Si ce n’est pas un « diktat »…

A propos des décisions de l’Eurogroupe de cette nuit du 20 au 21 février 2012 à propos de la Grèce, il me semble que le mot de « diktat »  s’impose sans autre forme de procès. Le communiqué de l’Eurogroupe, malgré les précautions de langage d’usage dans ce genre de texte diplomatique, ne cache même plus que le gouvernement grec n’a plus d’autre choix que d’obéir à tout ce qu’on lui propose.

Dans l’ordre, d’apparition dans ce communiqué que les historiens étudieront sans doute non sans étonnement, le prédicat selon lequel les deux partis actuellement au pouvoir (PASOK et Nouvelle Démocratie) le seront de toute façon encore après les prochaines élections, et que donc leur engagement à ne rien changer au plan établi ce jour fait partie du plan lui-même (« the provision of assurances by the leaders of the two coalition parties regarding the implementation of the programme beyond the forthcoming general elections »). On ne saurait dire plus clairement à quel point les mécanismes démocratiques classiques sont suspendus sine die en Grèce. Je suis censé écrire un papier sur les liens entre élections et politiques publiques pendant la crise européenne, je dois dire que je suis découragé par tant d’évidence, il n’y a même plus de débat à avoir. « There is no alternative », voilà ce qu’on devrait graver sur tous les frontons de tous les Parlements d’Europe.

Ensuite, une terrible formulation qui signifie clairement que les membres de l’Eurogroupe savent bien que les citoyens grecs souffrent déjà beaucoup, mais qu’ils vont souffrir encore plus! « The Eurogroup is fully aware of the significant efforts already made by the Greek citizens, but also underlines that further major efforts by the Greek society are needed to return the economy to a sustainable growth path. » Le moins que l’on puisse dire, c’est que l’aspect moralisateur de la crise en cours n’a pas fini de jouer. Traduction en français (un peu) vulgaire : « On sait que vous en avez  déjà un peu chié hein, les buveurs d’ouzo, mais vous n’avez encore rien vu, bande de fainéants, au boulot et vite, bande de nazes! »

Puis, une belle formulation pour dire que les autorités grecques sont sous tutelle, curatelle, assistance renforcée, surveillance, etc. des autorités européennes, sous la rubrique élégante de « a further strengthening of Greece’s institutional capacity ». Ce terme, qui dit exactement le contraire de ce qu’il prétend dire, revient à encourager la présence permanente à Athènes d’une mission de la Commission européenne. Elle surveillera toute la mise en œuvre des mesures exigées par la « troïka »  (« Task Force for Greece, in particular through an enhanced and permanent presence on the ground in Greece, in order to bolster its capacity to provide and coordinate technical assistance »). En clair, les institutions grecques ne décideront plus de rien, sauf formellement – ce qui revient bien sûr à les renforcer. C’est du pur Orwell! En d’autres temps, on appelait cela un proconsulat, un protectorat, ou l’aide internationaliste des pays-frères. Cela manque toutefois encore à mon goût un peu de style dans la mesure où on n’a pas encore nommé un « Haut-Commissaire à la Grèce », ou un « Résident Général », ou un « Gouverneur ». Cela manque vraiment de décorum – mais, là encore, c’est une constante de l’Union européenne (cf. les travaux de François Forêt sur ce point).

Pour finir, deux dispositions clairement vexatoires : une mesure technique visant à faire en sorte qu’en pratique les impôts récoltés aillent en priorité au service de la dette (« a mechanism that allows better tracing and monitoring of the official borrowing and internally-generated funds destined to service Greece’s debt by, under monitoring of the troika, paying an amount corresponding to the coming quarter’s debt service directly to a segregated account of Greece’s paying agent »), et une réforme constitutionnelle à adopter dans les deux mois donnant priorité au remboursement de la dette (« Finally, the Eurogroup in this context welcomes the intention of the Greek authorities to introduce over the next two months in the Greek legal framework a provision ensuring that priority is granted to debt servicing payments. This provision will be introduced in the Greek constitution as soon as possible. » – le lecteur remarquera que, comme pour les autres mesures vexatoires annoncées dans le communiqué de l’Eurogroupe, c’est toujours le gouvernement grec qui est censé les avoir proposées à ses partenaires).  Il est pour le moins piquant de voir les partenaires européens exiger des politiciens grecs une réforme constitutionnelle en urgence, alors même que ces derniers ont été bien incapables de faire jusqu’ici quoi ce soit à propos de dispositions de la Constitution grecque empêchant de taxer certaines catégories de revenus (les armateurs bien sûr). Sur cette disposition constitutionnelle, je me demande si elle ne contrevient pas aux engagements de la Grèce pris en signant la Charte des droits fondamentaux de l’Union européenne, qui indiquait un droit fondamental à une aide sociale en cas de besoin. En pratique, cette idée que le remboursement de la dette passe avant toute autre dépense publique est effrayante. Ma femme a passé son enfance dans la Roumanie de Ceaucescu, quand ce dernier voulait rembourser les prêts contractés auprès du FMI au prix de la misère du peuple roumain. On notera que c’est l’actuelle majorité parlementaire qui est en charge de faire passer cette réforme constitutionnelle – voilà une bonne manière de signaler encore une fois aux électeurs grecs pour qui ne pas voter.

Le reste du communiqué énonce les dispositions proprement financières du plan (rôle du secteur privé, de la BCE, des  Etats membres, etc.) en donnant l’image d’efforts faits par les créanciers. Il réaffirme le but selon lequel la Grèce devrait atteindre un rapport dette publique sur PIB de 120,5% (sic) à l’horizon 2020, si tout se déroule comme prévu… (ce dont tous les économistes qui s’expriment sur le sujet doutent par ailleurs).

Face à un tel « diktat », j’hésite entre deux interprétations. Ceux qui ont exigé de telles mesures vexatoires (apparemment les Allemands, les Hollandais, et les Finlandais selon la presse) croient vraiment que la Grèce va s’en sortir ainsi par une vaste expérience d’ingénierie sociale, et que les autorités grecques présentes et futures vont gérer le pays selon les préceptes européens, et que tout cela va finir par fonctionner sur le plan économique. C’est certes possible,… si l’austérité ne mène pas entre temps à un écroulement de l’économie grecque. Ou alors, les mêmes sont en train de pousser à bout les demandes afin de les rendre inacceptables à l’électorat grec – pour ne pas parler de la « rue » grecque -, ceci en vue de rendre le pays ingouvernable et de le sortir de fait de l’Eurozone dans une situation où les banques  privées auront en fait déjà pris leurs pertes.

Si la seconde considération correspondait à la vérité, il faudrait repenser entièrement l’intégration européenne. En effet, si vraiment des élites gouvernantes de certains pays européens pensent sérieusement à sortir la Grèce de l’Euro, alors même que cette monnaie unique, comme le dit justement le nouveau représentant de la France au conseil des Gouverneurs de la zone Euro, est un projet éminemment fédéral dans son objectif final, cela signifierait en réalité qu’ils ne veulent en aucune façon des « Etats Unis d’Europe » à terme. De fait, nous nous trouverions dans la situation inverse que celle des États-Unis au moment de la Guerre de sécession :  il y eut un terrible conflit parce que les élites gouvernantes du nord de la fédération ne voulaient pas du tout que le sud de cette dernière s’émancipe de l’ensemble. Dans le cas présent, certaines élites du nord de l’Europe semblent bien dire aux Grecs que personne ne les retient, et que, s’ils veulent rester dans le club, ils ont intérêt à se racheter fissa fissa une conduite. Cette réalité se trouve sous nos yeux, mais elle devrait nous amener à de plus amples réflexions : quand une puissance s’agrandit ou s’unifie dans l’histoire, les périphéries sont invitées fermement par les élites du centre à rester dans le rang (y compris au prix d’une féroce répression des éventuels sécessionnistes) ; quand une puissance se racornit, s’écroule, ou simplement réoriente ses objectifs, elle laisse tomber ses conquêtes antérieures. Pour l’instant, les dirigeants européens font mine d’hésiter. Ils n’ont pourtant pas le choix. Abandonner la Grèce à son sort, c’est dire à la face du monde que l’Union européenne ne sera jamais – à l’échelle d’une vie humaine tout au moins – une puissance mondiale qui compte. En revanche, « aider la Grèce »  sous la forme de ce genre de « diktat » ne risque pas de rendre l’Union européenne très sympathique à ses peuples. Certes, pour l’instant, selon un sondage cité par Jean Quatremer sur son blog, les Grecs en veulent surtout à leurs politiciens, mais, dans quelques années, qui sait ce qu’ils en penseront?

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4 réponses à “Si ce n’est pas un « diktat »…

  1. « le lecteur remarquera que, comme pour les autres mesures vexatoires annoncées dans le communiqué de l’Eurogroupe, c’est toujours le gouvernement grec qui est censé les avoir proposées à ses partenaires ».
    Et là, on se rend compte que l’UE a « appris » du FMI. C’est une méthode classique de cette institution depuis ses échecs en Amérique du Sud dans les années 80. Je crois que le concept employé est celui d' »appropriateness », ce qui est très joli et très rigolo.

    • @ Mr Miette : en même temps, cela me faisait penser à d’autres épisodes plus anciens de l’histoire internationale… comme le bon vieil « internationalisme » musclé d’autrefois.

  2. Le mieux, c’est qu’il faut toujours avoir en tête que c’est l’appartenance à l’euro qui coule la Grèce (ce n’est peut-être pas tout à fait assez souligné dans les livres de Sapir et Aglietta que vous commentez brillamment par ailleurs).
    Pour les sceptiques, quelques chiffres : http://www.lalettrevolee.net/article-entre-la-grece-et-la-france-combien-de-temps-99610398.html

    • @ edgar : J. Sapir est tout de même extrêmement critique de la création de l’Euro en tant que monnaie unique, et M. Aglietta est contre une zone Euro sans fédéralisme ensuite. Par contre, les deux auteurs s’intéressent à l’ensemble du destin de l’Union, la Grèce n’est effectivement pas leur question principale, c’est clair. (En plus, selon ce qu’on a pu apprendre de la Grèce depuis la crise, les problèmes de ce pays avec les financements internationaux ne datent pas d’hier…l’appartenance à la zone Euro n’a été que l’ultime épisode d’une longue saga de défauts.)

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