Archives mensuelles : janvier 2012

Il a la frite notre libéral anti-libéral, no doubt about it!

Nicolas Sarkozy himself, telle que l’éternité le change. On ne pourra pas dire qu’il était “usé, vieilli, fatigué” lors de cette campagne électorale pour sa réélection. Il a la frite! On le retrouve tel qu’il a toujours été. L’affirmation péremptoire et la déclaration définitive. L’intendance suivra.

Le positionnement idéologique du Président-Candidat m’a paru aussi fort amusant à observer. D’une part,  la plupart des annonces en matière de politique publique (TVA sociale, accords d’entreprise facilités pour en finir avec les 35 heures, libération des droits à construire), à la seule exception de la taxe sur les transactions financières, vont clairement dans le sens de l’application à la France d’un modèle néo-libéral d’économie. L’Allemagne dans ce cadre devient le seul modèle à suivre, et j’ai bien peur qu’à force, une partie des électeurs français finissent par se dire que “l’Allemagne cela commence à bien faire”. D’autre part, dans le même mouvement, le Président condamne durement le libéralisme : il n’est que de voir la réponse cinglante faite à propos des critiques d’Alain Madelin sur la TVA sociale (reportée par un journaliste), où N. Sarkozy ne répond nullement aux dites critiques (qui portent en fait sur la spécialisation productive de la France dans des biens à faible valeur ajoutée que cela encourage), mais en profite pour placer un laïus sur l’échec de la dérégulation de la finance. Laïus qui reviendra d’ailleurs à plusieurs reprises. En fait, on ne saurait être plus contradictoire : d’une certaine façon, le dispositif même choisi semblait destiné à souligner ce fait. En effet, les deux journalistes, un “bonze” de BFM TV et le très historique (presque tremblotant, m’a-t-il semblé) Jean-Marc Sylvestre représentaient à eux deux les vestales du libéralisme le plus pur ; du coup, par contraste avec leurs questions traduisant une vision du monde pour le moins orientée par les mânes d’Hayek, Friedman & Co, N. Sarkozy en apparaissait presque gauchiste par moments. Je suppose que c’était voulu. Nos deux joyeux compères voulaient apparemment le rétablissement immédiat de l’esclavage, N. Sarkozy défendait seulement le servage. En même temps, N. Sarkozy dans sa réponse au pourquoi de réformes (libérales donc nécessaires) si tardives dans son mandat, se justifiait au nom même de la capacité (limitée) d’absorption de la nouveauté (nécessaire) par les Français. On était dans le fond pas si loin d’ailleurs avec ses propos sur le rebond de la crise économique à l’été 2011 qui aurait fait comprendre aux Français que, “désormais, c’était du sérieux”, d’une “stratégie du choc” à la Naomie Klein vu par celui qui se trouve chargé de la mettre en oeuvre. Autrement dit, les Français sont un peu lents à comprendre que “le monde a changé”.

En tout cas, après cette prestation, personne d’un peu attentif ne pourra accuser le Président d’avoir vraiment caché son jeu..

Vallée sociale du 18 janvier

Je ne sais pas qui conseille actuellement le chef de l’État, mais ces deux dernières semaines n’ont pas été un modèle en matière de communication politique. Je dois dire que je suis même étonné à quel point tout cela tient du cafouillage permanent, qui se passe presque de commentaires.

Passons sur la perte du “Triple AAA”, amplement analysée de Brest à Vladivostok comme un désastre politique pour l’exécutif français, ou sur l’affaire Seafrance, un modèle de communication de crise ratée, mais revenons sur le “Sommet social du 18 janvier”. Soit disant selon la communication de l’exécutif avant Noël, ce moment devait marquer une modification radicale de la politique de l’emploi en France, un “grand soir”, une “aube nouvelle”, un “nouveau départ”. Certains (à gauche) craignaient le pire. Finalement, l’exécutif a annoncé un plan, chiffré à un demi-milliard d’euros, qui ne comporte que la resucée de mesures déjà expérimentées depuis 25 ans au moins dans ce pays avec le succès que l’on sait, et, pour certaines, à peine abandonnées il y a un an. Il est vrai que N. Sarkozy se réserve des annonces plus corsées pour fin janvier (TVA sociale par exemple), mais il reste que le sommet social du 18 janvier en est devenu du coup une bien morne vallée.

Quand j’ai lu le détail de ces mesures, je suis en effet un peu tombé de ma chaise. Étant donné les délais légaux, administratifs, de mise en œuvre, de tout ce fatras, l’exécutif pourra s’estimer heureux s’il trouve quelques rares chômeurs ayant retrouvé du travail, ou entrepris une formation, grâce à ces dispositifs, qu’il pourra exhiber dans les médias avant le premier tour de la Présidentielle. Pour ce qui est des chiffres globaux et surtout du vécu de nos concitoyens face au chômage, ces mesures n’auront aucun effet. Elles auront peut-être même un effet contre-productif, dans la mesure où elles montrent à toute personne qui y réfléchit cinq minutes qu’on recourt toujours aux mêmes vieilles recettes (exonérations de charges) et que cela ne marche(ra) pas. (Je croyais d’ailleurs qu’il fallait réduire les niches fiscales…) Le chômage restera la préoccupation n°1. Je suis particulièrement sensible (par ma profession) au thème de la formation des chômeurs. Toute personne ayant été au chômage ou ayant eu un proche au chômage sait très bien que saisir l’occasion de cette oisiveté forcée pour se former ne va pas du tout de soi dans notre pays. Seul un chômeur avec une motivation en béton et des nerfs d’acier réussira à se former. Est-il besoin que l’exécutif fasse mine de découvrir  cette lacune béante à trois mois des élections et après cinq dix ans de pouvoir? Proposer 16000 places de formation supplémentaires, quelle personne censée pourrait critiquer cette mesure? Mais est-ce qu’au point où nous en sommes, il ne faudrait pas multiplier par un facteur 10 l’augmentation de l’effort qu’on se propose?

Dans le même ordre d’idée, l’exécutif annonce des mesures fortes sur le logement. A moins de donner les pleins pouvoirs de la République à quelque association genre DAL (Droit au Logement), là encore, les mesures, fussent-elles des plus raisonnables, qu’annoncera l’exécutif ne serviront qu’à souligner avec force l’échec du gouvernement dans ce domaine.

Je comprends fort bien que l’exécutif veuille faire mine de résoudre in extremis les problèmes qu’il n’a pas réussi à affronter avec succès pendant les années précédentes, mais se rend-il compte du point auquel cela souligne qu’un temps précieux a ainsi été perdu? Cela me fait irrésistiblement penser à l’étudiant qui n’a rien fait du semestre et qui révise le cours en catastrophe sur les notes prises par d’autres entre minuit et six heures du matin avant l’examen.

Si la campagne de N. Sarkozy continue dans ce style (“Je vais faire d’ici avril 2012, tout ce que j’aurais dû faire depuis mai 2007.”), on devrait bientôt voir des députés UMP et Nouveau Centre découvrir des vertus à ce cher François Bayrou.

R. Nadeau, E. Bélanger, M. S. Lewick-Beck, B. Cautrès, M. Foucault, Le vote des Français de Mitterrand à Sarkozy

La science politique apparait souvent comme une science au caractère cumulatif incertain. L’ouvrage de Richard Nadeau, Eric Bélanger, Michael S. Lewis-Beck, Bruno Cautrès et Martial Foucault, Le vote des Français de Mitterrand à Sarkozy 1988-1995-2002-2007 (Paris : Presses de Science Po, 2012) représente sans doute un contre-exemple. Voilà un ouvrage qui, en osant être classique, en  s’appuyant sur ce que les autres chercheurs ont pu faire auparavant, en devient innovant.

Cette équipe tri-nationale (France, États-Unis, Canada) remet pour ce faire sur le métier les données des sondages effectués sur de larges échantillons immédiatement  après les quatre dernières élections présidentielles françaises. Il s’agit essentiellement des sondages produits en leur temps par le Cevipof.  L’objectif affiché, rien de moins, est d’élaborer une théorie du comportement électoral des Français à cette occasion, alors même qu’on aurait plutôt tendance à voir chaque élection présidentielle comme un cas unique, incomparable. Pour aboutir à ce résultat, l’équipe se dote de deux outils : d’une part, une solide culture statistique autour de “modèles de régression logistique”; d’autre part, une relecture du “modèle de Michigan”. Ce modèle, originaire de la science politique américaine, indique qu’une des variables-clé pour comprendre le comportement électoral des Américains n’est autre que l’identification partisane déclarée par les individus. Pour voter Républicain ou Démocrate, il faut d’abord se penser et se déclarer à l’enquêteur comme Républicain ou Démocrate. Par ailleurs, dans cette tradition, il faut articuler les facteurs de long terme et les facteurs de court terme pour comprendre le choix électoral, on parle ainsi de manière assez peu élégante mais parlante de “modèle de l’entonnoir”. En clair, un Républicain convaincu (facteur de long terme) ne votera pour un candidat démocrate à la Présidence qu’en raison de circonstances exceptionnelles (facteur de court terme) qui l’auront convaincu de faire une entorse à sa foi, et, réciproquement, pour un croyant démocrate.

Les auteurs appliquent de manière militaire au fil des chapitres cette vision,  en passant en revue les influences (statistiquement repérables) qui jouent sur le vote individuel déclaré à la sortie des urnes aux deux tours de scrutin.

En résumé, pour eux, le vote d’un individu est la conséquence de :

A. facteurs de long terme:

a) son âge, son genre, son niveau d’éducation, sa religion – soit des variables socio-démographiques (chapitre 1);

b) sa position de classe objective – évaluée à travers ses déclarations sur son appartenance  à une catégorie socio-professionnelle (cadre, employé, ouvrier), son statut privé/public, sur son niveau de revenu, et enfin sur les types de patrimoine, détenus ou pas, risqués  ou non-risqués (en clair actions vs.  immobilier) (chapitre 2);

c) son positionnement sur l’axe gauche/droite (chapitre 3);

B. facteurs de court terme :

d) son positionnement sur trois enjeux : état de l’économie, rapport à l’immigration, rapport à l’Union européenne (chapitre 4);

e) l’image “présidentielle”  qu’il se fait des candidat/e/s (chapitre 5);

f) le suivi de la campagne électorale qu’il effectue ou non (chapitre 6).

Bref, les auteurs ambitionnent d’aboutir à une théorie qui couvre tous les aspects déjà étudiés auparavant par la science politique lorsqu’elle a travaillé sur de telles données de sondages. (Je ne suis pas arrivé en tout cas à trouver un aspect qu’ils auraient oublié, sinon peut-être les aspects de personnalité proprement dit.) Heureusement, cette ambition n’aboutit pas à un simple inventaire à la Prévert. Grâce à la méthode de régression logistique (présentée en détail dans leurs Annexes, p. 269-301) qui structure la succession des chapitres, ils arrivent à estimer l’importance de chaque variable “toutes choses égales par ailleurs”. Et, là, surprise, s’ils observent certes bien des modifications entre 1988 et 2007 sur la composition des électorats des différents candidats des mêmes partis, ils retrouvent surtout de la structuration forte de l’électorat. Ils le disent d’emblée : “Les résultats montrent que le vote à cette occasion dépend des circonstances propres à chaque campagne, mais plus encore de l’effet de ‘variables lourdes’, de nature sociologique et idéologique, qui déterminent de façon durable ces choix politiques.” (Remerciements, p.13)

Par exemple, parmi les variables sociodémographiques qu’ils retiennent, ils indiquent ainsi qu’encore en 2007, la relation à la religion catholique reste d’un poids non négligeable pour déterminer un vote en faveur du candidat de l’UMP (p. 58-60). Si la position objective de classe n’a certes plus l’importance qu’elle avait encore en 1988, c’est parce que la candidature socialiste n’arrive plus à percer autant qu’avant dans les classes populaires, que l’électorat socialiste s’est donc “embourgeoisé”  par abandon des ouvriers et employés (p.111-113) – pas au point cependant de faire disparaitre l’impact sur le vote déclaré de la détention d’un patrimoine risqué (actions par exemple) pour orienter un vote vers la droite modérée (p. 99-104, et p. 113-115). Les “possédants”, comme dirait un vocabulaire pourtant dépassé, semblent bien choisir la droite comme leur camp naturel, et, en tout cas, les auteurs croient pouvoir affirmer que “la ligne de partage entre les électorats modérés de la gauche et de la droite n’est plus le revenu mais la possession d’actifs risqués” (p.115).

Pour l’électorat de l’extrême droite, ils montrent comme d’autres avant eux à quel point celui-ci devient depuis 1988 interclassiste, masculin, pas particulièrement catholique, guère possesseur de patrimoine risqué, finalement sans autre caractéristique vraiment saillante que son rejet de l’immigration (p.66-68, p.106-110, p. 166-167). Pour les auteurs, si l’extrême droite n’existait pas, on aurait au fond une structuration sociale gauche/droite bien plus classique que celle qu’ils observent:  une sorte de continuum entre l’électeur d’extrême gauche, athée, sans fortune, peu éduqué, exerçant une profession d’exécutant sur l’aile gauche  jusqu’à l’électeur de la droite catholique, fortuné, éduqué, et occupant une fonction dirigeante sur l’aile droite, en passant par les inévitables instituteur et contremaitre occupant des positions modérées et centrales. Ces images d’Épinal, qui gardent un fond de vérité, sont largement mises en cause par l’existence de cet électorat “lepéniste”. C’est certes un électorat de droite, solide comme un roc au second tour des présidentielles pour faire barrage à la gauche si nécessaire, mais qui n’a pas les attributs de la vieille droite, ni d’ailleurs de l’ancienne gauche.

Point-clé de leur raisonnement, leur chapitre sur l’idéologie montre que les électeurs français savent décidément distinguer leur droite de leur gauche (p.119-142).  Du point de vue statistique, c’est le facteur le plus explicatif d’un vote présidentiel. Le poids de cette division en deux camps se trouve en plus particulièrement nette pour analyser les données post-électorales de second tour. Chacun déclare avoir voté pour son candidat “naturel” resté en piste – ce qui correspond aussi à la règle bien connue des commentateurs de l’élimination du candidat resté en piste le plus éloigné de ses propres convictions . “L’identification idéologique reste donc un repère socio-psychologique important qui aide les électeurs français à se positionner au cœur de leur espace politique.” (p. 234) Plus généralement du point de vue statistiquement fondé qui est le leur, le vote est majoritairement déterminé par des facteurs de long terme (p.239-241). Que reste-t-il alors au court terme – qu’ils valorisent pourtant aussi dans leur propre conclusion?

Selon eux, l’enjeu constitué par l’état de l’économie joue toujours le plus souvent au détriment (ou parfois à l’avantage) du candidat perçu comme étant “aux affaires”, c’est-à-dire à celui qui, en pratique, contrôle le gouvernement national (p.152-158). On ne sera pas étonné de ce résultat lorsqu’on se souvient que l’un des auteurs se trouve être Michael S. Lewis-Beck, l’un des rares pionniers pour la France de ce genre d’approche qui lie l’orientation du vote à la perception de l’état de l’économie nationale. On parle parfois à ce sujet de “vote du porte-monnaie”. En revanche, l’impact de l’immigration (p.158-164) ou de l’Europe (p.168-175) varie beaucoup selon les quatre élections, et pèse surtout sur les votes de premier tour. On ne sera en fait pas très étonné que, lorsqu’un électeur déclare que l’immigration constitue un enjeu important pour lui, il aura tendance à voter pour le candidat de l’extrême droite.

Parmi les facteurs de court terme, l’image du candidat, estimé dans les régressions par l’approbation qu’il obtient dans les sondages, compte bien sûr fortement pour s’imposer au premier tour ou gagner une élection serrée  – les auteurs  insistent sur cette importance de l’image dans la conclusion du chapitre qu’ils consacrent à cet aspect (p.201-202), tout en n’en faisant pas un point vraiment central de leur conclusion générale (p.229-246). Ce défaut d’articulation nous parait comme l’une des faiblesses de l’ouvrage. Dans leurs modèles de régression, ce facteur “image du candidat” est toujours celui, lorsqu’il est introduit, qui “charge” le plus pour expliquer le vote en faveur d’un candidat. En gros, les gens votent pour un candidat parce qu’ils l’apprécient “toutes choses égales par ailleurs”. Le contraire serait étonnant. Mais pourquoi l’apprécient-ils? Le chapitre 5 tente des explications, mais les auteurs admettent qu’on manque dans les sondages actuels de données. J’ai bien peur que, même si on obtenait plus de déclarations de la part des sondés sur les caractéristiques perçues des candidats, on risquerait de rester dans des banalités, ou de reculer d’un cran la nécessité de l’explication. Pourquoi un candidat vous parait-il sincère, honnête, compétent, motivé? Pourquoi vous parait-il avoir l’étoffe d’un Président? Quelqu’un vous l’a-t-il dit à l’oreille (explication par la maîtrise des médias et/ou par la campagne en ce sens des soutiens du candidat)? Ou alors, faudrait-il poser des questions sur la beauté du candidat, le timbre de sa voix, la couleur de ses yeux, la forme de son visage, etc. (vision qui nous rapprocherait à la limite des neurosciences ou d’un Lavater révisé), ou sur l’événement qui vous a fait juger ainsi (vision historique)?

Enfin, la campagne ne change pas grand chose à l’affaire selon eux. Une détermination très tardive du vote semble par contre aider plus à exprimer des votes pour des petits candidats lors du premier tour (p. 226-228). Selon les auteurs, très cohérents avec leur vision “Michigan”, l’hésitation électorale n’est pas un signe de sophistication de l’électeur, mais un indice de perplexité qui se dénoue en faveur d’un  petit candidat  aux extrêmes ou au centre, au détriment des grands favoris.

Bref, la vision qui ressort du livre est celle d’un électorat bien plus structuré par des choses considérées par certains auteurs comme vieillottes comme la religion, la position de classe, l’idéologie (mot qu’ils osent utiliser dans un titre de chapitre!), les basses considérations économiques, que par une  réflexion individualisée sur la capacité d’un tel ou d’un tel à incarner la France (version old style) ou à mettre en place les politiques publiques rationnellement nécessaires (version new style).

Au total, c’est un livre très riche. Je ne saurais en rendre compte dans tous ses raffinements dans la mesure où il comprend en quelque sorte un manuel sur l’élection présidentielle et l’électeur français.  Je lui ferais cependant quelques remarques critiques. Tout d’abord, l’univers ici étudié est celui des électeurs qui ont accepté de répondre à un sondage sur les  élections présidentielles. Il n’est guère étonnant de trouver du coup beaucoup de structuration et de permanence dans tout cela, parce que, justement, il s’agit d’échantillons de la partie de la population qui n’est pas sans doute si éloigné de la politique au point de se désintéresser totalement de l’élection présidentielle. Les sondeurs répondront toujours à ce genre de critiques que le tirage au sort ou les quotas sont là pour éviter ce genre de biais de sélection, mais, comme répondre (sincèrement) à un sondage n’est pas obligatoire (pour l’instant…), certaines personnes peuvent toujours ne pas vouloir répondre, celles peut-être qui sont les plus éloignées de cette vieille structuration de l’espace politique. Il est vrai que leur absence ne change rien à l’affaire de l’élection présidentielle.

Par ailleurs, leur modèle semble indiquer qu’en gros les campagnes électorales ne servent pas à grand chose, sauf pour les électeurs les plus éloignés des grandes forces politiques qui peuvent se décider in extremis sur une image de candidat ou un enjeu saillant. Certes, mais, peut-être, même pour les électeurs solidement ancrés dans un camp dont ils n’en changeront pas et qui suivent régulièrement la campagne, servent-elles pour réactiver leurs dispositions d’électeurs de droite ou de gauche. Les campagnes permettent tout de même d’actualiser les facteurs de long terme et de court termes.  Que se passerait-il si on pouvait, par expérience, organiser une élection présidentielle sans aucune campagne? Comment est-ce que les électeurs de droite et de gauche les plus traditionnels eux-mêmes s’y retrouveraient? Ce rituel de la campagne n’a sans doute pas d’influence bien grand dans les données ex post dont ils disposent, mais cette structuration des données ne serait sans doute pas possible sans ce même rituel, qui rappelle aux électeurs même les plus solides les coordonnées politiques minimales de chacun des candidats et la situation générale qui fait qu’un enjeu fait sens et qu’un candidat dispose d’une image.

La vraie grande interrogation que me pose leur approche – et c’est en cela qu’elle est intéressante parce qu’à la fois classique et novatrice -, c’est celle de la causalité. J’ai déjà dit plus haut que leur explication du vote  par l’image du candidat me paraissait limitée. J’aurais tendance à dire la même chose du positionnement sur l’axe gauche/droite. Que cela ait une influence sur le choix d’un candidat, il est difficile à les croire d’en douter, mais on se trouve du coup devant une autre chose à expliquer : pourquoi  tel ou tel positionnement? C’est bien sûr le ressort d’autres études (par exemple sur l’héritage familial d’un positionnement politique), mais si on veut saisir par ce biais les raisons qui ont poussé un électeur à voter pour un candidat plutôt qu’un autre, comment doit-on considérer ce facteur? Qu’est-ce que cela dit de la subjectivité de l’électeur, de sa cohérence? Dans le fond, avec leur méthode, on peut imaginer un électeur assisté (au sens de L. Wauquiez), athée, jeune, très favorable à l’immigration et à Europe, ayant en plus une très mauvaise image de N. Sarkozy, mais avec un positionnement de droite, qui aurait quand même voté pour ce dernier au premier tour et au second tour de la présidentielle  en 2007. Ce que je veux dire, peut-être maladroitement, c’est qu’il manque à cette méthode le retour par la cohérence des individus réellement existants. Comment les différents facteurs repérés à travers les déclarations des individus dans une situation artificielle de sondage s’articulent-elles dans des existences personnelles? C’est un défaut de toutes ces recherches s’appuyant sur des sondages d’opinion, qui m’ont toujours paru bizarrement holistes,  alors qu’elles sont réputées généralement reposer sur une méthodologie individualiste. Ici, par le côté militaire de la démonstration, le défaut est poussé à l’extrême, mais c’est bien sûr cela qui rend aussi le livre intéressant.

Pour finir sur une note réjouissante pour mes éventuels lecteurs d’obédience écologiste : les auteurs de l’ouvrage négligent totalement les candidatures issus de l’écologie politique et ne font même pas de l’écologie un enjeu à étudier au fil des quatre dernières élections. Il ne leur reste plus à prier pour espérer qu’Eva Joly apparaisse dans la prochaine édition de l’ouvrage, et oblige à une relecture de l’histoire.

TVA (anti)sociale = le golden goodbye de N. Sarkozy?

La “TVA sociale”, telle qu’elle semble devoir être proposée par la majorité sortante dans toutes prochaines semaines, me pose un problème en tant que politiste qui croit, peut-être avec trop d’esprit de système, que les hommes politiques contemporains veulent (majoritairement) être élus et/ou réélus.

En effet, quelque que soient les motifs (très bons, bons ou mauvais) invoqués pour justifier une hausse générale de la TVA (de 1,2,3,4 points?), une telle hausse – surtout si elle prenait effet avant le premier tour de la présidentielle -  justifierait largement aux yeux des électeurs le slogan (aussi attendu que facile) : “Nicolas Sarkozy, le président de la perte du pouvoir d’achat”.  De plus, si la mesure était appliquée avant la présidentielle, la France, qui déjà frôle dangereusement avec la récession (avec des voisins latins en pleine débine économique), y plongerait carrément – ne serait-ce que parce que l’espoir d’une reprise dans la seconde partie de l’année serait vraiment mort. Même s’il y avait une redistribution immédiate, au moins partielle, de la baisse des charges sociales des entreprises au profit des employés du privé, et éventuellement une hausse correspondante des minima sociaux, une énorme masse d’électeurs (retraités évidemment, salariés des trois fonctions publiques probablement, autres titulaires de revenus de transfert situés au delà des minima sociaux, etc.) en prendrait un bon coup au portefeuille. (Et, si les salaires nets du secteur privé augmentaient vraiment un peu, le gain serait mangé en partie par les effets des barèmes d’impôts inchangés pour les années qui viennent.)

L’effet politique serait le même si la mesure devait entrer après la présidentielle : le candidat socialiste  n’aurait plus qu’à promettre que sa première mesure serait de suspendre immédiatement l’application de cette mesure antisociale (ce qu’il a fait d’ailleurs dans la journée d’hier), et de  se mettre derechef à sa grande réforme fiscale. La candidate du FN pourrait striduler à loisir sur le “fiscalisme”, et renouveler son appel au protectionnisme (“Taxons les importations chinoises, plutôt que le consommateur français!”).  Le vote d’opposition serait alors un vote où le consommateur-électeur pourrait quantifier le gain correspondant à la défaite du sortant. Il suffirait à l’opposition de dire :  “Si vous réélisez N. Sarkozy, votre ordinateur vous coutera tant de plus, les jouets de vos enfants vous coûteront tant de plus, etc.”.

Augmenter avant des élections la TVA sous quelque (bon) motif que ce soit (aider les vieux dépendants, financer la branche famille de la Sécurité sociale, aider “nos” entreprises à être plus compétitives, renflouer les caisses de l’État pour garder le triple A) correspond à un suicide politique. Il est d’ailleurs assez piquant de voir revenir cette idée, alors même qu’à droite, son invocation entre la présidentielle 2007  et les législatives 2007 avait été vue comme une explication à la (légère) contre-performance de la coalition UMP/Nouveau Centre aux législatives.

L’aspect particulièrement régressif au sens fiscal de la TVA comme impôt (qui taxe plus les pauvres que les riches en proportion de leurs revenus respectifs) ne manquerait pas en plus d’être pain béni (si j’ose dire) pour la gauche – et peut-être pour l’extrême-droite. N. Sarkozy, l’homme qui allège l’ISF et augmente la TVA. Par ailleurs, à droite, la mesure ne fait pas l’unanimité : le très libéral Alain Madelin exécute la “TVA (anti)sociale” avec brio au nom même d’une vision économique qui prône l’innovation pour sauver nos industries. (Argument qui pourrait d’ailleurs être repris par F. Hollande, vu ses conseillers économiques genre P. Askenazy ou P. Aghion.)

Bref, cette TVA (anti)sociale, dont le nom d’usage comme souvent dans notre vocabulaire politique contemporain correspond très exactement au contraire de ce qu’elle produit dans son premier effet, n’a pas de sens pour le candidat N. Sarkozy, s’il veut être réélu. (Dans le même genre, il y aurait aussi l’augmentation de la CSG des retraités ou la suppression des jours de RTT pour les cadres du privé…) Il ne me reste alors que deux filons explicatifs.

Premièrement, N. Sarkozy sait qu’il a déjà perdu, et, tant qu’à faire, il veut prendre une dernière mesure qu’il considère comme utile pour la France. Cette mesure portera ses fruits plus tard, et lui permettra de rester dans l’histoire comme un bon président qui aura su prendre les mesures courageuses qui s’imposent. Il pourra donc siéger au Conseil constitutionnel avec délectation pendant les quarante prochaines années.

Deuxièmement, Alain Madelin a raison, cette mesure n’est qu’un (dernier) cadeau au Medef – qui semble bien être favorable à la mesure. C’est la “retraite-chapeau” du quinquennat. Le golden goobye de N. Sarkozy à son groupe d’intérêt préféré. En effet, si la mesure entrait effectivement en vigueur avant la présidentielle, le remplaçant de N. Sarkozy aurait beaucoup de mal à revenir sur la partie de la mesure consistant à baisser les charges sociales des entreprises et/ou augmenter les salaires nets du privé. Donc, pour le Medef, cela sera toujours cela de pris. (Même si je ne suis pas sûr que le calcul soit bon pour toutes les entreprises, même les grandes : la grande distribution a-t-elle intérêt à laisser “tuer” la consommation des ménages?)

En tout cas, je comprends qu’un certain flottement s’observe dans les rangs de la majorité. Décider de perdre alla bella les élections à venir n’est pas une décision simple à prendre.

Ps. Les économistes blogueurs ne sont pas gentils du tout avec la TVA sociale, ils l’exécutent sans trop de phrases inutiles : Olivier Bouba-Olga cite quelques collègues qui se sont déjà exprimés, et rappelle son propre article de juin 2007 sur le sujet. Ils soulignent tous le côté vieille lune de l’affaire. Pour eux, cela ne permet pas du tout de rétablir la compétitivité-prix des entreprises installées sur le sol français par rapport à celles produisant dans les pays à bas coût (Chine, Vietnam, etc.) ou à coût intermédiaire (Roumanie, Turquie, Maroc, etc.). On s’en serait un peu  douté à dire vrai… Par contre, ils reconnaissent que cela aurait un (petit) impact sur la compétitivité-prix face aux… partenaires européens les plus proches (Allemagne, Belgique, etc.). On continuerait ainsi à jouer à “qui est le plus con” avec nos chers partenaires allemands. Après la “désinflation compétitive” française des années 1980-1990, et, après la réponse de la bergère allemande, à travers l’“Agenda 2010″ et autres “lois Hartz IV”, cela serait à nous de tirer le coût du travail vers le bas. Celui qui rétablit le premier le servage gagne la coupe! Cette race to the bottom franco-allemande n’est guère une preuve de grande solidarité entre les deux pays – ou, alors, il faut se convertir à une vision conspiratrice de l’histoire.

Sur les effets inflationnistes de la TVA sociale, pour éviter un désastre sur la consommation des ménages, il faudrait imaginer que les entreprises distributrices de produits importés rognent leurs marges à due proportion. C’est ce que suppose l’économiste Nicolas Bouzou, favorable à la mesure (dans Libération, 5 janvier 2012, p. 17): “Ensuite, la hausse des prix sera très modérée. En Allemagne, la hausse de TVA de 3 points n’a eu qu’un petit effet sur les prix, de l’ordre de 1 point”. Notre bon docteur Pangloss oublie sans doute un peu vite la différence des structures concurrentielles dans la grande distribution en France et en Allemagne. Cela m’étonnerait vraiment que les prix ne bougent pas nettement dans notre beau pays, où le coût de la vie reste toujours plus élevé que de l’autre côté du Rhin – ou alors, sur ce point, les réformes du quinquennat qui s’achève auraient vraiment eu de l’effet.

Pour les aspects politiques, cette résurrection de la TVA (anti)sociale me fait penser à l’équivalent du choc de confiance qu’est censée donner une réduction drastique des dépenses publiques, choc qui, en lui-même, relance l’économie. (Cf. ce qui se passe actuellement en Europe, où la relance est patente, isn’t it?) Je vois mal les électeurs français se réjouir d’une hausse de la TVA (ou d’autres impôts) qui sauverait à terme l’emploi, je les vois surtout surenchérir sur la perte de leur pouvoir d’achat. Les micro trottoirs vont être pénibles à suivre.

Il faut sauver le marin Seafrance.

Et nous voilà en 2012! Bonne année! Meilleurs vœux!

Même si j’ai rarement vue une année être présentée à travers le prisme des médias comme l’année de tous les désastres à venir comme celle qui s’ouvre. Le cadrage y semble plus à la préparation au suicide qu’à l’espoir d’une amélioration.

Il faut dire qu’une année qui s’ouvre par la création officielle de “la Hongrie” qui remplace “la République de Hongrie” ne peut effectivement qu’être un excellent millésime. C’est sûr qu’en Europe, la démocratie ne cesse de s’approfondir.

Mais, heureusement, notre cher Président de redevenir lui-même, pétulant, impulsif, primesautier. Et je suppose que nous n’avons encore rien vu! Cette campagne électorale  va être mémorable.

En effet, si j’ai bien suivi dans la journée d’hier, Nicolas Sarkozy a lancé un contrordre général : il est désormais urgent de donner les moyens aux syndicalistes de Seafrance de mener à bien leur projet de création d’une S. C. O. P. (Société coopérative ouvrière de production) pour sauver de  la disparition la filiale de transport trans-Manche de la SNCF. Il y a encore quelques jours, le Ministre des Transports, Thierry Mariani, dénonçait le “fanatisme” des syndicalistes (d’obédience CFDT) voulant imposer cette solution aux détriments de toute autre. Et là, contrordre, il faut aider à tout prix cette solution-là!

Cette volte-face ouvre l’année politique 2012 de manière d’autant plus amusante :

- qu’elle oblige tous les ministres concernés à des contorsions par rapport à leurs déclarations précédentes – prouvant ainsi encore une fois à l’auditoire ayant un minimum de mémoire à quel point la parole des ministres se trouve sans importance dans la configuration sarkozyste du pouvoir – sans doute parce que ces derniers n’ont plus, ni poids politique propre en dehors de la machine à laquelle ils appartiennent (qui donc t’a fait duc, marquis, comte?), ni convictions même minimales à défendre (Paris vaut bien une messe, un sabbat, un ramadan, etc.) ;

-qu’elle revient à soutenir ce qu’on aurait en d’autres temps appelé un “canard boiteux” : la droite libérale française depuis l’époque de Raymond Barre croit savoir qu’il faut parfois en finir avec des activités économiques peu rentables, comme semble bien l’être le transport trans-Manche à l’époque d’Eurotunnel;

- que le gouvernement de N. Sarkozy se rallie ainsi à une solution de gestion, la S.C.O.P., soutenue (au moins en paroles) par la gauche, dont le moins que l’on puisse dire, c’est qu’elle ne fait pas partie du patrimoine idéologique de la droite française – en même temps, c’est un ministre de droite, qui avait ouvert avant 1997, la voie à la réduction, si honnie aujourd’hui par N. Sarkozy, du temps de travail.

Bref, c’est pour être charitable une belle démonstration de pragmatisme -  mais elle me semble, tout à fait inutile du point de vue de la séduction de l’opinion publique, dont certains, y compris les journalistes de télévision (France 2 hier soir à 20h00), la soupçonnent d’y trouver son vrai motif : en effet, en créant ce rebondissement autour de Seafrance, N. Sarkozy montre certes son intérêt pour la défense de l’emploi en France, mais surtout amène les médias nationaux à parler d’emploi, encore plus qu’ils ne le font déjà. Après tout cette affaire de Seafrance aurait pu rester confinée dans les pages régionales de la P.Q.R. ou les pages économiques de la presse généraliste. Malheur aux vaincus, et voilà tout!

Ainsi, quoi qu’il en soit du sort de Seafrance, cet épisode aura amené l’agenda médiatique à se concentrer sur les problèmes d’emploi. Or, vu la situation objective du marché du travail en France, le sortant n’a guère intérêt à attirer l’attention sur ce point. Il peut certes avoir la crainte d’apparaître comme celui qui ne fait rien pour résoudre le problème n°1 des Français, et il veut montrer son volontarisme. Il y a ainsi un sommet pour l’emploi prévu pour le mois de janvier 2012. Mais, là encore, quelque que soient les décisions prises, seraient-elle innovantes, géniales, consensuelles, cela ne ferait que renforcer le handicap du sortant sur ce point.  Si l’électorat français commence à concentrer son attention sur l’emploi …

Ps. Ce vendredi 6 janvier 2012, sort dans les médias nationaux (Libération, Figaro, Europe 1) toute une série d’éléments d’ambiance qui tendraient à montrer que les promoteurs syndicaux de la SCOP, affiliés à la CFDT, ne seraient pas des perdreaux de l’année. J’ai même entendu ce matin un journaliste radio au vu de ces informations (encore à vérifier par voie judiciaire) les traiter carrément de “néo-maffieux”. Ressort aussi l’information que j’avais déjà entendue ou lue quelque part auparavant selon laquelle la CFDT nationale ne serait pas vraiment en accord avec le syndicat local sur cette stratégie de création d’une SCOP. Du coup, l’insistance pour le moins subite de N. Sarkozy (contre les déclarations préalables de son propre gouvernement) à vouloir aider ce projet-là de SCOP au nom du refus de l’impuissance publique face à la crise économique pourrait finir par apparaitre comme un magnifique exemple d’erreur de jugement de sa part. (Il dispose pourtant sans doute des sources policières,ainsi que de l’avis confidentiel de la direction de la SNCF, pour se faire une idée plus exacte de la situation.) Il ne serait cependant pas le seul. Il me semble que la région concernée, gérée par la gauche, était elle aussi prête à mettre de l’argent dans cette SCOP. On peut certes y voir avec vraiment beaucoup de machiavélisme une stratégie de N. Sarkozy pour mettre les salariés de Seafrance en demeure de choisir eux-mêmes la sauce à laquelle ils doivent être mangés, et pour pouvoir s’en laver les mains ensuite, mais cela me parait peu crédible. Simplement, notre cher Président a voulu tenter un coup. Il a bien mal choisi son terrain apparemment.