Archives mensuelles : février 2011

Notre bon ami le satrape…

Photo prise le 30 août 2010  par  Ansa/Alessandra di Meo.

Apparemment, cela chauffe dans les rues de son pays pour notre bon ami le satrape libyen… Et, quoiqu’il arrive à ce stade, ses nouveaux amis européens vont y perdre quelque plumes.

Hypothèse 1 : le régime du satrape tombe – c’est au moins dans un premier temps le chaos en Libye – les nouveaux amis du ci-devant satrape doivent justifier aux yeux du monde leur récente amitié avec l’acariâtre satrape. Les nouveaux dirigeants libyens quel qu’ils soient s’avèrent moins accommodants que le satrape déchu: ils se montrent plus durs en affaires, ce qui peut toutefois se gérer, et surtout ne nous servent plus aussi bien de garde-frontière contre “toute la misère du monde”, nous renvoyant dans les cordes de nos propres valeurs.

Hypothèse 2 : le satrape, qui en a tout de même vu d’autres depuis 1969, écrase les rebelles façon Saddam Hussein en 1991 avec l’insurrection chiite dans le sud de l’Irak  ou à la manière du vieil el-Assad  en Syrie contre les islamistes en 1982, en ne lésinant sur la grande faucheuse – l’Europe frigide et impuissante  en reste of course à des dénonciations  selon lesquelles il n’est pas bien d’agir ainsi, et se voit obligée d’accueillir de bien mauvaise grâce quelques fuyards rescapés des massacres  – et, nous voilà, à devoir cohabiter pour longtemps avec un régime à peu prés aussi proche de nos valeurs officielles (à savoir Droits de l’homme, etc.) que celui de la Corée du Nord ou du défunt “Kampuchea démocratique”.  Il sera en effet ensuite difficile de faire semblant de croire que le dit satrape était un temps devenu l’homme le plus fréquentable qui soit, avec ses petits manies étranges et exotiques certes, mais devenu fréquentable à ce moment-là, vous dit-on. Le fils du dit satrape, qui s’est exprimé récemment avec désinvolture, ajouterait un style maffieux à la gouvernance du pays qui n’arrangerait rien, s’il remplaçait son cher père. Parce que l’opinion publique, en Europe et aussi dans le monde arabe, va être choquée du côté boucher de Tripoli de notre satrape, il va falloir (ré)imposer des sanctions, tout en s’assurant tout de même que le pétrole et le gaz libyens continuent à nous arriver, mais pas par contre ces “millions de noirs” (sic) que nous a déjà promis il y a quelques temps le dit satrape en représailles si nos pays ne se conduisaient pas généreusement à son égard.

Magnifique que tout cela. Silvio Berlusconi n’avait sans doute pas besoin de cela pour redorer son blason. Le satrape s’était déjà permis lors d’une de ses visites dans le pays de Dante d’humilier l’Italie en affichant sur sa veste de maréchal d’opérette une photo d’un massacre commis par les soldats italiens dans  son pays pendant la période coloniale. Quant à notre Président de la République, il est sans doute en droit de piquer une colère homérique contre ceux qui lui ont conseillé d’aller se mettre dans une telle situation. Quelle belle idée tout de même que l’Union pour la Méditerranée … vraiment géniale. J’ai toujours trouvé l’idée indécente, mais que cela tourne ainsi, j’en reste moi-même surpris.

Plus généralement, l’Union européenne ferait bien de revenir à une bonne vieille realpolitik, où l’on peut certes commercer et discuter avec les satrapes du jour dans l’espoir lointain de les affaiblir à terme (comme disait Lénine, “les capitalistes nous vendront la corde pour les pendre”, on sait comment cela a fini pour les héritiers du dit Lénine), mais où l’on ne saurait jamais leur donner plus. La froideur – et non l’amitié mise en scène devant les caméras -  en relations internationales devrait redevenir une vertu cardinale des démocraties.

Ps. A l’homme politique français, ministre de la République, ayant dit que le satrape avait changé, la preuve en étant qu’il lisait désormais Montesquieu, rappelons que, selon le dit auteur, “Comme il faut de la vertu dans une république, et dans une monarchie de l’honneur, il faut de la CRAINTE dans un gouvernement despotique (…)” (Montesquieu, De l’esprit des lois, Livre III, Chapitre IX. Du principe du gouvernement despotique, p. 150 de l’édition Garnier-Flammarion, 1979)  CQFD. Notre satrape applique effectivement son Montesquieu.

Kiosque philosophiste?

La science politique n’est décidément pas une discipline qui sait bien se faire entendre dans l’espace public. Encore une petite preuve minimale que ce dernier numéro de la revue, vendue en kiosque, Philosophie Magazine (n°46, février 2011), avec un dossier sur le thème “Le Peuple a-t-il perdu le pouvoir?” . La réponse à cette question – qui pourrait un peu concerner pour y apporter quelques lumières la corporation à laquelle j’appartiens -  correspond aux pages 36 à 57. Pas un seul politiste  ou politologue n’intervient dans ces pages. On trouve par contre deux entretiens, l’un avec le philosophe Jacques Rancière (p. 43-45) qui a tout de même quelque chose à dire, et l’autre avec le psychanalyste Jean-Claude Milner (p. 55) qui semble un peu sec et dont on se demande bien ce qu’il fait là, et deux courtes interventions de professeurs de philosophie politique, ayant pour qualité éminente d’enseigner aux Etats-Unis, Souleymane Bachir Diagne et Harvey C. Mansfield. Les articles de la rédaction citent – logiquement pour un magazine visant à rendre accessible au grand public la philosophie – d’autres philosophes vivants ou morts, dont la pensée (of course) reste d’actualité. On trouve, en cherchant bien, évoqués Marcel Gauchet et les Pinçon-Charlot pour leurs derniers livres respectifs, mais rien qui ressemble au début du commencement d’un politiste (re)connu par la profession. (Certains ont-ils refusé de participer à cette revue aux mains de philosophes? Pourtant le rédacteur en chef connait au moins une politologue parisienne, je les ai vus débattre un jour sur le petit écran.) Toutefois, le comble du comique involontaire de mon point de vue de politiste m’a paru atteint avec l’article du rédacteur en chef de la revue, Alexandre Lacroix. Ce dernier se plie à l’exercice du commentaire de sondage, mêlé à une vision large de la politique à venir (p. 38-42). La rédaction de la revue a eu en effet l’idée – si originale! – de commander un sondage à la TNS-Sofres sur les Français et la politique. (Quand on sait que les bibliothèques sont pleines de ce genre d’analyses depuis au moins 40 ans, et que des collègues éminents travaillent chaque jour à enrichir nos connaissances sur ce point…) Au lieu de laisser au moins le commentaire de ce  sondage à quelque spécialiste (parisien ou provincial) du sujet, notre Pic de la Mirandole des temps présents se lance dans un aimable laïus. Rien de très faux, ni rien de transcendant, mais qui pourra servir de modèle dans les cours de méthodologie sur la manière dont il ne faut pas s’y prendre pour commenter un tel objet. Je suppose qu’on me ferait vaticiner à froid sur une page de Hegel ou de Kant à propos de métaphysique, je serais tout aussi peu performant, voire moins, mais, pas téméraire à ce point, je ne m’y risque pas. Je ne veux pas ici faire le “corrigé” du texte, dans la mesure où les erreurs repérées doivent rester un peu secrètes pour pouvoir ensuite utiliser l’article avec de futurs étudiants (en payant les droits afférents de copie). Un tel document est précieux.

Quoiqu’il en soit, quel bel indice que la science politique n’a pour le moins pas encore atteint le statut public qui devrait être au minimum le sien. Les philosophes restent plus intéressants que nous, pas de doute. Au moins n’hésitent-ils pas à essayer de l’être.

Ne pas démissionnez pas “MAM”, les oppositions ont besoin de vous!

J’ai déjà souligné à l’occasion de l’affaire Woerth que, depuis les mésaventures du gouvernement Balladur (1993-1995), certains en haut lieu semblent en avoir tiré la conséquence qu’une démission à chaud finissait par nuire au sort du ministère qui perd ainsi des pièces en route sous la foi de soupçons pas nécessairement fondés. La (soit-disant) bonne solution est appliquée depuis à droite avec une louable constance. Tout passe, tout lasse, même une affaire.

Or, j’ai bien l’impression qu’on arrive cette fois-ci à la limite de cette logique : en effet,  les oppositions – les gauches, les centres et l’extrême-droite -  n’ont qu’à se féliciter de ce qui arrive à “MAM”. En effet, à ce stade selon ce que la presse a révélé, aucun fait susceptible d’intéresser la justice n’a été commis  par la Ministre (contrairement aux démissions des années 1990 liés à des soupçons menant à des enquêtes judiciaires). Simplement, on se trouve, comme dans la bonne vieille politique de grand-papa façon IIIème ou IVème  République, face à une énorme erreur politique au sens fort du terme, à savoir proposer d’aider un régime dictatorial  à quelques  jours de sa chute devant la rue. Sauf à vouloir plomber durablement l’image de la France dans le monde arabe et ailleurs, il faudra de toute façon changer de Ministre avant 2012. De ce point de vue, pour le coup, il vaut peut-être mieux attendre que le “printemps arabe”, comme on commence à l’appeler, connaisse d’autres rebondissements pour changer à la fois de Ministre et de politique suivie, une fois qu’on y verra plus clair. Il faudra trouver quelqu’un avec un peu de hauteur de vue, et surtout peu marqué par les fréquentations anciennes des dictateurs du sud de la Méditerranée. Pas facile à trouver.

Pour le reste, grâce à la Ministre des Affaires étrangères (et au Premier Ministre), les Français ont eu droit de savoir qu’une bonne partie de la classe politique du pays leur ressemble  : même passion partagée pour les vacances en hiver dans les pays du sud de la Méditerranée. Aller passer les fêtes dans un palace au Maroc, en Égypte ou en Tunisie, bien des “Français moyens” en rêvent quand ils auront gagné au loto. L’héliotropisme l’emporte encore une fois.

 

Michel Desmurget, TV Lobotomie. La vérité scientifique sur les effets de la télévision.

Ce livre gagnerait sans doute le prix de la couverture la plus laide s’il existait, mais, malgré cette erreur de l’éditeur, il vaut tout de même la peine d’être lu. Michel Desmurget, chercheur à l’INSERM, dans TV Lobotomie. La vérité scientifique sur les effets de la télévision (Paris : Max Milo, 2011) nous propose rien de moins qu’une synthèse de tout ce que les scientifiques savent sur les liens entre la consommation télévisuelle et les attitudes, comportements, capacités, des êtres humains qui consomment de la télévision. Ce bilan scientifique, à partir de 4000 articles selon l’auteur, serait en fait effrayant. Plus on regarde la télévision,  plus on a regardé la télévision, plus on l’a fait jeune, plus on augmente toutes choses égales par ailleurs les probabilités d’événements défavorables pour soi-même  à tous les âges de la vie.  De fait, pour croire aux résultats cités de cette étude, il faut fondamentalement être accessible à la pensée statistique. Comme le montre, le “débat” organisé le 7 février 2011 autour de ce livre sur Europe 1 et la réaction d’une auditrice qui cite son propre cas de téléphagie ne l’ayant pas empêchée d’être, à l’en croire, un génie, c’est un point fondamental.

Ainsi, si l’on a accès au raisonnement en probabilité, typique en épidémiologie par exemple, Michel Desmurget établit à partir de la littérature disponible que :

a) “la télévision est un véritable désastre ontogénétique” (p.136) (conclusion du chapitre II La télé étouffe l’intelligence, p. 71-137), autrement dit des preuves solides existent que, toutes choses égales par ailleurs, le développement intellectuel des enfants se trouve profondément affecté par la consommation de télévision, avec un effet d’autant plus fort que la consommation s’effectue massivement très  jeune (dans les toutes premières années 0-3 ans). Des études montrent même qu’à cet âge précoce, le simple fait d’avoir la télévision allumée dans une pièce  sans la regarder aurait des effets sur le développement intellectuel. La raison profonde de cette déficience en matière de maturation de l’intelligence ne serait pas liée à la qualité déficiente (ou non) des programmes, mais à la nature non interactive de la télévision. Dans le fond, notre chercheur retrouverait dans la littérature savante contemporaine la vérité marxienne selon laquelle la vérité de l’homme (comme de tout animal) n’est autre que la praxis, et que la télévision constitue une forme extrêmement appauvrie d’(in)activité.  En tant que professeur d’université, je dois dire que la courbe historique des scores obtenues aux tests d’admission dans les universités américaines, corrélé avec un retard d’une vingtaine d’années avec la pénétration de la télévision dans les foyers  (p. 92),  m’a plutôt impressionné. L’auteur cite quelques exemples d’études ayant pu montrer que l’introduction de la télévision détraque les comportements enfantins, et qu’inversement, le sevrage télévisuel peut avoir des effets positifs assez rapides (si l’on valorise la réussite scolaire, le sommeil, le calme, etc.).

b) la consommation de télévision est un facteur déterminant d’augmentation des risques de santé suivants : obésité, tabagisme, alcoolisme, sexualité mal contrôlée chez les adolescents, et j’en oublie quelques autres dont la sénescence précoce (cf. chap. III, “La télé menace la santé”, p. 139-201). Sur le tabagisme par exemple, des études montrent que, pour des adolescents, le simple fait de voir des films plutôt anodins dans lesquels apparaissent massivement des cigarettes fumées par des acteurs sympathiques augmentent la probabilité de devenir soi-même fumeur. En conclusion, indirectement, la télévision tue purement et simplement, et, avant cela, coûte cher en dépenses de santé – mais rapporte beaucoup aux entreprises qui manipulent ainsi nos comportements.

c) Enfin, la consommation de télévision rend violent et /ou anxieux (chap. IV “La télévision cultive la peur et la violence”, p. 203-238). Pour l’auteur, sur le premier point, à savoir le fait de voir de la violence et de devenir en conséquence soi-même, toutes choses égales par ailleurs, plus violent et/ou indifférent à la violence, aurait atteint un tel point de consensus parmi les scientifiques que les recherches se sont ralenties sur ce point depuis quelques années. Inutile de continuer à prouver que la terre est ronde. Pour l’anxiété, due au visionnage massif de la télévision, elle s’exerce d’autant plus puissamment sur les plus jeunes esprits.

En résumé, à en croire l’auteur, la communauté scientifique se trouve sur les divers effets négatifs de la télévision dans un consensus semblable par son ampleur que celui que connaissait cette même communauté sur les effets cancérigènes du tabac  alors que l’industrie du tabac et ses affidés  et idiots utiles niaient encore farouchement tout lien – avec la même difficulté donc, à savoir que cette “vérité scientifique” n’arrive pas du tout à s’imposer  dans l’espace public. La plus grande partie des études citées se trouvent être nord-américaines, et l’on découvrira que, sur la foi de ces recherches, les sociétés savantes des Etats-Unis ont multiplié les avis sur les différents points évoqués, sans à ma connaissance aucun effet sur la civilisation télévisuelle de ce pays. Pisse dans ce violon, camarade savant, tu nous intéresses!

Cependant, bien que Michel Desmurget ne fasse pas la différence, il faut distinguer deux séries d’effets : le plus grave, celui du média télévision en soi, par la passivité qu’il implique et qui s’avère  en tout point imparable  dans ses effets à tous les âges de la vie (point a));  et les plus remédiables, ceux qui sont liés au contenu des programmes (incitation à la malbouffe, à la violence, etc.) (point b) et c)). On peut remarquer de fait qu’il existe déjà beaucoup de règlementations pour limiter ce qui est montrable à la télévision. Par exemple, aucun pays n’autorise à ma connaissance de la  vraie pornographie en clair sur des chaînes accessibles à tous; beaucoup de pays disposent d’un système de classification des œuvres selon  le degré de violence; des programmes pour enfants sont conçus et diffusées; on limite ou on interdit la publicité visant les enfants, etc. ; autrement dit, sur les points b) et c), on pourrait, à la limite, imaginer de règlementer en vue d’une télévision qui éviterait les principaux écueils repérés par la recherche. Cela serait sans doute un peu ennuyeux pour beaucoup de gens (plus de séries criminelles, plus de sexe suggéré, plus de fumeurs positifs, etc.) et ressemblerait aux recommandations en la matière de la Vie (encore) catholique en 1968 – ou, au contenu de la télévision actuellement gérée par le Patriarcat de Roumanie. Comme le montre l’auteur avec soin (dans le premier chapitre I, p. 33-69), les enfants regardent en gros la même chose que les adultes; donc, à moins de supposer des parents devenus tous raisonnables et ne laissant voir à leurs enfants que ce qui est de leur âge, il faudrait revenir à un terrible degré de censure des programmes. (Dans le cas des Etats-Unis, le principe intangible de la liberté d’expression rend toute réflexion en ce sens largement caduque, mais en Europe, des avancées seraient possibles.)

En revanche, sur le point a), la télévision en soi (quelque soit le contenu) s’avère un désastre ontogénétique pour les enfants (et, accessoirement, tend à aider les adultes à devenir sénile avant l’heure), les perspectives d’action publique me semblent  plus limitées; de fait, l’objectif de l’ouvrage semble être bien essentiellement d’obtenir que les parents, prévenus par l’auteur, arrêtent de laisser la télévision à disposition de leurs jeunes enfants (cf. la conclusion en ce sens p. 246 : “pendant les cinq ou six premières années de vie, toute exposition audiovisuelle devrait être strictement proscrite par les parents tant la télévision trouble le sommeil, promeut l’obésité à long terme et interfère avec le développement intellectuel, affectif, physique et social de l’enfant.” ), et, ensuite, contrôlent strictement la qualité et la quantité de ce qui est regardé par ces derniers. Or, comme il croit pouvoir le montrer, ce sont les adultes eux-mêmes  qui veulent que les (très) jeunes enfants s’intéressent à la télévision (ou à des DVD) afin d’obtenir du répit dans la lourde tâche de l’éducation qui leur incombe. Bien que n’ayant pas d’enfants, cela m’a rappelé que des amis, n’ayant d’ailleurs pas la télévision chez eux pour des raisons fort semblables à celles invoquées par l’auteur,  amis avec lesquels je passais des vacances il y a quelques années, utilisaient sciemment en dernier recours la télévision (cachée jusque là dans un coin du logement)   pour paralyser littéralement leur chère progéniture, plutôt remuante par ailleurs, en cas de nécessité absolue (faire les bagages et le ménage à la fin du séjour). Cela m’avait plutôt amusé à l’époque que de voir cet effet de fascination – un peu le rayon paralysant des séries télévisées de mon enfance -, mais je me rends compte à la lecture de Michel Desmurget que là se trouve largement la clé du problème. Tous les adultes n’ont pas l’énergie pour interagir tout le temps avec  leur progéniture. Se passer de fait de la télévision supposerait une réorganisation des vies familiales.

Plus généralement, si l’on admet que Michel Desmurget, chercheur à l’INSERM, a fait correctement son travail de compilation et engage ainsi sa responsabilité de savant, on peut en tirer trois conclusions.

Tout d’abord, le peu de sympathie exprimée par quelques grands penseurs du siècle dernier à l’égard de la télévision, Karl Popper, Pierre Bourdieu, et Giovanni Sartori, pour citer des grands noms, semble recevoir une confirmation empirique forte de toutes ces études  si l’on partage l’idéal d’une humanité forte et adulte.

Ensuite, on possèderait là un exemple supplémentaire d’écart abyssal entre ce qu’exigeraient les résultats scientifiques et les pratiques socioéconomiques en vigueur. Bien qu’il ne l’ait pas calculé, l’externalité négative de la télévision comme activité sociale parait au total énorme – surtout si l’on compte les effets de long terme qui semblent étonnamment forts. Même si Michel Desmurget se montre très prudent dans ses interventions médiatiques en visant surtout à protéger les enfants d’aujourd’hui et à se présenter comme quelqu’un qui n’est pas contre la télévision en soi, la conclusion logique de son travail serait en fait une suppression pure et simple de la télévision, ou, tout au moins,  dans une société de liberté d’entreprendre, la fin de tout soutien public à cette activité économique nocive. Par exemple, si la télévision en soi creuse la tombe de la performance scolaire et nous promet en plus des générations d’obèses, il n’est peut-être pas nécessaire de financer cela sur fonds publics. Ou, du moins, pourrait-on se limiter à une seule chaine exempte de tout effet nocif par le contenu et ne visant que les plus de six ans. Bien évidemment, on  n’en fera rien! C’est là un aspect fascinant de nos sociétés, cette capacité à payer des gens pour savoir qu’on se détruit en faisant telle ou telle chose, tout en s’en souciant peu au total. Je pourrais aussi citer la prison comme institution criminogène, ou les deux roues comme cause de mortalité massive sur les routes. Mais, dans le fond, après tout, nous pouvons (encore) nous payer ces luxes.

Dernier point :  M. Desmurget nomme sans aménité aucune “pipeaulogue” les spécialistes des médias ou  les essayistes qui nient ou minimisent les effets qu’il décrit à la suite de cette littérature qu’il a dépouillé.  Son livre prend en effet parfois le ton d’un pamphlet, mais c’est sans doute un choix de sa part pour atteindre un plus vaste public qu’avec un rapport de synthèse et pour rendre le contenu moins austère.  Au delà des termes dépréciatifs utilisés à l’encontre de quelques-uns cités dans l’ouvrage, je suis confondu par la divergence entre les conclusions qu’il tire à partir de cette littérature, trouvée essentiellement dans les revues de médecine, d’épidémiologie, de psychologie, et ce que j’avais perçu comme le consensus présent des spécialistes des médias, qui insistent plutôt sur les filtres sociaux à la réception, sur le côté anodin de toute ces contenus.  Par exemple sur le cas de la violence et de la sexualité, l’écart me parait énorme. Il est vrai que le souhaitable que dessine en creux le consensus scientifique auquel se réfère Michel Desmurget ressemble fort à la bonne vieille morale éducative de la bourgeoisie  catholique du début du siècle dernier. L’auteur s’en défend et s’en amuse même parfois, mais il reste qu’il casse totalement le lien entre “progressisme” (entendu comme recherche de l’autonomie pleine et entière de l’individu) et “libéralisme culturel” (entendu ici comme extension du domaine du montrable). Finalement, cela voudrait dire que des films-culte comme Pulp Fiction ou simplement  Avatar sont porteurs de maux pour les jeunes qui en sont les plus friands consommateurs. Si la violence, le sexe et le tabagisme montrés aux masses adolescentes ne sont plus aussi anodins que cela, où va-t-on arriver ma brave petite dame? Chez Benoit XVI? Chez les talibans? Et puis, par ailleurs, si l’on n’a plus de faits divers bien gores pour le JT, de quoi peut-on parler alors? Où sera l’émotion?

Philippe Askenazy, Les décennies aveugles. Emploi et croissance 1970-2010.

Le débat de l’élection présidentielle 2012 se profile décidément à l’horizon. Le livre de l’économiste Philippe Askenazy, Les décennies aveugles. Emploi et croissance 1970-2010 (Paris : Le Seuil, 2011), contribue avec quelques autres à ouvrir le bal  des contributions à un “nécessaire renouveau”. L’auteur a décidé d’y aller fort et, comme on dirait au tennis, avec un puissant jeu de fond de cour qui laisse peu de chances à l’adversaire. A l’en croire, pratiquement toutes les politiques économiques menées en France depuis 1970, par la droite ou par la gauche indifféremment, ont complétement échoué, manqué le coche de l’histoire, et, surtout, elles ont empiré les problèmes rencontrés plutôt qu’autre chose faute d’avoir bien compris ce qui se passait, ou pire encore, faute de tenir compte des évaluations disponibles des politiques déjà menées.

Pour établir ce point, P. Askenazy se livre à une relecture – qui constitue une utile présentation, ou révision, selon les lecteurs – des politiques de l’emploi depuis la fin des années 1960. Si je schématise sa pensée, les dirigeants, mal conseillés par des experts aussi peu finauds que pérennes dans leurs belles carrières, ont commis une double erreur :

- d’une part, une trop grande fixation sur les aspects macroéconomiques, autrement dit sur les “grands équilibres” – même si, au fil du temps, l’auteur montre aussi qu’entre le “barrisme”, réellement rigoureux de la seconde moitié des années 1970, et les déficits qui se creusent des années 2000, alors que “la France est en faillite”, si le discours reste le même, les réalités différent du tout au tout;

- d’autre part, et c’est là sa véritable obsession tout au long de l’ouvrage, une fixation, délétère au final, sur le fonctionnement microéconomique du marché du travail. A travers les gouvernements de couleur variée depuis 1970, on retrouverait au fond toujours les même diagnostics : 1) les jeunes sont massivement au chômage parce que, par nature (indolence et rêverie), peu productifs – donc il faut trouver un “truc” (alias un “plan”, un “dispositif”, un “contrat”, etc.) pour que leur embauche coûte le moins possible aux entreprises qui se donnent le tracas de les embaucher, “trucs” successifs qui commencent avec le “barrisme” dans les années 1970 et qui ne cessent de revenir sous des formulations diverses – la prophétie d’une nature improductive de la jeunesse finissant par segmenter définitivement le marché du travail à son détriment; 2) idem mutatis mutandis pour  les plus de 50 ans avec des résultats similaires ;  3) le coût pour les entreprises du travail non qualifié est trop élevé au regard de la productivité d’une bonne part de la main d’œuvre – il faut donc alléger les “charges” de ces dernières pour l’emploi des moins qualifiés – et sur ce point, droite et gauche se situent sur la même ligne, comme l’auteur le montre en détail pour  l’adoption des “35 heures” (p. 169-173); 4) le marché du travail souffre de rigidités et de difficultés d’“appariements” entre offre et demande de travail – sorte de mythe d’un trésor caché d’emplois qu’il suffirait de découvrir au coin de le rue.  Pour l’auteur, en 40 ans de politique économique, la France est désormais allée au bout de ces logiques de flexibilité/segmentation du marché du travail, mais, au total, tout cela n’a réussi qu’à développer effet pervers sur effet pervers (particulièrement en matière de statut de la jeunesse, de rapport hommes/femmes sur le marché du travail, ou de difficultés des seniors à rester dans l’emploi), tout en détériorant de plus en plus au fil des décennies les finances publiques.

Que fallait-il faire alors? L’auteur admet, et souligne même, qu’il n’était pas facile de comprendre en 1970 ce qui allait se passer, à savoir une nouvelle “Révolution industrielle” (cf. chap. 1, “Une nouvelle révolution industrielle américaine”, p. 17-54). En fait, bien qu’il n’utilise pas le terme, les pays occidentaux, et en premier les Etats-Unis, sont entrés dès le milieu des années 1960 dans une phase de “destruction créatrice” liée à l’invention des technologies de l’information, puis, à leur diffusion à l’ensemble des activités économiques.  Les Etats-Unis, pays leader sur ce point, auraient imposé au reste du monde, dans la mesure même où ce sont eux qui ont défini les paramètres de l’usage de ces technologies nouvelles,  un certain style d’organisation du travail, le “productivisme réactif”, selon le vocabulaire de l’auteur. Ce dernier impose une  réinvention permanente des postes de travail et repose sur une forte qualification initiale de la main d’œuvre disponible qui permet ces mutations incessantes.

Du coup, les dirigeants français ont fait une double erreur : ne pas comprendre dans un premier temps jusqu’au milieu des années 1980 qu’une Révolution industrielle était en cours (malgré des signaux faibles dès la fin des années 1960 de la part de certains experts), et quand ils l’ont compris (pour une partie d’entre eux), ne pas voir appuyé à fond et avec constance sur les deux grands leviers disponibles : l’éducation et la R&D, ou de l’avoir fait de bien mauvaise manière. De ce point de vue, l’auteur distingue bien une opposition droite/gauche : le PS et ses alliés quand ils ont été au pouvoir ont eu tendance à  en faire plus pour l’éducation que la droite – ainsi, vu les alternances depuis 1986, cela signifie que la politique éducative n’a pas été poursuivie avec la constance nécessaire, puisqu’elle n’a jamais bénéficié d’un consensus droite/gauche – contrairement à la réduction des charges sur les bas salaires… De ce dernier point de vue, on imagine aisément (p. 226-227) ce que pense P. Askenazy de la politique, menée depuis 2007, de suppressions de postes dans la fonction publique, qui revient entre autres à diminuer le nombre d’enseignants. (J’entendais ce matin que même la très gentillette PEEP avait fini par se réveiller… le mouvement populaire s’élargit chaque jour… après les magistrats, les mères de famille… ) Sur la R&D, l’opposition semble moins tranchée : ici, ce que P. Askenazy constate, c’est la passion pour les réformes institutionnelles de la recherche publique qui semble habiter les responsables successifs : Claude Allègre, Valérie Pécresse, même combat! Plus inquiétant encore me semble être sa description/dénonciation (p. 240-244) de l’actuel “Crédit impôt recherche”. A le suivre, loin d’aider à augmenter vraiment l’effort de R&D du secteur privé français, le gouvernement aurait construit (par mégarde? par refus d’écouter les économistes?) une magnifique “béquille du capital” (comme on disait dans les années 1970). Celle-ci aurait permis aux plus grands groupes français de maintenir en 2009 leur profitabilité au plus fort de la crise mondiale…

Le moins que l’on puisse dire, c’est que P. Askenazy dresse un sombre tableau, et il me semble  que l’UMP devrait lancer une fatwa à son encontre à la lecture des deux derniers chapitres (chap. 6 “2002-2007 : la décomposition”, p. 189-212, et chap. 7, “2007-2010 : l’avalanche”, p. 213-244), tant la politique économique suivie depuis 2007 apparait dans ces pages comme une suite désespérante d’échecs (défiscalisation des heures supplémentaires ou TVA réduite dans la restauration par exemple), ou, au mieux, de demi-mesures (fusion mal financée et organisée ANPE/ASSEDIC, ou réforme de la représentativité syndicale).

Comme P. Askenazy ne parait pas viser pas le suicide en masse de ses lecteurs, ou leur émigration pour d’autres cieux, que propose-t-il?

Premier point, peu original mais crucial : un grand bond en avant de l’éducation à tous les niveaux de la maternelle à l’enseignement supérieur, afin d’adapter la population active aux nécessités de la révolution industrielle en cours. Il insiste d’ailleurs sur la nécessité de viser le plus haut possible, et, par exemple, d’abandonner la priorité (relative) aux formations qualifiantes courtes  (bac+2) dans le supérieur, au profit du master et du doctorat. A court terme, ce grand bond en avant profiterait aux jeunes enseignants à embaucher de la maternelle au supérieur, aux mères/pères de famille trouvant plus facilement un mode de garde, et permettrait d’attirer en France des dizaines de milliers d’étudiants étrangers grâce à un rapport qualité/prix favorable de nos formations.

Deuxième point, toujours peu original à mon sens : de la R&D, de la R&D, toujours et encore de la R&D. Et surtout de la recherche fondamentale guidée par le flair des chercheurs et pas seulement de la recherche appliquée guidée par les nécessités supposées des groupes industriels déjà présents sur le territoire. Évidemment, ce genre de propositions va exactement à l’encontre des esprits animaux des administrateurs de la recherche, qui veulent savoir exactement, bientôt à la minute près, ce que font ces satanés de (fainéants de) chercheurs et aussi quand cela va enfin rapporter! (On voit le brillant résultat d’une telle recherche guidée par les impératifs financiers dans l’univers de la pharmacie, où l’on n’a pas fait de percée majeure en matière de médicaments depuis des décennies. Et je ne parle pas du Mediator! )

Troisième point, qui, à mon avis, ne va pas que lui attirer des amitiés dans l’univers des experts économistes : arrêter de bricoler le marché du travail, et abandonner la théologie de l’incitation fiscale (alias “dépenses fiscales” qui, après évaluations, s’écroulent en général dans l’insignifiance ou dans l’effet d’aubaine) pour revenir à des interventions directes de l’État dans les domaines clés pour le bonheur public par des créationsHorresco referens! Ouvrez-vous bien grandes, ô portes de l’Enfer,  pour ce suppôt attardé du “socialisme qui ne marche pas”, de la “gréviculture”, de la “planification” et du “fonctionnariat”de postes de fonctionnaires.  P. Askenazy fait en effet remarquer que, vu le coût pour les finances publiques de certaines mesures destinées à créer de l’emploi (comme la TVA réduite dans la restauration), il serait peut-être à tout prendre moins cher et plus avisé de créer des emplois publics.  Ceux-ci, en plus, répondraient à des besoins sociaux (éducation, sécurité, santé, dépendance, etc.) – et auraient de surcroît l’avantage de permettre à une partie des jeunes de trouver des emplois stables. Par contrecoup, ces recrutements publics  remettraient un peu de rapport de force du côté de l’ensemble des jeunes  sur le marché du travail.

(Incidemment sur ce point, j’ai cru comprendre en écoutant France-Inter que l’économiste Thomas Piketty, qui lui propose une grande réforme fiscale, écartait totalement l’idée que l’on puisse rayer d’un trait de plume les allégements pour les entreprises sur les bas salaires… sans citer P. Askenazy d’ailleurs, mais la flèche du Parthe semble avoir été lancée. A suivre.)

Quatrième point, où là P. Askenazy fait preuve d’imagination et d’audace. Les autorités françaises doivent comprendre que, pour profiter de la révolution industrielle en cours, il faut choisir des créneaux porteurs. Pour sa part, il propose l’éducation supérieure et surtout la santé (p. 292-303). Il propose de fait un renversement complet de logique de la discussion publique  : tout le débat visible sur la santé porte en effet en France sur son coût exorbitant (le “trou de la Sécurité sociale”, le “déficit de l’hôpital public”, etc.) ; même les 35 heures ont été introduites à l’hôpital dans ce registre, en refusant par principe toute création correspondante d’emplois statutaires générant un chaos du plus bel effet (qui n’a pas été sans effets sur l’échec de Lionel Jospin en 2002). P. Askenazy propose d’aller en sens inverse : la performance en matière de santé , déjà comparativement bonne en France selon les comparaisons internationales, deviendrait d’une part une source de longévité en bonne santé. Celle-ci procurerait à l’avenir des masses de travailleurs productifs, d’autant plus longtemps que leur formation initiale a été longue. La santé  (publique) offrirait d’autre part un service à vendre à nos voisins européens qui suivraient la pente inverse. La France deviendrait “l’hôpital du continent” (p. 303) – formule malheureuse dont un militant UMP devrait immédiatement s’emparer pour se gausser à bon compte.

Quels sont les perspectives politiques du “programme Askenazy”? Plutôt faibles, en raison même de ce qu’il explique dans son ouvrage. Il y dénonce un certain court-termisme des décisions prises par les différents gouvernements. Ceux-ci  cherchent par toutes les ficelles accumulées depuis 1970 à juguler la montée du chômage. Chaque gouvernement réinvente la roue, et plus amusant à suivre tout au long du texte,  voit les mêmes hommes / femmes depuis 1970 poursuivre le (lourd) héritage de Raymond Barre. Or, de ce point de vue, les deux grands présidentiables socialistes (selon les sondages), Martine Aubry et Dominique Strauss-Kahn, apparaissent comme des habitués des mêmes recettes médiocres aussi pratiquées par le camp d’en face. Si l’un ou l’autre accède à la Présidence en 2012, sauront-ils se renier? penser vraiment différemment les choix  économiques à faire? Manuel Valls semble encore pire de ce point de vue, lui qui pense que les 35 heures constituent encore un problème. Que reste-t-il? Ségolène Royal, François Hollande et Arnaud Montebourg…  Mouais…  Au delà des personnes,  est-ce qu’un président socialiste osera une fois élu en 2012 dire qu’il faut créer massivement de l’emploi public pour préparer l’avenir, et ne va pas s’arrêter de le faire au premier coup de sifflet bruxellois?  Comment face au chômage de masse ne pas essayer encore une fois les vieilles recettes? En effet, si je comprends bien les idées de P. Askenazy, une vraie reprise de la croissance dans les pays développés – la France ne fait pas exception -  ne peut être durable que si elle repose sur une percée technologique majeure dans un domaine qui correspond à un besoin mondial (l’auteur semble beaucoup admirer  la capacité de Londres à avoir réussi à monopoliser à son profit les nouveautés de la finance permises par la révolution de l’informatique). Or une telle perspective prend du temps, beaucoup de temps, dix ans, voire plus, une bonne vieille mesure pour l’emploi des jeunes, des vieux, des femmes, des handicapés, peut avoir un effet rapide, que l’électeur peut percevoir.

Au total, un livre excellent, critiquable sans doute parce qu’il veut trop étreindre, comme avec son traitement un peu léger de la financiarisation du capitalisme (p. 214-219), mais qui devrait nourrir – comme on dit! – le débat public.

Ps. L’ironie veut que le soir même où j’avais écrit ce post et m’était imprégné  de ce fait des propos de P. Askznazy, le Président de la République se livrait à un exercice de propagande communication sur TF1. Et ce dernier a abordé – tout de même il n’y a pas comme problème dans ce “vieux pays” que des saintes que des monstres égorgent aux coins des bois! – la question du chômage… Or les annonces faites ont été exactement dans le droit fil de ce que P. Askenazy décrit et décrie dans son livre. Le demi-milliard d’euros supplémentaires annoncé va servir à faire de l’emploi aidé pour les jeunes et les chômeurs de longue durée, de la formation plus ou moins raté hors entreprise dont on sait qu’en France (et ailleurs) elle n’a aucun effet sur l’emploi (d’après P. Askenazy).  Seul l’accent mis sur l’apprentissage (donc sur une formation en entreprise) est sympathique et raisonnable (encore qu’on vient de le supprimer de fait pour les enseignants débutants…), mais va encore une fois reposer sur les seules finances publiques (puisqu’il y aura un “bonus/malus” pour les entreprises en fonction de leur taux d’apprentis, “bonus/malus” dont on devine aisément qu’il va finir en pratique exclusivement en “bonus”… j’entends en effet déjà Madame Parisot gémir à propos du “malus”… “Ma cassette, ma cassette, on a volé ma cassette”…). P. Askenazy n’aura donc pas de mal à mettre à jour son ouvrage pour la (souhaitable et nécessaire) édition de poche de son ouvrage. C’est reparti comme en 1974-1980 en somme, et cela traduit un vrai manque d’imagination. (En même temps, du point de vue électoral, on sait désormais comment finit le show si on part sur ce genre de “traitement social du chômage” version 2010.)

 

Sarkopulisme. 1539ème épisode.

Cela ne devrait plus étonner personne: le Président de la République a décidé de longue date de se faire le chantre d’un populisme sécuritaire, d’incarner une (supposée) volonté populaire de justice expéditive. A chaque fait divers correspondant aux critères d’éligibilité émotionnelle  requis (victime étant vue comme  innocente : enfant(s), jeune fille, vieille dame, etc.; fonds plus ou moins sexuel du crime, ou “gratuité” du délit; violence évidente; détails sordides à souhait bien dignes d’un mauvais polar mettant en scène un tueur en série, etc.) pour avoir un impact sur le grand public, correspond une séquence présidentielle.

On aurait pu croire que, vu que cette routine de mobilisation de l’opinion publique, avait été largement dénoncée ou analysée au point de devenir un lieu commun éculé des opposants ou des analystes (avec la formule : “un fait divers, une loi”), le Président de la République aurait eu à cœur de surprendre les habituels médisants (dont  je suis sans doute moi-même sans grande originalité) en mettant en branle pour une fois autre chose que le scénario habituel. Eh bien, NON, avec l’“affaire Laëtitia” (qui se trouve être parfaite du point des émotions populaires), le même scénario s’est remis en place. Certes, aucune nouvelle loi n’a (encore?) été annoncée, faute d’imagination sans doute des préposés à la rédaction.  (Pourtant, il reste encore au choix : la réinvention du bagne installé cette fois-ci aux îles Kerguelen pour ne stigmatiser personne, ou la géolocalisation à vie pour tout délinquant quelque soit le délit commis, et ce dès l’âge de 16 ans…)  Cette fois-ci, des “responsables” à sanctionner ont été désignés à la vindicte populaire. Des juges se sont sentis visés. Et la profession judiciaire – ou autrement dit, le lobby des juges, dixit un sarkozyste méritant -  se trouve en émoi!  Avec un tel mouvement, des collègues d’esprit plus sociologue que je ne le suis pourront se délecter avec une analyse (à faire) des conditions structurelles et conjoncturelles, qui ont permis à cette profession – peu connue jusque là pour son caractère rebelle… sauf à ses marges (Syndicat de la Magistrature) – de s’énerver. Quand un juge d’instruction en arrive, sans le doute sous le coup de l’émotion, à traiter le Président de la République de “multirécidiviste”, on peut se dire qu’ “il y a quelque chose de pourri au Royaume du Danemark”. Ou plutôt, qu’on se rapproche à grands pas de la situation italienne des quinze dernières années.

Pour ma part, ce qui m’intéresse, c’est le calcul fait par le pouvoir. S’en prendre à un dysfonctionnement de la justice, chercher la responsabilité d’un crime dont, par ailleurs, selon les éléments rendus publics, on croit bien  connaitre  le coupable, en dehors même de ce dernier dans des professionnels de la justice qui l’auraient à tort laissé agir en toute liberté alors qu’il fallait le garder au chaud pour l’hiver, est-ce si payant du point de vue du consensus politique que l’on cherche à (re)bâtir?

D’un premier point de vue, on pourrait se dire qu’à en croire les sondages, les Français ne sont pas si préoccupés que cela par la sécurité, ils le sont plus par le niveau du chômage (qui a atteint un palier élevé à la fin 2010), ou leur revenu (qui a stagné  en moyenne l’année dernière selon l’INSEE).  D’un autre point de vue, on pourra se dire qu’un petit rappel de populisme sécuritaire ne peut pas effectivement faire de mal.

De fait le pouvoir actuel fait passer un test de logique géant à la nation. Si vous disposez d’un minimum de compréhension des fonctionnements réels de la justice pénale dans un État de droit, vous savez que la prévention totale du crime ne peut par définition exister, et que le niveau de prévention du crime se trouve largement liée aux moyens légaux et concrets que l’on se donne pour y parvenir. Une prévention plutôt de gauche et une prévention plutôt de droite sont d’ailleurs imaginables. Si vous croyez à l’inverse que le crime est dans tous les cas évitable car prévisible par des signes extérieurs précurseurs sans ambiguïté (car, comme dit l’adage bien connu, “Qui vole un œuf vole un bœuf!”, et qu’ “Avec une tête pareille…” ), et qu’en conséquence, la justice a pour mission de prévenir à 100% le crime, si vous croyez que la justice au sens large peut  même réaliser à cette fin, même en l’absence de moyens en personnel, des miracles de productivité et atteindre  en plus  le zéro défaut, eh bien, soit vous êtes un admirateur tout à fait cohérent mais vraiment frustré des régimes totalitaires, soit, si vous ne voulez pas  quand même de “la dictature de la loi” comme disait Carl Schmitt, il faut aller vous plaindre auprès de ceux qui vont éduqués, élevés, formés, etc. .  Dans ce cadre, il est clair que le pouvoir parie  sur le fait que le nombre des citoyens qui  possèdent un peu de sens critique se trouve être  bien inférieur à ceux qui, dans ce domaine, n’en ont guère.

L’expérience a montré en effet qu’une bonne part de la population semble avoir adopté une pensée magique selon laquelle pour tout dysfonctionnement, il existe un responsable ou des responsables humains. Cette idée contient sans doute un aspect rationnel de méfiance vis-à-vis de ceux qui auraient tendance à nier leur responsabilité, mais, poussé à son extrême, elle correspond au retour à une pensée magique, où tout événement possède son responsable humain comme dans la bonne vieille sorcellerie. (En l’occurrence, le supposé coupable  de l’“affaire Laëtitia” est tellement déshumanisé par le récit qu’on fait de lui au public qu’il ne peut être le seul responsable de son crime, “c’est une bête”, “c’est un monstre” – pourquoi pas un golem tant que nous y sommes?-, donc il faut un ou plusieurs “vrais” humains pour endosser la responsabilité…)

Le pari du point de vue de celui qui veut accroitre son consensus parait donc acceptable, et risque fort d’être (un peu) réussi. En effet, à cela, s’ajoute que la magistrature est constituée par définition de gens éduqués, très peu nombreux au regard de la population générale, qui utilisent professionnellement un jargon compliqué, peu compréhensible pour la plupart des gens (moi y compris parfois!), qu’ils constituent à tout prendre une élite (une corporation! un lobby! une coterie!), il est donc facile de les mettre en opposition à la masse du peuple qui  pleure sa sainte et qui s’exprime par la bouche de Nicolas-Bouche-d’Or. Le pari peut donc payer! Et donc que les juges soient jugés!

Ps. Dans le Monde du mercredi 9 février (p. 10), allez voir l’entretien avec Denis Salas, magistrat et chercheur. Il affirme ainsi que “Deux récits se font face. L’un dans l’imaginaire, dans l’utopie de l’insécurité, en appelle à un monde sans risque et sans danger, à une tolérance zéro. L’autre, celui des métiers, est ancré dans la réalité.” La convergence est frappante avec mon propos, qui part d’autres prémisses, mais qui aboutit à la même conclusion désolante. 

One size fits all. Merkel-style 2011 version.

Désolé de ne pas respecter la loi Toubon dans le titre de ce post, mais cela m’a paru faire sens pour commenter les propositions francoallemandes au Conseil européen des 4 et 5 février 2011 en matière de “compétitivité” des pays membres de la zone Euro. C’est bien en effet de l’adoption d’un seul style de politique économique pour tous les pays  de la zone Euro (et, plus généralement, pour tous les pays membres devant adopter  à terme selon les Traités cette monnaie unique) dont il est désormais question.  La question du benchmarking, ouverte depuis les années 1990, serait résolue de fait : tout le monde doit faire comme le champion allemand, et point barre! Je n’en connais que ce qu’en a dit la presse dans ses commentaires (ici, et encore), et rien ne ressort clairement des conclusions officielles du Conseil sur les points que je vais évoquer sinon que quelque chose doit être discuté d’ici mars.

A en croire la presse, il s’agirait donc que tout le monde émule les bonnes pratiques germaniques en matière de compétitivité : tout le monde doit reculer, si ce n’est déjà fait, son âge de la retraite à 67 ans; tout le monde doit inscrire une règle constitutionnelle nationale imposant des budgets en équilibre; tout le monde doit mettre fin à l’indexation des salaires sur les prix; tout le monde doit faire plus de R&D; enfin, tout le monde doit taxer les gains des entreprises de la même façon. Face à ce package qui revient (sauf sur le dernier point) à émuler la stratégie allemande (puisqu’il s’agit de la seule stratégie qu’un pays ne peut mener seul par définition), cela aurait un peu tangué au Conseil européen (voir ici pour une revue de presse internationale).

De fait, ces propositions sont difficiles à admettre comme définissant l’avenir de l’Union européenne au moins sur trois points :

- premier point, sur l’indexation des salaires sur les prix ou sur l’âge de la retraite, on touche là à des compromis sociaux fondamentaux dans chaque pays. La Belgique a conservé une forme d’indexation des salaires sur les prix, cela n’empêche pas de fait ce pays de se tenir dans la course à la compétitivité. Les pays européens de la zone Euro se trouvent aussi dans des situations démographiques un peu différentes tout de même. Surtout la Cour constitutionnelle allemande n’a-t-elle pas rappelé dans son jugement sur le Traité de Lisbonne rendu en juin 2009 que le peuple allemand devait avoir le droit, même dans le cadre européen, de définir les fondamentaux de son système social? (ce qui suppose par réciprocité entre pays membres que tous les autres peuples de l’Union disposent du même droit).  On se trouve ici en pleine contradiction : légalement et pratiquement, il n’existe pas de “peuple européen”, pourquoi devrait-il y avoir alors une seule façon d’organiser les fondamentaux des sociétés européennes au nom de la “compétitivité” (autrement dit de la conquête des parts de marchés, européen et mondial)? De fait, on peut être compétitif (ou pas) de différentes manières, ne serait-ce que, parce que la géographie et l’histoire ne sont pas identiques partout, et il faut tenir compte de l’ensemble du système socioéconomique pour comprendre ses ressorts. Notons aussi qu’à législation nationale identique, tous les grands pays européens connaissent des divergences internes de compétitivité régionale. Pour être plus explicite, il ne fait pas de doute que l’Allemagne a regagné beaucoup de compétitivité depuis 2000 à travers une politique de modération salariale drastique et de flexibilité plutôt radicale sur le marché du travail – mais se demande-t-on jamais comment cela a été supportable (si l’on peut dire) par les divers salariés, intérimaires, employés à “1-euro”, etc. ? Il faut aussi aller voir du côté des dépenses de ces travailleurs appauvris ou pauvres, dont les sacrifices ont fait une bonne part de la compétitivité allemande. En Allemagne, point de bulle immobilière générale qui fait augmenter le prix des logements, et par contrecoup, les loyers ; point de cartellisation de fait de la grande distribution (la grande chaîne de magasins historiques y a même fait faillite!); point d’autoroutes payantes qui freinent la mobilité des travailleurs, etc.  – c’est tout un équilibre sociétal qui s’avère différent, et je ne suis pas convaincu que l’on puisse simplement copier l’Allemagne contemporaine. (Par exemple, en France, le prix du logement, en particulier en région parisienne, est aussi dû à des facteurs de mobilité des riches de toute la planète qu’on ne retrouve pas en Allemagne – le jour où les oligarques russes  rêveront de s’installer à Hambourg et non à Nice n’est pas encore arrivé…)

- deuxième point, en admettant même que tous les pays  de la zone Euro se mettent à la diète germanique, par exemple pour la France en revenant à une durée légale du travail de 39 heures (ou 40 si l’on veut, ou 48 si l’on veut aller au taquet  européen directement), et en supprimant toute incitation pour les entreprises à augmenter les salaires en fixant pour dix ans le SMIC horaire à son niveau actuel (faute d’oser le supprimer comme en Allemagne…), les parts de marché au sein du marché unique   se rééquilibreraient sans doute  en faveur des partenaires européens de l’Allemagne, mais, si elle veut se maintenir en tête, comme il est inévitable qu’elle le veuille vu ses antécédents, cette dernière devrait surenchérir. La stagnation salariale allemande depuis 10 ans a signifié une stagnation de la consommation des ménages dans ce pays; si tout le monde en Europe se met à ce régime austère, il semble aller de soi qu’on devrait aboutir à une stagnation généralisée de la consommation des ménages en Europe. Certes, les marchés dynamiques sont déjà ailleurs qu’en Europe, mais, avec un tel régime, cette prophétie risque bien d’être auto-réalisatrice. Peut-on viser à faire de tous les pays européens des champions de l’exportation en direction du reste du monde, et seulement cela?  En tout cas, en France, le slogan devra être  désormais “travailler plus et plus longtemps pour gagner autant”. Cela va être dur à vendre sur le marché politique.

- troisième point, l’harmonisation fiscale pour les entreprises. C’est évidemment le contrepoids nécessaire pour que ces propositions de recherche de la compétitivité ne paraissent pas honteusement défavorables aux intérêts (immédiats) des salariés. Les responsables irlandais protestent déjà, et avec eux, les autres pays qui entendent suivre la même voie du paradis fiscal. Bien sûr, cela serait fort satisfaisant pour les finances publiques des autres pays de regagner des ressources du côté des profits des entreprises, et ainsi  de pouvoir équilibrer les comptes publics comme le demanderaient les constitutions révisées. Mais ici le conflit d’intérêt ne peut être que frontal entre pays membres de la zone Euro – et, comme la règle de l’unanimité est en vigueur dans cette matière, la négociation risque d’être rude. Par ailleurs, même si un accord se faisait pour la zone Euro, comme la principale place financière de l’Union européenne, Londres, n’est pas dans la zone Euro – et ne risque pas à ce rythme d’y être avant le jour du Jugement dernier! voire après! -, une harmonisation de la fiscalité des entreprises dans la zone Euro devra tenir compte de ce détail gênant en présence  de la libre circulation des capitaux garantie par les Traités… Et ne parlons pas des divers paradis fiscaux  hors UE que les entreprises européennes pourront toujours utiliser pour échapper au Leviathan fiscal européen.

Au delà de ces considérations, la compétitivité ainsi entendue repose toujours sur l’idée du parallélisme des trajectoires (comme dans la Stratégie de Lisbonne définie en 2000, dont on connait les succès….) entre pays européens,  mais témoigne (sauf sur le point fiscal) d’un refus de penser en d’autres termes que ce parallélisme de la copie du meilleur (du moment présent) un “intérêt général européen” qui tiendrait compte des réalités géographiques, historiques, sociales, du continent.

Ps. Le site Euractiv propose des précisions sur le pacte et publie une traduction anglaise de ce qui serait le brouillon allemand. Il manquerait par rapport aux éléments que j’évoquais plus haut : la reconnaissance mutuelle des diplômes (mais je croyais que c’était fait depuis longtemps?!?… ) et un mécanisme national crédible de sauvetage des banques. Si le document ainsi publié est véridique, je dois dire que cela me parait bien léger pour sauver l’Union européenne du marasme…Le site Toute l’Europe donne une version similaire en six points, qui font vraiment rêver! Un éditorialiste d’El Pais selon le site PressEurope y voit le reflet d’une vision conservatrice de l’économie européenne.  Hum, sans doute, mais qui accepte d’aller dans ce même sens restrictif, sinon les (derniers) gouvernements à direction socialiste?

Vu l’importance du sujet, je suis aussi frappé par la très faible couverture dans les médias de l’éventualité de l’adoption d’un tel pacte de compétitivité.