Archives mensuelles : octobre 2010

Et c’est reparti pour un petit tour de manège institutionnel…

Surtout ne pas trop s’énerver, ne pas trop désespérer de tout même de l’espérance. Le Conseil européen des 28-29 octobre 2010 a effectivement entériné la proposition franco-allemande, émise sur les planches de Deauville, de réécriture “limitée” du Traité de Lisbonne. Comme je suppose que les dirigeants européens ne sont pas devenus subitement tous complétement fous,  cette révision pourrait sans doute passer par la procédure simplifiée prévue par l’article 48.6 du TUE (Traité sur l’Union européenne). Cette procédure évite d’avoir même à évoquer l’idée de convoquer une Convention (sur le modèle de celle qui a pensé le défunt Traité constitutionnel européen de 2003-05); le Parlement européen et la Commission auront le droit de dire ce qu’ils en pensent sans plus, tout comme d’ailleurs, s’agissant du domaine monétaire (du moins je le suppose), la BCE. Il n’empêche que : “Cette décision n’entre en vigueur qu’après son approbation par les Etats membres, conformément à leurs règles constitutionnelles respectives.” Comme toute modification d’un traité international engageant un État démocratique, il faudra bien passer d’une manière ou d’une autre, au moins par une approbation parlementaire.  Toute hypothèse référendaire de quelque nature qu’elle soit ne peut qu’être exclue déjà à ce stade – ce qui en dit tout de même long sur le rapport entre l’Union européenne et ses peuples en cet automne 2010. Surtout ne plus demander l’avis au(x) peuple(s) sur un sujet européen, il(s) vote(nt) contre! Comme l’a si bien dit Viviane Reding, notre mégère luxembourgeoise préférée…  Donc,  il n’y aura pas de référendum, mais, si on passe par les Parlements, les opposants à une telle mesure pourront se faire entendre, et les eurosceptiques  retrouveront de la vigueur. Merci pour eux.

Je me demande de fait si la solution qui sera finalement retenue  par les juristes mobilisés à cette fin d’ici décembre ne sera pas plus prudemment d’utiliser l’une ou l’autre des clauses-passerelles présentes ici et là  dans le Traité. L’article 125 du TFUE, qui comprend la clause dite de “no bail out”, comprend d’ailleurs un alinéa 2, qui autorise le Conseil européen sur proposition de la Commission à “préciser les définitions” (sic) des articles 123 à 125.

Plus généralement, la ligne choisie par le Conseil européen semble être d’atterrer encore plus les économistes atterrés dont je parlais tantôt, de les enterrer vivants si j’ose dire, ainsi que toute autre personne croyant encore à la fable d’une Europe sociale, d’une Europe-puissance ou d’une Europe ayant un “intérêt général européen”. En effet, aussi bien la remise sur le métier du Pacte de stabilité et de croissance, que la possible révision du Traité de Lisbonne, vont encore et toujours dans le sens du respect d’une orthodoxie financière stricte. Les marchés, les marchés, rien que les marchés! Toute cette manipulation semble être pensée exclusivement pour satisfaire, rassurer, calmer, dompter les marchés.  Il y a d’ailleurs peut-être en arrière-plan de ce Conseil européen des craintes sur la Grèce, l’Irlande, le Portugal ou l’Espagne.  Il va peut-être falloir faire fonctionner sous peu le fameux fonds de sauvegarde mis en place ce printemps. Mais après tout, tant qu’à repenser la gouvernance économique de l’Union et réécrire quelques paragraphes du Traité de Lisbonne, ne serait-il pas aussi du ressort de l’Union d’avertir un gouvernement national qui laisse sa population s’enfoncer dans le chômage de masse, qui laisse dériver les services publics essentiels de telle manière que les bases de toute croissance future sont mises en cause, qui n’assure pas l’effort minimum de mise à jour de ses forces armées, etc. Bref, l’intérêt général européen semble ici réduit à la clause : si un État ne peut plus payer sa dette publique, ouh là là, quel grand malheur, que nos banques souffrent, qu’est-ce que cela peut effrayer les marchés, il faut trouver une solution pérenne, mais, pour le reste, it is not my problem, Dear!

Les gouvernements me semblent aussi accepter avec une douce inscouciance des règles de surveillance de leurs budgets, déficits et dettes. Or ces règles,  que la plupart ont dû transgresser depuis longtemps parfois (cf. les cas belge et italien sur la dette publique),  risquent bien de les mettre en grande difficulté quand l’heure des remontrances et des sanctions va sonner.  Et que se passera-t-il si un gouvernement refuse de s’y plier? Il casse la vaisselle et sort de l’Union?  Je vois mal un gouvernement français  par exemple accepter de verser une sorte de caution à l’Union européenne…  caution qui ne ferait d’ailleurs que précipiter les difficultés du pays pour se financer sur les marchés. Certes, on pourrait dire avec l’économiste Jacques Delpla que cela obligera les gouvernements dépensiers à choisir entre diminuer les dépenses et /ou d’augmenter la pression fiscale, mais, vue la concurrence fiscale en Europe, il n’y aura sans doute pour tout le monde que le choix de réduire les dépenses et/ou d’augmenter les impôts sur les bases immobiles (consommateurs, travailleurs normaux, petites entreprises, richesse immobilière, etc.) avec les effets délétères en terme d’optimum social que cela suppose.

Bien sûr, comme le diront certains (Jean Quatremer par exemple), le verre n’est pas si vide que cela. En effet, si l’on pérennise un mécanisme de sauvetage financier entre Etats européens (par quelque chose comme un fonds monétaire européen), et si l’on lie aussi fortement les budgets nationaux à une approbation européenne préalable à tout examen parlementaire national, on s’approche d’une politique budgétaire européenne (prévue d’ailleurs dès le Traité de Maastricht), et surtout on augmente subrepticement le poids du budget fédéral réel de l’Union. Il est vrai que les sommes en jeu ont de quoi faire réfléchir : le budget de l’Union européenne est scotché à 1% du PIB de l’Union, et ce ne sont pas les récentes récriminations britanniques suivies par quelques autres qui vont le faire décoller; en même temps, le fameux fonds prévu au printemps représente dans son montant maximum presque quatre fois en cas de besoin ce budget de l’UE. C’est en fait un énorme stabilisateur  semi-automatique (fonction classique de l’État fédéral dans une fédération) qu’on pérenniserait. Mais en réfléchissant ainsi, on retombe du mauvais côté de la barrière du point de vue de l’éventuelle révision du Traité de Lisbonne : les opposants pourront argumenter qu’il s’agit en fait sous des dehors techniques d’un bouleversement de l’économie politique de l’Union, et qu’il faut en passer par une procédure de révision ordinaire. (Ils pourraient aussi argumenter avec l’idée selon lequelle il s’agit en fait de l’attribution d’une nouvelle compétence à l’Union européenne et non d’une simple modification dans la compétence couvrant  l’Union économique et monétaire, ce qui interdirait de passer par le voie simplifiée.) Cette ligne d’argumentation qui distille l’idée qu’il s’agit d’une modification subreptice,  mais bienvenue car elle va dans le sens de l’histoire, de la nature de  l’Union européenne possède l’énorme défaut de confirmer que l’Union européenne souffre non pas d’un déficit démocratique, mais à ce compte-là d’un abime démocratique.

Allez, j’arrête là mon côté bilious.

Ps. Pour une réaction à chaud d’un collègue  juriste, bien plus prudent et moins alarmiste que moi, Jean-Luc Sauron, voir ici. Il parie sur la révision simplifiée du Traité sans trop de heurts.

Quelques réflexions sur le conflit des retraites version 2010

A l’heure où j’écris le conflit des retraites version 2010 parait largement plié. A moins que, demain, jeudi 28 octobre, divine surprise, les manifestations fassent plus que le plein, c’est-à-dire, doublent, sans contestation possible entre les chiffres de la police et ceux des syndicats, le nombre de manifestants par rapport aux journées d’action précédentes, l’épuisement semble des plus probable. Les “autres formes d’action”, promises par certains syndicalistes, risquent bien de n’être qu’une manière codée d’annoncer le repli général. Il serait aussi souhaitable pour le gouvernement que, demain, les forces de l’ordre ne tuent pas à la suite de quelque maladresse imprévisible un ou plusieurs manifestants… En dehors de ces cas de figure (un sursaut de la mobilisation incontestable même pour le Figaro , ou bien un drame clairement attribuable même par TF1 à l’action des forces de l’ordre), je ne crois pas à des formes de rebond de cette vague de protestations. Je souhaite me tromper, mais tous  ceux qui annoncèrent plus ou moins quelque chose façon 1968, y compris quelques collègues lyonnais, s’illusionnent donc. La particularité de l’époque en effet, c’est bien ce contraste entre une insatisfaction très élevée exprimée lorsque les individus sont questionnés par un institut de sondages et le niveau réel des mobilisations. Ce qu’on constate ainsi, ce sont, d’une part, les effets de la structuration actuelle de l’économie (de plus en plus de lieux de travail ne regroupant qu’un nombre très limité de salariés), et d’autre part, ceux des mesures de contournement légaux  (appel à des importations de carburants par exemple) ou à la limite de la légalité (appel à des réquisitions de grévistes dans les raffineries ainsi mises au rang d’un service essentiel) des blocages éventuellement provoqués dans l’économie par les salariés dans le cadre des  grandes structures qui demeurent en place.

Surtout ce mouvement social contre la réforme des retraites version 2010 s’inscrit dans une série de défaites syndicales, à la fois françaises et européennes. Sur les retraites, depuis 20 ans, les syndicats  arrivent parfois à effectuer de grandes mobilisations (comme déjà en 2003), mais ils n’arrivent jamais à enrayer radicalement la machine. Les gouvernements prennent toujours bien soin d’assurer dans leur réforme une forme de progressivité dans la mise en place des nouvelles conditions de départ en retraite. Plus le départ probable en retraite d’un salarié  se trouve lointaine au moment de la réforme, plus les conditions lui sont défavorables, et en même temps, plus elles apparaissent de fait à ce même individu dans le fond irréelles. Je me suis aperçu ainsi que, pour ma génération (milieu des années 1960),  certains paramètres (durée de cotisation ) restaient en suspens, il est vrai qu’à un quart de siècle ou plus de la retraite (45 + 25 = 70, seuil des plus probables déjà à ce stade, puisque  la limite de mise à la retraite d’office a été relevé à 70 ans pour le privé et que l’alignement pour le public ne saurait trop tarder) , il est difficile de s’en soucier sur des bases concrètes et rationnelles. En effet, y compris du côté de l’opposition socialiste, j’ai entendu des propositions d’allongement de la durée de cotisation, qui, au vu de ce que je sais de mon âge d’entrée sur le marché du travail, me mène directement vers les 70 ans comme âge de départ en retraite. Et je ne dis rien ici de ce que cela veut dire pour mes propres étudiants. Cette progressivité de la réforme émousse nécessairement la préoccupation des personnes concernées. Ainsi le gouvernement a su lâcher du lest sur les parents de trois enfants qui devaient partir dans l’année qui vient, il a donc évité la panique de personnes qui auraient dû changer au dernier moment leurs calculs. Bien joué. Toute cette réforme parait d’ailleurs à l’avenant – comme d’ailleurs celles menées dans la plupart des pays européens. Le gouvernement aurait toutefois tort d’en conclure que tout lui sera désormais permis en matière sociale: la question des retraites se prête très bien à ce jeu de lissage dans le temps, bien moins par exemple l’abolition des 35 heures que certains souhaitent dans les rangs de la majorité (sauf à supprimer les 35 heures uniquement pour les nouveaux embauchés…).

Sur un plan plus général, cette réforme, contrairement aux précédentes  se trouve cependant en revanche la première qui officialise une immense régression sociale à travers la suppression du symbole du départ possible  en retraite dès 60 ans. Avec Nicolas Sarkozy, tout devient possible, y compris l’enterrement de première classe du progrès social. Le gouvernement aura beau souligner que l’espérance de vie s’allonge, et qu’il faut en tenir compte à due proportion, il reste que cette réforme ne manquera pas d’être perçue comme une preuve de la régression sociale en cours. Ce n’est pas un hasard si Nicolas Sarkozy s’était bien gardé de mettre cette proposition d’un recul de l’âge de la retraite dans son programme présidentiel de 2007, alors même qu’elle appartient au bagage intellectuel de la droite de gouvernement depuis le début des années 1990 au moins, comme d’ailleurs n’ont cessé de le clamer les membres du gouvernement actuel en accusant le PS d’impéritie sur ce point.

Plus généralement, la “réforme” apparaitra désormais de plus en plus aux populations concernées comme la forme élégante pour dire qu’on se replie sur des positions préparées à l’avance comme lors d’une débâcle militaire. La diminution de la durée du travail au cours de la vie était en effet un des effets principaux de la Révolution industrielle sur la très longue période. Reculer l’âge de la retraite revient au moins à contrecarrer cette tendance longue.

Je vois toutefois un avantage paradoxal à ce recul de l’âge de la retraite. Plus les salariés voient ce seuil s’éloigner d’eux, plus l’espoir d’une échappatoire à leur condition actuelle leur échappe, plus cela tendra à réunifier les différents âges du salariat. Depuis je ne sais combien de temps, lorsqu’il est question en France de diminuer les effectifs, il est question de “mesures d’âge”. Avec une retraite qui s’éloigne dans les brumes de la vieillesse, cela ne sera plus possible, cette façon de diviser le salariat en tranches d’âge aux destins différenciés va devenir impossible. D’une certaine façon, c’est l’effet recherché par le gouvernement qui a beaucoup répété, sur la foi d’une analyse économique du marché du travail,  que, si l’âge de la retraite se déplace bien au delà du seuil de la soixantaine, les gens de 50 ans et plus en paraitront de ce fait plus employables. Que cela soit, je n’en sais rien, je ne peux qu’espérer que cet effet de rajeunissement social des cinquantenaires sur le marché du travail se produise, mais, par contre, je prévois que ces derniers n’auront plus d’échappatoire dans l’attente de la retraite, et que cela peut avoir aussi des effets inattendus sur l’ambiance au sein du salariat.

Enfin, sur un plan plus spéculatif, la dite réforme des retraites va être suivie par une réforme concernant la “dépendance”, mot poli pour dire : que faire pour financer la vie de ces  masses de séniles, grabataires et autres vieillards en phase plus ou moins terminale que notre système de santé, si efficace n’est-ce pas, va produire à grandes proportions grâce aux progrès, bien imparfaits cependant, de la médecine dans les années qui viennent? On voit bien que, si nous sommes tous destinés à finir “dépendant”, le coût de cette dépendance va exploser. Si nous vivions d’aventure centenaires, mais si nous passons les dix dernières années de notre existence dans la “dépendance”, la répartition de l’utilisation des richesses que nous produisons au cours de notre vie devra changer radicalement – en tout cas, quelque instance devra payer les bons soins qu’on nous prodiguera.  A ce rythme (si l’on suppose que travailler produit des richesses),  c’est tout bonnement vers la suppression de la retraite (en bonne santé) vers laquelle on s’achemine au profit du financement d’années de “dépendance”. Il y a d’ailleurs déjà un embryon de cette situation dans la réforme actuelle des retraites puisque certains pourront partir en retraite avant les autres sur le seul (bon) motif qu’ils sont hors d’état de travailler. A terme, il suffira d’inverser le mécanisme : on ne partira en retraite que lorsqu’on sera déclaré médicalement inapte à tout travail. C’est là un “choix social” (le terme de choix est peut-être excessif) qui se profile à l’occasion et qui n’est pas sans énormes conséquences, ne serait que parce qu’être “dépendant”, c’est permettre à des tas de gens, plus ou moins bien  intentionnés, de profiter de la situation. Une collègue universitaire, donc  non dépourvue de ressources intellectuelles, m’a raconté les affres qu’elle vivait avec sa mère en maison de retraite.  Je voyais récemment dans un magazine qu’un groupe de maisons de retraite privées en pleine expansion faisait de la publicité pour sa nouvelle résidence “spéciale Alzheimer”, je dois dire qu’à cette vue, j’ai ri jaune. Quelle  belle trouvaille! Lors du journal de France-Inter de ce midi, à l’occasion d’une  prévision démographique de l’INSEE qui prévoit une marée de centenaires à l’horizon 2060 (je ne tiens pas du tout à en être!), un professeur en médecine, gérontologue en chef, s’exaltait à cette idée : ah quelle belle évolution pour l’humanité que ces centenaires en relative bonne santé, entretenus pour moitié à domicile par des nuées d’assistants de vie bien formés (et je suppose bien payés?) ou résidant pour l’autre moitié dans des maisons de retraite “à visage humain” , ah quelle source extraordinaire de création d’emplois il y a là, se gargarisait notre bon docteur Pangloss (non sans d’ailleurs susciter quelques réserves chez les journalistes de la station). Mais, foutredieu de cornecul, qui va payer? Compte-t-on par je ne sais quel miracle que tout d’un coup d’immenses ressources apparaissent, alors même que déjà la France est déclarée depuis 3 ans déjà par son Premier Ministre en faillite?  Je veux bien que l’allongement de la durée de la vie constitue presque par définition un objectif politiquement consensuel, mais est-on prêt à assumer toutes les conséquences qui en résultent? Il ne faut pas compter beaucoup sur les financements publics, sauf à supposer que la “révolte fiscale” deviendra sous peu un concept dépassé en Occident (je blague!); quant  aux financements privés, genre assurance-dépendance, avec l’inégalité qu’ils induisent de toute façon entre ceux qui pourront épargner à cette fin et les autres, avec l’inégalité aussi  que ne manquera pas de produire l’usage inévitable par les assureurs de la génétique pour prévoir la probabilité de “dépendance” de chacun, ils se révéleront bien souvent comme il se doit comme de beaux miroirs aux alouettes (puisque c’est rarement lorsqu’on est devenu “dépendant” qu’on peut lutter à armes égales contre un assureur indélicat…) Quelle belle société tout de même on nous prépare ainsi, quelle belle source de profits pour certains, quelle belle fin pour l’humanité occidentale. Le “parc humain” est en pleine expérimentation…

Dans le fond, voulons-nous travailler jusqu’au moment où nous serons déclarés finalement “dépendants”? N’y a-t-il pas d’autres hypothèses possibles? N’y a-t-il pas d’autres façons de voir les choses? Ne faudrait-il pas repenser radicalement nos hypothèses éthiques?

Christophe Guilly, Fractures françaises.

C’est peu de dire que j’ai hésité à chroniquer ce livre de Christophe Guilly, Fractures françaises (Paris : François Bourin Editeur, 2010) sur mon blog. En effet, l’auteur inscrit dans son texte comme destinataire idéal de ses propos d’hypothétiques leaders d’une gauche qui retrouverait le goût et le sens de la “Question sociale”, mais, à raison même de  son contenu sociologique, j’ai plutôt l’intuition que seuls Martine Le Pen ou Bruno Gollnish pourraient faire de cet ouvrage leur livre de chevet. En un sens, s’il se veut une intervention politique dans le débat au service de la gauche, ce livre s’avère  totalement raté, dans la mesure où le diagnostic qu’il pose avec quelque justesse revient à souligner l’impasse définitive dans laquelle la gauche de gouvernement se situerait.

Quelle est donc la thèse de cet ouvrage, que le lecteur supposera du coup comme particulièrement sulfureux? Christophe Guilly, en tant que géographe, propose une  interprétation de la structuration sociospatiale de la société hexagonale. (Je dis hexagonale, pour souligner justement qu’il s’inquiète de l’éclatement de la société française en segments séparés.) On verrait dans les trois dernières décennies naître deux hexagones avec des logiques contrastées : d’une part, les grandes métropoles (Paris, Lyon, etc.) deviendraient le lieu d’une cohabitation sur un espace restreint entre les classes profitant économiquement de la globalisation de l’économie capitaliste et attirés culturellement par l’idée de mobilité permanente, de cosmopolitisme, de mélange des cultures, et les groupes sociaux les plus économiquement désavantagés présents dans l’hexagone, essentiellement constitués de personnes sous-qualifiés issus de l’immigration familiale d’après 1974; d’autre part, le reste du pays où se seraient en quelque sorte réfugiés les autres habitants, le gros de la population française, la majorité des ouvriers et des employés en particulier. C’est là le principal message du livre : sur les dernières années, la France des “petits” (pour reprendre une terminologie ancienne) est devenue invisible aux yeux des médias et des décideurs publics parce qu’elle s’est dispersée façon puzzle loin des métropoles. Cette dispersion s’explique par deux aspects principaux : d’une part, les “petits” ne peuvent pas se payer le luxe de subir les effets de l’insécurité provoquée dans les quartiers de banlieue, en particulier d’habitat social, par une minorité de délinquants parmi les plus miséreux, conduites déviantes d’une minorité que l’action publique s’avère incapable d’enrayer; d’autre part, l’explication se trouve là plus sulfureuse, ces “petits”, essentiellement des personnes issues des immigrations intérieures à la France ou des pays européens proches, ne peuvent pas supporter le choc, que l’auteur qualifie de culturel, de se retrouver désormais en minorité numérique dans des quartiers qui furent autrefois les leurs. Il y aurait bel et bien en France des “effets de substitution” de population dans certaines banlieues.  Les nouveaux minoritaires, ex-majoritaires des quartiers populaires des villes-centres et des banlieues, recherchent du coup, via l’acquisition d’une maison individuelle loin des métropoles, la sécurité de sentir de nouveau l’autochtone d’un lieu.

Les cartes en moins et l’accent sur l’immigration en plus, Christophe Guilly reprend donc ici la thèse qu’il avait déjà exprimé avec Christophe Noyé dans son très pertinent Atlas des nouvelles fractures sociales. Les classes moyennes oubliées et précarisées (Paris : Autrement, 2004). Pour lui, contrairement au halo médiatique constitué par le “problème des banlieues”, la France des petits, des sans grade (toute allusion…) qui souffre des effets de la mondialisation (au sens économique et culturel), autrement dit la vraie Question sociale du point de vue quantitatif et non pas de celui, médiatique, des émeutes urbaines, voitures brûlées, et autres hauts faits de la racaille qu’il faut karchériser pour parler en Sarkozy, s’est déplacée dans le péri-urbain ou le rural profond. Elle en est devenue du coup invisible. Les politiques publiques font largement erreur dans  leur focalisation sur les banlieues parce qu’elles réagissent plus à chaud à des hauts faits médiatisés qu’à la vague de fond qui restructure le territoire.

Malheureusement, la thèse reprise en 2010 n’est tout de même pas loin d’une vision ethnicisée de l’hexagone. L’auteur s’en défend hautement, et critique au contraire l’opposition inclus/exclus largement utilisée dans les médias et le débat public, qui n’est finalement qu’une autre façon  républicaine de dire Français de souche/Immigrés, voire Blancs/Pas blancs. Pour lui, le problème des banlieues  résulte avant tout de la dynamique des marchés du travail métropolitains, qui n’offrent pas de perspectives d’emplois à des populations sans qualifications issues du regroupement familial, et de l’existence d’une offre locative sociale, au départ destinée à loger les ouvriers de l’industrie de ces métropoles, qui accueille ces populations économiquement surnuméraires.  Cependant,  à le lire, il n’est pas sûr qu’il ne tende pas à renforcer  l’approche Français de souche / Immigrés : certes, il insiste sur le fait que la plupart des immigrés ne vivent pas dans les banlieues, que ces dernières, pour une grande partie de leurs habitants, ne sont  en réalité qu’un lieu de passage dans un parcours biographique ascendant, qu’il existe finalement plus de chances de réussite professionnelle pour un jeune de banlieue que pour celui du rural profond, qu’au total, contrairement à ce qui est souvent dit, l’État et les autorités municipales concernées n’ont pas du tout baissé les bras dans ces quartiers que les tendances lourdes de l’économie tendent à appauvrir et y offrent plus de services publics que dans le rural profond, ne serait-ce que parce, désormais, ces banlieues construites dans les années 1950-1970 se trouvent relativement proches du centre de la métropole par rapport au reste de l’habitat diffus construit depuis   ; mais il souligne aussi la profonde ghettoïsation de ces banlieues, où les jeunes descendants d’immigrés familiaux ne rencontreraient plus que des semblables, où les mariages se feraient de plus en plus au pays, pour ne pas dire “au bled”, et où une perception ethnique de la réalité l’emporterait désormais chez tout un chacun (y compris chez un maire de banlieue comme Manuel Valls). L’auteur dénonce à la fois avec force des élites qui ne verraient plus la France qu’à travers une opposition villes-centres/banlieues, majorité blanche/minorités ethniques, et en même temps, il renforce par de nombreuses données sociologiques cette impression de la création de ghettos ethniques (contrairement à l’opinion dominante, me semble-t-il, chez les sociologues).

Du coup, le livre finit par imposer l’idée d’une tripartition de l’espace social :

- centres-villes bourgeois et anciens quartiers populaires des villes gentrifiés qui abritent les gagnants de la mondialisation, avec éventuellement une cohabitation dans les anciens quartiers populaires de “bobos” et de sous-prolétaires d’origine immigré récente (ce qui correspond à la diversité du bâti). C. Guilly fait remarquer que les “bobos” s’accommodent fort bien de la présence de ces “exclus” tant que la cohabitation reste distante malgré la proximité spatiale, surtout quand ces mêmes “bobos” peuvent obtenir grâce à leur présence la baisse indirecte des services qu’ils achètent. L’auteur cite les restaurants abordables grâce au travail au noir en cuisine, on pourrait aussi citer la garde des enfants, le repassage, etc. . Il ajoute quelque peu perfidement que, si les écoles primaires restent peu ségrégées dans ces quartiers ex-populaires entre rejetons des “bobos” et ceux des “exclus”, les collèges le sont déjà beaucoup plus, pour ne rien dire des lycées. Comme j’habite à la Guillotière à Lyon, je ne peux qu’accepter son diagnostic, même si mon ilot (au sens urbanistique) appartient sans doute à la petite bourgeoisie depuis les années 1950.

- les banlieues ex-ouvrières, devenus le lieu de concentration de “toute la misère du monde”, que, finalement, la France “accueille” selon l’auteur plus que ne le prétend le discours officiel. Elles représentent effectivement selon lui le lieu de l’insécurité, et connaissent une rotation rapide des populations. N’y restent que ceux qui n’ont pas encore trouvé les moyens d’aller ailleurs. Ces quartiers sont en train de devenir des ghettos en dépit des efforts des autorités publiques, et forment en tout état de cause le cul-de-basse-fosse de la société métropolitaine.

- le reste, la France profonde des villages, petites villes, tout ce qui se trouve loin des métropoles. Cette France-là accueille la majorité des classes populaires, de ces 60% d’ouvriers et d’employés qui constituent encore aujourd’hui la population active. Cette France-là se trouve être selon C. Guilly la grande perdante de la mondialisation économique et culturelle en cours. La présentation de la situation par l’auteur  parait tellement négative que cela m’a fait penser à ce que décrivent les géographes sociaux pour la Roumanie post-communiste d’après 1989 : un vaste mouvement de repli vers la campagne de la part des populations ayant perdu leur travail en ville à la faveur de la transition vers l’économie de marché. Mutatis mutandis, à très bas bruit médiatique, on observerait un phénomène assez similaire en France – qui rencontrerait aussi les effets de la décentralisation productive des années 1960-1970 qui avait déplacé le gros du monde ouvrier loin des anciennes grandes métropoles de la première industrialisation. Bien que C. Guilly n’aille pas jusque là, il faudrait s’interroger sur l’origine sociale de ces exilés volontaires des métropoles, ne seraient-ce pas en grande partie les enfants ou petits-enfants de l’exode rural des années 1950-60? Quand aux actuels licenciés ou aux menacés de l’être à terme des usines des petites villes et de la France rurale, ne sont-ils pas en majorité des descendants des ruraux de cette même région?

La thèse selon l’usage que C. Guilly  lui destine vise clairement à avertir la gauche de gouvernement qu’elle doit se préoccuper plus de cette France aussi invisible  dans les médias que  majoritaire dans les faits. Pour l’auteur, qui n’est pas un économiste à la Pangloss pour lequel  tout se trouve aller pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles, il ne fait en effet aucun doute que l’insertion actuelle de la France dans la mondialisation, dans la division internationale du travail, profite à certains groupes sociaux et pas à d’autres. Il y a d’évidence des gagnants et des perdants, à la fois sur le plan économique, mais aussi en terme de définition  de ce que doit être une vie réussie, à savoir mobile, nomade, cosmopolite, où, comme dirait Madame Parisot, tout comme l’amour, rien ne dure.

Malheureusement, en raison même de l’acuité de sa description, je ne perçois aucune raison pour laquelle la gauche de gouvernement, le PS en particulier, changerait radicalement son fusil d’épaule. Ses grands leaders métropolitains – les maires des grandes villes – s’affichent à 100% pour l’insertion de leur cité dans la mondialisation – et le gros de leur électorat avec! Allez donc raconter aux maires de Paris,  Lyon,  Strasbourg, ou même Lille, Nantes, Rennes, Montpellier, ou Toulouse, qu’il faudrait un peu réfléchir de manière vraiment critique à cet aspect là des choses. Ne parlons pas non plus des élites  du PS français servant dans les organisations internationales : un DSK ou un Pascal Lamy ne peuvent pas admettre une seconde que la division du travail mondial doive être remise en cause. Il faut l’approfondir au contraire par une meilleur régulation pour qu’elle soit plus juste et efficace. Le PS a certes adopté le concept de “juste échange”, mais, pour l’instant, cela reste un slogan sans contenu réel en matière de politiques publiques proposées. Bien sûr, il existe à gauche du PS une autre (petite) gauche de gouvernement, le Front de gauche en particulier. Ce dernier pourrait prendre en charge l’avertissement de C. Guilly, mais elle ne se trouve qu’au début d’un difficile parcours de (re)construction. Je la vois mal avoir un candidat qui arriverait  en tête des candidats de gauche au premier tour de la Présidentielle de 2012…

On pourrait imaginer cependant que des élus de la France profonde relaient ce message. Hormis le fait qu’il existe sans doute autant d’élus de gauche, de droite ou du centre, ou officiellement sans étiquettes, concernés par cette longue agonie de la France qui se lève tôt, comme on le voit à chaque fermeture de site industriel un peu médiatisé,  il me parait pour l’instant improbable qu’une coalition d’élus de cette France profonde arrive à se faire entendre sur ce thème, et amène la France à changer d’insertion dans la division internationale du travail. Il y a certes eu des étincelles médiatisées (comme le député chanteur…), il y a certes des mouvements de défense des services publics locaux, mais, au total, il est bien peu probable que les métropoles écoutent la France profonde : les intérêts objectifs divergent, et les métropoles  contrôlent le sens de la situation. Pour paraphraser Marx, toute cette France populaire  de l’habitat individuel diffus, que décrit Christophe Guilly, se résume  à un immense sac de pommes de terre, dont pour l’heure ne menace de sortir aucun mouvement social d’ampleur. (On me dira que, lors de l’actuel mouvement contre la réforme des retraites, les petites villes connaissent de grosses manifestations, mais, pour les médias nationaux, cela reste presque invisible – et bien moins visible que les émeutes dans le cœur des métropoles lyonnaises et parisiennes.)

En fait, en lisant C. Guilly, et en ajoutant foi à sa description, la vraie question que je me suis posé, c’est finalement pourquoi le Front national fait au total des résultats électoraux si médiocres, alors que la situation lui est, à l’en croire, si objectivement favorable : mondialisation qui appauvrit le gros des  Français et leur fait perdre le sentiment d’être chez eux et les oblige à se mettre au vert, immigration de toute la misère du monde largement hors de contrôle, banlieues en proie à la délinquance venue d’immigrés, création de ghettos, État et autorités publiques de bonne volonté mais impuissants, etc. . C. Guilly donne lui-même en creux une réponse en soulignant, qu’au vu des sondages, les classes populaires restent attachés à des valeurs d’égalité. Cette allusion à des données de sondage m’est apparue un peu incohérente avec la démonstration générale du livre qui tend au contraire à n’étudier que ce que les gens font en “votant avec leurs pieds” et non ce qu’ils disent lors d’un entretien de sondage. Tel “bobo” cosmopolite et tolérant n’hésitera pas une seconde à s’affranchir de la carte scolaire au niveau du collège pour que son héritier ne souffre pas de la présence d’enfants d’exclus dans sa classe. Laissons donc de côté ce que répondent les gens (sauf à supposer que le peuple soit honnête et les bobos hypocrites – ce qui est possible!). Pour ma part, j’attirerais l’attention  sur  les mécanismes institutionnels de la Cinquième République et  sur la pratique du cordon sanitaire contre le Front national lors des scrutins à deux tours qui érodent depuis longtemps l’impulsion frontiste. Sans possibilité de tisser un réseau de maires, de conseillers généraux,  de s’implanter dans les institutions locales, le FN ne peut aller bien loin. La vraie leçon de ce livre devrait plutôt être tiré à droite : il faut rester sur la ligne chiraquienne (du moins celle de la fin de sa vie politique), surtout ne pas leur entrouvrir la porte, sinon cela sera le déferlement.

Pour ne pas laisser le lecteur sur une telle impression négative, je voudrais souligner une ligne d’espoir que l’auteur ne met pas assez en valeur  à mon sens bien qu’il en parle. En fait, sur les 40 dernières années, les immigrés ou leurs enfants se sont spatialement répandus partout dans le territoire hexagonal. La France profonde se trouve elle-même bien plus métissée qu’il y a cinquante ans. De fait, ce sont aussi  des descendants d’immigrés plutôt récents qui se replient dans les campagnes, qui veulent eux aussi leur maison individuelle. En dehors de quelques maires qui essayent d’empêcher ce genre d’évolutions, la diversité des origines s’impose progressivement partout, tout en suivant un modèle de vie individualiste qui n’a pas grand chose de lointain. C’est un beau gâchis écologique, mais il est possible que cela soit en fait un bon investissement pour la fameuse cohésion sociale.

Ps. Article de C. Guilly dans le Monde du samedi 6 novembre (page 20, Débats) intitulé “Un conflit révélateur de nouveaux clivages. L’insécurité sociale grandit”. A noter qu’il n’évoque l’immigration qu’en toute fin d’article, contrairement au poids que prend cet aspect dans son ouvrage. Le constat (bienvenu par ailleurs) de l’insécurité sociale, comme il le dit, ne prend pas alors la même coloration.

 

Un nouveau traité européen?! Peuchère!

Il n’y a pas de jour où je ne lise quelque article déplorant l’absence d’ambition européenne, les très basses eaux que traverse le projet européen. Même l’un des éditorialistes en chef du café du commerce nouvelle génération, le Christophe Barbier, l’amusant (encore que…) Monsieur-Je-Sais-Tout-ou-Presque-Tout -sur-Tout qui occupe la tête de l’Express, s’y est mis récemment. Cf. son éditorial “Chaise vide et ras-le-bol” (22 septembre 2010) : “(…) Et les eurozozos de s’ébahir, parce que tout fonctionne comme d’habitude. Certes l’Europe fonctionne, mais elle n’avance pas (…) Le salut passe par une révolution.[sic] (…)”, éditorial qui se finit par un appel pressant à N. Sarkozy à créer par la force de son action une “puissante relance de l’Europe politique”.

Sur un bien autre plan intellectuel, le numéro de septembre-octobre 2010 (n°45) de Questions internationales (revue éditée par la Documentation française) comprend un dossier sur “L’Europe en zone de turbulences” avec des interventions de spécialistes universitaires des principaux dossiers européens. Le moins que l’on puisse dire est l’ensemble ainsi construit à fins pédagogiques ne respire que très moyennement l’enthousiasme des grands jours. Certes, ces auteurs universitaires nuancent leurs propos et soulignent souvent les points positifs des dernières années (par exemple sur le Parlement européen), mais certains, surtout ceux qui se risquent à proposer leur vision d’ensemble (en particulier Serge Sur et Christian Lequesne), ne se privent pas de mettre en lumière une crise très nette du projet européen. Le mot de “somnolence” est même utilisé. Les autorités nationales et européennes en charge du projet européen semblent ne pas bien savoir où elles vont… (ou, si elles le savent, aucun de ces éminents collègues n’a eu l’honneur d’être prévenu de la destination finale – contrairement à Christophe Barbier qui lui semble avoir quelques idées).

C’est dans ce contexte plutôt morose que nos duettistes franco-allemand, Nicolas Sarkozy et Angela Merkel, laissant quelques instants de côté leurs virages à droite respectifs en matière de sécurité et d’immigration, répondant sans doute à l’appel vibrant à l’action révolutionnaire de la part de Christophe Barbier, viennent d’annoncer le 18 octobre 2010 qu’ils allaient proposer à leurs partenaires européens rien moins qu’une nouvelle (petite) réforme des traités européens. D’après ce que j’ai pu en lire, cette réforme devrait être en vigueur à l’horizon 2013 pour remplacer les arrangements financiers d’urgence pris cette année, et ne comporterait que deux éléments majeurs : une légalisation ex post et une pérennisation du fonds commun de soutien créé ce printemps 2010 pour sauver les Etats européens en difficulté financière et une révision du mécanisme de sanction pour absence de respect des critères de bonne gestion économique par un État membre qui irait vers une plus grande automaticité et qui pourrait aller jusqu’à la suspension de ses droits de vote de ce pays au Conseil européen.

Cette proposition, si elle se transforme finalement en modification des Traités, c’est-à-dire si elle survit aux diverses étapes nécessaires (négociation politique à 27, définition juridique lors d’une Conférence intergouvernementale, approbation par les 27 exécutifs concernés, ratification dans 27 pays, dont l’Irlande qui s’interroge déjà), me parait à ce stade très ambitieuse. Surtout, cela reviendrait à considérer que, dans l’Union européenne, il s’avère désormais aussi grave de ne pas respecter les “critères de Maastricht” (sans doute révisés et élargis par la même occasion) que de ne pas respecter les fondamentaux de la démocratie et de l’État de droit. Rappelons en effet que, jusqu’ici, la seule façon de priver un État membre de ses droits de participation au processus de décision de l’Union, correspond à l’article 7 du Traité de l’Union européenne qui envisage le cas où un pays de l’Union deviendrait d’aventure une dictature ou quelque chose s’en rapprochant de trop près. J’en connais certains qui pourront en faire tout leur miel politique de la proposition Sarkozy-Merkel : voilà enfin la preuve ultime que l’Union européenne est gouvernée par des règles inspirées par une vision néolibérale de l’économie politique. La mise sous tutelle d’un État par ses partenaires est-elle acceptable dans une Union d’États égaux? L’intervention du FMI possède au moins le mérite symbolique de faire intervenir un Deux ex machina mondial – une Union européenne qui deviendrait encore plus qu’elle ne l’est déjà le Père fouettard aux mains des bons élèves contre les mauvais ne risque pas de renforcer son unité à terme.

Pour ma part, je suis  extrêmement surpris que deux leaders politiques européens parlent même de rouvrir le chantier des Traités. Sans doute, pensent-ils que cette réouverture n’en est pas vraiment une dans la mesure où il ne s’agit pas d’un changement radical de trajectoire pour l’Union européenne, qu’il s’agit de confirmer que tout le monde se déclare solidaire dans la mesure où la solidarité ne coûtera pas trop à celui qui le sera (cf. le modèle grec qui, parait-il, rapporterait même de l’argent à l’État français…), qu’il s’agit en somme d’une modification technique qu’il sera facile de faire passer comme n’étant pas susceptible d’un jugement populaire. En même temps, ont-ils oublié que les électorats, quand on leur demande leur avis une fois (pas deux bien sûr!), ne sont absolument pas prêts à donner quelque blanc-seing que ce soit à une proposition européenne. Ignorent-ils aussi que les opinions publiques des Etats éventuellement visés par ces dispositions présentés comme draconiennes pourraient très mal le prendre, que la négociation de tels amendements des Traités risque d’apparaître humiliante pour certains pays qui seront obligés de révéler qu’ils croient pouvoir en être la cible.

En tout cas, vraiment, quelle belle relance de l’Europe politique que ces piteux calculs de boutiquiers.

Nuages économiques à l’horizon : les Cassandre inutiles.

En cet automne 2010, aucun grand rebondissement de la crise économique commencée en 2007 ne semble devoir avoir lieu, les budgets d’austérité prévus pour 2011 sont votés petit à petit un peu partout, et, pourtant, les Cassandre ne manquent pas au sein de la profession économique, tout comme d’ailleurs les signaux bien réels d’un affaiblissement de la reprise aux Etats-Unis au point que, si j’ai bien compris, la Réserve fédérale va s’essayer désormais à produire de l’inflation pour faire baisser les taux d’intérêt réel.

J’ai d’abord noté ce “Manifeste des économistes atterrés”, qui critique de manière détaillée  les croyances fausses qui président aux politiques économiques contemporaines, et qui appelle en conséquence à réfléchir à d’autres choix en la matière. Voir leur site qui donne tous les détails sur leur initiative.  Elle  a eu un petit écho dans la presse; elle déjà donné lieu à un colloque à Paris le 9 octobre; et elle devrait donner lieu à un livre à paraître début novembre; mais elle me fait cependant irrésistiblement penser à celle des “Économistes contre la pensée unique” du milieu des années 1990 dont on connait l’échec  presque total sur le plan pratique des politiques économiques (en dehors de quelques carrières individuelles, politiques ou académiques, lancées à l’occasion). Le Manifeste actuel des économistes atterrés me semble plus large cependant à regarder ses instigateurs et signataires qui pèsent plus académiquement, et il bénéficie évidemment du démenti historique que l’actualité des trois dernières années n’a cessé de donner au grand récit néolibéral .

Parmi les grands noms médiatisés de l’économie, Paul Krugman, Joseph Stiglitz, et Jean-Paul Fitoussi s’en donnent aussi à cœur joie ces temps derniers (si j’ose dire…) dans leur dénonciation des politiques suivies par les gouvernements occidentaux, tout particulièrement sur l’adoption d’une ligne d’austérité à tout prix en Europe, telle que celle que vient de la  proposer pour la France la Commission Attali dans sa nouvelle livraison du soir.

Dans ce cadre, un propos de Jean-Paul Fitoussi m’a particulièrement interpellé : dans un entretien avec Marianne (25/9 – 1/10- 2010, p.38-39), les journalistes de l’hebdomadaire des grincheux unis de France et de Navarre l’interrogent sur les raisons qui président à ce retour très net dans l’Union européenne de doctrines qui préconisent la rigueur, toute la rigueur, rien que la rigueur. Réponse un peu embarrassé tout de même : “Je n’aurais jamais pensé assister au retour de ce débat [règles vs. discrétionalité ]. Je ne sais pas par quel cheminement la doctrine de stabilité allemande a fini par l’emporter dans les esprits. Mais il ne fait aucun doute qu’elle a gagné. Il y a une dizaine d’années, j’avais avancé une hypothèse explicative de la politique allemande : le choc traumatique de l’hyperinflation de l’entre deux-guerres. (..) Mais il ne s’agit là que d’une explication très partielle. Les évolutions rapides du monde ont nécessairement infléchi la façon de penser la politique économique, sauf à faire l’hypothèse d’une obstination généralisée des gouvernements. La peur de la répétition du passé ne saurait présider seule à la formation des élites.”

En fait, Jean-Paul Fitoussi met sans doute le doigt sur une des raisons majeures du retour aux fondamentaux de la politique économique néo-libérale : la “formation des élites” (conseillers du Prince et journalistes économiques, dont les historiens du néolibéralisme contemporain ont bien montré qu’elle fut au centre de l’attention de la génération des Hayek & Cie). En termes plus concrets, il faudrait regarder en détail qui conseille les dirigeants politiques européens en la matière. Je ne vois pas qu’un grand changement de la garde se soit opéré depuis 2007. L’un des porte-parole du Manifeste des économistes atterrés remarquait qu’il existait un monde entre les recettes appliquées par les gouvernements comme tout naturellement et qui sont fondés sur des anciens modèles de la réalité économique et les controverses académiques en cours qui mettent en cause la validité de ces mêmes modèles.

Comment un tel changement, qui supposerait pour ceux qui sont  liés à cette façon désormais habituelle de voir l’économie de sévères ruptures de carrière, pourrait-il d’ailleurs s’opérer? Si l’on se réfère à l’épisode précédent  où les politiques économiques se sont réorientés dans le monde occidental (passage du keynésianisme au néolibéralisme dans les années 1970), il faut malheureusement attendre qu’un ou plusieurs pays importants n’arrivent plus du tout à se sortir de leurs difficultés avec les remèdes préconisés par la façon habituelle de faire, et que des conseillers alternatifs et un peu crédibles tout de même soient prêts à sortir du bois avec des solutions toutes prêtes. Pour l’instant, même si une grande part des populations européennes souffre, nous n’en sommes pas là du tout. Aucun pays européen  n’a fait faillite, et aucun ne le fera si les mécanismes prévus par l’Union européenne (avec l’aide du FMI) depuis ce printemps fonctionnent. Aucun ne connait des troubles politiques et sociaux qui paraissent hors de maîtrise des gouvernements. A ma connaissance, les anarchistes grecs n’ont pas encore fait sauter l’Acropole à titre de protestation contre la rigueur imposée par l’UE, et la majorité des électeurs lettons déteste encore toujours plus le souvenir du pouvoir soviétique que l’actualité de la rigueur européenne. Dans le fond, pour l’heure, le seul cas vraiment inquiétant n’est autre que celui de la Hongrie. Ce pays de l’UE, par la grâce d’une élection tout à fait libre, s’est donné ce printemps dernier la possibilité de devenir (à terme) une dictature. (Et là, pour le coup, il faut se rappeler qu’on ne naît pas dictateur, mais qu’on le devient…) Les Irlandais encaissent bravement le choc, les Espagnols aussi, etc.

Bref, j’ai l’impression que les Cassandre peuvent bien se fatiguer à dénoncer, à juste titre à mon sens, l’absurdité des politique suivies, ils resteront atterrés tant qu’une économie développée ne sera pas vraiment à terre! C’est seulement dans ce cas-là qu’ils auront l’occasion de mettre en pratique leurs doctrines.

J’ai par ailleurs cru comprendre que leur vision partagée allait assez vers une utilisation du niveau européen pour résoudre un certain nombre de problèmes qu’ils ont identifiés (en particulier sur la régulation de la finance). Si tel est bel et bien le cas, l’illusion de leur part serait totale : jamais les gouvernements à la politique économique d’inspiration néolibérale  en Europe, qui resteront toujours même s’ils n’étaient plus à ce stade qu’une minorité, n’autoriseront un usage de la chose commune qu’est l’Union européenne en un tel sens, au mieux ils permettraient  peut-être une coopération renforcée entre quelques pays ayant décidé une voie exotique de politique économique (par exemple sur la fiscalité des entreprises), mais, même sur ce point, j’ai des doutes.

 

Nonna Mayer, Sociologie des comportements politiques.

J’ai reçu il y a peu de la part du service de presse de l’éditeur, le nouveau manuel de Nonna Mayer, Sociologie des comportements politiques (Paris : Armand Colin, 2010), avec une incitation à répondre à un questionnaire permettant de juger de la pertinence de l’ouvrage par rapport à mon activité pédagogique. Je le ferais par ailleurs (de manière positive), j’entends ici traiter des aspects plus scientifiques de l’ouvrage.

Premier point à noter, sous le terme de “comportements politiques”  l’auteur traite exclusivement de l’action politique des citoyens dans le cadre d’une démocratie représentative. N. Mayer écarte explicitement (p. 7) de sa présentation l’action des professionnels de la politique et de l’administration qu’elle renvoie  à une autre sous-discipline de la science politique (“l’action publique”). Cette division du travail scientifique s’avère classique, mais nous y reviendrons, constitue une limitation forte de l’ouvrage.

L’organisation de ce manuel  s’effectue fort classiquement en trois parties.

Le lecteur commence par une première partie introductive, Participer en démocratie, qui pose  définitions et problématiques. Le chapitre 1 (La dynamique démocratique) présente les grandes théories politiques disponibles sur la participation (souhaitée ou pas) des citoyens en démocratie, ainsi que quelques repères historiques sur l’élargissement du suffrage à (presque) tous les adultes des pays démocratiques.  Le chapitre 2 (Les approches des comportements politiques) introduit les grandes approches intellectuelles disponibles, et surtout à l’un des fils conducteurs de l’ouvrage, à savoir une comparaison franco-américaine de ces dernières. En effet, le grand mérite de l’ouvrage est de  traiter dans un même mouvement les recherches effectuées sur un sujet donné dans le contexte nord-américain et les recherches effectuées sur un sujet connexe dans le contexte français. Sans se livrer totalement à une histoire comparée des  paradigmes en vigueur sur les deux rives, et des transferts transatlantiques de concepts, c’est-à-dire  en restant dans le cadre pédagogique d’un manuel, Nonna Mayer prend bien soin de souligner parallélismes et divergences. J’ai trouvé cet aspect très réussi, et le lecteur n’est jamais perdu en haute mer.

Les chapitres suivants  qui constituent une seconde partie intitulée Autour du vote (chapitre 3, Les territoires du vote, chapitre 4 L’individu électeur, chapitre 5 Nouveaux Débats, chapitre 6 Le moment électoral) constituent un habile résumé de ce qu’on peut savoir aujourd’hui sur le vote. Le lecteur se trouve toutefois saisi de vertige tant les théories en la matière se sont depuis les années 1940 accumulées, contredites, complétées. Un étudiant sera ainsi à la fois informé de tout ce qui se trouve en rayonnage sur le sujet, mais aura peut-être du mal à faire une synthèse. En effet, Nonna Mayer a décidé de ne pas montrer de préférence marquée pour l’une ou l’autre approche. Elle a cependant décidé d’ignorer toutes les approches émergentes du choix électoral, qui font de ce dernier la conséquence d’un caractéristique génétiquement déterminé de l’individu. Pour certains, on naîtrait “conservateur” ou “libéral”. S’il n’est fait aucune mention de ces approches naturalistes, c’est sans doute parce que Nonna Mayer s’inscrit, comme elle l’explique au début de son texte, dans un espace scientifique français fortement emprunt de durkheimisme pour lequel le fait social explique le fait social. Que le lecteur ne se méprenne pas sur le sens de cette dernière remarque : nous nous sentons nous-mêmes à mille lieux d’une telle approche par les gènes, mais il aurait peut-être été bon d’informer de son existence les étudiants auxquels ce manuel s’adresse.

La partie suivante, Au delà du vote (chapitre 7 Choisir de … ne pas choisir, chapitre 8 Action collective et mouvements sociaux, chapitre 9 Militer aujourd’hui, chapitre 10 Parler politique), regroupe ce qu’on appelle depuis quelques années les formes non-conventionnelles de participation politique en dehors du vote, mais aussi un comportement étudié de longue date, l’abstention électorale ou une préoccupation plutôt nouvelle, le rôle des discussions de la vie quotidienne.

La conclusion de l’ouvrage (Participer en Europe aujourd’hui) s’essaye à partir de données européennes de sondages de caractériser un style français de participation politique. La France serait comparativement marquée par une nette rupture entre les formes conventionnelles de participation (vote et adhésion à un parti politique) et les formes non-conventionnelles (militantisme dans les associations par exemple). On retrouverait ainsi la vieille idée d’une faible articulation en France entre partis politiques et organisations de la société civile.

Au delà de ce discours du manuel, je pense avoir distingué deux thématiques qui constituent la revendication intellectuelle de l’ouvrage, qui en font, naturellement, plus qu’un manuel.

Premier thème : la parité franco-américaine, ou du moins la non-domination de la pensée française par la pensée américaine. Il y a dans cet ouvrage, qui valorise fortement les faits glorieux du CEVIPOF depuis les années 1960 jusqu’à ses ramifications actuelles dans les jeunes stars montantes  issus de cette tendance de la science politique en passant par les (rares) manifestations provinciales de l’hydre ainsi décrite, une revendication de qualité de la science française. Cela ne peut pas faire de mal que de revisiter les gloires anciennes et d’annoncer les gloires futures. Le lecteur notera toutefois que la vraie faiblesse de la science politique française, vu à travers ce prisme favorable, s’avère être l’absence de grandes études comparatives jusqu’à récemment. D’évidence, ce manuel traduit une volonté de rattraper ce retard sur ce point, mais force est de constater qu’à ce jour aucun concept phare à chalandise internationale n’a encore émergé du côté de la rue Saint-Guillaume.

Deuxième thème, beaucoup plus sérieux et important à mes yeux. Nonna Mayer s’inscrit en faux contre tous les Cassandre qui annoncent un déclin de la démocratie dans les démocraties anciennes, ou plus encore un déclin de la participation politique dans ces mêmes vieilles démocraties. Bien au contraire, pour elle, les citoyens ordinaires sont de plus en plus aptes par leur niveau d’éducation et disposés par leur moindre déférence à l’égard des puissants de l’heure à se mobiliser politiquement. Cette considération explique par exemple la place nouvelle du chapitre sur l’abstention, qui, loin de traduire une absence de conscience citoyenne par marginalité sociale comme on pouvait l’étudier classiquement, peut au contraire traduire chez certains individus un surcroit de prise de conscience. Bref, comme dirait la chanson de Dutronc, “on manifeste, on revendique, on proteste”, la démocratie entendue comme participation, sous une forme ou sous une autre, des citoyens au processus politique s’avère bien plus vivace, en France et en Europe, qu’elle ne le fut jadis au temps des grands combats idéologiques de la première moitié du XXème siècle (ne serait-ce par exemple que parce que les femmes, soit la moitié de la population, s’approchent de la parité en la matière).

Je dois dire que je ne partage pas cet optimisme. D’une part, un des acquis les plus solides de toutes les études citées dans l’ouvrage n’est autre que le constat selon lequel le niveau de participation politique sous toutes ces formes  – conventionnelles et non-conventionnelles – augmente à raison de la place de chacun dans la hiérarchie socioéconomique. Certes, il existe toujours une compensation possible du handicap que constitue une place mineure dans la hiérarchie par l’inclusion dans des groupes de base (communautés ethniques, Églises, syndicats, partis, etc.) qui développent l’intérêt pour la vie politique des individus socialement minorisés, mais cette inclusion me semble plutôt sur le déclin. Bref, cette démocratie, où les citoyens participent beaucoup plus qu’avant, risque bien d’être une démocratie, où les citoyens riches et/ou éduqués participent encore plus massivement qu’auparavant, et adoptent les modes d’action autrefois l’apanage des masses déshéritées.

On pourrait ajouter plus radicalement que la séparation de comportements politiques d’une part et de comportements non-politiques d’autre part aveugle un peu sur le pouvoir d’intervention de chacun sur le cours des événements. Un chef d’entreprise qui avalise une délocalisation en Chine pose un acte classé comme  un acte économique, mais, à bien y regarder, n’est-ce pas un comportement politique par excellence, plus que celui de ceux  (syndicats, élus locaux, etc.) qui protestent (en vain en général) contre cette décision? Le côté fondamentalement “basiste” de l’approche de Nonna Mayer oublie l’aphorisme attribué à Warren Buffet selon lequel la lutte de classe existe et que c’est sa classe qui est en train de la gagner (sans avoir nul besoin de “comportements politiques” en plus).

D’autre part, et c’est  là la critique essentielle que je ferais à l’ouvrage, sur le plan intellectuel, certes, selon les données de sondages et les observations disponibles, les gens pétitionnent, manifestent, s’organisent en associations, etc. plus qu’avant, mais avec quels résultats sur le cours général de la société dans lequel ce surcroît de participation citoyenne a lieu? C’est là qu’une articulation avec l’étude de l’action publique serait peut-être utile pour rendre tout cela un peu significatif. Si les citoyens sur les deux rives de l’Atlantique répondent de plus en plus à des questions de sondages en  affirmant que les hommes politiques ne se soucient pas d’eux, c’est peut-être que le processus politique dans les décisions essentielles à prendre – pas sur la couleur des rideaux de la cage de fer dont traite une bonne part de la discipline! -  a réussi dans ces mêmes années à s’isoler totalement des pressions électorales et autres. L’échec de l’altermondialisme, dont les difficultés sont évoquées par Nonna Mayer, devrait amener à de plus amples réflexions.  En lisant ce livre, tout en suivant du coin de l’œil les diverses crises financières en cours, je me disais que, certes, les populations européennes et américaines participaient, avaient une action politique, mais comment expliquer alors le cours de la crise économique et financière des dernières années? Comment expliquer cette énorme addition que tout un chacun doit payer? Peut-être suis-je aveuglé par le contexte immédiat, mais il me semble bien que tous ces gens ont beau voter ou ne pas voter, militer ou ne pas militer, manifester ou ne pas manifester, “there is no alternative”, tel semble devoir être le fin mot de l’époque.

Peut-être est-ce là un effet temporaire. Toutes les capacités de mobilisation politique de la part des citoyens ordinaires, dont Nonna Mayer décrit la réalité  contemporaine et laisse entrevoir le potentiel, finiront peut-être dialectiquement par nous exploser à la figure, à nous misérables   Cassandre, dans des formes inédites de démocratisation. Dans le cas contraire, il faudra bien se poser la question de savoir ce qu’on étudie vraiment lorsqu’on traite de la participation populaire dans les  vieilles démocraties contemporaines, un rituel sans grande importance peut-être puisque ceux sur lesquels il s’agit de faire pression ont depuis longtemps pris d’habiles contre-mesures.

Quoi qu’il en soit, en attendant l’avènement d’une démocratie de participation complète de tout un chacun à l’ensemble des affaires publiques  le concernant, les étudiants auront tout intérêt à fréquenter cet ouvrage plein d’espérance – et c’est un pessimiste qui vous le garantit.

Ps.  A l’occasion de la sortie de ce livre, Nonna Mayer a eu droit à un article dans Libération du 16/17 octobre 2010 (page XXIII du Le Mag, rubrique Que cherchez-vous?), sous le titre Il y en a qui contestent, qui revendiquent… de la part de Corinne Bensimon. Nonna Mayer, citée dans cet article, y précise qu’elle fut étudiante à Nanterre en 1968,  mobilisée politiquement, et que “Tester ce slogan de Mai 68 reste un fil rouge de mes recherches : ‘Je participe, tu participes, il participe, nous participons, vous participez, ils profitent’.” J’aurais tendance pour part à répondre que le slogan est vrai dans la dérision qu’il incarne, mais aussi je mesure encore une fois à quel point l’appartenance à une génération particulière  (celle de la fin des années 70, début des années 1980 du point de vue des expériences politiques) me porte à une certaine perception de la réalité sociale, économique et politique.

Irlande… Tout va très bien, Madame la Marquise…

32% de déficit public calculé en part du PIB en 2010 pour un État membre de l’Union européenne et de la zone Euro : l’Irlande. Record battu! Plus de 10 fois le seuil officiellement souhaité par les traités européens de 3%! Qui dit mieux! Et 20% en plus de déficit calculé en part du PIB  annoncé d’un coup!

Cette crise économique réserve de belles surprises tout de même. En entendant ce chiffre lors d’un journal télévisé, je n’en croyais pas mes oreilles croyant à une inexactitude : or les responsables de l’État irlandais auraient  effectivement annoncé ces jours-ci qu’à force de secourir quelques banques pourries jusqu’à l’os (à tous les sens du terme) – pour qu’elles ne fassent pas faillite entrainant dans leur chute tout ou partie du système financier mondial  – son déficit courant sur l’année 2010 va bondir (comme un tigre!) des un peu plus de 11% prévus jusqu’au seuil inimaginable de 32% du PIB (cf. l’article du Figaro du 30 septembre 2010, confirmé par un article dans Libération du 1er octobre 2010, qui citent tous deux ce chiffre de 32%, et encore s’agit-il d’une prévision qui peut être démentie si le PIB diminuait). Le sauvetage de la  banque la  plus en difficulté coûterait entre 29 et 33 milliards d’euros, soit l’équivalent d’un tiers de budget annuel de l’Union européenne….. ?!? Il y a en fait de quoi être interloqué.

Le scandale du Crédit Lyonnais du début des années 1990 apparait du coup comme rétréci par les années.   Le calme  sur les marchés et la faible réaction de la presse européenne montrent que cette dérive des comptes publics de l’Irlande avait été  déjà été largement révélée  par les autorités irlandaises dans les mois et semaines précédentes à  leurs partenaires européens et à la BCE, ainsi que discrètement aux agences de notation et aux marchés financiers. En effet, personne ne semble s’affoler, Jean-Claude Juncker se permet même de faire le matamore au nom de l’Irlande qui évidemment n’aura pas besoin d’aide européenne. Surtout l’État irlandais a pris soin  avant d’officialiser l’abîme qui s’est ouvert dans ses comptes  de pouvoir honorer tous ses engagements sur les marchés  jusqu’en 2011. Par contre,  il promet encore et encore de l’austérité à ses citoyens – qui sont donc appelés à payer la crise  bancaire irlandaise à 100% (plus les intérêts à venir sur la dette publique ainsi créée).

En fait, les derniers prévenus du désastre sont sans doute les Irlandais ordinaires eux-mêmes. Pour l’instant, ces derniers ne semblent pas réagir à la hauteur  de l’événement  dont ils semblent bien être les victimes. Les Islandais dans une situation très similaire s’étaient révolté, avaient obligé à des  élections,  avaient changé de gouvernement, avaient  eu la faculté de repousser les demandes les plus exorbitantes lors d’un référendum, avaient eu droit dans un délais record à un rapport de sages faisant le point sur les raisons du désastre, et ils semblent même décidés à juger quelques responsables politiques et économiques de ce dernier (même si cela ne plait pas à un éditorialiste de Breaking News dont le Monde publie les propos). En Irlande, pour l’heure, il ne semble pas que les forces politiques qui ont occupé le pouvoir au moment où la bulle spéculative se formait aient quitté la scène… Rien ne semble devoir se passer : comme depuis le début de la crise, les Irlandais vont rester bien sages, un véritable modèle de peuple responsable pour les autorités en charge de la gouvernance européenne, et ils vont pour la plupart payer l’addition de quelques-uns – enfin, les Irlandais qui n’auront pas pris le soin de partir loin de tout cela.

Si cette apathie populaire devait continuer encore longtemps, une telle situation devrait faire méditer sur la nature contemporaine de nos démocraties. Pacifier les sociétés par la démocratie, c’est fort bien; les rendre abouliques à ce point-là, je ne suis pas sûr que cela soit souhaitable.

Quant à l’Union européenne et sa gouvernance économique, qui ne voit pas que les folies irlandaises dans l’immobilier – au fondement de la crise bancaire selon ce que j’ai pu lire – constituent le résultat inévitable d’une monnaie unique à taux d’intérêt unique avec des niveaux d’inflation durablement différents selon les pays.  Il semble que l’apparition de bulles spéculatives sur les actifs sera surveillée dans le futur par les trois autorités de régulation européennes de la finance encore à mettre en place, mais fallait-il aller dans le mur pour vérifier que ce problème existait bel et bien comme le disaient certains économistes depuis au moins une décennie?