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Berlusconi grillé par les marchés financiers : le marchorat a voté.

Ce cher Silvio Berlusconi a démissionné ce samedi soir 12 novembre 2011.

La raison immédiate de son renoncement à sa charge n’est autre qu’un vote parlementaire qu’il a perdu quelques jours auparavant. 308 voix seulement à la Chambre des députés sur un texte du gouvernement. La perte de sa majorité parlementaire par S. Berlusconi est liée à la défection de quelques députés de son camp, effrayés il n’y a pas d’autre mot, par le sort de la dette italienne sur les marchés financiers. Il est vrai qu’un taux de prés de 7% pour se financer  a été atteint pendant un court moment. Une partie de ces braves gens, que S. Berlusconi avait pourtant soigneusement choisi (grâce à la loi électorale italienne, votée en 2005 et utilisée en 2006 et 2008) pour être députés en son nom, a fini par trahir la majorité élue en 2008. Il y avait déjà eu des pertes depuis 2008, avec la dissidence de Gianfranco Fini entre autres, mais il y avait eu des récupérations de dissidents et des prises dans le camp adverse. Je comprends que S. Berlusconi ait été confiant jusqu’au dernier moment.

L’histoire retiendra que ces mêmes députés et sénateurs ont appuyé leur chef à travers tous les scandales qui ont marqué cette lente agonie du berlusconisme, qui dure depuis l’été 2009 au moins. Seul le jugement des marchés les aura fait finalement bouger. Du point de vue électoral, les dernières élections en date, dans la (petite) région Molise, avaient même vu la victoire de son camp, allié de nouveau à l’UDC, et symétriquement, l’écroulement (peu noté dans les médias italiens) des scores du PD et de l’IDV (à moins de 10% des voix chacun). Les sondages pour S. Berlusconi étaient certes mauvais, mais, avec des élections prévues en 2013 seulement, la situation pouvait encore se retourner, surtout que le camp d’en face n’était pas brillant non plus. Bref,  la situation sur le plan intérieur n’était pas vraiment pire que d’habitude. Mais le marchorat a voté, et a fait voter par la peur qu’il inspire les quelques députés nécessaires à la chute de S. Berlusconi.

Ce dernier va donc être remplacé par Mario Monti, ancien Commissaire européen. Je ne peux que, comme le politiste italien I. Diamanti, noter l’extraordinaire ressemblance qui se crée ainsi entre la période 1992-1993 et la période actuelle. Dans les deux cas, un gouvernement qui a remporté une majorité parlementaire dans les urnes est balayé par une crise à quatre dimensions :

- une dimension “européenne”, la plus visible aujourd’hui, mais tout aussi présente en 1992-1993, quand le gouvernement de Giuliano Amato doit assumer la dévaluation  de la lire italienne et mettre en place des plans d’austérité : la crise d’alors fait suite à une période dite de “finanza allegra” (finance joyeuse), où l’État italien dépense plus qu’il ne fait entrer d’impôts dans les caisses; déjà, à l’époque, l’Union européenne fait pression sur l’Italie pour qu’elle mette ses comptes publics en ordre, et, déjà, les agences de notation font la pluie et le beau temps. (C’est d’ailleurs ainsi que j’entends moi-même parler pour la première fois des dites agences.)

- une dimension économique : la crise de 1992-93 correspond aussi à une perte, via le niveau de la lire ancrée au mark (via son appartenance au SME) et l’inflation interne (liée à la puissance des syndicats confédérés, bousculés par les “comités de base”), de compétitivité des produits italiens; la dévaluation effectuée alors permet dans les années suivantes un boom à l’exportation. On retrouve cette dimension aujourd’hui : cet été, le patronat organisé, les syndicats ouvriers et la plupart des représentants des intérêts économiques ont rédigé un appel commun au gouvernement Berlusconi pour qu’il prenne des mesures en faveur de la compétitivité du pays et de la croissance économique. En 1992-93, le patronat italien organisé n’était pas en reste dans le travail de sape des gouvernements du pentapartito, et ses intellectuels organiques joueront un rôle dans la définition des objectifs de Forza Italia, le premier parti de S. Berlusconi. (En principe, ce parti aurait dû faire la “révolution libérale” attendue par le patronat organisé.)

- une dimension morale : comme chacun le sait sans doute, les partis de la “Première République” (1946-1992) ont été emportés par la tourmente judiciaire nommée “Mains propres”. Bien que les années récentes aient vu une multiplication de scandales, y compris les célèbres frasques orgiaques de S. Berlusconi lui-même, aucun terme unique n’a désigné cette multiplication de scandales. Par contre, il existe une radicalisation du vocabulaire utilisé pour désigner les politiciens professionnels : en 1992-1993, suivant une longue tradition établie dès la fin du Dix-neuvième siècle, tous les commentateurs dénonçaient  “la classe politique” corrompue et inefficace. Aujourd’hui, on dénonce de même “la caste” des politiciens, tout aussi corrompue et encore plus inefficace si cela est possible.

- une dimension populaire/référendaire : on s’en souvient peut-être, ce printemps 2011 a vu la victoire éclatante de trois référendums abrogatifs proposés par des groupes hostiles aux divers aspects du berlusconisme. Un référendum, celui sur l’“empêchement légitime”, constituait même clairement un désaveu de S. Berlusconi lui-même en tant que personne privée cherchant à se soustraire à la justice de son pays. Avec 55% de votants parmi les inscrits, et 95% de oui parmi les votants  à l’abrogation, une nette majorité des électeurs avait pour la première fois exprimé son désaveu à l’encontre de S. Berlusconi personne privée. En 1992-1993, l’instrument référendaire, aux mains de segments de l’opposition à ce qu’ils qualifiaient alors de “régime” ou de “partitocratie”, avait joué là aussi un rôle majeur de légitimation populaire pour casser la légitimité de la majorité parlementaire.

Dans les deux cas (1992-93 et 2011), la crise finit par se dénouer à travers l’appel pour prendre la tête du gouvernement à une personnalité “apolitique” d’orientation clairement libérale, soutenue par l’autorité présidentielle. En effet, face à une majorité parlementaire délégitimée, le Président de la République,  Oscar Luigi Scalfaro et Giorgio Napolitano respectivement (tous deux d’ailleurs un personnage de second plan dans leur parti respectif avant d’être élu président, mais jouant sur l’aura d’une longue carrière politique commencée dans la Résistance ou dans l’immédiate après-guerre), incarne la légitimité  de l’État italien, et ses choix pérennes, à savoir le choix de l’Europe dans les deux cas. En avril 1993, G. Amato, le Président du Conseil, issu de la majorité parlementaire d’avril 1992 cède donc  la place à Carlo Azeglio Ciampi. Ce dernier n’est autre que le gouverneur de la Banque d’Italie. Il reste en poste un an avec ce qu’on appellera le “gouvernement des professeurs”, soutenu par une majorité de députés issus des urnes de 1992. On se dirige droit vers un scénario très semblable, avec un Mario Monti, ex-Commissaire européen, par ailleurs recteur de l’Université privée de la Bocconi, qui, de fait, va être soutenu par une majorité des élus de 2008 (ex-majorité et ex-opposition confondues).

Sur le fond, les mesures contenues dans le dernier texte voté sous le gouvernement Berlusconi (le “maxi-amendement” à la “loi de stabilité” exigé par l’Union européenne) donnent déjà le ton : flexibilité accrue du marché du travail, départ en retraite à 67 ans à mettre en place le plus tôt possible, privatisations y compris de services publics locaux, concurrence dans les secteurs des professions libérales, etc. . La lettre d’Oli Rehn en tant que Commissaire européen à Giulio Tremonti, Ministre de l’Economie, rendue publique le 8 novembre par la Repubblica avec ses demandes comminatoires en 39 points sur les progrès du gouvernement Berlusconi dans tous les domaines de l’action publique ou presque dessine clairement un programme en matière de politiques publiques à suivre. Le TINA européen triomphe.

Probablement, la différence avec 1992-93 tiendra dans l’inexistence de la soupape qu’avait représentée, face à la rigueur d’alors, la dévaluation de 1993 de la lire par rapport au mark et au franc français. Au moins à court terme, le gouvernement Monti n’aura sans doute pas plus de croissance à offrir aux citoyens italiens que celui de S. Berlusconi. Face au mécontentement qu’il ne manquera pas de produire ainsi, il pourra sans doute compter sur le soutien des députés et des sénateurs avides de rester en place jusqu’en 2013.  Mais, s’il réussit à s’installer et à durer, le gouvernement Monti ne devrait pas manquer de se créer ses oppositions : le vote de confiance qu’il sera bien obligé de demander aux deux Chambres d’ici quelques jours constituera une première indication en ce sens.

Les marchés ne prennent pas de vacances!

Vraiment les “marchés” (financiers) sont des salauds, des ordures, des vandales, des bachibouzouks, pour tout dire des déchets de l’humanité qui ne valent même pas la corde pour les pendre. Certes, on (les gens ordinaires qui ne sont pas des opérateurs de marché) s’en doutait un peu, mais, là franchement, continuer les mouvements spéculatifs contre les titres publics de certains “PIIGS” (Portugal, Ireland, Italy, Greece, Spain) en plein été, c’est vachard comme tout, surtout pour nos pauvres gouvernants (et leurs sherpas respectifs) qui auraient besoin de souffler eux aussi. Les marchés (les “gnomes de Londres” comme disait l’autre) s’en prennent désormais à la dette italienne et à la dette espagnole. Ils ne semblent pas croire que le plan de sauvetage de la Grèce n’annonce rien de pire à venir. C’est sûr que les différents plans européens depuis le début de la crise donnent une image piteuse de ce qui est possible ou non à ce niveau européen : là, “ensemble tout est [vraiment] possible”, donc pourquoi pas un bail-out général payé par Herr Schmidt et Monsieur Dupond?  Il est sûr aussi qu’un Président du Conseil européen se permettant dans une tribune à la presse de comparer sans rire le niveau d’endettement de la Grèce avec celui du… Japon pour confirmer à la cantonade que rien de tout cela  n’est si grave témoigne d’un manque d’à propos certain. Ce qui est sûr en effet, c’est que la Grèce n’est pas le Japon de l’Europe! (Exercice : citez une innovation technologique d’origine grecque des cinquante dernières années… même exercice ensuite pour le Japon. Ne riez pas!)

Pour ce qui est de l’Italie, il faut bien avouer que les “marchés” semblent tout de même bien informés… par la presse italienne, par les économistes italiens, par les centres de recherche italiens, par le patronat et les syndicats italiens. Tout le monde intellectuel italien, qui écrit à destination de l’opinion publique interne dans une optique plus ou moins néolibérale, ne cesse en effet de seriner depuis au moins le début de la décennie 2000 (pas de la décennie 201o…) que l’Italie aurait besoin d’une “révolution libérale” ou de “réformes de structure” pour faire un saut en avant dans une nouvelle forme de croissance économique. Or, depuis 2001, rien ne vient! Cela avait déjà déclenché une crise politique à mi-mandat (2001-2006) au sein de la coalition au pouvoir en 2003. Une des raisons de fond de la rupture Fini/Berlusconi de l’année dernière (2010) était justement le type de politique économique menée depuis 2008, moment du retour au pouvoir de la droite après l’interlude du centre-gauche (2006-2008). Bref, cette histoire de “réformes structurelles à faire pour relancer la croissance” est devenue désormais une vieille histoire. Elle a été renforcée par la politique de rigueur menée par le Ministre de l’Economie italien, Giulio Tremonti, depuis 2008.  Entre les plans triennaux et les collectifs budgétaires d’austérité, les Italiens ont été servis en la matière depuis 2008 (là encore, en France, on se la coule encore douce).  Pressé il y a quelques jours par les “partenaires sociaux” (patronat, syndicats, représentants des commerçants artisans, agriculteurs, etc.) pour une fois unis dans l’inquiétude via une déclaration ad hoc, Silvio Berlusconi doit s’adresser au Parlement italien ce soir même pour essayer de montrer que les fondamentaux de l’économie italienne sont des plus sains et pour annoncer probablement des réformes de structure. Vedremo. Le problème est bien sûr qu’on ne connait pas de grand programme de relance d’une économie qui ne suppose aussi pas un changement de personnel politique. Les épisodes précédents en Italie ont reposé sur une semblable relève de la garde. Or, pour les raisons bien connues tenant à ses rapports tendus avec la magistrature,  il ne fait guère de doute que S. Berlusconi ne veut pas quitter le pouvoir dans de telles conditions  et que le seul départ de G. Tremonti de son poste ne suffira pas à marquer un changement radical. Si j’étais un berlusconien de choc, je pourrais aussi voir dans les attaques sur la dette italienne la preuve d’un complot des “poteri forti” (grands capitalistes) contre mon héros. Hypothèse d’ailleurs qui n’est pas sans fondement : en tout cas, tous ceux qui parlent de l’économie italienne en Italie semblent vouloir  se débarrasser du berlusconisme.

Pour ma part, je ne peux que me rappeler de l’analyse du ministre de centre-gauche en charge des finances italiennes au moment de la période de “qualification pour l’Euro” (1996-1998). Ce dernier  faisait remarquer dans un petit opuscule publié quelques temps plus tard que le succès d’alors a reposé sur la capacité du gouvernement Prodi à faire croire à cette capacité de tenir les comptes publics. Car, il suffit que les marchés croient à l’Italie, pour que cette dernière puisse emprunter moins cher, et donc soit capable de tenir les objectifs fixés par les traités européens. Ce qui est en train de se passer actuellement, c’est exactement l’inverse : les marchés semblent ne plus croire à l’Italie, et, du coup, reviennent à des taux d’intérêts pour détenir de la dette publique italienne tels que le désastre se profile. On ne peut en effet rémunérer une dette publique qui représente plus de 100% du PIB à un taux supérieur à 6%, alors même que la croissance attendue du pays n’est au mieux que de 2/3%, et en pratique bien moins.

Pour prendre un point de vue plus général pour ce qui concerne l’Europe, ces marchés qui ne dorment jamais ni ne prennent jamais de vacances sont sans doute en train de sanctionner le fait que les solutions européennes du 21 juillet vont dans une direction, la mise en commun des dettes publiques des uns et des autres, ou du moins des garanties croisées entre pays européens, solution qui n’est pour l’instant gagée sur rien d’autre que la seule volonté des gouvernements, et qui ne correspond en rien – pour l’heure – à une “volonté générale” européenne. Différentier les taux d’intérêts payés par les différents pays européens de la zone Euro parait du coup un simple retour à la réalité des “fondamentaux” de chacun. Les rumeurs qui courent apparemment sur une exonération des Italiens et des Espagnols de leur participation au plan d’aide à la Grèce sont, sans doute infondées, mais logiques.

Enfin, tout cela sent de plus en plus  son “septembre 1992″…

55%

55%…  j’ai du mal à y croire : les électeurs italiens se sont rendus aux urnes en nombre suffisant pour que le quorum de 50% de participation  pour qu’un référendum abrogatif soit valable soit atteint (y compris en tenant compte des inscrits italiens de l’étranger). Les quatre référendum abrogatifs proposés ont tous atteint le quorum, et, dans  les quatre cas (deux normes sur la privatisation du service de l’eau, une sur le nucléaire civil, une autre sur l’“empêchement légitime” concernant directement les affaires judiciaires de S. Berlusconi en tant que Président du Conseil), l’abrogation de  la norme votée auparavant par le Parlement a été votée avec des majorités “bulgares” comme on dit en Italie (94% et plus de “oui” à l’abrogation).

C’est la première fois depuis une éternité (16 ans si je ne me trompe pas?) qu’une série de référendum abrogatifs dépasse ce quorum fatidique. L’instrument du référendum abrogatif, après avoir connu des heures glorieuses de 1974 au début des années 1990 et avoir joué un rôle majeur dans la crise de la “Première République” (1946-1993), semblait devoir entrer dans les outils de démocratie directe destinés à l’obsolescence. Se lancer dans l’aventure d’un référendum abrogatif de la part d’un groupe politique italien avait fini par représenter l’équivalent d’une campagne de sensibilisation de l’opinion publique à sa cause, et ne pouvait au mieux que déboucher que sur une victoire à la Pyrrhus (un oui massif à l’abrogation de la part d’une minorité d’électeurs). Là, c’est le choc – du moins pour moi! -, l’instrument fonctionne de nouveau, et avec quelle force! Il semblerait que les électeurs italiens se soient enfin aperçus au cours de la dernière année que S. Berlusconi était l’arnaque du siècle! Ce n’est décidément pas lui, pourtant le plus grand dirigeant que l’Italie ait eu depuis son Unité, qui est destiné à régler les problèmes que l’Italie traine depuis les années 1970. Les questions posées avaient certes un sens en elles-mêmes : une fin définitive de l’énergie nucléaire civile en Italie (qui avait d’ailleurs déjà été votée par le peuple italien en 1987 lors d’un référendum abrogatif, mais sur laquelle la majorité de centre-droit voulait revenir lors de son retour aux affaires en 2008); un coup d’arrêt à la privatisation des services publics de l’eau; et enfin, la cerise sur le gâteau, une norme dite de l’“empêchement légitime”, qui était destinée à permettre à S. Berlusconi, tant qu’il restait en charge des affaires de l’Etat, de jouer la montre dans les procès le concernant. Mais pas de doute, c’est la majorité actuelle qui était visée.

On se retrouve ainsi dans une situation très semblable à celle des lendemains du référendum abrogatif de juin 1991 : le pays profond vient d’exprimer avec force sa défiance majoritaire envers le bloc de pouvoir en place. Les membres de ce derniers savent désormais que leur temps au pouvoir leur est compté (surtout que ce résultat vient une quinzaine après une sévère défaite aux municipales de l’année). Ils peuvent encore faire semblant que cela ne les concerne pas directement.  Ils peuvent encore jouer sur l’existence d’une majorité parlementaire (encore que les “askaris” ralliés depuis l’année dernière pour colmater les pertes dues à la défection de Gianfranco Fini et de ses proches risquent de fuir… ou de demander une hausse de leurs rétributions), mais, là, cela sent vraiment la fin.

L’intéressant dans cette situation est bien sûr que tous les protagonistes importants du moment ont vécu les événements du début des années 1990, qu’ils ne peuvent que s’en rappeler parfaitement, que S. Berlusconi n’a sans doute pas envie de finir (politiquement puis humainement) comme son ami Bettino Craxi (en exil), que tous les protagonistes – y compris la Ligue Nord d’Umberto Bossi – n’ont pas envie d’être emportés par l’avalanche qui s’annonce.

Un petit 25 juillet 1943 alors, avec Giulio Tremonti comme Badoglio? Ou, plus gentiment, un John M. pour sauver la droite italienne de l’autisme de Margaret T. ?

Bon, c’est bien beau tout cela, mais qu’en pensent les agences de notation? Il ne s’agirait pas que les Mayas aient raison pour 2012!

S. Berlusconi derniers temps

Les résultats du second tour des élections municipales italiennes de ce printemps 2011 ont largement confirmé les surprises du premier tour. Pour la première fois depuis son retour au pouvoir national en 2008, l’alliance centrée autour de la personne de S. Berlusconi donne des signes évidents de faiblesse électorale. Vu la gestion médiocre de la crise économique par la coalition au pouvoir depuis 2008 et la stagnation d’un peu tout en Italie (sauf des problèmes plus ou moins éternels du pays : question méridionale, maffias, qualité de l’éducation, démographie, etc.), la nette victoire de la coalition de droite aux élections régionales de l’année dernière s’avérait plutôt contre-intuitive, et donnait l’impression que l’électorat italien était désormais atteint de paralysie cognitive, pour ne pas dire de sénilité ; désormais, la logique de l’évaluation de la  performance des gouvernants par les électeurs (ou tout au moins par une partie des électeurs) reprend le dessus, or, comme la performance de l’actuelle majorité de centre-droit s’avère plutôt faible au niveau national – comme l’a d’ailleurs souligné la dirigeante de la Confindustria à la veille de l’élection -, il fallait s’attendre à un reflet local de cette situation, et ce d’autant plus que S. Berlusconi, peut-être illusionné par ses victoires des années 2009-2010, avait décidé de personnaliser ces élections municipales autour de sa personne, tout au moins dans les métropoles en jeu cette année, Milan et Naples.

La défaite personnelle de S. Berlusconi n’en est du coup que plus patente. Au premier tour, les préférences sur le nom de S. Berlusconi, tête de liste de son propre parti pour le conseil municipal de Milan, ont été étonnamment peu nombreuses (17.000 contre plus de 50.000 aux élections précédentes). Des facteurs locaux se sont ajoutés à ce contexte national dégradé. A Milan, le candidat de l’opposition de centre-gauche l’emporte au second tour avec 55% des voix (sur 67% de participation). L’exploit de Giuliano Pisapia, un ancien député du Parti de la Refondation communiste choisi par les primaires du centre-gauche contre un candidat plus centriste, ne doit vraiment pas être sous-estimé. Les ancêtres des partis actuels de centre-gauche avaient en effet régulièrement perdus les élections municipales milanaises depuis 1993, et il faut rappeler qu’il faut remonter aux années 1980 pour trouver un maire (socialiste) qu’on puisse identifier à la gauche au sens propre du terme. Le dernier maire socialiste du début des années 1990, Paolo Pilliterri, faisait partie de ces socialistes à la Bettino Craxi, tout aussi corrompus que reclassés très nettement à droite du point de vue idéologique, et l’héritage de “la Milano da bere” (la Milan à boire, par allusion à l’importance des sorties en soirée de cette classe politique-là) se retrouvait  d’ailleurs dans la coalition de droite des années 2000. De ce point de vue, les journalistes qui parlent d’événement historique ne se trompent pas. En dehors des aspects nationaux (crise économique, doutes  pour être vraiment gentil sur la moralité de S. Berlusconi, etc.), les aspects locaux ont joué leur rôle. Milan, censée être la capitale de la modernité en Italie, se trouve tout de même être quand on la visite encore une fois une ville qui semble arrêtée dans ses problèmes désormais anciens (mauvais état de tout ce qui est public, pollution, saleté, etc.). La lecture des pages milanaises du Corriere della Sera permettait de collectionner des exemples d’impéritie municipale, qui me faisaient me demander à chaque fois de quel bois étaient faits les électeurs milanais pour tolérer cela.  J’ai désormais ma réponse. Ils sont un peu lents, c’est tout. Par ailleurs, mais cela concerne peut-être seulement les milieux économiques les plus avertis, une Exposition universelle devrait avoir lieu à Milan en… 2015, soit dans quatre ans, et visiblement, cela patine dur, pour ne pas dire plus. Je me demande d’ailleurs comment la nouvelle administration municipale va pouvoir sauver l’affaire. Plus généralement, l’enjeu proprement milanais est de faire fonctionner de nouveau une administration dont la dernière heure de gloire remonte aux années de la reconstruction et du Miracle économique (1946-1965).

A Naples, la défaite est tout aussi cuisante, un juge entré en politique il y a quelques années Luigi De Magitris, dans le parti Italie des valeurs d’Antonio Di Pietro, l’emporte avec 65% des voix (mais avec une participation plus faible de 50% seulement). Le premier tour avait vu une opposition entre deux listes de centre-gauche, une menée par le Parti Démocrate qui contrôlait la mairie depuis des années, et une autre menée par les dissidents justicialistes du centre-gauche autour de ce juge politicien. Les listes menées par De Magistris l’ont emporté au premier tour contre la gauche identifiée à la mauvaise gestion de la ville depuis les années 1990 (dont le mondialement célèbre problème des ordures), et, au second tour, contre la liste d’alternance proposée par la droite locale. La victoire de De Magistris ne fait sans doute d’ailleurs plaisir, ni à son chef de parti, Antonio Di Pietro avec lequel la querelle est constante depuis au moins deux ans, ni aux dirigeants du Parti démocrate, principal parti d’opposition, ni bien sûr à Silvio Berlusconi. Un juge, nécessairement un malade mental, porté au pouvoir local par le peuple, une horreur absolue! J’imagine déjà la prochaine visite de S. Berlusconi à Naples…

Les autres résultats ne sont pas plus encourageants pour la droite au pouvoir, et l’expérience a montré, depuis au moins les années 1970, que les défaites dans les élections locales quelles qu’elles soient d’ailleurs (municipales ou régionales) annoncent des défaites aux élections générales qui suivent.

Donc, à ce stade, l’agonie du berlusconisme commence vraiment;  sera-t-elle longue? Pour l’instant, une majorité – dont une partie de députés et sénateurs littéralement “achetés” à l’opposition – parlementaire existe, et, dans le fond, l’opposition a tout intérêt à laisser la bête s’affaiblir encore une année, et à laisser les alliés  de la coalition de droite s’entredéchirer.

Zombie Berlusconi

La situation de Silvio Berlusconi à la tête du gouvernement italien me fait de plus en plus penser à celui d’un zombie dans un film d’horreur : vu les scandales en cours sur sa personne (surtout depuis 2009), il devrait déjà avoir démissionné cent fois dans un autre pays démocratique, mais, même s’il parait un peu touché dans un premier temps, Zombie Berlusconi se relève à chaque fois et contre-attaque en hurlant au complot universel contre sa personne. Ne vient-il pas de remporter de haute lutte (en ralliant quelques ascaris) un vote de confiance , faisant pourtant suite à la défection de son plus vieil et constant allié politique (Gianfranco Fini)? Est-ce que le “Rubygate” comme dit la presse – commencé par l’arrestation d’une jeune prostituée d’origine marocaine nommée Ruby -   peut l’achever? Pourquoi ce scandale-là plutôt qu’un autre  lui  serait-il fatal ? Pour résumer, selon la presse, S. Berlusconi aurait donc une vie privée – des moments de détente dans une vie professionnelle fort remplie – qui ressemblerait à une émission d’une de ses trois chaines de télévision. Il a réussi à attirer l’attention du grand public (masculin) italien avec ses fameuses “soubrettes” qui parsèment les émissions de divertissement offertes par ses chaînes depuis le milieu des années 1980. Dans sa vie privée, il  s’organiserait ce même traitement V.I.P. dont il fait rêver le mâle italien (frustré) depuis 30 ans. En effet, à l’occasion du “Rubygate”, tout ce qu’on peut lire dans la presse italienne, via les enquêtes de la magistrature et les témoignages recueillis par ailleurs par les journalistes, parait de la même médiocrité absolue, y compris sur le plan des fantasmes qui s’y jouent, que la télévision qui a fait sa fortune.  La première victime du berlusconisme comme phénomène culturel semblerait bien du coup être l’homme Silvio Berlusconi lui-même. On commence à mieux comprendre le sens que mettait dans ses propos sa désormais ex-femme quand elle le traita de “malade”.

Sa stratégie pour échapper aux conséquences politiques de ce nouveau scandale ne changent pas : tout nier en bloc jusqu’à la limite de toute vraisemblance (et, ici, de l’incohérence, puisqu’il chaloupe entre le semi-aveu sur ses habitudes privées et la dénégation totale de l’aspect mercantile des relations ainsi entretenues) ; affirmer qu’il s’agit d’un énième complot des juges (milanais!) rouges qui veulent le détruire au nom des (ex-)communistes impuissants à gagner les élections; donner le maximum d’écho à ces deux arguments via les  nombreux médias amis (télévision et presse écrite); multiplier via son équipe d’avocats-députés les arguties juridiques pour prouver que les juges n’ont de toute façon pas le droit d’agir comme ils le font et pour jouer la montre (ou plutôt le calendrier); éventuellement faire une loi pour le sauver des poursuites en cours;  impliquer ses alliés dans sa défense. Le scénario reste toujours le même depuis décembre 1994, même si le point cardinal reste bien sûr le complot des juges rouges (même si certains d’entre eux étaient presque fascisants en réalité dans leurs opinions politiques). On retrouve dans le “Rubygate” les mêmes ingrédients.

Ce qui me fascine par contre cette fois-ci, c’est l’imprudence du personnage. S’il existe ne serait-ce qu’une once de vérité dans ce que rapporte la presse – S. Berlusconi ne nie pas d’ailleurs se détendre en bonne et féminine compagnie…-,  comment se fait-il qu’il ait continué à fréquenter des jeunes femmes en 2010 (qui pourraient être ses filles…), alors même qu’en 2009, avait eu lieu le scandale Noemi L. à propos de cette jeune napolitaine qui avait eu droit à sa présence pour l’anniversaire de ses 18 ans? Que l’Église catholique s’était alors dite troublée, comme elle le dit un tout petit peu cette fois-ci aussi. Selon la presse, même les leaders de la Ligue du Nord semblent un peu irrités de la répétition d’un scénario semblable.

Pour l’image de l’Italie, qui fête par ailleurs cette année les 150 ans de son Unité (1861-2011), je me demande ce qui ferait le plus désordre : une crise politique partie sur un tel fondement (… sans jeu de mots!) ou la preuve que, décidément, rien ne peut achever le Zombie Berlusconi!

Et les ascari sauvèrent Silvio…

Et, voilà, c’est fait le “plus grand homme politique que l’Italie ait connu depuis l’Unité” selon ses propres termes , Silvio Berlusconi, vient de réaliser un autre exploit digne de sa légende:  il vient en effet de repousser une tentative de le renverser par la voie parlementaire, et ce malgré la perte d’une partie de la majorité qui l’avait porté de nouveau au pouvoir en Italie en 2008. La défection de la droite se voulant légaliste, emmenée par Gianfranco Fini, pourtant son allié depuis 1994, connait là un grave échec . Au Sénat, la majorité de S. Berlusconi reste solide comme prévu : 162 votes pour la confiance,  135 contre, et 11 abstentions. A la Chambre des députés, la motion de défiance à son égard a été repoussée selon la presse italienne par 314 voix contre 311. S. Berlusconi encaisse en plus ainsi la satisfaction d’échapper à  l’humiliation d’une courte défaite telle que celle connue à deux reprises par Romano Prodi, son rival de centre-gauche des années 1990-2000, en 1998 et en 2008.

Cette victoire parlementaire, qui laisse beaucoup de scenarii ouverts pour la suite, a été obtenue à la façon habituelle des gouvernements italiens des années 1880-1920 (sic), à savoir en faisant appel à la célèbre formule du “transformisme”. Pour durer, les gouvernements de l’époque, ceux du célèbre Giolitti en particulier, avaient en effet l’habitude de récupérer les élus d’opposition en leur promettant quelques avantages (pour eux-mêmes, pour leurs proches, pour leur circonscription dans un contexte de suffrage restreint). On appelait alors cette sorte d’élus à vendre les “ascari”, en employant péjorativement à leur égard le terme désignant les troupes coloniales auxiliaires dans la zone de la Corne de l’Afrique alors l’objet de toutes les attentions impérialistes du récent Royaume d’Italie. Le présent vote parlementaire du 14 décembre 2010 ressemble fortement à ces votes d’autrefois : les transfuges élus sur les listes des partis d’opposition en 2008 ou ceux loyaux en principe au nouveau parti de Gianfranco Fini (Futur et Liberté pour l’Italie, FLI) ont fait la différence; il y a certes eu aussi des transferts de dernière minute dans l’autre sens, mais la balance a penché du bon côté pour S. Berlusconi grâce aux  bons offices des éternels ascari.

Parmi les retournements de veste les plus spectaculaires, on notera que des  députés n’ont pas hésité à passer du parti anti-Berlusconi par excellence, l’Italie des Valeurs (IdV) d’Antonio Di Pietro, au soutien au gouvernement de ce dernier. La situation n’est pas nouvelle pour la “Seconde République” italienne : le Parlement élu en 1996 avait connu lui aussi son lot de transfuges (passant à l’époque de l’opposition de centre-droit au soutien aux gouvernements de centre-gauche au pouvoir) , ce qui avait d’ailleurs incité le centre-droit revenu au pouvoir en 2001 à voter en 2005 une loi électorale donnant toute latitude aux dirigeants des partis pour sélectionner leurs élus au Parlement.  Cette centralisation du recrutement des élus à la main de chaque chef de parti (via des listes bloquées) ne donne en fait que des résultats médiocres en terme de loyauté partisane. A l’exception des élus de la Ligue du Nord (LN), tous les grands partis connaissent dans la présente législature des scissions ou des défections individuelles, que ne viennent le plus souvent plus couvrir aucune feuille de vigne idéologique. (En même temps, tous ces grands partis, là encore à l’exception de la LN, recrutent sans problème de conscience excessif des transfuges. )

De fait, le scénario actuel n’est que la conséquence de l’affaiblissement extraordinaire des organisations partisanes depuis un quart de siècle : ces dernières ne jouent plus du tout un rôle de filtrage des pures ambitions personnelles. Une bonne part des élus italiens sont des professionnels de la politique au sens le plus plat du terme, à savoir que  des individus pour lesquels seuls leurs intérêts matériels de carrière leur importent à l’exclusion de toute détermination précise en matière de politiques publiques à mener ou de gouvernement à soutenir. Comme il importe peu à un cadre supérieur de contribuer à vendre de la lessive, des couches-culottes, ou des meubles.  La fin des idéologies qui avaient marqué le XXème siècle se fait particulièrement sentir, sans être remplacé par autre chose qu’un acquiescement de fait à l’ordre établi des choses. De fait, avec un peu de mémoire, on se rend compte facilement des changements de positionnement des uns et des autres.  Cela donne un peu le tournis, et fait apparaître par contraste la classe politique française comme un ramassis d’idéologues psychorigides. Ainsi une telle qui fut un temps une critique acerbe de S. Berlusconi au nom d’une idée de la “droite” idéaliste – Daniela Santanché – en est devenue en 2010 la gardienne attitré, et inversement, des thuriféraires berlusconiens s’éloignent . En un sens, cela fait mieux comprendre la proposition d’il y a quelque temps de S. Berlusconi de réduire à rien le nombre des parlementaires italiens dans une prochaine réforme constitutionnelle. Il enregistre ainsi qu’ils ne sont que des employés sans idées, dont le débat politique pourrait se passer.

Cette situation s’explique sans doute par la mise au rencart de toute vraie ligne de fracture en matière de politiques publiques entre les grands partis : du Parti démocrate (PD) au Peuple de la Liberté (PdL), en passant par l’Italie des Valeurs (IdV), l’Union du Centre (UdC), et les nombreux autres (micro-)partis centristes, toujours presque sans électeurs mais toujours par un miracle perpétuel avec des élus au Parlement, tout le monde se trouve d’accord sur l’essentiel (le désaccord sur S. Berlusconi étant l’arbre qui cache la forêt du consensus). Il y a certes la Ligue du Nord qui poursuit son projet de fédéralisme sans solidarité, il y a certes une gauche de gauche qui relève légèrement la tête (mais qui se trouve depuis 2008 hors du Parlement), il y a certes des querelles d’arrière-garde entre catholiques et laïcs (et, encore, il faut se pincer pour prendre ces affaires très au sérieux vu les protagonistes et ce qu’on sait de leur vie privée), mais, pour le reste, le marais se trouve très  largement majoritaire parmi les parlementaires.

Pour l’heure, S. Berlusconi triomphe donc grâce à une classe politique majoritairement à son image, beaucoup de savoir-faire professionnels pour faire carrière, mais pas beaucoup de projets pour l’Italie.

Les derniers jours de Berlusconi?

Cette fois-ci, cela se précise, les derniers jours de la vie politique de l’homme qui a changé le sort de la politique italienne sur les 20 dernières années  semblent approcher à grands pas. Je n’épiloguerai pas sur les frasques de S. Berlusconi . La récurrence des révélations sur sa vie privée depuis plus d’un an tiennent peut-être, comme il le dit lui-même, d’un complot de la mafia, mais, surtout,  elles attirent l’attention  sur le vieillissement du personnage. S. Berlusconi n’entend pas changer son “mode de vie” pour reprendre sa propre expression, mais il est fort possible que ce dernier renvoie à un état précédent de la société italienne.  Profitant du scandale, Gianfranco Fini, pourtant son allié le plus constant depuis 1993, a enfin décidé d’appeler à la démission le “plus grand chef de gouvernement qu’ai connue l’Italie depuis son Unité” selon les dires mêmes  du dit chef - moins de deux mois après lui avoir renouvelé  officiellement sa confiance par un vote  solennel au Parlement. Il est vrai qu’organiser un nouveau parti n’est pas de tout repos, et qu’il fallait absolument gagner du temps. Gianfranco Fini  a donc  franchi le Rubicon  devant la convention de fondation de son nouveau parti, “Futur et Liberté” (sic), tenu dans la capitale de l’Ombrie, à Pérouges. Les “futuristes” (comme les nomment déjà la presse italienne) – sans doute pour troubler les  lexicographes de l’avenir qui se demanderont pourquoi ce  même terme apparait à un siècle de distance dans l’histoire italienne  – menacent de quitter le gouvernement si S. Berlusconi ne démissionne pas de lui-même et ne propose pas un élargissement au centre de la majorité.

Gianfranco Fini, actuel Président de la Chambre des députés italienne, est l’ancien leader du Mouvement social italien (MSI) néofasciste des années 1980-90, parti devenu en 1994-1995, l’Alliance nationale (AN) post-fasciste. Sur la demande de S. Berlusconi, qui l’avait largement pris de court à l’automne 2007, G. Fini avait finalement accepté, non sans réticences évidentes, la fusion d’AN avec le parti de ce dernier  et  quelques autres petits partis dans le “Peuple de la Liberté” (PdL) en 2008-09. Or cet ancien néofasciste  finit par sortir de ce dernier  clairement par la porte de gauche! En effet, en dehors de l’hostilité personnelle entre S. Berlusconi et G. Fini (déjà bien visible dans les médias italiens à l’automne 2007), G. Fini se propose de construire à cette occasion un parti ayant un programme “républicain”, au sens où il s’agit de refuser l’ingérence excessive de l’Église catholique dans la vie politique italienne, d’empêcher la différenciation Nord/Sud que promeuvent la Ligue du Nord ou les forces politiques s’organisant uniquement sur une base électorale méridionale, d’affirmer le rôle de la légalité dans la vie politique, économique et sociale contre le style berlusconien de rapport au droit (euphémisme…), de  travailler pour une intégration forte des immigrés dans la vie sociale, économique, politique de l’Italie, de soutenir enfin qu’il faut que l’État choisisse des politiques publiques et ne laisse pas dériver le pays au gré des lobbys intérieurs et des marchés internationaux . Cela ressemble beaucoup à un gaullisme idéalisé, qui représenta d’ailleurs une source d’inspiration du MSI dans les années 1970-90. G. Fini, cohérent d’ailleurs avec des déclarations précédentes, récuse même l’anticommunisme comme argument politique contemporain.

Avec de tels arguments, je doute que l’entente avec S. Berlusconi soit encore possible, puisque ce dernier est désormais présenté comme le parangon des vices italiens les plus classiques. A court terme, le nouveau parti des “futuristes” va chercher surtout à changer la loi électorale. Celle adoptée en 2006 (grâce à l’assentiment de G. Fini) possède en effet le défaut de faire du choix des députés et sénateurs une prérogative de facto des seuls chefs de parti. De fait, les électeurs peuvent choisir leur majorité, mais pas leurs élus de cette majorité ni ceux des oppositions. Bien malin sera cependant celui qui pourra prédire avec exactitude la loi électorale qui serait choisie par un bloc anti-berlusconien au Parlement dans les prochains mois. Toute la rhétorique des réformes institutionnelles depuis le début des années 1980, soutenue par une large part des politistes italiens, tend à attribuer l’inefficacité de la politique italienne en terme de politiques publiques au scrutin proportionnel. Gianfranco Fini et AN s’étaient d’ailleurs beaucoup investis dans l’adoption d’un mode de scrutin strictement majoritaire (sur le modèle britannique en particulier). Or le mode de scrutin depuis 1994 est devenu mixte, et, par la magie d’une tricherie partagée entre centre-droit et centre-gauche, a produit des effets de plus en plus majoritaires au fil des scrutins (1996, 2001). En 2006, malgré l’apparence de retour à des bases proportionnelles, le scrutin adopté revient à créer une circonscription unique pour désigner la Chambre des députés et autant de circonscriptions qu’il existe de régions pour désigner le Sénat, avec dans les deux cas l’application d’une majorité simple d’électeurs pour emporter une majorité (primée en plus) d’élus.

Probablement, le plus facile serait de revenir au scrutin mixte d’avant 2006,  mais faut-il revenir à sa version de 1994 ou à celle de 2001? (qui comportent des effets très différents pour les troisièmes forces). Cependant,  avec le  retour à un tel mode de scrutin, tout comme avec celui adopté en 2006, S. Berlusconi peut encore gagner les élections anticipées, organisées éventuellement au printemps 2011. Je suppose que les frondeurs anti-Berlusconi  feront tout pour éviter cette éventualité. Le plus simple serait alors de revenir à un scrutin proportionnel;  dans ce cas, le PdL et ses alliés n’arriveront jamais à gagner  à court terme une majorité au Parlement. De fait, on devrait assister dans ce choix d’un nouveau mode de scrutin à l’hésitation entre les croyances en matière de bonnes institutions qui poussent dans la direction majoritaire et l’intérêt partagé du large rassemblement anti-berlusconien à le priver de toute chance raisonnable de retour au pouvoir. Ce dernier aspect est bien sûr essentiel pour faire se dissoudre le PdL.

Vedremo… En tout cas, nous voilà reparti pour une belle crise politique.

La femme de César.

Nos amis italiens, dont la vie politique est scandée par des scandales depuis au moins le milieu des années 1950, possèdent une expression qui indique que “la femme de César ne peut être soupçonnée”. Cette expression ressort régulièrement dans la presse ad nauseam lorsqu’un proche (femme, enfant, ascendants, etc.) d’un homme politique (ou, plus rarement, d’une femme politique) est mis en cause par la justice et/ou  par la presse italiennes de s’être livré à quelque malversation au détriment des caisses publiques, ou simplement envers la morale publique.

Le dernier gouvernement du centre-gauche (2006-2008) dirigé par Romano Prodi est tombé, entre autres motifs, parce que la femme du Ministre de la Justice, Clemente Mastella, était soupçonnée de quelque délit somme toute anodin au vu des standards locaux. Le Ministre y a vu un complot contre sa personne, et il a fait exploser la majorité.

La situation du couple Woerth me parait assez semblable – sans que bien sûr la majorité soit en danger d’une semblable explosion. La femme d’un ministre important, du Budget dans un passé récent, du Travail aujourd’hui, travaille ces dernières années pour une société gérant la fortune de la femme la plus riche de France; cette société se livre selon les révélations de la presse et selon ce que son porte-parole vient lui-même de reconnaitre, en parlant d’une régularisation à effectuer, à de l’évasion fiscale; quelque soient les responsabilités de cette femme de Ministre dans cette société –  y aurait-elle été standardiste ou femme de ménage -, il y aurait dans un pays du nord de l’Europe largement de quoi faire démissionner son mari de Ministre. La femme de César se doit là-bas d’être irréprochable. Il n’est pas étonnant d’ailleurs que ce soit la franco-norvégienne Eva Joly, ci-devant juge d’instruction en France par ailleurs, qui tienne les propos les plus radicaux sur cette affaire. Jugé sur des critères nordiques, la démission du Ministre va de soi, – même si, pour prendre l’hypothèse la plus favorable à sa cause, il n’est coupable de rien, sinon de manque de discernement. Comme si la femme du Ministre de la défense travaillait pour une société à capitaux iraniens s’occupant du nucléaire… Bien sûr, sur des critères latins, c’est d’évidence un complot de quelque officine voulant empêcher la réforme des retraites d’aller à bon port, et cherchant ainsi à faire perdre à la France sa note AAA.

Pour l’instant, c’est la tactique issue des mésaventures  du gouvernement Balladur en 1994-1995 qui prévaut. La “jurisprudence Balladur” avait consisté à adopter une attitude nordique face aux soupçons de corruption de façon à creuser l’écart sur ce point avec le clan chiraquien. Les résultats furent pour le moins peu brillants pour le candidat Balladur, arrivant à l’échéance du printemps 1995 en ayant perdu quelques belles pièces de son dispositif. Depuis, ayant appris la leçon, les gouvernements de droite ont adopté la tactique de la non-démission. On laisse passer l’orage médiatique, on joue sur les temps longs de la justice, et, éventuellement, la personne concernée part dans le prochain remaniement pour un tout autre motif. Cette tactique possède l’immense avantage de ne pas avaliser en quoi ce soit les soupçons portés sur l’un ou l’autre membre du gouvernement, de ne pas donner l’impression d’un délitement, de parier sur la ronde médiatique qui doit changer de sujet de toute façon au bout d’un moment, mais elle peut aussi amener à un sentiment bien connu de “tous pourris” par accrétion des soupçons.

Allons-nous assister à un changement de tactique? J’en doute.

Marc Lazar, Marie-Anne Matard-Bonnucci, L’Italie des années de plomb. Le terrorisme entre histoire et mémoire.

Marc Lazar et Marie-Anne Matard-Bonnucci, deux historiens bien connus de l’Italie contemporaine, viennent de diriger aux Éditions Autrement (Paris) un ouvrage collectif intitulé L’Italie des années de plomb. Le terrorisme entre histoire et mémoire, rassemblant plus de 25 contributions. Les livres en français sur cette époque  de l’histoire italienne contemporaine sont plutôt rares et médiocres; souvent, il ne s’agit que de témoignages d’acteurs, plutôt sujets à caution (comme avec les livres d’anciens responsables des Brigades rouges), ou d’ouvrages guère soumis aux contraintes de l’historiographie scientifique (comme le livre, fascinant par ailleurs, de l’écrivain Leonardo Sciascia sur l’affaire Moro, régulièrement réédité). Ici on se trouve face à  une compilation de textes académiques, auxquels des témoignages   ont été adjoints : celui de juges italiens bien connus au delà des Alpes (Gian Carlo Caselli et Armando Spataro), celui d’un ancien militant d’extrême-gauche devenu sociologue (Luigi Manconi), celui enfin de la fille d’un présumé leader du terrorisme rouge (Anna Negri). Ces témoignages introduisent utilement à l’ambiance de ces années. Le livre mêle par ailleurs les approches disciplinaires en mettant à contribution la plupart des sciences humaines : une partie entière (p. 209-288) est ainsi consacrée aux seules représentations des “années de plomb” (dans la photographie, l’affiche politique, le cinéma, et la littérature) – le nom même de cette période vient d’ailleurs du titre d’un film allemand de l’époque – , et les interventions des intellectuels italiens et français ne sont pas négligées (cf. les textes de F. Attal, p. 112-125, ou de François Dosse, p. 290-304). Le panorama proposé comporte aussi une utile chronologie (p. 409-416), des index des personnes, lieux, partis et mouvements (p. 422-437), une bibliographie (p. 420-421).

Malgré la diversité des auteurs et des points de vue, une première thèse domine  l’ouvrage : les “années de plomb” en Italie (1969- 1982) avec leur déchainement de  violence à motifs politiques ne sont pas  essentiellement le fruit d’un complot interne et/ou international contre la démocratie italienne; toutes les thèses qu’on nomme en Italie de “dietrologia” (de ce qui est derrière, caché aux regards), ou dit plus simplement, les théories du complot,  sont écartées tout au moins comme éléments centraux de la dynamique sociopolitique du pays dans ces années (voir en particulier sur l’enlèvement d’Aldo Moro, la réfutation de tout complot par  Agostino Giovagnoli, p. 178-191) . Les auteurs ne nient pas que de tels éléments aient pu jouer (voir par exemple ce qu’en dit Hervé Rayner, p. 36-49), mais ils affirment le primat de logiques sociopolitiques bien plus ordinaires.

Si les “années de plomb” italiennes en tant que cycle de violence à visée politique ne sont pas le résultat d’un vaste complot (conçu par quelque “grande vecchio” présidant quelque loge maçonnique vouée à la subversion de l’ordre républicain… toute ressemblance… ), quelles en sont les causes dominantes pour les auteurs, rendant compte ici de l’historiographie de la période?

Le premier facteur est lié aux méthodes de la répression policière des mouvements politiques et sociaux de la fin des années 1960. Comme le dit Donatella Della Porta (p. 164-177) : “L’un des facteurs qui, chez les militants de gauche, légitima la violence politique fut en effet l’expérience des affrontements avec la police : l’État était perçu comme violent et injuste. (…) Par delà les expériences concrètes de la répression violente, l’argument le plus puissant justifiant l’usage des armes fut, pour les gauchistes, la certitude que l’État était engagé dans une sorte de ‘sale guerre’. “ (p. 168). Isabelle Sommier dans son livre (La violence politique et son deuil : l’après 68 en France et en Italie, Rennes : PUR, 1998 -seul livre en français de la bibliographie des pages  420-421) insistait déjà fortement sur cette spirale de la violence due au caractère , pour dire les choses par euphémisme, mal conçu de la répression en Italie, aboutissant de plus à des phénomènes d’entrée dans la clandestinité par simple malchance de certains individus se trouvant au mauvais endroit au mauvais moment lorsque la répression frappe. Circonstance que I. Sommier signale aussi dans son article du présent ouvrage (p. 133-146) : les réseaux d’amitié ordinaires ont souvent menés certains à la violence politique (p. 144-145).

A cette violence liée aux erreurs initiales du maintien de l’ordre par la police, s’ajoute une violence diffuse entre jeunes d’extrême gauche et d’extrême droite. Cette violence juvénile prend au fil des années 1960-1970 des formes de plus en plus organisées, et surtout suscite la naissance de “services d’ordre” dans les différentes organisations politiques. Ces derniers finissent par être le vivier des terroristes rouges et noirs qui ensanglanteront le pays dans les années suivantes. A cela, s’ajoute une concurrence entre certains groupes d’extrême-gauche pour s’assurer une supériorité via justement la violence affichée des comportements. Et pour tout dire une bonne dose de machisme!

Le troisième facteur, très inscrit dans l’histoire politique italienne, semble bien être la volonté de guerre civile de la part d’une partie de  l’extrême-gauche. Dans ces groupes circule l’idée que la révolution sociale possible en 1944-45 à la suite de la chute du fascisme a été arrêtée  dans son élan populaire par les choix légalistes du Parti communiste italien (“tournant de Salerne”), il faut donc reprendre en cette fin des années 1960-début des années 1970 le flambeau de la révolution, en provoquant à cette fin une nouvelle résistance, une guerre civile. Les textes de Marie-Anne Matard-Bonnucci (p. 16-35), Guido Panvini (p. 50-63), Julien Hage (p. 98- 111), et Marc Lazar (p. 147-163) s’inscrivent dans cette thématique transversale. Ces  petits groupes ont , selon ces auteurs, voulu la guerre civile, mais, comme le dit Marc Lazar, l’immense majorité des forces politiques a refusé résolument une telle perspective. Le texte de Julien Hage,  peut-être le plus novateur de l’ouvrage, en s’intéressant aux maisons d’édition militantes, montre que la guerre civile, la guérilla, la lutte armée, constituent  dans ces années-là un thème  éminemment porteur. Les manuels de guérilla, souvent inspirés de l’expérience latino-américaine, se vendent alors plutôt bien. Comme on le sait sans doute, l’un de ces éditeurs,  le riche héritier Giangiacomo Feltrinelli, finira d’ailleurs par passer de la (mauvaise) théorie à la (mauvaise) pratique, et par mourir ainsi en manipulant ses propres explosifs.

D’autres facteurs invoqués à un moment ou un autre de l’ouvrage (par exemple, le blocage du système politique, le trouble au sein du monde catholique, les faiblesses des enquêtes judiciaires sur les “strage”, etc.), mais ils ressortent ici moins clairement. De fait, la lecture de cet ouvrage  suppose, malgré la présence de la chronologie, d’avoir déjà une assez bonne idée du déroulement général de ces années. Le fait qu’aux élections politiques de 1972, la droite néofasciste connaisse  en réaction aux troubles sociaux des années 1968-72 son meilleur score électoral de l’après-guerre, n’est ainsi pas indiqué. Plus généralement, le fait que l’extrême gauche soit largement inexistante dans les urnes (malgré quelques tentatives) n’est guère évoqué, alors même que le PCI lui continue dans ces mêmes années sa progression en suffrages jusqu’à son apogée électorale de 1976. Un peu par un effet de loupe sur le terrorisme et sa mémoire, les auteurs donnent une image  sans doute un peu tronquée de l’isolement social des participants à ses groupes basculant dans la lutte armée.

Bien sûr, ces “années de plomb” italiennes vont concerner numériquement bien plus de personnes que les phénomène équivalents en France. Mais ce basculement dans le terrorisme d’une partie de la jeunesse politisée ne doit pas faire oublier que la majorité de gens de cette même génération – pourtant très politisée en regard des précédentes et des suivantes -  n’a pas fait ce choix-là du tout. L’intransigeance des actuels dirigeants de la gauche italienne ( en particulier du Parti démocrate, issu du PCI et de la DC) à l’encontre de tous les anciens terroristes de cette époque s’explique, en dehors d’une volonté de ne pas laisser la répression à la droite,  sans doute par ces parcours de vie très divergents dès ce moment. Un dirigeant de gauche d’aujourd’hui en Italie se trouve en effet être selon toute probabilité un ancien membre des jeunesses communiste ou démocrate-chrétienne des années 1970.

En dehors de cet objectif de rendre les “années de plomb” compréhensibles par les outils ordinaires des sciences sociales, l’ouvrage vise aussi à lever un malentendu franco-italien en la matière. Il s’agit dans le fond d’expliquer les tenants et les aboutissants de ce qui est connu sous le nom de “Doctrine Mitterrand” en matière d’asile en France d’anciens terroristes, ou  plutôt de personnes supposées telles par la justice italienne. On pourra donc voir dans cet ouvrage une contribution – à froid – aux débats engagés en France à l’occasion de l’extradition vers l’Italie, ou de la demande d’extradition d’anciens membres des groupes armés des années 1970-1980 (affaire Persichetti, affaire Battisti, etc.). De ce point de vue, en dehors du texte de Sophie Wahnich (p. 339-355) qui s’inquiète de l’assimilation, indue à ses yeux, d’actes de terrorisme à des crimes contre l’humanité imprescriptibles, le lecteur en retire l’impression qu’il s’agit ici de bien cadrer en la contextualisant ce que fut la “Doctrine Mitterrand” (texte de Marco Gervasoni, p. 323-338, ou de Jean Musitelli, p. 356-370). Cette dernière ne comportait en tout cas aucune trace d’acquiescement aux raisons des terroristes, ni aucune faiblesse vis-à-vis d’auteurs de crimes de sang ; par contre, elle n’était pas sans comporter une critique à peine voilée envers la manière parfois peu étayée juridiquement qu’avait la justice italienne de l’époque de demander de telles extraditions aux autorités françaises.  Il est alors un peu étonnant de voir un juriste français contemporain, Franck Lafaille (p. 305-322),  s’en prenant à ceux qui ont vue dans l’Italie de l’époque l’exemple même d’un “droit d’exception” défendre la thèse selon laquelle la législation  adoptée par l’Italie dans ces années-là restait dans les marges admises par l’État de droit, puisqu’elle avait été adoptée dans les formes requises par la Constitution républicaine, approuvée de plus par référendum populaire, et qu’elle ne remettait pas en cause les droits les plus fondamentaux à une défense des accusés dans les formes habituelles. On peut sans doute lui donner raison formellement – l’Italie des années de plomb ne fut certes pas une dictature -, mais, comme les autorités judiciaires françaises elles-mêmes le percevaient à l’époque, il est fort possible que les juges italiens n’aient pas été d’une rigueur et d’une clairvoyance absolue dans leurs accusations, sans compter la durée des détentions provisoires avant jugement dont F. Lafaille lui-même reconnait qu’elles posaient problème. De fait, F. Lafaille manque du coup de comprendre pourquoi des gens de gauche dans les années 1970-80, souvent des radicaux, se sont retrouvés au côté de Silvio Berlusconi au début de son aventure politique, justement parce qu’ils partageaient cette expérience de mauvaise justice. L’une des sources du “garantismo” de la nouvelle droite italienne des années 1990 tient en effet dans cette reconversion à droite de défenseurs des droits de l’Homme contre les excès des juges dans ces années-là. Certes, aujourd’hui, la droite italienne ne montre aucune tendresse vis-à-vis des terroristes (du genre C. Battisti), elle a oublié pour le passé l’arbitraire, l’inefficacité, que certains de ses membres prêtaient alors aux “juges rouges”.

Au total, une très bonne introduction pour le lecteur français  à ces années, et surtout à l’historiographie  la plus récente de ces dernières, qui ne fait sans doute que commencer à porter ses fruits.

La brise de gauche ne passe pas les Alpes…

Les élections régionales italiennes de cette année constituent une étape supplémentaire dans le chemin de croix du centre-gauche italien. Sur 13 régions en jeu, le score finit à 7 à 6 pour le centre-gauche, victoire apparente donc, mais cela ne doit pas cacher l’océan de difficultés qui se profilent pour la gauche.

Premier point : une partie des électeurs se sont abstenus (+8% d’abstention par rapport à 2005), mais il n’est pas dit que cette abstention ne soit pas venue des électeurs proches de l’opposition. Plus encore, dans certaines régions, apparaissent des dissidences “anti-partis”,  avec les listes du “Mouvement Cinq Etoiles” de l’humoriste entré en politique, Beppe Grillo.  Elles témoignent de fait d’une dissidence au sein même de l’électorat susceptible de voter pour l’opposition. L’une d’entre elle fait même perdre avec ses 4% une région, le Piémont, pourtant gagnable par la gauche alliée aux centristes de l’Union du centre (4% aussi). En Emilie-Romagne, région conservée par la gauche, ce mouvement né d’abord sur Internet ne fait pas moins de 7%! La critique de masse de tous les partis politiques, surtout ceux de gauche à dire vrai, correspond à l’incapacité de la gauche d’incarner une opposition crédible. Le centre-gauche a gouverné le pays sur une ligne “sociale-libérale” d’adaptation aux contraintes européennes, entre 1996 et 2001, puis, très brièvement, en 2006-2008, elle en paye sans doute encore aujourd’hui le prix face à une droite qui prend bien soin depuis 2006 au moins d’apparaître comme finalement plus “protectrice” qu’elle. Le camp qui l’emporte dans la droite représente d’ailleurs avec la “Ligue du nord” la ligne la plus défensive des intérêts des seuls Italiens (du nord) dans tous les domaines (immigration, économie, sécurité, culture, etc.).

Second point : les défaites de la gauche s’effectuent dans un contexte où  vraiment tout a été dit depuis un an sur Silvio Berlusconi. Récemment, sont sortis dans la presse des écoutes téléphoniques le montrant en train de faire pression sur les autorités compétentes de la RAI et de l’équivalent local du CSA pour faire interdire d’antenne un opposant médiatique historique…  De fait, avec ce qu’on a appris via les médias italiens sur S. Berlusconi & Cie, il y avait sans doute matière à faire démissionner les 26 autres chefs de gouvernement de l’Union européenne…  et le Très Saint Père en prime. Mais, malgré tout cela, l’Église catholique italienne a presque officiellement appelé à voter pour son camp (au nom de la “défense de la vie”); S. Berlusconi a pu intervenir massivement dans les télévisions, publiques et privées, à la veille du vote, après que son camp politique a fait tout bonnement interdire toutes les émissions de débat politique dans les semaines précédents les élections en retournant une loi adoptée par le centre-gauche à son profit, et il a donc réussi après avoir organisé un grand meeting de soutien à Rome “au nom de l’amour contre la haine” (sic) un dernier effort de mobilisation contre “les communistes”, “les juges rouges”, les “médias”, etc., le tout presque comme d’habitude malgré le poids des casseroles et des … ans, qu’il traine de plus en plus visiblement. Son parti a certes perdu des voix par rapport aux Européennes de 2009 et encore plus par rapport aux élections politiques de 2008, et, dans le nord du pays, son allié de la Ligue du Nord semble bien le phagocyter, mais, à ce stade, réussir à gagner des régions tient littéralement du miracle. Je n’évoque même pas ici les difficultés de l’économie et de la société italiennes – qui font apparaître par comparaison les gros ennuis de notre pays comme une promenade de santé.

Troisième point : les régions perdues par le centre-gauche le sont le plus souvent à juste titre vu le désastre de la gestion de centre-gauche précédente. La Campanie et le Latium avaient perdu en route leurs présidents de région pour cause de scandale (privé ou public), la Calabre voyait se représenter un Président de région avec une dissidence de gauche contre lui, soulignant l’importance de l’honnêteté en politique. CQFD. Le Piémont, où la Présidente sortante n’avait pas fait parler d’elle pour sa mauvaise gestion, sera lui perdu en raison de la montée en puissance d’une dissidence “anti-partisane” de gauche, le “Mouvement Cinq Etoiles”. Ne résistent parmi les régions qui ne sont pas presque automatiquement acquises à la gauche  que la Ligurie au nord (où il n’y avait d’ailleurs pas de liste “Mouvement Cinq Etoiles”, et où l’électorat est réputé le plus âgé du pays), et au sud, les Pouilles, où l’atypique Nichi Vendola reste à son poste (largement grâce à sa capacité à réunir toute la gauche, et aussi grâce à une liste autonome de l’Union du centre qui fait prés de 9%). Pour le reste, le centre-gauche conserve des régions qu’elle ne pouvait pas perdre : l’Emilie-Romagne, la Toscane, l’Ombrie, les Marches dans le centre où elle fait fructifier l’héritage du PCI, et la Basilicate au sud où c’est celui de la vieille DC  développementaliste du sud qui la sauve… C’est par comparaison avec les récentes élections régionales françaises les “Alsace” du centre-gauche italien. Perdre ces régions voudrait dire perdre toute espoir de reconquête – mais, même là, des failles sont apparues.

Quatrième point : l’organisation interne de la coalition de centre-gauche se complique de nouveau. Le Parti démocrate, qui était censé dominer lors de sa formation en 2007 largement son camp et qui a déjà perdu quelques pièces depuis l’année dernière, s’étiole dangereusement au profit d’alliés dont aucun n’émerge franchement lors de ces élections régionales. L’Italie des Valeurs d’A. di Pietro, le plus grand des alliés du PD, fait un bon score sans plus, les diverses tendances à sa gauche (“Fédération de la gauche”,  “Gauche, écologie, liberté”, “Fédération des Verts”, etc. ) existent un peu, mais sans qu’émerge un acteur significatif et avec une nette prédominance de logiques locales.  Dans le camp d’en face, la situation est assez similaire, le grand parti s’affaiblit au profit de ses alliés, mais elle reste bien plus claire : le Peuple de la Liberté diminue son poids dans la coalition au profit d’un allié, la Ligue du Nord, qui augmente sa performance électorale dans ses fiefs (Vénétie, Lombardie et Piémont) et qui fait désormais sentir son influence jusque dans les Marches (6% des voix, là où le “parti du nord du Pô” faisait à peine 1% des voix cinq ans plus tôt…). Quant aux  autres petits  alliés du Peuple de la Liberté, leurs performances respectives sont tellement disparates et localisées qu’elle ne dessinent aucune dynamique déstabilisatrice pour la coalition. Gianfranco Fini doit s’en vouloir d’avoir laissé s’opérer la fusion entre Alliance nationale et Forza Italia lors des élections politiques de 2008, et S. Berlusconi se féliciter encore une fois de son coup de génie du fameux “discours du marchepied” de l’automne 2007.  AN aurait-elle été encore indépendante qu’elle  aurait pu regrouper d’ autres déçus internes du berlusconisme autour d’elle que ceux attirés par la Ligue du Nord…

Bref, les élections régionales italiennes de 2010 sont, vues à l’échelle nationale, une nette défaite pour le centre-gauche italien, contrairement à ce qu’a  prétendu aujourd’hui Pierluigi Bersani, le leader du Parti démocrate, pour essayer de sauver la face. A l’échelle régionale, la gauche peut bien sûr être compétitive, mais, malgré un contexte national tout de même a priori très favorable à une opposition quelconque,  on ne discerne aucun mouvement de fond en sa faveur. Des élections locales partielles, municipales et provinciales, étaient aussi organisées ce week-end, le bilan est tout autant en demi-teinte. Venise, une ville traditionnellement “rouge” dans la Vénétie “blanche”, est certes sauvée au premier tour d’un des ministres les moins fréquentables du gouvernement Berlusconi. Lecco, ville située dans ce nord de la Lombardie  où la Ligue du Nord s’est  d’abord affirmée il y a maintenant une vingtaine d’année, est gagnée par la gauche unie au premier tour contre un candidat de la Ligue du Nord, Roberto Castelli, lui aussi ministre, tentant il est vrai de sauver une municipalité où la coalition de droite avait éclatée précédemment. Il existe donc encore quelque chose à faire pour une gauche unie dans le “Nord profond”, mais la route y est encore longue.

Du coup, on comprend la remarque d’Umberto Bossi, le leader de la Ligue du Nord, le soir de sa victoire. Il a regretté (encore une fois) que la gauche n’ait pas su être fédéraliste. D’une certaine façon, à regarder son confinement électoral dans quelques régions bastions, le PD pourrait trouver avantage à une fédéralisation poussée de l’Italie, en abandonnant la chimère d’une (re)conquête du pouvoir national. Il faut espérer que le Parti démocrate  repousse cette avance et qu’il cherche résolument une autre politique qui séduirait enfin une majorité d’Italiens.

… …  mais comme il dit la chercher depuis bien longtemps déjà …  …