La vie d’un enseignant-chercheur s’avère à la longue peu palpitante, surtout si, comme moi, on ne recherche pas vraiment les émotions fortes en participant au grand kriegspiel de la politique universitaire. Les colloques, journées d’études, symposiums, et autres rencontres de tous ordres entre pairs qu’on ne croise pas quotidiennement, rompent donc la monotonie. Normalement, on devrait y apprendre des choses nouvelles, être ravi d’y voir tant de belles avancées de la science. De fait, c’est plus compliqué : on se trouve le plus souvent devant des exercices, plus ou moins réussis, de “science normale”, sans compter tout le ritualisme qui préside à ce genre d’assemblées. (Quand interdira-t-on aux discutants de résumer les interventions que la salle vient juste d’entendre avant d’entrer dans le vif du sujet? Quand laissera-t-on vraiment la salle parler en premier? Quand exclura-t-on tout intervenant utilisant un “slide powerpoint” illisible? ) Le récent colloque, organisé à Strasbourg sous l’égide de l’Association Française de Science Politique (A.F.S.P.) et du Groupe de sociologie politique européenne (G.S.P.E.) par Olivier Costa, Dorota Dakowska, Yves Déloye, Annie Laurent et Olivier Rozenberg, ne dérogeait pas à la règle.
Son thème, “Le lien électoral au Parlement européen” visait à organiser une réflexion collective sur les rapports entre les élus et les électeurs au niveau européen, en prenant tout particulièrement pour terrain les élections européennes de juin 2009. La problématique était donc, comme souvent dans notre discipline, assez large pour autoriser des interprétations larges du sujet afin de favoriser un pluralisme dans les interventions. Plus spécifiquement cependant, planait comme un spectre, de fait bien présent: l’interprétation dès 1979-1980 des élections européennes comme des “élections nationales de second ordre”. Cela constitue la “science normale” sur cet évènement répété désormais depuis 30 ans : les élections européennes sont jouées dans des termes prioritairement nationaux et donnent lieu à des résultats essentiellement compréhensibles en fonction de leur place (seconde, voire tierce) dans le cycle électoral de chaque pays membre. Cette “science normale” sur l’élection européenne possède cependant deux défauts : un premier proprement politique si l’on se rappelle les raisons pour lesquelles les citoyens ont été appelés à voter pour désigner leurs représentants à Strasbourg depuis 1979, puisqu’elle affirme, sous une forme un peu codée certes, que les élections européennes ne permettent pas à un “peuple européen” de s’exprimer de concert sur des enjeux européens – il n’y a donc pas lieu d’y voir une source réelle de légitimité démocratique (cf. ce qu’en dit la Cour constitutionnelle allemande dans son jugement sur le Traité de Lisbonne)-, elle n’est qu’une juxtaposition d’élections nationales traitant d’enjeux nationalisés (plutôt que nationaux, puisque, parfois, on parle à cette occasion d’affaires européennes, mais à chaque fois en des termes exclusivement nationaux : chaque pays inventant – ou pas – sa propre Europe); de ce fait, le parlementaire européen est élu directement par les simples citoyens certes, mais, comme suspendu dans les airs, sans lien bien clair sur les affaires européennes elles-mêmes avec les populations qu’il est censé représenter en ces matières; le second défaut de la théorie de l’élection européenne comme élection nationale de second ordre se trouve être tout interne à la vie académique de la science politique : ce modèle se trouve déjà là, il est dans tous les manuels, tout le monde le connait par cœur, surtout il ne permet pas d’innover et de se faire un nom par la même occasion; il prouve par ailleurs qu’il suffit à un chercheur d’être là au bon moment et de dire une chose qui ne soit pas trop fausse pour se faire citer régulièrement pour le reste de sa carrière universitaire, n’en déplaise à toute l’idéologie productiviste à la Shangaï qui est censé désormais nous mouvoir : un intervenant, dont je tairais le nom ici, l’a dit clairement certes sous forme de boutade, mais il l’a dit tout de même avec force, “on n’en peut plus de citer ce modèle”, il faut donc trouver autre chose, presque à tout prix. Du neuf par pitié, on étouffe!
De fait, les différents intervenants du colloque se situaient sur une gradation assez bien polarisée vis-à-vis de cette théorie. Je me situe sans doute pour ma part, avec mon intervention, pas très réussie d’ailleurs à mes propres yeux, à un extrême : celui de ceux qui croient voir des élections européennes qui ne sont que nationales. Il est vrai que j’avais à traiter du cas italien. Cette année électorale 2009 fut une annus horribilis pour le lien électoral entre l’électorat italien et le Parlement européen. Pour garder un minimum de croyance en l’existence de ce lien, il faut vouloir croire que les électeurs italiens sont allés voter pour des motifs un tout petit peu européens, en dépit même de tout le contenu des médias, de tous les messages en sens contraire des hommes politiques, de toute cette campagne proprement nationale (et aussi locale dans deux tiers des communes), impudiquement nationale il faut bien le dire, jusqu’à la nausée. Il faut croire que les électeurs italiens, plutôt favorables à l’idée européenne pourtant selon les sondages, se sont “bouchés le nez” (encore une fois) face au déballage nauséabond auxquels ils furent invités. On aurait là une illustration d’un devoir électoral européen, en dépit même de la complète incapacité des élites politiques de tous bords à parler un peu sérieusement d’Europe. Je n’osais toutefois pousser le paradoxe jusque là (à tort peut-être? comme me l’a fait remarquer une question de la salle). Mes conclusions, appuyées sur un suivi de la (non-)campagne européenne, étaient banales à mes propres yeux, semblables à ce que d’autres observateurs italiens de cette élection (non-) européenne avaient pu percevoir, mais elles me situaient à un pôle, celui des défenseurs (un peu bornés) du modèle de l’élection nationale de second ordre. Une recherche comparée sur le contenu de la presse dans plusieurs pays européens (Nathalie Brack, Cristina Stanculescu, et Yann-Sven Rittelmeyer) témoignait elle aussi, certes dans une bien moindre mesure, de la faible émission de messages européens dans l’espace médiatique à l’occasion des élections européennes. D’autres interventions (Etienne Criqui d’une part, Rémi Lefebvre et Guillaume Marrel d’autre part) soulignaient que les partis politiques, français tout particulièrement, n’avaient pas eu tendance à favoriser dans leurs choix de candidats en juin 2009, les élus qui avaient bien mérité de l’Europe, mais plutôt ceux qui étaient bien en cour auprès de la direction nationale partisane du moment.
A l’autre pôle, se trouvaient les intervenants du colloque qui soulignaient qu’il existait pourtant bel et bien une forte professionnalisation des élus européens, au sens où ces derniers connaissaient un fort cursus honorum à l’intérieur du Parlement, gravissant au fil des mandats les marches vers l’exercice d’un réel pouvoir décisionnel en son sein (Willy Beauvallet et Sébastien Michon d’une part, et Selma Bendjaballah d’autre part), ou bien encore au sens où leur réélection éventuelle dépendait de leur activité au sein même de la vie parlementaire européenne, laissant même entrevoir les effets d’un vote rétrospectif des électeurs européens sur la qualité de représentation offerte par chaque élu lors de la législature précédente (Julien Navarro). Perspective qui laissait entrevoir un grand espoir en terme de qualité de la démocratie au niveau européen.
En situation intermédiaire, une intervention (Amandine Crespy) ne s’intéressait pas tant au moment électoral proprement dit, qu’aux usages du Parlement européen par des acteurs internes et externes à ce dernier pour faire progresser une cause qu’on supposera ici “populaire” (cas de la révision “sociale” de la Directive Bolkestein). Une autre (Philippe Aldrin et Marine de Lassalle) montrait, à base d’entretiens semi-directifs avec des citoyens ordinaires dans plusieurs pays européens, la distance entre le gros de la populace (si j’ose m’exprimer ainsi) et le système politique de l’Union européenne, même si bien sûr une minorité était au courant de son fonctionnement et/ou de son impact sur la vie quotidienne. Cela m’a fait penser aux vieilles théorisations des années 1960 où l’on classait les gens en fonction de leur savoir ou leur ignorance sur le fait qu’ils appartenaient à un système politique influant sur leurs vies. On trouvait aussi en position intermédiaire une réflexion (Bruno Cautrès) qui, à base de données récentes de sondages Eurobaromètres, dans un premier temps, validait largement l’importance de la variable nationale (“contextuelle”), mais, qui, dans un second temps, montrait que les répondants à ce sondage, auraient-ils été amenés à s’exprimer dans une circonscription unique (l’Union européenne), auraient pu organiser leurs proximités et leurs oppositions idéologiques (presque) en totale ignorance de leur identité nationale. Cette utopie statistiquement construite montrait donc à quel point l’électorat européen ne peut s’exprimer dans le cadre actuel des élections européennes, alors même qu’à en croire les réponses données par les citoyens dans ce sondage pan-européen, ces derniers seraient déjà prêts à s’aligner sur des lignes de fracture trans-européennes. Bien sûr, comme toute utopie, il était par contre difficile d’imaginer quel évènement ferait disparaitre le carcan d’un choix dans un cadre national lors des prochaines européennes de 2014. On se sentait d’autant plus dans l’utopie qu’une autre intervention (Sylvie Strudel) montrait que les Etats nationaux avaient pris bien soin de contrôler la mise en œuvre du droit de vote des citoyens européens dans un autre État que celui dont ils ont la nationalité, et surtout que ce droit était investi, utilisé, par une infime minorité des Européens en général (soit 12% des 2% d’Européens vivant durablement dans l’Union européennes dans un autre pays que le leur).
Comme souvent quand on travaille avec un concept mal défini destiné à faire consensus - par ailleurs une spécificité proprement européenne comme l’a souligné avec force Olivier Costa lors de l’une de ses interventions -, on avance puisqu’on parle ensemble, et, à la fois, on n’avance pas puisqu’on dialogue en réalité sur un mode bien peu socratique. C’est si classique en sciences humaines qu’il vaut mieux ne plus y faire attention. Ce colloque-là était plutôt mieux qu’un autre pris au hasard.
Pour ma part, j’ai surtout regretté que beaucoup d’intervenants veulent absolument s’extraire de toute normativité (ce méchant devoir-être qu’il faudrait chasser à tout prix de son esprit selon une lecture bien rapide de la neutralité axiologique à la Weber – le chercheur le plus idéologique qui soit par ailleurs!), autre qu’une sorte de révérence à l’empirique pur. Des faits, des faits, des faits! Pour beaucoup, on pourrait faire de la science politique de la même manière que l’on fait de l’éthologie (à l’existence de la parole près) : on compte, on enregistre, on corrèle, etc. – et encore, je suis sûr que ceux qui étudient le comportement animal partent bel et bien eux aussi de normes, de questions qui font sens dans le cadre plus large de la vie. La fin du colloque a vu d’ailleurs un jeu de ping-pong sémantique plutôt amusant entre un collègue blanchi sous le harnais dans la salle (dont je n’identifie pas le nom malheureusement ) et un jeune blanc-bec à la tribune (Francisco Roa-Bastos, auteur en effet d’une communication inspirée par une vision du monde à la Bernard Lacroix), sur le thème : “je suis celui qui t’objective en train d’objectiver”, et ainsi de suite. Pour ma part, s’intéresser au “lien électoral au Parlement européen” ne fait sens que si l’on dispose d’une théorie préalable de ce que devrait être ce lien dans une démocratie. Peu d’intervenants ont osé faire ce pas explicitement, à l’exception notable de J. Navarro qui a joué cartes sur table, et, souvent, on avait l’impression que certains se contentaient de leur fonction de comptable sans avoir la moindre idée du plan comptable général dans lequel ils inscrivaient leur riche récolte de données. Je crois ne pas avoir été le seul à remarquer ce dernier défaut, même si cela fut dit de manière fugace et décalée.
Grâce aux organisateurs, on put cependant avoir une illustration de ce que des députés européens définissent eux-mêmes comme ce lien électoral, puisqu’ils avaient eu la très bonne idée d’inviter deux eurodéputées, Mme Catherine Trautmann (France, PSE) et Mme Mariya Nedelcheva (Bulgarie, PPE) à une table-ronde. Dans les deux cas, celui de l’élue d’expérience d’un vieil État membre et celui de la novice d’un nouvel entrant, il existait une revendication forte de s’efforcer de faire communiquer l’intérieur de la sphère européenne, avec ses enjeux spécifiques, avec leurs électorats respectifs. La novice se déclarait si engagée dans cette action que l’on la plaignait presque de prendre si au sérieux cette fonction de représentation/liaison entre ce qui se discute au Parlement européen et les préoccupations des électeurs bulgares. Si l’on croit un tant soit peu que les hommes ne sont pas des animaux et que leur intentionnalité compte dans toute situation, a fortiori politique, il faut prendre en compte cette revendication, fort commune il est vrai, quand des élus parlent dans l’espace public, et oser partir de là. Les élections européennes ont été définies d’une certaine façon, c’est leur raison d’être officielle; elles sont de l’idée institutionnalisée, il faut en tenir compte. Lors de cette table-ronde, O. Rozenberg a d’ailleurs posé la question aux élues invitées de l’éventuelle suppression de cette élection au suffrage universel, il n’a guère eu autre chose qu’une réponse partagée et convenue sur le caractère pour le coup impensable d’un tel retour en arrière.
Probablement, ce qui m’a manqué dans ce colloque dont personne ne pourrait nier par ailleurs le sérieux des interventions, le professionnalisme, c’est un cadre général d’intelligibilité comme souvent d’ailleurs dans la science politique actuelle en France (un “grand récit”? mais, vous n’y pensez pas, c’est interdit mon bon monsieur, plus jamais de “grand récit”, que des “petits contes/comptes”, le salut de l’Humanité est à ce prix, soyez précis, détachés et ironiques! rompez les rangs! et allez vous aérer le cerveau! quelle idée…un grand récit…). Ce cadre d’intelligibilité ne doit pas se limiter à l’application aux cas étudiés d’un vocabulaire marqué/identitaire, qui finit par raisonner comme un mantra aux oreilles de l’auditeur habitué à ce genre de production verbale reprenant sur un autre terrain les mêmes formules héritées, ni à un transfert de méthodes de recherche nord-américaines qui confinent à la “quantophrénie” dénoncée jadis (sans aucun succès d’ailleurs) par P. A. Sorokin. Ce cadre général d’intelligibilité, je serais le premier à l’applaudir s’il advient un jour et que je suis encore là pour m’en préoccuper! Et, peut-être, qui sais ne serais-je pas le seul…
Ps. Pour aller voir les communications du colloque, voir le site de l’AFSP, ici. Ma propre communication est absente, car elle correspond à mon article publié dans la Revue politique et parlementaire dans le numéro n° 1052 (juillet- août – septembre 2009) consacré aux élections européennes de cette année. Il me semble par ailleurs que plus de personnes avaient des textes finalisés que ce qui est indiqué sur le site.
Le film “Deutschland 09 – 13 kurzen film zur lage der Nation” (Allemagne 09 – 13 courts-métrages sur l’état de la nation) a été projeté hier soir à l’Institut Lumière de Lyon dans le cadre du “Week-end du cinéma allemand”. Les germanistes (et les autres) trouveront le site officiel du film
Grâce à la vigilance
Il est fort probable que le dernier livre du sociologue Louis Pinto, Le café du commerce des penseurs. A propos de la doxa intellectuelle (Broissieux, Bellecombe en Bauges [74]: Editions du Croquant, 2009), soit liquidé comme une illustration de plus du ressentiment des “bourdivins” historiques contre une vie intellectuelle tendant à les marginaliser. Comme ce livre ne comprend aucun scoop évident faisant le lien entre tel ou tel intellectuel en vue et une obscure officine d’Outre-atlantique, aucune dénonciation des médiocrités de notre temps qui n’ait déjà été faite sans qu’elle ait eu d’ailleurs quelque effet que ce soit sur les carrières des dites personnes (cf. tous les livres et textes consacrés au cas BHL), il est probable que le succès de ce petit livre soit destiné à être limité. Sa lecture n’est pourtant pas sans intérêt. Louis Pinto y propose en effet la description de l’émergence d’une classe spécifique d’intellectuels propres à notre temps, les doxosophes comme les avait déjà baptisés en son temps Pierre Bourdieu : ces derniers auraient la particularité par rapport à leurs prédécesseurs dans l’exercice du magistère intellectuel d’être consacrés comme des personnes dont la parole doit faire autorité dans l’espace public, non pas en raison de mérites scientifiques, philosophiques, littéraires, artistiques, etc. particulièrement remarquables aux yeux de leurs pairs, mais par la seule grâce de leur proximité sociale avec ceux qui consacrent désormais : les journalistes, les pouvoirs politiques, les pouvoirs économiques. Ces nouveaux intellectuels ne doivent donc leur reconnaissance comme appartenant aux grandeurs de ce temps, ni à leurs pairs (dans leur domaine initial de spécialité), ni non plus au grand public (par une audience mesurable en livres vendus par exemple avant d’être consacrés par ceux qui disposent du pouvoir de consacrer). Ces doxosophes doivent tout à ceux qui s’arrogent le pouvoir de consacrer, à savoir essentiellement quelques journalistes de la presse de qualité et quelques institutions parallèles à la vie académique classique. L. Pinto note bien qu’ici la voie est étroite pour atteindre à ce statut d’autorité reconnue par les experts en reconnaissance. “Ayant à concilier les exigences de l’authenticité intellectuelle et les contraintes de réception auprès d’un public large, de telles instances de consécration sont obligées de naviguer dans un espace situé entre les intellectuels prestigieux dont la renommée ne leur doit rien et les intellectuels tellement estampillés comme médiatiques (comme Bernard-Henri Lévy) qu’ils deviennent compromettants pour ceux qui prétendent ne reconnaître d’autre valeur que celles de l’esprit.” (…) “Relativement différenciée, une telle zone est définie par un enjeu spécifique, la recherche d’une ligne optimale permettant de cumuler les effets de la visibilité pour une large audience et les effets de l’authenticité à la destination de connaisseurs.” (p. 10) Pour l’auteur, cette forme de consécration pour ainsi dire par le journalisme et les “forces vives de la Nation” pour user d’un euphémisme semble bien être nouvelle et s’opposerait à la consécration par les pairs dont auraient bénéficié jadis un Sartre, un Merleau-Ponty ou un Aron. Qu’on nous permette de douter d’une telle nouveauté : l’accès à l’espace du débat public (en direction du grand public) suppose toujours pour un auteur, aussi reconnu soit-il par ailleurs dans sa spécialité, des passeurs, ne serait-ce qu’un éditeur par exemple qui choisit de publier un livre ou qu’un directeur de journal bienveillant qui laisse à un Mauriac ou à un Brasillach, pour prendre des destins que tout oppose, une tribune régulière. A notre sens, le romantisme de la valeur intrinsèque d’une pensée s’imposant aux yeux du monde par la seule appréciation des pairs y discernant une vérité partagée (comme le suppose ici L. Pinto) s’approche de la chimère, y compris d’ailleurs pour les auteurs ci-dessus évoqués qui représenteraient l’authenticité intellectuelle. Si doxosophie il y a, c’est-à-dire, existence d’individus qui ont bénéficié d’un appui en dehors de leur seule spécialité pour faire connaitre au vaste monde leur valeur (qu’elle apparaisse a posteriori bien réelle ou fort surfaite), elle apparait comme un phénomène de longue période, et notre époque n’apporte rien de bien nouveau au phénomène des nécessaires médiations entre l’auteur et ses publics : ce sont les critiques qui font et défont, au moins dans un premier temps, les réputations publiques, et la collusion entre critiqués et critiques pour bâtir des réputations au profit d’une vision du monde partagée ou d’intérêts plus obscurs ne devrait pas nous étonner plus que cela. En revanche, un élément nouveau apparait par rapport à la situation antérieure à 1980 pour choisir une date un peu arbitrairement : L. Pinto aurait dû faire remarquer en effet la diminution depuis 1945 du nombre de journaux de qualité susceptible de consacrer quelque auteur ou penseur que ce soit. La presse quotidienne nationale de qualité qui comptait de nombreux titres en 1945 ne compte plus que quelques rares titres en 2009. Le pluralisme de la critique a ainsi de fait beaucoup diminué, au profit d’un centrisme de bon aloi, auquel il faut ajouter les effets de multi-positionnalité de certains acteurs de la critique entre médias (presse écrite, radio, télévision, Internet) . La doxosophie spécifique à notre temps qu’il décrit tient à notre sens beaucoup à cette réduction à quelques lieux qui émettent des consécrations. Désormais, tenir seulement quelques positions permet de tenir les accès à presque tout l’espace d’accès au grand public cultivé. Ajoutons que, pour être consacré, il vaut mieux être télé-compatible…