Archives mensuelles : septembre 2010

Tim Jackson, Prospérité sans croissance. La transition vers une économie durable.

Par plusieurs sources convergentes, j’ai cru comprendre que le livre de Tim Jackson, Prospérité sans croissance. La transition vers une économie durable, qui vient d’être traduit en français par les éditions De Boek (Bruxelles, 2010) représentait un vrai pas en avant dans les conceptions alternatives et réalistes à la société actuelle. J’ai même lu qu’on n’aurait parlé que de lui  lors de la dernière Université d’été des Verts (selon le journaliste Pascal Riché, de Rue 89. Le mensuel, n°3, octobre, 2010, “Et si la croissance ne revenait plus…”, en particulier p. 66). Curieux, je m’en suis allé  lire l’ouvrage derechef.

J’ai été à la fois séduit et déçu.

Premier point : le livre se ressent d’une traduction depuis l’anglais un peu rapide et quelque peu approximative par moments. Cela n’est sans doute pas très important, mais le lecteur sent qu’il perd une part de l’information contenue dans l’ouvrage de ce seul fait. (Il serait amusant de savoir quelles furent les conditions faites aux traducteurs par les éditions De Boek et par le Centre Etopia de Namur, qui assument conjointement la paternité de cette édition française… sans doute a-t-on exigé de leur part une trop forte productivité horaire du travail… cette remarque perfide se comprendra mieux en lisant ce qui suit.)

Second point : le livre correspond à la synthèse parue en anglais en  2009 par un économiste britannique des travaux sur le développement durable d’une commission para-gouvernementale établie au Royaume-Uni depuis le début des années 2000. Rédigé au plus fort de la crise, le texte fait dès lors comme si le capitalisme tel que nous le connaissons, en particulier sous ses aspects financiers, se trouvait sur le point de s’écrouler. Certains (dont semble–t-il T. Jackson) ont pu certes avoir cette impression entre l’automne 2008 et le printemps 2009, mais force est de constater à l’automne 2010 que tout semble bel et bien rentré dans l’ordre capitaliste normal…  En surface du moins, les diverses crises ont été surmontées… LVMH doit même, parait-il, fermer ses magasins Vuitton avant l’heure de peur d’être en rupture de stocks  pour les masses millionnaires et milliardaires de notre belle planète. Un train de luxe vient même d’être inauguré pour relier Nice à Moscou, comme du bon vieux temps des tsars.  Vive la Nouvelle Russie ! Bref, quand j’ai lu ce livre il y a quelques jours, je n’ai pu m’empêcher de le trouver déjà un peu daté. Vous (nous) êtes (sommes) en train de payer à 100%  l’addition de leur crise, et vous (nous)  ne pipez (pipons) mot. Tout continue comme avant, en pire. Vae victis!

Troisième point : l’intérêt de l’ouvrage consiste à démontrer clairement pour un non-spécialiste que le “développement durable” représente une  baliverne pour les gogos. Selon l’auteur (cf. chapitre 5, Le mythe du découplage, p. 77-94), l’idée selon laquelle on pourrait découpler à l’horizon 2050 la croissance économique et l’utilisation de ressources énergétiques émettant des gaz à effets de serre s’avère irréaliste au plus haut point, ou tout au moins suppose des gains d’efficacité tels dans l’utilisation des ressources  qu’ils supposent un autre niveau technologique que celui dont nous pouvons envisager disposer, même à moyen terme. Pour stabiliser à un niveau raisonnable le niveau des gaz à effets de serre dans l’atmosphère, tout en admettant une augmentation modérée de la population mondiale, tout en souhaitant un rattrapage du niveau de vie des pays actuellement développés  par les pays les plus pauvres via la croissance, on se  heurte donc à une impasse. “Si nous prenons l’équité au sérieux et que nous voulons que les 9 milliards d’habitants de ce monde jouissent d’un revenu comparable à celui des citoyens de l’UE d’aujourd’hui, la taille de l’économie [mondiale] devrait être multipliée par 6 entre aujourd’hui et  2050, avec des revenus croissant au rythme annuel de 3,6%. Atteindre l’objectif du GIEC en matière d’émission  dans un tel monde signifierait abaisser l’intensité en carbone de la production économique de 9% chaque année durant les 40 prochaines années. Il faudrait en 2050 que l’intensité en carbone soit 55 fois inférieure à celle d’aujourd’hui (…).” (p. 89-90) Ce genre de constat dans un monde où la Chine serait  selon certaines statistiques déjà devenu le premier marché automobile mondial devrait paraitre à tout un chacun évident.

Plus généralement, l’auteur souligne qu’on ne sait pas faire, en l’état actuel de nos technologies, de la croissance économique sans augmenter parallèlement les flux matériels (ressources et déchets) qui y sont associés.  Même si tous les biens et services que nous consommons deviennent moins gourmands en matière et en énergie à produire, comme à l’échelle de la planète nous en consommons beaucoup plus… Par ailleurs, on ne sait pas faire non plus de la croissance (au moins en temps de paix) sans augmenter la consommation finale d’individus (soit du pays même, soit des pays dans lesquels on exporte les biens et services produits). Et, comme actuellement, sans croissance, nos économies, en particulier en raison de l’inexorable augmentation de la productivité du travail, ne nous mènent qu’au chômage de masse, à la pauvreté et à la  misère, nous sommes coincés. Comme chacun le sait depuis 2008-09, sans consommateur en dernier ressort, il n’y a pas d’économie mondiale qui vaille!

L’auteur propose une stratégie pour sortir de cette impasse.

Tout d’abord, il faut revenir à la source même de l’envie (excessive) de consommer. Au delà d’un certain niveau d’aisance matérielle (autour de 15.000 dollars par an de revenu annuel par habitant et par an), les biens et services consommés servent en effet beaucoup plus à attester de la place de chacun dans la hiérarchie sociale qu’à tout autre chose. C’est l’effet Rolex qu’on doit avoir à 50 ans pour attester qu’on a réussi sa vie. Ainsi, au delà d’un certain niveau de consommation, toute croissance supplémentaire  du revenu national n’apporte rien au bonheur collectif, puisque ce que les uns gagnent en consommant plus et en écrasant de ce fait leurs voisins, les autres le perdent en frustration. Il faut donc casser les dispositifs qui encouragent cette course à la consommation de distinction, en particulier quand cela concerne l’acquisition de biens ou de services demandant beaucoup de flux matériels pour être produits. Il faut aller vers une société où la consommation ne déterminerait plus le statut de chacun, vers une société où les satisfactions se trouveraient plus dans des situations de sociabilité positive.

Ensuite, pour occuper toute la population en âge de travailler, il faut réorienter toute l’économie ou presque vers des secteurs de service à la faible productivité du travail, et aussi réduire drastiquement le temps de travail au profit d’un temps de loisir destiné à des activités socialement valorisantes pour l’égo; les politiques publiques doivent ainsi viser à  développer tout ce qui procure de la satisfaction individuelle sans nécessiter des flux matériels importants pour avoir lieu. T. Jackson prend bien soin de préciser à de nombreuses reprises que l’épanouissement individuel – le projet moderne par excellence de l’Occident depuis les Lumières -  reste au centre de son économie future, mais qu’elle prend des formes sobres en terme de flux matériels associés. Il ne s’agit nullement de retour à un collectivisme, mais d’individualisme sous contrainte écologique.

Enfin, pour financer le virage sur l’aile de l’économie vers une moindre utilisation d’énergie, de flux matériels de toute nature, on doit dans la période de transition augmenter radicalement l’investissement dans ces nouvelles manières de produire au détriment de la consommation finale des ménages. T. Jackson ne dit pas en effet qu’il ne faut pas chercher à être plus efficace dans l’utilisation de l’énergie et des flux matériels, qu’il ne faut pas chercher à découpler activité économique et flux matériels, mais que, sauf miracle technologique imprévisible à ce stade, ce découplage ne peut en soi suffire à atteindre les objectifs écologiques qu’on prétend se donner en parlant de développement durable.

Sa stratégie vise donc à combiner non-augmentation ou même baisse de la consommation matérielle des ménages (en tout cas pour les pays développés) et  augmentation forte de l’efficacité écologique de l’économie, tout en rendant ceci acceptable socialement et économiquement par une reformulation des objectifs individuels de vie souhaitables. Dans une telle société, les amateurs frugaux d’activités dévoreuses de temps (du genre collection de timbres, randonnée pédestre, bridgeurs, etc.) devraient être tout à fait satisfaits, un peu moins les amateurs d’activités genre shopping, fooding et autre chose en -ing. Pour le petit weekend en amoureux à Barcelone, ma chérie, on verra cela dans une prochaine vie…  Les critiques y verront facilement la transposition à l’échelle de l’ensemble de la société des mœurs (idéales?) d’un chercheur ou d’un professeur d’Université, qui rêve, non tant de sa prochaine Rolex que d’avoir du temps pour ses chères recherches et ses chères marottes… et qui, dans une société où la consommation matérielle serait réduite au strict nécessaire, retrouvera quelque moyens de se situer  de nouveau en haut de l’échelle hiérarchique… (Toute ressemblance avec l’auteur de ces lignes n’est pas fortuite bien sûr.)

Ma présentation de la stratégie de l’auteur se trouve sans doute très simplifiée, mais je crois en avoir présenté l’essentiel pour que le lecteur de ce blog comprenne cependant ma réaction déçue de politiste. En effet, la réorientation de l’économie, que nous propose T. Jackson, m’apparait à ce stade de l’évolution des sociétés développés comme totalement irréaliste. En gros, il nous propose une économie de guerre : les particuliers consomment moins, mais socialisent plus dans des formes à inventer (ou à réinventer) ce qui flatte leur égo; l’État ou les entreprises investissent avec l’épargne issue de cette moindre consommation dans des processus permettant d’économiser à terme énergie et flux matériels de toute nature.

Malheureusement, il n’existe à ce stade aucune chance qu’une majorité démocratiquement élue dans un pays développé se résolve à ce genre de virage sur l’aile. (Sauf peut-être dans le cadre d’une guerre.) Les derniers résultats électoraux en date dans les pays européens démontrent plutôt le contraire : si l’on propose aux électeurs d’augmenter leur consommation individualisée matérielle et de réduire leurs impôts, on possède de bonnes chances de gagner les élections, y compris dans des pays plutôt riches comme la Suède. Inversement, si on leur propose de passer à une économie telle que la décrit T. Jackson, on se trouve certain d’être mis en minorité. On me rétorquera qu’il existe des partis écologistes en croissance électorale, mais, pour l’instant, ils restent trés minoritaires dans tous les pays de l’Union européenne, et, dans certains pays européens, ils n’existent pas ou plus vraiment.

T. Jackson insiste à juste titre sur la “cage de fer” du consumérisme, et l’on se rendra facilement compte que son insistance correspond tout particulièrement à la situation britannique (ou nord-américaine), mais sur le plan du comportement de l’immense majorité de la population des pays développés, rien n’indique un éloignement effectif de ce genre de mode de vie. Il existe certes des minorités agissantes, il existe certes un marais attiré par la consommation durable, par le green washing d’un peu tout ce qui peut s’acheter dans la grande distribution, mais, au total, comme dirait G. W. Bush, notre mode de vie n’est pas négociable pour la plupart des gens.

Par ailleurs, la réorganisation de l’économie et de la société que T. Jackson propose passe sous silence l’immense modification de la répartition des revenus et du patrimoine que cela supposerait. Son texte m’est apparu des plus iréniques. Il propose ainsi de multiplier les emplois dans le secteur des services, mais comment les finance-t-on? Par l’impôt? ou Par une augmentation drastique des inégalités de revenus permettant à certains d’entretenir une domesticité nombreuse? Ou considère-t-on que tout d’un coup les gens face au risque du changement climatique vont se montrer prêt à accepter ce qu’ils n’ont pas accepté jusqu’ici? Tous les individus qui constituent les gagnants de la situation actuelle, ceux qui disposent des moyens de s’acheter une Rolex ou même des tas de Rolex et autres jouets pour adultes consentants, et qui y trouvent le moyen d’écraser ainsi de leur superbe autrui, ne vont pas se rendre à la raison sans  se battre – ou sans émigrer si ces mesures ne sont pas prises à l’échelle de l’Occident tout entier… En effet, ces “lois somptuaires”, que T. Jackson propose d’adopter pour combattre le consumérisme, seront combattues jusqu’au bout par ceux pour lesquels elles constituent leur gagne-pain (les producteurs de biens de luxe) ou leur raison de vivre (les consommateurs satisfaits de la situation actuelle). Plus généralement, rappelons que la croissance a constitué un facteur extraordinaire de stabilité politique des démocraties dans la mesure où elle permet de donner un peu plus aux pauvres tout en ne prenant pas grand chose aux riches. La redistribution est tellement plus facile quand la richesse matérielle augmente… Sans croissance, on se trouverait vite face à une vraie redistribution, et cela devrait mal se passer.

Les thèses de T. Jackson ont donc peu de chances d’être mises en application dans quelque pays développé que ce soit à court ou moyen terme.  En tout cas, je doute que le gouvernement de David Cameron s’engage sur cette voie… En revanche, ce genre de réflexions pourront servir quand nos sociétés seront rentrés dans le mur à pleine vitesse comme elles s’apprêtent d’évidence à le faire. T. Jackson me fait ainsi penser à ces pacifistes d’avant la guerre de 1914 voyant bien la montée en puissance du nationalisme, de l’impérialisme et la course aux armements en résultant. Pour l’honneur de la Raison, c’est important que certains aient entrevu ce qui allait advenir.

Remarques en prévision d’un attentat en France.

Les autorités publiques en charge de notre sécurité font grand cas ces jours-ci de menaces terroristes qui menaceraient les Français. J’ai vu, via la revue de presse de Courrier international, que la presse algérienne avait même fait un titre sur la rumeur selon laquelle une femme s’apprêterait à commettre un attentat-suicide à Paris, rumeur démentie par  le plus haut responsable de la police française ce matin 23 septembre dans Libération, responsable qui soulignait par ailleurs que des menaces sérieuses existaient. Certains voient dans ces déclarations des autorités policières et gouvernementales une grossière manipulation de l’opinion publique dans un contexte, par ailleurs, un peu difficile pour le gouvernement en place. (Encore que si j’en juge par la manifestation lyonnaise sur les retraites de ce jour, le front social devrait rapidement se calmer.)

Admettons, cependant, par hypothèse que les autorités françaises soient malheureusement dans le vrai et qu’un ou plusieurs attentats visent de nouveau les Français ordinaires sur le territoire métropolitain, comme ce fut le cas dans les années 1980 et 1990. En dehors de la désolation que cela suppose pour les victimes  de ce genre d’actes de violence politique, je ne peux envisager sans un très grand désarroi les conséquences de ces attentats futurs sur chacun d’entre nous. En effet, si le gouvernement actuel suit sa ligne d’action habituelle face à tout problème sécuritaire, nous devrions assister au lendemain de l’attentat à toute une série de mesures policières, administratives, légales, visant à renforcer les moyens de lutter contre le terrorisme. On entamera le chœur bien connu du “plus jamais ça”. On continuera à considérer tout le monde comme suspect jusqu’à preuve du contraire. On n’échappera pas sans doute à la loi ad hoc, ou à l’insertion dans une loi en cours d’adoption par le Parlement, à quelque supplément de restriction des libertés.  Ainsi, en fonction de la nature de l’attentat – que je ne puis bien sûr pas imaginer par avance -, on inventera en urgence,  ou on sortira des cartons, quelque(s) dispositif(s) destiné(s) à lutter contre la réitération d’un tel acte. Or ces dispositifs, qui se sont multipliés au fil des attentats des dernières décennies dans le monde occidental, s’avèrent de plus en plus intrusifs, gênants, ou tout simplement peu pratiques. Toutes les personnes qui ont pris un avion de ligne dans les années récentes sauront bien de quoi je parle : désormais, on peut être amené à enlever ses chaussures, on doit se méfier de tous les liquides qu’on pourrait vouloir transporter en cabine, etc. Bref, un peu comme le chien de Pavlov face à un stimulus, les autorités françaises ne manqueront pas de réagir (à chaud) en imposant de nouvelles normes de comportements à tous les citoyens (ordinaires) au nom bien sûr de la plus grande sécurité de tous. Ce sera là la vraie victoire des terroristes : réussir à faire en sorte que nos vies  deviennent à la fois plus surveillées et plus compliquées. Bien sûr, il existe sans doute des limites à ce qu’on peut imposer aux gens… Ne plus emmener de bagages dans les transports en commun sera difficile à imposer, mais pourquoi pas?

Face à l’évidence d’une telle réaction “stimulus terroriste- réponse sécuritaire”, peut-on encore espérer autre chose? Est-il interdit de croire qu’un gouvernement pourrait avoir la réponse inverse? Ne rien changer pour une fois pour les citoyens ordinaires, et viser exclusivement les terroristes (par les moyens habituels des services secrets). En tout cas, cela nous changerait.

Les Roms au Luxembourg, la Commission à la lanterne?

Les préparatifs de la rentrée universitaire m’ont fait suivre d’un œil et d’une oreille distraits les propos des autorités françaises  et européennes sur la politique menée dans notre pays à l’égard des Roms. Ces derniers jours, nous avons  assisté du côté français à un festival de propos – comment les qualifier en restant pertinent sans être perçu comme insultant? absurdes, antieuropéens, eurosceptiques, incultes, hypocrites, outranciers…-,  de la part du secrétaire d’État en charge des affaires européennes, Pierre Lellouche d’abord, puis,  pour couronner le tout, le Président de la République lui-même aurait tenu hier matin  (selon  le Figaro) devant les Sénateurs de la majorité des propos, bien digne du café du commerce, en invitant le Luxembourg à accueillir les Roms puisque la Commissaire européenne, Viviane Reding, en charge du dossier était luxembourgeoise.

Pour ce qui concerne Pierre Lellouche, je l’avais entendu il y a quelques jours sur France-Inter réagissant au vote d’une résolution par une majorité au sein du Parlement européen sur la question Rom dans l’Union européenne. Cette dernière revenait, implicitement au moins, à critiquer la politique française en la matière, mais, à la lire, d’autres Etats que la France et la Commission européenne elle-même pouvaient se sentir visés par la vindicte d’une majorité de parlementaires européens.  Si je me souviens bien, le secrétaire d’État  contestait la légitimité même d’une telle prise de position de la part du Parlement européen qui se serait ainsi déconsidéré, et surtout l’attribuait à une majorité politique de circonstance, manipulée par un complot gauchiste (la longue main de l’habituel résident de Francfort si je me trompe) – auquel le groupe parlementaire libéral dirigé par G. Verhofstadt, le libéral flamand bien connu pour ses sympathies anticapitalistes, a participé, ceci dit en passant . La profonde incompréhension de la part de Pierre Lellouche du rôle du Parlement européen et de son fonctionnement ordinaire, celle affichée tout au moins (si elle était réelle, il y aurait vraiment de quoi s’inquiéter pour les compétences du ministre en charge des affaires européennes) , m’avait un peu irrité. Je comprends fort bien que l’on puisse être déçu, vexé, blessé même, d’être mis en minorité  au Parlement européen, par  une majorité d’élus de ce dernier, allant du centre-droit libéral à la gauche néocommuniste, majorité tenant à une application large des droits de l’homme en matière de prise en charge du problème Rom par les Etats membres et par l’Union, mais, de là  à nier du coup toute autorité morale et politique au Parlement européen, la charge m’avait parue un peu forte. En tout cas,  quelle belle pédagogie en matière européenne que ce genre de propos! A quoi sert alors de faire élire par les peuples au suffrage universel tous les cinq ans depuis 1979 un Parlement européen, si c’est pour lui dénier ensuite toute  pertinence  sur les politiques publiques de l’Union dès qu’une majorité  se dégage en son sein qui ne vous convient pas.

Pierre Lellouche, décidément fort en verve, a encore surenchéri dans le genre. Je cite le passage de la dépêche AFP du 14 septembre 2010 (via Google News) :

“La France est un grand pays souverain. On n’est pas à l’école. Nous appliquons notre loi”, a-t-il martelé en réponse à des questions sur les réactions européennes. “Je n’ai pas l’intention d’être traité, au nom de la France, comme un petit garçon”, a-t-il ajouté. Il a aussi contesté que la Commission européenne soit la gardienne des traités européens, ce qui est pourtant l’une de ses missions. “Le gardien des traités c’est le peuple français”, a-t-il dit.

Pour quelqu’un qui enseigne depuis quelques années maintenant quelques connaissances de base sur l’Union européenne,  des plus ordinaires par ailleurs, ces propos de la part d’un ministre des affaires européennes m’ont paru l’essence même de ce  qui ne correspond en rien à la réalité. Le journaliste qui a rédigé la dépêche AFP n’a pas d’ailleurs  pu s’empêcher de le préciser : comme n’importe quel étudiant débutant en affaires européennes le sait d’ailleurs, la Commission européenne est définie entre autres comme la “gardienne des Traités”. En conséquence, lorsqu’un État devient membre de l’Union européenne, il accepte une règle du jeu (dont l’immense acquis européen) qui prévoit explicitement pour reprendre les termes prêtés au ministre qu’on puisse être, à l’occasion, sur certains sujets délimités par avance, “traité comme un petit garçon”.  La France reste un État souverain, certes, mais en adhérant aux différents Traités européens, elle a accepté, de longue date désormais,  de se faire éventuellement rappeler à l’ordre par les arbitres prévus : la Commission européenne, et éventuellement, la Cour de justice. J’ai beaucoup apprécié aussi la phrase prêtée au ministre selon laquelle le peuple français serait le gardien des Traités… La remarque ne manque pas d’humour si l’on se rappelle que le peuple français appelé à juger du Traité constitutionnel européen dans ses comices électoraux le bouta hors de notre vue pour toujours, et que le Traité de Lisbonne  fut imposé  par la suite  par l’actuel  Président de la République au peuple français sans qu’on lui demande plus avant son avis directement. Quant à la loi française qui ne tiendrait pas compte de la contrainte européenne (du genre : on fait ce qu’on veut, on est chez nous), le propos du ministre ne manque pas là non plus d’humour, quand on sait qu’en l’occurrence, le conflit avec la Commission porte sur la bonne application ou non par la France des règles posées par une directive européenne de 2004 .

Comme je l’ai déjà dit, sans doute pour ne pas laisser seul en scène son ministre, N. Sarkozy aurait proposé hier de renvoyer des Roms au Luxembourg, puisque la Commissaire européenne en charge du dossier, Viviane Reding, qui avait eu l’outrecuidance d’émettre de vives et injustifiées critiques à l’encontre de la politique française, se trouve être luxembourgeoise de nationalité.  C’était de l’humour bien sûr… En dehors du caractère fort populiste de l’attaque (du genre : puisque tu les aimes tant tes [censuré], t’as qu’à les prendre dans ton jardin), le Président savait-il qu’il enfreignait ainsi un principe de base qui préside au statut de Commissaire européen depuis les temps presque immémoriaux de la CECA? En effet, une fois nommé, un Commissaire européen est censé  incarner seulement l’intérêt général européen, et surtout pas l’intérêt national du gouvernement du pays qui l’a proposé à la nomination. Certes,  en pratique, cette transfiguration européenne de chaque Commissaire  se trouve  bien loin d’être parfaite, mais le bon ton européen part de ce principe de politesse qu’un Commissaire européen, une fois nommé, ne doit pas être publiquement considéré en fonction de sa nationalité. La Commissaire européenne a sans doute eu des propos un peu trop vifs, mais rappelons que cette philippique venait  à la suite d’une autre rupture du bon ton européen par les autorités françaises. Ces dernières, semble-t-il, auraient caché à la Commission l’existence d’une circulaire émise début août 2010,  mentionnant explicitement une priorité à l’évacuation des campements illégaux ou squats des Roms dans le cadre de la mise en œuvre du “discours de Grenoble”. C’est d’ailleurs  la justification par V. Reding elle-même de son énervement. Or, toujours selon le Traité de Lisbonne, ce malheureux chiffon de papier que les Etats européens ont quand même pris près de  dix ans à adopter, les relations inter-institutionnelles dans le cadre de l’Union européenne doivent se dérouler selon un esprit de “coopération loyale”, comme le dispose explicitement désormais  l’article 4, alinéa 3, du TUE. Je suppose que le terme de “coopération loyale” peut déjà commencer par une absence de dissimulation des informations pertinentes de part et d’autre. Enfin, estimons-nous heureux que notre Président se soit abstenu de toute  blague sexiste…

Bien sûr, ce ne sont là sans doute que des propos de comptoir destinés à complaire une certaine partie de l’opinion publique française. Une autre ligne de défense des autorités françaises consiste d’ailleurs, bien plus raisonnablement, à souligner que l’ensemble des dispositions légales et de l’action administrative et policière obéit en France aux normes du droit européen. Le tragique dans l’épisode, c’est qu’en tenant de tels propos, les autorités françaises ne travaillent pas à renforcer la connaissance (défaillante) des électeurs français des mécanismes qui régissent le fonctionnement de l’Union européenne. On parie là sur l’ignorance du grand public, on lui fait croire que les choses sont autres qu’elles ne sont,  on entretient l’illusion chez certains électeurs d’une souveraineté inconditionnelle de la France en matière de contrôle des flux de populations sur son sol, il ne faudra pas s’étonner ensuite que les Français n’aient pas toujours une idée bien claire des rapports entre la France et l’ensemble européen dont elle fait désormais partie.

Enfin, je ne doute pas que le Conseil européen de ces jours-ci saura concilier les points de vue dans l’unanimité habituelle à ce genre de réunions…

Ps n°1. Olivier Costa, spécialiste du Parlement européen et de bien d’autres choses en matière européenne, souligne à juste titre dans son interview à Libération de ce jour (16 septembre 2010, non accessible sans abonnement) que la Commission européenne fait pour une fois preuve de courage dans une matière vraiment politique, et que cela demeure assez rare pour être souligné.

Ps n°2. Suite des amusements : échange franc entre J. M. Barroso et N. Sarkozy en marge du Conseil européen du 16 septembre. Selon les sources, ce différend pour ne pas dire plus se serait entendu plus ou moins distinctement même de loin. Déclarations en conférence de presse de N. Sarkozy qui nient l’événement tout en le reconnaissant. Super, très bon pour l’esprit européen. A lire  à ce sujet l’interview de Christian Lequesne, pour le NouvelObs.com, qui replace le tout, dans la tendance gaullienne à n’accepter qu’une Europe intergouvernementale…. C’est là, me semble-t-il,  ennoblir une position qui me parait en vérité plus résulter de la tendance habituelle à cette majorité actuelle d’escompter un peu trop facilement que ce qu’elle raconte aux Français (crédules et peu informés de l’état réel du monde?) ne sera jamais entendu à l’étranger…  un peu dans la ligne des déclarations sur les voitures vendues en France qui doivent être produites nécessairement en France et pas en République Tchèque lors d’un interview télévisé présidentiel. C’est surtout l’hostilité de cette majorité à la révélation aux Français de leur vraie place dans le système politique de l’Union européenne qui me parait en cause. Nous sommes un État souverain, plus que le Texas ou la Bavière, mais nettement moins que l’Australie ou le Japon. La suprématie du droit européen sur le droit français dans les domaines prévus par les Traités, cela existe, mon bon monsieur, il va falloir vous y faire…

Pluralisme sur les retraites… sur France-Inter.

Ce matin, sur France-Inter, un peu avant 9 heures, je crois bien avoir entendu un débat express  sur les retraites… Enfin, un débat, c’est beaucoup dire, un chœur de pleureuses plutôt… Les invités étaient Louis Chauvel, Nicolas Baverez, et Jean-Marie Colombani. Le moins que l’on puisse dire, c’est que,  si l’on attend d’un débat un pluralisme des opinions qui y sont présentés par les invités d’un média, et si l’on entend par pluralisme, divergences nettes d’analyse sur un sujet, le dit débat manquait un tout petit peu du pluralisme attendu.  En résumé, selon nos trois penseurs, il faut réformer les retraites; mais on ne réforme pas encore assez à leur goût; les retraités actuels sont en effet “la génération française la plus favorisée depuis Cro-Magnon” (sic, du Louis Chauvel dans le texte); et les jeunes, c’est-à-dire tous ceux entrés sur le marché du travail depuis 1985, seront les victimes de ce processus de réforme qui ne va pas encore assez loin. Pleurez les jeunes, vous n’aurez rien, vous payez pour ces crapules de vieux!(Propos qui m’amusent toujours venant de personnes, pour deux d’entre elles au moins, dont je soupçonne fort qu’elles ne devraient pas finir à la soupe populaire sur leurs vieux jours, grâce justement à tout ce qu’elles reprochent aux vieux d’avoir fait, soit accumuler du capital et/ou des droits).

Bon, je suppose que cela correspond à une certaine remise en ordre de France-Inter. En même temps, à ce point-là, cela en devient un peu ridicule. C’est tout de même plus drôle sur Radio-Classique, ou BFM. Philippe Tesson reste tout de même indépassable dans le genre.

Plus sérieusement, ce que j’apprécie beaucoup dans ce genre de penseurs, c’est leur infinie capacité à confondre les effets et les causes. Toutes les données publiques à la disposition des chercheurs, des journalistes,  et toute la perception du sens commun, montrent qu’effectivement l’insertion professionnelle (et plus largement sociale) des jeunes générations de salariés s’est fortement dégradé depuis au moins le début des années 1980. Sur ce point, nos penseurs n’ont pas tort, mais ils en attribuent  la faute à une mauvaise répartition des charges entre les générations. Les charges pour payer les retraites (et la santé) des vieux écrasent les jeunes. La France aurait sacrifié sa jeunesse, guidé qu’elle se trouve être par une bande de vieux élus irresponsables portés aux affaires par des vieux électeurs. Les jeunes d’aujourd’hui sont censés payer à fonds perdus les retraites des vieux privilégiés d’aujourd’hui. Qui, vu par L. Chauvel, semblent être tous des vieux (mâles) propriétaires, anciens cadres supérieurs chez IBM ou l’Oréal, vivant dans les Yvelines ou sur la Côte vendéenne, et passant leur temps à découper leurs coupons  sur leurs actions (image vieillie tout de même, que j’ajoute pour faire bonne mesure). Jeunes de tous les pays, damnés de la terre, unissez-vous contre tous les vieillards!

Mais nos braves penseurs semblent incapables de se demander pourquoi diable les jeunes français ont eu de plus en plus de mal à trouver un travail stable et bien rémunéré à compter du début des années 1980. Sans aller chercher trop loin, on pourrait aussi se dire que les transformations de l’économie française, et surtout de sa place dans la division internationale du travail, constituent la cause réelle de cette dégradation – qu’on observe d’ailleurs dans d’autres pays européens d’Europe du sud avec une acuité encore plus grande (la fameuse “génération mille euros” en Italie). Mais poser ce genre de question reviendrait bien sûr  à ouvrir une boîte de Pandore qui, de bon matin, pourrait troubler le sommeil dogmatique de l’auditeur de France-Inter.

Le filtre ou le message : pourquoi un tel silence programmatique des socialistes?

Ces derniers jours d’été sont marqués depuis quelques années par les dites “Universités d’été” des diverses forces politiques en présence. A moins de deux ans maintenant de la prochaine présidentielle, j’avais quelque espoir de voir émerger quelques thématiques porteuses pour le PS. Or j’ai bien cherché dans les médias à ma disposition. Rien ou presque. Tout ce que j’ai pu apprendre, c’est que Martine Aubry a fait un discours “offensif” à l’Université d’été du PS: du contenu en terme de politiques publiques, je n’ai rien appris. Le seul élément concret qui ressortait des divers compte-rendus, c’est la défense du droit à la retraite à 60 ans. Cela est bel et bon, mais après?

La première hypothèse qui m’est venue à l’esprit, c’est la thèse classique désormais selon laquelle les journalistes politiques (le “filtre”) qui sont chargés de rendre compte de ces différentes Universités d’été, conçues plus sous le terme de “rentrée politique” que comme moment de réflexion et de discussion intrapartisane, ne savent traiter en réalité que de la “course de petits chevaux”  vers la présidentielle – qui serait le seul aspect réellement important de la réalité en cause : qui sera candidat pour le PS en 2012? Ségolène, Martine ou Dominique.  Et, désolé pour Manuel et François. Effectivement, le Monde, Libération et l’Humanité traitent bien de cet aspect avec dans le rôle de l’imam caché qui finira par revenir (ou pas), DSK, et dans le rôle des meilleures ennemies du monde, Martine Aubry et Ségolène Royal. Cela fait des textes simples à écrire et à comprendre, mais qui entretiennent le mystère sur les propositions du PS.

La seconde hypothèse, moins probable a priori, c’est que le dit programme des socialistes n’existe pas encore, et surtout pour les quelques éléments qu’il comporte déjà, qu’il est d’une fadeur telle qu’il ne peut convaincre aucun journaliste, même bien intentionné, d’en dire ne serait-ce que deux mots à ses lecteurs. Finalement, le Monde du mardi 31 août 2010 (page 8) sous la plume de Sophie Landrin donne un petit encadré résumant les propositions, sous le titre “L’esquisse d’une ‘autre France’”, accompagnant un article plus conséquent “Martine Aubry dans les habits de première opposante”. A la lecture de ces propositions, mises entre guillemets (donc supposées être des verbatim de la volonté actuelle des socialistes comme collectif), le moins que l’on puisse dire, c’est que Nadine Morano, Frédéric Lefebvre, Xavier Bertrand & Cie ne vont pas avoir beaucoup à forcer leurs talents pour faire tanguer  la barque adverse. Il leur suffira de clamer bien fort, à une ou deux exceptions prés, que le gouvernement y avait déjà pensé (ou éventuellement y réfléchit), que cela se fait d’ailleurs déjà (ou encore que ce n’est pas une si mauvaise idée)… Ce petit début de programme illustre en effet la convergence au centre des grands partis de gouvernements, bien connue de “la théorie spatiale du vote” – et sans doute,  montre à quoi on aboutit dans un parti divers comme le PS faute de ligne bien assurée.

Je me permets de citer et commenter:

Sous le titre “Politique industrielle” : “Accompagner les grands champions nationaux dans leurs mutations et leur expansion” – la droite aura beau jeu de souligner qu’elle le fait déjà, et d’ailleurs, s’il y a quelque chose qui fonctionne bien dans ce pays, ce sont bien les “valeurs du CAC 40″ ; un esprit plus critique devrait faire remarquer aux socialistes que la bonne santé des  “valeurs du CAC 40″, cela ne veut pas dire que la société française se porte mieux! En effet, les grandes entreprises françaises internationalisées créent peu d’emplois sur le territoire français, ou créent des emplois en direction de catégories socioprofessionnelles (ingénieurs par exemple) qui ne sont pas de toute façon les plus menacées par le chômage de masse. La reprise de ce thème routinier chez le PS depuis les années 1970 (“les champions nationaux”) montre que les dirigeants de ce dernier n’ont pas encore pris la mesure de la déconnexion complète entre le bonheur de ces entreprises (alias celui de leurs actionnaires et de leurs principaux managers) et celui de la société française en général. Du point de vue de l’emploi, mais aussi du point de vue de la consommation : peut-on sérieusement prétendre que le trio Orange, Bouygues, Cégétel fait le bonheur des abonnés? Même remarque pour la grande distribution, ou pour le secteur des services aux collectivités locales. C’est de dé-cartellisation qu’il faudrait parler. “Faire émerger les entreprises de taille intermédiaire” - ne s’agirait-il pas des fameuses “Gazelles” dont on entend parler depuis le gouvernement Villepin?  Quelle différence avec la droite sur ce point? Y a-t-il au PS une réflexion sur les motifs qui poussent les créateurs de telles entreprises à vendre assez vite leur joujou à plus grand qu’eux? Pourquoi en France, n’existe-t-il pas assez de capitalisme patrimonial familial? Pourquoi le frère d’une ministre de droite préfère-t-il vendre sa création  à une firme japonaise , plutôt que de créer lui-même un groupe international? “Soutenir les PME et les entreprises innovantes” Et, comme le dirait un(e) militant(e) UMP un peu vulgaire (cela peut exister aussi), et le crédit-impôt-recherche, c’est du poulet?

Sous le titre “Fiscalité”, “Supprimer la redistribution à l’envers symbolisée par le bouclier fiscal et nichée dans de multiples avantages aussi labyrinthiques qu’injustes” – un des rares éléments clivant des propositions : le “bouclier fiscal”, heureusement pour le PS qu’il existe, un grand merci à N. Sarkozy de s’accrocher à ce fétiche; quant à la simplification de la fiscalité, qui peut être raisonnablement contre (en dehors de ceux qui tirent leur revenu de cette même complexité)? Mais qui osera la faire vraiment? L’histoire ne plaide pas en faveur des socialistes en ce domaine (ni de la droite d’ailleurs).   “Refondre les impôts directs dans un impôt citoyen sur le revenu plus progressif et plus lisible” – cela reste encore bien vague : fusion CSG-IRPP? Ou même CSG-IRPP-Taxe d’habitation? Voire ISF? Que veut dire “citoyen” dans ce contexte? Rétablissement d’un cens pour avoir le droit de voter? Sur la lisibilité, c’est annoncer un grand courage qu’on aura peut-être pas! Toutes les politiques publiques en matière d’impôt direct depuis 30 ans visent au contraire à cacher au dit citoyen cet impôt qu’il ne saurait voir! La CSG représente ainsi un prélèvement important sur les revenus de tous, mais il n’est pas évident ( sauf à se munir de sa calculette) pour chacun de le quantifier d’un chiffre annuel, contrairement à l’IRPP ou à la Taxe d’habitation. Belle invention rocardienne. d’ailleurs… “Réformer l’impôt sur les sociétés pour favoriser le réinvestissement des bénéfices” – même remarque que précédemment, les dirigeants du PS semblent en être restés au bon vieux  “théorème de Schmidt” des années 1970 :  vraiment une très bonne idée que de subventionner le remplacement de toutes les caissières de France et de Navarre par des caisses automatiques, ou la création d’un réseau de téléphonie mobile dans un pays de l’Europe des 27…  En plus, à en croire les économistes, les grandes entreprises possèdent des réserves financières énormes ces temps-ci, faute d’opportunités d’investissements rentables. “Bâtir une fiscalité locale autonome permettant la péréquation”. Autrement dit, réussir à habiller Pierre sans déshabiller Paul.  Faire rire Clichy sans faire pleurer Neuilly. La quadrature du cercle. Là encore, trop facile pour la droite qui aura beau jeu de souligner qu’elle le fait déjà.

Sous le titre “Sécurité”, “Doter chaque département d’un programme local de prévention de la délinquance juvénile” – dommage qu’Eric Ciotti n’y ait pas pensé avant…, mais je me trompe peut-être, ne suivant pas au jour le jour les fulminations du personnage. “Rétablir une police de quartier et donner à la police les moyens nécessaires pour assurer ces missions” – là encore, la droite peut acquiescer, au vocabulaire prés ; la vraie querelle ne porte pas sur les fins, mais sur les moyens réellement mis en œuvre, chacun accusant l’autre d’impéritie. “Légiférer pour mieux contrôler les ventes d’armes et renforcer la lutte contre le trafic d’armes” – tiens, tiens, le PS aurait donc repéré un domaine de la sécurité publique où le pouvoir actuel aurait oublié de légiférer….  Je n’y crois qu’à moitié. “Construire un éventail de réponses pour sanctionner tout acte de délinquance ou d’incivilité de manière proportionnée (développement des travaux d’intérêt général et des mesures d’éloignement ou de placement dans des centres d’éducation ouverts ou fermés.)” – Sur ce passage, je crois bien que l’UMP peut accuser à bon droit le PS de plagiat…  Que chaque acte de délinquance ou d’incivilité (Souris à la caméra! Dis bonjour à la dame!) doive trouver une réponse pénale ou autre me semble bien être une rengaine de droite bien connue : le PS aurait été plus avisé, en adoptant la dite rengaine (ce qui est son droit d’opposant se ralliant aux propositions de son adversaire qui l’a battu régulièrement comme le prévoit explicitement la théorie spatiale du vote), de se demander en passant quelles sont les raisons concrètes qui font qu’en pratique, malgré huit années de sarkozysme en la matière, cela ne se passe pas comme cela. Ne serait-ce pas que cette action publique d’orthopédie sociale manque de policiers, de juges, de greffiers, de gardiens de prison, d’éducateurs, de places dans les centres fermés et ouverts, etc.? Et cela ne veut-il pas dire que, si on veut tenir ce pari “sécuritaire” (un acte malfaisant=une sanction adaptée), que les moyens doivent en réalité être multipliés par deux, trois, dix à hauteur du nombre d’actes qu’on vise à sanctionner? (Ou alors que c’est une voie sans issue!)

Sous la rubrique “Éducation”, “Adapter les méthodes d’apprentissage et les rythmes scolaires” – Plus banal que cette phrase… Si on trouve un homme de droite, du centre ou d’ailleurs, ayant déjà dit qu’en matière d’éducation de la jeunesse, il faut faire partout la même chose sans réfléchir à s’adapter aux élèves… “Adapter des transitions plus douces entre les paliers scolaires” – Déjà quand j’étais enfant, à l’entrée en 6ième, le thème était d’actualité… Là encore cela sent le cuit et le recuit. “Créer une formation à la pédagogie” – qui est contre? est-ce que cela n’existe pas déjà? “Intégrer un temps d’étude et de devoirs pour tous, dès la 6ème, dans le temps de l’école” - Pour le coup, encore une proposition qui fleure bon les années 1970. Et là encore, est-ce que la droite peut se dire vraiment contre une telle proposition? Ces propositions sur l’éducation sont d’une telle fadeur que je soupçonne la journaliste du Monde de manipulation.

Sous la rubrique “Exemplarité républicaine”, “Interdire le cumul de fonctions gouvernementales et partisanes, le cumul d’un mandat législatif et de certaines fonctions professionnelles” - des propositions d’actualité liées à l’affaire Woerth-Bettancourt, mais qui, en particulier, pour la première, me paraissent bien peu compatibles avec la liberté partisane, le PS peut se promettre à lui-même de distinguer, une fois revenu au pouvoir, fonctions gouvernementales  de la majorité gouvernementale et fonctions dirigeantes du parti, mais c’est tout, il ne saurait engager les autres partis; par ailleurs, pour un parti qui porte ses racines loin dans le passé républicain de la France, une telle proposition qui nie le rôle du “parti au gouvernement”, c’est un peu scier ses racines pour le simple plaisir de faire mine de s’opposer durement. “Instituer un plafonnement global des rémunérations privées et publiques des parlementaires” – petite touche d’antiparlementarisme un peu mal venue à mon sens… là encore, si le PS entend imposer une discipline à ses élus, comme le PCF  par exemple, libre à lui, mais les autres forces représentées au Parlement doivent avoir le choix, chacun doit pouvoir exprimer librement ses choix éthiques face à l’argent. “Limiter le cumul des mandats” – sans autre précision, c’est le “Godot” habituel depuis le début des années 1980, mais il me semble que cela a été plutôt bien traité auparavant par le PS dans une attente raisonnable des sénatoriales de 2011. “Instaurer une échelle des rémunérations pour les PDG des sociétés cotées” -  ah enfin, un élément fort de clivage avec la droite, qui aura beau jeu de dire que seul le marché doit déterminer ces rémunérations. On voit bien à l’occasion que le PS possède ses racines sociologiques actuelles dans la fonction publique : une échelle de rémunération…. peut-être à proportion du nombre de salariés en France. Là encore, le PS ne semble pas avoir beaucoup réfléchi sur ce que sont devenues les grandes entreprises. Renault en 2010 n’est sans doute pas Renault en 1990 ou 1980.

Toutes ces fades propositions – largement partagées avec la droite républicaine sur les objectifs – seraient censées montrer qu’“Une autre France est possible”, voire même qu’on pourrait avoir “La vie qu’on veut”… Il faudra en effet beaucoup d’art du spin pour faire croire une telle chose aux Français. Surtout, il ressort d’évidence qu‘à ce stade, le PS n’a aucune grande réforme sociétale ou socioéconomique dans les cartons. Ou, au mieux, qu’elle la garde pour plus tard. Il faudra bien trouver quelque chose tout de même…

Le lendemain (mercredi 1er septembre), le même journal du soir, sans doute décidément stipendié par l’Élysée, rendait compte sous le titre “Le Parti socialiste se veut pragmatique en matière de politique étrangère” sous la plume d’Olivier Schmidt des propositions qui s’élaborent au PS sur le thème. Là encore, cela sent le plat réchauffé de l’avant-veille. En même temps, cet aspect international n’a aucune importance ou presque pour 2012 dans la mesure où les thèmes de politique étrangère comptent très peu (voire pas du tout) dans les choix électoraux des citoyens.

Bref, tout cela corrobore largement ce qu’analyse bien plus en détail dans  un post récent de son blog, Laurent Bouvet : le PS a peut-être un “programme” (c’est-à-dire une liste de propositions d’origine technocratique), mais pas encore de “projet” (au sens de proposition d’un sens nouveau pour la société française). Cette absence d’idées nouvelles, en dehors d’un virage marqué à droite sur la sécurité, ne devra pas manquer d’être exploité par l’UMP et les autres partis visant l’électorat du centre (Nouveau Centre, Modem, Europe Écologie).