bien compris,  pour situer le sarkozysme en 2009, il faut faire un mélange  entre la IIIème République libérale (elle-même un mixte entre celle des “boursiers” et celle des “brigades du Tigre”), la IVème République sociale (un peu en sourdine tout de même), et la Vème République industrialiste des grand projets. Si toute l’exorde du discours n’aurait pas déshonoré un Président socialiste et si la conclusion évoque le “mouvement” dans un pied de nez  sans doute d’autant plus sensible à la gauche  qu’on se situe dans cette même enceinte de Versailles qui a vu le triomphe du “parti de l’Ordre” en 1871, le discours revient tout de même  ensuite aux fondamentaux de la droite républicaine française : “Où en sommes-nous avec le principe d’égalité? Ne sommes-nous pas progressivement passés sans toujours nous en rendre compte de l’égalité républicaine à l’égalitarisme? La République, c’est la promotion sociale fondée sur le mérite et le talent. L’égalitarisme, c’est donner la même chose à tout le monde.” Au moins, les choses sont dites clairement, Rome est encore dans Rome, on se sent soulagé : tout faire pour respecter le principe de l’égalité des chances d’obtenir pour chacun des rétributions dans la vie conformes uniquement à son mérite et à son effort, mais rien de plus: ni “assistanat” ni “nivellement par le bas”.  Cette réaffirmation de cette manière fort libérale d’envisager la République – celle du libéralisme d’avant 1914  qui valorise les “boursiers”, mais combat sans pitié particulière les “partageux” – se situe bien sûr en opposition avec les tendances socialisantes  ou démocrates-chrétiennes, voire communistes, exprimées par le programme du Conseil National de la Résistance, aussi évoqué par le Président: ce programme reconnait justement que le sort de chacun dans la vie ne  dépend pas que de ses propres efforts, de son mérite, mais des conditions générales de la société, reconnait de plus que la justice exige l’égalité  au sens fort du terme sur des aspects essentiels de la vie.

A trop vouloir se montrer consensuel à travers ce patchwork de références inconciliables, tout en préservant tout de même à bien le lire ses valeurs fondamentales   et en annonçant  un choix  qui aurait mérité d’occuper l’ensemble du propos tant il engage l’avenir des finances publiques, le discours présidentiel du 22 juin 2009 risque d’être une belle illustration de cette tendance au faux-semblant, qui domine la parole politique contemporaine. Ou s’agit-il simplement d’un discours mal écrit?

Catégories : Sociologie politique
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Sortie de grand oral…

19 juin 2009 · 16 commentaires

Le “grand oral” est l’exercice traditionnel situé en fin de troisième année à l’IEP de Grenoble, on y teste face un jury de trois enseignants surtout  la culture générale des candidats en les amenant à parler  pendant une demi-heure d’une problématique contemporaine et à répondre à des questions tout azimuts ,  il date du temps où notre IEP visait essentiellement à préparer nos étudiants aux concours de la fonction publique et ne durait que trois années. C’est un exercice toujours un peu lassant pour les jurys tant  certains étudiants paraissent parfois n’avoir “rien vu, rien appris, rien compris” depuis bien longtemps, mais c’est un bon observatoire des connaissances et des lacunes de chaque génération étudiante. Aujourd’hui, j’étais en charge d’un jury de la seconde session qui regroupe donc par un biais de sélection fort logique les plus médiocres ou les moins chanceux (soyons charitable) de nos étudiants de troisième année. Une chose étrange m’a frappé tout comme les collègues qui officiaient à mes côtés : à chaque fois que l’un ou l’autre d’entre se risquait à poser une question destinée à faire rappeler par l’étudiant/e les mesures “anti-crise” prises par le gouvernement actuel (qui sont tout de même nombreuses depuis l’automne dernier : banques,  immobilier,  revenu des plus pauvres, etc.), on se trouvait face une incapacité de répondre qui finissait au fil des candidats par donner  au jury le sentiment d’un effet de comique de répétition. Ces étudiants, qui pourtant ne sont pas a priori des jeunes ordinaires par rapport à leur génération de jeunes adultes, n’en avaient pas entendu parler, ou alors ils en avaient retenu des bribes à peine exploitables, comme un lointain écho de Sirius. Je me suis dit à cette occasion que, vu de notre salle d’examen, et certes pour les moins bons de nos étudiants, la communication gouvernementale – qui est pourtant censée être un rouleau compresseur ces temps-ci!-  fonctionnait bien mal tout de même. Il y a bien sûr l’hypothèse, émis par un collègue présent,  selon laquelle ces étudiants étaient tous  des gens de gauche qui ne voulaient pas même entendre parler de quoi que ce soit ayant trait à  N. Sarkozy et qui  le  “zappaient” en tout; il y a bien sûr aussi l’hypothèse que ces étudiants n’avaient guère leur place dans un Institut d’études politiques; il y a aussi la possibilité qu’ils soientau fond que comme cette majorité de Français qui ne s’informent que par les médias de masse audiovisuels : le gouvernement a beau dépenser des milliards d’euros pour la relance, creuser les déficits, nommer un ministre ad hoc, en faire des tonnes en somme, comme ces derniers (pourtant “réputés proches du” ou “contrôlés par” le pouvoir) sont bien peu intéressés par faire de la pédagogie sur des sujets compliqués et austères qui ne font pas d’audience, qui sont anxiogènes, on obtient le résultat qu’au final , un/e étudiant/e de 20 ans  un peu médiocre dans la lointaine et isolée par ses montagnes Grenoble n’en a pas entendu pas parler.

Plus généralement,  mon expérience d’enseignant ne cesse d’attirer mon attention sur le contenu de plus en plus faible en informations pertinentes pour être des citoyens de ce que nos étudiants retirent de la fréquentation des médias. S’il n’y a plus aucune vitamine dans le fruit, il devient à ce stade inutile d’en manger… et à nous de donner désormais nos comprimés de vitamines, mais Dieu que cela complique les choses.

Catégories : Sociologie politique · Vie de la discipline
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Jérôme Gautié, Le chômage.

18 juin 2009 · Laisser un commentaire

gautiéPeut-être est-ce parce que ma femme est au chômage depuis peu, peut-être est-ce parce que je ne veux pas oublier que j’ai été dans une vie antérieure agrégé de sciences économiques et sociales en lycée, peut-être aussi parce que l’auteur est un ami de longue date, en tout cas ai-je voulu rendre compte ici du “Repère 531″ (La Découverte, Paris, 2009) sur le Chômage de Jérôme Gautié, professeur d’économie à l’Université Paris I.

Ce livre prend la suite d’un “Repère” à succès écrit et mis à jour par Jacques Freyssinet de 1984 à 2004.  Son objectif, lié à sa place dans une collection de vulgarisation et de synthèse destiné à un public universitaire, est de rendre compte de la manière la plus concise et la plus équilibrée possible des points de vue en présence en 2009:  le chômage de masse préoccupe bien sûr les économistes depuis les années 1930, mais les théories et les travaux empiriques se sont multipliés depuis les années 1970, et c’est à un état des lieux empirique et théorique de tout ce travail collectif que J. Gautié s’essaye, avec succès me semble-t-il.

On notera ainsi à le suivre que, sur les dernières décennies, l’intérêt des économistes s’est surtout porté  sur l’explication du “chômage structurel”, c’est à dire de cette part du chômage que ne peut expliquer la conjoncture économique au sens strict. Il est vrai que de nombreux pays développés ont connu depuis 1973-74 des périodes de reprise vigoureuse de leur activité économique sans réussir pourtant à réduire à l’insignifiance leur niveau de chômage. La réponse à cette énigme (et là je simplifie le propos de l’auteur pour mieux me faire comprendre) tient essentiellement à une incapacité du marché du travail à établir un salaire d’équilibre  “walrasien” en raison de contraintes sociales et/ou institutionnelles. Ainsi qu’il est présenté dans l’ouvrage, le schéma dominant chez les économistes semble ainsi être : a) si nous vivions dans un monde de concurrence pure et parfaite, le taux de chômage serait nul (voir l’explication “standard” résumée par l’auteur, p. 36-38); b) comme le monde réel ne correspond pas vraiment à ce monde de concurrence pure et parfaite, comme il est rempli de règles, d’institutions, d’organisations, de territoires et d’espaces, de générations de travailleurs, de stratégies d’acteurs plus compliquées et conflictuelles que dans ce monde parfait, il existe bel et bien un “chômage d’équilibre” non nul. Pour l’expliquer, on fait alors appel à des modèles insistant sur les rigidités de comportement des uns et des autres ou sur les effets de non-coordination des stratégies des uns et des autres (voir p. 48-49 par exemple  l’explication du modèle WS/PS). La ligne intellectuelle de l’ouvrage apparait ainsi comme celle d’une “montée en réalité” : l’alpha et l’oméga du raisonnement reste certes un ajustement de marché offre/demande, mais la compréhension du monde réel demande de faire sa place aux très nombreux grumeaux  de ce dernier (tout particulièrement aux institutions nationales du marché du travail pour les recherches plus classiques, mais aussi à toutes les institutions encadrant tous les marchés pour les recherches les plus avancées). De ce fait, le livre montre bien que l’économie sur ce segment au moins de ses recherches est désormais bien loin de l’image caricaturale qu’on peut s’en faire parfois : le monde réel des institutions au sens large existe bel et bien pour la nouvelle génération des chercheurs en économie – ce qui souvent rapproche de considérations proches de celles des politistes “institutionnalistes”, par exemple quand il s’agit d’étudier la place des syndicats dans les différents contextes nationaux et leurs effets sur l’évolution des salaires.

Pour ma part, en tant que politiste, j’ai tiré de la lecture de cet ouvrage deux conclusions qui m’ont semblé plutôt gênantes pour toute politique (future) de lutte contre le chômage, surtout si elle se veut de gauche.

L’auteur explique ainsi  qu’aucune des solutions “miracle” ne fonctionne vraiment. Il montre même que le consensus de la profession des économistes  irait plutôt dans le sens d’un effet pervers au détriment des bénéficiaires de tous les dispositifs ciblés de retour à l’emploi qui s’éloignent un tant soit peu de la norme de l’emploi ordinaire dans une entreprise privée, et ce quelque soit le pays envisagé : les employeurs privés semblent ainsi se méfier de ces “mauvais sujets” qui ont bénéficié des “Ateliers nationaux” du moment. On mesure ici l’écart avec ce que proposent la plupart des partis lors d’une campagne présidentielle dans un pays comme la France, à chacun sa solution miracle, qui passe au contraire sur une ou plusieurs mesures ciblées (“emploi-jeunes”, CIE, CES, etc.). Comme dirait François Mitterand, “Contre le chômage, on a tout essayé” (et rien n’a marché). La seule mesure qui, selon l’auteur, ferait à peu prés consensus chez les économistes à la fois du point de vue théorique et du point de vue empirique, en particulier pour un pays comme la France, c’est la baisse des charges sociales et autres sur les bas salaires (p. 101-104). La réduction du temps de travail a un effet plus controversé, et plus ambigu (p. 104-107).  La baisse des charges sociales (ou du “coin social” ou “coin socio-fiscal” en jargon) ouvrirait d’une part la possibilité à des activités de perdurer ou surtout de se créer dans des secteurs à faible valeur ajoutée (par exemple les services à la personne, l’hôtellerie, la restauration, la sécurité) et d’autre part l’opportunité pour les employeurs d’arbitrer (quand c’est techniquement possible) entre différents niveaux de qualification des salariés. Des bas salaires contenus à niveau juste  inférieur à leur productivité marginale attendue permettraient le “déversement” (au sens de Fourastié) dans ces secteurs à basse valeur ajoutée de la main d’œuvre “libérée” d’autres activités. Cette modération salariale n’implique pas selon l’auteur la nécessité de l’absence d’un salaire minimum (qui, au contraire, peut éviter sans dommage visible pour la survie des entreprises et des emplois en cause une  surexploitation de certaines catégories de main d’œuvre, p.69-70), mais  il indique aussi que ce dernier doit bien se garder de dépasser les capacités productives de la main d’œuvre disponible dans les secteurs susceptibles de l’employer.  On ne s’étonnera pas que, du coup, l’auteur en soit arrivé à travailler sur l’univers des travailleurs à bas salaire (voir son livre avec E. Caroll sur Low Wage Work in France, qui fait partie d’une comparaison internationale encouragée et publiée par la Russell Sage Foundation), et à indiquer en conclusion de l’ouvrage que  la catégorie de chômage tendait à devenir finalement peu pertinente pour le débat public. En effet, s’il suffit pour résorber le chômage de masse de maintenir (… à l’américaine) le coût salarial horaire si bas qu’on trouvera toujours une activité de service rentable pour employer les surnuméraires des anciens secteurs productifs,  il va en résulter rapidement une impasse sociétale : toutes les personnes désireuses de travailler auront effectivement un travail, mais ce dernier ne leur permettra de “vivre” que si les marchés des biens et des services offrent des biens très low cost à acheter : autrement dit, il faut se “walmartiser” des deux côtés. Pour être plus clair, un Smic maintenu bas crée des emplois dans le secteur privé qui n’auraient sans doute  pas existé sans cela, mais si, par exemple, le marché du logement pour ne citer que lui lui n’est pas aussi  low cost, la catastrophe sociale menace.  Ou alors il faut faire du raccommodage d’urgence comme avec la Prime pour l’Emploi (PPE) ou maintenant avec une part du Revenu de Solidarité active (RSA), des dispositifs qui entérinent le fait que de nombreux travailleurs se voient offrir des emplois moins productifs que le niveau minimal  de revenu pour vivre dans une société moderne selon ses règles… L’auteur semble en être bien conscient qui cite en conclusion de son ouvrage la notion récente de “travail décent” du Bureau international du travail ainsi qu’un calcul associatif faisant apparaitre comme 40% de la main d’œuvre française étant au milieu des années 2000 en dehors de cette définition (rémunération trop basse, horaires trop élevés et/ou trop saccadés, inadéquation trop forte entre qualification et poste occupé, etc.).

Le second point qui semble à peu prés faire consensus entre économistes, c’est l’importance des institutions du marché du travail qui incitent à rechercher à la fois vite mais aussi bien un nouveau travail quand on en a perdu un : le Danemark parait un bon exemple de cet équilibre fin entre indemnisation correcte des chômeurs et mécanismes concrets d’incitation à la recherche d’un emploi appariant durablement le salarié et son futur employeur. Là encore, le message de l’ouvrage ne satisfera guère les politiques en quête de solution miracle : l’auteur insiste bien sur la prise de conscience de plus en plus nette des économistes attentifs aux institutions que celles-ci “font système” dans chaque pays . Normalement, ce devrait être l’une des fonctions des partis politiques d’être capable d’agréger les différentes contraintes sociétales et d’en faire un système institutionnel viable, mais là force est de constater que les partis d’aujourd’hui (de gauche ou de droite d’ailleurs) ne sont pas très habiles dans cette fonction.

Au total, les deux aspects du consensus des économistes ici retenu (salaires bas et contenus permettant le déversement dans les “nouveaux” services des individus les moins productifs, et amélioration des conditions institutionnelles de la rencontre de l’offre et de la demande de travail pour tout le monde) ressemble fort à l’Agenda 2010 de la social-démocratie allemande… Or on ne peut que constater que cet Agenda 2010 ne lui a pas beaucoup profité sur le plan électoral jusqu’ici… La baisse du “coin fiscal” était aussi le point majeur du programme économique de Romano Prodi, sa martingale économique, lors de sa campagne électorale de 2006 : le moins que l’on puisse dire, c’est que cette mesure n’a pas eu les effets escomptés en terme de popularité par les partis qui le soutenait…  Les partis sociaux-démocrates sont donc condamnés à réfléchir à autre chose (par exemple à se donner des objectifs en terme de diminution du coût du logement), ou à laisser faire les partis libéraux et conservateurs qui n’ont idéologiquement pas grand chose à redire à ce programme.

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Coup de blues… et avis à la jeunesse doctorante.

16 juin 2009 · 9 commentaires

Je ne crois pas m’avancer beaucoup en prenant ici acte de la défaite du monde universitaire opposé aux différentes réformes gouvernementales; que faire désormais?

Ma situation est en fait un peu étrange : grâce à la seule thèse que j’ai encadrée (celle de Geneviève Genicot, finie à l’automne 2007), je savais bien avant le conflit, soit dès 2003-04, que :  a) un référentiel de type néo-libéral était en train de s’imposer (par le très haut si j’ose dire) au sein de l’enseignement supérieur, et ce à l’échelle mondiale; b) les conflits nationaux sur la mise en place d’une version plus ou moins pure de ce référentiel partagé (l’éducation post-bac comme façon de produire du “capital humain” et de l’”innovation”, et pas grand chose d’autre) venaient toujours après la bataille idéologique perdue sans doute dès les années 1970, et ne changeaient pas grand chose à l’affaire. Lors de ce conflit, beaucoup d’universitaires (Marcel Gauchet par exemple) ont trouvé les mots pour défendre les raisons de refuser le modèle néo-libéral de l’enseignement supérieur, mais ces propos “monarchistes” étaient sans doute trop tardifs face à la “révolution libérale” en cours.

Que faire désormais? Tout d’abord, considérer que, dans le référentiel “néo-libéral”, toutes les matières issues de la version “humaniste” et/ou “positiviste” de l’Université deviennent caduques, des survivances, des effets d’hystérésis comme disent les économistes. Pourquoi du latin, du grec, de l’histoire médiévale, de l’archéologie, de la sociologie, de la science politique, des mathématiques fondamentales, de l’astronomie, et j’en passe? Et bien parce qu’en France tout au moins (et pour l’heure), la “haute noblesse d’Etat”, comme dirait quelqu’un qui ne ferait sans doute plus carrière de nos jours, ne peut pas s’en débarrasser comme cela en mettant à la rue tous ces inutiles comme de vulgaires enseignants de marxisme-léninisme après 1989 en R.D.A. , et aussi parce que le  nouveau référentiel accepte qu’on puisse, pourvu qu’on fasse preuve de flexibilité sémantique, toujours revendre le même produit académique en le présentant sous ses à-côtés acceptables (rentable ou correspondant soit disant à la “demande sociale”) : après tout, les méthodes développés par les archéologues pourront toujours servir en criminologie appliquée, et donc servir un but socialement acceptable, protéger la société du crime. De même, avoir quelques notions d’humanisme ou de méthode scientifique peut aider dans les affaires, ai-je (re)lu récemment. Il n’y a pas éradication, mais simplement si j’ose dire transformation en matière ancillaire.

Cependant, que la jeunesse doctorante dans les matières moins centrales dans le nouveau référentiel universitaire le comprenne bien, si ce n’est pas déjà le cas. Cette situation signifie à terme bien moins de débouchés au sein du monde académique dans les dites matières. Ce n’est pas nouveau certes, mais j’ai bien peur que nous entrions désormais en plein dans un jeu des plus  “sadique”. En effet, il me semble évident que les candidats aux postes de chercheurs ou d’enseignants-chercheurs ont chaque année qui passe un “dossier” plus fourni que les générations précédentes. Ici, “le niveau monte” – au moins si l’on en juge quantitativement au nombre d’articles, de communications, de rapports de recherche, etc. des candidats; je ne sais pas si quelqu’un s’est déjà amusé à quantifier dans les différentes matières l’augmentation en nombre moyen de pages écrites et publiées pour obtenir un poste fixe à l’Université ou dans la recherche publique entre disons ne serait-ce que 1989 et 2009; il serait de fait instructif de comparer sur pièces les dossiers des recruteurs d’aujourd’hui quand ils entrèrent dans la carrière avec ceux des candidats qu’ils évaluent aujourd’hui; pour ma propre part, agrégé de science politique en 1999, je me demande souvent si je serais même admis aujourd’hui à être ATER avec mon dossier de l’époque; à ce stade, en fin de carrière (vers 2035, si je survis jusque là aux énervements à venir!), mon dossier de recrutement de 1999 me vaudra sans doute  l’équivalent d’un petit master2…

On se trouve typiquement devant un phénomène de “course à l’armement”: comme chaque doctorant  sait bien que les recrutements sont rares et difficiles et qu’il ne veut pas s’avouer vaincu d’avance puisqu’il est motivé le bougre, tout le monde augmente son effort (aidé en cela par les progrès technologique,  par la multiplication des espaces de publication ou de communication et par les conseils avisés des directeurs de thèse décidés à “placer” leurs doctorants en les initiant au “publish or perish“), et, au total, c’est un peu comme sur le Tour de France, la “moyenne” devient affolante à la regarder avec un peu de recul historique. (Par contre, les salaires eux ne suivent pas la même courbe d’effort… cela ruinerait l’État, jeunes gens! C’est donc lutter beaucoup plus, pour obtenir la même chose.)

Conclusion: face à cette situation, j’encourage vivement les jeunes tentés par une thèse dans ces matières devenues de second rang à éviter à tout prix de s’engager dans cette galère surtout s’ils visent un poste de chercheur ou d’enseignant dans le secteur public. (Le discours est différent pour la thèse vraiment vécue comme un “simple” BAC+8). C’est là le discours public que nous (les enseignants-chercheurs en poste) des matières désavouées par le nouveau référentiel devrions tenir collectivement. Puisque le gouvernement qui  a adopté cette ligne de conduite nous signifie par tout  son comportement qu’il se passerait très volontiers de nos services, il est inutile de faire semblant de ne pas avoir compris le message, et de continuer comme avant à “reproduire” un corps universitaire désormais sans objet autre que la tendance des choses à persister dans leur être. Or ce n’est pas dans cette direction que poussent les institutions : au contraire, les financements de thèse restent nombreux, les Universités et les universitaires sont incités à afficher dans leur évaluation de nombreuses thèses menées à bien, on se trouve là devant un hiatus : l’institution veut produire de plus en plus de recherches, ce qui suppose des thèses qui restent l’un des meilleurs moyens de faire des recherches, mais se passerait fort bien de ce qui devient clairement le  sous-produit de la thèse, le docteur; plus “vachardement”, il va de soi aussi qu’un vivier de précaires et de jeunes prêts à tout pour se placer ne peut nuire au bon fonctionnement de l’institution universitaire, qui tend du coup à ressembler à ces cabinets d’audit, tenus par les seniors, où il est finalement assez facile d’entrer, mais bien moins de progresser de manière régulière (sauf à être prêt à tuer père, mère, enfants, chiots et chatons). J’ai vu ainsi que les collègues niçois ont trouvé cette année pour quatre postes d’ATER à pourvoir plus de quinze doctorants ou docteurs dignes d’être classés, autrement dit à peu prés autant qu’il y a de recrutements en une année dans la France entière en science politique (Universités, CNRS, FNSP). Comme je ne doute pas que les collègues niçois aient fait correctement leur travail et aient ainsi indiqué que cette quinzaine de personnes étaient dignes d’entrer dans la carrière en enseignant dans leur Université, j’en déduis l’ampleur de la catastrophe…

Bien sûr, pour tous ceux engagés dans le parcours doctoral, et surtout pour tous ceux qui ont dépassé le point de non-retour (proche de la fin de thèse), cela ne change rien. Ils vont juste prendre leur ticket dans la file d’attente et augmenter leur armement (classique et autre), mais pour les autres, en particulier, ceux qui hésiteraient à faire une thèse, il faut les prévenir très sérieusement du parcours du combattant qui les attend, du fait que l’institution ne les considère dans le fond que comme un vivier, une piétaille, un moyen de progresser dans les classements. Il n’y aura vraiment pas de happy end pour la plupart d’entre vous. On se rapproche ainsi de la manière de fonctionner des professions artistiques (c’est-à-dire, bientôt, “pour un gagnant, cent aigris”). Y avez-vous bien réfléchi?

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Hadopi : les “sages” du Conseil constitutionnel sauvent l’honneur.

11 juin 2009 · Laisser un commentaire

Ouf! Je n’ai pu m’empêcher de ressentir un grand soulagement quand j’ai appris il y a peu la décision rendue ce jour par le Conseil constitutionnel. Il censure donc les dispositions de cette loi Hadopi qui me semblaient à vue de non-juriste comme fort contraires à l’esprit d’une législation libérale : premièrement, la décision du Conseil constitutionnel assimile l’accès à Internet à domicile à  l’exercice du droit fondamental par excellence en régime libéral, la liberté d’expression; il fait même directement référence à la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen de  1789 – c’est une avancée plutôt extraordinaire qui étend donc le concept de liberté d’expression à cette grande révolution dans la manière de communiquer ses idées qu’est Internet -, l’accès à Internet devient donc un moyen d’un droit fondamental ; deuxièmement, et en conséquence, la privation de jouissance d’un moyen d’exercice d’un droit fondamental ne peut résulter que de l’exercice d’un droit concurrent de valeur au moins égale et surtout implique l’intervention du juge et, donc, par voie de conséquence de toute la procédure judiciaire en la matière. Il n’est en effet pas possible à une simple autorité administrative de priver quelqu’un du moyen d’exercice d’un droit fondamental. Cerise sur le gâteau : les juges constitutionnels, s’ils admettent bien que laisser sans surveillance un accès peut être délit, tiennent tout de même à faire remarquer que la procédure choisit revenait à inverser la charge de la preuve. Il me semblait bien aussi que c’était cela!

Pour le reste, tout reste en place : l’Hadopi va exister et est en droit de repérer, avec l’aide des personnes morales lésées, tous les internautes (en fait toutes les adresses IP) qui seraient le lieu de téléchargements illégaux. Les deux avertissements demeurent, et tout le reste du dispositif Hadopi supposé encourager l’apparition d’une offre légale de culture sur Internet.  Rien ne change de ce point de vue, mais, bien évidemment, si, en fin de procédure, il faut déférer la personne titulaire de l’adresse IP devant la justice, toute la “dépénalisation”  (comme la nomme habilement entre guillemets la Ministre Albanel dans son communiqué de ce jour) s’écroule, puisqu’en fait, c’est déjà une possibilité offerte par la loi que de sanctionner les téléchargeurs illégaux. On va donc retomber dans l’impasse actuelle, à savoir des sanctions trop lourdes pour les simples téléchargeurs (sans but de faire de l’argent), avec à la clé des procès , nécessairement publics, qui déconsidèrent rapidement la cause défendue. Un tribunal s’amuserait-il d’ailleurs à prononcer pour un simple particulier le maximum de la peine prévue par la loi qu’il y aurait matière à un beau scandale. On peut aussi réduire tout cela à une contravention sanctionnant la non-surveillance de son adresse IP, mais il restera le problème de l’inversion (automatique) de la charge de la preuve souligné par le Conseil constitutionnel. On peut toutefois imaginer que, comme pour une contravention automobile, le titulaire de l’abonnement correspondant à l’adresse IP puisse indiquer une autre personne comme le vrai contrevenant avec la reconnaissance de ce dernier (du genre, c’est pas moi, monsieur l’agent, c’est mon cousin bulgare, monsieur! il est insolvable je sais, c’est bête…). Si le montant de la contravention est légère, on peut imaginer que le Conseil constitutionnel, ressaisi, laisse passer… mais quid de l’inversion de la charge de la preuve qu’il souligne dans la présente Décision?

On notera cependant que le Conseil constitutionnel semble bien laisser ouverte  la possibilité de censure ou de coupure d’Internet, aussi automatique que le prévoit la loi Hadopi, pour des actes lésant un droit concurrent plus fondamental que le seul droit de propriété des artistes (par exemple, j’extrapole, l’accès à des sites proposant de faire soi-même une bombe ou à des sites pédopornographiques). Nous ne sommes sans doute qu’au début de ce long combat libéral pour définir la teneur exacte de la liberté d’expression sur Internet, qui suppose que chaque pays se donne ses propres limites. L’histoire retiendra que cette décision française intervient au lendemain de la performance du “Parti des pirates” en Suède aux élections européennes.

Bien sûr, on peut avoir une lecture politicienne de cette Décision du Conseil constitutionnel, en y voyant un coup bas  contre le pouvoir actuel au moment même où celui-ci atteint son zénith de la part de la “clique chiraquienne”.  J’y vois plus une stratégie de défense de ses  propres fondamentaux par le Conseil constitutionnel : il interdit les manquements essentiels à l’esprit libéral, tout en laissant passer beaucoup de choses. Aurait-il accepté les articles incriminés qu’il aurait montré aux yeux de beaucoup de monde le peu de cas qu’il faisait de ses propres principes.

Quant aux artistes et autres ayant-droits ayant soutenu ce dispositif désormais officiellement inconstitutionnel (et il en faut dans la France des années 2000 pour qu’une dispositition répressive soit inconstitutionnelle), je les remercie de tout coeur de nous avoir montré à cette occasion qu’elle était leur conception du monde.

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Il ne faut vraiment pas sauver le soldat Martine!

10 juin 2009 · 2 commentaires

Sic transit gloria mundi! Comme les sondages et plus simplement le suivi de l’actualité le laissaient amplement prévoir, la plupart des alliés européens du PS français ont connu de très sérieuses déconvenues (euphémisme…) et le groupe du PSE au Parlement européen en ressort  pour le moins affaibli…  La très fantomatique nouvelle majorité de gauche au Parlement européen, dont Martine Aubry se faisait encore vendredi dernier le héraut auprès des électeurs français, a disparu dans les limbes de l’actualité dimanche soir. Et pour couronner le tout, le PS français dans l’opposition depuis 2002 (tout de même) ajoute sa propre part au déclin du socialisme européen.

En effet, pour ce qui concerne l’électorat français, certes dans un contexte d’abstention majoritaire qui demande à relativiser les résultats obtenus, il se fait humilier par le parti présidentiel et ses petits alliés  qui n’en attendaient pas tant (cf. le cas de Brice Hortefeux, élu par inadvertance), et  il manque de se faire doubler par un cartel électoral pour l’heure tout “de circonstance”. Le désastre en France semble particulièrement net si on compare les contextes qu’ont dû affronter les autres partis socialistes, travaillistes ou sociaux-démocrates, ayant eux aussi perdu les élections européennes cette année :  en effet, le PS n’est pas au pouvoir national seul ou en coalition depuis un temps qui détermine largement l’ampleur du désaveu subi (contrairement aux Britanniques, aux Espagnols, aux Portugais, aux Hongrois, aux Néerlandais, aux Allemands, aux Autrichiens, aux Bulgares); dans l’opposition, il n’est pas confronté à la force de frappe médiatique pro-gouvernementale d’un Silvio Berlusconi comme son futur allié, le Parti démocrate italien; dans des conditions de concurrence politique normales, il n’est même pas capable de limiter la casse comme certains  de ses confrères nordiques. Je n’épiloguerais pas sur la victoire du peu fréquentable (vu d’ici) SMER slovaque ou  sur la capacité des sociaux-démocrates roumains au pouvoir à se maintenir en tête (certes d’un cheveu de… jeune femme) malgré leur statut (récent) de parti au pouvoir en coalition, ni sur celui du PASOK  grec qui (hélas! Hellas!) repasse devant son rival habituel de droite, ni enfin sur celui des socialistes francophones belges qui restent le premier parti de leur communauté linguistique à la (mauvaise) surprise générale. Ces  cas, peu évoqués dans la presse française, démentent l’idée d’une déroute nécessaire des socialistes dans le contexte historique présent, qui verrait comme une inévitabilité de la droite.

Si l’on écarte donc cette idée d’inévitable  victoire des droites, il ressort d’autant plus crûment que le PS français  réussit  à faire un résultat presque aussi mauvais que celui des travaillistes britanniques, confronté à des circonstances bien plus défavorables dont un scandale d’une portée inédite (à ma connaissance) dans le contexte britannique. Les élections européennes ont déjà certes porté malchance à des dirigeants du PS français comme un certain Michel Rocard, et elles ne sont pas a priori faciles pour un grand parti de gouvernement qu’il soit au pouvoir ou dans l’opposition. La pitoyable déclaration de Martine Aubry dimanche soir n’a pourtant fait que souligner l’échec complet de sa stratégie sur cette élection. Difficile en effet d’apparaitre comme un personnage  crédible quand on annonce la veille la victoire européenne à portée de main et que son camp en général se prend une historique déculottée, difficile surtout de dire qu’il faut rénover encore et encore le Parti socialiste français quand on en représente un des représentants majeurs depuis des années…. Se battre la coulpe en public  pour se faire pardonner ses péchés est passé de mode et ne mènera pas très loin. La première rénovation passe par la liquidation politique de toutes les personnalités incarnant la ligne passée du Parti socialiste des années 1980-1990. N’importe quel jeune dirigeant à la place de Martine Aubry aurait pu avoir quelque crédibilité après quelques mois seulement de pouvoir à la tête du PS  pour appeler à une poursuite de la rénovation en proposant à l’occasion une réforme destinée à écarter tous les anciens, mais un vieil apparatchik comme Martine Aubry, “fille de” en plus, “figlia d’arte” comme on dit en italien, “politique né de politique”,  n’a plus aucune crédibilité à tenir ce genre de discours. A ce stade, cela fait presque comique de répétition. 1993, je dois rénover, 2002, je dois rénover, 2007, je dois rénover, 2009, je dois rénover, qui suis-je? sinon la même personne!

Enfin, à voir ce résultat, il m’est venu le soupçon qu’une partie des électeurs avait de la mémoire. En 2004, aux Européennes, le PS triomphait sur le slogan “Et maintenant l’Europe sociale!”. Bien évidemment, celle-ci fit comme Godot, elle ne vint pas, et l’on eut “business as usual”, l’arrêt Viking de la CJCE fut même offert en prime pour les déniaiser aux électeurs socialistes qui avaient cru respirer un temps avec la version amendée de la Directive Bolkenstein. En 2009, le PS a voulu promettre peu ou prou la même chose, soit du social au niveau européen. Une promesse ni  très nouvelle  ni très crédible (n’en déplaise à ma collègue de l’IEP de Grenoble, la juriste Florence Chaltiel, qui s’est essayé à faire rêver dans le Monde du 26 mai 2009 à ce sujet: “En Europe, tout est possible à condition de volonté politique”, dixit l’éminente collègue), d’autant plus que quelques électeurs avertis se sont peut-être rendus compte que Martine Aubry n’était autre que cette même personne qui avait été Ministre des Affaires sociales de 1997 à 2002 au temps (un peu lointain déjà certes) où les gouvernements socialistes étaient majoritaires au Conseil européen et pire peut-être (même si elle n’y est pour rien) qu’elle était bien la fille de ce même  Jacques Delors qui avait  promis un volet “social” à l’Union européenne entre 1985 et 1995 (il y a donc très, très, très longtemps…) sans que cela ne se concrétise jamais… Las d’attendre l’Europe sociale, cet électeur qui aurait eu quelque mémoire des faits décida donc de sauver au moins la planète en attendant, cela irait plus vite.

Ps. Au matin du mercredi 10 juin, il me faut constater en plus que la direction du PS a réitéré ses promesses d’ivrogne d’arrêter de boire “dans les six mois”. Je promets quant à moi de faire du sport et de maigrir de dix kilos d’ici novembre.

Catégories : Europe · Sociologie politique
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Il (ne) faut (pas) sauver le soldat Martine.

3 juin 2009 · 4 commentaires

Ce matin, sur France-Inter, à la veille des élections européennes, Martine Aubry intervenait comme l’invitée dans le 7/10 de cette station. C’est peu de dire que ses propos m’ont paru une illustration parfaite du chiasme européen que je soulignais dans mon post précédent. En effet, la première secrétaire du PS a répété à cette occasion l’antienne qui lui est familière lors de cette campagne  selon laquelle le changement de majorité au Parlement européen était à portée de main,  que, si cette majorité changeait, l’on pourrait se débarrasser de José Manuel Barroso et voter rapidement des directives européennes favorables aux Français qui souffrent, qu’enfin il suffisait que dans chaque pays un député supplémentaire socialiste ou social-démocrate soit élu en plus pour faire basculer les choses du bon côté. Encore un effort, camarades, la victoire est à portée de mains!

Manque de chance pour elle, le journaliste faisant la revue de presse qui s’intercale entre les propos de l’invité a indiqué que la droite selon les sondages publics disponibles avait le vent en poupe dans toute l’Europe ou presque (et une droite dure en plus, ajouterais-je…). Un auditeur attentif ne pouvait que remarquer le hiatus entre les propos triomphalistes de la première secrétaire et la réalité annoncée ; Bernard Guetta, qui ne pouvait pas laisser passer cela tant cela crevait les oreilles, demanda  du coup très poliment  et avec quelques circonvolutions d’usage, à l’invitée si cette situation ne posait pas problème, et notre chère Martine de répondre par une envolée lyrique sur l’unité des socialistes européens et leur enthousiasme, et sur la victoire qui reste à portée de mains, et sur les commentaires qui ne doivent pas précéder les faits…

En un sens, je comprends qu’il faille faire “rêver le peuple de gauche”. Ce discours s’accompagnait d’ailleurs d’un discours inverse de peur affirmant que, si la droite  en France et en Europe l’emportait, cette dernière voterait des textes permettant au néo-libéralisme de tout raser sur son passage de ce qui reste des avantages sociaux des Français (santé, retraites, etc.).

Pour la leader d’un parti qui se veut “européen”, tout cela m’a paru pitoyable, impardonnable.

Premier point : inutile de se le cacher, tous les sondages prédisent une débâcle pour les forces liées au PES/PSE. Martine a-t-elle entendu parler de la situation britannique? A-t-elle eu des nouvelles récentes des camarades hongrois? Sait-elle qu’en Pologne, la gauche (en général) semble toujours à la limite du coma dépassé où elle se trouve depuis des alternances au pouvoir qui ont réjoui le coeur et le portefeuille des citoyens polonais? Sait-elle qu’en Italie, le parti frère membre du PES proprement dit joue sa survie parlementaire au sein d’une liste de loosers réunis (Socialismo é Libertà) qui n’est pas certaine de passer le quorum de 4% des voix  désormais exigé et que le futur allié du groupe du PES, le Parti démocrate, lutte lui pour ne pas réaliser son pire score? Il existe sans doute des situations nationales plus favorables, mais, pour le moins aucune vague socialiste ou social-démocrate ne se dessine à la veille du scrutin, les rapports de force au sein du Parlement européen devraient donc rester globalement inchangé.  De fait, concrètement , il  ne peut rester pour seul espoir pour le  PES  à l’issue de ces élections de 2009 que celui de dépasser le groupe du  PPE en sièges au Parlement européen à la faveur de l’abandon par les Conservateurs britanniques et leurs alliés (ODS tchéque en particulier) du groupe PPE-DE. L’espoir, s’il existe, réside donc dans une combinaison parlementaire liée au renforcement de la droite “anti-fédéraliste”, et non pas dans un glissement au centre-gauche des rapports de force parlementaire.

Second point : pour profiter du jeu parlementaire typique du Parlement européen, qui oblige à constituer une super-majorité pour faire fonctionner concrètement le Parlement, le PES et ses alliés (Parti démocrate et peut-être Modem?) peuvent éventuellement échanger avec le PPE affaibli par la perte de certains de ses  compagnons de route l’abandon d’une seconde présidence Barroso contre le soutien du PES  à une Commission un peu recentrée à gauche – d’un centième de millimètre tout au plus. En ce sens, Martine Aubry pourrait avoir raison, mais il ne s’agirait aucunement de changer la majorité au Parlement européen au sens de changer la majorité dans un Parlement national, mais de recentrer légèrement les rapports de force au sein du bloc de gestion habituel du Parlement européen au profit du centre-gauche en profitant du… renforcement de la droite conservatrice de plus en plus ouvertement eurosceptique. Il est vrai que cette combinaison parlementaire ne fera pas vraiment rêver l’électeur, mais c’est là une perspective (presque) réaliste. (J’en doute toutefois:  en effet, sur site de la Fondation R. Schuman, dans leur suivi de campagne, on découvrira qu’il faudrait ajouter à la liste de supporters socialistes d’une seconde présidence Barroso de la Commission, le Chancelier autrichien et le Premier Ministre bulgare, qui s’ajouteraient aux “traitres” bien connus, espagnol, portuguais et britannique, qui obligent déjà Martine et Poul Nyrup Rasmussen à tant d’habiles circonvolutions…)

Troisième point : M. Aubry fait donc comme si le Parlement européen avait une majorité modifiable par une élection et comme si une nouvelle majorité pouvait voter de nouveaux textes à sa guise. En même temps, si on l’interroge sur les votes des représentants du PES et du PS français dans le Parlement sortant, elle est obligée de reconnaître que l’on vote souvent les textes “techniques” avec tout le monde et que, par ailleurs, on vote parfois un texte parce qu’on a obtenu un amendement intéressant pour les causes qu’on entend défendre. Ce n’est pas faux,  loin de là, tout comme dire que sur les grands textes engageant des choix essentiels, il existe effectivement une vraie opposition entre droite et gauche; mais cette description réaliste du fonctionnement du Parlement européen me semble incohérente avec l’idée de changer d’un coup de baguette magique la majorité qu’on vend à l’électeur au même moment. Surtout, j’aurais envie de rappeler à l’ancienne Ministre des Affaires sociales que le Parlement européen n’a pas l’initiative des textes législatifs qu’il vote (qui reste du ressort de la Commission) et surtout que tout texte législatif européen doit avoir l’aval du Conseil – soit selon les matières traitées d’une majorité qualifiée ou d’une unanimité des gouvernements nationaux… Il est donc impossible à une éventuelle majorité de gauche (fantasmée devant l’auditeur) du Parlement européen de rien faire sans le Conseil dominé comme on le sait actuellement par des gouvernements de droite ou de centre-droit…

Pour ma part, je ne crois pas que ces incohérences dans le discours soient inévitables. Le Parti socialiste français aurait pu bâtir une campagne plus cohérente en se présentant comme le défenseur du dernier bastion (ou presque) en Europe d’un socialisme des services publics et de l’action bien ciblée de l’État. Il aurait donc mieux valu appeler les électeurs à la défense d’un modèle républicain français contre une vague déferlante européenne de droite plus ou moins dure, et bien leur indiquer qu’au Parlement européen, sans pouvoir changer les données de fond, plus le PS français et ses alliés du PES seraient forts, plus ils pourraient chercher à éviter des conséquences dommageables pour les Français qui souffrent. C’était là jouer en défense, mais j’ai bien peur que c’était une meilleure option que jouer à la Nivelle en attaque avec des chances nulles ou presque de réel succès.

Plus généralement, ces petits ou gros mensonges, demi-vérités et approximations, font ressortir nettement l’écart entre les valeurs du socialisme dont on se réclame (qui suppose de croire le peuple fait d’individus matures qui peuvent comprendre les données d’une situation si  on prend la peine de leur expliquer à la manière d’un Jaurès ou d’un Léon Blum) et la pratique politique. Si effectivement lundi prochain, les journaux européens titrent (entre autres) sur la “Fin de la social-démocratie”, Martine Aubry représentera l’une des bonne raisons de cette débâcle.

Catégories : Europe
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Chiasme(s) européen(s).

2 juin 2009 · 4 commentaires

Nous entrons dans les tous derniers jours de la campagne électorale pour l’élection du Parlement européen au suffrage universel de juin 2009. Le bilan de cette trentenaire  (1979-2009) risque bien de ne pas être exaltant du tout du point de vue des espoirs démocratiques et fédéralistes dont elle avait été investie dans les années 1960-1970…  L’onction du suffrage universel (direct) qu’elle offre depuis 1979 au Parlement européen a certes  servi à en renforcer le poids institutionnel à chaque nouveau Traité depuis l’Acte Unique et donc politique dans le canonique “Triangle institutionnel” européen (Conseil, Commission, Parlement), mais elle a bien peu fait progresser la cause qu’elle devait servir au départ, à savoir l’avènement d’une “Europe fédérale” au sens plein du terme. Les gaullistes et les conservateurs britanniques qui avaient été les grands opposants à cette innovation n’ont finalement rien eu à craindre de cette assemblée élue directement par les électeurs des différents pays. Elle n’aura pas représenté la nouvelle “Assemblée de Francfort” (par allusion ici à l’assemblée pan-allemande de 1848) tant crainte à l’époque. Les appels qu’on entend encore de çi de là à ce que le Parlement élu en juin 2009 se déclare lui-même “constituant” me font rire  par leur absence totale de sens des réalités politiques les plus élémentaires. (Je propose quand à moi l’autogestion des prisons…)

Et, pour ce qui concerne cette élection de 2009, la tendance générale me semble même aller en sens presque inverse des espoirs fédéralistes et des craintes nationalistes de jadis; en effet, j’ai beau chercher un peu partout dans les médias et blogs à ma disposition, je ne trouve en fait que deux informations pertinentes et partagées jusqu’à la nausée : la première est que cette élection ne passionne personne en Europe en tant qu’élection européenne proprement dite et que cela implique une abstention forte faute d’enjeux européens fortement ressentis et faute de distribution lisible par les citoyens du pouvoir au niveau européen en raison des résultats électoraux; la seconde, envers de la premières, est que cette élection a tendance à être jouée, plus ou moins complètement selon les cas, sur des schémas d’opposition et des enjeux nationaux. La situation belge  semble être le summum de cette situation : les élections régionales y comportent des forts enjeux “communautaires” et semblent devoir marquer une dérive supplémentaire dans le complexe système politique de ce pays, et, sans trop s’alarmer, on peut se demander comment l’État belge y survivra, les élections européennes qui se passent le même jour n’en sont qu’un appendice, alors même que toutes les grandes forces politiques traditionnelles du pays restent (à ma connaissance) sur une ligne “fédéraliste” (au niveau des choix européens).

Le moins que l’on puisse dire est la théorie de l’”élection de second ordre” exprimée en 1980 dès les lendemains de la première élection européenne risque fort de survivre encore une fois au test de la réalité. Ne faudrait-il pas inventer l’élection de troisième ordre d’ailleurs?  J’ai entendu, avec quelque incrédulité tout de même, des prévisions de participation (13%?????) pour certains pays  qui font presque de ces élections des concurrentes des élections universitaires en France… Je suppose certes que beaucoup de commentateurs prêchent le pire pour mobiliser le sens civique des possibles abstentionnistes. Le site du Cevipol, le centre de recherche de science politique de l’ULB (Bruxelles), propose en français une revue de presse européenne pour de nombreux pays, or, à parcourir ces diverses revues de presse, il m’a semblé qu’on pouvait y changer les noms des partis, des pays et des dirigeants, on obtiendrait partout le même brouet insipide de l’élection intermédiaire. Au moins, pourra-t-on se dire si les électeurs européens ne sont pas passionnés par des “enjeux européens” et par une “vraie” élection européenne, vivent-ils au moins tous parallèlement le même scénario de la politique des petits chevaux (ou plutôt de la course d’entrainement au grand galop qui vient ensuite).  En somme, c’est la version politique du succès de “Qui veut gagner des millions?” sur les télévisions européennes, partout le même format audiovisuel, partout le même enjeu monétaire et narcissique pour les candidats au jeu, mais à chaque fois des questions différentes en fonction de ce qui constitue le bagage culturel de l’audience visée (je conseille de suivre ce jeu dans une langue étrangère et dans un pays étranger, c’est un cours gratuit de Landeskunde, comme disent les Allemands). C’est déjà ça, réussir à ennuyer 350 millions et plus de personnes, et à en faire voter quand même une grosse minorité,  c’est tout de même une belle réussite! Pour revenir à la politique, l’élection européenne, c’est un peu comme des élections municipales: à chacun sa commune et ses enjeux communaux, avec une dose de nationalisation du scrutin plus ou moins importante. (Simplement, personne n’aurait l’idée de faire de tels élus “communaux”, les élus “nationaux”, sauf dans un schéma fédéraliste à la Jean-Jacques Rousseau de vote pyramidal de la commune à l’Univers ou dans notre Sénat….)

En même temps, malgré toute cette abstention prévue, tout ce désintérêt, des électeurs se déplaceront pour voter, ils le feront sans doute majoritairement pour produire ou empêcher une conséquence politique nationale (ou même régionale), mais aussi pour soutenir un parti pro-européen (ainsi, en France, il semble sûr dans tous les cas humainement envisageables que le score cumulé de UMP+PS+Modem+Verts sera très supérieur au score cumulé de tous les autres partis en lice à droite ou à gauche, que je regroupe un peu arbitrairement certes dans un “enfer” des anti-européens ).

On devrait donc avoir un chiasme de plus en plus accentué : l’abstention aux élections européennes s’explique par la nature européenne de l’élection, d’une part parce que la nouvelle répartition du pouvoir dans l’Union européenne à la suite de ce vote reste très faiblement lisible pour les profanes à travers le sort réservé à des personnes particulières (le jeu de chaises musicales est pour le moins subtil),  d’autre part, parce que les électeurs n’ont toujours pas compris la hauteur des enjeux traités par le Parlement européen. Pour reprendre  un argument en faveur du vote souvent entendu ces jours-ci en France, ces naïfs d’électeurs oublient que  “80% des lois françaises se décident d’abord à Bruxelles”, et, comme le dit la campagne d’incitation au vote, “c’est ton choix”.  Selon Olivier Costa et Sylvain Brouard, dans leur récent article dans le Monde, intitulé “Mythes et réalités de l’européanisation”, ce mantra d’incitation au vote serait cependant une légende urbaine que l’examen précis des sources de la législation française suffirait à démentir…. On en conclura pour notre part, un peu facilement certes (à la Moravscik), qu’il est donc inutile d’aller voter pour si peu…, ou, un peu moins facilement, on remarquera que, si les partis politiques  devaient en plus mobiliser les électeurs sur les seuls domaines précis de compétences légales du Parlement européen, remises elles-mêmes en perspective dans le schéma général de “gouvernance européenne” (avec par exemple le poids de la CJCE), le nombre d’électeurs s’écroulerait encore plus; il faut faire rêver l’électeur de “lendemains qui chantent” (ou tout au moins ne déchantent pas trop…), et je ne crois pas qu’une description précise et vraie du rôle et des attributions du Parlement européen par la science politique puisse remplir cet objet.  Toutes les campagnes d’information sur le rôle du Parlement européen font d’ailleurs comme si  ce dernier avait un rôle des plus éminents et, comme si le sort de l’Europe et du monde  en général se décidait dans sa seule enceinte.  Cette abstention, rationnelle surtout si on suit O. Costa et S. Brouard dans leur analyse, ne traduit  cependant pas nécessairement à un sentiment d’aliénation des électeurs abstentionnistes vis-à-vis de l’Europe, comme le montrent  les sondages sur le cas polonais: nos compatriotes polonais “europhiles” déclaratifs, surtout les jeunes, vont s’abstenir massivement, mais cela ne voudra rien dire d’autre que “Qui ne dit mot consent!” . Il va falloir ressortir des placards le bon vieux concept de “consensus permissif” en lui donnant un gradient Est/Ouest.

Si l’abstention est prioritairement européenne, la participation aux élections européennes est elle prioritairement nationale, en un double sens : une partie des électeurs croit sans doute les propos des partis politiques nationaux sur la capacité de ce parti de changer quelque chose en “Europe” – en étant de fait complètement aveugle à la nature spécifique de la “gouvernance européenne”.  Les électeurs se laissent leurrer à croire qu’en Europe, cela fonctionne grosso modo comme dans un pays particulier vivant en démocratie représentative (avec une majorité et une opposition, ou des accords de coalition qui peuvent changer fortement en fonction du résultat électoral). C’est le cas de l’électeur UMP qui croit sincèrement qu’un poids supplémentaire de ce parti  au Parlement européen et dans le PPE va changer les orientations générales de l’Union européenne en direction d’une “Europe qui protège”, d’une Europe qui si elle veut, elle peut. Or un parti national, aussi puissant soit-il, ne peut guère changer les orientations d’un tel Parlement à lui tout seul. Il faut que sa famille politique l’emporte très nettement dans toute l’Union, et qu’en plus, cette famille soit sur la même ligne politique sur les aspects cruciaux. Même avec 95% des voix des électeurs français avec 90% de participation en France, N. Sarkozy ne deviendra pas pour cinq ans le leader suprême de l’Union européenne (sauf à ce que tous nos partenaires acceptent qu’il cumule dorénavant Présidence française, Présidence de la Commission,  et Présidence fixe du Conseil européen…) Plus sérieusement, l”affaire de la candidature turque à l’UE suffirait à montrer que le PPE ne propose pas une ligne unifiée sur ce point, même si l’UMP et la CDU viennent de réaffirmer à mots couverts par le texte commun Sarkozy-Merkel leur unité de vue ce dimanche. Ce n’est donc  pas parce l’UMP et la CDU emporteront chacun une grande victoire dimanche prochain (ou une non-défaite) que l’Union européenne dira définitivement dans les quinze jours à la Turquie que “Non, désolé ce ne va pas être possible…” Cela constituera au mieux un “signal”, terme obscur pour dire que le curseur s’est déplacé d’un millimètre vers le refus de la Turquie en Europe. Passons, l’électeur UMP peut encore y croire un peu en sachant de quoi il retourne au niveau européen, mais l’électeur PS lui ne peut voter qu’en pleine ignorance de cause! En effet, même si le PS français connaissait une embellie (et que les sondeurs aient tout faux sur son cas!), comme presque tous ses alliés socialistes et sociaux-démocrates vont eux au massacre électoral (plus ou moins accentué certes, il y aura un abîme de ce point de vue entre les Britanniques du New Labour et les Espagnols du PSOE), il lui est donc logiquement hors de question d’être majoritaire au sein du Parlement européen, ou même d’y progresser nettement en pourcentage des sièges détenus avec ses alliés. Par ailleurs, comme le montre jusqu’à la caricature les soutiens de certains chefs de gouvernement issus de partis membres du PSE ou de responsables de ces  mêmes partis frères (?) à un nouveau mandat pour José Manuel Barroso à la tête de la Commission, les élites du PSE ne font guère preuve d’unité d’intention (sinon dans le sauvetage de ce qui peut encore être sauvé en termes de maigres dépouilles à distribuer…). On peut en dire autant pour l’électeur du Modem, qui doit ignorer que, même en cas de succès  historique en France, la place des élus du Modem, au sein du Parlement européen, sera ancillaire faute de vrais alliés à faire valoir au sein du Parlement… sauf à se rallier au groupe du PSE. Pour ne parler des petits partis français, qui même s’ils ont des élus en dépit de leur dispersion et du mode de scrutin coupe-minorité, auront une influence minime dans le processus législatif. Bien sûr, les partis français ne vont pas expliquer cela à l’électeur, qu’au mieux leur vote permet de gagner de l’influence  – ce qui en soi est important! – et non pas de faire à eux seuls la décision, et certains électeurs croiront en toute bonne foi que leur vote peut faire la différence dans les affaires européennes. Autrement dit, parmi les électeurs qui déclarent voter pour des enjeux européens à l’élection européenne, encore faudrait-il faire la proportion de ceux qui ont conscience de la nature de la “gouvernance” européenne qui donne de fait à leur vote une nature différente de celle à laquelle ils sont accoutumés dans les affaires nationales.

A cette première raison “nationale” de voter par confusion sur la nature du système politique en cause, est-il besoin d’ajouter qu’il existe surtout de nombreux enjeux ou identités nationaux qui incitent à voter à cette élection européenne. Ces élections européennes sont prises un peu partout en Europe dans la “campagne permanente” en cours pour obtenir ou défendre le pouvoir national. Je suis bien sûr fortement influencé par le cas italien que je m’efforce de suivre, où l’élection européenne est en train de se transformer au fil des jours en un plébiscite pour ou contre S. Berlusconi et pour ou contre son droit irréfragable à une vie privée dissolue.  Mes pires cauchemars en terme de “peopolisation” sont dépassés, c’est sans doute la première campagne Eva 2000 (du nom d’un journal italien à scandale) de l’histoire politique italienne.  Notre cher S. B. fréquente-t-il des jeunes filles mineures? Si oui, jusqu’où cela va-t-il? En a-t-on des preuves photographiques? La saga Monica Lewinski est de retour en version catholique. Pitié!!! Qu’y aura-t-il donc d’”européen” dans cette élection? A part, le mot “européen” qui les définit et qui agrémente les slogans des différents partis, rien de rien à ce jour. La situation britannique n’a guère l’air plus enviable où, apparemment, une contamination est en train de se faire entre un scandale impliquant la classe politique britannique élue à Westminster et les élections européennes (encore le scandale aurait-il porté sur les dépenses indues des Eurodéputés britanniques…) Il faudra faire le bilan dans les 27 pays de l’Union européenne aprés l’élection, mais j’ai bien peur que la balance penche vraiment fortement du côté des incitations nationales au vote. Si les Britanniques se précipitaient cette année aux urnes, il sera difficile de ne pas voir le lien de cause à effet avec la situation vécue par le pays – même si , à Bruxelles, on se réjouira d’une hausse de la participation! Il sera difficile de prétendre à une crise d’europhilie des Britanniques…

Le chiasme réside donc dans le fait que l’Europe (ou du moins les personnes qui se sont investies dans une carrière via le Parlement européen) a besoin d’électeurs  pour se légitimer comme une instance élue directement par le peuple – et de préférence d’électeurs votant sur des enjeux européens : c’est ce qu’exprime exactement sa propagande paneuropéenne: “A toi de décider!”, ou la campagne française d’incitation au vote avec des informations fictives qui pourraient arriver si nous ne votons pas aux Élections européennes, mais qu’elle les trouve de fait majoritairement pour des raisons nationales, identitaires, passionnelles, qui n’ont que peu à voir avec le rôle officiel de ce Parlement européen, à savoir délibérer sur des textes d’intérêt général européen.

Le chiasme me semble s’accentuer encore cette année parce que le Parlement européen s’est lancé, de manière pour le moins téméraire à mon sens, dans une campagne de communication paneuropéenne visant à augmenter la participation de l’électorat, et en particulier de l’électorat le plus jeune. Comme tout indique que les tendances lourdes de la sociologie électorale vont l’emporter sur l’écume de la communication – même bien faite -, et que l’abstention sera encore une fois fortement clivée selon les âges de la vie et tous les autres critères sociologiques pertinents, le Parlement européen risque bien d’attirer malencontreusement ainsi l’attention sur le fait qu’il n’est pas élu par une part aussi importante que cela de l’électorat potentiel. Les médias ont d’ailleurs saisi tout l’intérêt de mettre l’accent sur ce point pour essayer de “faire évènement” faute de trouver autre chose à se mettre sous le clavier. J’entends déjà d’ici les commentaires des journalistes selon que la participation globale a reculé ou a progressé par rapport à 2004 – ces commentaires n’auront sans doute aucun sens faute de tenir compte des nombreuses modifications circonstancielles propres à chaque pays et au poids relatif à chaque fois diminué des pays à vote obligatoire (je doute qu’on ose proposer un taux de participation à 15 pays seulement pour avoir une comparaison fiable, ou un taux de participation sans tenir compte des pays à vote obligatoire, ou en défalquant  du calcul tous les pays organisant en même temps d’autres élections pour 2004 ou 2009 ou les deux… ce qui rendrait une comparaison 2004-2009 difficile il est vrai…) et faute de tenir compte des raisons du vote ou de l’abstention dans les différents pays.

C’est un peu la même chose du côté de l’usage d’Internet. Je suis frappé par la multiplication quasi à l’infini d’initiatives visant à faire quelque chose sur le net à l’occasion des élections européennes. En France en tout cas, quelqu’un qui voudrait suivre tout ce qui se passe sur le net à propos des élections européennes pourra y trouver une façon de soigner son insomnie.  En même temps, si toute cette activité se trouve être concomitante avec une abstention élevée des électeurs (sauf surprise!), eh bien, cela semblera un peu étrange dans un premier temps. “So much noise in the cyberspace for nothing”. Les caractéristiques sociologiques des personnes soutenant l’Union européenne et s’y intéressant expliquent largement ce surinvestissement dans le média Internet, et sans doute son impact imperceptible (même si des collègues  quelque part en Europe vont en faire leur sujet de recherche, cela remplira bien quelque panel de l’ECPR ou de quelque autre société savante en mal de sujet).

Plus généralement, la faiblesse de la participation me semble résulter enfin  résulter d’un progrès de la réflexivité, ou plus simplement d’un effet d’expérience. Tout le monde (qui s’intéresse un peu à la politique) sait d’expérience que les électeurs voteront majoritairement dans tous les (grands) pays pour des partis qui s’inscrivent dans le fonctionnement normal de l’Union européenne; les familles conservatrices, libérales et sociale-démocrates, et leurs appendices verts, régionalistes et nationalistes modérés, seront encore en juillet 2009  majoritaires au Parlement européen, et ce quoi qu’il arrive. Une victoire paneuropéenne du parti “Libertas” a autant de probabilité d’advenir qu’un débarquement d’une ambassade de la planète Jupiter sur le parvis de la Maison Blanche entre aujourd’hui et le 7 juin. Le Parlement européen continuera donc de fonctionner sur sa lancée : aussi fort soit-il aucun mouvement d’opinion strictement national ne peut espérer rien y changer…  Le PS dépasserait-il les 50% en France, qu’est-ce que cela changerait si ses alliés s’écroulent ailleurs?  Les “100 jours” d’application du “Manifesto du PSE” en cas de “victoire” de ce parti européen de la gauche modérée, évoqués il y a quelques semaines par Martine Aubry pour motiver l’électorat français en lui faisant miroiter une autre politique, sont ainsi aussi crédibles qu’une révolution spartakiste dans les quinze prochains jours pour renverser Angela Merkel. Ainsi même si l’UKIP et le BNP raflaient presque tous les sièges britanniques, cela ne changerait rien! Idem pour un succès historique du FPÖ ou du BZÖ en Autriche, ou tout autre situation surprenante : du genre la liste G. Wilders dépassant les 50% des suffrages dans les plus si paisibles Pays-Bas.

Par ailleurs, même sur la politique proprement nationale, cette élection européenne ne change rien. Si on regarde l’histoire politique française de ces élections européennes, force est de constater qu’elles font partie des épiphénomènes. Où est passé le RPF triomphant d’il y a quelques années? Le PS ou les grands partis de droite modéré ont-ils été “tués” par un mauvais score à une élection européenne? Cela peut casser une carrière (et encore, il faut des circonstances exceptionnelles, cf. N. Sarkozy comme contre-exemple), mais cela ne change pas grand chose sur le moyen terme. C’est la même chose ailleurs. C’est en cela que j’aurais envie d’inventer la notion d’élection de troisième ordre…. (proposition de définition : élection dont on sait qu’à terme ses résultats ne portent guère à conséquences aussi flamboyants soient-ils à première vue).

Ce progrès de la réflexivité n’amuse pas tout le monde semble-t-il. D. Reynié, intervenant il y a quelques jours dans le journal de FR3 de 19h30, pour présenter le résultat de son enquête préélectorale paneuropéenne (à lui!) qui annonçait comme les autres une forte abstention malgré un européisme tout aussi majoritaire dans l’opinion des sondés, avait un air un peu contrit qui ne lui ressemblait pas. Il s’inquiétait du niveau prévisible d’abstention, et se demandait si,  la tendance à l’abstention dusse-t-elle encore se renforcer, il ne fallait pas ouvrir une réflexion sur l’usage d’un tel mode d’élection… Moment temporaire de déprime, plutôt étonnant tout de même de sa part.

En fait, sauf à informer les citoyens que l’Europe n’est décidément pas démocratique, on ne peut en aucun cas supprimer ces élections au suffrage universel; il serait donc bon de les doter d’une nouvelle  théorie (en fait une ancienne). Ces élections européennes ne visent en réalité qu’à former un Parlement européen, elles ne représentent pas au sens fort du terme des courants d’opinion paneuropéen qui n’existent pas ou qui n’existent pour l’heure que de manière “inter-nautique”, elles ont juste un rôle fonctionnel; du coup peu importe pour quel motif les électeurs votent, il suffit qu’ils votent, le feraient-il d’ailleurs en trés petite proportion, y compris pour donner leur absolution à un chef de gouvernement frappé de priapisme. Cette théorie de l’électorat-fonction paraitra un peu réactionnaire je l’avoue, mais elle me semble bien correspondre à la réalité de l’élection en cours.

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