Archives mensuelles : juillet 2010

John Dunn, Libérer le peuple. Histoire de la démocratie.

Il est des livres dont on se demande un peu pourquoi ils ont eu le privilège d’une traduction en français, alors que tant d’ouvrages importants nous font défaut en science politique. L’ouvrage de John Dunn, Libérer le peuple. Histoire de la démocratie, paru aux Editions Markus Haller (Genève, 2010) est de ceux-là. Le Centre national du Livre a ici bien mal investi l’argent du contribuable. J’espère au moins sauver par ce post estival l’argent de qui  aurait été intéressé à l’acheter. Ce livre, paru originellement en anglais en 2005 sous le titre Setting the People Free. The Story of Democracy, pourrait certes servir à initier des étudiants de Master 2 ou de niveau doctorat à l’art de l’écriture inutilement alambiquée et du raisonnement qui ne tient pas.

Le moins que l’on puisse dire en effet, c’est que l’auteur, qui opère du point de vue de la théorie politique qui n’autorise pourtant pas n’importe quelle bêtise, n’hésite pas devant les raccourcis  audacieux. Je cite le plus évident :

“D’un certain point de vue – pour le moins pessimiste mais assez crédible – [notez la réserve qui permet d'affirmer quelque chose sans assumer complètement l'énormité que l'on va proférer], la République démocratique et populaire de Corée est le terminus ad quem de la Conspiration des Égaux [oui, oui, vous avez bien lu, la "Conjuration des Égaux" de Gracchus Babeuf & Cie, en l'an de grâce 1796!]: non pas ce que Babeuf ou Buonarotti voulaient [heureusement, on ne saurait vouloir ce qu'on ne saurait même imaginer], mais ce qu’ils auraient fini par obtenir [dans une société rurale pré-industrielle... réussir à faire un régime totalitaire comme celui de la Corée du Nord d'aujourd'hui... bravo!]. Ce régime n’est pas bien sûr le seul candidat en lice. D’autres ont eu aussi peu d’attrait [sur les populations ] à long terme : le communisme de guerre qui succéda à la révolution bolchévique, la révolution culturelle de Mao et le régime sanguinaire [notez la précision bien inutile dans le contexte : sanguinaire!] des Khmers rouges.”(…) “Mais ces épisodes montrent jusqu’à quelles extrémités peut mener le principe d’égalité si, n’étant corseté par aucun principe, il peut à loisir structurer la vie des hommes. “(p. 160-161)  Je dois dire que cette imputation de responsabilité historique aux membres de la Conjuration des Égaux,  et, plus généralement, à une idée aussi large que possible – le principe d’égalité entre les hommes – m’a laissé pantois. Même Stéphane Courtois dans sa préface du Livre noir du Communisme (Paris, Fayard, 1997) ne va pas aussi loin, et contextualise bien mieux que John Dunn. Quant à affirmer que tous les régimes cités fonctionnent ou aient fonctionné en pratique sur le principe philosophique d’égalité, je ricane doucement. Certains y sont, ou y ont été plus égaux que d’autres… Il y a sans doute en pratique bien plus d’égalité aux Etats-Unis aujourd’hui qu’en Corée du Nord…

Cet ouvrage, bien mal écrit et plein de chausse-trappe pour le lecteur, comporte malgré tout une thèse générale – qui explique le passage que nous venons de citer.

Premièrement, la démocratie, telle que l’entend l’Antiquité grecque et toute la haute culture à sa suite jusqu’au moins le XVIIIème siècle, constitue le régime politique impossible par définition. Il donne voix au chapitre à la vile populace et ne peut amener qu’au désordre dans la Cité. Sur ce point, J. Dunn n’apporte rien de bien nouveau.

Deuxièmement, après cette longue éclipse, le mot de démocratie est associé à la Révolution américaine, mais, en réalité, les constituants nord-américains construisent un régime politique représentatif. Aux yeux de ceux qui le pensent (les auteurs des Federalist Papers), il est destiné à éviter les effets de la démocratie au sens antique. Le libéral Tocqueville sera le théoricien de cette situation nouvelle, où l’eau de la liberté et le feu de l’égalité se mêlent.   La légitimité de l’État est construite sur des bases rationnelles, la tyrannie de la majorité est empêchée, la propriété privée (des riches) assurée contre les empiètements (des pauvres). Là encore, ce n’est pas terriblement nouveau.

Troisièmement, le succès du terme de  démocratie dans l’univers politique contemporain pour désigner le seul régime politique souhaitable et légitime  tient d’une part à la conjoncture géopolitique du XXème siècle avec le rôle éminent qu’y a tenu la “démocratie américaine”. D’autre part, le mot de démocratie, attribué à la réalité d’un régime représentatif , permet un compromis entre le respect de ce que l’auteur nomme l‘”esprit d’égoïsme” et  des revendications de reconnaissance de la part de divers segments de la population. Pour l’auteur, la démocratie aurait gagné son statut incontournable, parce qu’en se détournant de son association avec le principe d’égalité que comportait son antique concept, elle garantit le libre fonctionnement d’une économie libérale, fondée en pratique sur la liberté des riches et des habiles, tout en permettant une démocratisation, c’est-à-dire la diminution des discriminations envers tout ou  partie des êtres humains inclus comme sujets de l’État  en cause.

La position de John Dunn comporte donc  les aspects suivants :

- pour lui, la seule manière pour une société humaine de s’enrichir semble bien être la voie libertarienne (version Ayn Rand); l’histoire a jugé sur ce point; donc, moins le pouvoir politique se mêle d’économie, mieux cela semble être pour la société humaine concernée, et les gens apprécient cet aspect comme le montre leurs votes réguliers en faveur de cette solution;

- la démocratie (comme régime représentatif) possède l’avantage de légitimer les gouvernants  auprès des gouvernés et de gêner en pratique au minimum l’économie et de garantir la propriété privée et la liberté d’action économique, contre les revendications de la masse des citoyens (argument un peu contradictoire avec le précédent qui soulignait le vote régulier des citoyens en faveur de la liberté et de la propriété capitalistes ); de fait, dans nos régimes politiques, pour l’auteur, le pouvoir et l’argent, c’est la même chose (p. 200);

- certes la démocratie permet tout de même à la population ainsi gouvernée de se défendre de la “condescendance” des riches et des puissants, et de  protéger ses intérêts (p. 195), les miséreux apprécieront l’argument.

En conclusion,  “Pour le moment, la démocratie a donc obtenu un quasi-monopole sur la notion de gouvernement légitime dans un contexte qui contredit largement tout ce à quoi elle prétend.” (p. 209).

L’auteur ne va cependant jusqu’à tenir explicitement la position selon laquelle la démocratie  représentative constitue un utile dispositif pour faire en sorte que les pauvres et les miséreux acceptent leur condition – ce qui serait la position anarchiste ou communiste sur la “démocratie bourgeoise”. Il n’ose pas non plus la position vraiment néo-libérale à la Hayek qui consisterait à proposer l’émasculation de la démocratie représentative pour la remplacer par des règles, puisqu’il s’agit d’une hypocrisie, mais d’une hypocrisie tout de même dangereuse pour le bonheur public : les pauvres et les miséreux n’ayant jamais eu pendant toute l’histoire que des mauvaises idées en matière économique.

La lecture de ce livre provoque donc un malaise. Certes, c’est un peu la position conservatrice classique, la démocratie représentative telle qu’elle est  constitue le pire des régimes à l’exclusion de tous les autres. La démocratie représentative comporte un immense mensonge dans son concept même, mais qu’importe, il faut faire avec, il n’existe rien d’autre.

En fait, avec une telle présentation de la situation, je ne crois pas que John Dunn rende un grand service à la cause de la démocratie entendue comme tension vers la satisfaction des besoins de tous les citoyens, ni même qu’il justifie en quoi ce soit le titre français de son ouvrage.  A l’en croire, avec la démocratie (représentative), il ne s’agit pas de “libérer le peuple”, mais   de l’escroquer pour son plus grand bien. Moins les populations ont voix sur les grands choix de politique économique et sociale qui les concernent, plus elles sont heureuses! Je préfère encore l’honnêteté des partisans de l’Ancien Régime à la Joseph de Maistre, ou celle des néo-libéraux qui préfèreraient se passer complètement du rite démocratique.

Dans l’esprit de l’auteur, ses considérations désenchantées  ne doivent pas porter à conséquence, elles ne sont dans le fond qu’un jeu de l’esprit d’universitaire en mal de copie, puisque l’auteur affirme que la démocratie représentative n’a plus de concurrent pouvant revendiquer dans l’humanité actuelle quelque légitimité que ce soit. L’histoire politique de l’humanité est plus ou moins finie. Or, sur ce point, l’auteur se trompe lourdement: il existe encore au début du XXIème au moins trois filons idéologiques à l’échelle mondiale qui critiquent la démocratie représentative des pays occidentaux comme le seul bon régime possible. Je compte au moins la revendication d’une autre démocratie par le Parti Communiste Chinois, les prétentions des partisans de l’Islam politique le plus radical à obéir en tout point à la loi divine pour gouverner l’humanité, et, enfin, de manière plus en ligne avec la conception occidentale de la démocratie représentative, les revendications de certains régimes sud-américains, proposant un retour à la légitimité de la volonté populaire dans toute son ampleur. Je ne compte pas toutes les revendications de légitimité plus idiosyncrasiques des divers régimes autoritaires, tyranniques, dictatoriaux, etc.  qui prolifèrent encore sur la planète.

Par ailleurs, il me semble que J. Dunn s’égare  aussi sur la source du primat actuel du régime représentatif (tout au moins dans la partie du monde que nous habitons).  Le régime représentatif  que nous connaissons n’est pas en effet pas si  radicalement éloigné de la promesse qu’inclut le mot de démocratie.  En effet, l’auteur semble compter pour rien les développements de l’État social qui ont accompagné la démocratie depuis le XIXème siècle. Même si la situation n’est pas bien sûr parfaite, ces régimes ont par exemple développé l’instruction universelle – qui constitue la base de l’action politique des citoyens.  De même, il ne semble pas se rendre compte que le succès économique des Etats démocratiques a tenu, et tient encore largement, à l’existence d’une économie mixte, à un rôle de l’État bien plus fort qu’il ne le suppose. Bref, sa vision d’une démocratie qui ne triomphe que parce qu’elle a permis à l’esprit d’égoïsme de donner ses bons effets en matière d’enrichissement de tous me parait ignorer radicalement la réalité de l’équilibre subtil de nos sociétés. Je l’inciterais à relire Karl Polanyi pour commencer son nécessaire recyclage – ou bien, quelque auteur libertarien qui lui démontrera facilement que les Etats démocratiques sont loin d’assurer la pleine liberté économique.

Pour conclure, je noterais l’insulte que l’éditeur a fait au grand peintre Giuseppe Pelizza de Volpendo, auteur de la peinture, Il Quarto Stato (le Quatrième État), en mettant son chef d’œuvre de 1901 exaltant la marche en avant du prolétariat en couverture de ce livre. Le contresens ne pouvait être plus grand.

Sécurité : Sarkozy au taquet.

Cette troisième année de la présidence de Nicolas Sarkozy constitue décidément un millésime médiocre pour le sarkozysme. Les dernières mesures annoncées hier par le gouvernement visant diverses populations de nomades et/ou de semi-sédentaires illustrent bien l’impasse actuelle.

En premier lieu, il faut noter l’enchainement des faits – bel exemple de création de fenêtre d’opportunité : suite à un décès   lié à un contrôle routier ayant mal tourné, des proches du mort attaquent une gendarmerie et se livrent à des dégradations de biens publics et privés dans une petite commune de la France profonde; il se trouve que le décédé et ses proches appartiennent à ce que l’administration et les médias à sa suite nomment  “les gens du voyage”; en conséquence, la plus grande fermeté est annoncée par le gouvernement contre les “gens du voyage” en général, largement présentés comme étrangers à notre pays (ce qui est faux) , sans les stigmatiser bien sûr ; mais, à la fin, la réunion ministérielle d’hier s’en prend à tous les nomades présents sur le sol métropolitain, tout particulièrement aux Roms venus d’Europe centrale et orientale dans notre pays à la faveur de l’ouverture des frontières depuis les années 1990. Le moins que l’on puisse dire, c’est que le gouvernement et aussi les médias audiovisuels qui suivent sa ligne sans même oser réfléchir entretiennent une confusion entre “gens du voyage” (catégorie administrative concernant des citoyens français,  ayant éventuellement leur origine  familiale lointaine dans la migration tsigane depuis l’Inde il y a quelques siècles ) et “Roms” (catégorie ethnique concernant prioritairement des citoyens étrangers venant d’autres pays européens, ayant eux aussi leur origine lointaine dans cette même migration venue du sous-continent indien il y a là aussi quelques siècles). Hier soir, sur le journal de France 2, la confusion était patente. C’est sûr que le gouvernement a pleinement réussi son amalgame en annonçant dans le même mouvement des inspections fiscales (qui visent à vérifier d’où viennent les revenus permettant d’acheter des voitures de grosses cylindrées), des expulsions de campements illégaux, et des mesures d’expulsion immédiate des Roms roumains, bulgares ou autres, délinquants. Comme je vis à Lyon, pas très loin de la place de la Guillotière, et comme je sors parfois de mon centre-ville,  je n’ai guère d’illusion sur la différence absolue de condition sociale entre ceux des “gens du voyage” ayant des voitures de grosse cylindrée et des caravanes, et les Roms roumains essentiellement qui trainent dans le quartier. Ces derniers vivent pour partie au moins dans un bidonville le long de la voie ferrée menant de Paris à Lyon que je vois chaque fois que je vais à Grenoble en train. Pour ce bidonville, une procédure d’expulsion est d’ailleurs en cours dans les formes légales. Nos Roms locaux sont des piétons (ou des  fraudeurs aux transports en commun…).

Quoi qu’il en soit de cet amalgame (qui n’a qu’un seul point commun : une partie des ancêtres  d’une bonne partie de ces gens sont venus d’Inde il y a des siècles), les mesures annoncées par le gouvernement devraient surtout frapper par l’impasse dont elles témoignent. Expulser les délinquants étrangers n’est pas une nouveauté dans ce pays. Mettre fin à des campements  ou à des occupations de locaux illégaux ne parait pas non plus révolutionnaire, et ce d’autant moins que le gouvernement lui-même se donne pour objectif d’en évacuer d’ici la fin de l’année seulement la moitié (soit 300 sur 600 estimés par lui). Cette formule me parait d’ailleurs  intéressante : la moitié, c’est reconnaitre par avance une incapacité à mettre fin dans de brefs délais à l’illégalité des campements ou des occupations; et surtout, cela permettra de dire à ceux des habitants qui se plaindraient que le logement sauvage près de chez  eux  n’a pas été évacué qu’il fait partie de la (mauvaise) moitié. Pas de chance. Renforcer la coopération policière avec les pays d’origine des migrants (Roumanie, Bulgarie, etc.) me semble bien avoir été annoncé auparavant. Quant à la mise en place plus rapide des lieux d’accueil prévus par la loi Besson (de 2000), que n’a-t-elle pas été faite avant…, et je doute que le gouvernement puisse imposer tout d’un coup sa volonté aux communes récalcitrantes. Tant que le droit administratif reste en vigueur, une accélération radicale est peu probable.

Face à ces annonces, j’ai l’impression que le gouvernement Sarkozy se trouve au taquet. Avec toutes les mesures annoncées en matière de sécurité depuis 2002 (et, avant, sous la gauche plurielle ayant reconnu la sécurité comme la première des libertés depuis le Colloque de Villepinte), mesures pour une grande part fort critiquables du point de vue du respect des libertés publiques,  il ne reste plus grand chose à inventer dans le cadre juridique qui reste tout de même le nôtre, et dans l’arrière-plan historique et moral qui le légitime (la République, l’Affaire Dreyfus, la Résistance). En somme, à moins de mettre à mal complètement les Droits de l’Homme, les principes généraux du droit républicain, les engagements européens et internationaux de la France, les valeurs dont nous nous réclamons, il ne reste pas grand chose à faire par la voie sécuritaire. En témoigne par exemple cette proposition visant à condamner les parents pour les délits commis par les enfants…  Il y aurait bien une augmentation radicale des moyens des forces de police et de gendarmerie, de ceux de la justice et de la pénitentiaire, mais les contraintes budgétaires ne permettent pas (hélas?) de mettre un policier ou un gendarme derrière chaque citoyen nomade de ce pays, de multiplier les tribunaux à l’envie, et d’ouvrir une, cent, mille prisons. Dommage.

Le sarkozysme se trouve donc face à une impasse en matière sécuritaire : il ne peut guère aller plus loin en matière de révision des lois sans se heurter à une impasse liée au droit en vigueur; il n’a pas les moyens de bien faire fonctionner ce qui existe déjà en matière de répression pénale de la délinquance. Logiquement, il devrait tenter de continuer à chaque problème de sécurité se (re)posant à l’occasion de l’un ou l’autre fait divers de faire illusion avec quelque annonce sécuritaire, mais ni le droit ni  l’intendance ne suivent. Cela va devenir de plus en plus visible.

En un sens, si on trouve que les droits de l’homme sont importants comme valeurs et comme pratiques, l’impasse sarkozyste devrait rassurer. Je sais bien que les associations concernées s’inquiètent et protestent  à chaque nouvelle annonce, mais il reste que N. Sarkozy n’ose pas franchir le Rubicon.  Il existerait pourtant des tas de solutions inspirées des dictatures qui permettraient de réduire drastiquement la délinquance – par exemple, l’instauration d’un passeport intérieur, un contrôle strict de la mobilité des personnes -, et les progrès de la technique depuis cette période permettraient d’instaurer assez facilement un contrôle des populations à la manière des pires cauchemars d’Orwell (une puce RFID dans le corps de chaque personne nomade et des portiques de contrôle partout sur les routes et les chemins).  Je ne suis pas du tout pour ces solutions, mais je sais bien que les dictatures européennes de la première moitié du XXème siècle ont su contrôler les parties de  la délinquance qui ne leur plaisaient pas avec des moyens techniques bien plus frustes que ceux dont nous disposons aujourd’hui.  En même temps, à mesure que l’élection présidentielle de 2012 va approcher, la tentation pour N. Sarkozy va devenir de plus en plus grande d’essayer de trouver une voie de sortie, c’est-à-dire des mesures ayant vraiment un impact sur la perception par les électeurs de leur niveau de sécurité, tout en restant à peu prés dans les clous des droits de l’homme. Le vocabulaire peut aider à faire illusion, mais cela va être difficile. A moins que le gouvernement puisse se prévaloir des mesures exceptionnelles prévues dans notre ordre juridique lui-même…

Pentagon Papers 2.0

Dans la torpeur estivale, le site WikiLeaks a rendu public une immense somme de documents sur la guerre d’Afghanistan, vu du terrain. Le dirigeant de ce site a lui-même comparé ces documents aux célèbres “Pentagon Papers”, qui avaient jeté en 1971 un jour crû sur les manigances au plus haut niveau des occupants successifs de la Maison Blanche autour de la Guerre du Vietnam.  Il exagère sans doute un peu. Les  plus de 90.000 documents , qui correspondent eux à des compte-rendus de ce qui se passe à la base de ce conflit vu du côté américain, confirment  cependant ce qu’on peut lire dans tous les journaux un peu informés depuis des mois, voire des années, et qu’il n’est guère difficile de deviner vu la durée du conflit en cause ; cette guerre a été menée à tort et à travers depuis 2001, même un officier supérieur français, pourtant tenu par le devoir de son métier, s’est laissé aller à écrire dans la presse il y a quelques petites semaines que certaines choses n’allaient pas avant d’être promptement admis à faire valoir ses droits à la retraite.

Ce qui m’importe ici, c’est de noter que WikiLeaks a organisé la révélation de ces documents confidentiels avec l’aide de trois journaux des plus traditionnels, le New York Times (Etats-Unis), le Guardian (Royaume-Uni) et Der Spiegel (Allemagne). L’alliance entre un site Internet , flibustier de l’information volée, et des médias traditionnels qui mettent en jeu leur crédibilité  dans la vérification de cette même information, me semble vraiment remarquable, d’autant plus que cela se joue à une échelle intercontinentale. Trois médias “libéraux” (au sens nord-américain) se sont coalisés pour cette opération d’authentification, et il faut vraiment aller voir les renvois de site Internet à site Internet. Le Roi est vraiment nu, et l’administration Obama n’en sort pas grandie. Sa première réaction, qui a été de dire que le site WikiLeaks ne l’avait pas consultée avant de révéler les dits documents, m’a fait franchement me tordre de rire. Les tentatives de noyer le poisson vont permettre d’observer l’art du spin de la dite administration. Je suppose que WikiLeaks va être accusé de travailler à quelque complot communiste pour déstabiliser l’Amérique, sans doute en lien avec cette vieille crapule libertaire de Chomsky.

Bien moins réjouissante que ce sursaut du “quatrième pouvoir” (surtout pour le New York Times qui essaye de se racheter une vertu après le désastre des années G. W. Bush) est de  constater l’absence de la presse française qui n’a pas été mise à contribution pour valider et synthétiser pour le grand public francophone le contenu de ces documents confidentiels. Pour l’heure, peut-être est-ce une conséquence du fait qu’aucun de nos journaux de référence (?) n’a été associé à l’opération de révélation, l’affaire est présentée par les médias français essentiellement comme un ennui de plus pour l’administration Obama, cf. Le  Figaro, Libération (1), puis  Libération (2) Le Monde. Ce dernier titre toutefois son édition du mercredi 28 juillet sur ce thème, toujours en insistant sur les embarras américains.

Or il me semble bien que la France, en tant que pays souverain responsable de ses choix de politique étrangère, participe pleinement à cette guerre d’Afghanistan. Si la guerre a été tellement mal menée jusqu’en 2009 qu’en conséquence, elle est désormais perdue irrémédiablement, et s’il se confirme qu’une partie de l’État profond pakistanais (une partie au moins de ses services secrets ou de ses forces armées) a joué, voire joue encore, double jeu à l’encontre de la coalition occidentale, ce dont avertissent certains proches du président afghan actuel depuis longtemps,  il me semble que cela concerne aussi la stratégie de la France dans ce pays. Certes, je veux bien que la vie de soldats de métier ne compte pour rien, puisque personne ne les a obligés à s’engager dans un métier qui, par définition, comporte le risque d’une mort violente; je veux bien aussi que la participation à cette guerre permet de tester des matériels et des doctrines, ce qui n’est pas inutile à long terme pour toute armée soucieuse de rester au niveau. Mais cette belle petite guerre, désormais perdue selon toute probabilité, possède toutefois un impact budgétaire; puisque chacun sait que notre État se trouve en faillite, il serait peut-être raisonnable d’arrêter désormais les frais de cette guerre d’évidence inutile. Cela ne sera pas la première guerre (néo-)coloniale que l’Occident perd, et l’on s’en remettra comme des précédentes. Il faudra juste accueillir quelques réfugiés de plus. Il faudra persuader le futur régime de ne pas trop nous énerver – après tout, on a bien réussi à ramener à la raison quelques Etats hébergeant des terroristes dans le pourtour méditerranéen.

Bref, tout cela pue à plein nez le bon vieux Vietnam – en plus cher en argent,  en bien moins cher en vies humaines (occidentales), mais sans une sous-culture populaire spécifique. Good Morning Kaboul ne laissera pas de trace dans notre imaginaire. La conférence des donateurs qui vient de se tenir a prévu que l’armée officielle afghane serait en mesure de prendre le pays sous sa garde en… 2014 ou 2015; pour une intervention commencée à l’automne 2001, on croit rêver.  Ce délai (à comparer au temps qu’il a fallu pour reconstruire une armée nationale dans d’autres cas…)  montre qu‘il n’existe tout bonnement pas de forces sociales afghanes sur le terrain prêtes à s’engager les armes à la main contre les Talibans et leurs alliés.  Si elles existaient, elles auraient déjà montré leur efficacité dans les combats, et l’on en parlerait plus!  Et, quant à changer les rouages de l’État profond pakistanais, autant espérer Godot… N’oublions pas non plus le caractère proliférateur de ce État en matière nucléaire. Tout montre que l’Occident, avec le prochain président américain sans doute, un Républicain isolationniste?, va faire comme les Soviétiques il y a vingt ans : nous allons nous retirer en bon ordre de Kaboul en y laissant un régime (plus ou moins) ami… qui s’écroulera quelque temps plus tard dans notre indifférence polie. Ce qui change cependant un peu l’équation, c’est que le président afghan actuel fait exactement ce même calcul, et qu’il n’a pas envie de finir comme son dernier prédécesseur communiste, Nadjibullah, – d’où son agitation  -.

Enfin, comme chacun devrait le savoir, c’est en politique étrangère que l’influence de l’opinion publique sur les politiques publiques menées s’avère la plus faible. En France, c’est le “domaine réservé”. Encore quelques années de morts inutiles de part et d’autre.

Ps. Paul Quilès,  ministre de la Défense dans les lointaines années 80 du siècle dernier, a essayé de lancer le débat par une tribune dans le Monde. Pas de grande réaction jusqu’ici. La presse se contente toujours de traiter  l’aspect américain de l’affaire. Nos troupes doivent opérer dans un pays homonyme. Je ne connais pas ma géographie.

Etienne Farvaque, La Banque centrale européenne.

La crise économique des trois dernières années a mis au centre de l’attention les affaires monétaires et financières. Pour la zone Euro, comme on le sait sans doute, c’est la Banque centrale européenne (BCE) qui s’est vu attribuer par les traités européens la responsabilité pleine et entière de la politique monétaire menée par l’ensemble des pays réunis dans cette monnaie unique, l’Euro. Etienne Farvaque, dans La Banque centrale européenne (Paris : La Découverte, 2010), s’est efforcé de faire le point sur le fonctionnement de cette banque centrale inédite, commune à plus d’une quinzaine d’États souverains. Un bilan plutôt globalement positif après dix ans d’existence selon l’auteur.

Selon les études économétriques disponibles, la BCE fixerait son taux d’intérêt directeur selon la “règle de Taylor” (du nom d’un économiste l’ayant proposé à l’attention de ses pairs au début des années 1990 sur le cas de la Fed). Sa fonction de réaction tiendrait  ainsi compte, d’une part, de l’inflation anticipée dans la zone Euro, d’autre part du niveau d’utilisation des facteurs de production dans cette dernière (p. 79-85). Cette démonstration s’avère importante, car elle montrerait qu’en fait, malgré son mandat très centré sur la lutte contre l’inflation, la BCE ne serait pas insensible à l’état de la croissance dans la zone Euro. Elle serait donc moins conservatrice qu’on a pu le dire parfois. Cette conclusion obtenue par les chemins de l’économétrie rejoint d’ailleurs le constat partagé par beaucoup d’observateurs que, lors de la présente crise économique, la BCE  a réagi de manière  bien plus souple qu’attendue. Jean-Claude Trichet y a d’ailleurs perdu une bonne part de son image d’autiste en France, et y a gagné celle d’apprenti-sorcier en Allemagne. Par ailleurs, mais là les preuves sont plus difficiles à établir, il semblerait bien que la BCE tienne compte de la situation macroéconomique des petits pays plus que proportionnellement à leur poids dans le PIB de l’Union. Or l’auteur fait remarquer que les situations nationales des pays ne sont jamais évoquées publiquement dans le discours explicatif de la BCE sur ses propres décisions, mais que, du point de vue de l’analyse économétrique, il est probable qu’il se passe quelque chose lors des discussions internes à la BCE pour tenir compte des petits pays. On notera en passant qu’il est piquant de voir réduites les personnalités qui ont dirigé (en apparence) la BCE depuis sa fondation à la façade humaine d’un mécanisme institutionnel bien rôdé. Voilà de la belle science holiste à la Durkheim! On notera aussi que la BCE, vu au prisme des outils des économistes, constitue un vaste thermostat qui ne connait plus rien des évolutions politiques de chaque pays. La BCE satisfait sans doute ainsi le mandat abstrait de l’électeur médian européen qui n’aime pas trop l’inflation, ni d’ailleurs la déflation, mais pour ce qui est de l’indépendance vis-à-vis des impulsions politiques nationales et européennes, cela semble être parfait! Voilà donc un beau biopouvoir à la Michel Foucault!

Par ailleurs, selon les statistiques officielles sur l’inflation dans la zone Euro, la BCE a tenu son mandat de maitrise de l’inflation.  Par ailleurs, l’auteur fait remarquer que, si la zone Euro ne constituait pas vraiment une “zone monétaire optimale” avant sa création (faute de mobilité de la main d’œuvre par exemple), elle tend à le devenir ex post (p. 25-38). En effet, le commerce au sein de la zone Euro semble bien plus dynamique que celui entre les pays de la zone Euro et les pays européens restés en dehors de cette dernière. De ce fait, les interdépendances et la corrélation des conjonctures augmentent (lentement) entre pays de la zone Euro. En conséquence, la politique monétaire de la BCE devient de plus en plus susceptible de satisfaire les besoins de tous les pays à la fois, puisque tout le monde croit et décroit de concert.

La vision, au total, parait plutôt rassurante si l’on se situe du côté des proeuropéens. Sur les aspects plus techniques de fonctionnement de la BCE (composition et rôle du Conseil des gouverneurs, degré de transparence, nature de la communication de la BCE, etc.), l’auteur replace cette dernière dans l’univers des banques centrales, et montre sans difficulté par comparaison la qualité de cette dernière. Au total, ce petit livre constitue une défense et illustration de la BCE, même si la conclusion (p.95-98) laisse prudemment ouverte le défi de la sortie de crise – si possible non inflationniste en dépit de toutes ces liquidités créés par la BCE au fil de l’urgence….

Quelques aspects négatifs sont toutefois à souligner :

- la confiance des citoyens. Il ne s’agit pas du point fort de l’ouvrage. Mais on y apprendra tout de même que, depuis 2002, les sondés français sont en désaccord systématique sur l’évaluation de l’inflation avec les chiffres officiels. (Donc, si lecteur tu as sursauté, en lisant plus haut que l’inflation est maitrisé, tu peux te considérer comme dans la norme.) Il est vrai que, selon E. Farvaque, des économistes ont pu montrer que l’introduction de l’Euro avait effectivement entrainé des hausses de prix dans certains secteurs où le pouvoir de marché des offreurs était particulièrement fort  en raison de structures de marché peu concurrentielles (p. 36-38). Il est dommage que l’auteur ne se rende pas compte que le simple fait que les autorités nationales et européennes aient menti sur ce point en 2002-03, en niant l’inflation permise à certains par le changement de monnaie, a marqué  l’Euro d’une faute originelle. Un peu comme le mensonge sur le nuage de Tchernobyl reste encore aujourd’hui une source de la défiance des citoyens en matière de constats scientifiques par les autorités publiques.

L’auteur lie les fluctuations de la confiance des citoyens  dans la BCE (p.74) à une transparence encore insuffisante du processus de décision de la BCE. Celle-ci par exemple ne rend pas publique les minutes de son Conseil des Gouverneurs (contrairement à la Fed). Je me demande s’il s’agit seulement d’un problème de transparence…  n’est-ce pas plutôt le fait que les enquêtés européens ne trouvent guère leur compte dans la situation économique que contribue à créer la BCE? La transparence me parait plus être destiné à satisfaire les agents (relativement) sophistiqués qui opèrent sur les marchés financiers ou à la tête des grandes entreprises et des banques commerciales.Un besoin d’économiste, plus qu’une nécessité citoyenne.

- l’aveuglement sur le prix des actifs. En effet, si l’ouvrage crédite la BCE de sa maitrise de l’inflation (des prix à la consommation), il comporte très peu d’allusions au prix des actifs, sinon aucune. Or, si la crise en cours nous a rappelé quelque chose, c’est bien l’importance du prix des certains actifs. Faut-il rappeler ici que la crise dite des subprimes a commencé en 2006 quand certains investisseurs se sont avisés sur le marché de l’immobilier américain que les arbres ne monteraient pas jusqu’au ciel ? Tout en a découlé. De même, dans la zone Euro et à ses alentours, tout l’immense pataquès autour de l’Espagne, de l’Irlande, des Pays Baltes, etc., tient largement à un emballement du prix de certains actifs immobiliers. Je ne sais pas ce qu’en dirait Paul Fabra, l’économiste hétérodoxe qui éditorialisait dans le Monde il y a une vingtaine d’années, mais je soupçonne qu’il soulignerait ce point. Je me souviens qu’il   ne cessait d’en parler : les actifs, les actifs, les actifs. Or, de ce point de vue, la BCE n’a pas été en mesure de prévenir en quoi ce soit la formation de ces bulles immobilières – comme d’ailleurs la Fed de l’autre côté de l’Atlantique. Or ces bulles, tout au moins dans le cas espagnol et irlandais, sont largement dues à un écart entre le taux d’intérêt qui aurait été réaliste d’appliquer aux emprunteurs vu l’inflation du pays en cause, et le taux d’intérêt, obtenu apparemment selon la règle de Taylor, pour l’ensemble de la zone Euro. Cette économie de casino, de bulles successives, qu’encourage le comportement de la BCE, n’est aucunement prise en compte dans la réflexion de l’auteur. Le cas grec n’est pas évoqué non plus dans ses causes : or il semble bien que la convergence des taux d’intérêts sur les obligations d’État permise par la monnaie unique soit pour quelque chose dans l’endettement excessif pour le moins de l’État grec.

Sur ce point des bulles spéculatives dues à l’hétérogénéité des pays de la zone Euro, l’auteur ne semble pas avoir grand chose à dire. Pourtant… il va bien falloir y réfléchir un jour sérieusement, et la BCE devra bien jouer un rôle dans cette régulation.

Au total, un petit livre très utile, tout à fait à jour, qui ne cache pas sa sympathie (modérée) pour la BCE, sa vie, son œuvre, mais laisse la possibilité au lecteur de se forger son opinion.

Le poisson pourri par la tête, surtout au soleil de juillet.

Au détour d’une conversation estivale avec un invité d’un banquet d’anniversaire auquel je participais, j’ai eu l’occasion de constater à quel point une partie des élites de notre pays n’avait “rien vu, rien appris, rien compris“, en dépit même de la crise économique et sociale montante.

Mon interlocuteur d’un jour se trouvait être un haut fonctionnaire, économiste de formation, travaillant dans une des agences gouvernementales créées depuis quelques années. La conversation est venue par je ne sais quel détour, les retraites me semble-t-il, sur le rôle du commerce international. Comme je faisais remarquer que ce dernier ne semblait pas être très favorable à l’ensemble des Français, je me suis fait durement rabrouer sur le thème selon lequel ce même commerce avait sauvé rien moins qu’un milliard d’êtres humains de la pauvreté dans les dernières années, et que je reprenais dans ma critique  contraire en tous points  à la science économique les erreurs archaïques de Marx… Je n’ai pas bien compris à dire vrai d’où venait  exactement le lien entre Marx et mon constat que toute la population française (en particulier certains segments de la population active les moins qualifiés ou les plus ouvriers pour ne pas faire comme si ces personnes étaient sans vertu ce que suppose la première expression) ne semblait pas profiter de la part commerciale de la mondialisation (du moins en tant que  producteur). De fil en aiguille, on s’échauffa de part et d’autre à l’heure du café à l’étonnement d’une partie des convives lancés dans des conversations plus anodines semble-t-il. Comme je faisais remarquer que l’ensemble des politiques économiques suivies depuis 30 ou 40 ans n’étaient pas à l’avantage du développement d’une société harmonieuse, comme dirait le jargon du PCC, et que l’impasse était désormais patente, le haut fonctionnaire finit par me faire remarquer que de nombreux emplois étaient créées dans… la restauration (en dehors même de  la mise en place de la TVA réduite dans ce secteur, réduction bien inutile à ses yeux d’économiste), et que c’était là un exemple de la bonne marche dans la reconversion de notre économie dans le cadre de la mondialisation. Est-ce que, moi-même d’ailleurs, je n’aimais pas aller au restaurant? (autrement dit, est-ce que dans le fond, la création de nouveaux services de restauration en dehors du domicile ne constitue pas la satisfaction d’un besoin que je ressens moi-même? CQFD) J’en suis resté un peu pantois…  Qu’un haut fonctionnaire trouve fort bien que la main d’œuvre, rendue disponible par la place nouvelle de la France dans la division internationale du travail, se déverse pour user du terme consacré dans le secteur de la restauration (sans compter en plus dans quelle restauration… ) m’a éclairé sur l’état d’aveuglement de certains…

En effet, le secteur de la restauration – au delà de la façade de la gastronomie française -  se trouve être l’un de ceux où les rémunérations se trouvent être les plus basses, où les conditions de travail sont les plus dures, et où, enfin, l’économie souterraine est loin d’être absente. Cette personne avait-elle entendu parler de ces luttes des “sans papiers” dans ce même secteur de la restauration qui avaient  au moins le mérite d’officialiser une situation sociale pour le moins peu exemplaire?

La conversation en resta là plus ou moins. Le haut fonctionnaire a dû repartir chez lui en pensant qu’il est bien difficile de gérer un pays avec des universitaires qui ne comprennent rien à l’économie, l’universitaire que je suis se dit qu’il avait eu en live un bel exemple d’arrogance néolibérale…

A quelques dizaines de kilomètres de l’endroit idyllique où se déroulait paisiblement l’anniversaire auquel j’étais convié, se déroulait une émeute de plus dans un quartier populaire de notre paisible pays. Celui de la Villeneuve à Grenoble. Comment ne pas faire le lien avec la discussion avec le haut fonctionnaire? En effet, tous ces quartiers sont affligés d’un fort taux de chômage, en particulier pour les moins de 30 ans de sexe masculin sans qualification. Les  plus prompts à la déviance de ces jeunes hommes, dont il faut bien dire que, dans le fond, l’économie française n’a absolument pas besoin pour fonctionner au jour le jour, se livrent à la petite criminalité, puis à la grande délinquance.  Parfois, à force de tirer sur la corde, cela finit mal pour eux, comme vendredi dernier, et leurs amis et connaissances se livrent à une émeute donnant ainsi l’occasion à la force publique de se déployer dans toute sa majesté et rigueur.  Cette fois-ci, on a même sorti un blindé. Je ne suis pas sûr que proposer à ces “jeunes” comme espoir professionnel  la restauration ou quelque autre secteur à basse valeur ajoutée les fasse rêver… Comme les sociologues l’ont fait remarquer depuis longtemps sur le cas des Etats-Unis, il existe des emplois dans le secteur tertiaire qu’il reste difficile à un jeune homme d’occuper, parce qu’il lèse l’idée que ce dernier se fait à tort ou à raison de sa virilité. A cet obstacle dans les représentations de soi au niveau individuel, il faut ajouter au niveau global l’impasse dans lequel se mettrait une société qui n’aurait plus de classes moyennes. L’opinion commune des politistes, du moins telle que je la comprend,  veut en effet que la polarisation sociale et économique ne peut que se traduire à terme en extrémismes politiques de part et d’autre. Que Grenoble, ville réputée pour sa spécialisation dans les hautes technologies et sa vie académique, soit le lieu d’émeutes urbaines constitue un utile symbole de cette division de la société française : d’un côté, cette magnifique “économie de la connaissance” dont Grenoble constitue l’un des fleurons français, plongée de plain pied dans la part solaire de la mondialisation, qui consomme de l’ingénieur, du technicien supérieur et du chercheur à tout va (du moins quand la conjoncture est bonne), de l’autre, cette part maudite du non-qualifié, condamnée à la relégation dans le sud de la ville et à exercer  au mieux un métier de service donnant droit à la “prime pour l’emploi”. Un “petit Chicago” effectivement comme l’a dit un syndicaliste policier craignant la sécurité de ses ouailles. Pas celui d’Al Capone – ne mythifions pas les voyous du crû!- , mais le Chicago actuel, avec son université d’excellence et ses quartiers ghettos.

En même temps, comment faire dans un pays où un haut fonctionnaire croit que l’augmentation de l’emploi dans la restauration fait partie de la solution?

***

Pour rester dans le ton un peu déprimé de ce billet estival, je viens de lire qu’un rapport parlementaire suggérait de rendre obligatoire une assurance pour couvrir le risque de dépendance à compter de 50 ans… Quelle belle officialisation de la perspective que nous avons tous de finir à l’état de “dépendant”… Merci la Science et la Médecine…. Merci l’Éthique et le Droit… Quelle belle illustration du lobbying des assureurs pour se garantir un nouveau marché avec des assurés guère en état par définition de se plaindre qu’on les roule dans la farine! Que d’emplois nouveaux à faible productivité à créer dans ce secteur de la “dépendance” dont la demande va être ainsi rendue solvable… Après la restauration, la becquée…  J’en pleurerais presque. Quelle belle contradiction avec la nécessaire baisse des revenus des plus de 50 ans que nous prédisent les économistes pour permettre justement le maintien dans l’emploi des dites personnes jusqu’à 67 ans… Quel bel abandon de ses responsabilités par l’État… Quelle incapacité à faire des choix de notre part… Tous dépendants à la fin…

Sarkozy (me) fatigue.

Les interventions télévisées du Président de la République constituent l’un des objets les plus typiques de notre démocratie d’opinion. D’une part, il existe la croyance en la capacité du Président d’influer par sa parole seule sur la situation politique, économique et sociale; tel le démiurge, par son verbe seul, le Président peut changer l’état du monde. Ce mythe possède quelque fond de vérité historique dans certaines interventions gaulliennes à la télévision (en particulier lors du putsch d’Alger).  D’autre part, les études d’opinion n’ont jamais pu montrer qu’une intervention présidentielle en particulier pouvait changer le cours d’une Présidence, et l’on n’a jamais observé que, par la magie du seul verbe présidentiel, le lien social se renforce, la mixité sociale se déploie, l’innovation arrive à point nommée, le chômage, l’inflation, la mévente et la phtisie reculent… Autrement dit, l’exercice s’avère un peu vain, sauf sans doute si le Président répond à un évènement vraiment crucial (guerre par exemple) ou s’il crée un évènement (dissolution de l’Assemblée nationale pour ne prendre que cet exemple).

Dans le cas présent, l’intervention du 12 juillet 2010 (le lendemain du jour où l’équipe de France aurait pu gagner si l’état du monde sportif était tout autre la Coupe du Monde de football) m’ a paru particulièrement fade. J’ai hésité à en dire quoi ce soit, tant il n’en restera rien dans l’avenir, sinon un léger passage à vide présidentiel. En résumé, on ne change rien, ni les hommes, ni la politique menée, tout se justifie, rien n’est vraiment critiquable.  Je passe sur les affirmations présidentielles sur la France qui serait toujours le pays le pire au monde sur certains points, et sur celle qui affirme qu’il faut faire comme les autres pays par simple esprit d’imitation d’autres toujours meilleurs que nous.  On ne se  trouve pas vraiment dans l’exaltation gaullienne de notre destin d’exception.  On ne saurait donc plus désormais avoir raison contre le reste du monde… En ce sens, N. Sarkozy gère vraiment notre changement de statut comme pays.

Du point de vue des mœurs démocratiques, j’ai aussi beaucoup apprécié la déclaration selon laquelle les manifestations sur la question des retraites ne changeraient rien à la ligne choisie. Évidemment, il vaut mieux afficher sa fermeté, son intransigeance, pour décourager l’adversaire syndical. C’est une stratégie bien connue selon la théorie des jeux stratégiques que de brûler ses vaisseaux pour impressionner l’adversaire. Il faudrait tout de même éviter d’organiser ainsi par inadvertance un “Sarkothon” à la rentrée : en effet, les manifestants, rendus ainsi sans espoir d’avancées partielles, pourraient déplacer la question vers celui qui refuse toute négociation de la réforme des retraites. Cela se voyait déjà dans les pancartes individuelles (faites à la maison) des manifestants du 24 juin, qui attaquaient toutes le Président en laissant totalement dans l’ombre le ministre en charge du dossier ou le Premier Ministre.

Bref, ce fut Nicolas Sarkozy as usual. Fatiguant, surtout dans son art de maltraiter par moment la langue française ou de raisonner par litote. Le seul avantage de cette intervention fut qu’elle aura rassuré ses partisans, et qu’elle n’aura pas troublé le sommeil de ses opposants. La France peut passer un été tranquille.

Ps. Ce post semble avoir eu selon le compteur de WordPress une forte audience… En même temps, si j’en crois les sondages publiés, cette intervention présidentielle ne fut pas vraiment un grand moment. Il y manquait même la formule qu’on retient.

J.Y. Autier, Y. Grafmeyer, I. Mallon, M. Vogel, Sociologie de Lyon.

Comme je suis bloqué chez moi par la chaleur caniculaire qui étouffe la région lyonnaise ces jours-ci, et comme mon ordinateur n’a pas encore rendu l’âme pour cause de surchauffe, je peux rendre compte ici d’un petit livre qui traite de la sociologie de la ville de Lyon (Jean-Yves Autier, Yves Grafmeyer, Isabelle Mallon, Marie Vogel, Sociologie de Lyon, Paris : La Découverte, 2010).

De fait, le titre de ce livre traduit l’ancien sens du terme de sociologie, celui très généraliste d’une science sociale totale qui vise à englober de nombreux aspects du réel. De fait, le livre réalisé par des universitaires de l’Université Lyon II comprend des aspects de démographie, de géographie et d’histoire urbaines, d’économie, de science politique, d’histoire culturelle, de marketing urbain, etc.. Il vise à présenter en peu de pages (126) ce que les sciences sociales  dans leur diversité peuvent dire d’un phénomène comme “la ville de Lyon”. Le pari m’a paru plutôt réussi. On apprendra ainsi successivement que Lyon possède de longue date une image de ville Janus, ouvrière et bourgeoise, catholique et franc-maçonne, capitale possible et avortée, etc. (chap. 1 “Les images de la ville et de ses habitants”), que le développement spatial asymétrique de la ville de Lyon n’est pas sans lien avec sa topographie particulière (chap. 2 “Les formes de la ville”), que Lyon reste une métropole remarquablement équilibrée dans ses activités économiques, avec un fort rôle de la technoscience, tout en se situant cependant dans un contexte français qui la prive des fonctions de direction capitaliste essentielles (chap. 3 “Les activité socioéconomiques et scientifiques”), que la population de la ville de Lyon est remarquablement jeune, mobile et diplômée, que  le clivage  au sein de l’agglomération entre Ouest bourgeois et Est prolétaire  se maintient, et surtout qu’il existe un écart croissant entre une ville de Lyon de plus en plus investie par  les jeunes diplômés, souvent célibataires, attirés par sa riche vie culturelle et festive, et une périphérie peuplée de précaires  – ainsi le contraste  de peuplement Lyon – Villeurbanne reste frappant, alors qu’il existe une vraie continuité du bâti et des transports en commun entre les deux communes (chap. 4 Population et groupes sociaux), que la métropole lyonnaise constitue un exemple de gouvernance réussie, qui vise à amortir ces contrastes sociaux et qui repose sur une tradition, presque séculaire désormais, de centrisme municipal pour la ville de Lyon proprement dite, dont le maire actuel, Gérard Collomb, n’est que le dernier avatar en date (chap. 5 Espaces et politiques du gouvernement urbain), et enfin que la ville de Lyon n’est pas si loin de réussir son pari de devenir une “ville mondiale” attirant des éléments de la “classe créative “  – même si sa démographie la situe bien en deçà encore des critères internationaux pour y parvenir (chap. 6 Une ville en mouvement, et Conclusion).

Comme on le voit, le tableau dressé par ce collectif d’auteurs apparait comme plutôt flatteur.  Il a cependant été écrit sans pouvoir tenir compte des effets de la crise économique en cours, or cette dernière a provoqué un grand nombre de “plans sociaux” dans les  secteurs industriels de la région lyonnaise (chimie et pharmacie et industries mécaniques en particulier).  L’agglomération lyonnaise est ainsi rattrapée par la désindustrialisation française qui l’avait plutôt (relativement) épargnée jusque là … Il faut espérer que la technoscience, effectivement si présente ici, produise effectivement les emplois promis, y compris pour ceux qui ne sont pas des jeunes diplômés du supérieur.

Surtout, en tant qu’habitant de la ville de Lyon, dans un des quartiers qui est signalé dans l’ouvrage comme étant un front de conquête pour les jeunes diplômés, la Guillotière, j’y trouve une sous-estimation des tensions sociales qui règnent tout de même dans l’agglomération. Tout évènement qui peut amener en nombre “les jeunes” des quartiers populaires (de la ville de Lyon et des villes de périphérie) à se déplacer  vers le centre-ville de Lyon (la place Bellecour en particulier) a lieu, de longue date désormais, sous haute surveillance policière:  à tort, le plus souvent; à raison, quelquefois. Plus généralement, dans les rues du centre de Lyon, il y a vraiment deux jeunesses du côté masculin qui se croisent : la jeunesse chevelue et la jeunesse rasée – la jeunesse chevelue, c’est, soit celle des adolescents des beaux quartiers où la chevelure prend des amplitudes dignes des années 1969-1975 (du coté des bars en face du Lycée Édouard Herriot par exemple), ou celle des jeunes diplômés du centre-ville, plus ou moins entrés dans la vie active, plus ou moins cool, arty, ou modeux ; la jeunesse rasée, ce n’est pas la jeunesse liée aux traditions d’extrême-droite de la ville (catholiques traditionalistes, royalistes, etc.), quasiment invisible dans la vie quotidienne même si elle fait parfois des coups et un peu de bruit dans les médias (récemment contre les associations homosexuelles), c’est celle des quartiers populaires, le plus souvent d’origine maghrébine ou africaine,  qui semble privilégier la coupe au rasoir électrique  et qui porte son uniforme de paria de l’ère post-industrielle plus rigoureusement encore que si une loi draconienne l’y contraignait. Dans mon quartier,  où se croisent des flux divers de population, le contraste est souvent caricatural, et l’on dira après que les classes sociales (objectives) n’existent plus.  Dommage que le travail des universitaires lyonnais ne puisse pas être accompagné d’une série de portraits-types crayonnés d’habitants; avec notre sociologie chamarrée, un Daumier se régalerait. Cette visible division sociale se retrouve sans doute dans bien d’autres villes de France , mais elle est ici, tout au moins chez les moins de 30 ans, bien nette et sans bavure. La cohabitation est effectivement  tranquille, mais s’opère, à bien y prêter attention,  sous haute (vidéo-)surveillance. Ici aussi le socialisme  au pouvoir se veut “tough on crime, tough on the causes of crime“. Ajouté au rajeunissement de la population, ceci n’est pas sans rapport avec la faiblesse de la droite ou plutôt des droites. Or ces faiblesse et émiettement de l’opposition municipale dans la ville centre de l’agglomération constituent une autre faille possible de Lyon : les maires y durent  souvent trop longtemps pour ne pas finir par perdre leur inspiration première.

Ps. Ci-dessous la présentation du livre dans l’édition locale de 20 Minutes (horresco referens!) du 5 juillet 2008.

Frédéric Crouzet insiste sur le jeunisme de la démographie lyonnaise; je dois dire que c’est l’aspect qui m’a moi aussi le plus surpris dans l’ouvrage. Je me suis senti solidaire du troisième et du quatrième âges du coup… je fais partie du tiers de Lyonnais de plus de 45 ans.

Abracadabrantesque…

Lyon est écrasé de chaleur, je ne supporte pas la chaleur, cela me met de très sale humeur, et, en plus, l’affaire Woerth rejoue un scénario bien connu, cela monte, monte, monte vers celui dont le Nom ne devrait jamais être prononcé en de telles circonstances.  Je n’y trouve qu’une consolation : ainsi que le disait l’économiste Thomas Piketty ce matin sur une radio , comme cela a commencé autour d’une symptomatique histoire d’héritage opposant une plutôt vieille  (la fille) à une très vieille (la mère),  c’est l’occasion d’éclairer d’un jour cru la réalité de la très grande richesse en France. Un(e) capitaliste, ce n’est donc que cela… une vieille dame un peu sourde. (Qu’est-ce que cela donnera quand nous vivrons tous centenaire?)

Pour le reste, par expérience, je parierais que, de toute façon,  celui dont le Nom ne doit pas être prononcé sera sauvé d’une façon ou d’une autre… Le rêve d’un final  estival à la façon Watergate, qui représente sans doute le souhait de quelques “chiens”, ne peut  décemment pas se réaliser – ou alors, ce serait un évènement, un “cygne noir”, une vraie rupture pour le coup.

D’une part, on se situerait si toutes ces supposées révélations devaient aboutir à quelque chose de consistant sur le plan judiciaire dans l’univers de ce que les criminologues nomment la “criminalité en col blanc”; or, dans ce domaine, apporter la preuve des faits délictueux allégués, pourvu qu’ils  ne soient pas en plus prescrits en plus, est sans aucun doute bien plus difficile que pour toute autre forme de déviance; sans compter le statut particulier du chef de l’État au regard de la justice (dont, pour l’instant, personne ne parle). D’autre part, la Vème République, y compris dans son image internationale, repose bien trop sur la sacralisation de la fonction présidentielle, d’un homme élu par l’ensemble du peuple français (tout au moins par une majorité des votants du second tour), pour que cela finisse en Watergate. En outre, toute cette affaire reste, pour l’heure, confinée à un emballement médiatique; je ne vois pas de signes avant-coureurs d’une “désectorisation” telle que peut la décrire un Michel Dobry dans sa sociologie des crises politiques.  Au moment où j’écris, personne ne se rue pour aller manifester son indignation dans l’espace public de nos villes. Cela fait jaser, cela occupe les Unes, le site Mediapart va remplir son business plan, et c’est une bonne chose pour la presse en ligne, mais pour le reste…

…  tout cela devrait finir au fil de l’été, que Météo-France prédit torride, en “eau de boudin”, il est certes à craindre que cela n’avalise encore plus pour certains  électeurs la thèse du “tous pourris”, mais il ne faut pas non plus surestimer l’impact de ce genre de scandale sur les orientations politiques des électeurs.

Quoi qu’il en soit, s’il se passe quelque chose d’inédit pour la Vème République cet été, on pourra me citer comme un bel exemple de politiste n’ayant rien vu venir. La chaleur sans doute, mais je plaiderais volontiers coupable.

David Brady, Rich Democracies, Poor People. How Politics Explain Poverty.

Le livre du sociologue américain David Brady, Rich Democracies, Poor People. How Politics Explain Poverty (Oxford & New York : Oxford University Press, 2009) m’avait échappé jusqu’ici,  et j’aurais été  en faute de ne pas lui prêter attention qu’il mérite. Il s’agit en effet d’un bel exemple d’ouvrage de politique comparé.

La recherche de l’auteur consiste à tester divers modèles explicatifs du niveau plus ou moins élevé de la pauvreté dans les pays riches et démocratiques. Cette persistance de la pauvreté au sein même des populations des pays riches, en dépit même de l’enrichissement de ces derniers depuis 1945, constitue l’une des grandes énigmes des sciences sociales. David Brady pense avoir trouvé la solution. Elle est fort simple : le niveau de la pauvreté dans un pays riche et développé est principalement déterminé par  la générosité de l’État-Providence dans tous ses aspects (revenus socialisés, services publics, organisation de la vie économique, etc.).  Cette dernière dépend de trois facteurs : le poids de long terme des forces politiques de gauche dans un pays; l’existence d’une coalition latente favorable à la redistribution et à l’égalitarisme ; l’idéologie dominante dans la société en question, largement influencée par l’équilibre social en vigueur. David Brady nomme son approche l’“institutionalized power relations theory”, que je traduirais volontiers comme la théorie des rapports de force institutionnalisés. En effet, l’auteur ne se contente pas de faire remarquer que c’est le poids des forces progressistes,  liées par le passé aux intérêts des travailleurs manuels, qui explique la montée en puissance de la redistribution par l’État-Providence (ce qui constitue la version ancienne de la simple “power relations theory” de la redistribution publique), mais qu’il existe, d’une part, des conditions institutionnelles à l’expression de ce poids des forces progressistes – dont la plus importante à ses yeux de comparatiste n’est autre que l’existence d’un mode de scrutin proportionnel-; et d’autre part, qu’il existe des effets d’hystérésis aussi bien sur le plan idéologique que sur celui du bloc social favorable à la redistribution et à l’égalité sociale entre les citoyens.

Sa démonstration consiste à rechercher les relations statistiquement significatives entre le taux de pauvreté dans un pays et des indicateurs  pour chaque pays des différentes causes possibles de cette dernière sur un univers constitué de 18 pays développés sur la période 1969-2002.

Il teste ainsi la théorie purement économique de la pauvreté (chapitre 6, “The poverty of liberal economics”, p. 121-144). Il montre qu’il existe bel et bien au niveau agrégé un effet de la croissance économique et de la réduction du chômage sur la diminution de la pauvreté dans un pays, mais que ces effets s’avèrent statistiquement d’un moindre impact sur la part globale de population pauvre dans un pays que la générosité de l’État social et le choix d’un scrutin proportionnel pour les élections. Il teste de même ce qu’il nomme les théories structurelles de la pauvreté (chapitre 7, “Structural Theory and Poverty”, p. 145-164) : la désindustrialisation, l’accroissement de la part de la population âgée, et le nombre croissant de familles monoparentales possèdent du point de vue comparatif un effet d’augmentation de la part de la population pauvre dans un pays, mais, là encore, du point de vue statistique, bien moindre que la générosité plus ou moins grande de l’État social et le choix d’un scrutin proportionnel pour les élections. Il s’agit du coup pour lui de renverser la perspective : ce n’est pas le fait en soi qu’il y ait de plus en plus de familles monoparentales ou de personnes âgées qui augmente la part des pauvres dans un pays, mais le fait politique que ces personnes vulnérables reçoivent ou non des aides adéquates de la part de l’État pour ne pas être pauvres.

Dans le chapitre consacré à l’effet de l’État-Providence (chapitre 4, “The Welfare State and Poverty”, p. 70-93), David Brady montre que le facteur le plus associé à une diminution de la pauvreté dans un pays correspond à un “welfare generosity index”, qui synthétise tous les aspects pertinents d’un État Providence (part des dépenses sociales y compris services publics  dans le PIB, part des transferts sociaux dans le PIB, niveau de démarchandisation estimé à la manière de G. Esping-Andersen, part des dépenses de l’État dans le PIB, part des dépenses publiques dans l’ensemble des dépenses de santé). Pour l’auteur, contrairement aux critiques de l’État Providence, “In sum, the welfare state is a stable and powerful  poverty-reduction mechanism.(…) Regardless of the era [ avant ou après 1990] or regime [ au sens des trois mondes de l'État-Providence de G. Esping-Andersen], welfare generosity is robustly predictive of a country’s poverty”. (p.92) D’un certain point de vue européen, on pourrait voir dans cette dernière affirmation une lapalissade, ce serait oublier qu’il existe ici aussi toute une critique de l’État-Providence  qui présente la générosité de ce dernier comme de l’assistanat qui, en lui-même, provoquerait une hausse de la pauvreté au niveau individuel, ou comme la cause des crises économiques au niveau des nations qui pratiquent indument une telle générosité en faveur des démunis. Au niveau d’analyse où se situe David Brady, rien de tel n’est observable.

Enfin, l’auteur en vient au centre de sa théorie, l’aspect politique de la diminution de la part des pauvres dans un pays donné (chapitre 5, “The Politics of Poverty”, p. 94-120). Pour lui, c’est la capacité à créer une coalition pour l’égalitarisme qui s’avère décisif. Celle-ci ne correspond pas nécessairement à la seule classe ouvrière, mais bien plutôt aux divers segments de la société (y compris du monde des affaires) qui sont intéressés idéologiquement ou matériellement à la création ou au maintien d’un État Providence. De ce point de vue, les éléments statistiquement les plus importants pour obtenir un tel développement sont : le taux de syndicalisation; le nombre d’années ayant connu un gouvernement orienté à gauche dans un pays donné; la présence cumulée de femmes dans la représentation parlementaire; le taux de participation électorale; et, enfin et surtout, l’existence d’un système électoral proportionnel permettant aux partis minoritaires à gauche de la gauche de s’exprimer. Par contre, David Brady montre que, du point de vue statistique, un gouvernement de gauche au pouvoir à un moment donné dans un pays n’a pas d’effet statistiquement significatif, ce n’est que l’accumulation au cours du temps long de gouvernements de gauche successifs ayant mené une expansion de l’État Providence dans un pays qui compte vraiment pour réduire la part des pauvres dans la population.

De fait, ici l’auteur se fait doublement polémique. D’une part, il se veut un critique résolu de la gauche qui croit changer les choses sans gouverner un pays – pour lui, les mouvements sociaux, aussi utiles soient-ils par ailleurs, ne font guère le poids  au regard de la capacité de bâtir un État Providence au fil des ans en contrôlant durablement le gouvernement. Du point de vue comparatif, la politique institutionnelle demeure la seule qui compte en matière de réduction de la pauvreté. D’autre part, en pensant essentiellement au cas de son propre pays les Etats-Unis, il refuse les approches dépolitisées (économiques ou structurelles) de la pauvreté : le très haut niveau de la part de la population pauvre aux Etats-Unis (17% en moyenne sur la période 1974-2000, contre 9% en moyenne pour tous les cas qu’il considère) n’est pas une fatalité économique et/ou structurale, mais un choix collectif précis aux mécanismes politiques compréhensibles (cf. chapitre 8, “Politicizing Poverty”, p. 165-181).

De fait, je suis extrêmement séduit par son approche qui met au centre de la réflexion la politique dans ses aspects institutionnels (par exemple les partis, le mode de scrutin, la place des femmes en politique, etc.). En même temps, pour ce qui est du cas nord-américain, je ne peux imaginer comment les bonnes intentions de l’auteur pourraient devenir un jour réalité. A de multiples reprises dans l’ouvrage, l’auteur compare la Suède et les Etats-Unis, qui représentent le plus souvent les cas polaires dans son étude; il calcule même ce qu’il en serait de la pauvreté en Suède et aux Etats-Unis s’ils échangeaient certaines de leurs caractéristiques. Il y a de fait comme une  part d’utopie dans l’ouvrage -  sans doute compréhensible pour un auteur qui ne souhaite pas que les Etats-Unis restent définitivement ce paradis de la pauvreté qu’il décrit après tant d’autres -, mais utopie tout de même.

D’un point de vue européen, ce livre laisse plus d’espoir à une politique progressiste de réduction de la pauvreté.  En effet, même si actuellement les partis favorables aux coupes budgétaires drastiques dans les dépenses sociales de l’État semblent avoir à la faveur de la crise  économique  la haute main sur les choix politiques, de nombreux pays de l’Europe de l’Ouest conservent dans leurs institutions  une histoire de recherche de l’égalité sociale entre les citoyens. De même, si on en croit l’auteur, l’éventuel abandon par la Grande-Bretagne de son mode de scrutin traditionnel au profit d’un scrutin mixte ou proportionnel constituerait à long terme une bonne nouvelle pour la réduction de la pauvreté dans ce pays, qui compenserait le massacre de l’État Providence qu’a annoncé pour les prochaines années le nouveau gouvernement britannique.

Ps. Bruno Amable dans sa chronique “L’argent des riches fait-il le bonheur des pauvres?” paru dans Libération du mardi 6 juillet 2010 énonce un résultat similaire à partir d’une recherche comparative du politiste américain Lane Kenworthy  portant sur les années récentes (sans doute celle-ci dans le cadre d’une conférence sur la Luxembourg Income Study [LIS]): “Dans l’ensemble, c’est donc bien la redistribution du revenu et la protection sociale qui ont permis aux pauvres de l’être un peu moins, pas une augmentation de leur revenu du travail.” Selon L. Kenworthy dans sa communication, “In sum, since the 1970s economic growth has boosted the incomes of lowend households chiefly via increases in government transfers, and trickle-down via transfers has occurred to a greater extent in countries with more generous social programs. Those nations have tended to pass on a larger portion of increases in the social pie to the poor.” Autrement dit, le trickle down economics libéral  est un mythe, tout au moins pour les pays développés.

La question que l’on pourrait se poser pour aller au delà de ces approches qui insistent sur l’impact de la redistribution sur l’état de la pauvreté dans un pays, c’est de se demander pourquoi toutes les économies capitalistes développées (qu’elles soient gouvernées à droite ou à gauche) produisent désormais systématiquement une masse de citoyens qui ne participent pas à la vie économique ou qui y participent à un niveau tellement dérisoire qu’ils sont réduits à la pauvreté.

Anne Dalsuet, Philosophie et écologie.

Dans une collection de l’éditeur Gallimard (Paris), “Philosophie En Perspective Secondaire”, vient de paraitre (avril 2010) sous la plume d’une agrégée de philosophie, Anne Dalsuet, un Philosophie et écologie. J’en ai entrepris la lecture pour estimer si ce livre pouvait s’adjoindre à la bibliographie d’une de mes conférences de méthode consacré à la Théorie politique. J’ai vu que le site Nonfiction en fait un compte-rendu plutôt élogieux, et lui prête donc un statut qui va au delà d’opuscule scolaire “pour les classes de terminale”.

Ce livre vise  en effet à présenter à des débutants en philosophie  les liens entre humanité et nature (voir le quatrième de couverture). Or la ligne directrice de l’ouvrage m’est apparue pour le moins étonnante, surtout si elle est destinée à des lycéens ; en résumé, si la pensée française s’est peu occupé de penser la nature, l’écologie, le destin de l’humanité dans ses rapports avec le monde du vivant, la faute en revient au seul René Descartes et à son humanisme rationaliste (p. 82-84). Le dernier avatar de cette ignorance française serait l’ouvrage de Luc Ferry, Le Nouvel Ordre écologique (paru en 1992) (p. 85-88). De fait, pour l’auteur, toute la pensée philosophique digne d’intérêt  autour de la nature, l’écologie, la vie,  prendrait sa source dans la rupture qu’introduirait la découverte de la wilderness par la pensée américaine naissante dans la première moitié du XIXe siècle (cf. Perspective 1, “Retrouver la nature? Le caractère inaugural de la pensée américaine”, p. 23-49, ainsi qu’une bonne part de Perspective 2, “La question de la préservation de la nature et de ses droits”, p. 51-73). Je ne me permets pas de douter des faits  et propos rapportés par l’auteur, mais je vois dans cette façon de présenter les choses aux lycéens comme un coup de force. Tout le livre repose  en effet sur un principe de minimisation du rôle joué par la pensée continentale européenne (allemande, française et autre) au profit d’une mise en valeur des sources et des développements de la pensée philosophique de la nature via les Etats-Unis, soit comme origine première de cette pensée, soit comme lieu privilégié du déploiement contemporain de cette dernière (cf. Perspective 6, “L’originalité  et la valeur des éthiques environnementales : comment leur diversité nous aide-t-elle à penser la ‘nature’?”, p. 153-191). Il m’a semblé d’ailleurs qu’une autre des lignes directrices de l’ouvrage consistait en une critique d’une vision trop pessimiste, ou trop influencée par l’idée de catastrophe à venir, des rapports de l’homme et de la nature, celle d’un Hans Jonas et son “heuristique de la peur” (p117-121) en particulier, au profit d’une vision optimiste de ces derniers, par redéfinition complète des deux termes (homme et nature)(voir Perspective 5, “Penser la catastrophe, la nature nous menace-t-elle?”, p. 123-151).

En dehors de cette opération de marketing intellectuel qui vise si j’ai bien compris à rattraper un autre retard français et qui se conclut comme il se doit en pareille matière sur des louanges à la pensée de Bruno Latour (p. 211-213) – ce qui constitue je l’avoue un bon indicateur pour moi de la faiblesse de quelque auteur quand ce dernier est cité de manière positive – , la ligne intellectuelle de l’ouvrage n’est pas d’une clarté si évidente qu’on doive le conseiller à un lycée ou à un étudiant.  Malgré l’existence de passages très bien vus (comme ceux consacrés en particulier aux origines nord-américaines d’une nouvelle vision de la nature, ou ceux consacrés aux diverses versions d’éthique environnementale anglo-saxonne), les obscurités restent nombreuses. Les pages consacrées à la pensée de Martin Heidegger (p. 111-117) miment à souhait le verbiage du penseur de l’Être sans réussir à clarifier en quoi ce soit sa pensée, et constituent un bon exemple de ce qu’il ne faut pas faire en matière de pédagogie. La reprise sans autre forme de procès de la pensée molle, pour ne pas dire flasque, d’Isabelle Stengers (p. 142-149), interroge d’ailleurs sur le sens critique d’Anne Dalsuet. Par méthode, tout ouvrage qui demande que l’on pense autrement, mais ne donne pas de preuves d’une autre pensée sinon par un nominalisme de l’annonce, doit être considéré  comme nul et non advenu.

En effet, ce qui m’a le plus gêné dans cet ouvrage, où il ne fait guère de doute que l’auteur a travaillé son sujet (voir l’excellente bibliographie, p. 215-221), ce sont les passages où l’auteur admet un vague de la pensée tout à fait inacceptable si on prétend apprendre à la jeunesse à penser clairement. (Mais il est vrai que je suis un rationaliste vieux jeu, presque vendu à la philosophie analytique …)

Plus encore, si l’on veut faire œuvre de pédagogie, pourquoi est-ce que la “décroissance” comme théorie du lien homme/nature se trouve ici absente, alors même qu’elle constitue une des branches les plus vivantes de la réflexion écologique en France? Ne serait-ce pas parce qu’un des pères de cette doctrine, Nicholas Goergescu-Roegen, se trouve être un économiste des plus rationalistes? Et que son approche, “bioéconomique”, peut être dite dans le fond cartésienne, puisqu’elle se fonde sur les principes d’une science, issue de Bacon, de Galilée et de toute cette clique rationaliste assez peu chère au cœur d’Anne Dalsuet apparemment, pour nous prédire une impasse planétaire à notre mode de développement?

Pourquoi par ailleurs avoir oublié des auteurs français comme Jacques Ellul, Ivan Illich, ou René Dumont? et j’en oublie sans doute. Est-il nécessaire d’avoir été ou d’être enseignant dans une université anglo-saxonne pour être digne de considération?

Bref, au total un livre à ne pas conseiller aux étudiants et encore moins aux lycéens,  tout au moins comme initiation – significatif en revanche d’une évolution chez certains philosophes -, mais il me fallait bien le lire pour m’en rendre compte. C’est cela aussi le travail d’enseignant-chercheur, savoir perdre son temps.