Archives mensuelles : avril 2010

A-solidarité(s) européenne(s)

Les choses se précisent pour ce qui concerne le renflouement de l’État grec par ses partenaires de la zone Euro et par le FMI. Les sommes évoquées  publiquement ces dernières heures s’envolent littéralement: selon ce que j’ai pu lire, on est passé d’une addition de 25 milliards d’euros, à une de 35, puis de 40, maintenant, on évoque 100-120 milliards, voire plus. A en croire les informations à ma disposition, via la presse français, allemande, et italienne, l’opération “Acropole” (pour lui donner un nom) devrait être engagée dans les tous prochains jours.

Ces chiffres commencent à me donner le tournis : même s’ils sont répartis sur plusieurs années, il faut rappeler les ordres de grandeur. En 2008, le budget total de l’Union européenne (“Bruxelles”) était de 129 milliards d’euros. Selon les perspectives financières 2007-2013, adoptées non sans discussion, il ne devait guère croitre d’ailleurs autour de cet étiage qui le fait osciller autour de 1% de la richesse produite en Europe. Comme le note l’économiste Jacques Le Cacheux, il avait déjà été difficile de trouver 5 milliards d’euros en mars 2009 dans ce même budget européen pour l’inscrire dans l’opération anti-crise économique coordonné par la Commission européenne (cf. J. Le Cacheux, “Les faiblesses du budget européen”, in Renaud Dehousse (dir.), Politiques européennes, Paris : Presses de Science Po, 2009, p. 391-408). Certes, dans le cas présent, il ne s’agit pour les autres Etats de la zone Euro que de prêter de l’argent avec intérêts à la Grèce, et non de contribuer sans retour (explicite) à un budget commun, mais, en tenant à l’esprit ces ordres de grandeur, on commence à comprendre les hésitations de certains.  L’Allemagne paiera (comme dirait un Président français des années 1920), ou plutôt, l’Allemagne prêtera, quel beau slogan pour fêter les 60 ans de la Déclaration Schuman.

Ce qui me parait effrayant dans cette opération “Acropole”, ce sont les sentiments, affects, préjugés, qui se révèlent à l’occasion de cette crise entre Européens. En musardant, j’ai ainsi trouvé hier soir la vidéo d’un commentateur économique d’une grand journal allemand (le Süddeutche Zeitung) , expliquant tout bonnement qu’il fallait d’évidence aider la Grèce pour éviter un effet domino en Europe, même si, d’expérience, les touristes allemands savaient bien que le climat n’ y était pas assez chaud, le vin mauvais et l’alcool fort y sentait le médicament… Sic. Je n’en croyais pas mes oreilles, même si, en toute fin de son propos, le commentateur  s’exprimant devant un drapeau grec à l’envers précisait que le vin et la nourriture grecques n’étaient pas aussi mauvais que leur réputation. Pour les germanistes, voir la vidéo . En gros, le message était, il faut sauver la Grèce parce que la raison économique, en particulier les contraintes de l’insertion de l’économie allemande exportatrice dans le marché européen et mondial,  nous y obligent chers compatriotes (d’Allemagne du sud…), mais pour ce qui est des Grecs… Dans un autre article, un journaliste  présent en Grèce présentait au lecteur, d’une part, un pauvre tavernier et son fils fonctionnaire surendetté, et, de l’autre, un riche tenancier de discothèque avec 4×4 et Rolex, opérant hors taxe… Charmante dichotomie des losers dépassés par la crise et du winner qui ne paiera jamais un sou d’impôt quoiqu’il arrive, tout en précisant avoir croisé des jeunes touristes canadiens qu’on ne reprendrait plus à passer par ce pays au rapport qualité/prix défaillant.

J’avais lu quelque part sous la plume d’un journaliste français que la tonalité des courriers des lecteurs en Allemagne était fort remontée contre toute aide à la Grèce. J’ai voulu vérifier. Je n’ai pas été déçu. Dans les réactions des internautes aux articles sur la Grèce parus sur les sites des grands journaux d’Outre-Rhin, je n’ai pas trouvé la moindre trace d’appel à la solidarité européenne envers les Grecs, ni même aucun débat entre internautes sur ce point, mais des tombereaux de propos anti-hellènes, anti-gouvernementaux, anti-Europe. Il est logique,bien sûr, que les plus hostiles à une telle aide s’expriment le plus sur ce genre de défouloirs, mais le ton de ces réactions atteint souvent un niveau de pathétique qui m’a surpris. Ces internautes se sentent littéralement braqués par leur classe politique. Cela m’a fait penser à ce que j’avais lu sous le clavier des internautes américains avant le plan de sauvetage des banques à l’automne 2008. (Et ils avaient raison de s’inquiéter, pourrait-on dire ex post).  J’ai mieux compris du coup les atermoiements apparents de la Chancellerie : toute une partie de l’opinion publique allemande, clairement centriste par ailleurs vu les remarques anti-Linke et anti-NPD qu’on trouve aussi,  semble bien  être exaspérée au plus haut point, et  cherche un moyen d’expression lors de l’élection régionale en Rhénanie du Nord-Westphalie.  Par comparaison, les réactions des lecteurs en France, tout aussi peu favorables à une aide à la Grèce il faut bien le dire, sont souvent marquées par un plus grand recours à l’insulte, la scatologie, la blague salace, la dénonciation du capitalisme et/ou du socialisme au choix.  La différence de ces réactions tient sans doute à l’écart dans la qualité des informations disponibles : la presse allemande en ligne s’avère ainsi beaucoup plus précise sur la situation de la Grèce, sur les engagements des uns et des autres vis-à-vis de ce pays, sur ce que cela pourrait coûter au total. J’ai un peu ressenti un “effet Tchernobyl” : comme par un heureux hasard, la France devrait échapper aux coûts que représentera le sauvetage à long terme des finances de l’État grec. J’ai même entendu un ministre de la République répéter ce matin que ces prêts à la Grèce vont nous rapporter…. ce qui est bien sûr une façon plutôt agréable de présenter la solidarité à la Grèce, la solidarité de l’usurier avec celui qui lui emprunte. D’ici que cette opération Acropole nous permette de rembourser notre propre dette publique… De l’autre côté du Rhin, on commence par contre déjà à faire l’addition de l’inévitable rééchelonnement de la dette grecque…

Au total, si les hommes politiques au pouvoir en Europe ne veulent pas perdre d’un coup tout l’investissement fait depuis des années dans l’intégration européenne en laissant la situation dériver vers un point de non-retour, une solution sera trouvée pour “sauver la Grèce” et peut-être quelque autre PIGS du même genre si nécessaire, mais il me semble que la situation présente  bâtit les aigreurs de demain de part et d’autre. La solidarité affirmée par les politiques va renforcer l’a-solidarité ressentie par les électeurs. A en croire les sondages, et les réactions des internautes, les populations ne sont absolument pas prêtes à payer les unes pour les autres, elles ne sont peut-être pas prêtes non plus à changer du jour au lendemain leur façon de vivre (ce qu’on promet aux Grecs). Probablement, la zone Euro va résister à la tempête en cours, mais cela m’étonnerait que les opinions publiques  fassent plus crédit à l’Union européenne qu’auparavant une fois la crise surmontée… Cette crise  désunit donc l’Europe en profondeur. On est en train d’aboutir à l’effet inverse de celui recherché depuis si longtemps.

Merci le Bayern!

Hier soir, le quartier, plutôt populaire,  où j’habite à Lyon a été d’un calme impressionnant. Après quelques rumeurs au tout début du match OL/Bayern, le silence s’est installé. Magnifique silence, bien plus profond qu’une nuit ordinaire. J’ai très bien dormi.

Ce matin, le Progrès de Lyon, qui faisait sa Une sur la saga européenne de l’OL depuis des semaines, n’est pas paru. Heureuse coïncidence. Pour une fois, le patronat et les syndicats ont dû trouver que ce conflit social, portant sur les salaires,  n’avait pas un si mauvais timing. Difficile en effet de trouver un titre adéquat pour informer le lecteur. Branlée historiqueSévère déculottade? Leçon magistrale? Correction méritée? et j’en passe des plus vulgaires qui me paraissent adéquats à la situation. Défaite honorable, aurait été un mensonge d’allure soviétique. Occasion perdue, une lapalissade style ministre de l’économie (du genre  : l’inénarrable, croissance négative).

Ne vous y trompez pas, je ne suis pas un supporter aigri de l’OL, et je n’ai aucune sympathie pour le sport-spectacle. Simplement, je déguste avec délectation l’échec d’une stratégie de mobilisation (anesthésie?) des masses à travers le sport-spectacle en vigueur dans nos parages. Cela devrait faire réfléchir un élu local important ici qui tient tellement à un “Grand Stade” pour une soit-disant grande équipe. Il serait tant de se rendre compte que le sport-spectacle n’est que la cerise sur le gâteau ajoutée aux performances socioéconomiques d’une région et non le remède à divers maux (par exemple, la désindustrialisation). Le Bayern a gagné as usual parce que, structurellement, derrière cette performance,  il y a l’une des plus riches régions d’Europe.

Déjà, avec l’épopée (enfin la promenade burlesque…) du GF38 en Ligue 1 cette saison, je me délectais. J’avais suivi (de loin) la stratégie de la mairie de Grenoble visant à créer un sport de haut niveau fédérant un esprit civique pour la Capitale des Alpes. J’avais beaucoup souffert pour les arbres centenaires d’espèces rares abattus au cœur d’une ville sans  beaucoup d’espaces verts afin d’installer un Grand Stade. J’avais trouvé très quelconque architecturalement le stade construit à leur place. Quelle  Schadenfreude, comme disent les Allemands!

Si cela se trouve, cette excellente année devrait s’achever sur le festival  donné par  l’équipe de France lors de la Coupe du monde de football en Afrique du Sud.

Cessons de rêver à des lendemains qui déchantent, pour l’heure, merci encore Bayern!

An III du Sarkozysme – Back to Basics encore et toujours.

La troisième année du mandat présidentiel de N. Sarkozy s’annonce quelque peu difficile pour les commentateurs. Nous sommes entrés dans un régime de croisière, où le retour aux éléments de base du scénario devient presque ennuyeux. Un peu d’inventivité que diable!

Notre Président retourne en banlieue – c’est très, très bien – , mais il y annonce fort classiquement qu’on y fera à compter d’aujourd’hui même ce qu’on était censé avoir déjà fait avant-hier sous sa direction … Il nomme certes un “préfet de fer” pour la Seine Saint-Denis, très bien aussi, mais est-ce à dire que le précédent responsable, nommé par la même majorité politique, était un serviteur de l’État peu zélé et plutôt  laxiste?

Notre Président annonce qu’une loi vraiment stricte sur les tenues bien trop habillées pour notre France si tempérée va être votée d’urgence – comme chez nos amis belges pour une fois d’accord entre eux sur un choix de société – , mais le mystère reste entier sur la possibilité qu’une telle loi soit compatible avec les Droits de l’Homme tels que définis par la jurisprudence européenne – sans compter avec une éventuelle réticence en la matière du Conseil constitutionnel. Ne disons rien de son application pratique éventuelle. Cela risque d’osciller entre le vaudeville et Père Ubu.

Notre Président annonce qu’une loi sera votée pour pouvoir suspendre les allocations familiales aux parents des mineurs absentéistes à l’instruction publique. Cette mesure, sorte de serpent de mer de la politique éducative, a déjà été prise dans le passé, guère appliquée, puis aurait été enlevée officiellement il n’y a pas si longtemps, selon d’autres avis, elle existerait encore en fait; remettons-là avec une affirmation parlementaire par la loi, pourquoi pas? Après tout,  ce n’est pas parce que la majorité des chercheurs en science de l’éducation et en sociologie pensent pouvoir en prouver l’inutilité du point de la réussite des élèves concernés, qu’il ne faut pas persister encore et encore. En effet, quoi de mieux pour affaiblir l’autorité parentale que de mettre les parents concernés dans des difficultés économiques pour ceux qui ont essentiellement besoin d’une telle aide publique.  D’ailleurs, selon un sondage, les Français approuvent! Et comme chacun sait, si les Français approuvent…

Attendons la suite, si  l’occasion se présente d’ici peu…. mais elle se présentera : quelque fait divers, quelque acte de terrorisme, quelque catastrophe nationale … et, hop-là, le même scénario [émotion légitime - déclaration radicale - loi d'urgence votée] sera rejoué.

En même temps, s’il s’agit de reconquérir ainsi la partie la plus à droite de son électorat de 2007 (les électeurs sécuritaires et xénophobes), je doute un peu de l’efficacité de la manœuvre.  En effet, à ce stade, il est possible que ces mêmes électeurs veuillent juger sur pièces. Or, pour les satisfaire dans leurs attentes, il faudrait sortir des politiques publiques telles qu’elles évoluent bon an mal an sur leur ère. Pour faire des politiques publiques qui plairaient vraiment aux électeurs de la droite de la droite, il  faut en particulier ne plus respecter ce foutu carcan des droits de l’homme. Selon les avocats, beaucoup a déjà été fait en ce sens depuis 2002. On peut sans aucun doute faire beaucoup mieux, mais on sera bientôt au taquet. Si l’on veut appliquer de manière républicaine une partie de la politique du Front National, on se heurte à la fin aux limites de ce qu’autorise le droit de la République (inséré en plus dans un ordre juridique  international… pas question de rétablir la peine de mort par exemple). Et surtout, à l’autre bout de la majorité présidentielle de 2007, il faudrait penser aussi à ne pas offrir sur un plateau les électeurs modérés de cette dernière à l’opposition.  Pour l’heure, on n’en prend pas le chemin.

Jusqu’ici, ces annonces d’après les élections régionales oublient totalement une autre base du sarkozysme de 2007, le “travailler plus pour gagner plus”, la défense des moyens libéraux de l’amélioration du niveau de vie. Certes, on promet d’augmenter enfin la consultation des médecins généralistes à la fin de l’année, certes on nous promet une belle réforme des retraites  à fin de sauvegarder leur niveau, et l’on y prépare l’opinion par des publicités, mais pourquoi, par exemple, ne pas supprimer les 35 heures et revenir aux 40 heures d’avant 1981 au nom de la compétitivité des entreprises et de l’emploi? Pourquoi ne pas remettre sur le tapis l’idée de TVA sociale? Pourquoi ne pas  supprimer la plupart des jours fériés (par exemple au nom de la laïcité)? Ou prendre toute autre mesure susceptible de satisfaire la droite la plus  libérale? Cela nous changerait des topoi sécuritaires.

L’Europe qui en plus… n’a pas d’idées!

“La France n’a pas de pétrole, mais elle a des idées”, tel était le slogan de l’époque de VGE pour faire face à la crise économique des années 1970 – on pourrait dire la même chose de l’Union européenne, “L’Europe n’a pas de pétrole, mais elle a des idées.” Le 17 avril 2010 étaient organisés à Strasbourg les 3ième Etats généraux de l’Europe. A cette occasion, le journal fondé par Hubert Beuve-Méry ouvrait ses pages de commentaires (Horizons) à des personnalités proches de cette manifestation,  sous le titre “L’Europe est morte, vive l’Europe!” (p. 20-21, samedi 17 avril 2010), et, là, le lecteur que je suis déchante et se demande pourquoi le quotidien vespéral parisien a imprimé ces banalités.

Jacques Delors en appelle à la “mémoire” pour repartir… “Plus fondamentalement, il s’agit de rappeler que les peuples sans mémoire n’ont pas d’avenir.” Extraordinairement mobilisateur comme concept, tout à fait nouveau,  jamais entendu, et pas usé du tout par quelques abus, très mobilisateur surtout pour le jeunesse européenne soixante cinq ans après la fin de la  Seconde guerre mondiale.  Marcel Grignard et Gabriele Bishoff, respectivement responsable syndical français (CFDT) et allemand (DGB), en appellent œcuméniquement à donner “plus de place au dialogue social”… et, bigre, concluent sur leur croyance en une “dynamique de progrès pour tous les Européens”.  Les a-t-on briefé sur la post-modernité? Naturellement, ils ne s’interrogent pas vraiment sur les raisons de ce Godot de l’Europe sociale qui ne vient pas depuis un bon moment déjà. L’ancienne Présidente de la Lettonie, Vaira Vike-Freiberga, ici intervenante en tant que membre du Groupe de réflexion sur l’avenir de l’Europe, en appelle elle aussi à un “dialogue social européen”, et surtout écrit – elle ou une personne à laquelle elle a confié cette tâche – cette phrase carrément amusante : “Aujourd’hui, le choix est devant nous : celui d’agir ou de ne rien faire”. Cela continue dans le grandiose, le lourd, l’historique : “En agissant et en démontrant une volonté politique forte, nous survivrons pour mieux jouer un rôle dans un futur dont la seule certitude est son incertitude [sic]. Pour ne pas subir, il faut grandir [re-sic]. On nous épargne la citation attribuée au philosophe allemand mort à Turin, mais  nous y sommes presque. En gros, fonçons dans le brouillard de l’avenir, cela nous mènera toujours quelque part. Super! Fond sonore : “I will survive”, ou “We shall overcome”?  Les responsables français et allemands d’Arte, Gottfried Langenstein et Jérôme Clément, tiennent le discours convenu (pour des gens de médias) qui renvoie la faute du désintérêt citoyen et des médias en général à propos de l’Union européenne sur les hommes politiques. “Aux politiques maintenant de prendre leurs responsabilités.”

Enfin, un article signé par un collectif, intitulé “La génération des ‘Enfants d’Erasmus’ veut prendre ses responsabilités” m’a paru le seul digne d’intérêt en ce qu’il s’appuie sur un constat non dénué de fondements : “N’est-ce pas là un véritable sujet d’inquiétude? Deux générations qui se côtoient, l’une qui a grandi bercée par le rêve européen et qui s’investit plutôt dans la société civile [à savoir les associations européennes et les entreprises], une autre qui gravit les échelons des partis et des médias nationaux, en s’appuyant parfois sur l’euroscepticisme ambiant pour avancer.” Ce constat, émis justement par ceux qui occupent des postes à responsabilité auprès de divers mouvements européens ou entreprises à dimension continentale, traduit sans doute presque naïvement leurs ambitions de carrière, mais il rappelle aussi  à juste titre que, pour l’instant, les clés de la vie politique européenne restent entièrement dans des espaces politiques et médiatiques nationaux. Les récentes élections en Hongrie, avec leur résultat caricatural, forment comme un parfait contrepoint à cette prétention à incarner une élite européanisée montante.  En croyant faire masse en organisant des Etats généraux de l’Europe, avec plusieurs milliers de participants revendiqués d’avance, ces jeunes leaders associatifs ou dirigeants d’entreprise soulignent – à leur corps défendant – le caractère minoritaire, élitiste, isolé, de leur démarche.

En tout cas, à en juger par cette expression publique des plus européistes dans un journal historiquement pro-européen, la panne d’idées neuves du côté de ces philo-européens auto-proclamés est totale. Mémoire, volonté politique, dialogue social, y a-t-il des concepts plus creux disponibles sur le marché des idées de notre temps?

Dans le même ordre d’idée, ce même jour, toujours samedi 17 avril 2010, le Monde éditorialisait en première page :  “Enfin une bonne nouvelle du côté de l’Europe!” en se félicitant que les représentants de la majorité des eurodéputés semblaient bien décidés à obliger Madame la Baronnesse Ashton à réviser son projet d’organisation du Service européen d’action extérieure (SEAE). Le Monde y voit un signe de la montée en puissance du Parlement européen. Sans doute est-ce bien le cas, mais peut-on trouver un sujet plus élitiste que  l’organisation du SEAE? Bien sûr, si l’on croit un peu que les arrangements institutionnels comptent en matière de politiques publiques, cela  aura son importance dans les affaires du monde, mais comment ne pas voir que les ressortissants des Etats membres de l’Union européenne n’en ont absolument rien à faire en pratique dans leur immense majorité? Si c’est cela la bonne nouvelle…

Sarkomontade

Les années se suivent, les mois passent, et le “décisionnisme” affiché de notre actuel Président de la République se transforme peu à peu en autre chose, qui n’a pas encore de nom bien clair : à la façon populaire, on parlerait peut-être d’art  consommé du rétropédalage, ou de celui de la valse à trois temps,  je proposerais pour ma part un mot-valise “Sarkomontade”, pour signifier l’art de la rodomontade que nous atteignons désormais.  Il ne s’agit nullement pour moi d’offenser le Président en tant que personne ou en tant que fonction, mais de décrire l’accentuation de l’écart entre les mots utilisés et les possibilités réelles d’action. Un drame médiatisé survient; pour y répondre en capitaine sûr de lui dans la tempête, bien persuadé d’être responsable de nos corps et de nos âmes, une décision résolue et irrévocable est annoncée et justifiée aux yeux du monde – aucun mot n’est assez fort pour signifier la résolution prise – ; ensuite, lorsque les conséquences inattendues (?) de la politique annoncée  se profilent, on décide de tout remettre en question en pratique tout en ne remettant rien en question en théorie. La taxe carbone fut la plus visible de ces sarkomontades jusqu’ici. (Certes, que l’on l’approuve ou que l’on la critique, la politique menée depuis 2007 ne se réduit nullement à cet aspect le plus médiatisé des choses, mais c’est cette part-là qui détermine le  magistère présidentiel. De Gaulle a certes fait la même chose entre 1958 et 1961 sur l’Algérie, mais, au moins, n’a-t-il pas trop multiplié  par ailleurs ces retournements de politique   sur d’autres sujets.  Ces changements de trajectoire sont donc  présents chez de nombreux dirigeants, rappelons pour mémoire le “Ni-Ni” mitterandien, N. Sarkozy n’est donc en rien exceptionnel de ce point de vue parmi les présidents de la Vème République, mais il existe  un art du virage sur l’aile que ne maîtrise pas bien notre actuel Président et aussi une progression  de la liberté des médias audiovisuels de rappeler visuellement au grand public  la déclaration précédente démentie par les nouveaux développements de la situation.)

Les événements de ces derniers jours autour de la mise en sécurité de certaines parties de la zone côtière atlantique touchée par la tempête Xynthia vont constituer un nouveau cas d’école.

Une tempête exceptionnelle frappe les côtés charentaises et vendéennes. Un peu moins de 60 personnes sont tuées d’un coup par noyade. De nombreux bâtiments sont détruits ou abîmés. L’eau de mer stagne dans ces zones situées en dessous du niveau de l’Océan atlantique. Les télévisions peuvent montrer à l’envi les conséquences de cette catastrophe tout de suite labellisée “drame national”. Le Président de la République entame l’air bien connu du “plus jamais ça” et promet par une mise sur agenda instantanée de radicales décisions de mise en sécurité des populations concernées en rupture avec le laxisme précédent en matière de permis de construire. Les préfets des départements concernés sont chargés de déterminer à la minute (ou presque) divers périmètres de mise en sécurité. Ils le font dans le plus bref délais possible; ils informent élus d’abord et populations concernées ensuite, et, cela ne pouvait manquer d’arriver, la colère des personnes concernées par les destructions immobilières éclate. Rapidement, c’est le festival des réactions médiatisées, individuelles d’abord, collectives ensuite, les élus locaux se rangent pour la plupart du côté de leurs administrés pour contester le zonage effectué par les services préfectoraux au nom de l’État, et la Présidente de Région, qui se trouve être  par un coup de malchance pour la majorité présidentielle Ségolène Royal, vient ajouter son grain de sel au nom du respect des personnes et des procédures ordinaires du droit. Dans un tout premier temps, le gouvernement fait mine de ne pas reculer, mais, dans un second temps, recule, tout au moins sémantiquement, en envoyant des Ministres déminer ce qui ressemble fort à un début de chouannerie de petits propriétaires. Selon Jean-Louis Borloo, on ne doit plus parler de “zone noire”, mais de “zones de solidarité nationale”, au sens où l’État veut effectivement faire détruire  tout habitat dans ces zones, mais  en préservant au maximum les intérêts économiques des propriétaires concernés, d’où la notion de solidarité nationale. Il faut dire que les médias y mettent du leur pour faire lever la pâte. Même TF1 fait un reportage à charge sur l’île de Ré, où le téléspectateur  croit comprendre que le zonage y a été fait dans l’esprit du “bouclier fiscal”… Est-ce vrai? Le journal de TF1 est-il infiltré par le NPA? Quoi qu’il en soit, il y a effectivement de quoi énerver encore plus les populations touchées.

Bref un bel exemple de gestion de crise raté, qui fera un bon exemple pour les apprentis communicants.

Les mécanismes de ce ratage en disent long sur la politique contemporaine :

1°) Un poids démesuré de l’image-choc, de l’inhabituel, dans la définition même de l’importance sociale de l’événement. Des morts par inondation marine…. voilà qui fait nouvelle. A toutes fins utiles, je rappelle qu’encore aujourd’hui dans un pays comme la France meurent d’accidents de la route  pas moins de 4000 personnes par an. (Ce chiffre a diminué depuis 10 ans, mais  la mortalité routière – sans compter les survivants frappés de handicaps lourds – reste la cause de mortalité évitable aux âges les plus sûrs de la vie.) Autrement dit, les tués de la tempête ne représentent en proportion qu’un peu moins de 2% des tués par an en France sur les routes. C’est devenu la règle générale en matière de mise sur agenda de la  cause de votre décès  : mourez par paquets, vous aurez droit à l’attention des médias, surtout si l’instrument de votre décès s’avère être en plus bien visible (inondation, avalanche, accident de cars, trains, avions, etc.), et surtout veillez à ne pas mourir un par un, de facteurs peu visibles ou trop ordinaires pour être montrés par les médias.

2°) Une décision forte soit-disant du “plus jamais ça” prise dans la foulée et faisant semblant (?) de croire que la vie peut être “zéro risque”, que nous sommes tous destinés à l’immortalité. Du genre, “Oyez Français, moi le Président des Français par la volonté du Peuple, je vous garantis que vous ne mourrez pas d’un tel aléa, ni de n’importe quel autre qui vous touchera en groupe, je prendrais les mesures et lois qui s’imposent”. Une telle logique – qu’on retrouve aussi en matière de délinquance et de criminalité – ne peut qu’être démentie par les faits  – comme l’idée d’une “Der des der” pour la guerre – : aucun luxe de précaution ne peut nous immuniser contre tout accident – ou contre toute déviance criminelle. Au contraire, puisque nous repoussons chaque jour les limites du caractère anthropique de notre environnement, nous ne cesserons d’avoir des mauvaises surprises. Cette décision traduit aussi une hypocrisie collective : si on veut diminuer la mortalité accidentelle avec la même vigueur que l’on  croit montrer pour les inondations sur nos côtes, il ne reste plus qu’à interdire dès demain tous les véhicules allant à plus de 5km/ heure (et encore)… Et je ferais remarquer de surcroît qu’entre mourir noyé pendant son sommeil, écrasé dans son véhicule ou par celui d’un autre, il n’existe qu’une différence de fréquence relative… Ou serait-ce à dire qu’avant de s’endormir dans un lit, nous croyons ne rien risquer et que nous ne nous sommes en conséquence pas préparé à la venue de la Parque, et qu’en montant dans un véhicule, nous avons, si j’ose dire, fait nos prières ou mis nos affaires en ordre ? Il y a dans cette insistance des médias sur les personnes mortes par surprise dans leur sommeil quelque chose d’éminemment archaïque : une telle mort par submersion subite contredit l’idée que nous ne faisons que la mort doit être bien “préparée” – mais quelle différence par rapport à un accident quelconque? Une vieille dame s’est fait renverser dans ma ville, j’exige que cela n’arrive plus jamais. Monsieur le Président, prenez des mesures aussi radicales que pour les morts par noyade! Interdisez les automobiles dans ma ville!

3°) En conséquence de cette décision politique des plus hâtives, censé remettre le monde en ordre (“Plus jamais ça!”) au même titre qu’un Fils du Ciel garantit les récoltes de l’année par quelque geste propice, la mise en œuvre administrative et/ou législative  est obligée d’aller plus vite qu’elle ne le devrait dans une société aussi complexe que la nôtre, où les intérêts divergent profondément entre personnes. (Dans le cas présent, on constate en plus une différence dans l’aversion au risque des personnes concernées.) C’est certes parfois une fenêtre d’opportunité pour des administrations ou des groupes d’intérêts pour  faire passer des mesures étudiées de longue date, mais c’est aussi parfois du  vite fait/pas pensé/mal fait. Du coup, les populations assujetties à la décision, si elles possèdent les ressources pour s’exprimer, et si, en plus, elles reçoivent des soutiens institutionnels comme dans le cas présent (cf. le vote unanime d’un des Conseils généraux concernés pour une redéfinition du zonage), se rebiffent, “grognent” comme disent les médias, se rebellent, et, si cela menace d’aller trop loin, il faut trouver des accommodements. Je ne doute pas ainsi qu’au final, la plupart des intérêts en jeu réussiront à se faire entendre. Bien sûr,  comme il y aura nécessairement des mécontents au final quoi que fasse l’État vu la sensibilité extrême des affaires immobilières, l’affaire est destinée à se finir devant les tribunaux administratifs et le Conseil d’État. Cela traînera donc fort longtemps.

Le seul espoir dont pourrait être porteur cette “sarkomontade” pourrait être d’entraîner une modification dans le décisionnisme présidentiel, mais j’en doute largement tant N. Sarkozy semble être au fond prisonnier de logiques socio-politiques qu’il exploite certes pour être  poplaire, mais qui le dépassent largement.

Ou alors  il faudrait oser annoncer aux Français que l’État ne peut leur garantir l’immortalité!

R. Wilkinson et Kate Pickett, The Spirit Level. Why Equality is Better for Everyone.

Le livre de deux spécialistes d’épidémiologie, Richard Wilkinson et Kate Pickett, The Spirit Level. Why Equality is Better for Everyone (1ère édition 2009, 2ème édition, Penguin Books, Londres, 2010, que je cite ici) vient d’être traduit en français chez Demopolis (Paris) sous le titre L’égalité c’est la santé, avec une préface d’un diabétologue, André Grimaldi. Il faut d’abord saluer le choix de cette maison d’édition. Ce livre m’a paru excellent et bien digne d’attirer l’attention du lecteur français, mais il faut aussi lui reprocher d’avoir choisi un tel titre, certes amusant.  Mais cela tend à limiter le propos des auteurs aux seuls aspects de santé publique qu’ils traitent effectivement, alors que, justement, l’intérêt de l’ouvrage est d’être parti de leurs précédentes recherches en santé publique comparée pour (re)découvrir la totalité sociale à l’œuvre derrière des problèmes publics généralement traités de manière séparée.

L’ambition des auteurs dans la version originale est donc bien plus large que la seule santé publique au sens strict. Il s’agit de fournir des arguments rationnels à ceux qui sentent intuitivement que l’égalité sociale entre les individus s’avère une meilleure façon d’organiser une société humaine que les inégalités sociales, la compétition acharnée et la hiérarchie fondée sur l’argent, ceci si l’on a cœur de promouvoir le plus grand bonheur du plus grand nombre, si l’on veut sortir du paradoxe de sociétés matériellement plus riches que jamais mais guère plus heureuses pour autant par bien des aspects. Il s’agit profondément pour les auteurs de rouvrir l’avenir, de redonner sens à un progrès de l’Homme appuyé sur les acquis de la Science.  Autrement dit, il faut revenir au pacte “positiviste” d’antan entre la Science et la Société. Bien sûr, comme toute démonstration en sciences sociales, elle ne saurait convaincre qu’une partie du public : les auteurs ne s’attendent pas à ce que leurs propos emportent la conviction de ceux qui sont justement les gagnants de ce système inégalitaire et hiérarchique, ni non plus de ceux qui en sont les thuriféraires.

L’originalité de l’ouvrage est par ailleurs d’être résolument à mi-chemin entre la démonstration scientifique et l’essai politique. Dans la version originale, pleine d’allusions à des idiotismes américains ou britanniques, ils  mêlent habilement les deux sans cacher aucunement leurs objectifs liberals.  Un libertarien partisan d’Ann Ryan ou un simple néolibéral cherchera sans doute à brûler ce livre socialiste, collectiviste, communiste, unamerican, utopique, marxiste, etc. en place publique dès qu’il en aura parcouru les premières pages.  Les auteurs tiennent un discours dans un contexte anglo-saxon, où l’idée même d’égalité sociale est presque devenue obscène avec les années pour une grande partie des commentateurs, et où la suspicion est de plus absolue entre les différents camps  idéologiques en présence. Ainsi les deux auteurs vont travailler essentiellement sur des corrélations portant sur des données agrégées rendant compte de la situation dans une vingtaine de pays développés et dans les cinquante Etats des Etats-Unis d’Amérique, or il est frappant de les voir préciser à maintes reprises que les données sur lesquelles ils se fondent sont établies par des institutions nationales ou internationales reconnues, comme si une partie de leurs lecteurs allait de toute façon nier leurs sources tant ce qu’ils démontrent s’avère a priori inacceptable pour la droite anglo-saxonne.

En effet, leur démonstration revient à montrer que,  plus l’inégalité sociale dans un pays développé ou dans un État fédéré des Etats-Unis s’avère forte, plus toute une série de problèmes sociaux prennent de l’importance. Le lien entre PIB/habitant et problèmes sociaux constatés s’avère par contre inexistant dans cette partie des sociétés humaines qui ont dépassé le stade d’évolution économique et sociale, où l’augmentation de la richesse matérielle induit une augmentation de la satisfaction mesurée par les sondages d’opinion ou de l’espérance de vie mesurée par les statistiques de la mortalité (chapitre 1).

Ils étudient ainsi successivement :

- la sociabilité et la confiance  (chapitre 4),

- la santé mentale et l’usage des drogues (chapitre 5),

- la santé et l’espérance de vie  (chapitre 6),

- l’obésité  (chapitre 7),

- les performances scolaires (chapitre 8),

- les maternités précoces (chapitre 9),

- la violence physique (chapitre 10),

- la répression pénale et les taux d’emprisonnement (chapitre 11),

- la mobilité sociale intergénérationelle (chapitre 12).

Le parallélisme des différents classements est pour le moins  étonnant : la situation la plus typique voit les Etats-Unis, les pays de langue anglaise, et le Portugal  à une extrémité (celle du maximum du problème social étudié en corrélation avec une inégalité sociale maximum), et le Japon et les pays scandinaves à l’autre extrémité (celle du minimum du problème social étudié en corrélation avec le minimum d’inégalité sociale), les autres pays développés oscillant au centre du classement selon les cas.  Le plus souvent, les Etats-Unis sont seuls à une extrémité de la droite de régression où s’alignent les autres pays considérés, et de surcroît plus haut dans le problème que ne le suggérerait une simple logique d’ajustement linéaire du nuage de points. Pour le taux d’homicide par millions (p. 135), les Etats-Unis se situent ainsi à plus de 60, alors que le Portugal, le second plus mal placé, n’atteint que moins de 40, et que la plupart des pays développés se situent à un peu moins de 20. On observera d’ailleurs que la Finlande se trouve en situation d’outlier négatif (égalité sociale et beaucoup d’homicides) et Singapour d’outlier positif (inégalité sociale et peu d’homicides); bien que les auteurs n’insistent guère sur cet aspect, tout le signalant, cela montre sans doute que la situation américaine cumule deux effets distincts : celui lié à l’inégalité sociale et celui lié à la disposition facile ou non d’armes à feu.

Les auteurs proposent à chaque fois que c’est possible la même étude de corrélation entre un indicateur d’inégalité et les différents problèmes sociaux à l’échelle des Etats fédérés des Etats-Unis. Là encore, le résultat s’avère frappant : les Etats où le coefficient de Gini (qu’ils utilisent comme indicateur d’inégalité) montre une forte inégalité de la répartition des revenus entre individus sont statistiquement les mêmes où les problèmes sociaux se multiplient à l’envi, et inversement. De plus, comme par un terrible hasard, on retrouve presque toujours en plus mauvaise position, les anciens Etats de la Confédération (1860-1865), semblant bien là indiquer la rémanence de l’inégalité par excellence entre individus, l’esclavage. La Lousiane constitue ainsi un cas remarquable à presque tous points de vue. Les suites catastrophiques de l’Ouragan Katrina dans cette région des Etats-Unis peuvent être vus du coup, non comme une suite de malheureux coups du sort, mais comme une synthèse de la situation relative de  cet État du Deep South dans l’espace américain.

Comme chacun sait toutefois “corrélation n’est pas raison”, et les auteurs n’ignorent pas cette considération banale en sciences sociales. L’originalité de l’ouvrage est de donner, si j’ose m’exprimer ainsi, une base “bio-sociologique” micro à ces phénomènes macro. Pour les auteurs, rendant compte à la fois des acquis de l’éthologie animale (sur les primates), de la psychologie,  de l’économie expérimentale, de la biologie, une situation de très forte inégalité matérielle dans une société donnée provoque des désordres à la fois psychologique et biologique chez presque tout le monde (d’où le titre en anglais qui insiste sur le fait que “l’égalité c’est mieux pour tout le monde” – à savoir : riches compris). Les personnes situées au plus bas de la hiérarchie “somatisent” leur situation, les personnes qui sont situées au dessus d’elles ne veulent pas être à leur place et font de même dans une moindre mesure, et même les personnes situés au plus haut craignent plus de perdre leur premier rang que dans une société plus égalitaire. Ainsi, pour les auteurs, l’obésité et son augmentation contemporaine dans les pays qui deviennent plus inégalitaires sur le plan des revenus ne sont pas liés à une diète particulière, mais  bien plutôt aux conséquences d’une adaptation biologique au stress d’origine sociale ressenti. A cette explication instantanée, ils ajoutent un effet à moyen terme des inégalités sociales :  les conditions de la toute petite enfance déterminent à travers le stress social des parents, de la mère en particulier,  les adaptations de l’enfant à ce stress via des mécanismes biologiques qui , en activant certaines potentialités génétiques, inscrivent à long terme dans le corps cette circonstance défavorable pourtant limitée dans le temps. Les auteurs retournent donc comme un gant l’approche “sociobiologique” qui fait des grandes lignes de la vie sociale  des humains une conséquence de  la génétique, en pensant pouvoir démontrer que la situation sociale relative, présente et passée, des individus – leur rang – détermine leur fonctionnement biologique et psychologique, et par là ce qu’on identifie ensuite comme problèmes sociaux. Une telle approche naturaliste, qui n’établit pas de barrière entre le “social”, le “psychologique” et le “biologique”, repose sur une conception de l’homme, comme dirait Aristote, comme Zoon politikon, avec une nuance de taille bien sûr, Darwin est passé par là : ces mécanismes d’adaptation biologique enclenchés par le statut social relatif seraient issus de notre évolution. L’homme est en effet ici défini (implicitement) comme un primate communautaire qui ne peut pas se passer pour son estime de soi du jugement d’autrui. (C’est Luc Ferry qui va être content, lui qui parcourt ces jours-ci les studios de radio et les plateaux de télévision en répétant que le problème de la violence à l’école est un problème d’estime de soi chez les jeunes… il se pourrait que la science lui donne raison.)

Pour les deux auteurs, l’inégalité des revenus importe parce que, dans les sociétés telles que nous les connaissons, c’est là le moyen essentiel, presque unique, de juger de la valeur de quelqu’un à première vue. On remarquera d’ailleurs que les autres valeurs reconnues à un individu (celles du sport, de la science ou de l’art par exemple) ont tendance à être ramenées à l’étalon commun de la richesse monétaire – ou à être dévalorisés par contrecoup comme valeurs si ce n’est pas le cas. Les auteurs se réfèrent souvent à Alexis de Tocqueville sur ce point, ils retrouvent aussi une idée d’un disciple de ce dernier au XXème siècle, Louis Dumont, qu’ils ne connaissent  pourtant visiblement pas : l’affirmation de l’égalité des conditions ne veut pas dire disparation de la hiérarchie entre groupes, mais naissance d’une concurrence pour le rang via le marché. Pour les auteurs, suivant ici la conception de la “consommation ostentatoire” de Thorstein Veblen, l’augmentation de la richesse monétaire de nos sociétés dans sa forme individualisée (c’est-à-dire par exemple être capable de construire des yachts, villas sur une île de Dubaï et autres hochets pour des milliardaires, mais plus d’aller au nom de l’Humanité sur la Lune ou Mars) ne nous sert plus collectivement à rien, sinon à re-créer en permanence de la différence, de l’ordre hiérarchique, de la distinction comme dirait Pierre Bourdieu dont les auteurs citent les travaux. Cette idée s’avère la même que celle mise en valeur par l’économiste britannique, Richard Layard : le désir de distinction, qui se traduit par la poursuite de biens matériels qui ne valent que relativement à ceux que les autres n’ont pas, conduit à une externalité négative pour la société. On sort complètement ici du paradigme néolibéral du trickle down economics, selon lequel les riches en s’enrichissant par leur activité débordante d’enthousiasme créatif motivé par la poursuite d’une Rolex ou autre colifichet, surtout si l’État ne les taxe pas beaucoup, finiraient par enrichir tout le monde en faisant dégouliner leurs richesses (par leurs dépenses par exemple) sur toute la société. Ici les riches qui montrent qu’ils s’enrichissent produisent surtout une forte dévaluation de tous les autres  individus qui se sentent ainsi déclassés et qui s’échinent  du coup à suivre le rythme imposé pour rester simplement au niveau de revenu minimal pour paraitre aux yeux d’autrui un citoyen respectable.

Cette vision globale des deux épidémiologistes tend aussi à remettre à leur place toutes les politiques sectorielles. En effet – et c’est plutôt rare dans les sciences sociales contemporaines – les deux auteurs assument une vision holiste du fonctionnement social. Par exemple, pour prendre un exemple d’actualité, si l’on veut vraiment combattre la violence scolaire pour autant qu’on prenne au sérieux ce concept, il ne sert pas à grand chose d’imiter les bonnes pratiques des pays où la violence scolaire s’avère faible (et il est certes encore pire d’imiter les mauvaises pratiques des pays où la violence scolaire est à son maximim comme on s’apprête à le faire un peu plus malgré les avis contraires des chercheurs  ….), il faut admettre que  ce sont les écarts excessifs de statut des parents, et par là des enfants, qui doivent être modifiés. Il ne faut pas agir comme des Finlandais, mais être aussi peu inégalitaires entre nous que des Finlandais… Bien sûr, comme cela apparait impossible car trop opposé à ce qu’est (malheureusement)  la société française, et surtout trop coûteux, on préfère discuter d’autres (fausses) solutions.

La version originale de l’ouvrage a suscité peu de réaction jusqu’ici en français. Nous n’avons découvert que celle de Julien Damon, un collègue de Science Po Paris, dans une note de lecture de l’ouvrage qu’il a produit pour Sociétal, n° 66, 2009, pp. 127-133, et qu’on trouvera via Google sur son site Internet. Au delà de la qualité factuelle de sa chronique, il me semble cependant qu’il se trompe sur l’horizon intellectuel de l’ouvrage : selon J. Damon, “Le message précis du livre est une critique à l’endroit des riches pour les conséquences néfastes de leurs activités et comportements.[ce qui est vrai en partie] Au-delà des riches, c’est la richesse même qui est critiquable.” [ce qui est faux], puis, plus loin, il ajoute : “Au total, l’ouvrage peut sans aucun doute grandement satisfaire les amateurs des théories de la décroissance, les malthusiens qui considèrent que nous sommes trop nombreux et trop riches sur terre et tous ceux qui veulent la révolution en faveur d’une autre société plus soucieuse du bien-être que de la croissance”. Or, à les lire, les auteurs ne nient aucunement que les pays en voie de développement doivent augmenter leur niveau de vie matériel jusqu’à un seuil de suffisance matérielle situé par eux à un revenu d’environ 25000 dollars par habitant – c’est même une des raisons de justice globale qui imposent aux pays déjà riches de produire et de consommer plus intelligemment. L’enrichissement n’est donc pas critiquable en soi, mais  la recherche de la consommation ostentatoire l’est avec la violence symbolique mais aux effets (psychologiquement et biologiquement) réels qu’elle induit sur autrui! Concept de “violence symbolique” que notre collègue dit ne pas comprendre sans doute pour n’y avoir jamais été soumis, ou parce que cela sent trop son Bourdieu?  Les auteurs ne sont pas non plus malthusiens – ou, alors, chercher à réduire les grossesses précoces et la mortalité infantile serait du malthusianisme? Quant à faire la révolution, nos deux auteurs écartent très explicitement une telle idée pour la charge de violence physique et de désordre qu’elle comporte : ce que J. Damon occulte (alors même qu’il cite en note R. Layard), c’est la filiation clairement utilitariste d’un tel ouvrage. Un utilitarisme dans la filiation de Bentham, mais rénové en ce qu’il veut tenir compte des acquis contemporains des sciences, et en ce qu’il prend en compte dans le calcul des plaisirs et des peines les effets induits des plaisirs des uns sur les plaisirs des autres. On peut qualifier l’approche de positiviste, comme je l’ai fait plus haut, ou même de scientiste, mais on ne peut pas accuser nos auteurs comme le fait J. Damon dans un autre passage de croire que les sociétés humaines ne vont plus progresser. Au contraire, nos deux compères veulent rouvrir les voies du Progrès.

Ici le discours m’a paru particulièrement séduisant : les auteurs indiquent que leur idée d’un lien consubstantiel entre inégalités sociales et problèmes sociaux au niveau macrosociologique peut servir d’idée directrice à la gauche, qui trouverait ainsi une nouvelle motivation pour réduire drastiquement les inégalités de revenu. De manière fort subtile, les auteurs indiquent bien que cette égalisation des revenus peut venir aussi bien de résultats de marché égalitaires de ce point de vue (cas du Japon ou de certains Etats des Etats-Unis), que de politiques fiscales redistributives (cas des pays scandinaves ou de certains Etats des Etats-Unis). Il n’existe pas une seule voie vers l’égalité des revenus. De façon réaliste, les auteurs rappellent que les grands moments d’égalisation des revenus ont tenu dans l’histoire des deux derniers siècles à une gamme limitée d’évènements politiques : une tentative des conservateurs de faire contre-feux à une protestation sociale montante, une guerre à financer dans l’indispensable unité nationale, une prise du pouvoir par des forces progressistes suite à de violents conflits de classe. Bien qu’ils remarquent ces circonstances historiques, et suivent largement l’analyse de Paul Krugman dans l’Amérique que nous voulons sur ce point (1ère édition sous le titre The Conscience of a Liberal, 2007, Paris, Flammarion, 2009) qui retrace une telle évolution de nature politique des inégalités de revenu aux Etats-Unis sur les deux derniers siècles, les auteurs préconisent toutefois une montée en puissance de l’égalité des revenus sur le moyen terme à travers le renforcement d’un puissant secteur d’économie sociale comme on dirait en France. J. Damon n’a pas trouvé cela très convainquant; pour ma part, j’ai été frappé de voir que les auteurs en reviennent à un appel au “tiers secteur”, à la “coopération” tel que l’économiste français Charles Gide le faisait déjà au début du XXème siècle. Le problème de ce dépassement ou contournement du capitalisme par le bas, à travers les pratiques économiques coopératives, me paraît être son instabilité intrinsèque dans des sociétés qui restent dominées par la poursuite du statut social par le moyen de l’argent. Il y aura toujours à terme un groupe de dirigeants qui chercheront à privatiser la coopérative à leur profit.

Il va donc sans dire que, par déformation professionnelle, je suis bien plus convaincu par l’existence de moments de réajustements en un sens ou dans l’autre des inégalités sociales, correspondant à des rapports de force politiques, à la fois internes et externes à la société considérée. De ce point de vue, la crise de l’endettement public qui se profile  dans  bien des pays européens peut être tout aussi bien une opportunité pour les forces néolibérales de liquider une bonne part de ce qui reste de l’État social, que pour des forces progressistes d’ imposer un ajustement  fiscal égalitariste au nom même de la stabilité sociale, voire de la sécurité nationale.

“Story-telling” ou pataquès du diable?

Le story-telling (litt. le fait de narrer une histoire) est une théorie qui, sous la plume de Christian Salmon, a rencontré une grande faveur auprès de certains journalistes.  Fondé essentiellement sur l’exemple nord-américain, elle consiste à faire remarquer que les hommes politiques de premier plan utilisent désormais les ressources de la narration pour faire passer leurs messages auprès du grand public, et, si j’ose dire, pour remplacer le récit par la substance afin de conquérir les esprits et les cœurs des citoyens-spectateurs. Bref, les politiques sont devenus les héros de leur propre sit-com ou saga. Elle suppose largement que l’homme politique et ses conseillers détiennent en permanence l’initiative sur un monde journalistique réduit à lui servir de faire-valoir. Tous les rebondissements dans l’histoire qui  nous narre N. Sarkozy et son équipe de communication depuis 2002 seraient bon à prendre de ce point de vue.

J’ose espérer que les abracadabrantesques rebondissements autour de la “Rumeur” avec un grand R – puisque c’est ainsi qu’elle est citée avec délectation dans les médias – serviront à démentir la validité de cette théorie du story-telling comme stratégie de communication politique. Le Président, sa femme, et son entourage, sont bel et bien l’objet dans tous les médias  (du Monde à Libération jusqu’à TF1 et RTL) d’une magnifique histoire qui finit certes par ressembler à du Labiche ou à du Feydeau, avec un soupçon de Fantomas, de Gaston la Gaffe et d’OSS 117. On ne s’ennuie certes pas, mais on ne peut pas supposer qu’il s’agisse là d’une stratégie un tant soit peu  rationnelle de manipulation de l’opinion publique, destinée à détourner l’attention de problèmes publics bien plus graves  – se prendre les pieds dans le tapis dans le but d’amuser la galerie n’a jamais été une stratégie politique… même chez  le regretté Gerald Ford,  ou, alors, tout est stratégie et plus rien ne l’est! J’ose espérer que personne n’ira prétendre sérieusement que tout ce pataquès du diable a été voulu sciemment par la Présidence.

Ainsi, quand le conseiller en communication du Président déclare dans les médias, “la peur doit changer de camp”, cela fait certes nouvelle, cela attire l’attention, cela relance l’histoire, mais quelle bourde majeure! On pourrait en effet en conclure logiquement que le camp (présidentiel) aurait peur de quelque chose, mais de quoi diable se demande-t-on? Un complot aux ramifications internationales a été aussi évoqué. Qu’est-ce que le grand public ignorerait qui devrait nous choquer à ce point qu’un membre de la Présidence en arrive à évoquer la peur? En tout cas, pas le contenu de la Rumeur! et des sous-Rumeurs qui la suivent! Ou alors croient-ils les Français(es) bégueules à ce point?

Par contre, l’importance démesurée que la presse,  même celle dite “sérieuse”,  étrangère d’abord, française ensuite,  donne à cette Rumeur, traduit bien un nouvel état des pratiques journalistiques. Hier, le Monde daté du jeudi 8 avril 2010 consacre une page entière (p. 10) (moins deux encarts de publicité) à “Rumeurs sur le couple Sarkozy : ce que dit l’enquête”. Et, par contre, l’appel d’intellectuels pour une autre vision des retraites n’a droit qu’à un (grand) quart de page (p.12), sous le titre “Des intellectuels et des économistes de gauche dénoncent la réforme des retraites”. On aurait pu attendre un autre choix éditorial de la part d’un journal de référence – ou alors la référence  dont il est question, est-elle devenu d’être à l’unisson de la médiocrité générale?Bientôt un jumelage Gala-Le Monde?

Ce que la théorie du  “story-telling” nous apprend donc dans sa fausseté même, c’est qu’il semble bien plus facile pour une bonne part des journalistes dits “politiques” de traiter de ce qui vaut à peine de faire sensation dans un  dîner en ville, que des dossiers, plus difficiles certes à  travailler dans l’urgence, mais bien plus importants pour la bonne marche de la société française.

RFSP nouvel habillage.

J’ai reçu il y a maintenant quelques jours le premier numéro de la Revue française de science politique dans son nouvel habit de lumière. On abandonne  pour la couverture la dominante bleue rayée façon bagnard pour une bien plus sympathique version à dominante orangée. Une petite “révolution orange” en somme. La couverture bibliographique se trouve étendue, avec l’idée de rassembler, un numéro sur deux, toute une série de compte-rendus d’ouvrages ayant trait à un même domaine de la science politique. On élargit ainsi la vocation d’une revue disciplinaire de rendre compte de ce qui s’ écrit.

On crée aussi une rubrique “Chronique professionnelle” pour y mettre des articles de réflexion sur les pratiques de la discipline. Un peu bizarrement à l’heure d’Internet, lors de cette rénovation, on a cependant conservé les pages dites de “Revue des revues”, qui consistent  simplement sans autre commentaire à donner les sommaires des revues considérées comme importantes à consulter. Tant qu’à faire chic et moderne, on aurait pu publier une “cotation” des revues, françaises et  étrangères, dans lesquelles il serait de bon ton de publier pour être recruté ou promu en science politique.  Soit que l’on invente sa propre cotation, soit que l’on reprenne l’une ou l’autre grille déjà disponible sur le marché de l’évaluation. De fait,  ce même numéro comporte un article qui traite de ces questions  sous la plume avisée de Fabien Jobard, “Combien publient les politistes. La productivité des politistes du CNRS  et leurs supports de publication”, RFSP, vol. 60, n° 1, février 2000, p. 117-133, où, justement,  sont listés les supports privilégiés de publication  d’une partie significative des membres académiques de la discipline (ceux travaillant pour le CNRS). L’article de F. Jobard, issu d’une élaboration sur les données recueillies lors de son mandat au CNU, amène  à des conclusions plutôt rassurantes sur l’état des publications : les politistes de la section 40 du CNRS qui ne publient vraiment rien sur quatre ans (années 2004-2008) sont vraiment une infime minorité (0,8%); les pratiques de publication se ressemblent dans l’hétérogénéité des supports choisis (vaste gamme de revues françaises et étrangères, rôle important des ouvrages collectifs et individuels), qui traduisent clairement l’existence de réseaux scientifiques sous-disciplinaires, à ramifications françaises et étrangères ; la seule distinction marquante entre les individus étudiés semble reposer sur l’existence d’intensités variables de publication. Les quelques éléments de comparaison internationale (avec des sciences politiques non anglophones à la taille critique suffisante : Allemagne et Italie) ne semblent guère indiquer une grande spécificité française dans le rapport aux publications dans les grandes revues anglophones.  Ainsi, à en croire F. Jobard (et notre propre expérience du milieu), les supports de publication (voir en particulier p. 126-128) , aussi bien en français que dans d’autres langues, s’avèrent bien plus divers que ces revues exclusivement anglophones dont la RFSP s’entête à nous donner encore et toujours les sommaires – si j’ose dire, ces revues (listés p. 197-202) à une ou deux exceptions prés sont de fait celles où les politistes français ne publient pas (ou très rarement). A suivre F. Jobard dans son analyse optimiste (?),  ils n’ont même pas l’idée de calibrer leurs articles aux normes en vigueur dans ces revues et d’y proposer une publication (alors qu’ils publient par ailleurs dans d’autres supports en langue étrangère, dont l’anglais). Je connais d’ailleurs des  jeunes collègues  bien décidés à partir à l’assaut de ces  forteresses en suivant le conseil du F. Jobard. Quoi qu’il en soit, proposer une telle “Revue des revues” témoigne comme d’un relent de masochisme, ou encore d’une mauvaise conscience qui rappelle à chacun qu’il faudrait (enfin?) investir les lieux considérés comme internationalement centraux de la discipline – peut-être aussi de la “diplomatie entre revues” où la RFSP attend d’être citée en retour par les revues qu’elle cite .  Cependant, même si cela aurait constitué une rupture dans une vieille tradition de la RFSP, il aurait mieux valu supprimer ces pages et les consacrer à autre chose de plus novateur.

Deux petites remarques en passant : la typographie et le papier utilisés ont aussi été changés. J’approuve, mais, comme j’ai mauvais esprit, je m’étonne que notre revue disciplinaire ne soit,  ni écologiquement correcte, ni historiquement durable. En effet, le papier utilisé n’a ni un label pour témoigner qu’il est issu d’une exploitation soutenable des forêts, ni non plus un label témoignant du fait que le papier est “sans acide”, c’est-à-dire qu’il est préparé à résister aux assauts du temps. Cela paraîtra un infime détail, mais, dans la mesure où la RFSP fait le pari d’un maintien pour un temps encore de sa forme matérialisée et a cherché à la rendre plus attractive aux sens (vue, toucher), il fallait aller jusqu’au bout de cette logique de durabilité. Les livres de poche édités en Allemagne répondent à ces deux critères, pourquoi pas une revue scientifique (donc à visée de permanence) dans un pays qui se targue d’être autant à la pointe de l’écologie que son voisin?

Un peu de lamentation italianiste enfin : dans ce numéro, deux articles parlent d’Italie, celui , fort bien informé, de Magali Della Sudda, “Mobilisations féminines catholiques en France et en Italie (1900-1914)”, p. 37-60, mais aussi celui de Julien Talpin, “Ces moments qui façonnent les hommes. Éléments pour une approche pragmatique de la compétence civique”, p. 91-115. Pour ce second article, ni le titre (très général), ni même le résumé (p. 204), ni même les premières pages de l’article, gavées de généralités théoriques, n’indiquent qu’en fait le terrain de la recherche n’est autre qu’un “dispositif de budget participatif dans le 11ème arrondissement de Rome entre 2004 et 2006″ (p. 99). Ce dispositif d’occultation  du caractère italien et même romain du terrain m’a bien fait rire (jaune) : cela m’a fait le même effet que le ferait, je le suppose, à un spécialiste du Pakistan de découvrir un article intitulé “Pratiques pédagogiques innovantes et tradition : éléments pour une approche goffmanienne” s’apercevant à la lecture que le terrain a été fait dans une madrasa du Waziristan du Nord entre 2001 et 2004…  Je comprends bien la stratégie de publication et de présentation de soi qui veut transformer un épiphénomène institutionnel (qui existe d’ailleurs en Italie dès les années 1970 sous d’autres noms) en lieu de test d’une théorisation “pragmatique”… , mais j’ai encore du mal à admettre “pragmatiquement”, que l’Italie soit si peu intéressante qu’on doive la censurer pour publier.