Bouillaud’s Weblog – bloc-notes d’un politiste

Entrée de octobre 2009

Eve Caroli et Jérôme Gautié, Bas salaire et qualité de l’emploir : l’exception française?

29 octobre 2009 · 2 commentaires

caroligautieEve Caroli et Jérôme Gautié viennent de diriger un ouvrage collectif au titre a priori énigmatique, Bas salaire et qualité de l’emploi : l’exception française? (Paris : Editions Rue d’Ulm, Collection du Cepremap, 2009, préface de Robert Solow). Ce livre correspond à la partie française d’une vaste recherche comparative engagée sous l’égide d’une fondation nord-américaine, la Russell Sage Foundation, et dont les terrains datent de 2004-2006. Après avoir étudié le cas des Etats-Unis, cette recherche compare la France, l’Allemagne, le Royaume-Uni, le Danemark et les Pays-Bas sur un point très précis du fonctionnement du marché du travail à l’âge de la globalisation : celui du travail à  bas salaire , c’est-à-dire selon les auteurs (p. 41) dont la rémunération horaire se trouve être inférieure à  deux tiers de la médiane des rémunérations horaires présentes dans le pays étudié. La comparaison de pays européens proches par le niveau de développement économique et d’insertion dans le commerce international des marchandises et des services vise à mettre en lumière l’effet des institutions du marché du travail sur le sort de ces salariés du dernier rang,  à prendre la mesure des différences entre les deux côtés de l’Atlantique d’une part, et aussi celle des différences entre pays européens proches par leur niveau de productivité d’autre part. Les auteurs n’ont pas pris en compte dans leur étude le cas d’un pays méditerranéen de l’Union européenne (l’Espagne ou l’Italie par exemple), ce qui ne permet pas de faire le lien avec les théories disponibles sur les différences entre Etats Providence en Europe de l’ouest. C’est là une (petite) faiblesse du research design, mais il est vrai que l’on semble bien s’intéresser ici au sort des moins bien lotis sur le marché du travail des pays les plus avancés de la planète. En terme ralwsien, à l’état du “maximin” dans le cadre des pays les plus engagés dans la globalisation.

L’idée de départ de la recherche engagée par la fondation américaine était de déterminer si, dans certaines circonstances, on ne voyait pas apparaitre à côté d’emplois  peu rémunérés et pénibles à occuper des emplois tout aussi peu rémunérés mais offrant eux une meilleure “qualité” d’emploi, voire même des perspectives d’avenir pour ceux ou celles qui les occupent. Ces situations  polarisées auraient correspondu à des stratégies d’entreprise, toutes deux rentables, opposant en gros la recherche d’une compétitivité-prix et  celle d’une compétitivité-qualité. Cette trame de départ, plutôt optimiste, mais démentie par les faits (on peut faire de la qualité pour le client avec des emplois mal payés, très pénibles à occuper pour les salariés et sans perspectives d’évolution pour eux), a offert le grand avantage d’avoir obligé les auteurs à dépasser une vision strictement économique et instantanée du travail mal payé : l’aspect “qualitatif” du travail correspond en effet à la fois aux caractéristiques de l’individu qui occupe ce poste, à la place de ce poste de travail dans son cycle de vie (par exemple un étudiant ne vivra pas de la même façon un travail mal payé et rébarbatif qu’une mère de famille de cinquante ans sans autres perspectives d’emploi) et aux stratégies de l’entreprise vis-à-vis de son marché (par exemple, cherche-t-on à produire une offre  basique au prix le plus bas ou une offre zéro défaut ?). Pour étudier les différentes situations possibles, l’enquête comparative se concentre sur quelques  métiers dans des secteurs réputés internationalement pour employer beaucoup de main d’œuvre mal payée  : les auteurs de l’enquête ont ainsi choisi d’étudier les opérateurs dans l’industrie agro-alimentaire,  les aides-soignantes et femmes de salle dans les hôpitaux, les femmes de chambre des hôtels,  les  personnels de  la grande distribution alimentaire et celle d’électro-ménager, les téléopérateurs. Pour chacune de ces études sectorielles, les auteurs de la partie française de l’enquête  intègrent de belle manière  une vision quantitative du secteur étudié et des études de terrain descendant au niveau de l’entreprise;  plus encore, dans ces études sectorielles, les approches économiques et sociologiques s’avèrent parfaitement complémentaire.  Chacun des chapitres sectoriels (chap. 2 à 6)  constitue du coup une plongée dans la vie économique et sociale de la France, et le moins que l’on puisse dire est qu’on n’en sort pas vraiment réjoui. On s’aperçoit ainsi que les employeurs  eux-mêmes font preuve d’un grand sens pratique sociologique dans leurs stratégies de recrutement, par exemple les téléopérateurs semblent bien être souvent choisis parmi les membres jeunes, féminins et plutôt éduqués des “minorités visibles” pourvu que cette appartenance  ne soit pas “audible” au téléphone. Toutes ces études sectorielles sont dès lors à conseiller comme documents pédagogiques à l’usage d’apprentis sociologues ou économistes (ou, pourquoi pas, politistes) tant elles articulent les diverses manières d’étudier la réalité de la France contemporaine.

La conclusion plus générale de l’étude est, m’a-t-il semblé, la suivante.

D’une part, la France par comparaison montre une part limitée de l’emploi à bas salaire par rapport aux pays avec lesquels on la compare ici (d’où le titre de l’ouvrage). On tournerait autour de 10/11 % de travailleurs dans cette catégorie, ce qui serait un peu  plus que le Danemark, mais beaucoup moins que dans les autres pays étudiés où l’on atteint entre 20 et 25% de tels travailleurs : on s’aperçoit incidemment à la lecture de l’étude française à quel point l’image d’une Allemagne, paradis des hauts salaires ouvriers, est devenue totalement fallacieuse. Cette faible part en France du travail très mal rémunéré tient essentiellement à une double caractéristique institutionnelle : il existe un salaire minimum assez élevé imposé par l’État à toutes les entreprises, et ce dernier avec les allègements de charges sociales qu’il a mis en œuvre depuis le début des années 1990 a tendu à leur éviter  d’en supporter toute l’augmentation (cf. tableau p. 85); il n’existe pas de dispositifs  officiels qui encouragent fortement l’emploi de salariés en dessous de ce salaire minimum, par exemple il n’existe pas de salaire minimum spécifique pour les jeunes comme par exemple aux Pays-Bas ou les divers dispositifs allemands permettant l’emploi bien en dessous de tout minimum conventionnel de branche (par ex. les “job-à-un-euro” de l’heure). On pourrait ajouter une troisième caractéristique institutionnelle moins évidente sans faire appel à la comparaison entre pays  : la réduction  très forte en France dans les vingt dernières années des flux migratoires. Ce blocage, de fait, réduit le nombre des personnes prêtes à accepter n’importe quel niveau de rémunération et n’importe quelle condition de travail, et aussi rend moins indispensable pour l’État de trouver, via des dispositifs de dualisation forte du marché du travail, une occupation à ces personnes (sinon via la tolérance de fait du “travail au noir” dans certains secteurs en manque de main d’œuvre).

D’autre part, si l’on peut se féliciter de cette faible  part des emplois rémunérés faiblement en France (qui serait même en légère régression sur les années récentes selon les auteurs), il faut bien constater que les entreprises n’emploient dès lors que si elles sont capables de faire passer la productivité par travailleur au dessus de cette barre du salaire minimum : comme les prix de vente sont largement contraints par la concurrence, et qu’il leur faut évidemment maintenir ou augmenter leur profitabilité au profit de leurs actionnaires, les entreprises ont donc exigé de ces salariés une solide contrepartie en terme d’efforts de productivité.  Celle-ci les mène désormais à la limite de l’épuisement physique et mental – d’où un sentiment largement partagé par ces travailleurs français à bas salaire qu’ils sont très peu payés au regard des efforts fournis . L’exemple de la grande distribution alimentaire est éclairant : c’est en France qu’on trouve le moins d’employés au regard du chiffre d’affaire réalisé par les magasins (tableau p. 362). Pour faire fonctionner ces magasins avec aussi peu de monde, il faut par exemple augmenter le rythme d’encaissement des caissières au maximum lorsque les gens viennent faire leurs courses en masse le vendredi soir et le samedi… (et il faut compter sur la patience de clients qui sont largement captifs de monopoles commerciaux locaux…). Autrement dit, le maintien d’un salaire minimum relativement élevé se paye en conditions de travail qui se sont dégradées au fil des dernières années : les 35 heures ont ainsi été “payées” en hausse de productivité par les salariés eux-mêmes. Bien que les auteurs n’insistent pas sur ce point, on comprend très bien dans ces conditions que la France reste celui de l’alcoolisme lié au travail, et soit devenu aussi le pays des arrêts maladie pour “TMS” (troubles musculo-squellettiques), celui de la prescription exagérée d’antidépresseurs et autres psychotropes, et enfin depuis peu, celui du “suicide au travail”.

Les auteurs ajoutent à cette situation l’existence d’un paradoxe : la règlementation du marché du travail et du travail en général apparait plus forte qu’ailleurs à la regarder de loin (avec la grille de lecture de l’OCDE), mais en pratique, comme l’État (l’Inspection du travail) surveille très peu ce qui se passe dans les entreprises et comme les syndicats s’avèrent en général d’une faiblesse insigne dans ces secteurs par manque d’effectifs et par division entre eux, une bien plus grande flexibilité pratique règne… Les auteurs ne se privent d’ailleurs pas d’y voir une sorte de double langage de la part de l’État, qui régule massivement au nom d’un certain idéal d’égalité de traitement des travailleurs  (par exemple en garantissant sur le papier les mêmes droits aux personnes en CDI et à celles en CDD ou en Intérim) et qui dérégule tout aussi massivement de fait en ne surveillant pas grand chose des pratiques effectives des entreprises. Ce n’est pas spécifique à la France selon les études comparatives (p. 59), mais cela s’avère particulièrement flagrant. Les auteurs n’ont pas souhaité faire entrer pleinement dans leur étude le “travail au noir”, sans doute parce qu’ils n’étudient aucun secteur où cette pratique se trouve être massive, mais j’ai bien peur qu’en prenant en compte cet aspect d’illégalité de masse, on irait encore plus loin dans la mise en lumière de cette dérégulation de fait du marché du travail. Il n’existe peut-être pas de “Smic Jeune”, mais il existe, semble-t-il, un “Smic Noir”.

De fait, on retrouve une idée familière au politiste : “le rapport de force, déterminé au niveau global comme au niveau local par le pouvoir de négociation collectif et individuel” (p. 59) détermine largement la rémunération et surtout la “qualité” du travail, bien au delà des nécessités économiques stricto sensu. Les auteurs, Eve Caroli et Jérôme Gautié, dans la synthèse générale affirment ainsi clairement : “Au total, les syndicats ne jouent pas suffisamment leur rôle de contre-pouvoir et les premiers à en souffrir sont les moins qualifiés, car ils sont les plus démunis en terme de pouvoir de négociation individuel” (p. 63). Les auteurs rappellent la même idée dans leur prise de position publiée dans “l’Expansion” de ce mois ci. Ils y insistent sur l’absence de “contre-pouvoir” (syndical) – ce qui ressort effectivement de leurs études sectorielles et de la comparaison internationale.  Je me permettrais d’ajouter cependant que toutes les études sectorielles ici présentées pointent aussi le doigt sur une réalité très “gendrée”. Les salariés sont ici essentiellement des salariées, est-ce un hasard si elles sont si incapables d’établir un rapport de force et si les syndicats s’intéressent si peu à leur sort? Certains employeurs cités dans les études sectorielles semblent bien mettre en œuvre sciemment sur leurs marchés locaux de l’emploi des politiques de recrutement qui visent les femmes les plus fragiles économiquement, avec des enfants à charge qu’elles élèvent seules. Faire syndicat avec des personnes  qui ont été sélectionnées justement sur des critères qui garantissent en principe le fait de ne pas être revendicatif faute de ressources minimales pour l’être ne va sans doute pas de soi… Cela renvoie aussi à l’évolution des structures familiales, adjoint aux carences de la justice en matière de pensions alimentaires,  qui amène de plus en plus de femmes à assumer seules la charge des enfants. L’étude d’autres secteurs (le BTP, la sécurité ou l’agriculture par exemple) aurait peut-être montré une réalité moins “gendrée” qu’ “ethnicisée” – avec, là aussi, les difficultés à se mobiliser  que cela entraine (moindres cependant à en juger par les luttes actuelles des hommes “sans-papiers” dans différents secteurs : restauration, sécurité, BTP). Le retournement d’une telle situation défavorable par les syndicats, déjà bien peu légitimes en France, suppose une révolution de leur part qui reste bien improbable. Dans ce même numéro de l’Expansion (novembre 2009, p. 130-133) où E. Caroli et J. Gautié prennent position, on trouvera d’ailleurs un entretien au vitriol avec Dominique Labbé, un collègue de l’IEP de Grenoble,  grand spécialiste du syndicalisme français. Ce dernier, qui finit par se faire soupçonner de gauchisme par le journaliste pour les propos sans concession tenus,  souligne avec force le détachement entre syndicats confédéraux et leur (absence de) base, permis par un financement des syndicats via des institutions publiques ou des entreprises et non pas par leurs adhérents. Je doute toutefois que quelque circonstance que ce soit humainement prévisible amène à supprimer les béquilles publiques ou privées sur lesquelles cheminent les syndicats français. Seul un authentique leader libéral pourrait le faire, mais cela reviendrait à terme à renforcer les syndicats (qui reviendraient à l’esprit de la Charte d’Amiens de 1906). Financer quelqu’un qui n’a pas les moyens de son autonomie, c’est toujours le contrôler de quelque façon, pourquoi se priver alors de ce levier d’action? On pourrait d’ailleurs dire la même chose de la plus grande partie du monde associatif en général.

Pour finir, il faut remarquer que l’ouvrage dirigé par E. Caroli et J. Gautié  fait opérer comme un Deux ex machina hors champ l’augmentation des pressions concurrentielles sur les entreprises. Ce sont elles qui entrainent les stratégies mises en œuvre de pression maximale à la productivité horaire en présence d’une rémunération minimale définie par l’État. Les auteurs n’ont peut-être pas tort de raisonner ainsi, mais c’est peut-être à ce niveau aussi qu’il faudrait opérer si l’on veut diminuer à terme la pénibilité du travail, voire la “souffrance au travail”.  Ici c’est l’interrogation sur la possibilité même d’un choix de société en la matière qui devrait être posé, est-il bien nécessaire pour le bien commun d’organiser ainsi la vie économique? Est-il toujours indispensable de privilégier le consommateur et l’actionnaire  sur le producteur?

Ps. On trouvera sur le net un des chapitres de l’ouvrage, mais indiquons que le livre, publié par un éditeur à but non lucratif,  ne vaut que 15 euros en librairie.  Un des meilleurs rapports qualité/prix pour un livre de science sociale dans les dernières années…

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Eric Besson = l’identité française?

28 octobre 2009 · 4 commentaires

Le ministre Eric Besson a décidé de lancer un vaste débat, à vrai dire dans des formes très bureaucratiques, sur “l’identité française aujourd’hui”. Je n’épiloguerais pas ici sur les arrière-pensées stratégiques de nature électoraliste  que cela peut représenter pour la majorité présidentielle.

J’ai eu du mal à ne pas rire quand j’ai entendu la nouvelle : en effet, la personne même d’Eric Besson incarne de fait par sa personne même une certaine idée de la France. Son ex-femme en particulier, vu ce qui a été publié dans l’Express du livre de cette dernière, l’a si j’ose dire habillé pour les prochains hivers – au delà des griefs proprement politiques que l’on peut avoir à son endroit. Quand le personnage public Eric Besson invoque les valeurs qui seraient au cœur de l’identité française et charge les préfets d’organiser la réflexion sur ce point, il faut bien avouer que cela ne donne guère une image providentielle de l’identité française, sauf à l’exclure lui-même de la communauté nationale. Un Malraux aurait été mieux dans le rôle, mais nous n’avons plus de Malraux en stock! En somme, le messager de ce débat me parait bien ordinaire, très ordinaire même. Va-t-on être cohérent alors et dire que l’identité française, c’est aussi ce qui fait qu’Eric Besson existe et qu’il  ne choque pas plus que cela, qu’il représente de fait les mœurs , privées et publiques, de bien des gens dans ce pays? Et que celui qui n’a jamais changé d’avis lui jette la première pierre! Bref, si l’identité française est une façade qu’il s’agit de présenter à soi-même et au monde, et éventuellement d’imposer aux nouveaux membres de la société française, Eric Besson nous en proposera-t-il une version qui justifie de sa propre existence, de ses propres choix, de son propre parcours? Par exemple, l’identité française (réelle), ce serait de fait  partager la phrase : “Il n’y a que les imbéciles qui ne changent pas d’avis” , ou encore “Il faut savoir saisir sa chance”. C’est possible, c’est sans doute réaliste, cela saisit sans doute une part de l’âme nationale bien présente depuis les temps de l’ancienne monarchie de droit divin, mieux que des vaticinations moralisatrices à la Bernanos ou à la Mauriac sur le destin de la France. Tout cela me fait irrésistiblement penser au titre d’un vieux film (1984)  de Jean Yanne, “Liberté, égalité, choucroute”, qui pourrait devenir à ce compte-là un nouveau lieu de mémoire.

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Jean-sans-terre (reloaded).

24 octobre 2009 · 3 commentaires

Et, puis, voilà, la vox populi l’a emporté. L’opinion 2.0 a encore frappé. Jean Sarkozy, le fils de qui l’on sait, renonce à briguer le poste dont il se faisait fort de prouver au monde qu’il était digne malgré son jeune âge – celui d’un général de l’An II en somme…(en tout cas, il crève l’écran ce jeune homme, ce n’est pas la présidence d’un conseil d’administration qu’il devrait ambitionner, mais un poste d’animateur à la télévision!)

C’est fascinant la démonstration du pouvoir de l’opinion publique…  C’est aussi rassurant en un sens. On regrettera cependant que cette démonstration soit aussi celle selon laquelle on ne s’indigne que pourvu que l’histoire ne soit pas trop compliquée. Un fils de Président qui semble bien devoir  être privilégié par un acte de népotisme, tout le monde comprend, du bas en haut de l’échelle sociale. L’affaire fait le tour du monde, elle faire rire à nos dépens. Cela me rappelle l’histoire des  chaussures de luxe à je ne sais plus combien d’euros ou de francs qu’un ministre socialiste recevait en cadeau de sa maitresse sur les fonds d’un grand groupe pétrolier. Le prix exorbitant des chaussures attira bien plus l’attention que tout le scandale fort instructif qui allait autour. On peut donc se réjouir que les valeurs de la méritocratie républicaine semblent bien triompher  sur le népotisme supposé, mais on peut aussi constater à quel point ce triomphe s’appuie sur une vignette, une schématisation de la réalité qui cache d’autres aspects de la réalité  plus difficiles à appréhender (par ex. quels sont les enjeux fonciers réels d’un organisme comme l’Epad? pourquoi l’électorat de Neuilly est-il si fidèle à la “marque Sarkozy”? qu’est-ce exactement que l’UMP dans les Hauts-de-Seine?) Certes, ainsi va la vie politique, ne peut faire un grand scandale que ce qui est explicable en des termes simples à n’importe qui.

Du point de vue  de la stratégie politique du Président, c’est sans doute la première vraie reculade de N. Sarkozy depuis son élection en 2007. Les autres ont été noyées dans un rideau de fumée (par ex. avec la réforme du lycée ou sur “Gandrange”). Celle-ci est pour le coup patente, sans ambigüité. Pour tous ses opposants, cela prouve que, si la pression  se révèle assez forte, ce Président sait reculer – comme tous ses prédécesseurs d’ailleurs. Cela ouvre des perspectives. D’ici que des ministres incompétents, dissidents et/ou devenus peu présentables pour une raison ou pour une autre, soient poussés à la démission, pour soulager la pression sur le pouvoir exécutif, il y a un pas qui n’est pas encore franchi, mais cela pourrait venir.  On s’amusera aussi longtemps à se remémorer les diverses déclarations des membres de la garde rapprochée présidentielle pour étayer la légitimité des ambitions épadiennes de messire Jean. Cela m’a rappelé les déclarations d’un style similaire des chantres du “plus grand homme politique que l’Italie ait connu depuis 150 ans.” Le “Contre-ordre camarades!” fut du plus bel effet. 

Malgré tout, pour la gauche, pour l’opposition en général, cette reculade témoigne du sens de la réalité que le camp présidentiel conserve en dépit de tout ce qu’on pourra dire sur le retard à comprendre la situation morale, ou si j’ose dire, sémantique, qui se créait dans le pays. La nomination du Jean Sarkozy serait-elle allée à son terme (comme le prévoyait d’ailleurs bien peu  inspiré le Monde la veille…), les oppositions auraient eu comme un emblème à brandir durablement, un exemple à citer dans les réunions publiques des prochaines élections régionales. Dommage vraiment. Cela pouvait aider. Maintenant, le Président va se méfier de ce genre de pataquès encore plus qu’auparavant. Zut! comme disait ma grand-mère.

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Hadopi nous voilà!

23 octobre 2009 · Laisser un commentaire

Comme on pouvait facilement le prévoir, le Conseil constitutionnel n’a pas souhaité persister dans ses remontrances à l’égard du pouvoir en place. Comme il ne peux pas abuser de sa patience outre mesure, il a donc validé presque entièrement le dispositif de la Loi dite Hadopi 2.

Il ne reste donc plus au gouvernement qu’à sortir les décrets d’application, et nous voilà parti pour la mise en œuvre du dispositif Hadopi. Le festival de la répression à fin pédagogique devrait commencer début 2010 (tout juste dans les temps pour produire ses premiers effets au moment des régionales ou, après les régionales, ce qui serait plus raisonnable?).

Les “pirates du Net” vont donc souffrir, et se repentir bientôt en allant relancer le chiffre d’affaire de la “culture”. Le chiffre d’affaire des FNAC et autres Virgin va repartir de l’avant.  Les “négligents caractérisés”, qui n’auront pas “sécurisé” leur accès internet, vont souffrir aussi, mais par un prompt renfort de leur fournisseur d’accès ou de vendeurs de logiciels ad hoc certifiés par Hadopi, il leur suffira de cracher au bassinet quelques euros supplémentaires pour avoir la certitude d’être de bons citoyens respectueux de la loi. Voire.

Cette loi est surtout certaine de faire le délice des avocats qui vont se spécialiser dans ce nouveau contentieux. C’est là une intelligente politique publique pour aider les professions libérales surnuméraires : il est vrai que la profession d’avocat compte trop de membres pour le nombre d’affaires où le plaignant est solvable (c’est-à-dire, ne ressort pas de l’aide juridictionnelle). Avec la loi Hadopi 2, tous les possesseurs d’un accès Internet sont susceptibles d’être inquiétés, surtout avec l’infraction de “négligence caractérisée”, à savoir vraiment tout le monde, y compris les Français qui payent beaucoup d’impôts sur le revenu (les CSP+) et peuvent donc se payer un avocat sur leurs propres deniers. Ah, ces chers retraités des beaux quartiers – le cœur de l’électorat de la droite contemporaine – , qui surfent sur Internet pour rester à la page et mettre leurs photos de vacances à Rome sur Flickr, ils vont découvrir les vraies joies de la modernité…  Bienvenue dans le nouveau panoptique! Cela risque d’être fort amusant que toutes ces personnes devenues des délinquantes primaires sur le tard, et vraiment “à l’insu de leur plein gré”. Je vois déjà un autre business juteux pour une autre profession, les assureurs :  garantir contre ce risque Hadopi-là au profit de la “vraie France”, parce que, finalement, au bout d’une (longue) procédure judiciaire, une personne de bonne foi ne risquera sans doute pas grand chose. Un juge aura sans doute du mal à condamner une femme de 75 ans  d’évidence de bonne foi pour “négligence caractérisée” sur un processus  auquel elle ne comprend pas grand chose.  J’imagine aussi les nouveaux conflits de voisinage : les petits jeunes du premier, eh bien, Monsieur le juge (nous sommes en appel), c’est eux qui ont piraté mon accès, j’ai été condamné sur ordonnance pénale, privé d’Internet pendant un an tout en continuant de payer mon abonnement à mon fournisseur d’(in)accès…  J’ai fait appel, et, comme la justice est lente, j’attends depuis deux ans qu’on me rende justice. (Dans mon propre immeuble, je vois déjà l’ambiance entre jeunes et vieux…)

Au total, si on fait le bilan du contenu en emploi de la loi Hadopi 2 (l’évaluation des politiques publiques est à la mode), on se rendra compte , en examinant tous les enchainements que l’application de cette loi suppose, qu’il s’avère très favorable aux professions administratives et juridiques, qu’elles soient privées ou publiques. Il faut des contrôleurs et des défenseurs pour les contrôlés, des juges, des greffiers, des policiers et peut-être même in fine des gardiens de prison et des directeurs de centrale pénitentiaire. Génial, et toute cette activité de services n’est pas du tout délocalisable. La méthode Hadopi est donc une grande invention pour lutter contre la crise en général. A la limite en faisant surveiller par une instance agréée chacun de nos actes les plus quotidiens, susceptibles d’être de quelque façon délictueux (par ex. marcher dans la rue ce qui peut faire que nous renversions une personne âgée ou un enfant par mégarde), on devrait arriver à résorber : a) le chômage; b) la consommation – donc la pollution – faute de revenu laissé disponible une fois que tout le coût de la surveillance a été payé. Cette solution à la Borgès à la crise de nos sociétés me laisse sans voix d’admiration!

Allez soyons un peu sérieux, le gouvernement a persisté et signé. Si la répression prend dès le début de l’année prochaine des aspects kafkaïens ou simplement courtelinesques, il en payera le prix politique, il ne pourra éviter le blâme correspondant de la part de ceux qui seront dérangés pour rien par cette règlementation (sans compter l’énervement des vrais pirates pris dans les rets du dispositif, s’il y en a…). Bien sûr, il y aura une bataille dans les médias sur l’interprétation à donner aux premiers cas d’injustices flagrantes, de délires administratifs ou judiciaires. Il faut aussi que les associations de consommateurs jouent leur rôle à cette occasion. Elles ont là un boulevard devant elles pour prouver leur utilité sociale.

Quant aux “industriels culturelles”, je doute que leurs ventes remontent à travers le dispositif de cette loi Hadopi, mais qui sait?  Un miracle est peut-être possible.  Les ventes de 78 tours peuvent aussi reprendre par la même occasion, le son en était si doux. Pour ma part – il est vrai que je ne suis plus dans leur cœur de cible des 15 /25 ans depuis longtemps -, je leur en veux  terriblement d’avoir confirmé tout ce qu’écrivit jadis Adorno sur leur compte, et je risque de me montrer un consommateur fort rétif de leurs délicieux produits.

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Aux âmes bien nées la valeur n’attend point le nombre des années

16 octobre 2009 · Un commentaire

Ah les classiques avaient tout prévu…

Mais les politistes ne sauraient s’étonner trop de la rapide ascension vers d’éminentes responsabilités qui attend, semble-t-il, l’un des fils de notre Président de la République. Une des données les plus établies dans l’étude de la politique en France sur les deux derniers siècles n’est-il pas l’importance du nom, de l’héritage familial, de la lignée? Je renvoie aux travaux de Marc Abelès sur l’Yonne (cf. en particulier Jours tranquilles en [19]89. Ethnologie politique d’un département français, Paris : Odile Jacob, 1989). Ils datent un peu désormais, mais que la politique dans une vieille démocratie représentative comme la nôtre  constitue une profession où bien des choses se transmettent en héritage, comme d’ailleurs dans le reste  du monde social, me semble un acquis. L’affaire Jean Sarkozy n’est alors que trop ordinaire. Elle choque parce qu’elle nous rappelle l’inégalité ordinaire des destins – le fond d’aristocratie  que dissimule tant bien que mal l’égalité républicaine- , surtout au moment même où un Président bien intentionné récite à la jeunesse le discours convenu de l’égalité des chances républicaine. Une vraie pièce de vaudeville à ce compte-là!

Mes étudiants ont semblé choqué sans doute parce qu’ils sentent bien dans un IEP de  province  qu’ils n’ont pas tant d’atouts dans leur manche, je ne le suis pas, c’est là la réalité de notre société politique, et, comme l’a dit Jean Sarkozy dans son intervention sur France 3 – par ailleurs excellente dans la forme!toutes mes félicitations à ceux qui l’ont préparé!-, les électeurs d’un canton des Hauts-de-Seine l’ont élu conseiller général. Changez le choix de ces électeurs-là, vous changerez notre société politique, sinon il est vain de se plaindre.

Il n’empêche que cet acte de “népotisme”, aussi légal que possible par ailleurs, m’apparait comme une aubaine pour l’opposition. Quel magnifique symbole. Laurent Fabius s’est déjà gaussé sur France-Inter de l’impétrant.

On ne ressent du coup que plus amèrement l’absence d’une voix unique faisant autorité dans l’opposition. La situation politique de ce pays serait sans doute en cet automne 2009 toute autre si le PS avait un leader, mais là… il faut suggérer une solution ottomane!

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Elinor Ostrom, notre honneur ou notre honte?

16 octobre 2009 · 9 commentaires

Elinor Ostrom vient d’être distingué par le jury du (faisant office de) Prix Nobel d’économie, au côté d’Olivier Williamson. Il est indéniable que cette chercheuse inscrit son travail à la fois dans l’univers académique de la science politique et de l’économie . L’Association française de science politique vient de se féliciter de cette nomination par un mail envoyé à ses adhérents (intitulé “Une politiste reçoit le Nobel!”). Je ne saurais le reproduire ici par égard pour le droit d’auteur de l’AFSP. E. Ostrom ferait donc partie de nos grands maitres à penser… Dans leur étude bibliométrique sur les auteurs les plus cités dans leur manuel d’état de la discipline (A New Handbook of Political Science, Oxford/New York : Oxford University Press), parue en 1996, Robert E. Goodin et Hans-Dieter Klingemann indiquent déjà comme le troisième livre le plus cité par les auteurs de ce manuel collectif, Elinor Ostrom, Governing the Commons, paru en 1990 (cf. “Political science : The Discipline”, en particulier Appendix 1D, “Most Frequently Referenced Books”, p. 32). La démonstration par E. Ostrom de l’existence de choix institutionnels qui permettent des gestions à la fois efficaces et collectives de biens rares (l’eau en particulier pour l’irrigation) n’a pas échappé à l’attention des collègues auteurs de l’ouvrage. On peut d’ailleurs placer son livre parmi ceux qui ont procuré un exemple canonique au  “néo-institutionnalisme” en science politique.

Or, face à cette réputation déjà bien établie en 1996, que sait-on en science politique de cet auteur en France? Rien ou presque! Pour ne prendre qu’un microscopique exemple, mon propre IEP, celui de Grenoble, pourtant l’un des hauts lieux supposés de la discipline en France, et en particulier de l’étude des politiques publiques, ne dispose même pas d’un seul exemplaire du livre majeur d’Ostrom! D’après la base inter-universitaire SUDOC, une vingtaine de lieux en France seulement disposent de ce livre supposé majeur. Il n’est d’ailleurs naturellement pas traduit en français! Le livre a pourtant été traduit en allemand en 1999 sous le titre Die Verfassung  der Allmende, et en italien en 2007, sous le titre Governare i beni comuni. Si l’on recherche sur les portails d’accès en ligne aux revues francophones (Persee et Cairn) des références à Elinor Ostrom, on ne peut que constater à quel point cet auteur y est marginal, il ne semble bien avoir attiré l’attention que des spécialistes des problèmes de gestion de l’environnement (eau, forêt en particulier) – ce qui correspond d’ailleurs l’orientation des institutions (agriculture, développement) auxquelles appartiennent les bibliothèques qui disposent du livre majeur d’E. Ostrom.

Je ne peux ici que réitérer le constat (que j’ai trouvé via Persee) de Loïc Blondiaux en 1997 qui affirmait alors : “Des pans entiers de la recherche échappent aujourd’hui aux non-spécialistes. Qui connaît en France les travaux d’Elinor Ostrom, de Douglass North ou de Kenneth Shepsle, lesquels figurent parmi les politistes les plus cités aux Etats-Unis?” (cf. “Les tournants historiques de la science politique américaine”, Politix, vol. 10, n. 40, p.7-38).

Quel étudiant en science politique de premier cycle ou même de second cycle  en a même entendu parler? Pour ne pas dire quel étudiant en a même  lu quelques pages?

Il n’y a du coup aucune raison de s’enorgueillir comme discipline, par la voix de son association professionnelle, de ce Prix Nobel, il nous ferait plutôt honte en soulignant à quel point la science politique française reste largement inattentive aux courants internationaux qui dominent, à tort ou à raison, la science politique. On ne peut pas se comporter en petit village gaulois et se féliciter en même temps des victoires de Rome! Même s’il s’agit de la victoire d’une noble et digne Romaine!

Pour finir, un début d’explication rationnelle à notre indifférence collective à cet auteur : E. Ostrom, comme E. Williamson auquel le jury Nobel a souhaité l’associer, montre essentiellement que le marché  – et en pratique la privatisation de tout bien commun – ne sont pas l’unique et seule solution efficace pour gérer une activité  humaine où la division du travail est nécessaire. En particulier, elle montre que ce qu’on appelle en anglais d’une manière quelque peu emphatique “the tragedy of the commons” (ce que je traduirais volontiers comme “la malédiction des biens de personne”, plutôt que “la tragédie des communs”), possède des  solutions institutionnelles, qui se trouvent ne pas être  le marché, en particulier à travers des associations des usagers finaux du biens concernés (ceux qui bénéficient d’un système d’irrigation par exemple). De fait, la démonstration d’Ostrom ne prend un sens fort que, dans un cadre au départ de “choix rationnel”, où le marché  semble être, selon les théories standard, dans la plupart des situations  imaginables le meilleur coordinateur possible des intérêts individuels. Il me semble qu’en France, où la croyance en l’État comme  coordinateur suprême – si nécessaire – des intérêts particuliers subsiste tout de même chez beaucoup de gens (politistes compris!), nous n’avions guère besoin de ce fait d’une telle démonstration. Pour prendre un exemple concret de préservation du patrimoine naturel : à propos du littoral français, qui, en France, défend l’idée qu’une forme institutionnelle non étatique autre que le Conservatoire du Littoral puisse mieux remplir une telle mission d’intérêt général?

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Eric Maurin, La peur du déclassement. Une sociologie des récessions.

13 octobre 2009 · 2 commentaires

maurinEric Maurin vient de publier un petit livre, intitulé La peur du déclassement. Une sociologie des récessions (Paris : Seuil, 2009). Comme ses petits livres précédents (comme le Ghetto français publié en 2004) ont eu quelque succès d’audience et que son attaché de presse, travaillant pour une grande maison d’édition, semble être de qualité, on aura pu lire la semaine dernière un certain nombre d’entretiens avec l’auteur à l’occasion de la sortie en librairie du livre. Il fait même indirectement la “une” du Monde, du jeudi 8 octobre 2009. Ce dernier titre en effet, résumant un des acquis de l’ouvrage,  “Le diplôme est plus que jamais le sésame de la réussite en France”. L’entretien avec l’oracle Eric Maurin (p. 10 de l’édition papier) est commenté par rien moins que Laurence Parisot (MEDEF), François Chérèque (CFDT), Xavier Bertrand (UMP) et Manuel Valls (PS) (page 11). Tous ces commentateurs, sollicités par le journal, se montrent élogieux et pour tout dire ravis de la démonstration.  On n’épiloguera guère ici sur le choix des commentateurs, qui ne couvrent pas, loin de là, tout le spectre politique et syndical. On trouvera aussi un entretien du même E. Maurin dans l’Express en date du 8 au 14 octobre, p. 66-67, sous le titre “La peur du déclassement touche les plus favorisés”. Il est aussi présent sur le site des Inrockuptibles, avec un entretien intitulé “Les inégalités entre diplômés et non-diplômés n’ont jamais été aussi grandes”. Je n’ai pas pu faire le tour de tout le plan média, sans doute imposé à Eric Maurin par un attaché de presse volontariste, mais, comme les propos sont cohérents entre entretiens, le message est plutôt clair : nous vivons dans une “société bloquée” (le terme n’y est pas, mais l’hommage à Michel Crozier est patent), où chaque période de récession amène les  salariés encadrés par un “statut” à défendre leurs acquis (via leurs syndicats ou via les hommes politiques, de gauche comme de droite, qui veulent les séduire en leur proposant plus de statut encore), et ce au détriment de ceux, eux-mêmes aspirants statutaires, qui sont restés au moment de la récession à la porte de l’un ou l’autre statut protecteur. Par ailleurs, comme cet écart entre le paradis du “statut” et l’enfer du non-”statut” est devenu énorme au fil du temps, surtout si on l’inscrit dans le cycle de vie de chacun, une “peur du déclassement”, concrètement de la perte de son emploi à “statut” (par exemple de son CDI à 45 ans révolus), domine la société française, et tout particulièrement l’esprit de ceux qui sont, en fait, les plus privilégiés en terme de salaires, de stabilité réelle de l’emploi, de possibilité d’évolution professionnelle. On retrouve le thème courant d’E. Maurin : la situation sociale de la France devient plus inégalitaire à cause de la peur des classes moyennes et supérieures qui optent pour des stratégies d’isolationnisme social, par exemple en terme scolaire ou résidentiel. E. Maurin dans les entretiens tend à présenter la France comme un cas à part de ce point de vue, jouant à cette occasion la partition toujours payante médiatiquement de l’inoxydable “exception française”; j’ai beaucoup de mal à croire à cette rhétorique, démentie par tout ce qu’on peut savoir des stratégies des groupes supérieurs dans bien des sociétés, et aussi, à bien le lire, par ce qu’écrit  E. Maurin  lui-même dans le présent livre (où il parle au pluriel de “sociétés à statut”, p. 93).

Avant d’en revenir à la thèse de l’auteur, telle qu’il la défend devant les médias, faisons un détour par le livre lui-même. Les (un peu moins de) cent pages (petit format) qui nous sont proposés résument en fait des travaux de l’auteur publiés dans des  revues scientifiques. Le propos sont essentiellement fondés sur l’analyse des “Enquêtes Emploi” de l’INSEE, tout en y ajoutant de ci de là des analyses  plus directement politiques.

Quels sont alors les acquis “scientifiques” de l’auteur (qui se trouvent essentiellement dans le chapitre 3 de l’ouvrage, p. 52-72)?

a) contrairement à un préjugé courant, la valeur du diplôme (à partir de bac+2) n’a pas diminué comme moyen d’insertion sur le marché du travail sur les 25 dernières années; l’écart aurait même plutôt tendance à se creuser encore plus fortement qu’auparavant entre diplômés et non-diplômés en matière d’insertion sur le marché du travail;

b) ce poids spécifique du diplôme tend même à diminuer le poids de l’héritage de classe dans l’insertion professionnelle de chacun (p. 66-68); et les écarts  selon l’origine de classe dans l’accès au statut de cadre tendent à diminuer eux aussi (p. 69-72).

Ces (très) bonnes nouvelles pour les diplômés correspondent aussi à une explosion quantitative de leur nombre. L’auteur rappelle à quel point en un quart de siècle les proportions parmi les entrants sur le marché du travail entre diplômés et non-diplômés ont changé : en 1975, on comptait parmi les personnes sorties depuis moins de 5 ans de l’enseignement 4,4 fois plus de non-diplômés que de diplômés, en 2008  ce même rapport est tombé à 0,3 fois. Cette entrée massive de diplômés sur le marché du travail a été absorbée, comme le montre l’auteur, essentiellement à travers une déformation de la structure des emplois offerts par les entreprises, utilisant de plus en plus d’emplois très qualifiés. On aurait donc de fait toutes les raisons d’être satisfait : en un quart de siècle, la main d’œuvre augmente son niveau de qualification tel qu’il est attesté par la détention d’un titre académique, et les entreprises en profitent pour modifier leur processus productif. Plus généralement encore, cela correspond à la montée en gamme de l’économie française dans le cadre de la division mondiale du travail. Beaucoup plus d’ingénieurs dans le privé et d’administrateurs dans le secteur public, et beaucoup moins d’ouvriers spécialisés dans les industries de labeur et de gardiens de phare sur les listes de paye de la fonction publique. Tutto va bene.

La première nuance à apporter selon l’auteur lui-même  à ce scénario, tout de même bien “rose”, porte sur le rôle de la fonction publique au sens large dans le bouclage de l’absorption des diplômés : prenant l’exemple de la récession de 1992-93 (voir son chapitre 2 “Anatomie d’une récession : le choc de 1993″, p. 32-51), l’auteur montre qu’on assiste à compter de cette date à une fuite des diplômés vers le public; ce dernier offre en effet un statut qui préserve du chômage qu’on observe alors pour la première fois massivement chez les diplômés. A plusieurs reprises dans l’ouvrage, l’auteur insiste d’ailleurs sur la présence à compter de cette date de “sur-diplômés” parmi les nouveaux entrants de la fonction publique. Ces personnes seraient, selon lui, les plus rétives à tout changement de statut ou à toute évolution de cette dernière, dans la mesure où elles ont fait de nombreux sacrifices pour en arriver là, si  j’ose dire, “au chaud”. Faisant à mon avis fi de ses propres données (qui font remonter l’entrée massive de “sur-diplômés” dans la fonction publique à l’année 1993), l’auteur interprète (p. 43-46) du coup les grandes grèves de l’automne 1995 comme le moment d’affirmation de cette crainte de tout perdre de la part de ces réfugiés (récents) dans le public. Je doute qu’en deux ans (1993-95), la sociologie d’un groupe comme la fonction publique puisse changer comme l’affirme l’auteur : “En modifiant en profondeur la sociologie de la fonction publique, la récession de 1993 a contribué à transformer le paysage syndical français, qui s’enrichit d’un courant radical opposé à la cogestion et au réforme”(p. 43, première phrase des paragraphes consacrés aux mouvements de 1995, le courant syndical auquel il est fait allusion correspond aux syndicats SUD). Ayant moi-même participé à une analyse à chaud du mouvement social de 1995, qui, rappelons-le, avait son point fort à la SNCF et à la RATP, j’ai du mal à prendre au sérieux cette analyse. La masse des personnes mobilisées alors étaient bien plus “prolétaires” (au sens de personnes exerçant des métiers d’exécution) que “sur-diplômés” de la fonction publique ou du secteur public. Les (alors) jeunes diplômés entrés dans ces secteurs que je connaissais étaient d’ailleurs contre les grèves, et militaient pour une “modernisation”…

Malgré ces réserves sur les conséquences politiques et syndicales qu’E. Maurin croit pouvoir discerner, le rôle de la fonction publique au sens large dans l’absorption des diplômés demeure toutefois  un paramètre à prendre en compte, surtout si l’on se tourne vers les conséquences de la récession actuelle. E. Maurin prédit une réitération de la fuite vers le public observée après 1993. C’est effectivement possible, sauf que l’économiste qu’il est aussi semble avoir oublié l’état des finances publiques (qu’il cite pourtant), et la règle que se sont donnés les présents gouvernants de ne pas embaucher beaucoup de fonctionnaires au regard de ceux qui partent à la retraite (un sur deux). La thèse générale de l’auteur risque du coup de s’en trouver mise à mal : il défend en effet l’idée qu’en France, sur la moyenne période, il n’existe pas de déclassement social (en particulier des diplômés), il n’existerait que la “peur du déclassement”. Or, si l’État ne remplace pas lors de la présente récession ses fonctionnaires, que les collectivités locales  et les hôpitaux sont forcés à terme à faire de même,  et si les entreprises sont durablement en crise de débouchés extérieurs grâce à l’Euro fort, on risque bien d’observer réellement une montée du déclassement! Notre auteur risque fort dès lors d’amuser pendant quelques années la galerie à ses dépens.

Venons-en maintenant à la thèse “politique” de l’auteur : pour lui, la France est une société où les individus (comme sous l’Ancien Régime) sont obsédés par leur statut social; ce dernier correspond à un statut, celui de fonctionnaire ou de salarié en CDI. Ce dernier, acquis au fil d’une série d’épreuves, garantit des gains certains – quoique parfois maigres – à long terme. Les Français tiendraient tant à cette société statutaire, qu’à chaque récession, ils feraient pression, via leurs syndicats ou l’opinion publique, pour un renforcement de ces statuts. Au fil des récessions, l’écart se creuse donc entre ceux qui sont “in” et ceux qui sont “out”, et le livre vise en fait à prévenir une aggravation de l’écart au fil de la présente récession.

Quoi que l’auteur s’en défende, il se trouve en fait sur une ligne qui ressemble fort à celle d’un néo-libéral ordinaire qui plaiderait pour un “big bang” social. Le chapitre 1 “L’émergence d’une société à statut” (p. 11-31) raconte les évolutions de la société française  depuis 1970 du point de vue de celui qui aurait voulu que les syndicats et les hommes politiques ne répondent pas au fil de la crise économique aux demandes de protection des personnes ayant déjà un travail. Le chapitre 4 “Les enjeux de la récession actuelle” (p. 74-88) rappelle que toute protection institutionnelle supplémentaire de l’emploi déjà là provoque à terme une baisse des créations d’emplois. L’auteur cite des données nord-américaines qui montrent que toute protection de l’emploi, aussi minimale soit-elle, dissuade les employeurs de créer des emplois (p. 81-83). Il fait aussi usage de comparaisons entre pays européens, d’où il ressort, contrairement à ce qu’il affirme dans ses entretiens avec la presse, que la France n’est pas un cas à part, mais fait partie de cet ensemble de pays “méditerranéens” (Portugal, Italie, Grèce), où l’on observe simultanément une forte protection statutaire d’une partie du salariat, une peur généralisée de l’avenir, et une insertion professionnelle très difficile des jeunes. Pays qui s’opposent à un idéal “nordique”, le Danemark, où le licenciement est aussi facile que l’embauche, l’indemnisation des chômeurs correcte, et où personne n’a peur pour l’avenir, surtout pas les jeunes, mais aussi à un idéal “nord-américain”, invendable politiquement dans ces pays, tant il repose sur une explosion des inégalités salariales.

L’auteur se dit de gauche, et cela est rappelé dans les entretiens donnés à la presse. En même temps, je ne vois pas clairement émerger dans ces pages et ces entretiens le  moindre début d’une stratégie offensive pour cette dernière. Le conseil de l’auteur est en effet de ne pas profiter de la récession pour donner encore plus de protection à ceux qui en ont déjà assez (ou trop?). C’est tout de même proche d’un discours ordinaire de la droite libérale sur les “privilèges” (des salariés, pas des rentiers et des propriétaires bien sûr!). Je ne vois pas en quoi cela peut être mobilisateur à gauche.

En fait, l’auteur avance peu de propositions (voir sa conclusion, p. 89-94), sinon une sorte d’appel bien vague à s’inspirer du modèle nordique sur certains points. Appel qui est contrebalancé par sa propre conscience que cela n’est pas dans la tradition française  de la “société à statuts” telle qu’il la décrit. Il en finit donc sur l’appel à la “volonté politique” pour changer les mœurs qui sont au principe de ce système (p. 94). On ne se sent guère plus avancé, et on aura un peu l’impression que ce n’est pas avec ce genre d’idées que la République progressera (toute allusion à la collection dans lequel le livre est publié est fortuite bien sûr).

Pour ma part, je regrette que l’auteur ne propose de fait aucune stratégie de sortie du blocage qu’il diagnostique, sinon de “ne pas exagérer”  encore une fois dans la défense des salariés en place.  S’il croit vraiment à son diagnostic, qu’il fasse des propositions! Et des propositions vendables puisqu’il se pique d’être un analyste politique (comme avec son explication du vote au référendum de 2005, p. 48-51)! Par exemple, si, effectivement, ce sont les conditions de licenciement qui représentent la cause d’une réticence des entreprises à embaucher, il faut proposer une réforme profonde de ce droit. (Je vois bien pour ma part une suppression pure et simple de toute indemnité de licenciement pour les nouveaux embauchés au profit d’un compte d’épargne obligatoire, dédié, bloqué, abondé par le seul salarié, placé en dehors de l’entreprise, et remplaçant l’intéressement et la participation: chacun devient son propre assureur à proportion de ses gains passés. Je supprimerais aussi volontiers tous les relents de paternalisme comme les comités d’entreprise ou le 1% logement, toujours au profit de ce compte généralisé de préparation au changement d’emploi.) Il est vrai qu’à le faire, on risquerait de finir bien à droite. (Mes propositions le sont sans doute…) Être de gauche pour lui, c’est alors chercher un “moyen de moyenner” qui ne me convainc guère. Laissons donc faire la droite, si elle ose être elle-même, cela sera plus clair.

Surtout, retiens bien la leçon, ô lecteur bénéficiant d’un bon statut, bien au chaud que tu es dans ton administration ou ton entreprise, si bien payé que tu as pu à l’instigation d’un plan médias bien conçu acheter cet opuscule fort cher à la ligne imprimée, arrête tes jérémiades, suspens tes envies largement infondées de suicide face au durcissement des méthodes de management, prépare-toi plutôt moralement à une nouvelle “déflation Laval”, qui, à en croire l’auteur, ne fut pas si désagréable au total pour les personnes concernées (p. 39-41).

Ps. On trouvera un autre compte-rendu de lecture du livre d’E. Maurin sous la plume de Jean Bastien sur le site de Non.fiction.  Ce dernier remarque à la fin de son compte-rendu que le changement d’attitude vis-à-vis du “statut valant supplément d’être”, qui caractériserait la société française selon E. Maurin, supposerait un “concept plus riche de l’action humaine que celui mobilisé par l’auteur tout au long de l’étude”. Comme on dit parfois, In coda venenum, voilà une élégante manière d’accuser l’auteur d’avoir la vue un peu courte...Pour ma part, je ne crois tout simplement pas à cette spécificité supposée de la société française, toutes les sociétés développées possèdent leur propre hiérarchie statutaire – pas nécessairement reliée à la place occupée sur le marché du travail par chacun. Mais pensez  à l’utilisation des titres devant les noms dans la vie courante dans bien des pays européens, ou au poids de la “race” aux Etats-Unis, etc., je ne suis pas sûr qu’on puisse nous dire plus “statutaires” que d’autres peuples.

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B. Obama, prix Nobel de notre paix.

11 octobre 2009 · Un commentaire

Quand hier matin, j’ai appris que l’actuel Président des Etats-Unis venait de recevoir le Prix Nobel de la Paix, j’ai d’abord sincèrement cru à la plus grande blague qui ait circulé sur Internet à ce jour, le hoax du siècle. Eh bien non, c’est vrai, du coup, je me suis fait moi aussi un raisonnement comme celui que propose François sur  Polit’bistro, à savoir que  ceux qui attribuent  le  Prix Nobel de la Paix veulent en quelque sorte obliger B. Obama à tenir la ligne qu’il déclare vouloir suivre en matière de politique étrangère depuis qu’il est élu, le prendre au mot en quelque sorte. Ils nous proposent ainsi une expérience en grandeur nature sur la valeur respective des paradigmes “réaliste” et “constructiviste” en relations internationales. Si B. Obama adopte une attitude réellement pacificatrice dans les années qui lui restent à gouverner en abandonnant la perspective habituelle aux Etats-Unis depuis 1950 de gendarmer le monde (pour ne pas remonter aux années 1890 avec la “guerre hispano-américaine”), les “constructivistes” auront marqué un point; si, sous sa Présidence, quelque autre pays est maltraité ou envahi “au nom de la paix du monde”, ils auront perdu – à moins que la “paix” à laquelle les jurés du Nobel de la Paix font allusion ne soit exclusivement que celle dont nous profitons.

En effet les jurés  se sont-ils rendus compte de l’occidentalo-centrisme de leur choix? Les conflits dans lesquels les Etats-Unis sont impliqués directement sont, certes, justifiables si l’on veut au nom de nos valeurs, mais on ne peut guère parler de “paix”  (au sens d’absence de violences organisées) sinon en la comparant à la “pax romana” établie par la force des légions sur les divers barbares qui menacent les confins de l’Empire. Quant aux conflits dans lesquels les Etats-Unis sont indirectement partie prenante (conflit du Moyen-Orient entre Israël et la Palestine, ou situation de dégradation sécuritaire au Mexique par exemple), je ne sache pas que de grands progrès vers une solution politique aient été accomplis dans les quelques mois de la Présidence Obama. Peut-être les jurés Nobel disposent-ils d’informations que nous n’avons pas et peut-être aurons-nous de bonnes surprises dans les mois qui viennent… Le Hamas et le Hezbollah vont reconnaître la semaine prochaine Israël, et réciproquement! Et enfin les enfants d’Abraham vivront en  paix pour les siècles des siècles! Certes, par comparaison avec son prédécesseur immédiat à la Présidence des Etats-Unis, B. Obama fait montre d’une plus grande rationalité en matière d’intérêts de sécurité des Etats-Unis (comme avec son abandon du bouclier anti-missiles en ex-Europe de l’Est, ou avec sa reconnaissance de la réalité du réchauffement climatique). Mais cela suffit-il de n’être point fol pour être déclaré sage? Par ailleurs, sous cette présidence, combien les Etats-Unis dépensent-ils pour leur défense et les diverses guerres qu’ils mènent de par le monde? Je n’ose même pas retrouver le chiffre tant son indécence mise au regard des nécessités sanitaires, sociales et éducationnelles des plus pauvres de cette planète m’est littéralement impensable.

Enfin, la saga Obama continue, what else?

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“Vive l’Italie! Vive Berlusconi!”

9 octobre 2009 · Laisser un commentaire

La Cour constitutionnelle italienne vient d’invalider, pour rupture du principe d’égalité devant la loi, la texte voté l’année dernière par la majorité de droite issue des élections politiques du printemps 2008 . Ce texte  garantissait la suspension des procès à charge des quatre plus hautes charges de l’État, dont le Président du Conseil. Ce “lodo Alfano”, comme on le nomme dans la presse, visait à empêcher les juridictions d’aller jusqu’au bout des procès intentés à S. Berlusconi tant qu’il était au pouvoir, c’est-à-dire en principe jusqu’en 2013, et, peut-être ,plus avant s’il était élu  dans la foulée Président de la République.  Cette disposition,  prise faute de temps sous la forme d’une loi ordinaire (et non constitutionnelle), était la réitération, sous une forme légèrement modifiée, d’une autre loi votée pendant la législature 2001-2005, elle-même déjà annulée par la même Cour.

S. Berlusconi, face à cette décision, a réitéré le scénario habituel : des “juges rouges” lui en veulent personnellement et le persécutent afin de plonger l’Italie dans le malheur (communiste)- y compris d’ailleurs désormais les juges de la Cour constitutionnelle. Il y a ajouté cette formulation nouvelle pour conclure sa déclaration à chaud, “Viva l’Italia! Viva Berlusconi!” - magnifique, n’est-ce pas? Non content d’avoir déclaré récemment qu’il était “le meilleur homme d’État que l’Italie ait connu depuis 150 ans” (sic), le voilà qui se louange lui-même. Je ne sais pas si B. Mussolini  s’était loué ainsi à la fin de l’un de ses discours. En tout cas, je crois bien que cette formule est inédite dans l’histoire politique italienne d’après 1945. Un peu avant, S. Berlusconi avait d’ailleurs repris la formule “Meno male che Silvio c’é”, littéralement “Heureusement que Silvio existe”, à savoir l’incipit de la chanson de marche de son parti, le “Peuple de la liberté.

Notre héros d’un seul monde rêve sans doute qu’“un seul cri raisonne des Alpes à la Méditerranée” (pour reprendre la formule du Corriere della sera en juin 1940) : Berlusconi! Il est vrai que le bonhomme a quelques raisons d’être quelque peu excédé : la première inculpation des juges à son encontre date de décembre 1994, nous sommes en octobre 2009, et S. Berlusconi ne s’est pourtant toujours pas débarrassé de ses affaires judiciaires. Il a manœuvré habilement de 1995 à 2001 pour que ses opposants, majoritaires au Parlement, ne lui infligent pas le coup de grâce, en l’obligeant à choisir entre son pouvoir médiatique et son rôle politique. Il a été au pouvoir entre 2001 et 2005 avec une solide majorité, ce qui lui a permis de faire des lois ad personam pour bloquer les poursuites à son encontre. Il a réussi à revenir triomphalement au pouvoir en 2008 – alors même qu’à l’automne 2007, ses alliés étaient prêts à le trahir. Il a aussi joué la montre , ou, si l’on veut, profité des lenteurs de la justice italienne, et il a bénéficié comme tout citoyen de prescriptions diverses; et pourtant, en 2009, il reste encore des affaires  qui ont survécu à ce marathon… Il avait cru pouvoir les mettre, pour ce qui le concerne, en sommeil jusqu’à ce qu’il ne soit plus couvert par une immunité liée au fait d’être l’une des quatre plus hautes charges de l’État, et patatras, cela va recommencer! Vexant tout de même! Tout ça pour ça! Cela ressemble au sparadrap du Capitaine Haddock!

La décision de la Cour ne fait cependant que relancer des procès (deux d’après la presse, et peut-être un troisième), et l’on sait bien qu’en Italie, la multiplicité des niveaux de jugement permet tous les espoirs à un supposé “criminel en col blanc” comme le serait S. Berlusconi. Où serait-ce qu’il se sait trop coupable pour espérer un retournement de sa situation judiciaire?

Quoiqu’il en soit, les Italiens (ceux qui ne sont pas fanatiques de S. Berlusconi…) peuvent se féliciter que la Constitution italienne n’ait prévu aucune procédure genre “Article 16″ à la française à disposition du personnage  : vu l’énervement du bonhomme Berlusconi, dont tout montre qu’il n’est nullement feint, on pourrait s’attendre au pire. Il pourrait faire appel aux urnes, mais il est douteux qu’il puisse faire mieux qu’au printemps 2008. Il lui reste l’invective. Il ne peut même pas faire la même manœuvre que celle de B. Mussolini lors de l’Affaire Matteoti, à savoir assumer personnellement “toute la responsabilité politique et morale” de ce qui est arrivé en réitérant ses raisons. S. Berlusconi n’est en effet accusé par les “juges rouges” que d’avoir agi dans l’illégalité pour développer ses entreprises. C’est tout, cela n’a rien de politique en soi. Il aurait encouragé l’assassinat d’un opposant, passe encore, ou passé un accord avec Cosa Nostra,  cela peut se discuter au nom de la raison d’État, mais là, c’est de la pure criminalité en col blanc dont les juges l’accusent. De fait, depuis 15 ans, S. Berlusconi a échoué à assumer pleinement son être: soit il revendique clairement la “criminalité en col blanc” comme le cours normal de la vie des affaires et des relations avec un État fiscalement prédateur – ce qu’il n’a d’ailleurs pas été loin de faire parfois en excusant, par exemple, la fraude fiscale, et en faisant voter par ses majorités successives plusieurs amnisties fiscales; soit il accepte d’être jugé, et si le jugement lui est défavorable, il se retire de la vie politique puisqu’un criminel condamné, même un “criminel en col blanc”, ne peut gouverner un pays régi par un État de droit.

En somme, tant que, face au supposé “coup d’État des juges” qu’il dénonce depuis décembre 1994, S. Berlusconi, fusse-t-il  majoritaire dans les Chambres et dans l’opinion, n’a pas les moyens d’un vrai coup d’État contre “les juges rouges”, everything is under control…


Ps. Je n’ai pas été le seul en France à remarquer cette formule incroyable : l’historien Johann Chapoutot, un collègue de ma propre université (UPMF- Grenoble), la commente avec humour dans Libération, qui faisait ce vendredi 9 octobre son “Libération des historiens”, sous le titre (bien trouvé) “Silvio Berlusconi : l’Italie c’est moi” (voir en haut de la page 9). CQFD.

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O. Filleule, L. Mathieu, C. Péchu, Dictionnaire des mouvements sociaux.

6 octobre 2009 · 6 commentaires

fillieuleOlivier Filleule, Lilian Mathieu, et Cécile Péchu, se sont mobilisés pour offrir à la communauté des politistes un Dictionnaire des mouvements sociaux (Paris : PFNSP, 2009). Pour ce faire, ils ont demandé à des spécialistes, essentiellement à leurs collègues français, d’écrire de courtes notices sur les termes qui balisent ce domaine de la recherche en science politique. Levons un premier malentendu éventuel : ce dictionnaire ne prétend donc aucunement dresser la liste des “mouvements sociaux” qui existent dans la France contemporaine ou ailleurs, comme son titre pourrait le laisser penser un instant au profane; il s’agit ici de faire le point sur toutes les manières de conceptualiser en science politique les mouvements sociaux. On ne trouvera donc aucune entrée  qui désigne un mouvement social particulier (par exemple, celui des femmes,  des “sans”, des Noirs américains, des homosexuels), mais seulement des entrées qui proposent l’état de l’art de la recherche sur les mouvements sociaux. On découvrira donc des notices  sur les grandes approches théoriques possibles (par exemple “Choix rationnel”, “Comportement collectif”, “Intervention sociologique”, “Analyse marxiste”, etc.), sur les moyens d’action plus ou moins typiques des “mouvements sociaux” (par exemple “Barricade”, “Boycott”, “Grève”, “Squat”, etc. ), et enfin des notices traitant de questionnements  contemporains (par exemple “Intellectuel spécifique”, “Espace géographique et mouvements sociaux”, “Média”, “Réussite et échec des mouvements sociaux”, “Politiques publiques”, etc.) .

Autant que nous puissions en juger sans être directement spécialiste de ces questions, ce Dictionnaire atteint avec bonheur son objectif affiché d’une présentation problématisée et pluraliste d’un domaine de recherche. Mais, dira-t-on, sur quoi porte-t-il au juste ce champ de recherche? Comme cela transparait des articles eux-mêmes (et de l’Avant-propos, p. 13-15), l’idée d’un domaine spécifique de recherche dédié aux “mouvements sociaux” se trouve être très fortement indexée à l’histoire politique, sociale et même académique, des Etats-Unis d’Amérique. Dans ce cadre, l’enjeu du dictionnaire est alors pour le collectif des auteurs de montrer la vitalité et l’originalité d’une école française (ou francophone plutôt) d’étude des mouvements sociaux. En effet, les mouvement sociaux dont il faut faire la théorie sont d’abord ceux qui ont bouleversé la politique nord-américaine à compter des années 1950. En lisant ces courtes notices, qui vont donc à l’essentiel, on se rend compte facilement de l’importance que prend la matrice nord-américaine : c’est à la fois elle qui donne les exemples “focaux”, et c’est elle qui propose la plupart des grandes machines théoriques toutes plus impérialistes les unes que les autres, surtout au début de leur lancement sur le marché des idées. Chaque notice “théorique” semblant d’ailleurs répondre à un plan commun : au départ, Y n’est pas d’accord avec l’approche X, alors dominante; Y prétend révolutionner le champ; il y réussit d’abord; ensuite Z montre que cette révolution est ratée, et propose lui aussi son approche, et, à la fin, il ne reste rien de Y sinon le terme dans le dictionnaire! Ainsi, on pourrait dire qu’il n’y aurait pas eu une discipline portant sur les “mouvements sociaux” s’il n’y avait pas eu aux Etats-Unis dans les années 1950-60 le mouvement des droits civiques – mais aussi un certain style de concurrence académique,  fondé sur la mise en avant d’un concept propre à chaque auteur et pour le moins moyennement coopératif. Plus généralement,  les “mouvements sociaux” dont il est ici question correspondent   à l’ensemble des “nouveautés” en matière de promotion d’un intérêt dominé (noirs, femmes, homosexuels, immigrés, écologistes, etc.) dans les pays développés – dont la France – depuis 1960, et à l’ensemble des théorisations qu’on a pu en donner. On notera d’ailleurs que peu d’exemples devenus ici canoniques, au sens où ils seraient le point focal d’une théorie nouvelle sur le marché des idées, portent sur un mouvement social dans un pays du monde sous-développé.

Les auteurs du dictionnaire, ainsi qu’une partie des auteurs dont ils rendent compte,  sont sans doute pleinement conscients de ce biais originaire dans la mesure où ils tendent à étendre dans le temps leur champ d’analyse. Comme un clin d’œil bienvenu, les curateurs du volume ont d’ailleurs décidé de convoquer rien moins que Karl Marx lui-même et de lui faire écrire (en le citant) un article intitulé “Pommes de terre” (p. 437-440). Les “pommes de terre” dont il est ici question se réfèrent au passage bien connu du 18 Brumaire de Louis Napoléon où K. Marx fait le lien entre les rapports sociaux entre paysans parcellaires (qui sont “comme des pommes de terre dans un sac”) et leur soutien au bonapartisme version Napoléon III. Comme le disent avec humour les auteurs, “Karl Marx est décédé mais toujours d’actualité” (p. 11) – ce qui traduit  bien sûr l’orientation progressiste des auteurs, qui ne sont pas connus par ailleurs pour être proches du Club de l’Horloge ou pour être des admirateurs de Margaret Thatcher, mais aussi sans doute leur conscience que le champ disciplinaire tel qu’il s’est construit jusqu’ici, via le poids de l’académie nord-américaine, aurait intérêt à se désenclaver.

En effet, comme nous l’avons dit, un mouvement social, c’est ici l’ensemble des  “nouveaux” intérêts, groupes, personnes, dominés auparavant, qui se mobilisent dans les pays développés à compter du début des années 1960, à travers des formes “inédites”, ou, plus précisément, à travers toutes les formes qui ne sont pas le vote pour des partis, ni l’action syndicale au cœur du “mouvement ouvrier”. Or ce découpage du réel revient  souvent à se donner des œillères :

- un mode d’action prétendu “nouveau” n’est bien souvent qu’une résurgence : l’article de Johanna Siméant sur les “Grèves de la faim” nous  rappelle (p. 263-270) par exemple que ,déjà au début du XXième siècle, ce mode d’action est bien connu; tout comme ne sont guère “nouveaux” au sens strict bien des mouvements sociaux, comme le conceptualise le terme d’”Abeyance structure”, présenté ici par Florence Johsua (p. 17-23), qui désigne ce qu’on peut nommer aussi les “fleuves carsiques” de  la politique, bien connus par ailleurs des historiens;

-la réflexion sur la plus ou moins grande efficacité pour défendre la “cause du peuple” ou d’un groupe dominé quelconque, de l’organisation, du leadership, ou de la spontanéité populaire, ne date pas d’hier, ni même d’avant-hier, comme le montre l’article “Spontanéisme” de Cécile Péchu (p. 517-524) ou l’article “Leaders” d’Eric Agrikolianski (p. 319-325), et il est somme toute étrange de voir le débat commencer ici par quelque livre publié outre-atlantique après 1970;

- la spécificité même de ce qui serait un “mouvement social” ou qui n’en serait pas un se trouve d’ailleurs remis en cause directement par Michel Offerlé dans son article “Groupe d’intérêts” (p. 279-286), qui plaide, à sa manière un peu contournée, pour une vision plus large des mobilisations à étudier pour comprendre le jeu politique.

Pour ma part, malgré ces accommodements, ouvertures, ou précisions au sein même des notices, qui remettent en cause le champ en même temps qu’ils le décrivent, j’irais encore plus loin dans sa dé-construction.

D’une part, si l’on s’en tient à l’évolution des pays démocratiques sur les deux derniers siècles,  j’ai du mal à accepter que l’on sépare, parmi les modes d’action politique ouverts aux masses,  des “voies anciennes”, partis et syndicats, et des “voies nouvelles”. Finalement, tout ce dont quoi les théoriciens des mouvements sociaux dissertent aujourd’hui a été l’objet de discussions, débats, controverses,  dès le XIXème siècle, en particulier dans ce qui était alors le mouvement  ouvrier/socialiste (cf. les travaux de Pierre Rosanvallon pour mesurer une partie de cet immense continent de discussions). Le présent Dictionnaire se montre d’ailleurs en retrait par rapport à ces vieux débats : par exemple, on ne peut qu’être étonné par l’absence de l’entrée “terrorisme”, or la “propagande par le fait”, comme les partisans de son usage l’appelaient jadis, ne peut être laissée de côté ainsi comme une simple dégénérescence de certains mouvements sociaux lorsqu’ils se trouvent dans une impasse.  Pensons par exemple au cas de l’Irlande du nord. Les auteurs ont ainsi consacré une notice à la “Répression” sous la plume d’Hélène Combes (p. 462-468), et une  autre à “Maintien de l’ordre” sous celle de Pierre Favre (p. 334-340), qui insistent toutes deux plutôt sur le rôle des forces de l’ordre dans le recours à la violence. Or cet oubli du terrorisme – pourtant un aspect important de l’action, supposée en faveur des dominés, des “Possédés” dénoncés jadis par F. Dostoïevski aux actuels “terroristes islamistes”  que le monde entier est censé pourchasser – revient en fait à définir l’objet “mouvement social” comme se limitant aux moyens d’action des dominés non létaux  pour leurs adversaires – même si on trouve des articles sur “Insurrections, Émeutes” par  Nicolas Bourguinat (p. 300-307) “Barricade” par Danielle Tartakowsky (p. 74-79)  et “Révolutions, crises, transitions” par Michel Dobry (p. 475-484), trois articles de tonalité plus historique que contemporaine. La forclusion de la violence existe sans doute dans les pays développés pour un “mouvement social”, mais celle-ci doit être elle-même objet de réflexion.

Pourquoi surtout ne pas parler ici des partis? – et, là, je l’avoue, je suis partisan! Le cas américain, qui a inspiré toutes les théorisations essentielles à l’étude des mouvements sociaux,  se caractérise effectivement par le fait qu’aucun mouvement social n’y a débouché sur la formation à terme d’un parti politique et à son implantation durable dans la vie politique des Etats-Unis. La dernière tentative en ce sens remonte à la fin du XIXème siècle quand des partis “agrariens” ou “populistes” ont tenté sans succès d’entrer dans l’arène politique américaine – au mieux, ils ont été absorbés par l’un ou l’autre parti du duopole partisan, démocrate/républicain. En Europe, tout au moins à l’ouest du continent, c’est tout le contraire, la plupart des partis politiques trouvent leur origine, plus ou moins lointaine certes, dans un “mouvement social” qui a réussi.  La puissante et laïque CDU allemande d’aujourd’hui descend ainsi, entre autre, de la mobilisation catholique contre l’Empire bismarckien. De nos jours encore,  des “mouvements sociaux” débouchent sur la création et l’enracinement d’un acteur partisan, comme avec les partis de l’écologie politique ou ceux des divers régionalismes ou nationalismes infra-étatiques. Qui sait d’ailleurs si le “Parti des Pirates” d’origine suédoise, issu clairement d’un nouveau “nouveau mouvement social”, ne deviendra pas à terme un acteur  de la vie politique du continent européen? Hors  d’Europe, il me semble que le “Parti des travailleurs”  brésilien ou l’ANC sud-africain constituent d’autres exemples de ce cheminement. En fait, les spécialistes des mouvements sociaux restent encore prisonniers de leur tropisme nord-américain, où, effectivement,  aucun groupe de dominés que ce soit ne peut envisager sérieusement d’avoir son parti, au mieux il devra s’intégrer en junior partner dans une vaste rainbow coalition.

D’autre part, si les spécialistes des mouvements sociaux entendent apporter leur pierre à l’édifice d’une description du fonctionnement de nos systèmes politiques démocratiques, il demeure qu’ils souffrent toujours de leur focalisation primitive sur leur objet de départ, les mobilisations  plus ou moins improbables des dominés. Or, pour décrire pleinement un jeu, il m’a toujours semblé myope ou asymétrique de ne s’intéresser qu’à un seul des joueurs. C’est certes bien sûr d’abord une contrainte du “terrain”, qui empêche un individu ou une équipe d’individus de tout étudier à la fois dans le déroulement  du conflit étudié, mais cela se traduit ensuite en multiplications de théories pour corriger cette myopie ou asymétrie : le concept de “Structure des opportunités politiques” par exemple se trouve être l’un des moyens de refaire le lien entre un mouvement social particulier et son contexte politique d’opération (institutions, forces politiques en présence, etc.), or ce concept est  “exécuté” ici par Olivier Fillieule et Lilian Mathieu (p. 533-540) au nom justement d’une vision interactionniste ou pragmatiste (ajout critique d’O. Filleule sur ce point : je me trompe sur cette dernière qualification de sa position, voir réaction plus bas) de toute  mobilisation sociale. Celle-ci, si j’ose dire, se crée les opportunités qu’elle saura ou non découvrir. Cette vision, si elle est sans doute heuristique par la place qu’elle laisse à l’imprévu et à la créativité de ceux qui se découvrent acteurs de la cause qu’ils s’inventent face à des adversaires finalement tout aussi improvisés, revient pourtant à mon sens à une “simple” description historique des enchainements pertinents. Plus aucune “loi” ne peut alors être découverte au terme de la recherche. Surtout, c’est là une vision optimiste des situations : la “Structure des opportunités politiques” revient à souligner que les portes sont plus ou moins ouvertes pour une mobilisation, et que, si la porte est fermée à double tour, il n’y a pas grand chose à faire. Pour O. Fillieule et L. Matthieu, la porte peut toujours s’inventer. De fait, c’est sans doute  à une vision plus globale qu’invitent les réflexions de l’école française d’étude des mouvements sociaux, mais sous une forme pour le moins paradoxale. En effet, à ce compte-là, fallait-il proposer simplement un Dictionnaire des mouvements sociaux? Ne fallait-il pas aller jusqu’à un  Dictionnaire critique des mouvements sociaux pour bien indiquer le désenclavement complet qu’on cherche en fait à opérer?

Le lecteur que je suis, partial certes, ressort de la lecture de toutes ces notices, la plupart claires et didactiques, avec le sentiment que le découpage du réel ici proposé n’est au total pas le bon, que toutes ces études ne prendraient sens que dans une vision plus large dès le départ du système politique. En quelque sorte, il faudrait remettre tout le monde en mouvement (ce que tend à faire d’ailleurs le propos de Michel Offerlé, par ailleurs mon directeur de thèse….) : est-ce que, dans le fond, les groupes dominants ne sont pas eux-mêmes des mouvements sociaux? Est-ce que l’État et ses services ne sont pas un ensemble de mouvements sociaux? Pourquoi faire une distinction par exemple entre le “mouvement social”, celui des “sans-papiers” , et le “syndicalisme” policier? Les élites dirigeantes de l’économie ne sont-elles pas elles aussi un acteur mobilisé politiquement? Les “traders” ne seraient-ils pas le mouvement social transnational de notre temps?

Pour en revenir aux Noirs américains qui tiennent un rôle si éminent dans tout ce récit scientifique, leur sort avant 1950 n’était-il pas dû à un “mouvement social” qui avait fort bien réussi dans le Sud des Etats-Unis dans les années 1865-1875 au point de s’institutionnaliser dans la ségrégation gérée par le Parti démocrate du sud des Etats-Unis ? Leurs victoires dans les années 1950-1960 ne sont-elles pas aussi le résultat de l’épuisement de ce mouvement social ségrégationniste devenu parti unique en bien des lieux ? Bref, je plaiderais pour ma part dans tous les cas pour une vision vraiment “marxienne” – où l’on étudie les deux camps.

Il est vrai que c’est là une difficulté pratique supplémentaire : au départ, comme le soulignent parfois les notices dans le cas nord-américain, les analystes des mouvements sociaux sont des “compagnons de route” de ces derniers, ou tout au moins des gens qui se demandent comment  ces mobilisations des pauvres, déclassés et autres sans-voix, auxquelles ils ont parfois participé, ont pu fonctionner. Il existe souvent une sympathie, plus ou moins évidente, entre le chercheur et l’objectif que cherchent à atteindre les mouvements sociaux étudiés. Y a-t-il ainsi une seule femme anti-féministe  convaincue qui ait consacré son temps de recherche au mouvement d’émancipation des femmes? Peu de gens, qui participent de l’industrie académique de l’étude des mouvements sociaux, peuvent être classé d’emblée parmi ceux qui pensent que tout cela n’est qu’une vaste chienlit à éradiquer de suite.  On se pose du coup rarement la question face à un mouvement social : comment s’en débarrasser? Les auteurs du présent Dictionnaire tendent à  présenter les travaux en cours  comme ayant atteint une vision plus objective et sont fort prompts à dénoncer les visées idéologiques de certains de leurs illustres prédécesseurs, comme dans l’article sur l”‘Intervention sociologique” de Philippe Corcuff (p. 313-319), mais,  sans disposer comme preuve des fiches aux Renseignements généraux (ou au service qui l’a remplacé) de chacun des auteurs pour autant qu’elles soient à jour…, je doute que la congruence de chaque chercheur ici présent avec son objet ait disparue. Elle s’est peut-être simplement adaptée à une époque plus cynique, plus désenchantée, elle se moule dans une bienséance académique. Quoi qu’il en soit, cette congruence, cette sympathie, pour les mouvements étudiés tend souvent à occulter la vision globale que l’on se devrait d’avoir. Il est vrai aussi que, par définition, un chercheur “progressiste” aura quelque mal à infiltrer les lieux où se définissent éventuellement des stratégies répressives, de la “contre-insurrection” à la surveillance ad hoc. On laissera cela à l’historien quand les archives seront ouvertes, ou au journaliste courageux. On écartera les hypothèses dérangeantes au profit de ce qui est du domaine public.

Au total, il faut remercier les curateurs, O. Fillieule, L. Mathieu et C. Péchu de cette publication qui participera grandement  à la réflexivité disciplinaire, tout en regrettant qu’ils n’aient pas osé aller plus loin encore dans leur travail de re-définition des questions pertinentes à se poser et de réinscription de leurs objets d’étude dans une histoire européenne et extra-européenne de la mobilisation des masses et des contre-mobilisations des élites en place.

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