Archives mensuelles : septembre 2011

Michel Pinçon, Monique Pinçon-Charlot, Le président des riches. Enquête sur l’oligarchie dans la France de N. Sarkozy. Nouvelle édition.

En ce début d’automne 2011 vient de paraître la deuxième édition du livre de Michel Pinçon et Monique Pinçon-Charlot, Le Président des riches. Enquête sur l’oligarchie dans la France de Nicolas Sarkozy (Paris : La Découverte, 2011; première édition, Paris, Zones, 2010). Je dois avouer ne pas avoir été au-delà d’un rapide feuilletage en librairie de la première édition. J’avais eu alors l’impression que les auteurs se contentaient de compiler tout ce que la presse et les médias en général pouvaient raconter sur les (més)aventures de Nicolas Sarkozy en matière de rapport avec ce qu’on aurait appelé à gauche dans les années 1920-1930 “les 200 familles” ou le “mur d’argent”. Quand même étonné par le succès de librairie du livre (soit les 100.000 exemplaires vendus annoncés en couverture et confirmés en postface), j’ai décidé de donner mon écot au succès éditorial et de  lire  la version revue et augmentée de l’ouvrage.

Sur le fond, comme lecteur attentif de la presse, je n’ai pas appris grand chose de nouveau, d’autant plus que je connaissais depuis longtemps les excellents travaux de ce couple de sociologues. Ceux-ci, depuis près de vingt-ans, ont bâti au fil de leurs enquêtes une véritable sociologie des élites de l’argent en France. Celle-ci se trouve être aussi une anthropologie et une géographie humaine, et on retrouve ces aspects corporels et spatiaux dans l’ouvrage. Pour ce livre d’intervention politique, le Président des riches, les auteurs reprennent tout cet acquis, et le mettent à la disposition d’un large public de lecteurs. La thèse majeure, issu de leur travail de terrain antérieur, est que la seule vraie classe au sens marxiste du terme (en soi et pour soi) qui existe encore dans un pays comme la France, et qui agit, collectivement, comme telle, c’est la très haute bourgeoisie (cf. p. 258-259). C’est là une idée vieille comme Hérode, si j’ose dire, que de rappeler que le petit nombre uni dans ses immenses intérêts matériels dominera toujours le grand nombre dispersé en individus sans liens entre eux. Sur la psychologie de ces acteurs de ce que les auteurs décrivent comme une “oligarchie”, on se trouve moins d’ailleurs chez Marx au sens strict que chez Machiavel ou chez Freud : les “grands” ont la passion de dominer autrui, et rien ne peut les arrêter dans cette passion de domination ou dans cette libido sans Loi qui se mesure au seul argent accumulé qu’éventuellement des institutions et lois républicaines. A cette très vieille idée de l’existence d’une oligarchie, que l’on pourrait s’amuser à retrouver chez Adam Smith ou Max Weber, plutôt que chez Karl Marx, les auteurs ajoutent la profondeur de l’enquête sociologique qui démonte les mécanismes qui permettent la permanence de cette solidarité de classe (par exemple, un habitat partagé, une éducation semblable, des forts réseaux matrimoniaux et amicaux, etc.) dans une société française massifiée et individualisée par ailleurs.

Au delà de cette thèse fondamentale, le livre s’attache à  décrire trois niveaux de favoritisme de la part de N. Sarkozy, qui en font “le président des riches”. D’une part, les auteurs rappellent l’ensemble des mesures générales de nature législative ou réglementaire qui ont pu fonctionner ou fonctionnent en faveur du groupe restreint des personnes (ou plutôt des lignées selon leur analyse) qui ont un patrimoine et/ou un revenu bien au delà de la norme commune. Les pages consacrées à la suppression du “bouclier fiscal” (p. 25-27) devraient être apprises par coeur par les candidats d’opposition à la présidentielle de 2012 : la corde aura été tirée jusqu’au bout. D’autre part, les auteurs rappellent les liens multiples qui lient personnellement N. Sarkozy à certaines grandes fortunes de France (ou d’ailleurs), ce qui peut donner lieu à d’opportunes décisions publiques en faveur des intérêts économiques (ou moraux) de ces dernières. Enfin, et là ce sont des épisodes qui ont parfois reçu un écho planétaire, les auteurs racontent les joies et les peines du “sarkozysme” vu du “9-2″ : la tentative de nomination de Jean Sarkozy à la tête de l’EPAD (organisme d’aménagement de Paris-la Défense) apparaît ainsi comme la pointe émergée d’un jeu économique et territorial à la fois  local, national et transnational (cf. p. 137-142, et p. 155-174).

Cependant, les auteurs ne distinguent pas vraiment ces trois niveaux de favoritisme qui s’entrelacent au fil des chapitres, mais ils auraient peut-être eu intérêt à le faire du point de vue des effets que tout cela a fini par avoir sur la légitimité (ou inversement sur le potentiel de scandale) du “sarkozysme” au pouvoir. En effet, même si les temps sont durs depuis 2007  pour un discours libéral en économie, il reste possible avec un peu de courage d’énoncer publiquement des arguments pour une faible taxation des plus importants patrimoines ou revenus – la théorie économique des incitations à la création de richesses peut toujours être mobilisée à cette fin; il devient déjà plus difficile de justifier une décision publique (comme la suppression partielle de la publicité sur les chaînes de télévision publique) qui semble bien favoriser une grande entreprise amie – mais, dans ce cas, peut-on encore faire appel à la notion à l’intérêt national qu’il y a à sauver des “champions” dans la mondialisation, ou à préserver l’emploi dans cette entreprise (ce qui ne marche certes qu’à moitié pour le cas cité); il est par contre carrément acrobatique d’essayer de justifier publiquement du favoritisme familial ou amical à petite échelle.

De fait, pris dans leur modèle d’une action de classe unifiée de la bourgeoisie, auquel ils aimeraient bien donner le nom de “bourgeoisme”, les auteurs oublient un peu que l’électorat, même le plus bourgeois, finit par ne plus suivre, et qu’une concurrence politique en résulte. Les mésaventures politiques du “sarkozysme” dans les Hauts-de-Seine et à Paris, qui ont fini par se traduire dans le résultat des sénatoriales de dimanche dernier, ont sans doute à voir avec cette gradation dans les favoritismes. Dans le fond, N. Sarkozy semble aussi perçu comme le président de certains riches par une partie de l’électorat le plus traditionnel de la droite.

Enfin, une chose frappe dans l’ouvrage par le simple fait de rappeler certains épisodes : à quel point, la présidence Sarkozy a été marquée par des envolées, parfois lyriques (discours de Toulon en 2008), contre le capitalisme financier, et à quel point l’action en sa faveur a été tout aussi résolue. Cela vise à brouiller les cartes, à embrouiller les esprits, mais cela traduit aussi une profonde désacralisation de la parole, aussi  bien du point de vue de l’émetteur mais aussi des premiers récepteurs de cette dernière (les militants de l’UMP). Pouvoir dire presque n’importe quoi selon ce qu’on perçoit être indispensable pour soigner sa popularité selon les nécessités de l’heure traduit aussi un renoncement (définitif?) à convaincre vraiment. Je me demande ainsi parfois ce qu’aurait pensé un politicien français de tendance libérale de 1930 ou de 1950 des propos entendus ces dernières années. Un peu comme si le Pape allait prêcher l’athéisme  pour sauver les acquis réels du catholicisme.

Pour finir, que proposent les auteurs comme action au lecteur? Ils invitent à suivre l’exemple des riches, à savoir à l’action collective. Ils invitent aussi à s’informer sur l’adversaire de classe, via les médias et toutes les informations librement disponibles sur les activités économiques et sociales de ces derniers. Ils proposent toute une série de réformes de la vie politique et économique, pour en finir avec la “professionnalisation du politique” et la “financiarisation de l’économie”. C’est assez classique venant de cette partie de l’échiquier politique, et, comme politiste, j’aurais tendance à y voir quelque naïveté : la mobilisation ne se décrète pas ainsi, mais leur livre, quoi qu’il soit publié chez un éditeur capitaliste (cf. un post précédent sur le sujet), constitue un bel outil de prise de conscience.

Comme universitaire, j’attends toutefois la version final cut comme on dit pour les films d’auteur, à savoir une version enrichie des épisodes des derniers mois du mandat présidentiel en cours,  agrémentée par ailleurs d’une chronologie et d’un index des noms.

Europe : politique d’abord.

A la demande d’un journaliste du site Atlantico, j’ai accepté de rédiger une opinion sur la crise financière actuelle. Vous la trouverez ici sous le titre de “L’euro ne mourra pas, la volonté politique le sauvera”.   Le contenu de ce que j’avais envoyé pour publication à ce site, marqué à droite selon ses critiques, a été respecté au mot près, et le journaliste a fort bien mis en valeur les articulations du texte. Je lui exprime donc ici publiquement mon satisfecit. Cela fera sans doute rire par contre quelques unes de mes connaissances de voir que mon article s’accompagne d’un petit sur-titre “Anti-catastrophisme”.

Qu’est-ce que je dis en résumé dans cette opinion pour être vu comme “anti-catastrophiste”? Que pour en finir avec le format territorial actuel de la zone Euro (sortie de la Grèce, sortie de l’Allemagne, etc.) comme l’envisagent des économistes, il faudrait une dose énorme de politique, il faudrait que les partis au pouvoir dans les pays européens découvrent qu’ils ont fait fausse route depuis 25 ans et l’admettent aux yeux de leurs électeurs, il leur faudrait en plus prendre la responsabilité d’un chaos économique, au moins temporaire, qui risquerait bien de les engloutir. Je dois dire qu’auprès des lecteurs d’Atlantico qui ont pris soin de réagir à mon article, cette analyse n’est pas bien passée, avec l’argument majeur qu’une vague de fond de nature économique pousse à l’éclatement de la zone Euro. La suite des événements tranchera. Il est même possible que la Grèce sorte de l’Euro, et que les politiques européens arrivent à expliquer qu’en fait, en réalité, ce pays n’a jamais fait partie de l’Europe, que le cas grec est une telle exception à la règle qu’il n’existe pas en fait, qu’il ne porte aucune leçon générale. C’est possible, mais cela va être difficile.

En même temps, j’ai l’impression qu’entre la publication (19 septembre) et ce jour (26 septembre), quelques faits renforcent mon hypothèse : en particulier, il semblerait que David Cameron, Premier Ministre conservateur du Royaume-Uni, ait invité les pays de la zone Euro à résoudre leur problème, en allant plus loin dans l’intégration financière entre eux.  Selon le Guardian, il a en effet appelé lors d’un discours à Ottawa le jeudi 22 les pays de la zone Euro à mettre en œuvre le plan du 21 juillet 2011 au plus vite. Le même article cite même une source gouvernementale anonyme (Cameron lui-même?) qui reconnaitrait que : “The remorseless logic of economic and monetary union is fiscal integration. ” Si l’information est exacte, c’est tout de même étonnant pour un Premier Ministre arrivé sur un programme partisan plutôt eurosceptique – certes gouvernant en coalition avec les Libéraux-Démocrates europhiles – que de le voir appeler à quelque chose dont rêvent les fédéralistes du continent, une plus grande intégration pour résoudre la crise de la dette dans la zone Euro. Il me semble même qu’à lire la presse, le futur FESF grossit à vue d’œil dans les rumeurs qui courent à son endroit. On n’est pas loin d’aller directement au “Trésor européen” voulu par la BCE.  Du côté grec, à ce que je peux en savoir ici par la presse, les leaders actuels du PASOK affirment toujours leur détermination sans faille à appliquer les mesures d’austérité demandées par la “troïka” (FMI-Commission-BCE) pour obtenir la dernière tranche des aides 2010 et d’enclencher l’approbation par les 17 du plan décidé en juillet 2011.

Bref, au moins sur la scène du monde à laquelle j’ai accès, tous les politiciens européens les plus importants déclarent toujours se démener pour “sauver la zone Euro” (et aussi la stabilité financière mondiale… alias les banques et autres joueurs du grand casino financier planétaire).

Ps. Le jeudi 29 septembre 2011, à une écrasante majorité, le Bundestag votait les modifications du FESF adoptées le 21 juillet en sommet européen. La “dissidence” au sein de la majorité CDU-CSU-FDP s’est réduite au final à un si petit nombre de députés que la Chancelière est restée majoritaire sur ce vote avec sa seule majorité, et en plus, les deux grands partis d’opposition, SPD et Grünen, ont voté presque comme un seul homme le plan du 21 juillet. Seul die Linke, parti en perte de vitesse comme l’ont montré les élections régionales berlinoises,  a refusé le plan du 21 juillet.  Le Parlement finlandais a voté le plan, n’en déplaise aux “Vrais Finlandais”, alors même qu’il ne semble pas que l’histoire des garanties demandées par la Finlande ait été conclue d’une manière ou d’une autre. Seuls les Pays-Bas ou la Slovaquie pourraient encore poser un (petit) problème, mais je doute que l’un ou l’autre puisse bloquer un plan européen de cette nature. Ces développements n’empêchent toutefois pas des économistes de continuer le tracassin de la modification du périmètre de la zone Euro.

Thierry Discepolo, La trahison des éditeurs.

Comme un collègue me l’a gentiment fait remarquer à la consultation de mon blog, je suis un grand lecteur. Pas autant que j’aurais envie de l’être, mais c’est plutôt vrai. La lecture de livres tient une place centrale dans mon existence. Cela explique mon intérêt pour le livre de Thierry Discepolo, La trahison des éditeurs (Marseille : Agone, 2011). Je croyais tenir une pépite, mais j’ai été plutôt déçu.

La thèse de cet ouvrage est extrêmement simple – et logique venant d’un membre de la maison d’édition indépendante Agone : les auteurs, surtout ceux qui entendent porter un regard critique sur le monde social tel qu’il va (mal), devraient être extrêmement attentifs aux conditions de production et de diffusion de leurs propres ouvrages. T. Discopolo souligne (p. 147- 150) qu’il existe une contradiction dans les faits les plus concrets entre tenir des positions pour simplifier critiques ou anti-capitalistes et participer  au business plan de firmes d’édition qui ne sont rien moins que des entreprises capitalistes ordinaires, où compte, à juste titre du point de vue de ces firmes, la seule ligne du résultat brut d’exploitation au delà de tout le verbiage autour des vertus civiques de l’éditeur.

Pour soutenir cette thèse, il brosse un portrait, à vrai dire fort intéressant pour qui n’y a pas déjà été initié,  des évolutions de l’édition française depuis une vingtaine d’années. Un jeune aspirant aux métiers du livre y apprendra des tas de choses, en particulier sur la concentration (inexorable?) des maisons d’édition, sur l’exploitation de la petite librairie (y compris sous le régime du “prix unique du livre”), sur les faux semblants des “éditeurs indépendants” comme le groupe Actes Sud, qui, à tout prendre, ne sont pas moins capitalistes que les grands groupes. Pris du point de vue d’un étudiant en école de commerce, le livre aurait aussi son intérêt, même s’il ne fait que survoler les détails de ce qu’il faut bien appeler le marketing contemporain du livre. En résumé, c’est une belle démonstration que tous (les éditeurs) sont “vendus” au grand capital – en dehors de quelques éditeurs vraiment  indépendants comme Agone, of course. (La polémique contre Actes Sud, p. 78-83, a d’ailleurs je ne sais quoi de rancunier qui sent le derby méridional.)

On aurait du mal à le démentir. Les éditeurs du secteur privé sont des entreprises à but lucratif, ou sont possédés par des groupes économiques dont le but premier est de “créer de la valeur pour l’actionnaire”. Rien de très nouveau sous le soleil. J’ai bien peur d’avoir déjà lu cela dans des histoires classiques de l’édition ou dans les récits des démêlés de tel ou tel grand auteur et de son éditeur.

Pour T. Discopolo, l’argument classique de l’auteur critique, en particulier l’universitaire, qui cherche de l’audience auprès du grand public et accepte pour atteindre ce but (louable?) de  se faire éditer  par une  maison d’édition capitaliste avec tout ce que cela implique en pratique (dont un profit pour l’actionnaire) ne vaut pas. Diffuser une idée juste par des mauvais moyens que dénonce justement cette dernière est, selon lui, contradictoire, puisqu’on renforce tout de suite la mauvaise situation en espérant seulement à terme un changement. A dire vrai, les grands groupes d’édition classique acceptent eux-mêmes ce raisonnement, puisqu’ils comprennent en leur sein une “marque” (comme la Découverte par exemple, ou même une sous-marque comme Zones)(cf. 104-115) pour occulter quelque peu aux yeux du lecteur attentif à cette logique le problème. A suivre l’auteur, les auteurs se voulant critiques ne devraient diffuser leurs idées que via des maisons d’édition réellement indépendantes, non-profit, qui s’appliqueraient déjà à elles-mêmes la sortie du capitalisme.

Il se trouve qu’en Italie, un débat a lieu justement sur la pertinence pour des auteurs critiques de la situation italienne actuelle de rester publié chez Mondadori, première firme éditoriale italienne, propriété de … Silvio Berlusconi. Le débat, plus moral que politique d’ailleurs, n’est pas tranché bien sûr, parce que l’argument de la diffusion a bien plus de poids que ne lui en donne T. Discepolo.

Dans un monde idéal, quelque soient d’ailleurs les convictions politiques des auteurs (imaginez un auteur d’extrême droite qui dénonce la mondialisation voleuse d’emplois français… dans un livre, composé en Inde, et imprimé en Chine), il vaudrait mieux pouvoir répondre à une éthique de la conviction telle que la propose l’auteur. Chacun publierait dans une maison d’édition conforme dans ses procédés concrets à ses convictions. Dans notre monde fort imparfait, il s’agit d’un calcul relevant de l’éthique de la responsabilité. Pour prendre un exemple concret, Michel Pinçon et Monique Pinçon-Charlot ont publié en 2010 le livre Le président des riches, justement dans la marque Zones, ici éreinté par T. Discepolo. Le succès a été tel qu’ils le rééditent aujourd’hui à la Découverte, avec un bandeau marketing, choisi par l’éditeur bien sûr, “Nouvelle édition revue et augmentée. Déjà 100000 exemplaires vendus. “ C’est clairement du marketing qui joue en plus, à la manière d’un Houellebecq, sur l’effet best seller. Achetez-le, bonnes gens, puisque d’autres l’ont déjà acheté!  Il est effectivement extrêmement probable que le contrôleur de gestion de Zones et de la Découverte félicite chaudement celui qui a choisi d’éditer un tel livre de notre vieux couple de “bourdivins” (disciples du sociologue Pierre Bourdieu), et que les actionnaires des dites maisons d’édition en profitent à due proportion.  Il est possible que les droits d’auteur permettent à nos deux collègues, retraités du CNRS, de voir leur avenir avec sérénité – mais, sur ce point, je les vois plus soutenir quelque projet de recherche personnel leur tenant à cœur. Par contre, est-ce que le fait que ce livre soit diffusé partout, y compris peut-être dans les très capitalistes FNAC, Espace Cultura, etc., fait vraiment plaisir à… Nicolas Sarkozy? Je suppose que quelqu’un à l’UMP ou à la Présidence de la République est chargé d’éplucher la dernière version de ce pamphlet, et de faire des fiches avec les contre-arguments à servir éventuellement aux contradicteurs. Ce livre constitue d’évidence une (petite) contribution à la défaite (possible) de N. Sarkozy l’année prochaine. Certes, pour un T. Discepolo, l’issue de la prochaine présidentielle constitue sans doute un épiphénomène sans aucune importance. Une victoire de la “gauche de gouvernement” ne changerait rien aux réalités de l’exploitation capitaliste.  Il est par ailleurs fort probable que la lecture de ce livre ne fasse que renforcer des convictions déjà là chez le lecteur, et qu’il ne s’agisse de donner plus de profondeur argumentative à des intuitions déjà présentes ou de rafraîchir des mémoires un peu défaillantes. Mais est-ce totalement sans importance que des milliers de gens aient les mêmes exemples en tête? que certaines choses soient soulignées, rappelées, mises en perspective? L’effet sociétal de la diffusion de telles idées critiques est certes très difficilement mesurable, contrairement à  l’aspect économique des ventes du dit livre pour son éditeur, mais, quoi qu’on ne sache pas grand chose sur l’effet des livres sur la formation de l’opinion publique (contrairement à d’autres médias comme la télévision), il est raisonnable de soupçonner qu’une vente à plusieurs dizaines de milliers d’exemplaires aura plus d’impact (instantané) qu’une vente à plusieurs dizaines d’exemplaires. A moyen terme ou à long terme, voire à très long terme (siècles), le raisonnement peut être inverse. En tout cas, pour la lutte politique de court terme, une bonne diffusion vaut mieux que pas de diffusion, ou presque pas de diffusion. Si des firmes capitalistes veulent bien s’en charger, pourquoi pas? Comme dirait Lénine, “les capitalistes nous vendront la corde pour les pendre”.

Pour reprendre l’exemple italien, Roberto Saviano a publié son livre Gomorra en 2006 chez Mondadori. On peut trouver à ce livre mille défauts, mais il aura eu le mérite de contribuer à remettre sur l’agenda politique italien la question des maffias, au point d’ailleurs que le propriétaire de son éditeur, S. Berlusconi, ne cesse de s’en prendre publiquement à l’auteur de cette légende noire de l’Italie contemporaine. En l’occurrence, il y a fort à parier que, s’il en avait deviné d’avance le succès public en Italie et en Europe, S. Berlusconi aurait mis son veto sur une telle publication. Aurait-il d’ailleurs été publié dans une petite maison d’édition sans diffusion importante,  que l’auteur de son côté aurait aussi évité pas mal d’ennuis… et ne vivrait pas sous protection policière depuis lors.

Bref, la diffusion des idées est nécessaire à la lutte politique – truisme parmi les truismes! Et, d’ailleurs, ce qui est amusant, c’est qu’Agone, comme maison d’édition indépendante et radicale, se trouve elle-même dans une telle (saine) logique, si on la compare à ces myriades de maisons d’édition microscopiques s’occupant de poésie ou de régionalisme. Même si elle n’est pas capitaliste de toute évidence, elle aussi cherche à être efficace dans la recherche du lecteur. Elle aussi fait son marketing, à sa manière.

La seule façon d’échapper à l’aporie dénoncée serait en effet le silence absolu.

Vers les “Etats-Unis d’Europe”… pour sauver la SG, la BNP et quelques autres?

Ce que je croyais impensable est en train de se produire. A la faveur de la crise de l’Euro, certains dirigeants européens (et non des moindres apparemment) veulent rouvrir le dossier institutionnel et aller au delà du Traité de Lisbonne vers ce qui serait (enfin) une “Fédération” européenne. Selon Jean Quatremer, la majorité de la classe politique allemande s’orienterait dans cette direction. Celle-ci passerait d’abord à court terme par des “euro-obligations” (dont N. Sarkozy et Angela Merkel ont déclaré pas plus tard que le 16 août 2011 qu’il ne saurait en être question pour encore un moment…).  Il faudrait par ailleurs que les autorités françaises se préparent vite  à répondre  à une offre allemande de fédéralisation de l’Union européenne, autour, selon J.Quatremer, d’un régime parlementaire européen. Je trouvais cette information un peu isolée et peut-être liée à l’europhilie de son auteur, mais je viens de lire sous une plume britannique un scénario complet en ce sens : selon ce journaliste du Daily Telegraph, le ministre britannique des Finances, George Osborne, aurait déclaré, en marge du sommet du” G7 Finances” à Marseille de la fin de la semaine dernière, que le gouvernement britannique se préparait à se défendre contre une modification des Traités qui se ferait au seul bénéfice du “caucus Euro” au sein de l’Union européenne. Surtout, le journaliste Bruno Waterfield indique :

“Brussels sources have told The Daily Telegraph, that a proposal for formal negotiations to begin in December will be made at an EU summit next month. The talks will be chaired by Herman Van Rompuy, the EU president, and will involve a constitutional “convention” before the new treaty is agreed and ratified in all 27 EU countries.”

Si cette information se trouvait être véridique, on serait donc en train de passer d’un petit traité à la marge pour légaliser le FESF après 2013, à l’idée d’un Traité d’une telle importance  qu’il faudrait faire appel à une “convention” préalable à la réunion de l’habituelle C. I. G. (Conférence inter-gouvernementale). L’allusion à une telle convention nous amènerait en effet à la “procédure ordinaire solennelle” de révision des Traités (cf. article 48 du Traité de l’Union européenne). Là pour le coup, cela serait un scoop.

De fait, il faut mesurer ce que voudrait dire  rouvrir vraiment le dossier institutionnel (alors même que le groupe de réflexion sur l’avenir de l’UE, institué au lendemain de l’adoption du Traité de Lisbonne,  s’était vu il y a encore quatre ans explicitement interdit d’aborder cette question-là dans sa lettre de mission). D’une part, il faudrait se mettre d’accord dans quelle direction on veut aller de ce point de vue : est-ce qu’on brode encore une fois sur l’existant, ou est-ce qu’on innove vraiment? Jean Quatremer, qui a peut-être eu les mêmes rumeurs dans les oreilles, fait allusion à une Commission qui deviendrait “le gouvernement de l’Europe” et un Parlement européen qui en deviendrait le vrai centre législateur. Une telle évolution, correspondant à la vision allemande d’une fédération, irait à l’encontre de presque 20 ans d’évolution institutionnelle en direction de l’inter-gouvernementalisme avec une perte de poids politique de la Commission européenne. D’un J. M. Barroso qui n’est rien, on reviendrait à un W. Hallstein qui croyait être déjà tout. On peut imaginer d’autres évolutions, mais ouvrir la discussion sur les États-Unis d’Europe risque de bien chauffer les esprits…, déjà des Britanniques! (dont on ne peut se passer, car, sinon, quelle lingua franca?) D’autre part, si on va vraiment plus loin que le Traité de Lisbonne vers une Fédération, il va falloir tout de même demander l’avis des peuples européens. On peut certes s’en passer. Après tout, pourquoi ne pas revenir à la bonne vieille politique de l’accrétion territoriale d’avant le XIXe siècle? Est-ce qu’on a demandé aux sujets du roi de France ou de Prusse s’ils voulaient lui obéir et lui verser l’impôt? Bien sûr que non. La puissance se moque des peuples! Trêve d’ironie facile. Les dirigeants nationaux auront cependant d’autant plus de mal à passer outre une approbation populaire que, de l’avis de la Cour constitutionnelle allemande sur le Traité de Lisbonne rendu en 2009, et largement confirmé par le récent jugement de la même Cour sur le premier plan d’aide à la Grèce, il  ressort clairement que, si l’on passe au stade fédéral de l’Union européenne, il faudra demander son avis au peuple allemand – sans doute, de manière directe. Or, si les Allemands se voient consultés, et ce pour la première fois de leur histoire dans la construction européenne, il sera tout de même difficile d’imaginer ne pas consulter les peuples des autres pays.  En particulier, de ne pas consulter les Irlandais, les Français, et quelques autres mauvais coucheurs. Belle perspective : pour le cas français, il faudra espérer que la conjoncture économique et sociale soit alors au beau fixe… En tout cas, sans trop entrer dans les scénarios de fiction, avec un telle révision forte des Traités, annoncé dès ce mois de décembre 2011, voilà qui donnerait du grain à moudre à une candidate à l’élection présidentielle française de 2012 qui cherche à se faire un prénom. Dans une telle éventualité (déraisonnable), la candidate du Front National promettra, si elle est élue, de donner le choix aux Français, et les autres candidats, que vont-ils promettre?

Enfin, en tant que politiste, ayant lu un tout petit peu  tout de même sur l’état de l’opinion des Européens ordinaires à propos de  l’Union européenne (qui n’est pas nécessairement hostile au sens fort du terme, mais bien plus indifférente ou pour tout dire larguée), l’idée d’un grand saut fédéral, en plus en plein milieu d’une crise économique majeure, me parait totalement surréaliste. J’ajoute qu’en l’occurrence, ce saut se ferait, au moins au début, dans un contexte où il ressortirait d’évidence qu’il s’agit moins là de construire l’Europe dont les fédéralistes ont pu rêver, que de faire en sorte de rattraper une erreur majeure de construction de la zone Euro, et surtout de se prémunir contre un écroulement des grandes banques européennes. Certes, un nouveau discours fédéraliste, surtout si on innove radicalement au niveau des institutions, peut changer la perception du contexte, mais cela promet d’être difficile, et les partis eurosceptiques vont bien s’amuser eux aussi.

Enfin, tout cela restera peut-être un scénario : l’euthanasie des banquiers et de leurs actionnaires et obligataires paraitra peut-être plus simple…

Ps 1. J’ai l’impression que Bernard Guetta (voir “Des politiques européennes, oui, mais lesquelles?”, Libération, mercredi 14 septembre 2011, p. 21) a eu aussi vent de ces projets de relancer le grand feuilleton de la réforme institutionnelle, en se référant aux propositions publiques (vagues) en ce sens d’Angela Merkel, mais,  pour une fois, le voilà bel et bien euro-réaliste :

“Un «nouveau traité» donc, comme le souhaite Angela Merkel ? C’est ce qu’il faudra un jour, mais on n’y arrivera pas avant longtemps pour la double raison que les Etats européens ne sont nullement prêts à céder le pouvoir à une démocratie paneuropéenne, à des Etats-Unis d’Europe, et que les électeurs européens refuseront d’accroître les pouvoirs de l’Union tant qu’elle ne sera pas devenue démocratique.”

Il suggère, plutôt que de relancer le tracassin institutionnel, de saisir l’occasion des prochaines élections européennes pour doter  l’Union d’une Commission approuvée par une majorité citoyenne via des “vrais” partis européens.  J’ai des doutes sur cette solution, déjà évoquée selon mes souvenirs lors des précédentes élections européennes de 2004 et de 2009  (qui, de toute façon, n’interviendrait pas avant 2014), mais B. Guetta respecte ce que l’on peut savoir de la situation européenne dans son avertissement à l’encontre de la voie institutionnelle de résolution de la crise actuelle.

Ps2. La vidéoconférence d’hier Allemagne-France-Grèce entre les trois dirigeants a confirmé mon analyse d’il y a quelques jours : pour l’instant, les dirigeants européens vont tout faire pour rester sur la ligne définie le 21 juillet 2011. Aide (mise sous tutelle?) européenne contre sacrifices (inhumains?) grecs.

Congrès de l’AFSP 2011- impressions éparses.

La semaine dernière avait lieu à l’IEP de Strasbourg le XIème Congrès de l’Association française de science politique (AFSP). Cette réunion, qui a lieu depuis quelques années tous les deux ans, rassemble une bonne part de notre petite (en taille relative bien sûr…) discipline. Comme certains m’ont mis au défi de faire un post sur le Congrès, j’obtempère, non sans avoir conscience de mes biais de perception.

Vu l’ensemble des activités proposées et leur recoupement temporel, il faut  souligner en effet que l’on se trouve dans la situation classique de “Fabrice à Waterloo”. L’image qu’un seul individu, impliqué de plus comme simple participant ayant des tâches à accomplir, peut se faire d’un tel événement, est nécessairement éminemment parcellaire. Par exemple, sur le plan de l’organisation pratique du Congrès, j’ai eu l’impression que tout avait parfaitement fonctionné, et que les organisateurs  ont parfaitement fait leur travail. Le seul bémol que j’ai entendu dans les conversations auxquelles j’ai participé concerne les repas de midi, délégués au CROUS de Strasbourg. Une choucroute, servie jeudi dernier à midi, aurait été selon des collègues de confiance particulièrement digne de rester dans les annales des horreurs gastronomiques. Infime détail en l’occurrence, mais, sans doute, un Congrès se juge aussi à la qualité de la chère que l’on y fait, et il est vrai que les précédents (Toulouse en 2007 et Grenoble en 2009) furent plutôt réussis de ce point de vue.

De fait, donner une idée de l’ensemble d’un événement rassemblant plusieurs centaines de participants, répartis en pas moins de 53 sections, correspondant chaque fois en pratique à un (petit, moyen ou grand) colloque, n’est possible qu’en se référant à la trace écrite – un catalogue ad hoc de 475 pages imprimé sur le papier le plus lourd possible (que j’ai d’ailleurs  eu toutes les peines du monde à traîner avec moi) – ou au site Internet du colloque.

En parcourant le catalogue et le site, je crois pouvoir faire quelques remarques, en me posant la question de ce que nous apprend sur la discipline et le monde un tel événement.

Premièrement, une sorte de diagnostic, éclaté mais partagé, sur l’état des politiques publiques menées dans les dernières années, me semble émerger de ce Congrès. Il ne semble être question dans les résumés des communications (pas d’ailleurs nécessairement faites dans des sections explicitement labellisées politiques publiques) que de changements, de bouleversements, de chambardements. En plus, au final, ces derniers ne profitent qu’à certains acteurs exclusivement et laissent de côté les autres, les plus nombreux, et les ressortissants de ces politiques. A la lecture des résumés de leurs travaux, les spécialistes de politiques publiques tendent, au delà du codage scientifique du propos, à donner une image finalement terrible de ce qui est en train de se passer dans tous les domaines. Cela m’interroge d’ailleurs comme enseignant d’un IEP, parce que, souvent, ces petits jeunes aux dents longues, ces managers,  ces entrepreneurs, ces experts, ces  “acteurs”, qui liquident les droits, savoirs, pratiques, espoirs, revenus, etc. de la vile populace des employés et des bénéficiaires, ce sont peut-être pour partie nos propres (anciens) étudiants. Dans le fond, à ce stade, je me demande s’il ne  faudrait pas étudier directement l’économie morale de ces experts, acteurs, entrepreneurs, des politiques publiques, ou en revenir aux  bons vieux concepts de la lutte des classes.

Par contre, ce qui est un peu étonnant (comme me l’a d’ailleurs fait remarquer un doctorant), c’est, dans ce Congrès 2011, une absence de prise en compte directe des effets de la crise économique ouverte en 2008 – ne serait-ce que dans les titres et résumés des communications. Cette absence dans les résumés des communications tient peut-être au fait qu’aux yeux des spécialistes de chaque terrain, l’après-2008 n’a fait qu’accentuer, renforcer, confirmer des tendances déjà à l’œuvre. C’est d’ailleurs peut-être là une des caractéristiques majeures de cette crise. Alors même que de très nombreux esprits critiques dénoncent à longueur d’articles, d’ouvrages, d’interventions dans les médias, le fait que nous (la société occidentale) sommes arrivés au bout de la logique adoptée dans la seconde moitié des années 1970, et bien, pourtant, les décisions prises continuent imperturbablement à faire plus de la même chose – à de rares exceptions prés. Incidemment, un doctorant m’a interrogé sur la raison pour laquelle, selon moi, les partis socialistes et sociaux-démocrates semblaient  incapables de saisir l’occasion pour changer de paradigme, de revenir en gros sur leur conversion au néo-libéralisme. Pour autant que cette immobilité soit réelle (par exemple, en Allemagne, il me semble que le SPD a bougé sur bien des points), j’aurais tendance à y voir un effet de la socialisation des élites actuellement à la tête de ces partis. En tout cas, à en croire ce Congrès, la “réforme” – mot qui finira par rejoindre la signification qu’il a déjà dans le domaine de l’élevage -  a encore un bel avenir.

Deuxièmement, une certaine tendance à l’auto-analyse disciplinaire. D’une part, une section était consacré à l’histoire (ou plutôt la socio-histoire) de la science politique (ST 1 Socio-histoire de la science politique), avec un long papier sur Maurice Duverger qui exécute à coup d’archives le grand-père indigne de la discipline. D’autre part, certains collègues titillent sur ce même terrain historique les voisins juristes (ST 42 Les enjeux politiques et académiques de l’enseignement du droit : perspectives comparées). En outre, une section entière était consacrée aux seules réformes de l’enseignement supérieur et de la recherche (ST 24 Universités et recherche face à la réforme). Il y a là à la fois une recherche de réflexivité sur une pratique – qui correspond aussi à l’introduction, bienvenue, de cinq “Modules professionnels et pédagogiques” dans l’agenda du Congrès -, mais sans doute aussi à l’effet direct du fait que nous-mêmes nous sommes des ressortissants de politiques publiques qui ne nous plaisent pas particulièrement. Dans un ordre de faits proches à mon avis, j’ai participé comme candidat d’une liste dans le collège A (professeurs et assimilés) à la présentation des listes et programmes des deux collèges (A et B) pour le prochain renouvellement du  CNU (Conseil national des Universités) dans notre quatrième section. Lors de cette présentation organisée par l’AECSP (Association des enseignants et chercheurs en science politique), j’ai été frappé par le consensus, tout au moins dans les déclarations des uns et des autres, pour “neutraliser l’évaluation”, c’est à dire pour contrer d’une manière ou d’une autre les effets vus comme délétères de la grande nouveauté introduite par les réformes de 2009, à savoir une évaluation quadriennale individualisée de chaque enseignant-chercheur. Personne ne s’est levé dans la salle ou à la tribune pour affirmer qu’il fallait quantifier les points de performance des uns et des autres sur une grille préétablie, et en tirer ensuite les sévères conséquences, à savoir modulations de service d’enseignement à la hausse pour les losers (fainéants, assistés, cancer de la France) et à la baisse pour les winners (travailleurs, productifs, forces vives de la Nation), modulations qui amélioreraient la productivité de la recherche (et de l’enseignement?). On pourrait y voir bien sûr du corporatisme, du copinage entre pairs, des promesses électorales qui n’engagent que ceux et celles qui les croient, le refus rétrograde et conservateur d’une saine évaluation-sanction destinée à valoriser le mérite, à élever les meilleurs et à punir les pires – ou, même, l’effet de notre trop faible fréquentation des jeux d’élimination proposés par la télé-réalité pour notre édification morale, de notre ringardise collective en somme.  Je préfère y percevoir  la conscience acquise à travers les recherches de terrain sur les autres secteurs de politique publique, ou, à travers la lecture des compte-rendus des recherches des collègues, qu’il n’y a pas meilleur moyen de faire pourrir une situation au profit exclusif de certains. Olivier Nay, président sortant du CNU, pourtant soumis à quelques critiques sur ce point de la part des listes concurrentes de la sienne (dont celle à laquelle je participe), a lui-même indiqué que la manière de procéder de la section du CNU des économistes constituait pour lui un repoussoir. (Il faut dire d’ailleurs que les économistes marginalisés par cette évaluation ont fini par faire dissidence en créant leur propre association académique, et réclament une autre section du CNU.)

Troisièmement, comme aux précédents Congrès, une montée en puissance des outils méthodologiques peut s’observer. Concrètement, l’argent obtenu auprès de l’ANR (Agence nationale de la recherche) semble aider à créer de nouveaux instruments de recherche. C’est un peu épars, puisqu’il n’y a pas de section spécifiquement consacré aux progrès de la méthodologie, mais l’effort pour se rapprocher de standards internationaux en la matière semble bien engagé. Pour ce qui concerne le sujet, qui me tient particulièrement à cœur comme lecteur, à savoir l’innovation en science politique, j’ai du mal à partir de ce Congrès à m’exalter (réaction banale de ma part, n’est-ce pas?). Les deux sections auxquelles j’ai participé (ST 21 et ST 28), fort sérieuses toutes deux et bien préparées par leurs responsables respectifs,  n’ont pas révolutionné ma vision du monde, et mes propres communications n’ont pas dû non plus révolutionner la vision du monde de mes auditeurs dans ces deux sections. Probablement, il s’est dit quelque chose dans une section à laquelle je n’ai pas participé qui sera considéré plus tard comme le début de quelque aventure scientifique importante, mais je n’étais pas là pour en être l’un des témoins. Dommage. J’ai aussi constaté que, comme à chaque Congrès désormais, la discipline est éparpillée façon puzzle – puzzle que personne n’est en mesure de reconstituer d’ailleurs-, et que rares sont les communications qui tentent une recomposition intellectuelle, ne serait-ce que sur un domaine.  Les textes de présentation des sections sont parfois fort riches, et jouent cependant un peu ce rôle en réalité. Il n’y a pas non plus de conflits intellectuels évidents qui ressortent du Congrès – par exemple, les études de genre ont obtenu leur ghetto avec deux sections, ST 52 et ST 53, mais ne viennent pas déranger l’ordonnancement général : probablement, les gens qui sont opposés à cette manière, qui se veut scientifique, collective et professionnelle de faire de la science politique,  ne sont tout simplement pas présents. (L’un des représentants de cette autre science politique m’a d’ailleurs vertement tancé pour ma participation à ce bal-là.)On pourrait ainsi dire que, dans un tel Congrès,  les domaines et approches s’additionnent plutôt qu’ils ne se combattent.  Ou alors qu’un seul “-isme” survit ici, à savoir l’empirisme!

Enfin, pour conclure ces quelques remarques, inspirées de la lecture de l’ensemble des résumés disponibles des communications, et par ma présence sur place dans deux sections et un module pédagogique,  j’ai bien peur d’être pris entre l’admiration pour le travail fourni par les collègues (combien de temps me faudrait-il pour lire toutes les communications? ambition folle de  ma part) et l’image du monde qui ressort de tout cela. On parlait jadis pour l’économie de “science lugubre”, au delà des différences entre sous-discipline, terrains, méthodes, etc., le terme pourrait peut- être  être adapté. (Mais je suis pessimiste ! C’est bien connu!)

Grèce, bientôt le game over?

Je ne sais si c’est l’effet de quelque complot de gérants de hedge-funds, mais les informations rendues publiques ces derniers jours dans les divers médias européens auxquels je peux avoir accès jettent un froid des plus automnal, et m’incitent à profiter des derniers beaux jours.

Premièrement, le plan européen d’aide à la Grèce, décidé le 21 juillet 2011, semble déjà connaître quelques difficultés de mise en œuvre et de crédibilité. La Finlande réclame de la part de la Grèce une garantie tangible pour son aide via le FESF, pas loin d’être équivalente à la valeur de son aide – autrement dit, la très radine Finlande ne veut pas y être de sa poche en cas de malheur…, et, comme le malheur semble presque certain désormais, elle aurait tort de se gêner. D’autres pays (Pays-Bas, Autriche, Slovaquie) se sont dits que cette idée n’était pas si mauvaise, et aimeraient bien suivre le (mauvais) exemple finlandais (du point de vue de l’idée même de solidarité européenne). L’Allemagne, qui prend la plus grosse part de l’aide à sa charge, tempête contre cette idée fort égoïste, qui, du coup, pourrait bien être enterrée. Quant à eux, les très généreux Slovaques ont annoncé qu’ils feraient voter en dernier leur propre Parlement sur le plan, soit une fois que tout le monde se serait engagé à part eux. J’ai même lu par ailleurs que la justification de la radinerie finlandaise tenait à la justification suivante : puisque le plan d’aide à la Grèce constitue en réalité un plan d’aide aux grandes banques internationales qui ont prêté à ce pays, ce sont les Etats dont ces banques sont ressortissantes (c’est-à-dire France et Allemagne) qui doivent payer cette aide. Je ne sais pas si ce genre d’argument circule vraiment dans les sphères gouvernementales finlandaises (et autres), mais si tel était le cas, cela montrerait à quel point personne n’a cure des Grecs eux-mêmes.

Deuxièmement, cette tendance à procrastiner ou à demander des garanties ne risque pas de diminuer à mesure que des informations filtrent sur l’incapacité  dans laquelle le gouvernement grec se trouve de tenir ses engagements de réduction rapide du déficit public. Vacancierreporter et même auteur d’une petite revue de presse à la fois en Grèce, le journaliste de Libération, pourtant le plus philo-européen des hommes, Jean Quatremer, a dûment informé le public français que les impôts ne rentrent visiblement pas dans les caisses de l’État grec: les fraudeurs abondent, et l’administration fiscale est hors d’état de leur nuire. Plus grave, le départ précipité de Grèce le vendredi 2 septembre de la mission commune de surveillance BCE/Commission/FMI, pour ne revenir que dans dix jours, semble indiquer que les hauts fonctionnaires internationaux concernés n’ont plus accepté de se faire mener en cotre par les (ir)responsables grecs. Il faut aussi noter la récente démission de la responsable grecque d’une Commission indépendante sur les comptes publics qui a eu le tort de déclarer que “les comptes étaient hors de tout contrôle.” Une gaffe due à un manque d’expérience, a commenté platement le ministre grec de l’Economie. Tout cela n’est pas très étonnant : ce n’est pas dans un tel contexte de récession, entrainé par les plans d’austérité successifs, qu’on peut accepter de gaîté de cœur de payer beaucoup plus d’impôts. Il n’est pas difficile de deviner que, pour beaucoup d’indépendants, entre un chiffre d’affaires en baisse et l’obligation de payer  les impôts et taxes dues, cela signifie au final une diminution drastique du niveau de revenu. Quant à la corruption des fonctionnaires chargés de faire rentrer l’impôt, si tel est bien le cas, qui peut croire une seconde que cela peut changer presque du jour au lendemain?

Du coup, prenant en compte ces deux éléments, réticences des sauveurs qui devinent que cela va coûter plus qu’on ne  a leur dit et impéritie du sauvé qui s’acharne à persister dans son être, les “marchés” font comme si la Grèce allait être en faillite dans les prochaine semaines. Le taux d’intérêt demandé pour détenir de la dette grecque à deux ans se serait élevé ces derniers jours à 50% (!). Surtout, les banques européennes, supposées détentrices de cette dette grecque, perdent rapidement de la valeur en bourse. Pour ma part, je persiste à croire que les actuels gouvernements européens vont tout faire pour mettre en œuvre le plan du 21 juillet 2011,  en tout cas pour éviter que la Grèce ne fasse défaut purement et simplement.

En conséquence, on devrait inventer un mécanisme institutionnel qui  au moins donnera l’illusion que la Grèce (ou plus exactement l’État grec) va effectivement réussir à équilibrer ses dépenses et ses recettes. C’est déjà le cas pour l’organisme chargé des privatisations, mais je parierais qu’on ira plus loin dans cette voie qui fera de la Grèce un protectorat des autres pays de l’Union (et du FMI). Tout au moins, cela sera annoncé aux yeux du monde. Qu’est-ce que cela donnera dans la pratique? Je ne sais pas. Mais, au moins, aura-t-on gagné du temps.

Pourquoi est-ce que je suppose cette volonté des gouvernants européens à continuer dans la même voie, alors même que la plupart des économistes disent au contraire que les récents événements prouvent que la Grèce ne peut pas honorer sa dette publique accumulée? (Il y a de toute façon une contradiction de fond entre la recherche de la compétitivité grecque qui suppose une baisse des prix, revenus et salaires en Grèce par rapport au reste de l’Union et un remboursement d’une dette accumulée à une époque où prix, salaires et revenus étaient en hausse – si je deviens smicard pour retrouver un travail, difficile pour moi de rembourser des dettes de cadre supérieur… -, mais nous n’en sommes même pas à ce point de la réflexion.)

Parce que la voie de la faillite de la Grèce voudrait dire une catastrophe pour une série (inconnue?) de grandes banques européennes, avec les conséquences budgétaires sur les Etats de référence de ces banques qu’on n’imagine que trop. Contrairement au cas des banques irlandaises en 2008-2009, tout le monde (y compris les “marchés”) suppose en plus que cette fois-ci les actionnaires et les obligataires, voire les gros déposants de ces banques (plus de 100.000 euros), perdraient l’ensemble de leurs avoirs dans l’aventure : on imagine le choc – même s’il se trouve anticipé et dilué via la baisse des cours des actions bancaires. Vu le rôle dans l’économie réelle de certaines de ces banques, qui reçoivent des dépôts et prêtent à l’économie (particuliers, PME-PMI), il serait impossible de les fermer tout simplement comme un vulgaire Lehmann Brothers du jour au lendemain. Il faudrait donc les  nationaliser pour leur permettre de continuer à opérer et il faudrait en plus les recapitaliser. Cela serait du coup, pour prendre le cas français, vraiment drolatique de voir le gouvernement Fillon présidant à la nationalisation d’une ou de grandes banques, comme en 1945 ou en 1981, et, à la dure, sans indemnité en plus. Bref, le scandale du Crédit Lyonnais des années 1990 en pire!

Surtout, en coulant quelques grandes banques européennes, cet événement officialiserait aux yeux du grand public, encore plus que ce n’est déjà le cas actuellement, que l’ensemble de la conception qui a présidé à la libéralisation de la finance en Europe depuis un quart de siècle est fautive – le grand marché européen de liberté du capital financier, tant vanté dans les années 1980-1990 en Europe, aurait donc fini par engendrer ce monstre, une débâcle bancaire digne d’États en transition vers l’économie de marché, à la russe en somme.  Le point de vue du collègue du CERI, Jérôme Sgard, a ainsi entièrement raison de souligner qu’il ne s’agit pas d’une crise de l’Euro en soi, qu’une crise (possible) de la banque européenne. “Si l’euro ne peut être détruit, en revanche, les banques européennes peuvent l’être.” Il me semble qu’il a raison d’identifier le point de passage – faillite d’une ou plusieurs grandes banques – comme le verrou qui empêche de résoudre la crise. J. Sgard insiste aussi sur la perte de crédit politique qui en résulterait, il a là encore entièrement raison : le roi serait nu. Quelles politiques économiques après cette preuve que “l’Europe par les marchés financiers”, cela ne marche pas?

Quant à la fin de l’Euro, je n’y crois pas pour des raisons politiques comme je l’ai déjà dit à maintes reprises dans ce blog. Contrairement à ce que pense l’économiste Joachim Voth, imaginant la fin de l’Euro à l’image de celle de l’étalon-or dans les années 1930, le “projet européen” n’y survivrait pas. D’une part, la fin de l’Euro serait un tel échec, que les forces politiques qui ont soutenu cette aventure en seraient profondément affectées au point de laisser la place à d’autres moins européennes – avec sans doute des configurations nationales fort variées. D’autre part, l’idée même que l’Union européenne comme projet puisse avoir fait une erreur de cette taille, pour le moins gigantesque, tuera le projet européen pour plusieurs générations. Jusqu’ici, en effet, le bilan de l’intégration européenne connue sous le nom d’Union européenne est défendable par ses partisans sans qu’ils aient à inventer des réussites improbables pour justifier leur propos. L’échec de l’Euro – son éclatement en deux ou trois,  ou le retour aux monnaies nationales – ne pourrait se réaliser de plus que sur un mode dramatique, que je ne nous souhaite pas de vivre. Par ailleurs, le projet européen repose sur une certaine capacité des Européens de faire des concessions de court terme pour obtenir un gain de moyen terme. S’il n’y a plus de projet européen, les accords entre pays européens se feront sur un plan temporel unique, dans le pur donnant/donnant.

Bref, le spectacle va continuer!