Archives mensuelles : novembre 2010

D. C. North, J.J. Wallis, B. R. Weingast, Violences et ordres sociaux.

Quand trois poids lourds anglo-saxons des sciences sociales contemporaines se réunissent pour produire en commun un ouvrage qui se propose de concurrencer les classiques du XIXème siècle dans leur ambition théorique, et que ce même ouvrage se trouve être traduit, contrairement aux habitudes  hexagonales, dans un délai rapide en français, je ne peux que me  réjouir, tout au moins dans un premier temps. Un peu de théorisation générale ne peut de fait a priori faire de mal aux sciences politiques françaises (le pluriel est ici de rigueur pour souligner que bien des chapelles y coexistent désormais, et pour ne pas réifier “une” science politique française). De fait, le livre de Douglass C. North, John Joseph Willis et Barry R. Weingast, Violence et ordre sociaux. Un cadre conceptuel pour interpréter l’histoire de l’humanité (Paris : Gallimard, 2010), se propose rien moins que de rendre compte  du développement historique  depuis l’âge néolithique qui a fait passer certaines sociétés humaines de la pauvreté (matérielle) à la richesse  (matérielle) depuis deux cent ans tout au plus, via le miracle (vu de ce point de la très longue durée historique) que représente le capitalisme libéral, et inversement de nous expliquer pourquoi l’adoption de ce dernier comme ultima ratio de l’enrichissement ne va pas de soi encore aujourd’hui dans beaucoup de pays.

La perspective du livre se veut en effet rien moins que grandiose : toute l’histoire de l’humanité depuis la Révolution néolithique (invention de l’agriculture, des villes, de l’écriture, etc.) pourrait être résumée selon les auteurs par quelques concepts. Le texte fleure ainsi bon sa fin du  XIXème siècle/début du XXème siècle,  de ce temps pas si lointain en années où, par exemple, un  Ferdinand Tonnies opposait “Communauté” et “Société”. Comme pour leur illustre prédécesseur (et j’aurais pu citer d’autres dichotomies célèbres en sciences sociales), il existe ainsi selon nos trois auteurs deux formes (idéal-typiques?) d’ordres sociaux depuis moins 10000 ans avant J. -C., qui visent à résoudre le problème fondamental de toute société humaine : la violence (physique)( comme dirait un Hobbes) :

- les “ordres naturels” où il existe des “Etats naturels”, pour utiliser leur propre terminologie. Ces derniers sont caractérisés par l’existence d’une coalition d’individus, “l’État naturel”,  qui se partagent sur un territoire la domination du reste de la population présente, et ce dans les divers domaines de la vie. Ces individus dominants s’attribuent, ou attribuent à leurs obligés, leurs clients,  des “rentes”. Pour prendre un exemple, ceux qui maitrisent la force physique se mettent d’accord avec ceux qui commercent et ceux qui produisent les biens de salut religieux pour un soutien croisé de leurs monopoles et rentes respectifs, à l’encontre des masses assujetties et de tout nouveau concurrent dans l’un ou l’autre domaine de la vie.  Au total,  la coalition dominante, liée à des individus particuliers, se borne à assurer l’ordre social, à contenir la violence de la société, en établissant un équilibre entre les dominants des différents domaines de la vie (merci Max Weber!), essentiellement par le biais de rentes économiques attribués à chacun. Les auteurs insistent sur le double équilibre politique et économique qui caractérise toute société dans l’ordre naturel. Ceux qui maitrisent la force physique en tirent des avantages en termes de richesses, mais partagent le butin (ou la rente pour être moins clair) avec d’autres dominants (les religieux par exemple). En conséquence, les individus qui veulent développer la richesse matérielle de la société  par les échanges ou la production doivent absolument s’accorder avec ces derniers sans les mettre cause dans leur domination.  Or les  individus dominants déjà là n’ont aucun intérêt à l’émergence de nouveaux acteurs économiques performants, bien au contraire, cela risque de déstabiliser la coalition en place et de provoquer un conflit de réajustement. Ces sociétés d’ordre naturel se caractérisent du coup, selon les auteurs, par la stagnation économique de très longue période : les dominants ne sont pas intéressés par ce que nous appelons le développement économique.  De plus, chaque choc exogène (mauvaises récoltes par exemple) provoque une réorganisation des rapports de force au sein de la coalition dominante plurisectorielle avec le lot de violence qui s’en suit. Enfin comme chaque dominant est une personne particulière, cela  implique de constants conflits de succession.

- les “ordres sociaux d’accès ouvert” correspondent aux sociétés développés d’aujourd’hui. Dans ce cas, l‘État est devenu une institution impersonnelle où la domination, comme dirait Max Weber, s’exerce dans des formes rationnelles-légales. Surtout, et c’est cela selon les auteurs la clé du succès, économique mais pas seulement, de ces sociétés :  dans tous les domaines de la vie, il est désormais possible de créer de manière libre des organisations qui permettent l’action collective des individus et l’ordre interne de ces organisations se trouve largement garanti par l’État. En clair, dans le domaine économique, tout le monde peut créer une entreprise pour exploiter un marché, dans le domaine religieux, tout le monde peut créer une nouvelle offre de biens de salut, dans le domaine politique, tout le monde peut créer partis, associations et groupes d’intérêt pour influer la décision publique. Cette société d’accès ouvert est (bien sûr!) celle qui a permis au capitalisme libéral d’exprimer toutes ses capacités de croissance économique tout en préservant l’ordre social, le contrôle de la violence, via un État bien doté en ressources fiscales. Le lecteur aura peut-être remarqué qu’un domaine de la vie échappe tout de même aux bienfaits de la concurrence, à savoir l’ordre de la violence physique. Les sociétés d’accès ouvert se caractérisent en effet par une monopolisation des moyens de la violence physique par l’État (là encore merci Max Weber!) – à l’inverse des sociétés d’ordre naturel, où les membres de la coalition dominante sont tous dotés de moyens de violence personnels (comme par exemple les grands féodaux ayant chacun leurs armées privées à disposition).

(Le spécialiste d’histoire des idées s’amusera à reconstituer mieux que je ne puis  le faire ici le patchwork que constitue cette dichotomie des auteurs.)

En conséquence de ce schéma, où le développement économique dépend de l’adoption d’un ordre social d’accès ouvert (avec la fin des rentes que cela suppose et l’accès aux bienfaits de la concurrence – explicitement envisagée par les auteurs à la façon de J. A. Schumpeter comme une “destruction créatrice”), la question de recherche des auteurs devient (tout le monde l’aura deviné à ce stade) celle du passage d’une situation à l’autre. La question de la transition en somme. Pour les auteurs, cette dernière est un processus de longue période qui comprend une large part d’aléas. Une grande partie de l’ouvrage est consacré à une sorte de gradation dans la transition : on passerait ainsi d’un “État naturel fragile”, à un “État naturel primaire”, pour finir par un “Etat naturel mature”. Ces trois étapes (pourquoi trois? ) comporteraient chacune un progrès dans trois dimensions (là encore pourquoi trois?) : un État de droit s’établirait pour  réguler  les relations des élites entre elles; on observerait une pérennisation des organisations publiques et privées, dont l’État lui-même, allant au delà des individus qui occupent les postes dirigeants de ces dernières au fil des décennies (merci Kantorowicz)  ; enfin, une centralisation par l’État du contrôle de la force physique s’établirait. Une fois arrivé au terme de ces évolutions, avec un “État naturel mature” (qui ressemble of course à un État européen du XVII-XVIIIème siècle), la porte serait alors entrouverte pour le passage vers un “ordre social d’accès ouvert”. Pour les auteurs, ce passage décisif (dans ce que d’autres appelleraient la modernité), il faut le dater, dans la partie la plus avancée de l’Occident, seulement de la seconde moitié du XIXème siècle, quand l’État de droit des élites s’étend à tous, quand l’activité de création d’organisations économiques et politiques est libéralisée, quand le contrôle civil des forces armées est pleinement affirmé. Leur périodisation s’avère du coup assez originale : en effet, contrairement aux thèses précédentes qui s’intéressent à l’essor du capitalisme en Occident qui mettent plutôt l’accent sur les XV-XVIIIème siècle (découverte de l’Amérique, prémices de l’industrialisation au Moyen-Age, rôle de l’”État baroque” pour donner quelques exemples), ces auteurs ne font remonter le vrai décollage économique de l’Occident  qu’à la seconde moitié du XIXème siècle (ce qui correspond au triomphe du “libéralisme” entre 1850 et 1890). En effet, pour eux, jusqu’à cette période, l’activité économique reste encore prise dans un jeu éminemment politique d’attribution de droits à opérer une activité économique dans un certain domaine, donc de rentes qui brident la croissance générale. La vraie date à retenir serait pour eux celle à laquelle  la création de sociétés anonymes devient permise sans autorisation dans les différents pays occidentaux.

Comme on le voit, la thèse est des plus ambitieuse, et il faut bien le dire pleine d’une autosatisfaction occidentale qu’on n’ose plus guère de nos jours en français : selon les auteurs, les sociétés d’accès ouvert se caractérisent par une croissance qui ne revient pas longtemps en arrière, car, thème inspiré de Hayek, la liberté dont jouissent tous les individus en leur sein permet d’y prévoir des solutions de secours en cas d’impasse économique temporaire. En plus, selon eux, les sociétés d’accès ouvert seront d’autant plus durables que leurs membres adoptent les croyances correspondantes à son existence. On pourrait d’ailleurs moduler leur thèse en y voyant une  réitération de  la dichotomie entre l’essor d’un capitalisme  rentier, corporatiste, mercantiliste, étatiste, etc., assez commun dans l’histoire universelle, d’une part et celui d’un capitalisme d’accès ouvert, typique du seul Occident d’après 1850 ; seul le second connaitrait une expansion cumulative et pérenne, car lui seul se donne les moyens institutionnels de résister aux chocs exogènes.

Cette analyse à la Hegel, mais sans la téléologie hégélienne, laisse cependant la question actuelle du développement ouverte. En effet, les auteurs disent bien que les Etats naturels ne peuvent être aidés de l’extérieur à évoluer vers la forme d’État d’accès ouvert, tout simplement parce que les rentes des membres de la coalition dominante et celle de leurs clients sont (re)mises en jeu dans toute modification de l’économie et que toute aide, impulsion, injonction extérieures vont être récupérées par la coalition dominante pour stabiliser encore plus leur situation. La conclusion logique d’un tel livre semble bien être qu’il ne sert absolument à rien d’aider de l’extérieur un État naturel à se développer, il faut simplement attendre que les processus internes qui conduiront éventuellement à en faire un État naturel mature se déroulent. Si l’on reprend les exemples historiques proposées (dont la Grande-Bretagne où les bases institutionnelles de la croissance ultérieure partent d’une lente évolution du droit foncier entre la conquête normande et le XVIIIème siècle, cf. chap. III L’État naturel à l’œuvre : le droit foncier anglais, p. 126-173), la patience séculaire semble devoir être de mise. Il est du coup assez piquant que le livre ait été traduit en français sur l’impulsion  du département de recherche de l’Agence française du développement… Nicolas Meisel et Jacques Ould Aoudia, deux chercheurs de l’AFD, ont écrit d’ailleurs la postface à l’ouvrage (p. 413-423), où ils affirment en plein accord avec le contenu de ce dernier : “La primauté à la stabilité de l’ordre social permet ainsi de comprendre pourquoi, en dépit des gages donnés à la communauté internationale, le développement économique et politique n’est pas l’objectif premier des dirigeants des pays pauvres. [je souligne] (…) les insiders (sont) rationnellement rétifs à prendre le risque d’une ouverture d’un ordre social relativement stable qui les constitue comme élites en leur assurant accès au pouvoir et à la richesse.” (p. 420) Dans le fond, le modèle North/Wallis/Weingast  insiste tellement sur le temps long du processus et sur son caractère non-linéaire qu’il suggère de s’abstenir de tout remède, comme cette médecine viennoise du milieu du XIXème siècle qu’un auteur voit à la source de ce même austro-libéralisme dont ils s’inspirent (cf.  William M. Johnson, L’esprit viennois, Paris : PUF, 1985, 1ère édition en anglais, 1972) .

De fait, ce genre de thèse sur les sources du développement (ou plutôt de son absence) prend le contre-pied exact de l’empirisme d’une Esther Duflo, qui refuse de se donner quelque grand théorie que ce soit du développement et a décidé de “tester ce qui marche”. Je ne suis évidemment pas spécialiste de ces questions de développement, mais mon idiosyncrasie de politiste et mes quelques connaissances en histoire me laissent plutôt à penser que North/Wallis/Weingast ont bien sûr raison de souligner le rôle des relations au sein des élites pour engager le développement (cf. par exemple la “Révolution Meiji “).

Ceci étant, on pourrait objecter que publier un tel livre au moment où la Chine communiste tient les devants de la scène économique mondiale revient à être un peu à contretemps de l’histoire économique… Les auteurs s’inscrivent en faux contre toutes les thèses qui circulent pour affirmer qu’une bonne vieille accumulation primitive avec une bonne vieille contrainte dictatoriale sur les populations, cela peut marcher pour faire décoller un pays pauvre de sa séculaire misère. Ils auraient sans doute beau jeu de préciser que la Chine n’est pas encore un contre-exemple à leur modèle de développement historique dans la mesure où ce dernier prédit qu’en absence d’un ordre social d’accès ouvert, une société ne saurait croitre régulièrement sur la longue durée: en effet, en cas de choc exogène ou de difficultés internes, en raison de la présence d’une coalition interne limitée et bloquée, elle n’arrivera pas à redresser la barre faute de solutions de rechange toute prêtes dans la société. Le décollage économique chinois ne date de fait que d’une vingtaine d’années, donc un choc quelconque  (bienvenu?) peut provoquer un violent retour en arrière. Inversement, les Etats-Unis et l’Occident en général (Japon compris) ne paraissent pas très en forme ces temps-ci, mais ,   grâce au débat ouvert dans la société et à la liberté d’entreprendre en économie, des idées nouvelles finiront par permettre de remettre ces pays sur des sentiers de développement ultérieur (par exemple la “croissance verte”? ) De fait, ce genre de thèse, dans la mesure où elle vise à expliquer une seule histoire universelle en cours, est invérifiable à ce jour. Par contre, si , en 2100, le PCC gouverne toujours la Chine plus ou moins comme aujourd’hui et que cette dernière domine de la tête et des épaules  la planète (une petite chose surchauffée…),  que l’Occident est un souvenir, etc., les auteurs (immortels grâce à la science?) devront toutefois réviser leur thèse, mais, d’ici là, ils auront toujours l’échappatoire de prédire que cela peut très mal finir pour la croissance chinoise, ou d’espérer que la Chine devienne une société d’accès ouvert.

Bien sûr un tel livre devrait donner de l’allergie à 99,9% des spécialistes français de sciences sociales. La thèse s’annonce tellement large que l’historien surtout aura du mal à s’y faire.  Il notera en plus quelques belles erreurs de détail sur le cas français. L’historien de l’économie sera parfois étonné. L’économiste sera frustré de bons vieux modèles économétriques. Le sociologue trouvera cela d’un simplisme affligeant. L’anthropologue se désespérera et ne lira pas plus de vingt pages dans ce livre. En fait, au delà de ces écarts à la norme, ce qui nuira sans doute à la réception de ce livre, c’est qu’il manque paradoxalement de caractère systématique. En effet, les auteurs veulent englober toute l’histoire de l’humanité depuis le Néolithique, tous les régimes, toutes les époques, mais ils se concentrent beaucoup sur certaines périodes qu’ils connaissent bien (le Moyen-Age anglais…).

Personnellement, tant qu’à faire, j’aurais préféré qu’ils jouent complètement le jeu d’une présentation more geometrico de leur modèle . Pour prendre un seul petit exemple, leur conceptualisation donne un rôle important au concept de “rente”. Or la définition qu’ils en donnent se trouve être assez peu éclairante. De même, leur explication se trouve être essentiellement matérialiste, ils insistent beaucoup et sans doute à juste titre sur le double équilibre politique (violence) et économique (production) qui caractérise toute société humaine, et, pourtant, ils ajoutent une vague couche de croyances, qui s’installent et qui pérennisent le système  fermé ou ouvert en place, sans vraiment articuler ces croyances avec le double équilibre qu’ils décrivent (pourtant en partant d’Aristote jusqu’à John Stuart Mill, il y avait de quoi s’inspirer… mais peut-être que le mot idéologie leur fait peur? ) . Au total, on perd son temps de lecture dans des détails plus ou moins exotiques dans le temps et dans l’espace (ah… la mortalité dans un suel lieu du Mexique de l’ère  néolithique à nos jours… pour prouver sur un seul exemple qu’avec l’Etat naturel la violence diminue…) On se trouve ainsi largement frustré d’une théorisation complètement aboutie, et on se prend à rouvrir quelques classiques des sciences sociales pour se consoler en se disant que, décidément, nos gloires académiques d’aujourd’hui ne sont pas à la hauteur de notre histoire.

Spill-over ou Baron de Munchhausen?

Face aux récents développements de la crise financière et économique, en particulier avec l’élaboration d’un plan d’aide UE/FMI envers l’Irlande,  après celui envers la Grèce ce printemps, j’hésite entre deux lignes d’analyse. Celle classique du “spill-over”,  ou celle que je nommerais du “Baron de Munchhausen”.

Dans la première ligne d’analyse, tout ce qui est train de se produire : les plans d’aide à la Grèce hier, à la Hongrie, la Roumanie, la Lettonie, etc. avant-hier, à l’Irlande aujourd’hui, et à d’autres pays encore demain, la prise de contrôle des politiques économiques et sociales des Etats européens de la périphérie par une “norme de rigueur” édictée par le “centre” européen et le FMI, témoignent de l’interpénétration des intérêts économiques et politiques  au plus haut niveau au sein de l’Union européenne. Comme il est hors de question qu’une grande banque (par le bilan, et non pas par  sagacité de ses prêts…) et/ou un État européen laissent sur le carreau leurs créditeurs européens (ou extra-européens) parce que les liens financiers sont désormais inextricables,  la collectivité formée par les gouvernements européens semble devoir toujours trouver une solution, aussi “antisociale” soit elle. Le plan de rigueur présenté par le gouvernement Cowen pour l’Irlande à l’appui de sa demande d’aide européenne  constitue un modèle du genre : pour la première fois à l’ouest du continent, la déflation salariale dans le secteur privé – avec la baisse annoncée du salaire minimum de 12% – apparait dans l’arsenal de la rigueur.  La “dévaluation interne”, qui, selon beaucoup d’économistes, constitue un substitut (imparfait) à une dévaluation (impossible au sein de la zone Euro ou dans un pays en change fixe avec l’Euro) de la monnaie pour un pays non compétitif, entre donc pour la première fois explicitement dans la danse. Chacun se voit indiquer  le modèle à suivre pour les Etats  (ouest-)européens en mal de croissance. Je suis aussi pour une fois d’accord avec Bernard Guetta s’offusquant  ce matin sur France-Inter que le gouvernement Cowen n’ait même pas envisagé d’augmenter l’imposition des sociétés présentes sur son sol (comme le demandaient pourtant plusieurs Etats européens dont la France et l’Autriche).  Il s’agit de rester un “paradis fiscal”… tout en diminuant à terme tous les (petits) salaires et en augmentant la pression fiscale sur les salariés et les retraités. On ne saurait être plus marxiste! Ou comment augmenter la profitabilité du capital investi en Irlande!

Par ailleurs, les montants en jeu s’accumulent avec régularité : 110 milliards d’euros pour la Grèce, 85 milliards pour l’Irlande, combien encore pour les suivants? Au total, cela va finir par faire une belle somme due en commun par l’Union européenne directement et par le Fonds européen de stabilité financière (FESF) pour l’ensemble des Etats qui y participent. Bien sûr, ce ne sont que des prêts des uns aux autres qui doivent en principe être remboursés, mais il n’empêche qu’à l’occasion de la crise économique, les pays de l’Union européenne, et surtout ceux de la zone Euro, sont en train de créer ce qui ressemble fort à un endettement commun. Un pays ne peut plus faire appel aux marchés financiers, il y est aidé par le FESF, qui emprunte sur ces mêmes marchés sur la foi d’une garantie proportionnelle au  poids économique des pays européens membres du FESF. Il ne reste plus qu’à inventer des ressources fiscales européennes dédiées au remboursement des intérêts et principaux de cette nouvelle dette. L’aventure européenne serait donc à la veille de faire un grand pas vers une “union toujours plus étroite”. Et, en plus, finalement, tout le monde va à l’occasion la leçon germanique selon laquelle les salaires réels doivent évoluer le plus lentement possible pour conserver la compétitivité du pays. (Pour l’Irlande, il existe encore de la marge, le gouvernement Cowen se propose de diminuer le salaire minimum, pas de le supprimer… ce qui serait la vraie solution allemande.)

L’autre ligne d’analyse, c’est celle du Baron de Munchhausen, celle de ce baron de pacotille qui prétendait s’être propulsé en l’air en se tirant par les bottes. En effet, comme le montrent les craintes qui se font jour sur les problèmes de financement de grands Etats européens (l’Espagne, mais même peut-être la France selon cet économiste spécialiste en pessimisme, le “Dr. Doom” Nouriel Roubini), le sauvetage via un pot commun devient rapidement absurde s’il faut sauver de gros contributeurs à ce dernier. La petite Slovaquie avait déjà maugréé de devoir contribuer au plan européen de sauvetage de la Grèce. Que se passerait-il s’il fallait aider d’une somme encore plus importante que les précédentes un pays comme l’Espagne, lui-même contributeur important de la garantie du FESF? Pour ne pas parler de l’Italie ou de la France? Comme dans une copropriété où beaucoup de copropriétaires ne peuvent plus payer leurs charges, si la majorité bascule du côté des mauvais payeurs, la faillite collective menace, sauf à supposer que les bons payeurs financent le tout…  Parce qu’au total, si l’on prétend emprunter sur les marchés à un taux “raisonnable” (via le FESF) – le meilleur taux possible, c’est-à-dire celui auquel emprunte l’Allemagne, ai-je lu quelque part -, c’est parce qu’il existe comme garantie de remboursement des très bons payeurs, à savoir en pratique presque un seul pays : l’Allemagne. Je ne dois pas être le seul à avoir mené ce genre de raisonnements à son terme, c’est peut-être une source des déclarations alarmistes des autorités allemandes ces derniers jours. “L’Allemagne paiera”, comme on disait jadis. Pour la petite histoire, le Baron de Munchhausen possède une adaptation dans littérature française en “Baron de Crac”.

J’hésite donc entre ces deux possibilités : la première me parait plus cohérente avec ce que l’on sait (ou croit savoir) en science politique sur l’irréversibilité du processus européen. La simple évocation d’une fin de l’Euro, qui serait du coup la fin de l’Union européenne, me parait ainsi plus participer d’une dramatisation visant à faire passer en force des solutions amères pour certains acteurs de la crise que d’une perspective un tant soit peu réaliste. A mon sens, les gouvernements européens feront tout pour sauver l’Euro, dussent-ils laisser par la même occasion une grande partie des populations européennes s’enfoncer dans la gêne ou la misère. Ce qui se passe à l’est du continent me laisse présager une telle issue. La seconde est plus inspirée par la logique même de la crise financière : nous assistons à l’échelle européenne à une immense socialisation des pertes sous couvert d’interdépendances des acteurs financiers, de “risque systémique” à conjurer à tout prix, de nécessaire protection des épargnants ordinaires (comme lorsque le “plan Paulson” a été discuté aux Etats-Unis à l’automne 2008). Or, puisqu’il s’agit  à tout prix d’éviter que des grands acteurs financiers boivent le bouillon façon Lehman Brothers, et que les erreurs d’investissement des dernières années ont été, semble-t-il, bien au delà de l’entendement, il est possible d’arriver à un moment pas si lointain où plus personne ne pourra payer.

 

Image disciplinaire : les politologues sont toujours parmi nous.

Tantôt dans une discussion de bureau, le collègue avec lequel je partage mon bureau à l’IEP se plaignait que tous ses amis se moquaient (gentiment? )  de lui en tant que pratiquant de la science politique, et ceci à cause des interventions dans les médias de personnes liées à notre discipline commune. Ces interventions donnent selon lui une piètre image de notre discipline, il rêvait d’ailleurs de mécanismes qui remédieraient à  cette situation en me donnant pour exemple la meilleure qualité des interventions des politistes italiens ou nord-américains dans leurs presses respectives. J’étais fort dubitatif sur quelque amélioration que  soit  tant que les médias français ne regagnaient pas les moyens économiques de faire de la qualité éditoriale en général. En effet, la teneur des interventions des politistes dans les médias me parait d’abord dépendre de celle des journalistes en général, et plus encore de leurs conditions de travail. Tant que ces derniers seront pressés par le temps,  trop souvent peu spécialisés sur un domaine plutôt qu’un autre,  souvent affaiblis dans leur indépendance par les énormes difficultés d’emploi dans ce secteur, on n’avancera pas. (La conversation est d’ailleurs partie du fait que des étudiants en journalisme, d’une école publique par ailleurs rivale de notre propre formation au journalisme, circulaient dans les locaux de l’IEP à la recherche d’un spécialiste en commentaire de… remaniements ministériels. Sans que les dits étudiants aient eu même l’idée de se renseigner avant sur qui faisait quoi dans notre IEP. N’importe qui aurait pu leur raconter n’importe quoi.)

Je soupçonne par ailleurs que les amis, dont ce collègue de formation philosophique par ailleurs,  m’a parlé exercent des métiers intellectuels, et qu’ils font parfois partie de disciplines concurrentes des sciences sociales : histoire, philosophie, sociologie, etc.. C’est de bonne guerre de dénigrer  le voisin immédiat, et l’on pourrait s’amuser à montrer que ce dénigrement correspond à la fois à une longue histoire institutionnelle (par exemple l’École libre des sciences politiques vs. l’Université, le Droit vs. les Humanités, etc.),  à l’existence de traditions intellectuelles d’intervention dans le débat public qui bénéficient à certaines disciplines (par exemple pour la philosophie, qui permet quelques esbroufes tout de même), et peut-être aussi au poids différentiel des “normaliens” dans le développement disciplinaire depuis les années 1920.

Ceci étant, il se trouve que ce dimanche, je regarde d’un œil distrait la télévision en milieu de journée, et prodige,  illustration des propos de mon collègue, que vois-je? Eh bien, une très éminente collègue, qui fait le cinquième larron dans une émission de débat de la mi-journée sur une chaine de service public. Le débat oppose deux politiciens quadragénaires dynamiques  (l’UMP et le PS qui montent, Bruno Le Maire vs. Benoît Hamon), commenté comme invités par le très amorti Philippe Labro (faisant la promo de son dernier livre?) et la bien moins  flapie collègue . Cela ronronne toutefois doucement. Le problème est en effet que notre collègue, Géraldine Mulhmann, de la très parisienne Université Paris II, pour ne pas la citer, ne dépare pas du tout dans le tableau. Elle tiendra des propos dont force est de constater qu’ils ne sont pas d’une terrible originalité (du genre, je cite de mémoire : “en France, le centre est plus souvent de droite”, certes; “le PS ferait bien d’avancer la date de ses primaires s’il ne veut pas que cela laisse des traces dans l’opinion dans la phase finale de la campagne de 1er tour”, peut-être pas faux non plus). C’est clair, compréhensible,  bien dit sur un ton adéquat : notre collègue, qui a travaillé sur le journalisme,  est désormais formatée pour être audible dans un tel contexte. Elle possède en plus par un heureux hasard le “physique du rôle” – comme d’ailleurs tous les protagonistes de la discussion en question. Le problème est bien évidemment qu’elle illustre à l’envie ce phénomène désagréable pour la discipline auquel j’appartiens : dans un tel dispositif, les propos tenus sont presque nécessairement du niveau de ceux que tiendrait tout aussi bien un journaliste politique un peu formé et informé. C’est un phénomène que j’observe très souvent : vu les formats proposés par la plupart des médias, lorsque un politiste répond à la presse, le résultat est souvent un propos de politologue, c’est-à-dire qu’il dit (ou semble dire) des banalités, sans doute pas fausses, mais pas non plus folichonnes à lire ou à entendre. Cela ne mange pas de pain, cela attribue un sceau d’autorité à ce que dirait tout aussi bien un journaliste, mais cela manque de sel en général. Dans le cas de hier dimanche, j’ajouterais que G. Mulhmann était plus remarquable pour sa gestuelle et ses mimiques que pour ses propos. Elle semblait en effet se moquer de tout son cœur de B. Hamon, et le traiter comme si ce dernier avait choisi un after-shave au Lidl du coin. La caméra ne nous épargna rien de ces commentaires implicites. C’est de bonne guerre, il faut bien que l’infotainment ait lieu, mais, dans le fond, ces mimiques trahissaient le besoin irrépressible d’apparaître de la dite collègue. A chacun son truc. Je fais bien un blog par besoin irrépressible de causer, de prêcher dans le désert. Peace, (wo)Man!

Et, puis tout cela n’a guère d’importance. En effet, à en juger par le nombre de thèses soutenues (comme le note Y. Surel dans un post récent), de docteurs (bientôt sans poste)  que la discipline science politique produit en 2010 en dépit de la rareté de moyenne période des postes à pourvoir, le fait que la discipline science politique se transforme  dans les médias de masse en politologie, déjà moquée par Jacques Ellul dans les années 1960,  – qu’elle que soit par ailleurs la qualité intellectuelle des intervenants  – ne semble avoir aucune influence sur le flux ininterrompu de vocations. Bref, que la fête continue! I don’t care that much.

Vicent Goulet, Médias et classes populaires. Les usages ordinaires des informations.

C’est grâce à un compte-rendu élogieux de ce livre dans le Monde des livres par Gilles Bastin, un collègue de l’IEP de Grenoble, sociologue de son état, que j’ai eu vent de l’ouvrage de Vincent Goulet, Médias et classes populaires. Les usages ordinaires des informations (Paris: INA Editions, 2010).  Les louanges étaient amplement méritées. Ce livre, issu d’une thèse de sociologie sous la direction de Patrick Champagne, constitue un délice pour le lecteur intéressé par l’état présent de la société française. Il constitue de plus par sa clarté d’exposition une source de matériaux tout à fait exploitables pour un cours de licence ou de master.  L’orientation théorique se  situe clairement dans la filiation des travaux de Pierre Bourdieu, comme l’indique le directeur de thèse que l’auteur avait choisi, mais V. Goulet se refuse à toute révérence déplacée  vis-à-vis du grand-homme-trop-tôt-disparu et n’hésite aucunement à compléter, contredire, ou renvoyer à leur statut d’œuvre datée et située,  les propos de ce dernier, tout en tirant le meilleur. (Je conseille du coup la lecture de l’ouvrage à ceux qui croiraient  d’aventure que la filiation de l’école de P. Bourdieu n’aurait plus rien à dire sur le réel, et n’évoluerait plus du tout).

L’idée de départ de l’enquête est d’étudier les médias tels qu’ils sont reçus par les classes populaires, avec un protocole de recherche simple et direct : aller interroger sur leur réception des médias des individus représentatifs des classes populaires urbaines de la France contemporaine dans un contexte donné et aller observer de même in situ leurs utilisations discursives de ces mêmes médias.  Vincent Goulet s’est donc installé avec sa famille apparemment (ou, tout au moins, avec ses enfants cités dans le livre) trois ans dans un quartier d’HLM de la périphérie de Bordeaux, et il est allé à la rencontre des habitants de ce quartier tel un ethnologue pour un tribu inconnue. Cela pourrait être misérabiliste et/ou condescendant, c’est plutôt une restitution vivante des rapports, fort diversifiés, aux médias de ceux qui occupent indéniablement le bas de la hiérarchie sociale et socioprofessionnelle contemporaine dans la région bordelaise. A travers ses observations participantes, et ses entretiens, qui ne sont pas loin d’être des récits de vie (et, souvent, des récits de  vie de couple…), il débouche, non pas tant sur le rapport aux médias et à l’information, que sur une reconstitution de la vision du monde des classes populaires urbaines contemporaines. L’auteur opère ici une inversion de perspective par rapport à la notion même de réception; en effet, c’est moins une réception de messages émis  par des professionnels de l’information ou du divertissement par des profanes  qu’il décrit, qu’une utilisation (ou non) de cette information ou de ce divertissement, rendu disponible par les médias, pour produire (ou pas) du sens pour soi-même et du discours en situation pour les autres. V. Goulet cite à plusieurs reprises la célèbre phrase du philosophe Hegel sur la lecture du journal le matin, et considère que la substance de l’appréhension du monde par les classes populaires qu’il interroge et observe n’est pas fondamentalement différente de ce que ce dernier décrivait pour lui-même. On ne s’informe pas en premier lieu pour agir, pour conduire ensuite une action rationnelle (de nature politique ou autre), mais pour se situer dans le monde et pour discuter avec autrui. Le caractère phénoménologique de la méthode suivie m’a de fait paru tout à fait intéressante, éclairante, y compris sur ma propre pratique (remarque identique dans la préface de P. Champagne).

Au delà de cette situation dans le monde, de cet être au monde, et de cette relation à un (ou plusieurs) autrui, que permettent les médias pour les individus qui les fréquentent, il montre (surtout dans la deuxième partie de l’ouvrage, Les fonctions sociales et identitaires des informations, p. 139-237) que les choix en terme de médias et  en matière d’informations  qui attirent  l’intérêt de cette population correspondent au delà des différences individuelles à quelques constantes : recherche des moyens symboliques de vivre un parcours de vie plutôt négatif au stade présent, puisque, dans ce quartier, ne sont restés que ceux qui ne peuvent aller habiter ailleurs, parcours éventuellement marqué par le déracinement, le déclassement ou l’immigration – l’auteur montre ainsi que suivre les informations de son pays d’origine permet de faire son deuil de ce dernier, et de mieux accepter sa vie en France (p. 151-165) ; moyens de se jouer de la domination sociale qu’on subit au quotidien, d’apprivoiser la mort et le hasard qui menacent, à travers les faits divers par exemple ; inquiétude pour les enfants et leurs destins que traduit l’intérêt, très  inégal selon les sexes par ailleurs, pour les malheurs et les  crimes qui les touchent (accidents, infanticides, enlèvements, pédophilie).

Au total, l’image de cette population d’un quartier H.L.M. de la banlieue de Bordeaux, que restitue l’auteur,  est largement celle d’un néo-prolétariat, en un double sens : d’une part, il peut être qualifié de “néo-”, car l’usine, la lutte des classes, le collectif de travail, la solidarité  ont complétement disparu de l’horizon des discours et des pratiques, soit par absence de travail, soit par insertion dans des travaux d’exécution du secteur tertiaire ou secondaire dans de petites structures productives d’où toute perspective d’action collective est absente, de même qu’a disparu toute sociabilité de quartier autour d’associations,  de paroisses, ou de sections de partis : l’isolement des  membres des classes populaires ici enquêtés, le repli sur la sphère familiale, éventuellement adjointe d’amis vécus (s’ils existent) sur le même registre exclusif de la petite famille, confirment les données dont on dispose par ailleurs sur la faiblesse des liens amicaux et sociaux des personnes les moins éduqués, riches, etc., mais les capacités ethnographiques de V. Goulet  redonnent à  cette nouvelle “foule solitaire”  toute son épaisseur vécue – renforcée sans doute comme il le dit par l’absence sur la longue période d’un milieu ouvrier  industriel à Bordeaux, contrairement à d’autres villes de France  ; d’autre part, il y a comme un retour au vieux sens du mot “prolétaire”, ceux qui n’ont que leurs enfants pour vivre, ici on se trouve  plutôt dans la situation où la plus grande part des individus interrogés n’ont plus que leurs enfants (s’ils en ont) pour espérer quelque chose dans le monde (p. 223-237). Tous les espoirs semblent en effet  se reporter sur les enfants dans un quotidien qui ne leur offre plus aucune perspective de rédemption collective. Je dois dire qu’à ce prisme, on comprend bien mieux la sensibilité contemporaine dans les médias de masse pour tous les crimes et délits qui touchent les enfants : ceux-ci ne font que répondre, pour des raisons d’audience, à  une forte demande populaire de ce genre de récits, qui inquiètent et rassurent à la fois les parents.

Ce repli sur la famille, ou plutôt sur les enfants (puisque cela ne veut pas dire que les structures familiales restent ici traditionnelles, vu le nombre de divorces et séparations qui sont évoqués dans l’ouvrage), s’accompagne d’une vision de l’ordre et de la justice, qu’on pourrait dire “justicialiste” et que l’auteur qualifie au choix de recours systématique au  “bon sens”, ou d’usage des  “catégories morales naturelles”. L’approche de terrain retrouve ce qu’ont montré les enquêtes par sondages, au moins depuis Adorno (“personnalité autoritaire”) : les classes populaires n’hésitent guère à recourir à une version dure de la justice, qui n’est pas sans rappeler la loi du Talion ou la vision catholique traditionnelle du Jugement dernier: le coupable doit payer, pour ne pas dire expier ; en même temps, elles expriment une méfiance vis-à-vis des professionnels chargés de cette même Justice qu’elles aimeraient juste, forte et cohérente, mais, en même temps, à l’occasion, ces classes populaires possèdent une capacité à justifier leurs propres manquements aux règles instituées. Plus généralement, elles articulent finement dureté et mollesse des règles à suivre en société – ce que l’auteur nomme leur “ambivalence”.

La fin de l’ouvrage est consacré à une réflexion sur les émetteurs de messages en direction des classes populaires, à partir de l’exemple du dispositif radiophonique des “Grandes gueules” sur RMC (p. 263-282). L’auteur, qui dispose lui-même d’une expérience professionnelle dans les médias avant d’être devenu sociologue,   montre que, de la part de cette radio privée, il existe, non pas une volonté délibérée de manipuler l’opinion publique dans le sens de la promotion d’une vision libérale et capitaliste de la société, mais de s’ajuster (à bas coût) aux attentes de l’auditoire populaire qu’on cherche à capter. Cette thèse dans la thèse revient d’ailleurs à plusieurs reprises dans l’ouvrage (par exemple lorsqu’il analyse par exemple la réaction de la presse écrite belge face à l’affaire Dutroux, p. 253-261). Elle en forme d’ailleurs la conclusion “politique” . L’auteur y appelle à l’avènement de médias (de gauche) vraiment conçus en fonction des attentes populaires (p. 330-331). Qui correspondent, m’a-t-il semblé, vu les prérequis du succès éventuel énoncées par  V. Goulet au vu de son enquête (“rompre avec tout préjugé intellectualiste”, “prendre plus au sérieux les faits divers, le sport, les potins pour ce qu’ils recèlent d’une forme de conscience politique pour les articuler de façon plus souple avec les discours programmatique et le jeu politique” , “inscrire au cœur du dispositif d’énonciation l’ambivalence du populaire dans son rapport à la société”) à un Bild ou à un Sun de gauche… Formule journalistique dont il faut bien dire que la presse quotidienne  française a un peu perdu le secret.

Enfin, l’ouvrage tire aussi les conséquences de ce qu’il observe sur la structure du jeu politique  (p. 313-326). Il montre qu’en raison de l’atomisation de la classe populaire – tout au moins dans un tel lieu – , la plupart des individus doivent passer par les médias de masse pour se situer dans l’espace politique, plus aucune organisation de masse ne peut les guider. Selon lui, cela donne lieu à un jeu subtil de la part des hommes politiques qui n’est plus une imposition claire d’un discours aux citoyens – qui, sans doute, passait aussi par la force de l’encadrement organisationnel des masses : “Alors qu’à l’époque où Bourdieu écrivait ces lignes [qui décrivaient la remise de soi en matière politique via l'acceptation des discours venus d'en haut, 1979], la domination empruntait les habits de la légitimité culturelle et de l’imposition du ‘sens’ par le haut, elle utilise désormais les apparences du discours commun, se conforme aux attentes les plus spontanées de ‘ceux d’en bas’ pour s’imposer ‘naturellement’ comme discours légitime, celui qui était au fond attendu par le plus grand nombre. ‘L’indétermination essentielle entre expérience et expression’ [que soulignait P. Bourdieu] n’est plus résolue par la violence symbolique du langage savant et assuré du dominant, mais, beaucoup plus subtilement par l’ajustement du langage du pouvoir aux attentes implicites du dominé que le dominant contribue à mettre en forme à travers tout un travail d’influence du champ médiatique”. (p. 316-317). On sera pas étonné que, pour exemplifier cette nouvelle situation, Vincent Goulet décrive un moment de la geste sarkozyste (“affaire du Petit Enis”, p. 317-320). Cette thèse dans sa généralité me parait trop extrême, mais elle correspond bien aux secteurs de l’action publique où les attentes “justicialistes” de ce qu’il faudrait bien se résoudre à appeler des “masses” (au sens que donne à ce terme Hannah Arendt)  sont simples à reformuler dans des actes politiques. (Pour prendre un exemple récent, la création en urgence d’internats de relégation pour les collégiens perturbateurs… qui rappellent étrangement les maisons de correction d’antan… et qui apparemment ne fonctionnent pas très bien…)

Au total, le livre est vraiment passionnant, et possède le mérite de renvoyer un lecteur intellectuel à ses propres limites empathiques. Le seul regret qu’on pourrait formuler est que V. Goulet n’ait pas réussi à parler avec les plus démunis des habitants du quartier : en effet, comme il le reconnait lui-même, l’enquête n’a été possible qu’avec ceux qui ont accepté de lui parler, les moins démunis en fait. Se dessine ainsi en creux un territoire social inconnu qui ne laisse pas d’interroger. Comment vivent-ils leur monde ceux qui ne veulent même pas répondre à un enquêteur aussi empathique?

Sociologie politique appliquée?

Hier dans Libération (16 novembre 2010), tribune de la Fondation Copernic, intitulée “Démocratie : la dissidence populaire”. Les membres de cette association qui entend depuis 1998 promouvoir une pensée critique à la gauche de la gauche n’ont pas souvent l’occasion de se voir offrir une telle tribune dans le journal dirigé par Laurent Joffrin. Or que disent nos compères, dont des politistes des plus influents (W. Pelletier, Claire Le Strat, et  surtout Bernard Lacroix)? Allez lire le texte : en gros, ils constatent que les membres des classes populaires sont découragés par le tour qu’a pris la politique la plus institutionnelle (élections et partis en particulier) et qu’ils tendent à s’en désintéresser (abstention), et que, de surcroit, les conditions objectives  du travail salarié d’exécution tendent désormais à séparer les gens plus qu’à ne les réunir dans un collectif. Ils auraient pu ajouter cyniquement que, jadis, on luttait en commun, aujourd’hui, on se suicide seul. Les 8 premiers paragraphes du texte (sur 9)  sont consacrés à l’établissement de ce constat. Ils citent d’ailleurs à l’appui de leur approche les travaux de Jean-Louis Dormagen et Cécile Braconnier sur une cité de banlieue parisienne (qu’on trouvera dans La démocratie de l’abstention. Aux origines de la démobilisation en milieu populaire [Paris, Folio-Gallimard, 2007], recherche de terrain qui m’a tellement fasciné que je crois bien l’avoir “racontée” deux fois de suite à mes étudiants de Master  ce semestre…) Seul le dernier paragraphe rompt avec ce constat déprimant en citant quelques exemples d’actions qui prennent un sens politique de la part d’habitants des cités populaires, conclusion : “De l’action politique, il y en a. Elle contourne la délégation électorale et s’en détourne”. Certes. Mais, de la part de représentants d’une Fondation qui est censée inspirer les programmes de la gauche (voir les propositions de la Fondation Copernic dans la même page de Libération),  il me semble qu’il y a comme une erreur stratégique à s’exprimer ainsi.

En effet, jusqu’à preuve du contraire, dans une démocratie représentative comme la nôtre où le pouvoir d’État est attribué par l’élection au suffrage universel, les abstentionnistes ont toujours tort. Nous ne sommes pas dans une “démocratie populaire” en 1980, quand le terme de dissidence prenait un sens fort qui opposait un pays légal et un pays réel. Un groupe social dont la majorité des membres ne participe régulièrement pas aux élections (locales, nationales) n’aura qu’un poids marginal dans la décision politique. C’est là un fait plutôt bien établi par la science politique (il correspond d’ailleurs à une organisation internationale, l’IDEA, basée en Suède, qui essaye d’encourager l’expression électorale et partisane de toutes les minorités dans tous les pays), et, en France, tout particulièrement, il est assez facile de relier les grandes orientations de politique économique et sociale à ce poids différentiel des groupes sociaux dans les urnes (comme vient encore de le rappeler le choix de N. Sarkozy de se concentrer sur la “dépendance”…) Or les propositions de la Fondation Copernic pour rentrer en application supposent la maitrise des lois (par exemple pour réformer la fiscalité), donc une majorité dans les urnes, ou tout au moins une masse électorale organisée afin de pousser de telles propositions dans un ou des partis telle qu’aucun gouvernement ne puisse les ignorer (comme avec le poids électoral du Front national depuis les années 1980). Or que propose la Fondation Copernic pour lutter contre l’apathie électorale des classes populaires? La source de cette dernière (sauf événement exceptionnel comme l’élection présidentielle de 2007) tient, comme ils l’indiquent, à un délitement de plus en plus marqué des liens de sociabilité formels (partis, associations) et informels (collectif de travail, vie de quartier) entre les individus concernés. Que faire pour remédier à cette situation, qu’on observe d’ailleurs aussi bien aux Etats-Unis (voir les travaux de Theda Skocpol ou de Robert Putnam)? Comment (re)créer les bases sociales de la mobilisation politique institutionnelle des classes populaires dans l’ère post-industrielle?  Je n’ai pas l’impression que la Fondation Copernic dispose de beaucoup de réponses à cette difficulté. Le diagnostic, c’est bien, une ébauche de remède, ce serait mieux, surtout si on veut aider son camp.

Celle esquissée dans le texte, qui fait allusion à des actions politiques diverses (se mobiliser pour la Palestine ou contre le viol, cacher des sans-papiers, rapper)  suppose qu’on pourrait contourner l’obstacle via d’autres formes de politique. C’est là entretenir ainsi le mythe que par des mobilisations partielles le sort des classes populaires puisse en être radicalement changé. Certes, certaines injustices, torts, préjudices, etc. peuvent être diminués par des mobilisations extra-électorales, et sans doute toute aventure d’émancipation  d’un groupe opprimé commence  en dehors de la seule sphère électorale, mais, comme vient de le montrer le triste sort gouvernemental réservé à la patronne de l’association “Ni putes, ni soumises”, on ne compte pas grand chose dans la grande politique (celle qui coûte des milliards…) si on ne dispose pas  in fine de millions de voix dans les urnes…

Leur thèse comporte en plus le défaut de souligner l’éclatement des causes défendues par les quelques minoritaires mobilisés de çi de là. C’est bien de se mobiliser pour sa petite cause à soi, mais quelle synthèse entre toutes ces causes? Comment faire comme disait jadis un candidat noir aux primaires démocrates pour la Présidence des Etats-Unis une “coalition arc-en-ciel” de tout cela?   On a eu ce printemps un avant-goût de la difficulté avec la polémique qu’a provoquée à gauche la présentation par le NPA d’une candidate voilée aux élections régionale. Si l’on utilise le terme de “dissidence”, on devrait déjà se rappeler que ce terme correspond à l’invention d’un cadre intellectuel commun pour une mobilisation diversifiée. Où en est-on de ce point de vue? Pas très loin, me semble-t-il.

Bref, pour l’heure, ce genre de sociologie politique appliquée – qui n’est pas contestable à mon sens dans sa base empirique – me parait pour le moins devoir plus  rassurer Neuilly que l’inquiéter.

So Much Noise for Nothing..

Quand je pense à l’importance que les journalistes politiques ont attribué à ce fameux changement de gouvernement et quand je découvre comme tout un chacun la dite nouveauté, qui n’est au total, au delà de la valeur juridique de l’événement et du cérémonial parlementaire auquel cela va donner lieu dans les jours à venir, qu’un vaste remaniement, je n’ai qu’une pensée : tout ça pour ça… Laurent de Boissieu a dénombré (bravo à sa rapidité!) les origines partisanes des ministres sur son blog. Résultat : un repli sur les valeurs sûres issues du bon vieux RPR.  On s’en doutait un peu. Place aux “professionnels” (comme l’a dit ce matin sans bien se rendre compte de ce qu’elle disait, la très professionnelle  certes, Ministre de l’économie, Christine Lagarde… autrement dit, qu’il y aurait eu des amateurs dans l’équipe précédente…). Dans cette réconciliation générale, il manque  toutefois Dominique De Villepin himself… pour que la paix des braves  règne de nouveau. Arthur Goldhammer se demande, dubitatif,  s’il s’agit d’une “machine de guerre”.

Il est vrai qu’on pourrait s’étonner de ce repli gouvernemental sur la droite UMP, alors même qu’aux récentes régionales, la défection de l’électeur centriste a été patente (cf. par exemple l’analyse de Florent Gougou et Simon Labouret, “The 2010 French Regional Elections : Transitional Elections in Realignement Era”, French Politics, vol. 8, 3, p. 321-341). Évacuer du gouvernement les leaders ayant en principe le plus d’appel sur cette fraction de l’électorat ne parait pas a priori la meilleure manière de reconquérir ce segment de l’électorat – sauf à supposer un jeu compliqué où l’on ferait mine de se fâcher avec le centre-droit (Nouveau Centre, Parti radical, ex-UDF non alignés, etc. )  qui finirait par présenter un candidat (unique si possible…) à la Présidentielle pour se rabibocher ensuite entre le premier et le second tour de la Présidentielle. Plus raisonnablement, le pari semble être que nos braves centristes sont désormais tellement éclatés façon puzzle que le temps qu’ils reprennent leurs esprits, se rassemblent  et se choisissent un  seul candidat, la Présidentielle de 2012 serait passée…  De plus, il ne faut pas négliger le recentrage tout de même à l’œuvre  : le personnel est peut-être moins centriste d’obédience, mais les plus centristes des ex-RPR reviennent en force sur le devant de la scène, avec bien sûr Alain Juppé , et aussi la revalorisation subite du Premier Ministre, François Fillon. On notera aussi que certains changent d’attribution pour calmer le jeu, comme Pierre Lellouche, qui évitera ainsi de continuer sa polémique avec “Bruxelles”. Ouf! De fait,  tout cela m’a un air de déjà vu terrible que ce retour aux valeurs de base d’un gouvernement de droite (républicaine) des vingt dernières années. Fini les incartades façon show business, retour à la solide grisaille qui fait les victoires façon 1978.

Bref, tout cela est raisonnable, pondéré, bien vu et sans bavures, au moins sait-on quelle équipe gouverne la France. Les responsabilités des uns et des autres seront claires en 2012. Le quinquennat apparaitra comme un tout.

Ps. L’intervention présidentielle sur trois chaînes hertziennes à la fois pour expliquer ce remaniement a été à la hauteur de l’événement;  l’amusant dialogue avec les journalistes convoqués au Palais a été des plus révélateur; quant aux mesures sociales annoncées à cette occasion, le cinquième risque de la Sécurité sociale (alias la “dépendance”) en particulier,  est-ce bien le moment de s’occuper de cela? Quelle image cela donne-t-il des priorités politiques au plus haut niveau? J’avais cru comprendre que “les caisses étaient vides”… Séduire et rassurer les vieux (électeurs) est certes un but louable puisqu’ils ne restent plus qu’eux à croire  aux lendemains qui chantent.  Dormez et mourrez, braves gens, nous nous occupons du reste… (même l’éditorialiste du Monde s’en est aperçu, c’est dire!) Nous sommes en pleine crise économique mondiale, avec un chômage élevé, et l’une des dernières grandes réformes de ce quinquennat devrait être de se préoccuper de la “dépendance”…. Mais qui a dit que N. Sarkozy usait et abusait de sondages dans ses prises de décisions?

 

Europessimisme.

Lors d’une discussion d’après déjeuner entre collègues grenoblois, l’un d’entre eux s’est risqué à  synthétiser ma vision de l’Union européenne, en soulignant que toutes mes analyses découlaient d’un postulat pessimiste fondamental sur cette dernière et s’opposaient point par point à celles d’un autre collègue grenoblois. Ce dernier présente le syndrome inverse (un postulat optimiste fondamental). Sans doute… En même temps, ces temps-ci, je me sens simplement dans l’air du temps, voire même “dans la pensée unique”. J’ai l’impression que le cadre a bougé et que je suis resté plutôt stable.

En effet, Horresco referens! Michel Rocard déclare au détour d’une interview : “Quels sont vos grands regrets politiques? Le fait que l’Europe est en train de mourir est le grand échec de notre époque”. (sic, dans 20 Minutes, mercredi 10 novembre 2010, p. 8, section France, édition de Lyon, propos recueillis par Matthieu Goar à l’occasion de la sortie du dernier livre de l’ancien Premier Ministre socialiste). J’avais noté dans le même genre les propos pour le moins  plein d’optimisme sur l’Union européenne tenus dans un entretien avec le Monde (26-27 septembre 2010) par un autre Premier Ministre, Edouard Balladur. Il semblait lui aussi ressentir comme une légère déception sur l’Union européenne :  “L’Europe à 27 est vouée à la confusion et  à l’échec”. Bien sûr, ces propos constituent sans doute une façon d’appeler au sursaut européen, et peuvent être  aussi interprétés à l’aune d’une similitude de position dans leur carrières politiques  respectives (deux ex-présidentiables),   mais, tout de même… , aurait-on imaginé au début des années 1990 de tels propos de leur part? Et n’ont-ils pas tous deux milité pour le “oui” en 2005? Et soutenu ensuite le processus qui a mené au Traité de Lisbonne?

Il n’y a pas jusqu’à l’éditorial du journal Le Monde qui ne tienne en passant des propos étonnants (le 10 novembre, “La France définitivement orpheline du gaullisme”): ” Et le débat ‘Europe des Etats – Europe fédérale’ a été tranché : l’Union à vingt-sept est un informe entre les deux.” Ah bon, ai-je pensé en lisant cette phrase, le débat est définitivement clos?  L’Union est  pour les éditorialistes du Monde que je suppose informés sur le monde tel qu’il va  “un informe”? Je fais donc cours sur un informe… Nouveau concept politique s’il en est…  dont on trouvera difficilement trace dans quelque encyclopédie ou dictionnaire que ce soit. Cela m’a fait seulement penser à la définition du Saint Empire Romain Germanique par le juriste Samuel Pufendorf dans son célèbre pamphlet  à son sujet de la fin du  XVIIème siècle  : “un corps monstrueux et irrégulier”.

Donc, du coup, je n’ai pas vraiment l’impression d’être si pessimiste que cela, j’ai plutôt le sentiment d’être rejoint et bientôt dépassé par la pensée unique sur le sujet. Le lecteur imaginera ma joie.

Les derniers jours de Berlusconi?

Cette fois-ci, cela se précise, les derniers jours de la vie politique de l’homme qui a changé le sort de la politique italienne sur les 20 dernières années  semblent approcher à grands pas. Je n’épiloguerai pas sur les frasques de S. Berlusconi . La récurrence des révélations sur sa vie privée depuis plus d’un an tiennent peut-être, comme il le dit lui-même, d’un complot de la mafia, mais, surtout,  elles attirent l’attention  sur le vieillissement du personnage. S. Berlusconi n’entend pas changer son “mode de vie” pour reprendre sa propre expression, mais il est fort possible que ce dernier renvoie à un état précédent de la société italienne.  Profitant du scandale, Gianfranco Fini, pourtant son allié le plus constant depuis 1993, a enfin décidé d’appeler à la démission le “plus grand chef de gouvernement qu’ai connue l’Italie depuis son Unité” selon les dires mêmes  du dit chef - moins de deux mois après lui avoir renouvelé  officiellement sa confiance par un vote  solennel au Parlement. Il est vrai qu’organiser un nouveau parti n’est pas de tout repos, et qu’il fallait absolument gagner du temps. Gianfranco Fini  a donc  franchi le Rubicon  devant la convention de fondation de son nouveau parti, “Futur et Liberté” (sic), tenu dans la capitale de l’Ombrie, à Pérouges. Les “futuristes” (comme les nomment déjà la presse italienne) – sans doute pour troubler les  lexicographes de l’avenir qui se demanderont pourquoi ce  même terme apparait à un siècle de distance dans l’histoire italienne  – menacent de quitter le gouvernement si S. Berlusconi ne démissionne pas de lui-même et ne propose pas un élargissement au centre de la majorité.

Gianfranco Fini, actuel Président de la Chambre des députés italienne, est l’ancien leader du Mouvement social italien (MSI) néofasciste des années 1980-90, parti devenu en 1994-1995, l’Alliance nationale (AN) post-fasciste. Sur la demande de S. Berlusconi, qui l’avait largement pris de court à l’automne 2007, G. Fini avait finalement accepté, non sans réticences évidentes, la fusion d’AN avec le parti de ce dernier  et  quelques autres petits partis dans le “Peuple de la Liberté” (PdL) en 2008-09. Or cet ancien néofasciste  finit par sortir de ce dernier  clairement par la porte de gauche! En effet, en dehors de l’hostilité personnelle entre S. Berlusconi et G. Fini (déjà bien visible dans les médias italiens à l’automne 2007), G. Fini se propose de construire à cette occasion un parti ayant un programme “républicain”, au sens où il s’agit de refuser l’ingérence excessive de l’Église catholique dans la vie politique italienne, d’empêcher la différenciation Nord/Sud que promeuvent la Ligue du Nord ou les forces politiques s’organisant uniquement sur une base électorale méridionale, d’affirmer le rôle de la légalité dans la vie politique, économique et sociale contre le style berlusconien de rapport au droit (euphémisme…), de  travailler pour une intégration forte des immigrés dans la vie sociale, économique, politique de l’Italie, de soutenir enfin qu’il faut que l’État choisisse des politiques publiques et ne laisse pas dériver le pays au gré des lobbys intérieurs et des marchés internationaux . Cela ressemble beaucoup à un gaullisme idéalisé, qui représenta d’ailleurs une source d’inspiration du MSI dans les années 1970-90. G. Fini, cohérent d’ailleurs avec des déclarations précédentes, récuse même l’anticommunisme comme argument politique contemporain.

Avec de tels arguments, je doute que l’entente avec S. Berlusconi soit encore possible, puisque ce dernier est désormais présenté comme le parangon des vices italiens les plus classiques. A court terme, le nouveau parti des “futuristes” va chercher surtout à changer la loi électorale. Celle adoptée en 2006 (grâce à l’assentiment de G. Fini) possède en effet le défaut de faire du choix des députés et sénateurs une prérogative de facto des seuls chefs de parti. De fait, les électeurs peuvent choisir leur majorité, mais pas leurs élus de cette majorité ni ceux des oppositions. Bien malin sera cependant celui qui pourra prédire avec exactitude la loi électorale qui serait choisie par un bloc anti-berlusconien au Parlement dans les prochains mois. Toute la rhétorique des réformes institutionnelles depuis le début des années 1980, soutenue par une large part des politistes italiens, tend à attribuer l’inefficacité de la politique italienne en terme de politiques publiques au scrutin proportionnel. Gianfranco Fini et AN s’étaient d’ailleurs beaucoup investis dans l’adoption d’un mode de scrutin strictement majoritaire (sur le modèle britannique en particulier). Or le mode de scrutin depuis 1994 est devenu mixte, et, par la magie d’une tricherie partagée entre centre-droit et centre-gauche, a produit des effets de plus en plus majoritaires au fil des scrutins (1996, 2001). En 2006, malgré l’apparence de retour à des bases proportionnelles, le scrutin adopté revient à créer une circonscription unique pour désigner la Chambre des députés et autant de circonscriptions qu’il existe de régions pour désigner le Sénat, avec dans les deux cas l’application d’une majorité simple d’électeurs pour emporter une majorité (primée en plus) d’élus.

Probablement, le plus facile serait de revenir au scrutin mixte d’avant 2006,  mais faut-il revenir à sa version de 1994 ou à celle de 2001? (qui comportent des effets très différents pour les troisièmes forces). Cependant,  avec le  retour à un tel mode de scrutin, tout comme avec celui adopté en 2006, S. Berlusconi peut encore gagner les élections anticipées, organisées éventuellement au printemps 2011. Je suppose que les frondeurs anti-Berlusconi  feront tout pour éviter cette éventualité. Le plus simple serait alors de revenir à un scrutin proportionnel;  dans ce cas, le PdL et ses alliés n’arriveront jamais à gagner  à court terme une majorité au Parlement. De fait, on devrait assister dans ce choix d’un nouveau mode de scrutin à l’hésitation entre les croyances en matière de bonnes institutions qui poussent dans la direction majoritaire et l’intérêt partagé du large rassemblement anti-berlusconien à le priver de toute chance raisonnable de retour au pouvoir. Ce dernier aspect est bien sûr essentiel pour faire se dissoudre le PdL.

Vedremo… En tout cas, nous voilà reparti pour une belle crise politique.