Bouillaud’s Weblog – bloc-notes d’un politiste

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“Vive l’Italie! Vive Berlusconi!”

9 octobre 2009 · Laisser un commentaire

La Cour constitutionnelle italienne vient d’invalider, pour rupture du principe d’égalité devant la loi, la texte voté l’année dernière par la majorité de droite issue des élections politiques du printemps 2008 . Ce texte  garantissait la suspension des procès à charge des quatre plus hautes charges de l’État, dont le Président du Conseil. Ce “lodo Alfano”, comme on le nomme dans la presse, visait à empêcher les juridictions d’aller jusqu’au bout des procès intentés à S. Berlusconi tant qu’il était au pouvoir, c’est-à-dire en principe jusqu’en 2013, et, peut-être ,plus avant s’il était élu  dans la foulée Président de la République.  Cette disposition,  prise faute de temps sous la forme d’une loi ordinaire (et non constitutionnelle), était la réitération, sous une forme légèrement modifiée, d’une autre loi votée pendant la législature 2001-2005, elle-même déjà annulée par la même Cour.

S. Berlusconi, face à cette décision, a réitéré le scénario habituel : des “juges rouges” lui en veulent personnellement et le persécutent afin de plonger l’Italie dans le malheur (communiste)- y compris d’ailleurs désormais les juges de la Cour constitutionnelle. Il y a ajouté cette formulation nouvelle pour conclure sa déclaration à chaud, “Viva l’Italia! Viva Berlusconi!” - magnifique, n’est-ce pas? Non content d’avoir déclaré récemment qu’il était “le meilleur homme d’État que l’Italie ait connu depuis 150 ans” (sic), le voilà qui se louange lui-même. Je ne sais pas si B. Mussolini  s’était loué ainsi à la fin de l’un de ses discours. En tout cas, je crois bien que cette formule est inédite dans l’histoire politique italienne d’après 1945. Un peu avant, S. Berlusconi avait d’ailleurs repris la formule “Meno male che Silvio c’é”, littéralement “Heureusement que Silvio existe”, à savoir l’incipit de la chanson de marche de son parti, le “Peuple de la liberté.

Notre héros d’un seul monde rêve sans doute qu’“un seul cri raisonne des Alpes à la Méditerranée” (pour reprendre la formule du Corriere della sera en juin 1940) : Berlusconi! Il est vrai que le bonhomme a quelques raisons d’être quelque peu excédé : la première inculpation des juges à son encontre date de décembre 1994, nous sommes en octobre 2009, et S. Berlusconi ne s’est pourtant toujours pas débarrassé de ses affaires judiciaires. Il a manœuvré habilement de 1995 à 2001 pour que ses opposants, majoritaires au Parlement, ne lui infligent pas le coup de grâce, en l’obligeant à choisir entre son pouvoir médiatique et son rôle politique. Il a été au pouvoir entre 2001 et 2005 avec une solide majorité, ce qui lui a permis de faire des lois ad personam pour bloquer les poursuites à son encontre. Il a réussi à revenir triomphalement au pouvoir en 2008 – alors même qu’à l’automne 2007, ses alliés étaient prêts à le trahir. Il a aussi joué la montre , ou, si l’on veut, profité des lenteurs de la justice italienne, et il a bénéficié comme tout citoyen de prescriptions diverses; et pourtant, en 2009, il reste encore des affaires  qui ont survécu à ce marathon… Il avait cru pouvoir les mettre, pour ce qui le concerne, en sommeil jusqu’à ce qu’il ne soit plus couvert par une immunité liée au fait d’être l’une des quatre plus hautes charges de l’État, et patatras, cela va recommencer! Vexant tout de même! Tout ça pour ça! Cela ressemble au sparadrap du Capitaine Haddock!

La décision de la Cour ne fait cependant que relancer des procès (deux d’après la presse, et peut-être un troisième), et l’on sait bien qu’en Italie, la multiplicité des niveaux de jugement permet tous les espoirs à un supposé “criminel en col blanc” comme le serait S. Berlusconi. Où serait-ce qu’il se sait trop coupable pour espérer un retournement de sa situation judiciaire?

Quoiqu’il en soit, les Italiens (ceux qui ne sont pas fanatiques de S. Berlusconi…) peuvent se féliciter que la Constitution italienne n’ait prévu aucune procédure genre “Article 16″ à la française à disposition du personnage  : vu l’énervement du bonhomme Berlusconi, dont tout montre qu’il n’est nullement feint, on pourrait s’attendre au pire. Il pourrait faire appel aux urnes, mais il est douteux qu’il puisse faire mieux qu’au printemps 2008. Il lui reste l’invective. Il ne peut même pas faire la même manœuvre que celle de B. Mussolini lors de l’Affaire Matteoti, à savoir assumer personnellement “toute la responsabilité politique et morale” de ce qui est arrivé en réitérant ses raisons. S. Berlusconi n’est en effet accusé par les “juges rouges” que d’avoir agi dans l’illégalité pour développer ses entreprises. C’est tout, cela n’a rien de politique en soi. Il aurait encouragé l’assassinat d’un opposant, passe encore, ou passé un accord avec Cosa Nostra,  cela peut se discuter au nom de la raison d’État, mais là, c’est de la pure criminalité en col blanc dont les juges l’accusent. De fait, depuis 15 ans, S. Berlusconi a échoué à assumer pleinement son être: soit il revendique clairement la “criminalité en col blanc” comme le cours normal de la vie des affaires et des relations avec un État fiscalement prédateur – ce qu’il n’a d’ailleurs pas été loin de faire parfois en excusant, par exemple, la fraude fiscale, et en faisant voter par ses majorités successives plusieurs amnisties fiscales; soit il accepte d’être jugé, et si le jugement lui est défavorable, il se retire de la vie politique puisqu’un criminel condamné, même un “criminel en col blanc”, ne peut gouverner un pays régi par un État de droit.

En somme, tant que, face au supposé “coup d’État des juges” qu’il dénonce depuis décembre 1994, S. Berlusconi, fusse-t-il  majoritaire dans les Chambres et dans l’opinion, n’a pas les moyens d’un vrai coup d’État contre “les juges rouges”, everything is under control…


Ps. Je n’ai pas été le seul en France à remarquer cette formule incroyable : l’historien Johann Chapoutot, un collègue de ma propre université (UPMF- Grenoble), la commente avec humour dans Libération, qui faisait ce vendredi 9 octobre son “Libération des historiens”, sous le titre (bien trouvé) “Silvio Berlusconi : l’Italie c’est moi” (voir en haut de la page 9). CQFD.

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Chiasme(s) européen(s).

2 juin 2009 · 4 commentaires

Nous entrons dans les tous derniers jours de la campagne électorale pour l’élection du Parlement européen au suffrage universel de juin 2009. Le bilan de cette trentenaire  (1979-2009) risque bien de ne pas être exaltant du tout du point de vue des espoirs démocratiques et fédéralistes dont elle avait été investie dans les années 1960-1970…  L’onction du suffrage universel (direct) qu’elle offre depuis 1979 au Parlement européen a certes  servi à en renforcer le poids institutionnel à chaque nouveau Traité depuis l’Acte Unique et donc politique dans le canonique “Triangle institutionnel” européen (Conseil, Commission, Parlement), mais elle a bien peu fait progresser la cause qu’elle devait servir au départ, à savoir l’avènement d’une “Europe fédérale” au sens plein du terme. Les gaullistes et les conservateurs britanniques qui avaient été les grands opposants à cette innovation n’ont finalement rien eu à craindre de cette assemblée élue directement par les électeurs des différents pays. Elle n’aura pas représenté la nouvelle “Assemblée de Francfort” (par allusion ici à l’assemblée pan-allemande de 1848) tant crainte à l’époque. Les appels qu’on entend encore de çi de là à ce que le Parlement élu en juin 2009 se déclare lui-même “constituant” me font rire  par leur absence totale de sens des réalités politiques les plus élémentaires. (Je propose quand à moi l’autogestion des prisons…)

Et, pour ce qui concerne cette élection de 2009, la tendance générale me semble même aller en sens presque inverse des espoirs fédéralistes et des craintes nationalistes de jadis; en effet, j’ai beau chercher un peu partout dans les médias et blogs à ma disposition, je ne trouve en fait que deux informations pertinentes et partagées jusqu’à la nausée : la première est que cette élection ne passionne personne en Europe en tant qu’élection européenne proprement dite et que cela implique une abstention forte faute d’enjeux européens fortement ressentis et faute de distribution lisible par les citoyens du pouvoir au niveau européen en raison des résultats électoraux; la seconde, envers de la premières, est que cette élection a tendance à être jouée, plus ou moins complètement selon les cas, sur des schémas d’opposition et des enjeux nationaux. La situation belge  semble être le summum de cette situation : les élections régionales y comportent des forts enjeux “communautaires” et semblent devoir marquer une dérive supplémentaire dans le complexe système politique de ce pays, et, sans trop s’alarmer, on peut se demander comment l’État belge y survivra, les élections européennes qui se passent le même jour n’en sont qu’un appendice, alors même que toutes les grandes forces politiques traditionnelles du pays restent (à ma connaissance) sur une ligne “fédéraliste” (au niveau des choix européens).

Le moins que l’on puisse dire est la théorie de l’”élection de second ordre” exprimée en 1980 dès les lendemains de la première élection européenne risque fort de survivre encore une fois au test de la réalité. Ne faudrait-il pas inventer l’élection de troisième ordre d’ailleurs?  J’ai entendu, avec quelque incrédulité tout de même, des prévisions de participation (13%?????) pour certains pays  qui font presque de ces élections des concurrentes des élections universitaires en France… Je suppose certes que beaucoup de commentateurs prêchent le pire pour mobiliser le sens civique des possibles abstentionnistes. Le site du Cevipol, le centre de recherche de science politique de l’ULB (Bruxelles), propose en français une revue de presse européenne pour de nombreux pays, or, à parcourir ces diverses revues de presse, il m’a semblé qu’on pouvait y changer les noms des partis, des pays et des dirigeants, on obtiendrait partout le même brouet insipide de l’élection intermédiaire. Au moins, pourra-t-on se dire si les électeurs européens ne sont pas passionnés par des “enjeux européens” et par une “vraie” élection européenne, vivent-ils au moins tous parallèlement le même scénario de la politique des petits chevaux (ou plutôt de la course d’entrainement au grand galop qui vient ensuite).  En somme, c’est la version politique du succès de “Qui veut gagner des millions?” sur les télévisions européennes, partout le même format audiovisuel, partout le même enjeu monétaire et narcissique pour les candidats au jeu, mais à chaque fois des questions différentes en fonction de ce qui constitue le bagage culturel de l’audience visée (je conseille de suivre ce jeu dans une langue étrangère et dans un pays étranger, c’est un cours gratuit de Landeskunde, comme disent les Allemands). C’est déjà ça, réussir à ennuyer 350 millions et plus de personnes, et à en faire voter quand même une grosse minorité,  c’est tout de même une belle réussite! Pour revenir à la politique, l’élection européenne, c’est un peu comme des élections municipales: à chacun sa commune et ses enjeux communaux, avec une dose de nationalisation du scrutin plus ou moins importante. (Simplement, personne n’aurait l’idée de faire de tels élus “communaux”, les élus “nationaux”, sauf dans un schéma fédéraliste à la Jean-Jacques Rousseau de vote pyramidal de la commune à l’Univers ou dans notre Sénat….)

En même temps, malgré toute cette abstention prévue, tout ce désintérêt, des électeurs se déplaceront pour voter, ils le feront sans doute majoritairement pour produire ou empêcher une conséquence politique nationale (ou même régionale), mais aussi pour soutenir un parti pro-européen (ainsi, en France, il semble sûr dans tous les cas humainement envisageables que le score cumulé de UMP+PS+Modem+Verts sera très supérieur au score cumulé de tous les autres partis en lice à droite ou à gauche, que je regroupe un peu arbitrairement certes dans un “enfer” des anti-européens ).

On devrait donc avoir un chiasme de plus en plus accentué : l’abstention aux élections européennes s’explique par la nature européenne de l’élection, d’une part parce que la nouvelle répartition du pouvoir dans l’Union européenne à la suite de ce vote reste très faiblement lisible pour les profanes à travers le sort réservé à des personnes particulières (le jeu de chaises musicales est pour le moins subtil),  d’autre part, parce que les électeurs n’ont toujours pas compris la hauteur des enjeux traités par le Parlement européen. Pour reprendre  un argument en faveur du vote souvent entendu ces jours-ci en France, ces naïfs d’électeurs oublient que  “80% des lois françaises se décident d’abord à Bruxelles”, et, comme le dit la campagne d’incitation au vote, “c’est ton choix”.  Selon Olivier Costa et Sylvain Brouard, dans leur récent article dans le Monde, intitulé “Mythes et réalités de l’européanisation”, ce mantra d’incitation au vote serait cependant une légende urbaine que l’examen précis des sources de la législation française suffirait à démentir…. On en conclura pour notre part, un peu facilement certes (à la Moravscik), qu’il est donc inutile d’aller voter pour si peu…, ou, un peu moins facilement, on remarquera que, si les partis politiques  devaient en plus mobiliser les électeurs sur les seuls domaines précis de compétences légales du Parlement européen, remises elles-mêmes en perspective dans le schéma général de “gouvernance européenne” (avec par exemple le poids de la CJCE), le nombre d’électeurs s’écroulerait encore plus; il faut faire rêver l’électeur de “lendemains qui chantent” (ou tout au moins ne déchantent pas trop…), et je ne crois pas qu’une description précise et vraie du rôle et des attributions du Parlement européen par la science politique puisse remplir cet objet.  Toutes les campagnes d’information sur le rôle du Parlement européen font d’ailleurs comme si  ce dernier avait un rôle des plus éminents et, comme si le sort de l’Europe et du monde  en général se décidait dans sa seule enceinte.  Cette abstention, rationnelle surtout si on suit O. Costa et S. Brouard dans leur analyse, ne traduit  cependant pas nécessairement à un sentiment d’aliénation des électeurs abstentionnistes vis-à-vis de l’Europe, comme le montrent  les sondages sur le cas polonais: nos compatriotes polonais “europhiles” déclaratifs, surtout les jeunes, vont s’abstenir massivement, mais cela ne voudra rien dire d’autre que “Qui ne dit mot consent!” . Il va falloir ressortir des placards le bon vieux concept de “consensus permissif” en lui donnant un gradient Est/Ouest.

Si l’abstention est prioritairement européenne, la participation aux élections européennes est elle prioritairement nationale, en un double sens : une partie des électeurs croit sans doute les propos des partis politiques nationaux sur la capacité de ce parti de changer quelque chose en “Europe” – en étant de fait complètement aveugle à la nature spécifique de la “gouvernance européenne”.  Les électeurs se laissent leurrer à croire qu’en Europe, cela fonctionne grosso modo comme dans un pays particulier vivant en démocratie représentative (avec une majorité et une opposition, ou des accords de coalition qui peuvent changer fortement en fonction du résultat électoral). C’est le cas de l’électeur UMP qui croit sincèrement qu’un poids supplémentaire de ce parti  au Parlement européen et dans le PPE va changer les orientations générales de l’Union européenne en direction d’une “Europe qui protège”, d’une Europe qui si elle veut, elle peut. Or un parti national, aussi puissant soit-il, ne peut guère changer les orientations d’un tel Parlement à lui tout seul. Il faut que sa famille politique l’emporte très nettement dans toute l’Union, et qu’en plus, cette famille soit sur la même ligne politique sur les aspects cruciaux. Même avec 95% des voix des électeurs français avec 90% de participation en France, N. Sarkozy ne deviendra pas pour cinq ans le leader suprême de l’Union européenne (sauf à ce que tous nos partenaires acceptent qu’il cumule dorénavant Présidence française, Présidence de la Commission,  et Présidence fixe du Conseil européen…) Plus sérieusement, l”affaire de la candidature turque à l’UE suffirait à montrer que le PPE ne propose pas une ligne unifiée sur ce point, même si l’UMP et la CDU viennent de réaffirmer à mots couverts par le texte commun Sarkozy-Merkel leur unité de vue ce dimanche. Ce n’est donc  pas parce l’UMP et la CDU emporteront chacun une grande victoire dimanche prochain (ou une non-défaite) que l’Union européenne dira définitivement dans les quinze jours à la Turquie que “Non, désolé ce ne va pas être possible…” Cela constituera au mieux un “signal”, terme obscur pour dire que le curseur s’est déplacé d’un millimètre vers le refus de la Turquie en Europe. Passons, l’électeur UMP peut encore y croire un peu en sachant de quoi il retourne au niveau européen, mais l’électeur PS lui ne peut voter qu’en pleine ignorance de cause! En effet, même si le PS français connaissait une embellie (et que les sondeurs aient tout faux sur son cas!), comme presque tous ses alliés socialistes et sociaux-démocrates vont eux au massacre électoral (plus ou moins accentué certes, il y aura un abîme de ce point de vue entre les Britanniques du New Labour et les Espagnols du PSOE), il lui est donc logiquement hors de question d’être majoritaire au sein du Parlement européen, ou même d’y progresser nettement en pourcentage des sièges détenus avec ses alliés. Par ailleurs, comme le montre jusqu’à la caricature les soutiens de certains chefs de gouvernement issus de partis membres du PSE ou de responsables de ces  mêmes partis frères (?) à un nouveau mandat pour José Manuel Barroso à la tête de la Commission, les élites du PSE ne font guère preuve d’unité d’intention (sinon dans le sauvetage de ce qui peut encore être sauvé en termes de maigres dépouilles à distribuer…). On peut en dire autant pour l’électeur du Modem, qui doit ignorer que, même en cas de succès  historique en France, la place des élus du Modem, au sein du Parlement européen, sera ancillaire faute de vrais alliés à faire valoir au sein du Parlement… sauf à se rallier au groupe du PSE. Pour ne parler des petits partis français, qui même s’ils ont des élus en dépit de leur dispersion et du mode de scrutin coupe-minorité, auront une influence minime dans le processus législatif. Bien sûr, les partis français ne vont pas expliquer cela à l’électeur, qu’au mieux leur vote permet de gagner de l’influence  – ce qui en soi est important! – et non pas de faire à eux seuls la décision, et certains électeurs croiront en toute bonne foi que leur vote peut faire la différence dans les affaires européennes. Autrement dit, parmi les électeurs qui déclarent voter pour des enjeux européens à l’élection européenne, encore faudrait-il faire la proportion de ceux qui ont conscience de la nature de la “gouvernance” européenne qui donne de fait à leur vote une nature différente de celle à laquelle ils sont accoutumés dans les affaires nationales.

A cette première raison “nationale” de voter par confusion sur la nature du système politique en cause, est-il besoin d’ajouter qu’il existe surtout de nombreux enjeux ou identités nationaux qui incitent à voter à cette élection européenne. Ces élections européennes sont prises un peu partout en Europe dans la “campagne permanente” en cours pour obtenir ou défendre le pouvoir national. Je suis bien sûr fortement influencé par le cas italien que je m’efforce de suivre, où l’élection européenne est en train de se transformer au fil des jours en un plébiscite pour ou contre S. Berlusconi et pour ou contre son droit irréfragable à une vie privée dissolue.  Mes pires cauchemars en terme de “peopolisation” sont dépassés, c’est sans doute la première campagne Eva 2000 (du nom d’un journal italien à scandale) de l’histoire politique italienne.  Notre cher S. B. fréquente-t-il des jeunes filles mineures? Si oui, jusqu’où cela va-t-il? En a-t-on des preuves photographiques? La saga Monica Lewinski est de retour en version catholique. Pitié!!! Qu’y aura-t-il donc d’”européen” dans cette élection? A part, le mot “européen” qui les définit et qui agrémente les slogans des différents partis, rien de rien à ce jour. La situation britannique n’a guère l’air plus enviable où, apparemment, une contamination est en train de se faire entre un scandale impliquant la classe politique britannique élue à Westminster et les élections européennes (encore le scandale aurait-il porté sur les dépenses indues des Eurodéputés britanniques…) Il faudra faire le bilan dans les 27 pays de l’Union européenne aprés l’élection, mais j’ai bien peur que la balance penche vraiment fortement du côté des incitations nationales au vote. Si les Britanniques se précipitaient cette année aux urnes, il sera difficile de ne pas voir le lien de cause à effet avec la situation vécue par le pays – même si , à Bruxelles, on se réjouira d’une hausse de la participation! Il sera difficile de prétendre à une crise d’europhilie des Britanniques…

Le chiasme réside donc dans le fait que l’Europe (ou du moins les personnes qui se sont investies dans une carrière via le Parlement européen) a besoin d’électeurs  pour se légitimer comme une instance élue directement par le peuple – et de préférence d’électeurs votant sur des enjeux européens : c’est ce qu’exprime exactement sa propagande paneuropéenne: “A toi de décider!”, ou la campagne française d’incitation au vote avec des informations fictives qui pourraient arriver si nous ne votons pas aux Élections européennes, mais qu’elle les trouve de fait majoritairement pour des raisons nationales, identitaires, passionnelles, qui n’ont que peu à voir avec le rôle officiel de ce Parlement européen, à savoir délibérer sur des textes d’intérêt général européen.

Le chiasme me semble s’accentuer encore cette année parce que le Parlement européen s’est lancé, de manière pour le moins téméraire à mon sens, dans une campagne de communication paneuropéenne visant à augmenter la participation de l’électorat, et en particulier de l’électorat le plus jeune. Comme tout indique que les tendances lourdes de la sociologie électorale vont l’emporter sur l’écume de la communication – même bien faite -, et que l’abstention sera encore une fois fortement clivée selon les âges de la vie et tous les autres critères sociologiques pertinents, le Parlement européen risque bien d’attirer malencontreusement ainsi l’attention sur le fait qu’il n’est pas élu par une part aussi importante que cela de l’électorat potentiel. Les médias ont d’ailleurs saisi tout l’intérêt de mettre l’accent sur ce point pour essayer de “faire évènement” faute de trouver autre chose à se mettre sous le clavier. J’entends déjà d’ici les commentaires des journalistes selon que la participation globale a reculé ou a progressé par rapport à 2004 – ces commentaires n’auront sans doute aucun sens faute de tenir compte des nombreuses modifications circonstancielles propres à chaque pays et au poids relatif à chaque fois diminué des pays à vote obligatoire (je doute qu’on ose proposer un taux de participation à 15 pays seulement pour avoir une comparaison fiable, ou un taux de participation sans tenir compte des pays à vote obligatoire, ou en défalquant  du calcul tous les pays organisant en même temps d’autres élections pour 2004 ou 2009 ou les deux… ce qui rendrait une comparaison 2004-2009 difficile il est vrai…) et faute de tenir compte des raisons du vote ou de l’abstention dans les différents pays.

C’est un peu la même chose du côté de l’usage d’Internet. Je suis frappé par la multiplication quasi à l’infini d’initiatives visant à faire quelque chose sur le net à l’occasion des élections européennes. En France en tout cas, quelqu’un qui voudrait suivre tout ce qui se passe sur le net à propos des élections européennes pourra y trouver une façon de soigner son insomnie.  En même temps, si toute cette activité se trouve être concomitante avec une abstention élevée des électeurs (sauf surprise!), eh bien, cela semblera un peu étrange dans un premier temps. “So much noise in the cyberspace for nothing”. Les caractéristiques sociologiques des personnes soutenant l’Union européenne et s’y intéressant expliquent largement ce surinvestissement dans le média Internet, et sans doute son impact imperceptible (même si des collègues  quelque part en Europe vont en faire leur sujet de recherche, cela remplira bien quelque panel de l’ECPR ou de quelque autre société savante en mal de sujet).

Plus généralement, la faiblesse de la participation me semble résulter enfin  résulter d’un progrès de la réflexivité, ou plus simplement d’un effet d’expérience. Tout le monde (qui s’intéresse un peu à la politique) sait d’expérience que les électeurs voteront majoritairement dans tous les (grands) pays pour des partis qui s’inscrivent dans le fonctionnement normal de l’Union européenne; les familles conservatrices, libérales et sociale-démocrates, et leurs appendices verts, régionalistes et nationalistes modérés, seront encore en juillet 2009  majoritaires au Parlement européen, et ce quoi qu’il arrive. Une victoire paneuropéenne du parti “Libertas” a autant de probabilité d’advenir qu’un débarquement d’une ambassade de la planète Jupiter sur le parvis de la Maison Blanche entre aujourd’hui et le 7 juin. Le Parlement européen continuera donc de fonctionner sur sa lancée : aussi fort soit-il aucun mouvement d’opinion strictement national ne peut espérer rien y changer…  Le PS dépasserait-il les 50% en France, qu’est-ce que cela changerait si ses alliés s’écroulent ailleurs?  Les “100 jours” d’application du “Manifesto du PSE” en cas de “victoire” de ce parti européen de la gauche modérée, évoqués il y a quelques semaines par Martine Aubry pour motiver l’électorat français en lui faisant miroiter une autre politique, sont ainsi aussi crédibles qu’une révolution spartakiste dans les quinze prochains jours pour renverser Angela Merkel. Ainsi même si l’UKIP et le BNP raflaient presque tous les sièges britanniques, cela ne changerait rien! Idem pour un succès historique du FPÖ ou du BZÖ en Autriche, ou tout autre situation surprenante : du genre la liste G. Wilders dépassant les 50% des suffrages dans les plus si paisibles Pays-Bas.

Par ailleurs, même sur la politique proprement nationale, cette élection européenne ne change rien. Si on regarde l’histoire politique française de ces élections européennes, force est de constater qu’elles font partie des épiphénomènes. Où est passé le RPF triomphant d’il y a quelques années? Le PS ou les grands partis de droite modéré ont-ils été “tués” par un mauvais score à une élection européenne? Cela peut casser une carrière (et encore, il faut des circonstances exceptionnelles, cf. N. Sarkozy comme contre-exemple), mais cela ne change pas grand chose sur le moyen terme. C’est la même chose ailleurs. C’est en cela que j’aurais envie d’inventer la notion d’élection de troisième ordre…. (proposition de définition : élection dont on sait qu’à terme ses résultats ne portent guère à conséquences aussi flamboyants soient-ils à première vue).

Ce progrès de la réflexivité n’amuse pas tout le monde semble-t-il. D. Reynié, intervenant il y a quelques jours dans le journal de FR3 de 19h30, pour présenter le résultat de son enquête préélectorale paneuropéenne (à lui!) qui annonçait comme les autres une forte abstention malgré un européisme tout aussi majoritaire dans l’opinion des sondés, avait un air un peu contrit qui ne lui ressemblait pas. Il s’inquiétait du niveau prévisible d’abstention, et se demandait si,  la tendance à l’abstention dusse-t-elle encore se renforcer, il ne fallait pas ouvrir une réflexion sur l’usage d’un tel mode d’élection… Moment temporaire de déprime, plutôt étonnant tout de même de sa part.

En fait, sauf à informer les citoyens que l’Europe n’est décidément pas démocratique, on ne peut en aucun cas supprimer ces élections au suffrage universel; il serait donc bon de les doter d’une nouvelle  théorie (en fait une ancienne). Ces élections européennes ne visent en réalité qu’à former un Parlement européen, elles ne représentent pas au sens fort du terme des courants d’opinion paneuropéen qui n’existent pas ou qui n’existent pour l’heure que de manière “inter-nautique”, elles ont juste un rôle fonctionnel; du coup peu importe pour quel motif les électeurs votent, il suffit qu’ils votent, le feraient-il d’ailleurs en trés petite proportion, y compris pour donner leur absolution à un chef de gouvernement frappé de priapisme. Cette théorie de l’électorat-fonction paraitra un peu réactionnaire je l’avoue, mais elle me semble bien correspondre à la réalité de l’élection en cours.

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Un poisson d’avril: la moralisation du capitalisme.

1 avril 2009 · Laisser un commentaire

Déjà le 1er avril 2009. Le taux directeur de la BCE baisse plus vite que les prétentions “réformatrices” de nos Ministres de la Recherche et de l’Education, c’est dire le spleen qui m’étreint.

Il est difficile d’échapper ces jours-ci au grand show médiatique international sur la nécessaire refondation du capitalisme, sur sa moralisation à venir. En France, pour parer à l’indignation de la population (du moins à en croire les médias), le gouvernement vient de prendre d’urgence un décret destiné, non pas à faire payer les responsables comme le proposait bien imprudemment N. Sarkozy dans son discours de Toulon de l’automne dernier, mais à les empêcher de se payer un peu plus qu’ils ne l’ont fait jusqu’ici sur la bête (blessée par leur faute) quand l’Etat brancardier la prend à notre charge.

Tout le monde semble tomber des nues. Ah bon, semble-t-on dire dans les médias, certains responsables de grandes entreprises et certains salariés du secteur financier sont payés chaque mois que Dieu fait des dizaines de fois, voire des centaines de fois plus qu’un salarié à plein temps au salaire minimum. Les mêmes ont souvent de surcroit des avantages financiers et matériels qui les écartent de 99% des autres agents économiques du pays. Certains seraient même prêts à dissimuler une part de leur butin dans des paradis fiscaux. Ah bon il y a des paradis fiscaux? Où ça? Au Bhoutan? Ah bon tout le capitalisme industriel et financier français et mondial y trouve ses relais? Non, ce n’est pas Dieu possible? Le monde actuel – celui de 2009, pas celui de 1899 – serait donc en proie à des gens qui aimeraient l’argent, n’aimeraient pas payer leurs impôts et n’aspireraient pas à vivre comme le commun des mortels que nous sommes. Que K. Marx, R. Hilferding, T. Veblen et quelques autres  nous pardonnent d’avoir douté si longtemps! Quelles découvertes surtout quand elles viennent faire la une de médias qu’on a vu moins intéressés par ces sujets que par le prix de l’immobilier, le salaire des (petits, petits, petits) cadres, le classement des lycées et des hôpitaux. Il y aurait quelque chose qui ressemblerait à des (vrais) privilégiés au dessus de nous tous! Non, je croyais que cela n’existait plus depuis la Nuit du 4 Août 1789! Pas possible, comme du temps des Bourbons ou des Romanov! Et la liste est publique? Mise à jour chaque année par Fortune pour les meilleurs d’entre eux…

Il faudrait tout de même que ces écarts de rémunération trouvent quelque justification. Officiellement, c’est la récompense d’une efficience hors du commun, ce sont “les meilleurs”  (l’aristocratie dirait Aristote, donc les plus vertueux), et, si on les taxe trop, ils partiront à l’étranger.  Efficience hors du commun? Les meilleurs?  Passe encore en temps normal, quand la souffrance sociale  et les dégâts écologiques de toute cette excellence ne comptent pour rien, mais quand l’Etat brancardier court de salle en salle pour sauver ce qu’on peut sauver…. Quand ces justifications par l’efficacité (il y en a d’autres : la responsabilité, l’émulation, la créativité, etc.) font défaut complètement comme lors de cette crise économique, où actionnaires, salariés et  contribuables seraient en droit de demander qu’on châtie les responsables de leurs déconvenues, on fait semblant de s’offusquer. On peste, on condamne : j’ai été frappé d’entendre il y quelques jours à peu prés le même discours chez la représentante patronale autorisée et chez le tribun du peuple en devenir. O. Besancenot,  F. Parisot, même combat, à bas les patrons voyous! Sarkozy avec nous!

On peut dire plus froidement qu’on assiste à ce qu’on appelle en terme politiste à une mise en agenda du problème des écarts de rémunération et plus généralement de l’accroissement des inégalités suite aux logiques des marchés globalisés et libéralisés, de celui des paradis fiscaux, et de bien d’autres thèmes connexes qui auraient fait rêver les activistes qui ont fondé ATTAC il y a une dizaine d’années. On aura déjà constaté que le mot de capitalisme est redevenu un mot acceptable pour décrire le contexte dans lequel il nous est donné de vivre. Il y a encore cinq ans, le mot même de capitalisme sentait bon son Dix-neuvième siècle et son Karl Marx, aujourd’hui le capitalisme existe, c’est déjà ça, d’ici que l’on reparle de grand capital, des 200 familles, et autres (supposées) vieillleries il n’y a que quelques pas à faire encore. Certains pourraient même se laisser aller à relire une encyclique de Jean-Paul II de 1991. Pourvu qu’on n’aille pas jusqu’à rééditer Viviane Forrester…

De toute cette agitation, il ne ressortira pourtant pas grand chose. En effet, en dehors des “croyants” de longue date qui s’étaient organisés pour dénoncer ce capitalisme-là et pour lutter contre lui (ATTAC ou Trasparency International pour citer deux versions assez éloignées  idéologiquement de la critique organisée de ce “capitalisme de casino”), quelles autres forces sont réellement intéressées à la controverse? Tout un chacun, me direz-vous. On n’aime guère savoir que sa banque vous fait payer cher des agios pour un découvert tout en allant joyeusement perdre son capital à vouloir faire la maline sur le grand casino mondial où elle se fait plumer par plus maline qu’elle; on se sent un peu amer à envisager (en pur “ricardien”) la future hausse de sa feuille d’impôt (avec en plus son blocage salarial si l’on est fonctionnaire de catégorie A) pour payer la dette publique accumulée; on se sent énervé de cette aversion à la solidarité de ces enrichis quand on croise le SDF au bas de chez soi qui serait mieux dans un lieu de soin psychiatrique; on enrage sans doute d’être victime de la conjoncture  économique;  mais 99% de la population française ressentirait-elle même de la haine pour ces pratiques, selon des justifications diverses allant du libéralisme classique du petit patron propriétaire au communisme du “partageux” en passant par le catholicisme social ou l’éthique républicaine,  que rien ne se passerait encore. Philippe C. Schmitter l’explique bien dans un texte récemment paru  portant sur la méthodologie de la politique comparée: c’est là le danger d’une vision appuyée sur l’individualisme méthodologique de la réalité, ce n’est pas parce que tous les esclaves de Rome n’aiment guère leur esclavage  que celui-ci peut être aboli ou parce que des millions de Chinois aspirent en 2009 à une forme de démocratie libérale qu’ils peuvent espérer l’obtenir.

Plus concrètement, à Londres, il y a eu ces jours-ci quelques dizaines de milliers de manifestants; toute la population britannique, pourtant dûment indignée par le comportement des quelques joyeux “barons voleurs” britanniques (comme l’ex-dirigeant de la RBS) via ce que lui apprennent de  ces affaires les médias, n’est pas descendue dans la rue à cette occasion. Ce sont les habituels “activistes” qui sont descendus dans la rue. On a rapporté qu’un professeur d’université a même été sanctionné pour avoir tenu des propos bien sentis sur les banquiers. Gordon Brown a pu admettre avoir été quelque peu léger comme Ministre de l’Economie du Royaume en ne se lançant pas dans une entreprise de meilleure surveillance de tous ces marchés financiers dont la City de Londres constitue pourant l’un des centres pluri-séculaires , sans que cet aveu ne provoque un éclatement de sa majorité parlementaire,  un soulèvement populaire, ou tout au moins un éclat de rire général digne de Rabelais.

J’ai du mal à ne pas faire aussi l’analogie en ce jour avec la situation que j’ai vécu en 1992-93 en Italie. Sous le coup des enquêtes judiciaires, qui authentifiaient ce que toute la population savait depuis au moins les années 1970, la classe politique italienne et aussi entrepreneuriale (comme R. Gardini qui se suicidera) est délégitimée pour voir ainsi sa corruption étalée au grand jour. Mais, même à ce moment d’effervescence sociale, les choses se passent plus dans les médias, dans les prétoires que dans la rue. On appelle cela “Révolution”, on parle de “Seconde République”, d’ère nouvelle. On s’excite dans les revues et les livres sur une  Italie refondée par le régne de la loi égale pour tous. Il y aura quelques manifestations, mais qui ne mobiliseront jamais de grandes foules (même si elles ont été souvent montrées ensuite dans les documentaires sur cette époque pour leur charge “symbolique” dans le récit de la crise). Il y aura certes  un bouleversement électoral, mais tout rentrera bien vite dans l’ordre des choses. La “liberté” l’emportera. En effet, le mouvement anti-corruption comportait sans doute dans la ville de Milan à la veille des événements une centaine de personnes (j’avais d’ailleurs assisté à l’une de leurs réunions catacombesques…); en juin 1993, le leader du mouvement anti-corruption milanais, Nando della Chiesa, le fils du général Della Chiesa, sociologue universitaire, échoua largement dans sa tentative d’emporter la mairie de Milan – parce que S. Berlusconi, pas encore pourtant sous le coup des enquêtes judiciaires qui l’énerveront par la suite contre les juges “tous malades mentalement”, fit donner toute son artillerie lourde médiatique au profit des fantassins de la Ligue du Nord. On connait la suite. Par ironie de l’histoire, Mario Chiesa, le premier policien arrêté par les juges en 1992, vient de se faire arrêter de nouveau en ces jours de fin mars 2009 par les carabiniers dans une affaire liée à l’éco-mafia.

La leçon que j’en tire est la suivante : une mise en agenda d’un problème aussi enraciné  dans l’ordre économique et social que la “criminalité en col blanc” ou ses formes “grises” (paradis fiscaux, rémunérations opaques) ne peut avoir d’effets durables que si des forces politique et / ou sociales – en pratique des masses de gens organisés – étaient déjà présentes auparavant sur ces sujets. Malgré tous les efforts de spécialistes des dérives de la finance et des  petites organisations spécialisées dans ce domaine (qui ont enfin accès aux médias ces jours-ci), la population en général en est encore à découvrir à cette occasion les délices de ce capitalisme-là.

Il ressemble d’ailleurs fort à celui décrit il y a des lustres par J. K. Galbraith dans le Nouvel Etat Industriel. Tous ces personnages dont les rémunérations, les Stocks-Options, les Parachutes Dorés, Retraites Chapeaux et autres Golden Hellos, nous scandalisent, quel est leur statut vis-à-vis du capital? Ce sont tous des “managers”, ils sont ce que nous aurions pu choisir d’être si nous avions choisi d’autres voies et que nous y avions réussi,  ils ne sont pas  pour la plupart propriétaires des moyens de production, même s’ils aspirent clairement à l’être (via les stocks-options par exemple). En somme, cela ressemble à la fable bien connue de l’intendant dépouillant les châtelains de leurs biens au fil des siècles à force de les bien gérer.

Le spleen vous dis-je.

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Et oui, le pouvoir use ceux qui ne l’ont pas…

19 février 2009 · 2 commentaires

Et voilà CQFD: Walter Veltroni, le leader du Parti démocrate (PD), a dû se résoudre hier à démissionner suite à la défaite de son parti dans les élections régionales sardes. Défaite qui venait après d’autres défaites (nationales ou locales). Malgré l’insistance d’une partie de la direction du PD de ne pas mettre à exécution sa décision, le dit Walter a décidé d’en finir avec cette fonction de leader du PD. Il a tenu une sorte de meeting d’adieu ce matin, que j’ai pu suivre sur Internet. Pour un démissionnaire, il ne paraissait pas trop malheureux tout de même et gardait son style assez particulier, mélange de rhétorique vraiment creuse  ( le fameux “buonismo”) et de déclarations plus concrètes; par contre, il n’a pas envoyé dire à ses chers collègues de la direction du PD que les conflits entre composantes étaient insupportables, que le projet du PD restait valable car il existait une base plus unie que ses dirigeants. Selon la presse, il en serait presque venu aux mains avec l’un de ceux qui le critiquaient avant sa démission. J’ai surtout été frappé par son discours sur les valeurs; en gros, il a reconnu que  la majorité des électeurs italiens  étaient sur des valeurs à la Berlusconi, que lui-même ne comprenait pas bien pourquoi,  et qu’il fallait reprendre le  chemin d’une conquête de l’électorat électeur par électeur; il a indiqué que celui-ci serait long, et qu’en gros, son successeur quelqu’il soit aurait besoin de temps. J’ai bien peur que ce diagnostic soit exact, mais quelle erreur alors d’avoir fait les choix qu’il a fait depuis deux ans comme plus haut dirigeant de ce parti! Sauf erreur de ma part, W. Veltroni a joué à fond le jeu de la personnalisation du PD autour de sa personne, d’abord par les primaires (qui l’ont “intronisé”), ensuite par la distinction entre le gouvernement de l’Union et le nouveau parti qu’il entendait incarner (composé des principaux soutiens parlementaires de ce même gouvernement), enfin par la référence presque trop évidente pour être rappelé au bipartisme américain (!) qu’il entendait mettre en oeuvre en Italie pour favoriser l’alternance. Et maintenant, notre brave leader du Parti démocrate (dont le nom est une référence appuyée au parti nord-américain, il n’est d’ailleurs pas “socialiste”)  nous dit qu’il faut du temps pour gagner la bataille des valeurs à la base (ah! voici de retour le “parti nouveau” de P. Togliatti…) et qu’il ne faut pas changer de leader après chaque défaite électorale (cela ne se ferait pas dans les autres pays démocratiques, sic….)! Désolé pour lui, mais s’il veut jouer à l’américain comme il l’a prétendu par ailleurs, il faut respecter toutes les règles de ce jeu (peut-être idiot certes), y compris celles qui indiquent qu’une candidature à la charge exécutive suprême (Président, Chancelier, Premier Ministre) se fait une fois le plus souvent, même si  en Italie ses adversaires (Berlusconi, Bossi ou Fini)  ne l’ont pas fait en leur temps (parce qu’eux sont les leaders, ou, de fait les “propriétaires” de leur parti pour deux d’entre eux) .

Par ailleurs, ce même jour, le Parlement italien approuvait la modification de la régle électorale pour les élections européennes de juin 2009, en introduisant par consensus du PDL et du PD (sic) une barre de représentation au Parlement européen pour une liste à 4% des votes valides à l’échelle nationale. Les petits partis à la gauche du PD apprécient bien sûr à la juste valeur ce choix.

Le PD se trouve donc face à son échec électoral et, pour l’heure, sans  plus d’alliés. Les élections européennes s’annoncent donc vraiment comme un calvaire, c’est sans doute ce qui a provoqué la démission de W. Veltroni, qui n’avait sans doute pas envie d’être le capitaine d’une défaite de plus. Mais même sans lui, à court terme, à moins d’une divine surprise, aucun leader historique de l’ensemble DS et DL devenu le PD ne paraît représenter quoique ce soit qui n’apparaisse pas “faisandé”, ou inacceptable pour l’une ou l’autre aile du parti. Ilvo Diamanti dans Libération de ce matin soulignait lui aussi l’absence d’offre politique claire, et se montrait trés pessimiste sur l’avenir de la gauche en Italie.

Ce développement laisse de plus ouverte l’hypothèse d’un éclatement du parti entre son aile laïque et son aile catholique. La tentation sera d’autant plus forte qu’aux élections européennes, on a souvent vu des réorganisations entre forces politiques depuis 1979. Cette élection sans enjeu direct de pouvoir national peut en effet servir pour tester une configuration nouvelle auprés de l’électorat – souvent d’ailleurs pour constater que telle ou telle alliance ne fonctionne pas. Les mois qui viennent s’annoncent donc des plus agités pour l’opposition italienne.

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Italie : “Le pouvoir use celui qui ne l’a pas”?

17 février 2009 · Laisser un commentaire

Le titre de ce post traduit une phrase fétiche de la politique des années 1980 : “Il potere logora quello che non ce l’ha”, le pouvoir use celui qui ne l’a pas. Cet énoncé étrange par rapport à l’intuition ordinaire de l’usure du pouvoir à la fois en terme de consensus électoral et de capacité à penser et à agir était la philosophie, plutôt moqueuse et télévisuelle, de Giulio Andreotti, le célèbre homme politique italien de la “Première République” (1946-1992), revenu sur le devant de la scène (à son corps défendant) grâce au film qui lui est consacré il Divo et qu’il a déclaré ne pas aimer. Ce dernier, alors au sommet de son pouvoir et de son influence, constatait dans ces  déjà lointaines années 1980 que l’opposition, alors constituée essentiellement par le PCI, s’épuisait à force de ne pas avoir le pouvoir, et qu’au contraire, les forces au pouvoir depuis 1947 en Italie, y compris ses hommes, ne cessaient d’en être ragaillardis, y compris au sens physiologique du terme, comme lui-même au demeurant. Je me demande si cette phrase ne vaut pas de nouveau pour décrire la situation politique de l’Italie . S. Berlusconi a personnalisé cette campagne électorale locale en en faisant un test national et en s’engageant personnellement derrière (ou plutôt devant…) son candidat, et il semble vouloir rejouer  à sa manière le rôle des  “(toujours jeunes) vieillards inoxydables” que tenaient il y a longtemps G. Andreotti et quelques autres “jeunes hommes” de plus de soixante ans.

Lors des élections régionales anticipées en Sardaigne, le candidat du centre-gauche (qui rassemblait pourtant sur son nom tous les partis de l’ex-Union  du centre-gauche de 2001-2006) vient de se faire battre plutôt sèchement par le candidat de la droite berlusconienne (elle aussi dans un périmètre large avec les centristes de l’UDC comme soutiens). L’écart entre les deux camps (qui sont donc sur des périmètres semblables à ceux de 2001 ou de 2006) est de presque de dix points.  Le candidat du centre-gauche, le sortant forcé de faire appel aux urnes pour calmer des secteurs rétifs de sa majorité régionale,  était Renato Soru dont le Monde a d’ailleurs fait un propos flatteur il y a peu. Il s’agit du créateur d’une firme internet importante en Italie : Tiscali. En tant que chef d’entreprise, il apparaissait un peu du coup comme un “Berlusconi de gauche”. En tout cas, sa défaite pour le moins sans appel met fin aux spéculations sur son avenir comme possible leader du centre-gauche. Exit Soru…

Cette élection intermédiaire apparait surtout comme une confirmation régionale de ce que les sondages nationaux  montrent depuis au moins six mois, à savoir que le principal parti d’opposition, le Parti démocrate (PD), est en train de s’écrouler dans l’appréciation des électeurs italiens. Selon les premières données à disposition, le PD ne dépasserait même pas les 25% des voix… il aurait perdu en Sardaigne prés de 10 points en moins d’un an.

Cet écroulement tient sans doute à de multiples motifs – dont certains proprement régionaux .  Rappelons-le, R. Soru était le sortant obligé de faire appel aux urnes. La perte du primat du centre-gauche sur la “question morale” joue sans doute son rôle, le caractère peu enthousiasmant d’un leader national comme Walter Veltroni aussi sans doute, mais j’ai l’impression qu’il s’agit avant tout d’un problème d’offre politique au sens de positionnement dans l’espace des choix possibles (au moins fictivement). Le PD n’offre en effet pas pour l’instant l’impression d’une alternative au “berlusconisme”. Cela s’explique largement par le parcours de ses composantes : d’une part, l’ex-majorité du PCI, qui est devenue le PDS puis les DS, s’est complètement ralliée dans les années 1990 au “consensus de Bruxelles”,   dans sa forme vaguement social-démocrate incarnée par la “Stratégie de Lisbonne” en 2000, sans faire jamais l’effort de réfléchir si ce package correspondait bien aux attentes (et aux possibilités) d’une majorité d’Italiens; de l’autre, l’ex-minorité de la DC, la “gauche DC”, devenu le PPI, qui a fini par se fondre dans un parti “libéral-démocrate”(DL-Marguerite), est lui aussi sur une ligne semblable de respect pour le “consensus de Bruxelles”, suivi avec constance depuis les années 1980.  Cela ne fait pas vraiment rêver, et la droite au pouvoir entre 2001 et 2006 a démontré qu’elle savait elle aussi se couler dans ce consensus européen. En 2008, la droite a tenu un discours qui faisait la démonstration de sa capacité à tenir compte, au moins en paroles, des angoisses des Italiens, et,  si j’ose dire,  cela continue chaque jour depuis le retour au pouvoir de celle-ci : la méthode, qui parait ici si sarkozienne de prise en compte de certains faits divers pour faire à chaque fois une loi, pour prendre des mesures draconiennes, et pour faire tomber dans la sciure toujours fraiche des têtes parmi les responsables, est reprise avec intensité en Italie, au jour le jour, à flux continu (avec l’avantage de l’entrée en vigueur immédiate des mesures grâce aux décrets-lois à valider par le Parlement après 60 jours – ici pas d’effets d’annonce! c’est plus direct et efficace!) , et d’évidence, cela plait : Roberto Maroni, ministre de l’Intérieur léghiste, est la personnalité la plus appréciée du gouvernement. Il ne cesse de décider et de légiférer contre diverses catégories de délinquants, pas seulement d’ailleurs des “délinquants étrangers”, et cela semble bien plaire à la majorité de la population, faisant même oublier du coup qu’il est un dirigeant historique de la Ligue Nord, pas en reste lui non plus au fil des ans d’appréciations peu amènes pour le sud du pays et pour ses vices supposés.

Pour finir ce tableau peu réjouissant pour l’opposition, il faut indiquer que cette nouvelle déroute électorale du PD fait ressortir la difficulté de la fusion qu’il représente (pourtant entamée par une liste unitaire aux  élections européennes en 2004, il y a cinq ans donc…) : unir post-communistes et post-catholiques sociaux-libéraux dans la même formation  partisane est a priori une idée généreuse, mais est-elle complètement cohérente? Je ne connais pas en Europe de l’Ouest de parti important qui ait fusionné ainsi une source socialiste (donc laïque et de quelque façon post-marxiste) avec une source clairement sociale-religieuse (catholique ou protestante). Il existe des alliances, mais pas de parti unifié. (Le cas du PS d’Epinay pourrait être un exemple, mais le choix fut alors fait  d’avoir une façade “marxisante”: le PD a lui plusieurs façades!).

Les élections européennes seront d’ailleurs un révélateur du caractère étrange (ou novateur?) du PD : de fait, les élus de ce dernier au Parlement européen sont majoritairement rattachés depuis 2004, soit au groupe du PSE, soit au groupe de l’ALDE (qui fédère les élus ELDR et PDE). La situation est clairement issue du passé, mais que se passera-t-il après juin 2009? Réitérer cette division sur base individuelle cette fois-ci? Faire un groupe au Parlement européen qui serait celui du PSE et du PDE? (ce qui suppose que le MODEM français y entre ou se retrouve seul). Ou inversement, inscrire tous les élus à quelques exceptions prés au groupe ALDE, ce qui suppose de rompre avec le PSE et l’Internationale socialiste (qui ne serait alors presque plus présente en Italie…)? L’absence d’homothétie entre la structure partisane du Parlement européen et celle du PD est tellement flagrante que la tentation va grandir dans les prochains mois de saisir l’occasion pour opérer à l’occasion des Européennes une restructuration sur des bases plus classiques : une partie irait se regrouper sur des bases libérales-laïques-socialistes (avec éventuellement les Verts et des ex-communistes); une autre partie tenterait de refaire la DC avec les cousins de l’UDC, cherchant à profiter de la droitisation du PDL. Ce scénario d’éclatement me parait toutefois hautement improbable tant les acteurs principaux du PD ont investi dans ce rassemblement depuis des années. De fait, le pire qui se profile de plus en plus pour les élections européennes ne va pas manquer de susciter des tensions internes, ce qui risque d’accentuer encore les risques de défaite.

A ce stade, il ne reste plus à l’opposition qu’à espérer que trop de jouissance du pouvoir finira pas affaiblir les coronaires de qui de droit…

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Gauche(s) italienne(s), année zéro (ou moins dix?)

30 janvier 2009 · 6 commentaires

Je n’écris pas souvent sur les affaires italiennes dans ce blog. La raison en est une certaine désespérance face à l’évolution de ce pays. De fait, je suis en sympathie avec le sentiment dominant des citoyens italiens, dont tous les sondages à ma disposition montrent qu’ils n’ont guère d’espoir sur leur propre pays.

Plus spécifiquement, si je regarde l’état de l’opposition de gauche à la coalition de Silvio Berlusconi, j’ai l’impression qu’on ne pourrait guère faire pire. C’est sans doute moins que l’année zéro. Résumons :

- à l’extrême gauche, la défaite cinglante des élections politiques de 2008 n’en finit pas de produire des effets de dissolution : le dernier en date n’est autre que la nième scission de Rifondazione comunista; prenant prétexte du changement de direction à la tête du journal du parti, Liberazione, la minorité autour du Président de la Région des Pouilles, N. Vendola, a annoncé sa sécession, avec la création d’un autre parti, le RSU, au nom de l’”unité de la gauche”(sic). On ne peut guère rêver pire : on a donc à ce stade au moins quatre petits tronçons de l’ancienne gauche du PCI et de l’extrême gauche des années 1970 : la majorité de Rifondazione qui garde le titre; la minorité (ex-majorité avant 2008) qui crée le RSU; le PCdI issu d’une scission des années 1990; et enfin un morceau de l’ex-majorité du PCI-PDS-DS, qui se nomme “Sinistra democratica”, sans compter toute une série de groupusculaires “particules” plus ou moins ultra-orthodoxes (lénino-guévaristes, ou stalino-albanais et autres bolcheviks).

La situation apparait d’autant plus désespérée qu’un accord semble être trouvé entre les deux grands partis, le “Peuple de la Liberté” (PDL) et le “Parti démocrate”(PD), pour réformer le mode de scrutin aux Européennes en introduisant un seuil minimal de 4% des voix au niveau national pour être représenté au Parlement européen. Jusqu’ici, ce mode de scrutin, qui datait de 1979, favorisait la représentation parlementaire des petits partis, on pouvait ainsi avoir un député européen avec moins de 1% des voix. Souvent ce seul élu était aussi pour les petites entreprises partisanes le leader de ce dernier, ou l’un de ses plus importants dirigeants (mais il était peu présent dans les affaires du Parlement européen…). Les différents tronçons de l’extrême-gauche auraient ainsi pu régler leur querelle dans les urnes européennes, “se compter” et avoir des élus tout de même. Là, s’ils vont séparés à la bataille – ce qui à la date d’aujourd’hui est probable-, ils n’auront pas d’élus, sauf miracle électoral improbable pour l’un d’entre eux, ou un petit cartel rassemblant quelques tronçons de ces gens éclatés façon puzzle.

Ce raisonnement s’étend aux Verts et à ce qui reste des héritiers du Parti socialiste italien. Avec une barre à 4%, sans s’insérer dans la liste-cartel du PD, ces petits partis n’auront pas d’élus au Parlement européen. Le grand parti vert européen souhaité par Daniel Cohn-Bendit ne peut sans doute espérer des élus en Italie que s’il va à Canossa auprès du PD. Quant aux socialistes de l’ex-PSI, il leur faut souhaiter la clémence du PD, c’est-à-dire de ces “assassins” du PSI, à savoir l’ex-majorité du PCI… à moins qu’ils essayent une réunification “socialiste” au sens de 1914 avec des ex-communistes.

- au centre-gauche, le Parti démocratique, dirigé par Walter Veltroni, ne cesse de perdre du terrain dans les sondages. Il regroupe encore un peu plus d’un quart des intentions de vote en ce début d’année, mais il est désormais le parti auxquels les enquêtés font le moins confiance… Son candidat vient de perdre les élections régionales anticipées dans les Abruzzes. Cette situation s’explique par une absence de ligne politique bien claire, par les rancœurs publiquement exprimés entre dirigeants, et aussi par une incapacité de se débarrasser des “branches pourries”. Aussi bien la Maire de Naples (ex-DC) que le président de Région de la Campanie (ex-PCI) restent à leur poste, alors que la rumeur publique les désigne comme au mieux comme inefficaces dans la lutte contre la corruption dans leur ville et leur région. La “Question morale”, qui avait fait le fond de sauce du PCI depuis les années 1970 et celui de la gauche de l’ex- DC dans les années 1990 contre S. Berlusconi, est en train de se retourner contre ceux qui ont utilisé cet argument de la moralisation de la vie politique et de l’administration. Les élections anticipées dans les Abruzzes avaient d’ailleurs été déclenchées par la démission du Président de la Région sous le coup d’une enquête de la magistrature. Il faut noter que le démissionnaire était un ex-socialiste des années 1980. Le PD semble donc à ce stade payer son caractère de parti de gouvernement, surtout au niveau local, depuis les années 1990. La “marque” PD, qui pourtant du passé souhaitait faire table rase et n’a pas trois ans, me semble déjà salie par toutes ces affaires.

A cette incertitude de la ligne politique et à l’incapacité de “nettoyer les écuries d’Augias”, s’ajoute la concurrence du parti d’une personne, “Italie des valeurs”, d’Antonio Di Pietro; ce dernier prétend représenter le “parti des honnêtes gens” contre S. Berlusconi et tous les corrompus du pays. Il avait eu le privilège d’être le seul parti dont la liste était associé à celle du PD aux élections de 2008, il avait connu une affirmation électorale inattendue à cette occasion en  attirant (déjà) un électorat mécontent du centre-gauche classique.  Depuis cette date, “Italie des valeurs” ne cesse de se distinguer du PD en voulant incarner (le terme est évident) une opposition fanatiquement anti-Berlusconi contre un PD cherchant à construire un bipartisme  (relativement) apaisé. A cette stratégie de distinction, s’ajoute sans doute aussi un élément d’énervement de la part de Di Pietro ; en effet, son propre fils est lui-même inquiété depuis peu par la justice pour des faits de corruption. A. Di Pietro ne cesse du coup d’augmenter la dose de ces critiques à 360 degrés. L’espoir pour le PD réside désormais dans l’auto-délégitimation par histrionisme du personnage, qui tend de plus en plus à ressembler à une sorte de Marco Pannella, le leader des radicaux dans les années 1970-90.

Vu de cette fin janvier 2009, les élections européennes se présentent donc plutôt mal pour toute l’opposition de gauche et de centre-gauche. En même temps, comme dirait Jean-Pierre Dupuy sur le changement climatique, le sens aigu de la catastrophe à venir conduira peut-être à des réactions plus rationnelles.

Du point de vue européen, en l’absence d’éléments nouveaux, la représentation italienne au Parlement italien n’enverrait donc personne ni pour les Verts ni pour la Parti de la gauche européenne. En revanche, un contingent important devrait aller au groupe ALDE, soit du côté ELDR, soit du côté PDE. Il semble en effet que le Parti démocrate n’a toujours pas réglé le problème de son adhésion ou non au Parti socialiste européen. Il se pourrait qu’on renouvelle la situation actuelle : élus pour le même parti en Italie, les députés PD s’inscriraient, soit comme ex-DS au groupe du PSE, soit comme ex-DL (Marguerite) au groupe ALDE tendance PDE, etc. pour les éventuels autres invités de la liste unique…  Cette situation est bien sûr délectable, mais témoigne plus sérieusement de l’hésitation fondamendale sur la ligne du PD : est-ce quand même un parti social-démocrate certes  trés “Neue Mitte” ou “Third Way”? ou est-ce la version italienne d’une nouvelle famille politique, les “Démocrates”? Cela importe sans doute peu aux électeurs italiens, mais cela rendra encore plus difforme la représentation politique italienne au Parlement italien, qui va plus ressembler du coup à celle d’un Pays Balte (avec uniquement des partis de centre ou de droite) qu’à celui d’un grand pays démocratique de l’Ouest européen (France, Espagne, Allemagne, Grande-Bretagne).

De fait, le plus grand espoir pour l’opposition à S. Berlusconi repose dans le contexte et dans la personne même de ce dernier. La crise économique d’ici juin prochain peut s’aggraver assez pour que les électeurs de gauche et de centre-gauche se remobilisent pour exprimer leur désarroi. Plus sûrement, l’opposition peut compter sur les conséquences éventuellement délètères de la création à droite du “Peuple de la liberté”. Normalement ce parti devrait officiellement fusionner dans un congrès le 27 mars FI, AN et quelques autres petites forces. Cette fusion ne va pas pourtant sans frictions entre S. Berlusconi et G. Fini (avec la situation historiquement amusante, qui voit le “post-fasciste” défendre le caractère démocratique, collectif, de la décision dans le futur parti). La fusion se fera sans doute, mais il n’est pas sûr qu’une partie des électeurs, des militants et des dirigeants d’AN, avalent cette couleuvre-là. Cette situation de fusion “malgré-nous” devrait avantager les concurrents de centre (UDC) et de droite (“Ligue Nord”, “Droite”) du PDL. Selon les sondages, la “Ligue Nord” réussit actuellement  l’exploit d’ être à la fois au gouvernement avec le PDL et au coeur des protestations des Italiens du nord contre la situation du pays. Je ne sais pas si ce jeu sur deux tableaux pourra durer jusqu’en juin (par exemple sur les problèmes liés à l’immigration), mais, du coup, le PD peut encore rêver d’être au moins le premier parti du pays en juin 2009, même si la gauche et le centre-gauche se révèlent trés minoritaires dans l’électorat.Belle consolation, non?

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Berlusconi strikes again

14 novembre 2008 · Un commentaire

Ah ce cher Berlusconi. En tant que spécialiste de la vie politique italienne, je ne peux que me féliciter  (cyniquement il est vrai) de son existence. Bien qu’il soit une personne particulière, il est prévisible comme une horloge tessinoise. La semaine dernière à la fin d’une conférence de presse commune avec le Président russe, il a déclaré, comme le lecteur le sait sans doute, qu’Obama était, je le cite en le traduisant, un “homme beau, jeune et bronzé”, et qu’il allait donc se trouver facilement d’accord avec Medvedev, lui aussi jeune (et beau? mais pas bronzé!). Sur la vidéo de la conférence de presse, le dit “jeune” semble faire une moue, du genre de celle que Gianfranco Fini avait fait début juillet 2003 dans l’amphitréatre de Strasbourg quand en pleine séance du Parlement européen le même Berlusconi avait émis sa blague sur le “rôle de kapo” à attribuer à Martin Schulz, un élu allemand du PSE qui l’avait provoqué avec une question  pourtant bienvenue. Naturellement, la “blague”, présentée clairement comme telle par l’attitude de Berlusconi littéralement impérial (néronien?) lors de cette conférence de presse, n’a pas été appréciée par tout le monde, ou plutôt elle l’a été à sa juste valeur. Les sites Internet des deux Mondes l’ont reprise pour s’en indigner , au point que la Première Dame de France, d’origine italienne, comme chacun sait, s’est ajoutée à la longue liste des Italiens se désolidarisant de cet humour. Il y aurait eu 1500 posts sur le site du New York Times à propos de cette blague.

Il me semble intéressant de signaler que S. Berlusconi ne s’est pas du tout repenti à ce jour. Il a même traité tous les gens qui ne comprendraient pas cette “carineria” (gentillesse) d’imbéciles, en premier les journalistes qui dans le discours du chef de “Peuple de la liberté” , comme chacun sait, sont tous plus ou moins des communistes – même ceux de The Economist (sic). Il a ajouté qu’”il en avait marre et qu’il dirait ce qu’il pense”.

Cette dernière réaction ulcérée du personnage, qui a tout de même 72 ans et pense être plus ou moins éternel, me semble révélatrice d’une réalité : contrairement à une théorie qui voudrait que S. Berlusconi maîtrise ses blagues comme un instrument de communication, pour marquer sa différence, cela me confirme que ce dernier ne sait pas complétement se maîtriser, et qu’arriver au faîte de son pouvoir – il a été triomphalement réélu ce printemps -, il aimerait se révéler “au naturel” et que cela ne choque plus personne, qu’il n’y ait plus d’imbéciles. Lors d’un Conseil des ministres européens lorsqu’il assumait plusieurs postes ministériels à la fois, il avait fait des “cornes” à l’un de ses collégues lors de la “photo de famille”. Les Italiens de gauche avaient été honteux, les autres s’étaient plutôt amusés de l’incident.  Le contexte pouvait à la limite faire penser à une tactique de sa part pour raviver les tensions entre son camp et ses opposants. Le dernier en date ne peut correspondre à aucune stratégie, S. Berlusconi est encore aprés six mois de pouvoir à l’apogée de sa popularité, il n’a pas le besoin de resserrer les rangs de sa majorité (il ne lui reste plus que des fidèles…), tout simplement cela lui faisait visiblement plaisir de dire  publiquement ce genre de bêtise – qui représente évidemment un lourd sous-entendu raciste.

En fait, S. Berlusconi devient de plus en plus fascinant avec les années parce que, d’une part, il use et abuse de toutes les ficelles du métier politique, que son projet politique incarné dans ses partis successifs  existe bel et bien au delà de la protection de ses propres intérêts de capitaliste, et que, d’autre part, il maintient une “distance au rôle” qu’il tient depuis 1993 déjà. Cette “distance au rôle” qui lui fait dire ce qu’il ne faut surtout pas dire publiquement ne tient pas seulement à une stratégie du “politique antipolitique”, mais aussi à une contrainte psychique, qui peut-être va devenir de plus en plus claire à mesure que les années vont passer. Il ambitionnerait de plus de devenir Président de la République pour finir sa carrière en “père de la Nation” respecté de tous. C’est bien mal parti – ou alors, les Italiens auront à souffrir un Cossiga bis, ce Président grand “déparleur” du début des années 1990 et qui n’a cessé, malgré la maladie, de faire des déclarations malvenues ces dernières années. “Qui a dit la vieillesse est un naufrage”, rappelez-moi.

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Jeunes candidats chercheurs, rassurez-vous, vous pourriez être italiens.

21 octobre 2008 · 14 commentaires

L’Italie est réputée depuis au moins deux décennies pour le médiocre état de ses Universités et de sa recherche publique, et surtout pour leur sous-financement chronique. Toutes les comparaisons internationales disponibles insistent sur ce point.

Il semble que l’actuel gouvernement Berlusconi veuille ajouter un épisode à cet saga.  D’ultérieures restrictions budgétaires sont à prévoir pour le monde universitaire sur les trois prochaines années. Le gouvernement propose, semble-t-il pour compenser ces restrictions, de rendre possible la transformation des Universités en fondations de droit privé; celles-ci pourraient recevoir des fonds du secteur privé (ce qui ne va pas de soi sachant l’appétence des entreprises italiennes pour la recherche).  La crainte est bien sûr que ces Universités soient obligées d’augmenter leur frais de scolarité et surtout de ne se consacrer qu’aux études réputées rentables par les entreprises les finançant. Dans l’immédiat, le gouvernement propose de ne remplacer que 20% des personnels universitaires statutaires partant en retraite, soit 1 sur 5. Oui, vous avez bien lu, 1 sur 5. Sachant que déjà actuellement le personnel non statutaire (les “precari”) assure souvent le gros de l’activité pédagogique et scientifique des Universités, on peut imaginer l’impasse dans lequel se trouvent ces mêmes “precari”. C’est d’autant plus troublant qu’en même temps le gouvernement prétend résorber ce même précariat, avec des régles au byzantisme étudié par un fonctionnaire sorti de l’imagination d’un Kafka sous acide. Cela vaut aussi pour les grands organismes de recherche public. Leur titularisation dans un statut s’enfonce donc dans le néant à grande vitesse, sauf pour une infime minorité de “salvati” (sauvés comme dirait Primo Levi pour un sujet plus grave). De toute façon, il semble qu’un ministre ait comparé les chercheurs à des “mercenaires” qui vont et qui viennent, et qu’un poste fixe pourrait endormir. (Comme dirait L. Parisot rien ne dure en ce bas monde… )

Je ne vous étonnerai pas en disant que les personnes concernées protestent hautement . Menacés dans leur existence et leur avenir, elles multiplient les manifestations (peu relayées par la presse) et les sites Internet pour informer de leur sort (cf. pour une avalanche de liens ). La situation est d’autant plus grave  que la durée des études en Italie tend souvent à produire des “precari” à des âges plutôt avancés (35 ans et plus) parmi les “jeunes chercheurs”. Leur reconversion semble dès lors des plus difficile , voire impossible, à     l’âge où l’on est déjà un “vieux con” pour les entreprises. (Plus généralement, sur le marché du travail italien, le recrutement sur un  travail précaire s’arrête à la quarantaine; au delà si l’on doit encore être précaire, plus personne ne veut de vous.)

Etant donné que cette politique va à l’encontre de tout ce qui peut raisonnablement être considéré comme la défense de l’Italie dans l’”économie de la connaissance” prévue par la Stratégie de Libonne, même si tout cela est présenté par le gouvernement italien comme un moyen de se préparer à de tels défis en “rationalisant” le monde universitaire et académique en lui trouvant de nouvelles ressources ailleurs que dans les poches vides de l’Etat, j’y vois aussi un moyen pour les dirigeants actuels d’en finir avec le monde de la science et de la haute culture. Ce “massacre des élites” (universitaires) tient beaucoup au fait que la base sociale, économique, morale des droite italiennes se trouve peu à l’Université – même s’il existe des universitaires de droite, même s’il existe des militants étudiants de droite. Les universitaires forment un monde un peu incompréhensible dont on se débarasserait d’autant plus volontiers que le barycentre social du centre-gauche se trouve dans l’Université ou plutôt dans les personnes issues d’une éducation universitaire qui sont le seul point fort électoral de la gauche modérée (la génération éduquée dans les années 1960-1970). Les universitaires ou les hommes de haute culture ont fourni d’ailleurs de solides opposants à la personnes de S. Berlusconi : des professeurs d’Université formaient d’ailleurs la base du mouvement des “Girotondi” (les rondes) dans les années 2003-04.

En même temps, face à ce désastre, je ne peux manquer de me dire que cela a toujours été le cas.  Cette impasse sur le recrutement de statutaires était déjà en cours au début des années 1990, et les actuels  (rares et âgés) titulaires  racontent volontiers qu’ils sont arrivés bien tard dans leur vie là où ils sont. Vu la structure mandarinale et gérontocratique marquée de l’Université italienne (pour ne pas parler de quelques abus clientélistes, voire maffieux, de ci de là), il devrait apparaître à toute personne raisonnable comme absurde de vouloir faire carrière dans un tel système. De nombreux brillants éléments issus de la Péninsule ne se sont  d’ailleurs pas gênés pour le comprendre et font d’ailleurs carrière dans le monde anglo-saxon (ou en France). Face à cette impasse durable, je me suis toujours demandé comment une partie des jeunes Italiens les plus brillants s’aveuglaient tout de même sur leurs chances de réussite, et continuaient à faire vivre ce système inique. En même temps, quand j’essaye d’expliquer le plus honnêtement possible à mes propres étudiants ce qui les attend en réalité avant d’avoir une “certitude” sur leur avenir (ce qui est peut-être le problème, mais nous sommes dans une société sans pitié…), je sens bien qu’ils me croient à moitié. Il y a toujours, comme face à une épidémie, l’optimisme de celui qui pense qu’il va s’en sortir tout de même. Cela doit être un peu du même ordre en Italie. “Ils ne mourraient pas tous, mais tous étaient frappés.”

Cette crise de l’Université italienne n’est pas sans rapport avec l’attitude du gouvernement italien sur le “Plan climat” de l’Union européenne au Conseil européen des 15/16 octobre. Ce dernier voudrait des accomodements dans la mesure où il a le sentiment que l’Italie ne peut respecter ce plan sans y perdre économiquement. L’Italie, qui n’a pas de charbon contrairement à la Pologne, se retrouve ainsi le seul pays développé de l’Ouest du continent à soutenir cette ligne du suicide collectif à l’étouffée. Cela correspond assez bien à une économie sous-dotée en capital humain, incapable d’investir en Recherche & Développement. La masse des petites et moyennes entreprises du nord du pays, que le gouvernement Berlusconi entend représenter, est hors d’état d’envisager une reconversion écologiquement correcte même à moyen terme – si j’ose dire : déjà que les déchets  toxiques les plus divers sont déversés dans le Sud à cause de réglementations européennes contraignantes, il ne faudrait pas en plus avoir à respecter des quotas d’émissions de CO2 en plus! En effet, si on ne fait pas de recherches et si on ne maîtrise pas les technologies correspondantes, la seule manière de diminuer les émissions de CO2 est de faire faillite! (ou de tricher avec les quotas…)

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Business as usual : “S. Berlusconi vs. les juges”, épisode 5439.

23 juillet 2008 · Laisser un commentaire

Suivre la politique italienne au jour le jour depuis quinze ans a fini par me rendre morose sur ce pays : un même scénario se répète à l’infini depuis 1994, “Silvio Berlusconi s’oppose à la magistrature italienne”. Au moment où l’on croyait le conflit enfin apaisé avec le triomphe de la coalition des droites aux récentes élections, triomphe qui aurait dû inciter S. Berlusconi à traiter les affaires judiciaires le concernant par le mépris (et la prescription qui finira bien par arranger tout…), il repart de plus belle à l’attaque de la magistrature (en se disant of course attaquée par elle!). C’est pour le moins lassant. Cette fois-ci, S. Berlusconi a fait voter une loi dite “lodo Alfano”, qui garantit une immunité pénale (et pas civile) temporaire aux cinq plus hautes charges de l’Etat italien pendant la durée de leur mandat. Une loi à peu prés similaire (le “lodo Schifani”) avait été votée sous la précédente législature de centre-droit et rejetée par la Cour constitutionnelle italienne sous des motifs pris en compte cette fois qui ne devraient donc pas empêcher l’entrée en vigueur du “lodo Alfano”. Le quatrième gouvernement Berlusconi a aussi décidé de restreindre trés fortement les possibilités pour la magistrature de mettre sur écoutes les suspects lors d’enquêtes, et de punir trés durement quiconque révélerait ou diffuserait de telles écoutes. Il est vrai que certaines écoutes effectuées au détriment de S. Berlusconi auraient à ce qu’on croit comprendre un contenu peu reluisant – y compris sur certains aspects de sa vie privée. Il a par contre échoué à faire voter par le Parlement une norme dite “blocca processi” (stoppe-procès) dont l’absurdité patente ne dévoilait que trop l’aspect d’intérêt personnel qu’elle recelait.

Toute cette activité pour défendre le chef du gouvernement du “risque judiciaire” a déclenché la remobilisation de tous les groupes antiberlusconiens, qui ont organisé le 8 juillet un “No Cav Day” (littéralement “Jour du Pas de Chevalier du Travail”). Ce terme construit sur le modèle du “D-Day” a donné lieu à des tas de déclinaisons politiques en Italie (le “No Tax Day”, le “Family Day”, etc.) pour nommer une manifestation de protestation organisée par la droite. Les anti-berslusconiens par le titre choisi pour leur propre manifestation se moquent ainsi d’une routine de la droite.

Une manifestation auquel se résumait ce “No Cav Day” en pratique a donc eu lieu Piazza Navona à Rome, manifestation qui, semble-t-il, a eu quelque succès populaire. Le petit parti “Italie des Valeurs”, dont le leader est l’ex-juge anti-corruption Antonio Di Pietro, a largement contribué à l’organiser et les critiques habituels de S. Berlusconi (S. Guzzanti, B. Grillo, M. Travaglio, A. Camilleri, etc.) y ont participé , mais pas un seul représentant de la classe dirigeante du Parti démocratique (PD). Cette dernière a d’ailleurs fini elle aussi accusée – y compris G. Napoletano le Président de la République – par certains orateurs pour son attentisme face aux décisions berlusconiennes.

Face à cette situation, S. Berlusconi en a rajouté encore en affirmant qu’une profonde réforme de la justice était plus que jamais nécessaire, et qu’elle devait se faire le plus tôt possible, à savoir cet automne.

A en croire les sondages, ce conflit ne passionne pas les Italiens, et moi non plus. En effet, les divers épisodes de “criminalité en col blanc” dont se serait rendu coupable S. Berlusconi à en croire ses accusateurs ne changent rien au fait proprement politique que, malgré ces accusations (ou à cause d’elles?), il vient de gagner pour la troisième fois des élections politiques “à la loyale”. J’ajoute qu’en Sicile, où le centre-gauche a largement dénoncé depuis 1989 au moins les abus du centre-droit sur un style largement identique aux accusations portées contre S. Berlusconi, les élections régionales, provinciales et communales de cette année ont vu le triomphe du centre-droit. A Catane, le candidat du centre-gauche est même arrivé troisième derrrière celui de “la Destra” (de la droite néo-fasciste)… L’électeur ne semble donc guère apprécier ces dénonciations de la moralité de l’adversaire qui manquent d’un projet clair pour la suite. Le PD semble bien comprendre le piège en évitant de trop s’investir dans l’anti-berlusconisme moralisateur, mais n’a pour l’heure aucun discours crédible à opposer à S. Berlusconi sur le reste des politiques publiques.

Je dois donc me faire une raison : le conflit entre S. Berlusconi et la magistrature demeurera un élément central de la vie politique italienne jusqu’à la disparition politique de ce dernier, ou peut-être jusqu’au moment où l’opposition découvrira un meilleur angle d’attaque plus en phase avec les préoccupations de l’électorat.

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“Partito di lotta e di governo”

17 avril 2008 · Laisser un commentaire

Cette expression “Partito di lotta e di governo” (Parti de lutte et de gouvernement) , qu’on attribua jadis au PCI, m’est revenue à l’esprit face aux résultats. En ayant les données définitives, la victoire de la “Ligue Nord” à droite, celle d’”Italie des valeurs” au centre-gauche, et la défaite de “Gauche arc-en-ciel” à gauche s’inscrit dans cette contradiction : comment être à la fois au pouvoir et exprimer les demandes populaires de manière radicale? La trés nette défaite du cartel de la “gauche de la gauche” ressort de cette contradiction; cela ressemble aux défaites du PCF aprés toutes ses participations au gouvernement, qui ont marqué les étapes successives de son déclin. En revanche, Idv (Italie des valeurs) était au gouvernement en 2006-08, mais Antonio Di Pietro son leader n’avait de cesse de se quereller publiquement avec le ministre de la Justice, Clemente Mastella, de l’UDEUR. Ce même ministre qui a fini par appuyer (fort mal à propos) sur le “feu nucléaire” de la défiance et qui a de fait détruit ce gouvernement de coalition. Clemente Mastella n’a même pas pu se présenter aux élections faute de trouver un allié, les partenaires de la gauche de la coalition de l’Union (autre nom de l’Olivier) ont payé l’addition, mais IdV gagne des voix (un quasi-doublement) et des élus. A. Di Pietro a réussi à être “de lutte et de gouvernement”. Pas les partis de la “Gauche arc-en-ciel”, auquel tout le monde attribue la failblesse du gouvernement Prodi II. La LN triomphe aujourd’hui, elle retrouve sa grande géographie de 1992, elle est trés présente dans ses bastions lombards, venètes, mais elle se répand de nouveau dans tout le nord, y compris dans les régions rouges. C’est extraordinaire, pour un parti qui était groupusculaire au sud du Po depuis des années, de dépasser régulièrement les 5% des voix. Le succès est aussi étonnant dans les grandes villes du nord, ou plutôt dans les quartiers populaires des grandes villes. Bref, la Ligue Nord ne pouvait guère faire mieux, presque tous les gains en voix de la coalition gagnante vont vers elle et son alter ego sudiste, “Le Mouvement pour les Autonomies”. Par contre, elle est confrontée dès maintenant à l’articulation entre le fait d’être au gouvernement et celui de représenter les instances populaires quel qu’elles soient. Par exemple, à en croire la presse pro-Pdl, le problème des “Roms” a été décisif. Peut-être, mais je doute fort dans un contexte européen que le gouvernement italien puisse faire quoi que ce soit. Le gouvernement roumain a déjà négocié avec le gouvernement Prodi une meilleure collaboration sur ce point, à la suite d’un meurtre particulièrement horrible, meurtre qui avait donné l’occasion à W. Veltroni, alors encore maire de Rome, de “faire son xénophobe”. Sur ce problème “Rom”, je doute qu’une efficacité à court terme quelconque puisse être atteinte, sans piétiner d’une façon ou d’une autre les droits de l’Homme et le droit européen. En somme, les dirigeants de la Ligue Nord sont programmés pour perdre les prochaines élections nationales, mais comme ils le savent sans doute….

Dès l’année prochaine, il y a des élections européennes. On devrait voir un effet de ces considérations. Si le mode de scrutin reste le même, une proportionnelle intégrale sans seuil minimum, tous les petits partis qui ont perdu aujourd’hui vont tenter de “se refaire”, et les partis de gouvernement devrait être “sanctionnés” – dont tout particulièrement la “Ligue du nord”.

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