Thierry Discepolo, La trahison des éditeurs.

Comme un collègue me l’a gentiment fait remarquer à la consultation de mon blog, je suis un grand lecteur. Pas autant que j’aurais envie de l’être, mais c’est plutôt vrai. La lecture de livres tient une place centrale dans mon existence. Cela explique mon intérêt pour le livre de Thierry Discepolo, La trahison des éditeurs (Marseille : Agone, 2011). Je croyais tenir une pépite, mais j’ai été plutôt déçu.

La thèse de cet ouvrage est extrêmement simple – et logique venant d’un membre de la maison d’édition indépendante Agone : les auteurs, surtout ceux qui entendent porter un regard critique sur le monde social tel qu’il va (mal), devraient être extrêmement attentifs aux conditions de production et de diffusion de leurs propres ouvrages. T. Discopolo souligne (p. 147- 150) qu’il existe une contradiction dans les faits les plus concrets entre tenir des positions pour simplifier critiques ou anti-capitalistes et participer  au business plan de firmes d’édition qui ne sont rien moins que des entreprises capitalistes ordinaires, où compte, à juste titre du point de vue de ces firmes, la seule ligne du résultat brut d’exploitation au delà de tout le verbiage autour des vertus civiques de l’éditeur.

Pour soutenir cette thèse, il brosse un portrait, à vrai dire fort intéressant pour qui n’y a pas déjà été initié,  des évolutions de l’édition française depuis une vingtaine d’années. Un jeune aspirant aux métiers du livre y apprendra des tas de choses, en particulier sur la concentration (inexorable?) des maisons d’édition, sur l’exploitation de la petite librairie (y compris sous le régime du « prix unique du livre »), sur les faux semblants des « éditeurs indépendants » comme le groupe Actes Sud, qui, à tout prendre, ne sont pas moins capitalistes que les grands groupes. Pris du point de vue d’un étudiant en école de commerce, le livre aurait aussi son intérêt, même s’il ne fait que survoler les détails de ce qu’il faut bien appeler le marketing contemporain du livre. En résumé, c’est une belle démonstration que tous (les éditeurs) sont « vendus » au grand capital – en dehors de quelques éditeurs vraiment  indépendants comme Agone, of course. (La polémique contre Actes Sud, p. 78-83, a d’ailleurs je ne sais quoi de rancunier qui sent le derby méridional.)

On aurait du mal à le démentir. Les éditeurs du secteur privé sont des entreprises à but lucratif, ou sont possédés par des groupes économiques dont le but premier est de « créer de la valeur pour l’actionnaire ». Rien de très nouveau sous le soleil. J’ai bien peur d’avoir déjà lu cela dans des histoires classiques de l’édition ou dans les récits des démêlés de tel ou tel grand auteur et de son éditeur.

Pour T. Discopolo, l’argument classique de l’auteur critique, en particulier l’universitaire, qui cherche de l’audience auprès du grand public et accepte pour atteindre ce but (louable?) de  se faire éditer  par une  maison d’édition capitaliste avec tout ce que cela implique en pratique (dont un profit pour l’actionnaire) ne vaut pas. Diffuser une idée juste par des mauvais moyens que dénonce justement cette dernière est, selon lui, contradictoire, puisqu’on renforce tout de suite la mauvaise situation en espérant seulement à terme un changement. A dire vrai, les grands groupes d’édition classique acceptent eux-mêmes ce raisonnement, puisqu’ils comprennent en leur sein une « marque » (comme la Découverte par exemple, ou même une sous-marque comme Zones)(cf. 104-115) pour occulter quelque peu aux yeux du lecteur attentif à cette logique le problème. A suivre l’auteur, les auteurs se voulant critiques ne devraient diffuser leurs idées que via des maisons d’édition réellement indépendantes, non-profit, qui s’appliqueraient déjà à elles-mêmes la sortie du capitalisme.

Il se trouve qu’en Italie, un débat a lieu justement sur la pertinence pour des auteurs critiques de la situation italienne actuelle de rester publié chez Mondadori, première firme éditoriale italienne, propriété de … Silvio Berlusconi. Le débat, plus moral que politique d’ailleurs, n’est pas tranché bien sûr, parce que l’argument de la diffusion a bien plus de poids que ne lui en donne T. Discepolo.

Dans un monde idéal, quelque soient d’ailleurs les convictions politiques des auteurs (imaginez un auteur d’extrême droite qui dénonce la mondialisation voleuse d’emplois français… dans un livre, composé en Inde, et imprimé en Chine), il vaudrait mieux pouvoir répondre à une éthique de la conviction telle que la propose l’auteur. Chacun publierait dans une maison d’édition conforme dans ses procédés concrets à ses convictions. Dans notre monde fort imparfait, il s’agit d’un calcul relevant de l’éthique de la responsabilité. Pour prendre un exemple concret, Michel Pinçon et Monique Pinçon-Charlot ont publié en 2010 le livre Le président des riches, justement dans la marque Zones, ici éreinté par T. Discepolo. Le succès a été tel qu’ils le rééditent aujourd’hui à la Découverte, avec un bandeau marketing, choisi par l’éditeur bien sûr, « Nouvelle édition revue et augmentée. Déjà 100000 exemplaires vendus. «  C’est clairement du marketing qui joue en plus, à la manière d’un Houellebecq, sur l’effet best seller. Achetez-le, bonnes gens, puisque d’autres l’ont déjà acheté!  Il est effectivement extrêmement probable que le contrôleur de gestion de Zones et de la Découverte félicite chaudement celui qui a choisi d’éditer un tel livre de notre vieux couple de « bourdivins » (disciples du sociologue Pierre Bourdieu), et que les actionnaires des dites maisons d’édition en profitent à due proportion.  Il est possible que les droits d’auteur permettent à nos deux collègues, retraités du CNRS, de voir leur avenir avec sérénité – mais, sur ce point, je les vois plus soutenir quelque projet de recherche personnel leur tenant à cœur. Par contre, est-ce que le fait que ce livre soit diffusé partout, y compris peut-être dans les très capitalistes FNAC, Espace Cultura, etc., fait vraiment plaisir à… Nicolas Sarkozy? Je suppose que quelqu’un à l’UMP ou à la Présidence de la République est chargé d’éplucher la dernière version de ce pamphlet, et de faire des fiches avec les contre-arguments à servir éventuellement aux contradicteurs. Ce livre constitue d’évidence une (petite) contribution à la défaite (possible) de N. Sarkozy l’année prochaine. Certes, pour un T. Discepolo, l’issue de la prochaine présidentielle constitue sans doute un épiphénomène sans aucune importance. Une victoire de la « gauche de gouvernement » ne changerait rien aux réalités de l’exploitation capitaliste.  Il est par ailleurs fort probable que la lecture de ce livre ne fasse que renforcer des convictions déjà là chez le lecteur, et qu’il ne s’agisse de donner plus de profondeur argumentative à des intuitions déjà présentes ou de rafraîchir des mémoires un peu défaillantes. Mais est-ce totalement sans importance que des milliers de gens aient les mêmes exemples en tête? que certaines choses soient soulignées, rappelées, mises en perspective? L’effet sociétal de la diffusion de telles idées critiques est certes très difficilement mesurable, contrairement à  l’aspect économique des ventes du dit livre pour son éditeur, mais, quoi qu’on ne sache pas grand chose sur l’effet des livres sur la formation de l’opinion publique (contrairement à d’autres médias comme la télévision), il est raisonnable de soupçonner qu’une vente à plusieurs dizaines de milliers d’exemplaires aura plus d’impact (instantané) qu’une vente à plusieurs dizaines d’exemplaires. A moyen terme ou à long terme, voire à très long terme (siècles), le raisonnement peut être inverse. En tout cas, pour la lutte politique de court terme, une bonne diffusion vaut mieux que pas de diffusion, ou presque pas de diffusion. Si des firmes capitalistes veulent bien s’en charger, pourquoi pas? Comme dirait Lénine, « les capitalistes nous vendront la corde pour les pendre ».

Pour reprendre l’exemple italien, Roberto Saviano a publié son livre Gomorra en 2006 chez Mondadori. On peut trouver à ce livre mille défauts, mais il aura eu le mérite de contribuer à remettre sur l’agenda politique italien la question des maffias, au point d’ailleurs que le propriétaire de son éditeur, S. Berlusconi, ne cesse de s’en prendre publiquement à l’auteur de cette légende noire de l’Italie contemporaine. En l’occurrence, il y a fort à parier que, s’il en avait deviné d’avance le succès public en Italie et en Europe, S. Berlusconi aurait mis son veto sur une telle publication. Aurait-il d’ailleurs été publié dans une petite maison d’édition sans diffusion importante,  que l’auteur de son côté aurait aussi évité pas mal d’ennuis… et ne vivrait pas sous protection policière depuis lors.

Bref, la diffusion des idées est nécessaire à la lutte politique – truisme parmi les truismes! Et, d’ailleurs, ce qui est amusant, c’est qu’Agone, comme maison d’édition indépendante et radicale, se trouve elle-même dans une telle (saine) logique, si on la compare à ces myriades de maisons d’édition microscopiques s’occupant de poésie ou de régionalisme. Même si elle n’est pas capitaliste de toute évidence, elle aussi cherche à être efficace dans la recherche du lecteur. Elle aussi fait son marketing, à sa manière.

La seule façon d’échapper à l’aporie dénoncée serait en effet le silence absolu.

17 réponses à “Thierry Discepolo, La trahison des éditeurs.

  1. Effectivement, toute position, dans quelque domaine que ce soit, qui se veut radical ou absolue, se heurte tôt ou tard à ses propres principes. Tel ce philosophe qui, voulant se détacher de tout, en était arrivé à se laisser mourir !…

  2. Il y a quelques années, le premier président d’Attac et ancien directeur général du Monde diplomatique Bernard Cassen défendait également l’idée que les ouvrages publiés par l’association altermondialiste devaient l’être chez un éditeur disposant d’une diffusion étendue (coll. « Mille et une nuits », Fayard). Depuis 2009, les ouvrages sont de nouveau passé chez Syllepse. Il me semble, qu’à l’époque, la perspective de B. Cassen ne faisait pas l’unanimité, notamment auprès des militants.

    • @ MxSz : T. Discipolo parle d’ailleurs de cette affaire, p. 100-102, en soulignant comme vous que les militants d’ATTAC n’avaient pas apprécié. Sur ce point précis, s’agissant d’une organisation (ATTAC), il aurait été effectivement plus judicieux de donner la priorité à un petit éditeur comme Syllepse, puisque le travail de diffusion de tels ouvrages passe justement par le travail militant. Pour un individu qui n’a pas le poids d’une organisation derrière lui, le raisonnement me parait différent. Comme pour R. Saviano en Italie, briser le mur de l’indifférence médiatique par un « coup éditorial », organisé au sein du système éditorial dominant, me parait une stratégie logique à jouer. (Et puis, si le coup s’avère très réussi, rien n’interdit d’investir les droits d’auteur dans une action militante par ailleurs.)

  3. Bonjour,
    le cas d’Attac me semble particulièrement révélateur de la difficulté à surmonter les contradictions de ce débat. Le choix de l’association de confier la publication de ses livres à Fayard s’explique à mon sens par deux arguments. Le premier est bien entendu celui de la distribution. Car un livre n’est pas conçu de la même façon qu’un matériel strictement militant à usage interne, mais participe à la construction d’une contre-expertise que l’association souhaite diffuser le plus largement. Et les chiffres de vente des ouvrages d’Attac (en librairies, c’est-à-dire hors réseaux de distribution militante) semblent avoir donné raison à cette stratégie. La seconde raison était le prix des livres (moins de 3 euros dans la collection « Mille et une Nuits »). Aucun autre éditeur n’est capable de proposer des livres aussi bon marché. Je n’ai pas d’explication à ce fait (car je ne pense pas que Fayard accepte de perdre de l’argent pour diffuser les idées altermondialistes).
    Mais un autre phénomène vient perturber le jeu des éditions classiques : celui des réseaux et notamment d’internet et des livres que l’on commence à y trouver gratuitement. Ce nouvel élément perturbe sans doute (ou menace pour le moment) le modèle économique des éditeurs traditionnels. T. Discepolo n’aborde-t-il pas cette question ? Cette question avait provoqué un débat fort intéressant – avec une question de fond : à quoi sert un éditeur ? – sur le site Arrêts sur image à propos de leur premier livre « Crise au Sarkozistan ».

    • @ Lenny : pour le prix des livres « Mille et Une Nuits »/ ATTAC à l’époque de leur gloire, il faut simplement considérer qu’il s’agissait d’une production industrielle avec toutes les économies d’échelle que cela suppose, il faut bien voir que le « prix au mot imprimé », par rapport à d’autres ouvrages, devait être en fait assez cher. Une telle prouesse sur des tous petits formats n’est pas si rare. Comparez avec le petit livre de S. Hessel, Indignez-vous, paru chez un tout petit éditeur indépendant. Faible pagination, très faible coût de fabrication, petit prix, grandes ventes, rentabilité forte sans doute.

      Sur l’accès gratuit en ligne des livres militants, je vois mal comment trouver une quelconque rentabilité : il faut alors renoncer à toute édition militante qui ne soit pas purement bénévole (ou payée par un autre métier). Par ailleurs – mais c’est sans doute là un effet de génération -, je préfère de loin lire un livre imprimé en bonne et due forme, même si mon travail m’amène à lire beaucoup de textes issus d’Internet sous forme de feuilles volantes imprimées sur mon imprimante laser personnelle. D’ailleurs, les éditions Agone, pour les citer encore, éditent de très beaux ouvrages du point de vue de leur matérialité même. La plupart des petits éditeurs indépendants que je connais sont sur cette ligne du livre comme d’un objet à valoriser en lui-même.

  4. Je n’ai pas lu l’ouvrage, mais si la transcription que vous en faites est exacte, elle me semble un peu réductionniste. Bien sûr que l’édition est, comme le journalisme par exemple, un secteur économique soumis à l’exigence de rentabilité. Pour autant, cela n’empêche pas le champ de l’édition d’être doté d’une autonomie relative, et donc de fonctionner selon des enjeux et des règles relativement indépendants de l’exigence de rentabilité. Oublier cela, c’est faire l’impasse sur la sociologie et se restreindre à l’économie, me semble-t-il…

    • @ Joël : sauf erreur de lecture de ma part, tout le livre est fondé sur la démonstration d’une perte d’autonomie (« trahison ») de l’édition par rapport à des logiques capitalistes (concentration, marketing, exploitation de tous les « petits », etc.). J’ajoute que, pour l’auteur, c’est dû aussi à une faiblesse quasiment morale des personnes, à savoir des éditeurs indépendants au départ qui choisissent à un certain moment de se vendre au « capital » sous prétexte de mieux faire leur travail d’éditeur justement (plus de comptabilité à gérer par exemple…). Selon T. Discepolo, l’exemple des vrais petits indépendants (comme Agone) montre que l’on peut, si l’on veut, rester autonome, mais que ce choix, de fait, est très minoritaire dans la profession éditoriale.

  5. C’est aussi une analyse trop matérialiste de l’édition et pas assez attentive au point de vue de l’auteur. Les rapports entre un auteur et un éditeur sont aussi des rapports de pouvoir parfois passionnels, en tous cas très individualisés, quelle que soit la structure dans laquelle l’éditeur travaille. Un auteur est dans un rapport de domination (ce qui inclut la séduction) avec un éditeur. Ils n’appartiennent pas au même monde et n’ont pas les mêmes buts (et pour un auteur un éditeur est d’abord un censeur, d’autant plus qu’il est petit et peut faire peu de livres). Une réponse cohérente au problème posé, du point de vue des auteurs, serait la création de coopératives d’auteurs qui créeraient leurs moyens de production et de diffusion, éventuellement avec le soutien d’un service public de diffusion. Si on ne parle ici que de livres qui se vendent, les auteurs devraient pour commencer penser à en donner quelques-uns à de petits éditeurs (qui du coup leur seraient redevables) pour leur permettre d’en publier qui ne se vendent pas (ou pas tout de suite) d’auteurs trop redevables à l’éditeur…

    • @ Loïc : il est vrai que T. Discepolo n’envisage pas du tout les choses ainsi, en se centrant sur la relation éditeur/ auteur. La solution que vous préconisez a pu exister par le passé, comme lorsque le poète Seghers crée en 1946-48 les éditions portant son nom pour éditer de la poésie dont la sienne, mais, après vingt ans de travail et de grands succès de vente (1969), il a vendu sa maison d’édition à quelqu’un d’autre (Robert Laffont), et celle-ci n’existe plus aujourd’hui. Pas assez rentable pour le groupe qui possède la marque Seghers. T. Discepolo insiste en fait plus sur le courage de l’éditeur indépendant qui doit résister aux sirènes du capitalisme que sur tout autre chose.

      • Je réponds un peu tard… Je disais cela parce que le livre de Thierry Discepolo est aussi stratégiquement un appel aux auteurs à publier chez lui. Il y a l’argument matérialiste (au sens marxiste) qui constitue la base de l’ouvrage. Une injonction quasi-morale aussi qui relève plus de la violence symbolique sur les auteurs. Mais paradoxalement, je suggérais qu’un petit opérateur comme Agone sur un marché monopolistique du livre subit la contrainte économique de plein fouet. C’est sans doute du « courage » de résister, mais il est évident que le niveau de contraintes économiques qui pèse sur une telle maison pour pouvoir être en librairie a des conséquences tant sur son organisation sociale que pour les auteurs. Pour avoir connu des structures de ce genre, je sais qu’elles subissent les contraintes capitalistes sans avoir de capital dès qu’elles font le choix d’opérer sur le marché, et que d’une certaine façon, elles peuvent aussi les faire subir tant aux auteurs qu’aux collaborateurs. Ce qu’on pourrait appeler une « ruse de la raison capitaliste ». Quelque part l’édition indépendante est structurée par le capitalisme. Objectivement c’en est un produit (social) ce dont on ne tire pas les conséquences quand c’est posé en David contre Goliath. L’anti-capitalisme passe à mon avis en fait par d’autres formes d’organisation sociale.

  6. J’ai vu les éditions Agone naître de rien et réussir, malgré les difficultés, à bâtir un catalogue cohérent et correctement diffusé. Ceci en toute indépendance, et malgré bien des aléas, comme l’incendie survenu chez leur diffuseur, voici quelques années, lequel avait détruit la totalité de leur stock. Votre critique est caractéristique de l’universitaire qui ne met, pardonnez-moi, jamais les mains dans le cambouis. Je me permets en outre de vous signaler, en passant, quelques fautes d’accord et des défaillances orthographiques indignes de votre statut. Et d’insister sur le fait que, contrairement à ce que vous assénez, le projet des éditions Agone est un exemple de réussite. Il prouve qu’on peut faire un travail en profondeur sur les façons de penser, tout en sauvegardant une éthique du métier. Quant à la critique des éditions Actes Sud, point n’est besoin d’être de la région et d’avoir, comme vous le croyez, un compte à régler (ce qui, de surcroît, n’est absolument pas le cas) pour savoir que la genèse, les origines financières et le management de cette maison d’édition est de la plus pure eau capitalistique. En un mot, que ses fondateurs ont joué à fond, dès le départ, la carte de l’opportunisme.

  7. @ Chantal Aubry : après avoir relu mon post, je n’ai pas l’impression de dire qu’Agone en tant que maison d’édition n’est pas une réussite. Au contraire. Je la compare même à des petites maisons d’édition de poésie ou de régionalisme, qui se trouvent encore bien plus loin de toute diffusion large qu’Agone. Cette dernière, par comparaison, est une « grande maison ». Je critique par contre l’idée de T. D. selon laquelle il faut être pur dans les moyens pour diffuser de bonnes idées. Cette idée est simpliste, et devrait conduire logiquement dans notre monde au silence, dont personne n’aurait entendu parler en plus pour ne participer en rien à ses vices structurels de constitution.

    Par ailleurs, votre critique de mon point de vue comme celui d’un universitaire « qui ne met pas les mains dans le cambouis » me laisse toujours songeur. Comme si le métier d’universitaire n’avait pas lui-même son cambouis, n’était pas lui-même un métier comme un autre avec des contraintes, des limites,… (par exemple, à force de lire à longueur d’années des fautes d’orthographe, de grammaire, etc., dans les copies d’étudiants, il arrive qu’on ne les voie plus du tout… Ainsi, je fais sans doute des fautes que je n’aurais pas fait à 20 ans, ni même à 15 ans… par exemple les pluriels de noms communs en « ent » comme les verbes… cela a pu m’arriver… à ma grande et pénible surprise. Du coup, j’ai relu mon présent post et j’ai trouvé effectivement des fautes que je n’avais pas vu aux précédentes relectures.). Pour finir, ce genre de critique contre le statut de la personne qui parle peut toujours être renvoyé à l’envoyeur.

  8. Votre compte-rendu de La trahison des éditeurs m’a rappelé un article de la revue La Vie de mars 2011 consacré à Laurent Beccaria, fondateur et éditeur « sans peur et si proche » des Arènes.
    De par son éducation parentale, Beccaria se dit issu du catholicisme de gauche dont la principale caractéristique l’ayant marqué est « la volonté d’avoir une spiritualité en accord avec ses actes ».
    Beccaria cite ensuite un contre-exemple qui ne manque d’ailleurs pas de sel quand on a lu TV Lobotomie : « Nicolas de Tavernost, le PDG de M6, bon manager et catholique assez classique, ne cachait pas qu’il interdisait à ses enfants de regarder sa chaîne parce qu’elle était trop violente… Pour moi, c’est inconcevable ! »
    Transposée dans le domaine laïc, la volonté de Beccaria est donc d’avoir des idées en accord avec ses actes et réciproquement.
    A partir de là, on peut effectivement s’interroger sur la contradiction intellectuelle d’un auteur cherchant à « diffuser une idée juste par des mauvais moyens que dénonce justement cette dernière » sous prétexte d’une plus grande diffusion – un peu comme si Desmurget voulait débattre de son livre TV Lobotomie à la télévision dans la louable intention de faire connaître au plus grand nombre « la vérité scientifique sur les effets de la télévision »…

    Rien que le titre du livre Le président des riches a pour vocation de montrer Sarkozy sous un jour peu « populiste » (même si c’est son vrai jour) et donc de nuire à sa réélection et à son parcours politique. A partir de là, tous les moyens sont bons pour diffuser le maximum d’ouvrages, même celui de choisir une grande maison d’édition appartenant à Sarkozy ou à ses amis.
    Si, plus généralement, des auteurs n’agissent pas en accord avec leurs idées dans le choix de leurs éditeurs, on peut raisonnablement supposer (ainsi que vous semblez le faire) que l’impact recherché de leurs livres est avant tout électoral : ces auteurs espèrent que leurs livres contribueront à un changement politique établissant une société plus juste et plus conforme à leurs vues.
    Autrement dit, ces auteurs continuent par le choix de leurs éditeurs à soutenir le système tout en appelant de leurs vœux un hypothétique gouvernement qui agira concrètement à leur place et corrigera les abus qu’ils dénoncent, mais qui se retrouvent chez les éditeurs qu’ils choisissent.
    Là encore, la non-réélection de Sarkozy, probable promoteur politique numéro un de ce que ces auteurs dénoncent, est peut-être une fin en soi légitimant cette contradiction d’auteurs…

  9. @ EricJean : oui, si N. Sarkozy n’est pas réélu. S’il est réélu, les personnes comme T. Discepolo plaideront pour la justesse de leur approche… en soulignant qu’il faut miner le « système » en n’y participant plus du tout.

  10. Je découvre tardivement ce très bon billet. Je crois savoir que le torchon a brûlé au sein des éditions Agone et que Thierry Discepolo, en ce début d’année 2013, reste seul aux manettes après le départ de tous ses collègues. De la difficulté de faire fonctionner une (petite) maison d’édition en autogestion ?

  11. Effectivement cinq salariés (sur six) sont partis entre fin 2012 et début 2013 tandis que plusieurs collaborateurs arrêtaient leur compagnonnage avec Agone.
    Les salariés étaient en désaccord avec le projet de restructuration imposé par son directeur éditorial (arrêt du fonctionnement collégial, externalisation d’une partie des tâches, réduction de la masse salariale, etc.).

  12. Textes et analyses d’ancien-ne-s des éditions Agone soulignant les différences de plus en plus grandes entre la théorie revendiquée par cette maison d’édition et les pratiques qui ont cours à lire sur http://enoga.wordpress.com

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