Bouillaud’s Weblog – bloc-notes d’un politiste

Entrée de juillet 2009

Pierre Dardot et Christian Laval, La nouvelle raison du monde. Essai sur la société néolibérale.

23 juillet 2009 · 2 commentaires

lavalPierre Dardot et Christian Laval présentent sous une belle couverture noire (façon “livre noir” de quelque mal affligeant l’humanité souffrante) leur essai commun, La Nouvelle Raison du Monde. Essai sur la société néolibérale (Paris : La Découverte, 2009). La couverture dit assez le propos de cette association entre un philosophe et un sociologue  : présenter et dénoncer une nouvelle peste intellectuelle, la rationalité néolibérale qui aurait envahi tous les aspects de nos comportements. On trouvera en ligne dans la revue Pratiques. Les cahiers de la médecine utopique un  interview des auteurs,  qui donne une idée assez étendue de ce que les auteurs ont voulu démontrer dans leur ouvrage, cela va un peu plus loin que leur interview de Libération qui rabat un peu trop leur propos sur l’actualité.

Dans le livre, les deux auteurs insistent bien sur le fait que cette rationalité néolibérale n’est pas seulement d’une idéologie, soit une vision politique des choses exprimée à travers des écrits et mise en œuvre par des forces politiques et économiques précises, mais une rationalité au sens fort. Qu’est-ce à dire? Si j’ai bien compris, la rationalité dont il est ici question est issue de la réflexion du “dernier Michel Foucault”, celui des cours au Collège de France. La rationalité néo-libérale est l’esprit qui anime la présente “gouvernementalité” des hommes dans le monde contemporain. En pratique, cela veut dire qu’elle est présente partout :  dans nos pensées, dans les institutions, dans les normes sociales, dans les “dispositifs” qui encadrent notre subjectivité même, que personne n’en a donc le contrôle absolu, ni n’en est donc responsable au premier chef, que l’histoire telle qu’elle se déroule ne correspond au plan de personne en particulier, mais d’une (mal)heureuse conjonction entre des courants divers de l’historicité. Par exemple,  ce ne sont pas les idées néolibérales d’un Hayek & Cie qui nous ont mené là où nous nous trouvons, mais l’utilisation de ces idées par des acteurs économiques, sociaux et politiques, qui en avaient besoin pour leurs propres tactiques de court terme dans les années 1970-80, et qui se sont retrouvés en quelque sorte prisonniers des conséquences de la réussite de leurs actes. On remarquera cependant qu’à suivre la propre présentation synthétique de leur thèses par les auteurs dans leur conclusion (p. 457-458), on se trouve tout de même très proche d’une intentionnalité  au sens idéologique ordinaire déniée par ailleurs. Pour eux, le néolibéralisme, c’est en effet ce “constructivisme social” qui pose que, ni le marché, ni surtout la concurrence, ne sont des faits de nature, mais qu’ils doivent être construits à travers des normes qui font de la concurrence le moteur central de toute activité humaine et que l’État est nécessaire à la mise en place et au maintien de cet ordre social de la concurrence qui est tout sauf spontané. En somme, contrairement au “laissez-fairisme” (le libéralisme du XIXème siècle), le néolibéralisme serait une doctrine de la construction de la concurrence à travers l’usage de la souveraineté étatique. Il aboutirait au règne des experts contre toute expression démocratique d’une volonté collective. La thèse ainsi résumé n’est pas vraiment originale; elle constitue comme une réitération de gauche des thèses de ce cher  Hayek dans Droit, législation et liberté, où le pourfendeur du constructivisme des autres (socialistes, keynésiens, etc.) serait ainsi renvoyé à son propre désir de faire la société à son idée. On notera d’ailleurs qu’à ce compte-là, le premier libéralisme n’a jamais existé vraiment, puisque, comme chacun devrait le savoir même un philosophe et un sociologue, l’ère libérale s’est ouverte en France par une loi, la célèbre loi Le Chapelier de 1791, abolissant les corporations et interdisant les coalitions, qui, justement, pour avoir une efficace socioéconomique avait besoin du bras séculier de l’État! Que le “marché libre” en régime capitaliste soit une construction politique, quelle belle découverte! Et que dire de ce slogan du brave Guizot, “Enrichissez-vous par le travail et par l’épargne!”, n’était-ce pas de la gouvernementalité néolibérale destinée à organiser les conduites journalières de tout un chacun? Et avez-vous lu les mémoires de ce cher Benjamin Franklin?

Au total, comme sans doute les auteurs dénieraient mon approche, m’accusant de les avoir mal lus, je ne suis pas sûr de bien même comprendre ce concept de rationalité néolibérale, je l’identifie pourtant assez avec la fameuse “cage d’acier” qu’aurait bâti autour de nous et surtout en nous le capitalisme selon Max Weber. Les auteurs référent plutôt leur concept à M. Foucault; leur  texte est en effet parsemé de ré(v/f)érences critiques à ses écrits , qui m’ont paru parfaitement exaspérantes. Nous voilà donc face à des post-marxistes (qui animent un séminaire “Questions Marx” depuis 2004) qui nous proposent une lecture herméneutique de M. Foucault. Ils croient deviner dans les formules du grand homme  trop tôt disparu tant d’intuitions radicales sur notre temps. Mais bon, passons, je ne suis pas foucaldien…

L’ouvrage comporte toutefois quelques points forts qui en rendent la lecture agréable, sinon vraiment utile.

Tout d’abord, les auteurs proposent de fait une “généalogie” de l’actuelle pensée néolibérale, en la faisant remonter à ces sources jusqu’à l’Enligthment britannique- application de la méthode généalogique de Michel Foucault. Malgré les dénégations des auteurs, cela ressemble toutefois diablement à de la bonne vieille histoire des idées dans la mesure où, en dehors d’incantations répétitives sur la gouvernementalité, aucun lien n’est vraiment fait avec la manière de fonctionner de la société britannique à la suite de ces écrits (quel lien par exemple entre la pensée d’un Adam Smith et la société victorienne réellement existante?). La première partie (I. Des limites du gouvernement) constitue donc  un résumé, plutôt habile, des thèses des grands auteurs (J. Locke, A. Smith, J. Bentham, etc.) qu’un étudiant de philosophie politique est censé connaitre. Bizarrement, le livre classique de C. B. Mac Pherson, La théorie politique de l’individualisme possessif : d’Hobbes à Locke, n’est cependant pas cité, et le pauvre  Jean-Claude Michéa  est exécuté au détour d’une note (p.70) comme un vulgaire anarchiste du POUM par un Commissaire politique. Il est vrai que les auteurs se concentrent plutôt sur ce qui allait être connu par la suite sous le nom d’utilitarisme. Les auteurs continuent dans ce registre , mi-informatif, mi-”je refais l’histoire de la pensée à moi tout seul” à l’intention du bon peuple, dans la deuxième partie (II. La refondation intellectuelle), qui, elle, résume utilement ce que l’on sait de la genèse du néo-libéralisme. Comme il se doit en pareil cas, les auteurs proposent leur interprétation du Colloque Walter Lippman de 1938, sur lequel décidément on peut lire bien des choses ces temps-ci en français (cf. les travaux de Serge Audier et de François Denord, tous deux cités). Le chapitre 7 de cette deuxième partie, consacré à l’ordolibéralisme (“L’ordolibéralisme entre ‘politique économique’ et ‘politique de société’”) offre une introduction séduisante  à cette doctrine politique qui a régi les premiers pas de la République fédérale d’Allemagne, et qui a influencé le Traité de Rome (voir chap. 11. “Les origines ordolibérales de la construction européenne”). La troisième partie (III. La nouvelle rationalité) constitue elle un inventaire de tous les aspects de notre vie qui sont en proie à la rationalité néolibérale : cela va du fonctionnement des entreprises, de l’État et de l’Union européenne à – bien plus intéressant peut-être – à notre psyché individuelle qui serait formatée pour correspondre à cet “ordre spontané” comme dirait von Hayek qu’est devenu la rationalité néo-libérale qui, en nous, s’est faite chair!

Bref, quelque lecteur déprimé à la recherche d’un grand récit d’horreur qui mènerait des vaticinations de quelque penseur parfois un peu oublié d’il y a deux siècles à une nouvelle version de l’”homme unidimensionnel” (Marcuse) révisé par les présents disciples de M. Foucault, devrait trouver dans ce livre de bonnes raisons de désespérer franchement de tout.  J’ai personnellement eu l’envie de me convertir à l’alcoolisme “grand-russe” en les lisant. Si on en croit en effet les auteurs, nous sommes pris dans ce monde-là, si j’ose dire, de l’intérieur, un peu à la manière du monstre d’Alien qui ne cherche qu’à croitre et enlaidir au détriment des humains qu’il infeste,  et les auteurs n’offrent, contrairement à ce qu’ils déclarent, pas grand chose pour  nous en faire sortir. On se trouve là devant un bel exemple de pensée critique, qui se veut un mixte des héritages de M. Foucault et de K. Marx,  qu’Umberto Eco aurait classé dans les années 1960 dans la catégorie des “apocalyptiques”.  Les auteurs aboutissent certes  à un appel à une nouvelle rationalité collective, bien peu engageante toutefois tant elle reste abstraite  et qui n’est d’ailleurs évoquée que dans les pages 475-480. Les auteurs y appellent à une nouvelle “subjectivation“, à l’auto-construction collective d’un nouveau moi. Arnaud Viviant dans son commentaire de l’ouvrage se moque du nom qu’ils lui donnent, “la raison du commun” (en persifflant en conclusion de son post qu’“avec un nom aussi nul, gageons que cette raison-là ne s’imposera jamais.“)

La thèse des auteurs d’une rationalité néolibérale, dont le cœur serait non le marché (l’échange), mais la concurrence (le dépassement de soi, l’illimité du désir dans un monde pourtant fini parce qu’envisagé sous son seul aspect matériel, le jeu agonistique) et dont le gardien serait l’État (se comprenant lui-même comme soumis à la concurrence), possède  sans aucun doute une grande part de validité, mais elle me semble tellement englobante qu’elle en devient aveugle à des “contradictions secondaires” qui ne sont pas si dénuées de sens que cela.  On se sent là face à une construction typique de ces philosophes qui croient avoir résumé d’un concept une époque, entre Hegel et Comte en somme. Or, comme ce sont là les jours consacrés par les médias au Tour de France, on ne peut que constater qu’effectivement le spectacle cycliste est entièrement “concurrence” : entre les coureurs, entre les équipes, entre les annonceurs, pour l’audience télévisée, et que, si valeurs du sport il y a, la concurrence y occupe la place centrale. En revanche, on comprend mal pourquoi alors, si on suit l’idée d’une rationalité néolibérale englobante, on y  lutte contre le dopage. On pourra bien sûr rétorquer que c’est là une vaste blague destinée aux gogos. Certes, mais cette lutte contre le dopage indique que la justification de la compétition repose sur une idée de justice des conditions de concurrence : il n’est bien sûr pas question que quelqu’un fasse le Tour de France avec un vélo à assistance électrique, il est aussi interdit de le faire sous assistance chimique,  cet affrontement doit reposer sur des éléments légitimes de compétition (physique reçu par chacun de sa génétique, caractère, entrainement, tactique de course, etc.)  Plus généralement, ce qu’oublient nos critiques de la rationalité néolibérale, c’est que la concurrence  opère toujours  en posant une limite entre le licite et l’illicite. Or celle-ci repose de fait sur une certaine vision morale du monde. Si seule la concurrence, le fait de gagner (et accessoirement de jouir de cette victoire), était la valeur à respecter, l’usage de toutes les drogues serait permise; or ce n’est pas le cas, dans aucune compétition “sportive” d’ailleurs (même si partout il existe des tricheurs).  Il existe toujours des limites morales, reposant souvent sur l’intuition ou la tradition. Ces limites, si j’ose dire, se rencontrent y compris dans des formes ultimes de la concurrence, comme avec les entreprises maffieuses. Celles-ci, le plus souvent, font émerger des règles implicites (ou parfois explicites) de leurs affrontements. Par ailleurs, toujours pour reprendre l’exemple du Tour de France, une partie des spectateurs veut croire à la loyauté de la concurrence qu’on lui propose; autrement dit, il existe un soutien de masse pour une “concurrence libre et non faussée” (comme dit la formule des Traités européens). Le “non faussée” fait partie du néolibéralisme aussi et renvoie à d’autres ordres de jugement que le seul calcul benthamien, amoral, des plaisirs (illimités) et des peines, que les auteurs inscrivent comme arrière-plan de leur rationalité néolibérale. Bien sûr, on pourrait dire que tous ces interdits qui régulent la concurrence sont des hypocrisies, des faux-semblant, des limites qui sont destinées à être transgressées par les vrais gagnants; or l’histoire contemporaine me semble pleine au contraire de création de limites nouvelles, pour des raisons explicitement morales,  qui encadrent la concurrence, la recherche du plaisir, la lutte de tous contre tous,  au nom de valeurs morales ou politiques (pensons par exemple à la montée en puissance de lois anti-discrimination sur le marché du travail ou celles qui régentent la sexualité “libérée”). Nous sommes certes dans une époque où les normes du bien-vivre se multiplient comme l’avait vu Michel Foucault si j’ai bien compris cet auteur, mais je doute qu’on puisse les résumer à une seule exhortation à être un individu concurrentiel qui accumule du plaisir et des biens matériels. Que faire  alors de l’interdiction des drogues dans ce cas? Pourquoi la pédophilie est-elle de plus en plus strictement pourchassée (à juste titre si je puis me permettre)? Pourquoi limite-t-on la vitesse sur les autoroutes (là encore à juste titre)? Pourquoi le slogan “Live fast and die young” n’est pas très bien en cour ces temps-ci (même si les sports à risque sont à la mode)? Si tout le monde se dopait à la cocaïne ou aux amphétamines, cela améliorerait la productivité moyenne du  travailleur français, tout en résolvant en plus le problème des retraites par mortalité prématurée, étrange tout de même qu’aucun responsable de l’économie  ne le propose alors que la rationalité néolibérale est prétendument si impérieuse!

Pour tout dire, les auteurs font comme si toutes les institutions, tous les individus,  toutes les normes, étaient déjà mus par cette rationalité néolibérale, comme si tout le monde ne réagissait plus que comme une caricature d’individu benthamien, qu’il n’y aurait plus dans cet univers que des “traders” à la recherche de leur bonus ultime. Or, dans le monde contemporain, tous les actes, toutes les normes et toutes les institutions peuvent-ils être renvoyés à une telle rationalité impérieuse du toujours plus d’argent et de jouissance? Je ne le crois pas : on pourrait citer du point de vue strictement individuel le fait que beaucoup d’individus ne voient pas leur vie comme une occasion de maximiser leurs plaisirs et de diminuer leur peine; il existe aussi beaucoup d’individus qui trouvent déjà plaisir dans une activité à la fois individuelle et collective, comme pour tous ceux qui ont un hobby ou tous les millions de “fans de”; au plan plus collectif et institutionnel, il reste bien des gens qui croient à l’armée, à la religion, à la médecine, à l’éducation, à un métier quelconque fait aussi pour lui-même. Ils reste aussi bien des gens qui aiment ou qui haïssent pour des motifs qui n’ont pas grand chose à voir avec une rationalité néolibérale de filiation benthamienne. On pourrait refaire ici toute la sociologie de la diversité de nos sociétés, où, pour le moins, il y a à la fois les “gens de peu” et des “terroristes,” deux catégories polaires d’individus difficilement subsumables dans la rationalité néolibérale.

Les auteurs ont par contre raison de souligner que l’art de gouverner, de gérer les institutions, tant à se résumer à  une version “prêt-à-porter” du néolibéralisme, entendue comme gestion quantifiée de tout, ils ont raison aussi de montrer que certains individus se font “entreprise” d’eux-mêmes et adhérent, semble-t-il sans distance, à la théorie du capital humain, mais ils négligent toute cette énorme masse qui ne suit pas vraiment, qui résiste, certes, sans porte-parole autorisés. On peut bien savoir que ce monde exige de vous de concurrencer votre collègue de travail, tout en agissant de manière contraire parce que d’autres valeurs ou normes vous motivent. Par bonheur, toute la société ne se résume pas  à des cadres de la finance aux dents longues fonctionnant sous cocaïne et n’ayant que leur bonus financier de fin d’année en vue (et encore, c’est là une caricature!), ou à des hauts fonctionnaires prêts à tout pour atteindre les objectifs que leur fixe le pouvoir politique de l’heure. Pour faire un peu d’humour au détriment des auteurs, tous les écrivains ne “dézinguent” pas ceux qui ont le malheur de travailler sur les mêmes textes  comme les deux auteurs le font peu charitablement à maintes reprises dans le texte.

Un autre point m’a fortement gêné dans cet ouvrage : si l’on admet effectivement que les politiques économiques et sociales d’aujourd’hui trouvent leur inspiration dans un néolibéralisme qui serait né dès les années 1930-1950, et que l’État y est le gardien de la saine concurrence sur le marché, on ne peut de ce point de vue que souligner l’écart entre les intentions des auteurs néolibéraux en terme d’efficacité économique et de justice sociale et les réalités de l’heure. Prenons un exemple concret : le marché de la téléphonie mobile. On m’accordera qu’en France tout particulièrement, il y a comme une odeur de cartel autour de ce marché. Un néolibéral des années 1930-50 serait sans doute horrifié par cette situation, et il dirait que les “trusts” ont repris le dessus via leur capacité à influencer l’État. En effet, ce que ne montrent pas assez les deux auteurs à mon sens, c’est que la situation actuelle ne correspond pas à ce que voulaient les néolibéraux de l”époque. Ils imaginaient en effet un État impartial au dessus du marché. Celui-ci aurait  garanti l’effectivité et la loyauté de la  concurrence, et, -les auteurs ont raison sur ce point – il aurait été largement détaché de toutes les demandes corporatistes de la population (même s’il devait avoir l’assentiment démocratique du peuple).   “Ni syndicalisme d’aucune sorte, ni trusts, la volonté générale par le marché libre, et tout ira bien”, aurait pu être leur slogan. Or, comme le montre la crise économique actuelle sur les marchés financiers et bancaires, tout semble indiquer que les régulateurs étatiques de ces marchés ont été “capturés” depuis plusieurs décennies par les plus gros opérateurs des différents marchés. Cette situation est bien perçue par les héritiers intellectuels des néolibéraux qui en appellent à une meilleure surveillance des marchés, voire à la création de marchés transparents et organisés sur les segments de la finance non couverts par les bourses de valeur (marchés des dérivés par exemple). En ce sens, paradoxalement, nous rajouterions un argument à l’une des thèses majeures des deux auteurs : ils indiquent en effet que la crise financière et économique engagée en 2008 ne signe pas le “retour de l’État” comme opposé au marché, et que les anti-libéraux se font de graves illusions sur le moment actuel. Cette thèse des auteurs peut parfaitement être renforcée par le rappel de l’écart entre ce que voulaient les néolibéraux (comme les auteurs l’expliquent bien dans leurs chapitres sur l’ordolibéralisme) et ce qui en est advenu. En ce sens, les néolibéraux ont toutes les raisons de se défendre des crimes  de laissez-fairisme irresponsable dont on les accuse, et d’appeler à une vraie régulation libérale des marchés.

Une vraie critique du néolibéralisme serait alors de lui reprocher de ne pas avoir prévu dans son approche de la société une méthode pour “garder les gardiens” du marché libre et concurrentiel. Comme les gardiens se sont vendus au plus offrant, on en est revenu de fait à la situation antérieure de domination des marchés au profit presque exclusif de certaines groupes sociaux organisés ou d’entreprises bien avisées. “La prospérité pour tous” que vantait jadis  Ludwig Erhard n’a ainsi plus guère d’occasion de se réaliser. Nous voilà ainsi revenu à la “question sociale” qu’engendre le capitalisme sans tuteur. De ce point de vue, c’est la question de l’incomplétude (pratique) de l’ordre libéral à la Hayek qui est posé. Si l’on suppose que chacun suit son intérêt matériel,  son plaisir infini, qu’est-ce qui me garantit que les élites préposées à la garde du marché libre et concurrentiel ne vont pas vendre les clés de ce marché au plus offrant pour augmenter leur plaisir? Ce qui pose d’une certaine façon l’éternel problème du “philosophe-roi”. Les libéraux du XXème siècle (F. v. Hayek, K. Popper, I. Berlin, etc.) ne se sont pas privés de faire remarquer qu’une élite qui veut faire le bonheur du peuple en organisant sa vie finira par  ne faire que ses propres intérêts. L’histoire de toute la dérive bureaucratique du socialisme réel leur donnera difficilement tort. Mais j’ai bien peur qu’on retrouve exactement la même impasse pour le néolibéralisme, envisagé comme l’ensemble des politiques publiques, nationale ou internationale, actuelles : les élites qui sont censés réguler pour le bien de tous les marchés sont tentés de “se vendre” à ceux-là mêmes qu’ils sont censés réguler (ce qu’on appelle le “pantouflage” par exemple, ou, plus  discrètement, faire faire son travail  par les employés des lobbys qui vont mâchent le travail et vous évitent de réfléchir).

Au total, ce livre de P. Dardot et C. Laval trouvera sans doute ses lecteurs, il correspond à un esprit critique du temps présent, apocalytique, mais il ne restera pas sans doute comme un modèle d’analyse, plutôt comme un symptôme.

Catégories : Note de lecture · Philosophie politique/Théorie politique
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Gary King, Kay Lehman Schlozman, Norman H. Nie (dir.), The Future of Political Science. 100 Perspectives.

7 juillet 2009 · 3 commentaires

kingComme un lecteur régulier de ce blog l’aura compris, je ne  me sens pas très satisfait de l’état actuel de la science politique.  Je me suis donc précipité pour lire le livre dirigé par Gary King, Kay Lehman Schlozman, Norman H. Nie, intitulé The Future of Political Science. 100 Perspectives (New York et Londres : Routledge, 2009). A en croire sa présentation (cf. son quatrième de couverture), cet ouvrage  prétend proposer “some of the newest, most exciting ideas now percolating among political scientists”, le tout sous la plume de pas moins de 100 auteurs de renom. Peut-être suis-je un lecteur blasé, “lassé de tout même de l’espérance”, mais je dois dire que le contenu de l’ouvrage ne m’a pas paru  se situer  à la hauteur de sa triomphaliste  auto-présentation.

Premier point qui m’a désagréablement surpris : en réalité,  il s’agit de “mélanges” en l’honneur de Sidney Verba, le célèbre politiste américain, à l’occasion de son départ en retraite. Vous ne trouverez cependant pas cette indication dans les présentations du livre, y compris dans celle présente en toute première page (non numérotée) de l’ouvrage reprise sur les sites Internet (Amazon par exemple) ou dans la quatrième de couverture, mais celui qui tient le livre entre ses mains  finit par le comprendre à l’avant-dernière page de l’introduction (p. XIX) où ce statut de “mélanges” lui est enfin précisé. Il se confirme d’ailleurs aux pages 272-273, qui comprennent une bibliographie essentielle des travaux  de et sur S. Verba , et aussi de manière plus amusante ma foi, par la teneur des biographies succinctes des 100 auteurs réunis ici. En effet, chacun y raconte en peu de lignes la teneur de sa relation avec “Sidney Verba”, “Sid Verba” ou simplement “Sid”. On s’associera facilement à l’admiration pour ce dernier, un auteur essentiel évidemment, mais on aurait aimé être prévenu de l’exercice de déférence auquel on était ainsi convié.

Du coup, on comprend qu’avec un tel principe de sélection des auteurs – avoir croisé S. Verba au cours de sa longue vie professionnelle  -, on obtiendra un échantillon plutôt biaisé de la science politique. Ce qui m’amène au second point qui ne m’a surpris qu’à moitié il est vrai : cette science politique dont il est question de tracer ici les perspectives  reste exclusivement anglophone, et très nord-américaine dans sa composition. On pourrait même remarquer le poids important des chercheurs de l’université d’Harvard,  dernier lieu d’exercice professionnel de S. Verba. Un tel biais n’a en fait absolument rien d’étonnant pour des mélanges offerts à un collègue éminent, c’est même le jeu habituel de cet exercice, de là à en tirer des perspectives pour la science politique, il fallait oser le coup marketing… Les trois auteurs de l’introduction cachent même ce  statut (infamant?) de mélanges jusqu’au cœur de celle-ci : en effet, il n’est signalé qu’il s’agit de mélanges  qu’après avoir décrit le protocole qui a présidé à l’agencement des  100 articles dans l’ouvrage. Il indique aussi que la forme choisie, une suite de 100 petits essais sur les perspectives de la science politique, l’a été pour éviter de ne pas avoir… de lecteurs. Ce que je traduis: nous n’aurions pas trouvé un éditeur pour des mélanges, nous avons inventé quelque chose pour pouvoir être publié et honorer notre très distingué collègue.

Troisième point de surprise. Au lieu de tracer une voie pour l’avenir de la discipline, l’introduction expose exclusivement la méthode d’ordonnancement des 100 textes. Les trois directeurs de l’ouvrage ont en effet fait appel à une double classification : l’une manuelle par thème par des gentils étudiants avancés et l’autre automatique en rapprochant les textes selon la proximité des mots que les textes utilisent. Les textes sont donc ordonnés dans l’ouvrage par ordre de plus grande proximité. A la fin de chaque texte, il existe un système de renvoi, qui indique la congruence ou non des renvois manuels et automatiques entre textes.  Je n’ai guère été convaincu par cette méthode. Elle m’a surtout semblé être destinée à cacher que le livre n’était pas fondé sur une vraie tentative de donner la parole à toutes les tendances possibles de la science politique, elle révèle par ailleurs un refus d’organiser clairement le propos (ce qui aurait mis en évidence les pleins et les vides), et surtout comme un magnifique exercice de méthodologie pour la méthodologie.

Ces réserves étant faites, ce livre apprend-il quand même quelque chose en dehors de l’ampleur du réseau social de S. Verba et des curateurs de ses mélanges?

Tout d’abord, si l’on regarde les bibliographies succinctes (deux ou trois références tout au plus pour chaque article) proposés pour une bonne moitié des articles, on se rend compte que celles-ci sont exclusivement en langue anglaise.  Quelques auteurs étrangers contemporains ont l’honneur d’être cité (par exemple Angelo Panebianco pour son classique publié en 1982 sur les partis politiques et traduit en 1988), mais le passage par la langue anglaise semble obligatoire pour avoir droit de cité.  Aucun auteur français  contemporain (après 1960) n’est cité en bibliographie  faute sans doute d’être traduit. Cette exclusivité de l’anglais s’explique peut-être simplement par la volonté de proposer aussi dans cet ouvrage  une introduction à la science politique, et donc de donner à chaque fois des lectures accessibles au lectorat visé.  De fait, à lire la teneur des articles, on en conclut plutôt que cet exclusivité de l’anglais traduit tout d’abord un “centrement” sur l’étude des Etats-Unis de la part des politistes ici rassemblés – et une prise en compte du reste du monde en fonction de ce point de vue aussi particulier que dominant (ce qui se voit d’ailleurs bien dans les textes parlant de politique comparée). Comme on pouvait s’y attendre, les bibliographies tendent à ne citer que des parutions des quinze dernières années en répliquant ainsi la tendance à l’œuvre en économie où la durée de vie d’une référence se raccourcit au fil des ans, mais, par contre, les bibliographies témoignent du rôle préservé du livre comme lieu d’imposition d’une idée (avec des  citations de certains dans plusieurs bibliographies, par exemple : Larry M. Bartels, Unequal Democracy : The Political Economy of the New Gilded Age, paru en 2008).

Ensuite, sur le fond proprement dit, on voit se distinguer deux tendances dans cette science politique liée humainement à S. Verba.

Premièrement, une tendance, ici minoritaire, veut persister dans l’ère de la montée en puissance scientiste de la discipline. L’article de Gary King, “The changing evidence base of social science research” (p. 91-93) dit en quelques mots les ambitions de l’auteur. Pour lui, l’avenir des sciences sociales se trouve en fait dans le “data-mining”. Le raisonnement est simple : puisque les individus laissent de  plus en plus de traces électroniques de leurs discours, actions et caractéristiques, il suffit d’exploiter cette masse de données pour répondre enfin à toutes les questions que l’on pouvait se poser sur l’activité politique, économique et sociale des individus. Inutile de les interroger, de les observer avec les anciennes méthodes où l’on crée de la donnée par l’enquête,  il suffit de les suivre par leurs traces électroniques et de mouliner le tout avec des outils statistiques adéquats. Cette version des sciences sociales me semble hésiter entre la “bienveillance” intéressée d’Amazon ou de Google à notre égard soit comme lecteur  soit comme chercheur d’information sur la toile et la “mal-veillance” d’une N.S.A. à la puissance 10 ayant mis toutes les C.N.I.L. du monde au piquet… Le moins que l’on puisse dire, c’est que le texte de G. King m’a mis très mal à l’aise, et que  la justification de tout cela repose, selon ses dires, sur la volonté de “use this new information to better  understand and ameliorate the major problems that affect society and the well-being of human populations” (p. 93) ne m’a pas rassuré le moins du monde avec la pointe d’utilitarisme qu’on y devine. (Ce texte digne d’un mauvais roman de science-fiction a augmenté d’un fascicule mon propre dossier sur G. King, qui, lors du Congrès de l’AFSP de Toulouse en 2007, avait infligé tel un  sapajou un pensum de son crû à la communauté des politistes qui avait déjà une journée de colloque derrière elle,  le tout il est vrai à l’invitation de Nonna Mayer qui avait crû bien faire pour notre éducation à la  Science!). On trouvera même, toujours dans cette ligne scientiste, une défense d’une approche “génétique” des orientations politiques, avec le texte de James Q. Wilson, “Political Science and the Future” (p. 61-62): après le “natural-born criminal” (ou le criminel-né) des années 1890-1900, il y aura donc le “natural born Conservative” ou le “natural-born Liberal” des années 2000 et suivantes…

Deuxièmement, une tendance, majoritaire, à une mise en cause, plus ou moins discrète, de la démocratie américaine. En effet, ce livre, conçu avant 2008, porte la marque des années G. W. Bush et de leur montée en puissance aussi évidente qu’inexorable des inégalités économiques au sein du peuple américain. En effet, certains de nos collègues américains semblent (enfin) se rendre compte qu’il existe un mystère ou même une contradiction, entre l’affirmation du “pouvoir pour le peuple” qu’est censé être la démocratie contemporaine et la montée en puissance des inégalités, en particulier de revenus, au sein de ce même peuple avec toutes les conséquences qui s’en suivent sur le bonheur général (Louise K. Comfort parle de l’amplification d’une “underclass” qui “undermines the vision and norms of a democratic society”,  p.210). De fait, on retrouve ici toute la partie de la science politique américaine qui s’était déjà mobilisée sur ce point dans le rapport spécial  de 2003 de l’APSA sur les inégalités, rapport auquel Sidney Verba avait apporté son expertise.

Il existe donc  à parcourir ce livre comme l’ombre d’un doute sur la nature même de la démocratie américaine. Le tout premier texte proposé au lecteur, celui d’Arend Lijphart, “The United States : a Different Democracy” (p. 1-3), affirme que la démocratie américaine possède tant de traits uniques par rapport aux autres démocraties qu’elle n’est certes pas pire (“worse”), mais qu’elle ne peut être érigée en modèle. Lijphart ne va cependant jusqu’à oser dire qu’il s’agirait d’une autre espèce de régime politique que la démocratie telle qu’on la connait ailleurs des Pays-Bas à l’Inde, mais on s’approche à deux doigts de cette “odieuse conclusion”. Même inquiétude exprimée par Lawrence R. Jacobs, “The threat to democracy” (p. 49-51), qui insiste sur la capacité contemporaine de la Présidence de modeler les “demandes” de l’opinion publique (sans citer directement la Guerre d’Irak de 2003…), ou par Torben Iversen, “Why Do (Some) People Acquire Costly Political Knowledge?” (p. 75-77), qui s’intéresse aux bases sociales des inégalités d’information entre citoyens qui expliqueraient largement l’alignement plus ou moins cohérent de leurs choix politiques sur leurs intérêts matériels. Jeffrey M. Berry, “An Ever Fainter Voice” (p. 98-100), souligne l’absence de groupes organisés défendant directement les intérêts des travailleurs pauvres: “In political terms, who speaks for the working class individual making say, $8.50 an hour ($17.680 a year)? (…) The answer of course is that, at best  the $8.50 Wal-Mart employee has marginal representation in our interest group system.” (p. 100) Benjamin I. Page, “Exploring Political Inequality” (p. 101-103) ajoute même : “To me, a striking shortfall in studies in American politics to date has been the general failure to test (or to integrate into mainstream political science) the hypothesis that political inequality proceeds chiefly from the political power of corporations, wealthy individuals and organized interests.” (p. 102) Les articles de Larry M. Bartels, “Voice, and then What?” (p. 104-105) , d’Eric Schikler, “The Impact of Unequal Political Parcipation on Policy Outcomes” (p.106-107), de Jan Leighley, “Participation Matters” (p.108-109), de Philippe E Converse “Participatory Distortion ($$) Takes Off!” (p. 110-111), de Christopher Jencks, “Does Rising Economic Equality Matter?”(p. 115-117), pour ne citer que les plus incisifs, forment comme une terrible litanie, où un auteur finit par se demander si l’on ne doit pas parler désormais du rôle du “donateur-médian” plutôt que de l’électeur-médian pour y comprendre quelque chose à cette démocratie américaine des années 1990-2000.

Robert D. Putnam se demande lui si “Is America Becoming a More Class-Based Society?” (p. 157-158), et n’hésite pas à affirmer qu’au train où vont les choses, il faudra bientôt non plus parler de classes, mais de “castes”, au sens d’inégalités définitives d’opportunité de vie entre individus en fonction de leurs classes de naissances. Il y aurait d’autres articles à citer   (par exemple toute la veine féministe présente dans l’ouvrage ou toute la ligne d’analyse réfléchissant sur les conditions institutionnelles, y compris les forts taux d’emprisonnement, de la non-participation au processus politique des groupes les moins dotés en ressources économiques ) pour montrer à quel point une partie de la science politique ici représentée fait preuve d’une inquiétude, à mon sens bienvenue, sur la réalité des promesses de la démocratie américaine. Un gouvernement du peuple, par le peuple, pour le peuple qui aboutit à établir à une société totalement inégale sur le plan matériel, allant de ce fait vers l’établissement de castes, comment concilier cela avec les effets supposés égalitaires  (redistributifs?) du suffrage universel? Comme la supposée “tyrannie de la majorité” de mémoire tocquevillienne aboutit-elle à l’assomption économique et sociale d’une minorité de super-riches? La masse des pauvres peut-elle sincèrement souhaiter devenir miséreuse au profit d’une nouvelle aristocratie?

Cette ligne d’analyse comprend cependant sa propre limite; en effet, presque jamais elle n’ose évoquer l’idée que les Etats-Unis comme société politique abriteraient quelque chose comme un État, à savoir un nexus de réseaux d’élites ayant des intérêts propres à faire valoir sur les plans internes et externes (ce qu’on appelle pour le dénoncer dans certains pays, un “Etat profond”). Seul Ira Katznelson, “Congress and the Scope of Democracy” (p. 200-202) s’approche de cette idée qu’il existerait aux Etats-Unis une force agissante, nommée État, qui aurait au fil des différentes époques un ou des domaines de politiques publiques réservés qui ne seraient pas du ressort de la démocratie (ou tout au moins du Congrès); il avance d’ailleurs cette idée en  soulignant que,  depuis les écrits de Robert Dahl ou de C. Wright Mills dans les années 1950, une telle ligne d’analyse a été prudemment abandonnée par les chercheurs.

Bien sûr, la présence de cette ligne d’analyse inquiète correspond à la proximité de beaucoup d’auteurs avec les travaux de S. Verba, qui, rappelons-le, ont été largement consacrés à l’étude de la participation politique différentielle des individus et des groupes. Il faut ajouter pour donner une image exacte de l’ouvrage que nombreux sont les articles qui se soucient en fait peu de ces aspects qu’on pourrait dire de “justice sociale”, et défendent l’une ou l’autre sous-chapelle de la discipline (ou simplement leur propre grandeur…). Parmi les amis et connaissances de S. Verba, le “marais” existe aussi comme partout, tout comme les adeptes du verbiage sans contenu.

Cette inquiétude sur le sort de la “démocratie américaine” (qu’on nommerait volontiers autrement après avoir lu l’ouvrage: une “ploutocratie machiste” par exemple) aboutit chez de nombreux auteurs ici présents à une inquiétude sur la place dans la société de la science politique. L’article de Joseph S. Nye, Jr. , “The Question of Relevance” (p. 252-253), pointe directement le risque de devenir (ou d’être) une science sociale qui ne dit rien des enjeux majeurs du temps, y compris face aux étudiants, au profit de la seule production de textes à destination de l’académie des pairs. Bien conscient que les incitations en terme de carrière ne vont absolument pas dans une telle direction d’ouverture sur les préoccupations du monde extra-académique, il invite les Départements de science politique à prendre en compte les aspects de “real-world relevance” des recherches menées par les candidats à un poste.

Vu de France, si ce livre traduit encore une fois la totale marginalité pour nos collègues américains des auteurs écrivant en français, au moins montre-t-il qu’une partie de la science politique américaine, la meilleure peut-être, s’éloigne d’une vision “enchantée” des Etats-Unis,  qu’elle est prête désormais, comme les grands anciens des années 1920-1950, à fournir une description plus réaliste des limitations de la démocratie américaine. Celle-ci, vu le poids énorme de la part nord-américaine de la discipline, ne saurait manquer d’avoir elle-même des effets sur ce qu’il est légitime ou non de dire en science politique: par exemple sur le poids des  grandes entreprises sur la décision politique partout dans le monde.

Par ailleurs, ce livre ouvre une curiosité au lecteur : si l’ère Obama s’avère incapable de revenir sur la montée en puissance des inégalités de revenu et de patrimoine, que l’Administration Obama échoue par ailleurs à introduire une couverture-santé universelle (ou presque) face au mur des lobbies de ce secteur, si l’employé de Wal-Mart perd dans les années de la mandature Obama encore du terrain en terme de revenu et d’influence, les auteurs ici les plus en pointe oseront-ils aller un pas plus loin dans le réalisme, dans le désenchantement? Ce pas qu’ils n’osent pas faire, même s’ils en procurent tous les éléments! Il est vrai que c’est là leur pays, et qu’il est des réalités qu’il vaut mieux discerner chez les autres que chez soi.

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François Denord, Antoine Schwartz, L’Europe sociale n’aura pas lieu

2 juillet 2009 · Laisser un commentaire

denordschwartzFrançois Denord et Antoine Schwartz se sont associés pour publier à la veille des élections européennes chez Raisons d’agir Éditions (Paris, 2009), un petit livre incisif,  L’Europe sociale n’aura pas lieu. Il est vrai que les résultats électoraux  de la gauche socialiste  aux élections européennes en France et ailleurs semblent devoir légitimer a posteriori leur jugement aussi péremptoire que définitif.

Ces deux auteurs y proposent en effet une thèse forte, exprimée en peu de pages (138 pages de livre de poche, notes comprises)  mais argumentée : selon eux, dès les années 1950, dans l’ADN de la construction européenne,  un programme néo-libéral  a été inclus qui ne demandait qu’à croitre et embellir. L’orientation “néo-libérale”, qu’on date souvent à tort  selon eux des années 1980, avec l’adoption du traité de l’Acte Unique et le “Grand Marché”  dont il cherche à faciliter la réalisation, et qu’on relie au “Grand tournant” de ces années Thatcher-Reagan, serait présente dès le début, aussi bien dans le Traité de la CECA que dans le Traité de Rome. C’est en un sens une évidence, le projet européen n’a-t-il pas d’abord été connu sous le nom même de “Marché commun” qui en indique bien l’orientation première? Les partis  communistes n’en ont-ils pas été les plus fervents et constants détracteurs?  Les Etats-Unis d’Amérique et leurs entreprises majeures ne l’ont-ils pas soutenu avec constance? Les universitaires américains (non-marxistes!) n’en ont-ils pas fait les premiers la théorie? Les auteurs rappellent, pour expliquer cette erreur de perspective, que les Etats européens ne se sont certes  pas privés dans les années 1960-1970 de faire quelques grosses entorses à l’esprit libéral du Traité de Rome, en protégeant par exemple leurs “champions nationaux” respectifs. Cette période, parfois appelée d’”euro-sclérose”,  explique donc l’impression de changement de cap dans les années 1980 vers une approche plus libérale de l’unification européenne. Le “tournant néo-libéral”  est donc sans doute vrai en pratique (avec la décision de 1979 sur le “Cassis de Dijon” de la CJCE qui apparait comme le coup d’envoi du bal libéral qui va suivre), mais, pour les auteurs, les années 1980 n’apportent rien  à un projet “néo-libéral” présent en fait dès l’exorde de l’aventure : “(…)l’Union européenne actuelle ne réalise pas les idéaux de solidarité  et de fraternité dont elle se réclame parfois. On ne saurait pour autant affirmer  que son inclination libérale constitue un dévoiement du projet des “pères fondateurs” conservateurs et libéraux: elle marque, au contraire, son aboutissement. L’Acte Unique a levé les obstacles à l’épanouissement des principes du marché commun (…)” (p. 122).

Qu’est-ce alors selon les auteurs que le “néo-libéralisme”  dans lequel le projet européen serait encastré? Pour eux, c’est l’idéologie selon laquelle on ne peut atteindre un optimum économique et social qu’à travers le fonctionnement libre des marchés pourvu que ces derniers soient soumis à une régulation publique qui en évite les dysfonctionnements.  Ceux-ci sont pour résumer de deux ordres : les uns inhérents à la dynamique “naturelle” du marché, les autres inhérents à la mobilisation politique des masses face aux conséquences  de cette dynamique “naturelle” du marché. Selon la thèse de François Denord, Néo-libéralisme. Version française. Histoire d’une idéologie politique (Paris: Demopolis, 2007) dont des éléments sont repris dans l’Europe sociale n’aura pas lieu, cette version 2.0 du libéralisme  résulterait de la reconnaissance par les libéraux eux-mêmes des échecs du libéralisme “manchestérien” du XIXème siècle. Le “laissez-faire” de ce dernier aurait ainsi échoué lors de la  crise des années 1930, et le célèbre Colloque Lippman de 1938 serait le point de départ réel du “néo-libéralisme” contemporain, qui entend sauver le libéralisme de lui-même. Cette reconnaissance de l’échec de la version 1.0 du libéralisme s’opère aussi bien sur le plan économique que sur le plan politique (avec la montée simultanée du dirigisme en économie et des “partis-Etats” en politique). D’une part, les tenants de cette approche “néo-libérale” considèrent que le marché, sans surveillance adéquate, de la part d’un garant en dernier ressort de son bon fonctionnement – l’État de droit -, voit disparaitre la concurrence au profit d’oligopoles ou de monopoles (les “trusts” comme on dit à l’époque). D’autre part, ils voient l’action politique des masses en réaction à ces dysfonctionnements du marché comme aboutissant nécessairement à des choix sous-optimaux car passant par un dirigisme (de droite : fascisme, ou de gauche : communisme). Ainsi, que ce soit avec l’action des syndicats ouvriers ou avec  les mobilisations partisanes des extrémismes de droite ou de gauche, on aboutit nécessairement à des règles anti-concurrentielles ou même à une étatisation de l’économie, toutes deux foncièrement nocives pour le bonheur public. On aura reconnu bien sûr la vision d’un F. von Hayek de l’ordre politique, économique et social. Tous les monopoles ou oligopoles (du côté des entreprises ou du côté des travailleurs) sont donc à proscrire, et la politique des masses  a tendance à tourner à l’aigre, il faut donc s’en méfier tout en ne l’abolissant pas toutefois comme l’auraient fait des réactionnaires de 1848. Les auteurs tendent ainsi à faire du projet européen un complot (public) de la bourgeoisie d’affaires – incarné en Jean Monnet (p. 32-34) -  qui y aurait vu  l’occasion de protéger définitivement le marché de lui-même et des aventurismes nationaux, étatiques, syndicaux et partisans.

Les auteurs rappellent aussi à quel point le Traité de Rome s’inspire de l’ordo-libéralisme allemand (p. 57-61), et relient l’expression “économie sociale de marché” actuellement en usage dans les affaires européennes à cette source en n’y voyant qu’un aimable faux-semblant selon lequel le mot “social” ne désigne ici que le modelage de la société sur les impératifs du marché (cf. l’interview des auteurs au journal l’Humanité) . Or l’ordo-libéralisme tient bien compte des conséquences sociales et politiques des échecs du marché:   la crainte de l’hyperinflation, qui détermine l’action de la Bundesbank puis celle de la BCE, tient compte du retour d’expérience (allemande) des auteurs de la doctrine.  Plus généralement, les auteurs pris dans leur (légitime) fougue anti-”néo-libérale” oublient que, pour tous les auteurs travaillant dans cette mouvance, l’économie néo-libérale fondée sur une “concurrence libre et non faussée” aboutit en principe à une satisfaction maximum de tous, en particulier de tout un chacun comme consommateur. Cette croyance dans les effets bénéfiques des marchés à la fois libéralisés et surveillés par l’État a eu d’autant plus de chances de s’enraciner dans les esprits qu’elle correspond au “miracle économique allemand”. Celui-ci voit effectivement une élévation extraordinaire du niveau de vie des masses, et donc l’éloignement de l’angoisse de la révolution qui étreignait ces mêmes élites depuis les années 1920. On peut donc comprendre leur attachement au modèle proposé. Plus généralement, les tenants libéraux ou conservateurs de l”économie sociale de marché” comme doctrine officielle de l’Union européenne insistent toujours sur les conséquences  heureuses pour tout un chacun de l’application de celle-ci. C’est sans doute là une lapalissade, mais ils évoluent, surtout s’il s’agit d’acteurs partisans (les partis membres du PPE ou de l’ELDR), dans le cadre d’une société de masse et ils ne peuvent prétendre vouloir faire autre chose que le bonheur de tous. On peut bien sûr discuter de la validité empirique de telles promesses…, mais les auteurs ont tendance à faire comme si tous les néo-libéraux européanistes ne voulaient faire que leur propre bonheur.

Selon les auteurs Denord et Schwartz, le Traité de Rome et toute la suite des Traités ne sont donc que la réalisation de cette vision néo-libérale des années 1930, dans un contexte par ailleurs marqué par l’intervention géopolitique des Etats-Unis d’Amérique en faveur de cette mise en commun des marchés européens.  L’intégration des pays occidentaux de l’Europe dans un “marché commun”  doit aux yeux des européanistes néo-libéraux créer des interdépendances qui, de fait, interdiront à l’un de ces pays de jouer la carte du “socialisme dans un seul pays” ou de tenter l”autre politique” pour utiliser le terme français des années 1980. Ils citent d’ailleurs des acteurs politiques de la gauche modérée des années 1950 qui se rendent bien compte de la contrainte ainsi posée sur toute action future au niveau national dans un sens socialiste (cf. p. 20-23 le rappel bienvenu de la position bien connue des travaillistes britanniques face au Marché commun ).

Cette présentation prend bien sûr dans l’esprit des auteurs un sens politique fort : les socialistes, qui accompagnent le projet européen depuis les années 1950, sont en conséquence les “idiots utiles” du projet néo-libéral, eux qui consentent à faire crédit aux “néo-libéraux” au nom d’un  illusoire espoir de rédemption fédérale des péchés capitaux du marché européen; les auteurs rappellent ainsi l’ère Delors (p. 98-104) pour bien montrer qu’aux avancées bien réelles du projet “néo-libéral” ne répondent que des miroirs aux alouettes sociales. Qui se rappelle en effet de la “Charte sociale” de 1989 qui avait occasionné tant de furieux débats à l’époque? J’aurais donc bien du mal à leur donner tort, dans la mesure où personne, en dehors d’un ultra-libéral jouant les exaltés à la Vaclav Klaus, ne peut prétendre que l’Union européenne possède aujourd’hui une forte politique sociale. Même si les auteurs tendent à présenter une vision qui se veut radicale, force est de constater que les savoirs acquis sur l’Union européenne permettraient difficilement de nier complètement leur approche.

Ce petit livre se veut donc un démenti à la stratégie socialiste et social-démocrate,  poursuivie avec plus ou moins de constance depuis les années 1950 par tout ou partie de cette famille politique. Celle-ci consiste à jouer le niveau européen afin de pouvoir à terme contrecarrer les pouvoirs réactionnaires nationaux. La thèse d’Altiero Spinelli, qui a théorisé dès 1941 dans le “Manifesto di Ventotene” cette manœuvre de contournement et qui a cru la rendre opérationelle  en 1984-1986 en cherchant à renforcer les pouvoirs du Parlement européen (supposé “naturellement” socialisant), serait donc caduque, tout comme la stratégie d’un Mitterand, d’un Delors ou d’un Jospin affirmant faire du “donnant-donnant” dans les années 1980-1990 avec la droite libérale et conservatrice. Sur les court et moyen termes, surtout si on regarde les éléments centraux et historiques du “social” (salaire minimum ou niveau de la protection sociale par exemple), les auteurs me semblent avoir entièrement raison; en revanche, il ne me parait pas aller de soi, sub specie aeternitatis, que l’Union européenne n’a aucune potentialité “socialiste” à son échelle. L’expérience de la Confédération helvétique ou celle des Etats-Unis d’Amérique ne plaident certes  guère pour faire d’une fédération  le lieu privilégié d’une expérience socialiste, mais une telle évolution n’est pas exclue sauf à croire en une essence libérale de toute vraie fédération : les auteurs font, me semble-t-il, un peu bon marché du changement de camp des Conservateurs britanniques depuis les années 1980. Celui-ci devrait être formalisé au sein du Parlement européen lors de cette nouvelle Législature 2009-2014. L’Union européenne actuelle correspond effectivement à une situation optimale pour les “néo-libéraux” de stricte obédience; il n’empêche que cet optimum pourrait être dérangé par des décisions “sociales”. Rien dans les Traités n’interdit par exemple un choix à l’unanimité des pays pour une politique fiscale commune qui permettrait de refinancer les Etats Providence : un libéral “historique” comme Mario Monti, ancien Commissaire européen en charge de la concurrence, le suggérait d’ailleurs récemment. Certes, on semble ne guère en prendre le chemin tant le camp défavorable à toute avancée sociale au niveau de l’Union européenne, surtout celle élargie à 27 membres, a tendu à se renforcer lors de ces élections européennes, tant on a donné des garanties dans le Traité de Lisbonne à ceux qui voudraient ne rien faire de tel (y compris les “garanties” réaffirmées en matière fiscale à l’Irlande après le premier rejet du Traité de Lisbonne), et tant le camp adverse (socialistes et sociaux-démocrates) tend dans la Grande Europe à  se réduire à une minorité permanente et divisée.

Il est logique alors que les auteurs placent leurs espoirs dans une “grève” de l’Union européenne de la part d’un État (la France sans doute) qui referait le coup de la “Chaise vide” pour faire avancer des revendications en la matière. L’hypothèse me parait d’une crédibilité toute douteuse : un seul gouvernement de gauche n’aurait guère de poids dans une Europe à 27, 28 ou plus encore, pour bloquer vraiment les mécanismes européens (comme la France du Général De Gaulle dans l’Europe des Six). Il serait à tout prendre plus simple de profiter de la clause de sortie de l’Union prévue par le Traité de Lisbonne. Je suppose quant à moi qu’il vaut mieux que la gauche française, puisque c’est d’elle qu’il s’agit ici, fasse pour un temps qui peut durer longtemps le deuil de toute sortie par l’Europe de ses difficultés françaises. Le slogan “Et maintenant l’Europe sociale” du PS aux élections européennes de 2004 (cité avec mordant par les auteurs dans leur conclusion) a fait naufrage en 2009 pour n’avoir mené à rien de bien concret aux yeux des électeurs français.  Puisque l’Union européenne  impose de fait la mise en concurrence des modèles économiques et sociaux, rien n’interdit de chercher à en jouer avec intelligence. C’est, au moins dans leurs discours, ce que ne se privent pas de faire au sein de l’Hexagone toutes les collectivités locales à gestion socialiste (communes, départements, régions). Pourquoi s’interdire de mener le même genre de raisonnement au niveau national? Certes, cela supposerait d’avoir quelques idées nouvelles sur l’art et la manière de gouverner  – mais c’est là un tout autre problème. Oserais-je citer, cruellement, l’appel d’un certain F. H. à la réflexion?

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