Archives mensuelles : février 2012

Michel Aglietta vs. Jacques Sapir : deux livres instantanés et jetables!

    Cela s’agite beaucoup en librairie ces temps-ci autour de l’Euro. Parmi les publications récentes, ont retenu mon attention (bienveillante?) deux livres d’économistes (plutôt) réputés, d’une part, celui de Michel Aglietta, Zone Euro. Éclatement ou fédération (Paris : Michalon, 2012), et celui de Jacques Sapir, Faut-il sortir de l’Euro? (Paris : Seuil, 2012). Les deux livres m’ont cependant déçu pour des raisons différentes. De fait, à peine publiés, ils sont sans doute déjà dépassés, en particulier le livre de J. Sapir semble avoir été fini à l’été 2011 et ne peut prendre en compte les développements les plus récents de la crise.  Par contre, le deux livres dialoguent vraiment, et ils témoignent tous deux d’une montée d’un sentiment germanophobe dans une part de l’opinion éclairée. En effet, pour les deux auteurs, il y a un grand coupable dans toute cette histoire : l’Allemagne, ou plutôt ses élites conservatrices et peu clairvoyantes.

Le livre de Michel Aglietta, que j’ai lu en premier, n’est rien d’autre que la retranscription d’entretiens de l’auteur avec un certain Richard Robert (dont le nom est indiqué en quatrième de couverture, mais dont aucune qualité ne permet de préciser le statut vis-à-vis de M. Aglietta, ami, disciple, journaliste, éditeur?). Chaque court chapitre est par ailleurs suivi d’un utile résumé pédagogique en italique. Pour quelqu’un qui n’aurait suivi en rien les travaux de M. Aglietta au fil de la crise économique depuis 2007 et qui n’aurait pas beaucoup de connaissances sur ce qui a abouti à la crise européenne en cours, c’est plutôt bien tourné ; pour quelqu’un qui, comme moi, a tout de  même un peu suivi, il n’apprendra pas grand chose. Par ailleurs, ce livre comporte un défaut très gênant pour un livre voulant vulgariser l’économie auprès du grand public cultivé, il ne comporte aucun graphique, tableau de chiffres, données fondamentales, permettant de bien visualiser la situation. Il ne comporte de même presque aucune note – c’est bien connu des éditeurs les notes font fuir les lecteurs ordinaires des livres, il faut ne pas en avoir ou les cacher! Le livre de J. Sapir se veut lui beaucoup plus correct pour un lecteur cultivé, en ce qu’il cite ses sources par des notes et qu’il comporte des tableaux de chiffres pour étayer ses démonstrations. Ce dernier se laisse par contre aller à des vaticinations sur la fin imminente de l’Euro, qui rendent le livre un peu absurde par moments quand on le lit en février 2012 et que l’écroulement de ce dernier n’a pas (encore?) eu lieu.

La thèse fondamentale de M. Aglietta est des plus claire : les autorités européennes (et surtout les autorités allemandes) font une erreur fondamentale de diagnostic sur les raisons de la crise de la zone Euro, en se focalisant sur la seule mauvaise gestion des finances publiques de certains Etats membres. “Fondamentalement, la crise vient de l’interaction entre la dérive du système financier privé et une polarisation des structures productives qui fait diverger de plus en plus les pays excédentaires (l’Allemagne et quelques satellites) et les pays déficitaires (tous les autres).” (p. 14) C’est  la même ligne de compréhension de la crise qu’utilise Martin Wolf, l’éditorialiste  du Financial Times dont le Monde de l’économie reproduit les papiers alarmistes chaque mardi. Les déficits commerciaux, les déficits commerciaux, les déficits commerciaux! Cette idée-force de M. Aglietta (qu’il n’est donc pas le seul à avoir) revient selon lui à considérer comme acquis le fait économique suivant : “C’est, en effet, un résultat bien établi de géographie économique que, dans un vaste espace économique muni d’une seule monnaie, l’intégration conduit à une polarisation de l’industrie dans les lieux où elle est initialement la plus forte. Seule une politique industrielle volontariste à l’échelle de l’espace intégré  et menée avec des moyens financiers très puissants peut modifier la division du travail avec succès. Sinon, la seule manière de maintenir la cohésion de la zone  est un système de transferts organisés entre les pays. L’Europe manque totalement de l’un et de l’autre.” (p. 34-35) Il n’est guère étonnant que quelqu’un ayant commencé sa carrière académique dans les années 1970 en travaillant sur la régulation économique des États-Unis après le New Deal en arrive à ce genre de conclusion.

On ne sera pas étonné du coup que M. Aglietta soit extrêmement critique des décisions européennes prises au fil de la crise (jusqu’à celles du sommet de début décembre 2011, qu’il a pu intégrer dans son livre), et qu’il plaide pour la mise en place d’une vraie fédération pour sauver l’Euro. Celle-ci aurait une banque centrale qui aurait le droit d’acheter directement de la dette publique des Etats membres (le fameux “bazooka” selon le terme en usage dans la presse économique), une émission commune de dette publique des Etats membres de la zone Euro  (les “euro-obligations” bien connues), et enfin un budget fédéral conséquent, qui se consacrerait à relancer la croissance européenne selon un plan concerté misant sur la montée en gamme de l’économie par l’innovation. Bref, un schéma largement de type New Deal à l’échelle européenne, revu à la lumière de la théorie de la “croissance endogène” et des impératifs environnementaux. Fastoche, comme m’a dit récemment un médecin à propos de mes problèmes de vue.

Le livre de Jacques Sapir part de préceptes assez similaires. Là aussi, la crise n’est pas due à des considérations de finances publiques, mais à des différentiels de compétitivité entre Etats de la zone Euro, accentués par la stratégie non-coopérative de l’Allemagne. Cette dernière, en maintenant depuis dix ans ses coûts de production unitaires les plus bas possibles à travers une modération salariale qui y tue par ailleurs sa demande intérieure de consommation, a réussi à conserver et à accroître ses parts de marché à l’exportation au détriment de ses partenaires directs de la zone Euro. Pour J. Sapir, “En fait, la zone euro apparaît comme l’instrument qui permet à l’Allemagne de maintenir sa politique néomercantiliste en dépit de la surévaluation de l’euro [ qui fait perdre à tous les Européens de la zone Euro leur place sur le marché mondial, y compris aux Allemands selon J. Sapir], en compensant les parts de marché qu’elle perd dans le reste du monde par ce qu’elle gagne sur ses partenaires de la zone Euro” (p.92).   Encore plus que pour M. Aglietta, J. Sapir voit la zone Euro comme fondamentalement hétérogène en terme de structures productives et aussi de préférences des populations : de plus, les taux d’inflation structurels, qui en résultent, restent après dix ans de monnaie unique différents selon les Etats, ce qui signifie qu’une seule politique de maîtrise de l’inflation, via le taux d’intérêt unique de la BCE, ne peut manquer de laisser s’accentuer des divergences fatales à la compétitivité-prix de certaines économies (Grèce, Portugal, Irlande, Espagne, Italie), ou d’enclencher de surcroît un boom immobilier (Irlande, Espagne). J. Sapir propose aussi une analyse, plus chiffrée et approfondie que celle de M. Aglietta qui va dans la même direction, pour montrer que l’approche qui consiste à sauver les finances d’un État comme la Grèce par un mélange de prêts de ses partenaires et d’austérité budgétaire drastique, ne fonctionnera pas. Ses calculs sont sans doute déjà fortement dépassés dans leurs montants détaillés, mais ils montrent l’ampleur des sommes à mobiliser et de l’austérité nécessaire pour le budget grec.

De fait, les deux auteurs, M. Aglietta de manière ici plus littéraire, et J. Sapir de manière plus économiste, soulignent en effet tous les deux que l’austérité imposée aux pays en crise, et plus généralement à tous les pays de la zone Euro, ne peut qu’engendrer une spirale récessive dans les pays déjà les plus en crise. Sur ce point, ils ont raison d’après les récentes prévisions de la Commission européenne elle-même : l’année 2012 devrait être une année de légère récession (-0,2%) pour l’ensemble de la zone Euro. (Avec la lettre que les douze dirigeants européens  ont récemment envoyé  à la Commission pour aller dans le sens de la mise en place d’une politique pour la croissance – via l’approfondissement du marché unique -  pour compenser l’austérité demandée par ailleurs, on peut dire que ce genre de constat commence à avoir de l’écho, à mesure que les effets de la mise en commun de l’austérité deviennent tangibles.)

En revanche, la divergence est totale sur la solution à moyen terme : M. Aglietta veut en fait sauver l’Euro par le vrai fédéralisme (pas le “fédéralisme budgétaire” à la Merkozy), alors que, pour J. Sapir, il faut prendre acte que ce projet politique de fédéralisme par l’Euro, en raison même des structures politiques, sociales, économiques de chaque État, ne peut fonctionner, et qu’il faut en sortir par un mécanisme de change semi-fixe, qu’il appelle de ses vœux, sous la forme d’une “monnaie commune”.  En gros, chaque État membre revient à sa monnaie, mais toutes les monnaies européennes sont liées entre elles par une monnaie commune vis-à-vis de laquelle il existe une parité fixe sur une durée d’un semestre ou d’un an. A chaque fois que l’inflation dérive dans un pays, et détériore ses parts de marché, un réajustement des taux de change est  décidé en commun par les autorités nationales partageant la monnaie commune. La monnaie commune, si j’ai bien compris, sert, aussi à gérer les échanges avec les autres pays du monde, et est gérée de la même manière en fonction des besoins de croissance de  l’économie européenne. Cette monnaie commune supposerait, comme le dit fort justement J. Sapir, un vrai affrontement franco-allemand à la fois sur sa mise en place et sur son fonctionnement puisqu’elle reviendrait à tuer le néomercantilisme allemand dans sa forme actuelle, et plus généralement une vraie discussion musclée entre partenaires sur leurs stratégies économiques. Il suppose en fait que les Européens puissent se mettre d’accord sur ce qu’ils laissent actuellement au “libre jeu du marché”. J’en doute un peu au regard de l’expérience de la PAC dans les années 1970 quand on discutait âprement des “montants compensatoires monétaires”. Tout le monde voudra conserver et développer les  industries innovantes  sur son territoire!

Par ailleurs, J. Sapir, en présentant son audacieuse proposition, critique explicitement Michel Aglietta et son camarade de réflexion, André Orléans, pour avoir développé une “vision essentialiste” de la monnaie (p. 44-48). Celle-ci, selon J. Sapir, impliquerait que la simple existence d’une monnaie unique peut créer l’homogénéité économique nécessaire à l’intégration d’une zone. Il souligne que ces deux économistes ont offert au début des années 1990 leur “caution hétérodoxe” (p. 46) à l’unification monétaire.  Or, comme le dit J. Sapir, “L’histoire des faits économiques montre qu’à chaque fois qu’un espace gagne en homogénéité, que ce soit par l’instauration d’une monnaie unique, l’abolition des droits de douane intérieurs ou par la mise en œuvre de nouveaux moyens de communication (les chemins de fer par exemple au XIXe siècle), la divergence des dynamiques économiques entre régions s’accentue. (…) dans le cadre des Etats-Nations, ce phénomène a entraîné la mise en place de mécanismes de transfert entre régions.” (p. 49) Le lecteur attentif aura noté l’extraordinaire convergence sur ce point entre M. Aglietta et J. Sapir. La séparation se fait cependant à ce stade de la réflexion : M. Aglietta pense qu’un budget fédéral pour la relance économique est possible et même indispensable pour sauver la zone Euro de l’éclatement; J. Sapir tient que les sentiments de solidarité entre Européens ne sont pour l’instant pas tels qu’il puisse y avoir un consentement à l’impôt européen pour financer cette forme de dépense fédérale.  Non seulement, les structures économiques, politiques et sociales restent fondamentalement nationales et convergent peu, mais, en plus, les citoyens ne consentissent pour l’instant qu’à un impôt national finançant les activités de l’État nation. La virulence du débat public autour de l’aide à la Grèce dans certains pays contributeurs (Allemagne, Pays-Bas, Finlande) donnerait plutôt raison à J. Sapir. Mais M. Aglietta pourrait cyniquement lui répondre que, pour l’heure, il n’est pas question de taxer vraiment le contribuable (allemand, finlandais, hollandais…), mais de mettre en commun les moyens de l’endettement public. Ce dernier est souscrit par les institutions financières privées. Avec le retour de la croissance obtenue avec les investissements fédéraux de l’Union européenne, les Etats membres récupéreront des impôts de manière relativement indolore (par exemple, via la TVA ou les impôts sur les entreprises), et le contribuable payera les intérêts et le principal des emprunts européens sans bien s’en rendre compte. Cette ligne cynique, qui bannit officiellement toute “Union de transferts” pour rassurer les contribuables nationaux très réticents à aider le voisin en difficulté, est par ailleurs celle qui préside aux mécanismes d’aide actuels : il s’agit en effet officiellement de “prêts” (et non de dons) , et ceux-ci sont, et seront, re-financés  sur les marchés financiers (via le FESF et le MES). Il suffit que les contribuables nationaux soient un peu aveuglés par des mécanismes compliqués, et ils ne se rendront pas compte du passage vers des finances fédérales.

La convergence des diagnostics de fond aboutit donc entre nos deux économistes, “hétérodoxes” chacun dans leur genre, à une divergence politique sur la faisabilité ou non d’une vraie fédération européenne. Je ne saurais trop les départager. Mais, pour l’instant, une chose me parait sûre : les deux livres peuvent cependant être déjà  jetés aux orties. En effet, la voie choisie par les autorités européennes est de continuer dans l’austérité budgétaire, dans l’idée que tous les pays européens doivent suivre la voie allemande vers la croissance durable quelque que soient leurs caractéristiques préalables, et enfin qu’il ne saurait y avoir d’important budget fédéral à financer de manière permanente pour effectuer des tâches d’intérêt commun (défense par exemple). Quand à abandonner l’Euro pour une monnaie commune, autant imaginer l’établissement du socialisme  aux États-Unis…

Bref, le temps n’est pas aux utopies, mais à l’évaluation des conséquences des décisions déjà prises…

Si ce n’est pas un “diktat”…

A propos des décisions de l’Eurogroupe de cette nuit du 20 au 21 février 2012 à propos de la Grèce, il me semble que le mot de “diktat”  s’impose sans autre forme de procès. Le communiqué de l’Eurogroupe, malgré les précautions de langage d’usage dans ce genre de texte diplomatique, ne cache même plus que le gouvernement grec n’a plus d’autre choix que d’obéir à tout ce qu’on lui propose.

Dans l’ordre, d’apparition dans ce communiqué que les historiens étudieront sans doute non sans étonnement, le prédicat selon lequel les deux partis actuellement au pouvoir (PASOK et Nouvelle Démocratie) le seront de toute façon encore après les prochaines élections, et que donc leur engagement à ne rien changer au plan établi ce jour fait partie du plan lui-même (“the provision of assurances by the leaders of the two coalition parties regarding the implementation of the programme beyond the forthcoming general elections”). On ne saurait dire plus clairement à quel point les mécanismes démocratiques classiques sont suspendus sine die en Grèce. Je suis censé écrire un papier sur les liens entre élections et politiques publiques pendant la crise européenne, je dois dire que je suis découragé par tant d’évidence, il n’y a même plus de débat à avoir. “There is no alternative”, voilà ce qu’on devrait graver sur tous les frontons de tous les Parlements d’Europe.

Ensuite, une terrible formulation qui signifie clairement que les membres de l’Eurogroupe savent bien que les citoyens grecs souffrent déjà beaucoup, mais qu’ils vont souffrir encore plus! “The Eurogroup is fully aware of the significant efforts already made by the Greek citizens, but also underlines that further major efforts by the Greek society are needed to return the economy to a sustainable growth path.” Le moins que l’on puisse dire, c’est que l’aspect moralisateur de la crise en cours n’a pas fini de jouer. Traduction en français (un peu) vulgaire : “On sait que vous en avez  déjà un peu chié hein, les buveurs d’ouzo, mais vous n’avez encore rien vu, bande de fainéants, au boulot et vite, bande de nazes!”

Puis, une belle formulation pour dire que les autorités grecques sont sous tutelle, curatelle, assistance renforcée, surveillance, etc. des autorités européennes, sous la rubrique élégante de “a further strengthening of Greece’s institutional capacity”. Ce terme, qui dit exactement le contraire de ce qu’il prétend dire, revient à encourager la présence permanente à Athènes d’une mission de la Commission européenne. Elle surveillera toute la mise en œuvre des mesures exigées par la “troïka”  (Task Force for Greece, in particular through an enhanced and permanent presence on the ground in Greece, in order to bolster its capacity to provide and coordinate technical assistance”). En clair, les institutions grecques ne décideront plus de rien, sauf formellement – ce qui revient bien sûr à les renforcer. C’est du pur Orwell! En d’autres temps, on appelait cela un proconsulat, un protectorat, ou l’aide internationaliste des pays-frères. Cela manque toutefois encore à mon goût un peu de style dans la mesure où on n’a pas encore nommé un “Haut-Commissaire à la Grèce”, ou un “Résident Général”, ou un “Gouverneur”. Cela manque vraiment de décorum – mais, là encore, c’est une constante de l’Union européenne (cf. les travaux de François Forêt sur ce point).

Pour finir, deux dispositions clairement vexatoires : une mesure technique visant à faire en sorte qu’en pratique les impôts récoltés aillent en priorité au service de la dette (“a mechanism that allows better tracing and monitoring of the official borrowing and internally-generated funds destined to service Greece’s debt by, under monitoring of the troika, paying an amount corresponding to the coming quarter’s debt service directly to a segregated account of Greece’s paying agent”), et une réforme constitutionnelle à adopter dans les deux mois donnant priorité au remboursement de la dette (“Finally, the Eurogroup in this context welcomes the intention of the Greek authorities to introduce over the next two months in the Greek legal framework a provision ensuring that priority is granted to debt servicing payments. This provision will be introduced in the Greek constitution as soon as possible.” – le lecteur remarquera que, comme pour les autres mesures vexatoires annoncées dans le communiqué de l’Eurogroupe, c’est toujours le gouvernement grec qui est censé les avoir proposées à ses partenaires).  Il est pour le moins piquant de voir les partenaires européens exiger des politiciens grecs une réforme constitutionnelle en urgence, alors même que ces derniers ont été bien incapables de faire jusqu’ici quoi ce soit à propos de dispositions de la Constitution grecque empêchant de taxer certaines catégories de revenus (les armateurs bien sûr). Sur cette disposition constitutionnelle, je me demande si elle ne contrevient pas aux engagements de la Grèce pris en signant la Charte des droits fondamentaux de l’Union européenne, qui indiquait un droit fondamental à une aide sociale en cas de besoin. En pratique, cette idée que le remboursement de la dette passe avant toute autre dépense publique est effrayante. Ma femme a passé son enfance dans la Roumanie de Ceaucescu, quand ce dernier voulait rembourser les prêts contractés auprès du FMI au prix de la misère du peuple roumain. On notera que c’est l’actuelle majorité parlementaire qui est en charge de faire passer cette réforme constitutionnelle – voilà une bonne manière de signaler encore une fois aux électeurs grecs pour qui ne pas voter.

Le reste du communiqué énonce les dispositions proprement financières du plan (rôle du secteur privé, de la BCE, des  Etats membres, etc.) en donnant l’image d’efforts faits par les créanciers. Il réaffirme le but selon lequel la Grèce devrait atteindre un rapport dette publique sur PIB de 120,5% (sic) à l’horizon 2020, si tout se déroule comme prévu… (ce dont tous les économistes qui s’expriment sur le sujet doutent par ailleurs).

Face à un tel “diktat”, j’hésite entre deux interprétations. Ceux qui ont exigé de telles mesures vexatoires (apparemment les Allemands, les Hollandais, et les Finlandais selon la presse) croient vraiment que la Grèce va s’en sortir ainsi par une vaste expérience d’ingénierie sociale, et que les autorités grecques présentes et futures vont gérer le pays selon les préceptes européens, et que tout cela va finir par fonctionner sur le plan économique. C’est certes possible,… si l’austérité ne mène pas entre temps à un écroulement de l’économie grecque. Ou alors, les mêmes sont en train de pousser à bout les demandes afin de les rendre inacceptables à l’électorat grec – pour ne pas parler de la “rue” grecque -, ceci en vue de rendre le pays ingouvernable et de le sortir de fait de l’Eurozone dans une situation où les banques  privées auront en fait déjà pris leurs pertes.

Si la seconde considération correspondait à la vérité, il faudrait repenser entièrement l’intégration européenne. En effet, si vraiment des élites gouvernantes de certains pays européens pensent sérieusement à sortir la Grèce de l’Euro, alors même que cette monnaie unique, comme le dit justement le nouveau représentant de la France au conseil des Gouverneurs de la zone Euro, est un projet éminemment fédéral dans son objectif final, cela signifierait en réalité qu’ils ne veulent en aucune façon des “Etats Unis d’Europe” à terme. De fait, nous nous trouverions dans la situation inverse que celle des États-Unis au moment de la Guerre de sécession :  il y eut un terrible conflit parce que les élites gouvernantes du nord de la fédération ne voulaient pas du tout que le sud de cette dernière s’émancipe de l’ensemble. Dans le cas présent, certaines élites du nord de l’Europe semblent bien dire aux Grecs que personne ne les retient, et que, s’ils veulent rester dans le club, ils ont intérêt à se racheter fissa fissa une conduite. Cette réalité se trouve sous nos yeux, mais elle devrait nous amener à de plus amples réflexions : quand une puissance s’agrandit ou s’unifie dans l’histoire, les périphéries sont invitées fermement par les élites du centre à rester dans le rang (y compris au prix d’une féroce répression des éventuels sécessionnistes) ; quand une puissance se racornit, s’écroule, ou simplement réoriente ses objectifs, elle laisse tomber ses conquêtes antérieures. Pour l’instant, les dirigeants européens font mine d’hésiter. Ils n’ont pourtant pas le choix. Abandonner la Grèce à son sort, c’est dire à la face du monde que l’Union européenne ne sera jamais – à l’échelle d’une vie humaine tout au moins – une puissance mondiale qui compte. En revanche, “aider la Grèce”  sous la forme de ce genre de “diktat” ne risque pas de rendre l’Union européenne très sympathique à ses peuples. Certes, pour l’instant, selon un sondage cité par Jean Quatremer sur son blog, les Grecs en veulent surtout à leurs politiciens, mais, dans quelques années, qui sait ce qu’ils en penseront?

Référendum, proportionnelle, et quoi encore?

La campagne officielle de N. Sarkozy est lancée. Pour l’instant, on nage plutôt dans le classique, et on révise ses gammes.

Premier point. Le référendum comme moyen de résoudre les grandes questions qui se posent à la société française. Depuis une réforme constitutionnelle des années 1990, il est effectivement possible d’utiliser le référendum à cette fin. Aucun pouvoir politique ne s’y est pourtant risqué. Le seul référendum organisé depuis est bien sûr celui, tout à fait classique dans son objet institutionnel, du 29 mai 2005 sur le TCE, et l’on sait comment cela a fini : le peuple souverain a “tranché” (pour user du mot de N. Sarkozy) nettement contre le TCE, et… N. Sarkozy n’a pas respecté sa volonté en lui resservant le même plat à peine tiède dans d’autres assiettes (Traité de Lisbonne) deux ans plus tard. Il me semble par ailleurs que des syndicalistes avaient demandé par pétition l’organisation d’un référendum sur la privatisation partielle de la Poste, ils ont été bien sûr entendus comme chaque électeur le sait pour avoir été dûment invité à voter pour cette consultation il y a peu. Bref, le moins que l’on puisse dire, c’est que le référendum est un joyeux pétard mouillé. Si  le Président de la République tient pour une opinion sur la question qu’il fait poser au peuple français, il ne peut qu’être le vainqueur ou le perdant de la consultation. Soit c’est un plébiscite, soit c’est un désaveu. Or, qui peut imaginer un instant que, sur les deux sujets évoqués (droit/devoir des chômeurs à une formation, mécanisme judiciaire des expulsions d’étrangers), un N. Sarkozy réélu n’ait pas d’opinion? Qui peut imaginer ensuite qu’il se soumette par deux fois à la possibilité d’un désaveu des Français?  Défait, il pourra, certes, ne pas démissionner, se référant plutôt à J. Chirac en 2005, qu’à De Gaulle en 1969, mais il finira à petite vitesse son mandat.

Par ailleurs, les objets des deux référendums éventuels sont assez peu définis à ce stade. Déranger les citoyens pour modifier la répartition des tâches entre justice administrative et justice ordinaire ne me parait pas très mobilisateur en soi. Tant qu’à faire dans le brutal à visée xénophobe, il aurait fallu trouver quelque chose de plus croustillant – la suppression de toute possibilité d’acquisition de la nationalité française par mariage? Pour ce qui est de la proposition sur le droit/devoir de formation des chômeurs, cela parait d’un tel flou à en juger les déclarations des uns et des autres qu’on se demande bien à quoi cela peut servir. Surtout, rien n’interdisait en cinq ans à la majorité de revoir de fond en comble ce domaine de la formation des chômeurs – qui, effectivement, fonctionne bien mal. Là encore, en matière sociale, il fallait faire dans le brutal, par exemple avec la suppression pure et simple de tout paritarisme en matière sociale en visant la “mort” des syndicats, ou la suppression “à l’allemande” de la distinction chômeurs/assistés, avec pourquoi pas une allocation unique à hauteur d’un RSA socle. Voilà qui remotiverait ces fainéants de chômeurs! Bref, pour que ce genre  de référendum (anti-)social ait un sens politique et favorise la mobilisation des électeurs, il fallait des propositions encore plus fortes. Mais cela peut encore venir. Patience.

Deuxième point. La “dose de proportionnelle” à introduire dans le droit électoral pour la Chambre des députés. Là encore, rien n’interdisait de le faire : la loi électorale, pourvu qu’elle respecte les principes constitutionnels d’égalité des citoyens devant le suffrage, reste à l’entière disposition de la majorité parlementaire de l’heure. En plus, la seule grande réforme d’un mode de scrutin sous cette mandature (2007-2012) est allée au contraire vers un renforcement du poids du scrutin majoritaire à deux tours dans les équilibres généraux du système politique français. En effet, si tout se passe comme prévu par l’actuelle majorité parlementaire, en 2014, les conseillers territoriaux (remplaçant les conseillers généraux des départements et régionaux des régions) devraient être élus par un scrutin uninominal à deux tours… avec en prime un relèvement du seuil à 12,5% des inscrits pour se maintenir au second tour (afin de supprimer les possibilités de triangulaire). Autrement dit, la majorité actuelle n’a pas hésité à supprimer une bonne dose de proportionnelle… ce qui correspond d’ailleurs à ses intérêts de boutique. Bref, cette dose de proportionnelle sera oubliée à n’en point douter dans les tiroirs dès que l’élection de N. Sarkozy sera acquise.

J’ai bien aimé aussi la prétention (louable) du Président sortant de se présenter comme le candidat “contre le système”, et “contre les corps intermédiaires”, “avec le peuple contre les élites”. C’est la magie infinie de la politique, le truc a toutefois quelques petites limites, il ne faudrait pas qu’il finisse par nous dire emporter par son élan fantasmagorique qu’il est une femme comme nous contre le machisme ambiant! Mais qui sait? Certains militants pourraient croire même à cela.

A ce stade de la campagne, le camp du Président sortant nous ressort donc les vieux plats de 2007. Un peu d’imagination que diable! Qu’on s’amuse!

Grèce : l’Europe en train de se détruire elle-même.

Comme il était éminemment prévisible, une majorité des parlementaires grecs (PASOK et Nouvelle démocratie) ont suivi cet nuit les consignes de vote de leurs leaders parlementaires. Ils ont voté tout ce que réclamait la “troïka” pour mettre en place le second “plan d’aide” à l’État grec. La “rue” elle s’est réveillée, mais les forces de l’ordre gardent toujours le dessus. Jusque là, tout va donc très bien. Everything is under control. Les marchés sont contents.

Dans le fond, ce scénario où les groupes dirigeants des deux partis qui ont (mal)gouvernés le pays depuis le retour à la démocratie dans les années 1970 s’entendent pour sauver l’État avec l’argent de l’Europe (c’est-à-dire des autres Etats européens), tout en sacrifiant le bien-être de la population grecque, ne devrait pas surprendre. Il y a bien des thèses en circulation en science politique qui expliquent que, dès le départ, la construction européenne fut un moyen de “sauver l’État-nation”, sorti fort abîmé économiquement et politiquement de la séquence ouverte à l’été 1914 et finie au printemps 1945. En l’occurrence, en dehors des aspects financiers de la crise grecque, il y va aussi de la survie de l’ordre étatique grec actuel : les autres Etats et les dirigeants actuels de l’État grec ne peuvent que tomber d’accord à la fin. (On remarquera toutefois que les dirigeants européens se gardent bien de demander des mesures radicales d’économie qui toucheraient le cœur de cet État, comme la suppression pure et simple de l’armée grecque ou la fin de tout privilège pour l’Église orthodoxe). C’est d’ailleurs la règle générale dans la crise européenne actuelle : dans tous les cas, les gouvernants des Etats membres de l’Union européenne, quelque soit leur couleur politique, finissent par céder aux injonctions “supranationales” au nom même de la survie de leur État et du bonheur futur des populations assujetties. A-t-on oublié ainsi que les pays baltes se sont livrés à ce genre d’exercice d’ajustement structurel dès le début de la crise, et de manière encore plus brutale qu’en Grèce? Dans leur cas, vu la présence de minorités russophones sur leur sol (plus ou moins consistantes il est vrai), il était hors de question de laisser l’État s’écrouler, puisqu’un gentil voisin n’aurait pas demandé mieux qu’y rétablir l’ordre public à l’aide de ses milliards issus de la rente pétrolière. La Grèce n’est pas soumise à une telle menace de reprise de son territoire par une ancienne puissance (la Turquie ne voulant pas  à ma connaissance récupérer l’autre rive de la Mer Égée), mais le mécanisme est semblable : il s’agit simplement de sauver l’État grec – pas étonnant qu’il se trouve alors une majorité de députés pour voter de telles mesures.

Ce vote a toutefois une double conséquence. D’une part, si l’État grec risque bel et bien d’être sauvé, l’Union européenne abandonne par la même occasion, toute prétention antérieure à représenter un quelconque progrès social ou humain. Même en prétendant que le défaut de paiement serait pire, il va être difficile d’ignorer la baisse radicale du niveau de vie en cours. “Que le peuple grec crève, mais que nos créances soient payés!”, semble en plus être désormais le slogan des pays créanciers (cf. les déclarations en ce sens du ministre allemand des Finances voulant que l’argent prêté soit mis sur un compte spécial remboursement de la dette).  Les coûts de l’ajustement des ex-pays de l’Est à l’économie de marché dans la première moitiés des années 1990 ont pu être présentés comme la conséquence, fâcheuse mais inévitable, de quarante années d’économie (mal)administrée. Les populations appauvries y avaient au moins gagné la liberté politique. Dans le cas de la Grèce actuelle, les autres dirigeants européens auront beau rejeter la faute sur les politiciens grecs ou la population grecque en général – ces fainéants buveurs d’ouzo!-, il n’échappera pas à grand monde que c’est l’inclusion de la Grèce dans la zone Euro en 2001 qui a abouti à ce désastre. Plus longtemps durera la descente aux enfers de l’économie grecque, plus il sera alors nécessaire de réfléchir sur les responsabilités. Je suppose même que, si la Grèce entre dans une dépression encore plus marquée qu’aujourd’hui, c’est la politique actuelle de l’UE envers la Grèce qui sera  vraiment mise en accusation, pas seulement pas les extrêmes comme actuellement. Tout cela pour dire que l’Union européenne qui s’est toujours présentée comme l’“empire du bien” (cf. par exemple ses déclarations et préambules), la douce puissance qui allait remplacer les vieilles querelles européennes, est en train de perdre tout privilège de ce point de vue. Le désastre est à mon sens aussi symbolique, et je doute qu’on puisse longtemps le confiner à la Grèce.

D’autre part, je me demande bien ce qui peut sortir des élections anticipées en Grèce. A ce stade, elles sont toujours prévues ce printemps. Cependant, si les électeurs grecs ne sont pas totalement idiots, ils ne peuvent que sanctionner les partis qui ont voté de telles mesures, en s’abstenant ou en votant pour l’opposition. Certes, il y aura le discours du chaos évité de la part des deux partis de gouvernement, mais que vaudra-t-il face à la réalité d’une dépression économique? Le plus prudent à ce stade pour l’État grec serait de ne pas organiser d’élections du tout jusqu’à nouvel ordre. Autre problème pour l’Europe… que d’admettre qu’il n’est plus possible à ce stade d’avoir une légitimation populaire à la politique qu’elle impose à la Grèce.

Ps 1. Allez voir sur le site du Point ce que dit le politiste grec Georges Contoeorgis sur les raisons de la crise grecque : un État aux mains d’oligarchies maffieuses, qui se servent sur la bête tant que c’est encore possible avec l’argent venu de l’extérieur. Il dénonce pour sa part tous les partis, ce qui ne laisse guère d’espoir aux Grecs. Il a un blog en grec… où l’on voit au moins qu’il intervient régulièrement dans les médias grecs. Son collègue, Seraphim Sefariades, dans Libération, est un peu plus optimiste (tout en rappelant la mise sous tutelle par la “troïka”), en rappelant que les Grecs peuvent encore se mobiliser.

Ps2. Toutes les péripéties de la semaine (menaces allemandes et hollandaises de se débarrasser du fardeau grec, hauts cris des autorités grecques contre cette attitude de plus en plus méprisante)  n’ont fait que renforcer cette impression de désastre symbolique : tout montre qu’il n’y aucun sentiment de “solidarité” chez certains politiciens du nord de l’Europe – et chez leurs électeurs… Ou plutôt c’est la “solidarité” du copropriétaire et non celle du concitoyen…

Ps3. Les autres pays membres de la zone Euro ont exigé que les deux grands partis de gouvernement, PASOK et Nouvelle Démocratie, s’engagent par écrit à appliquer à la lettre les mesures imposées par la “troïka”, y compris après les élections à tenir en avril 2012. Il me semble que c’est là un bon moyen d’organiser le référendum qu’on a refusé aux Grecs à l’automne. Les électeurs grecs sauront ainsi sans ambiguïté quels partis les ont vendus à l’encan. Il ne faudra pas s’étonner ensuite si PASOK et Nouvelle Démocratie connaissent leur pire score électoral depuis le retour à la démocratie. La formation d’une coalition proeuropéenne entre ces éclopés et les alliés qu’ils trouveront bien dans leurs dissidents respectifs n’en sera que plus drôle à observer.

Si “elle” n’a pas ses signatures…

Comme à chaque élection présidentielle, les responsables du Front National indiquent qu’ils ont bien du mal à avoir pour leur candidat(e)  les fameux cinq cent parrainages d’élus permettant de se présenter à l’élection présidentielle. Il semble, d’après ce qui sort dans la presse, que, cette fois-ci, le FN rencontre vraiment plus de problèmes que les fois précédentes. L’hypothèse d’une absence de candidat pour ce parti à l’élection présidentielle devient donc moins hypothétique qu’auparavant. On peut s’en féliciter du point de vue politique, on peut réfléchir au vice ou à la vertu démocratique d’une telle exclusion (15/20% des électeurs privés de leur choix préféré?), mais ce n’est pas ma préoccupation.

A mon sens, une telle absence serait avant tout significative de la situation réelle du FN dans l’espace politique français – un(e) “tigre(sse) de papier” si j’ose dire. En effet, si le FN peine à recueillir ces fameuses signatures d’élus, c’est avant toute chose parce qu’il n’a pas… d’élus. Élémentaire, mon cher Watson. Et pourquoi n’a-t-il pas d’élus, en particulier pas de maires ou de conseillers généraux? Tout simplement parce qu’il se trouve exclu de manière permanente et durable des coalitions entre partis qui élisent les maires ou les conseillers généraux au fil des deux tours de scrutin. Bien qu’ayant parfois près de 50% des électeurs prêts à le soutenir au second tour, il se trouve toujours incapable de gagner seul des mairies ou des conseillers généraux en nombre significatif. Marine Le Pen n’est pas le maire d’Hénin-Beaumont. On vérifie ainsi empiriquement sur le cas du FN que le scrutin à deux tours, qui se pratique pour l’élection des maires, des conseillers généraux, des députés, et… du Président de la République, interdit à un parti d’avoir quelque importance que ce soit dans la plupart des organes élus de la France (à l’exception des conseils régionaux et surtout de la députation française au Parlement européen) sans avoir auparavant trouvé des partis,  selon la vision qu’on a de ce genre de choses, avec qui s’allier ou se compromettre. Si l’on compare le sort institutionnel des “Verts” et du FN depuis les années 1980, il est facile de constater que les “Verts” ont fini – après quelques tribulations certes -  par accepter de rentrer de manière stable dans la coalition des gauches et qu’ils y ont été acceptés (même si des élus communistes ou socialistes ne les supportent pas au niveau local, cf. situation à Villeurbanne par exemple); à l’inverse, surtout depuis les régionales de 1998 qui ont vu la droite républicaine faire le ménage dans ses rangs (exit Millon & Cie), le FN n’a plus aucune capacité à se coaliser avec qui que ce soit à sa gauche. Il est à la fois pur et isolé. Les “Verts” au contraire tirent les fruits de cette stratégie de coalition avec le reste de la gauche lors des élections sénatoriales de l’automne 2011, où ils commencent à être significativement représentés au Sénat via leur présence accrue dans les conseils municipaux  – inversement, le FN est bien incapable de se doter du moindre sénateur à cette occasion : pourquoi devrait-il prétendre à la Présidence de la République?  On notera qu’aussi bien les Verts que le FN ont des électorats de taille moyenne qui fluctuent largement selon les élections, mais chacun a pu faire des usages très différenciés des alliances. Les “Verts” risquent certes de voir leur candidate se prendre une gamelle à la Présidentielle, mais, en cas de victoire de F. Hollande, ils auront dans la foulée des députés – qui, ironie de l’histoire, pourront se taxer eux-mêmes (à la manière des députés du vieux PCF d’antan) pour rembourser les dettes du parti si Eva Joly n’atteint pas les 5% requis pour se faire payer ses frais de campagne par la République.

Par ailleurs, à cette incapacité du FN à se coaliser, correspond le fait que le FN a été “diabolisé” – et s’est lui-même “diabolisé” pour se faire entendre. Il est censé faire peur. C’est le Raminagrobis de la politique française. Jacques Le Bohec a décrit il y a quelques années déjà tout ce mécanisme (cf. Sociologie du phénomène Le Pen, Paris : La Découverte, 2005) dont le monde des médias a été le co-producteur. De ce fait, apporter son parrainage à Marine Le Pen devient un acte de la part d’un maire qui mérite une médiatisation particulière. Certains maires sont sans doute effrayés par cette situation – plus que par des menaces liées à leur appartenance à une intercommunalité dominée par les membres du PS et/ou de l’UMP. Il est du coup plus facile de donner son parrainage “républicain” au candidat d’une  force politique de moindre importance que le FN, éventuellement encore plus extrémiste ou à tout prendre fantaisiste. Il serait ainsi amusant de voir quelques micro-entreprises politiques totalement marginales en terme de voix, de militants, pour ne pas parler d’élus, avoir leur candidat à la Présidentielle. On parle beaucoup d’une éventuelle nouvelle tentative de Jacques Cheminade en 2012, qui prétend avoir ses 500 signatures. (A vérifier par le Conseil constitutionnel…) Or, qui a vraiment peur de ce personnage? Personne! De fait, si Marine Le Pen n’a pas ses signatures, cela sera aussi un échec complet de sa stratégie (prétendue) de “dé-diabolisation”. Les cantonales de 2011 avaient déjà montré que cela ne marchait pas (cf. travaux de Pierre Martin sur ce point). Cet échec à se présenter en 2012 ne ferait que vérifier l’existence de cette impasse. Je ne donne pas alors très cher ensuite du FN comme parti – sauf si l’UMP faisait bêtement l’inverse de ce qu’il devrait faire aux élections législatives à venir, c’est-à-dire s’il revenait sur sa ligne de fermeture à toute alliance avec le FN.

Que se passerait-il en cas de non-candidature de Marine Le Pen? D’abord beaucoup de bruit pour rien dans les médias autour de ce sujet, et un débat inutile à ce stade sur les parrainages et la démocratie. Ensuite, comme le montre déjà un sondage pour le JDD, les électeurs se reclasseraient logiquement. Le candidat Sarkozy en profiterait sans doute, mais cela ne bouleverserait pas le paysage. En effet, aucun candidat en lice ne peut recueillir tous les électeurs en déshérence du FN.   Par contre, il est possible que cela amène N. Sarkozy à se droitiser trop, que cela pousse les électeurs modérés dans les bras de F. Bayrou d’autant plus que le risque d’un “21 avril à l’envers” aura disparu, et que donc voter Bayrou sera une façon de voter à droite sans risque aucun de ne pas avoir de candidat de droite au second tour de la Présidentielle pour qui voter.

Enfin – remarque égoïste de la part du politiste – sans M. Le Pen à cette élection, que de comparaisons entre résultats de sondages faits sur les différentes élections présidentielles qui se perdront…