Bouillaud’s Weblog – bloc-notes d’un politiste

Articles classés sous ‘Note de lecture’

Louis Pinto, Le café du commerce des penseurs. A propos de la doxa intellectuelle.

3 novembre 2009 · 7 commentaires

pintoIl est fort probable que le dernier livre du sociologue Louis Pinto,  Le café du commerce des penseurs. A propos de la doxa intellectuelle (Broissieux, Bellecombe en Bauges [74]: Editions du Croquant, 2009), soit liquidé comme une illustration de plus du ressentiment des  “bourdivins”  historiques contre une vie intellectuelle tendant à les marginaliser. Comme ce livre ne comprend aucun scoop évident faisant le lien entre tel ou tel intellectuel en vue et une obscure officine d’Outre-atlantique,  aucune dénonciation des médiocrités de notre temps qui n’ait déjà été  faite sans  qu’elle ait eu d’ailleurs quelque  effet que ce soit sur les carrières des dites personnes (cf. tous les livres et textes consacrés au cas BHL), il est probable que le succès de ce petit livre soit destiné à être limité. Sa lecture n’est pourtant pas sans intérêt.  Louis Pinto y propose  en effet la description de l’émergence d’une classe spécifique d’intellectuels propres à notre temps, les doxosophes comme les avait déjà baptisés en son temps Pierre Bourdieu : ces derniers auraient la particularité par rapport à leurs prédécesseurs dans l’exercice du magistère intellectuel d’être consacrés comme des personnes dont la parole doit faire autorité dans l’espace public, non pas en raison de mérites scientifiques, philosophiques, littéraires, artistiques, etc. particulièrement remarquables aux yeux de leurs pairs, mais par la seule grâce de leur proximité sociale avec ceux qui consacrent désormais : les journalistes, les pouvoirs politiques, les pouvoirs économiques. Ces nouveaux intellectuels  ne doivent donc leur reconnaissance comme appartenant aux grandeurs de ce temps, ni  à leurs pairs (dans leur domaine initial de spécialité), ni non plus au grand public (par une audience mesurable en livres vendus par exemple avant d’être consacrés par ceux qui disposent du pouvoir de consacrer). Ces doxosophes doivent tout à  ceux qui s’arrogent le pouvoir de consacrer, à savoir essentiellement quelques journalistes de la presse de qualité et quelques institutions parallèles à la vie académique classique. L. Pinto note bien qu’ici la voie est étroite pour atteindre à ce statut d’autorité reconnue par les experts en reconnaissance. “Ayant à concilier les exigences de l’authenticité intellectuelle et les contraintes de réception auprès d’un public large, de telles instances de consécration sont obligées de naviguer dans un espace situé entre les intellectuels prestigieux dont la renommée ne leur doit rien et les intellectuels tellement estampillés comme médiatiques (comme Bernard-Henri Lévy) qu’ils deviennent compromettants pour ceux qui prétendent ne reconnaître d’autre  valeur que celles de l’esprit.” (…) “Relativement différenciée, une telle zone est définie par un enjeu spécifique, la recherche d’une ligne optimale permettant de cumuler les effets de la visibilité pour une large audience et les effets de l’authenticité à la destination de connaisseurs.” (p. 10) Pour l’auteur, cette forme de consécration pour ainsi dire par le journalisme et les “forces vives de la Nation” pour user d’un euphémisme semble bien être nouvelle et s’opposerait à la consécration par les pairs dont auraient bénéficié jadis un Sartre, un Merleau-Ponty ou un  Aron. Qu’on nous permette de douter d’une telle nouveauté : l’accès à l’espace du débat public (en direction du grand public) suppose toujours pour un auteur, aussi reconnu soit-il par ailleurs dans sa spécialité, des passeurs, ne serait-ce qu’un éditeur par exemple qui choisit de publier un livre  ou qu’un directeur de journal bienveillant qui laisse à un  Mauriac ou à un Brasillach, pour prendre des destins que tout oppose, une tribune régulière. A notre sens, le romantisme de la valeur intrinsèque d’une pensée s’imposant aux yeux du monde par la seule appréciation des pairs y discernant une vérité partagée (comme le suppose ici  L. Pinto) s’approche de la chimère, y compris d’ailleurs pour les auteurs ci-dessus évoqués qui représenteraient l’authenticité intellectuelle. Si doxosophie il y a, c’est-à-dire, existence d’individus qui ont bénéficié d’un appui  en dehors de leur seule spécialité pour faire connaitre au vaste monde leur valeur (qu’elle apparaisse a posteriori bien réelle ou fort surfaite), elle apparait comme un phénomène de longue période, et notre époque n’apporte rien de bien nouveau au phénomène des nécessaires médiations entre l’auteur et ses publics : ce sont les critiques qui font et défont, au moins dans un premier temps, les réputations publiques, et la collusion entre critiqués et critiques pour bâtir des réputations au profit d’une vision du monde partagée ou d’intérêts plus obscurs ne devrait pas nous étonner plus que cela. En revanche, un élément nouveau apparait par rapport à la situation antérieure à 1980 pour choisir une date un peu arbitrairement  : L. Pinto aurait dû faire remarquer en effet la diminution depuis 1945 du nombre de journaux de qualité susceptible de consacrer quelque auteur ou penseur que ce soit.  La presse quotidienne  nationale de qualité qui comptait de nombreux titres en 1945 ne compte plus que quelques rares titres en 2009. Le pluralisme  de la critique a ainsi de fait beaucoup diminué, au profit d’un centrisme de bon aloi, auquel il faut ajouter les effets de multi-positionnalité de certains acteurs de la critique entre médias (presse écrite, radio, télévision, Internet) . La doxosophie spécifique à notre temps qu’il décrit tient à notre sens beaucoup à cette réduction à quelques lieux qui émettent des consécrations. Désormais, tenir seulement quelques positions permet de tenir les accès à presque tout l’espace d’accès au grand public cultivé. Ajoutons que, pour être consacré, il vaut mieux être télé-compatible…

Cette critique étant faite, il faut admettre que L. Pinto décrit remarquablement bien dans son livre les méandres de cette zone grise de la vie intellectuelle en soulignant bien points communs et différences entre doxosophes.

Le chapitre 1 (Comment s’orienter dans la doxa?) établit une topologie sur l’axe droite-centre-gauche des revues et des personnages symbolisant chacune de ces positions. Un lecteur familier de la dénonciation “bourdivine” des doxosophes ne sera guère surpris du contenu de cette galerie de portraits. Elle va des auteurs familiers de la revue Commentaire à droite à ceux typiques de la revue Esprit au centre-gauche, en passant par les centristes du Débat. L. Pinto spécifie à chaque fois les milieux sociaux qui valident tout particulièrement l’un ou l’autre style de pensée. Sur ce fond bien connu,  l’originalité de L. Pinto est de consacrer aussi quelques pages au “Front  gauche de l’art” (la reprise de cette expression des années 1920 est de mon crû), qu’il identifie aux auteurs regroupés essentiellement autour de la revue Multitudes (p. 43-49) et inspirés par Deleuze, Guattari et quelques autres philosophes virtuoses de la radicalité. Ces doxosophes-là (Toni Negri ou Bruno Latour par exemple) seraient bien surpris sans doute de se voir assimilés aux précédents, mais, selon L. Pinto, ils partagent avec les précédents le même mépris de l’empiricité sociologique.  Celle-ci se relie chez eux avec une rupture par la gauche avec le marxisme, qui leur ont fait, si l’on peut dire, jeter le bébé sociologique avec  l’eau du bain  stalinien/maoïste/ouvriériste/totalitaire de leur jeunesse. Ces auteurs ont pour caractéristique  de  partager une pensée, se voulant radicale, tellement hostile à l’idée même de “Science” capable de faire l’accord entre êtres de raison, qu’elle ne s’embarrasse guère de preuves empiriques et qu’elle se contente d’une radicalité langagière, avec une forte propension à se faire littérature ou art. Elle partage donc avec les précédentes une vénération pour le concept pur de tout contenu précis, qui permet d’un coup de tout expliquer à bon compte et surtout en instantané (en live pourrais-je dire), et s’avère fort apprécié des critiques pour sa capacité à générer elle aussi du nouveau.

Le chapitre 2 (Les leçons de l’histoire) décrit de manière plutôt convaincante l’importance pour ces doxosophes de la définition de la temporalité qu’ils imposent; ces derniers partagent un sens de l’histoire qui oblige à la réforme contre le supposé immobilisme français, qui fait en même temps le deuil de toute Révolution possible, et qui, pour le “Front gauche de l’art”, enterre le prolétariat et la lutte des classes en général au profit des multitudes et des singularités. Le chap. 3 (De la doxa à la pensée), dont le titre ne m’a pas paru traduire vraiment le contenu, approfondit la description en s’intéressant à la vision de l’homme que partagent ces différentes versions de la doxa. Au centre, il y a la proclamation du retour de l’individu, de la valeur indépassable de la démocratie (libérale), celui de la philosophie (éternelle), voire de la religion. Il y aurait même, partagée de l’aile droite à l’aile gauche, une vision nouvelle de l’homme qui opposerait les mobiles (d’esprit, de mœurs, dans l’espace) aux immobiles. L. Pinto croit bien discerner en effet une théorie émergente des “deux humanités”, celle qui avance courageusement vers l’avenir de l’humanité réunie et celle qui ne sait que conserver ses acquis nationaux. Le Bruno Latour du conflit universitaire de cette année représente alors le point de conjonction de ce point de vue entre  l’aile libérale de la doxosophie, liée organiquement au MEDEF ( c’est à dire pour les citer François Ewald et Daniel Kessler), et l’aile se voulant radicalement critique de cette dernière (voir p. 131-135), tout en liquidant encore plus que l’aile droite elle-même tout rapport au concret sociologique au profit d’un retour à un super-idéalisme.

L. Pinto réitère en somme pour les années 2000 l’opération faite en son temps par Paul Nizan dans les Chiens de garde, son pamphlet des années 1930  contre les philosophes idéalistes de l’Université républicaine d’alors. Nizan s’appuyait comme fond normatif de son plaidoyer sur ses fortes convictions communistes et matérialistes d’alors, L. Pinto s’appuie lui sur une perception de la vraie sociologie qui lui donne, selon lui, un accès privilégié au réel de la société. Cette vraie sociologie n’est pas autre chose que celle de P. Bourdieu, dont le vocabulaire se trouve largement présent dans l’ouvrage lui-même.  Pour bien comprendre cependant le point de vue de L. Pinto, il ne faut pas s’attarder trop au vocabulaire “bourdivin” qu’il utilise, il faut surtout voir en arrière-plan sa croyance aux vertus de la sociologie empirique en matière de bonheur social, vision elle d’inspiration nettement durkheimienne. Ce qu’il reproche fondamentalement aux nombreux auteurs dont il traite ici, c’est un dévoiement de la pensée dans un retour à l’idéalisme, au sens le plus plat de ce terme, à savoir que l’on se paye ici de mots, et que l’on ne prend ni le temps ni la peine d’étudier longuement ce dont on parle avant d’en parler avec une apparence de savoir. C’est bien là la principale obsession de l’auteur, qu’on retrouve dans son interview  à un site de philosophie, où un philosophe comme Derrida parlant pour ne rien dire sur ce qu’il ne connait pas sert d’illustration. La clé de l’ouvrage est livrée dans l’avant-dernière page, lorsque l’auteur explique à quoi peut bien servir d’étudier la doxa (p. 145). Il s’agit de ne pas se laisser impressionner  d’abord par de fausses gloires,  mais surtout pour le sociologue de pouvoir faire son métier  : seule l’étude attentive du réel empirique permet de discerner des causes et des conséquences, et donc d’agir ensuite en connaissance de cause pour résoudre les problèmes de la société “si on le veut réellement”(p. 145). L. Pinto donne l’exemple de la délinquance juvénile sur laquelle la sociologie peut sans doute avoir une idée de ce qui peut marcher pour la résorber et ce qui ne peut, à coup sûr, pas fonctionner. Or ces solutions “structurales“, comme les nomme L. Pinto, feraient sans doute appel à une remise en chantier des rapports sociaux, qui ne plairaient guère ni aux doxosophes, ni aux journalistes dominants, ni aux politiques en place ni bien sûr aux pouvoirs économiques, elles sont donc condamnées à rester lettre morte, la délinquance juvénile continuera donc à exister, puisque ce sont les mauvaises analyses et fausses solutions des doxosophes qui seront préférées en terme de politiques publiques. Ainsi, c’est le bonheur de la société toute entière qui se trouve en jeu derrière leur petit jeu de dupes, d’où l’intérêt professionnel pour un sociologue de leur consacrer quelques heures de peine, sauf à se condamner lui-même d’avance à la plus parfaite inutilité sociale.  On pourrait évidemment interroger cette prétention de la sociologie à dire ce qu’il faut faire ou ne pas faire en terme de politiques publiques, mais surtout L. Pinto se situe implicitement dans le cas où les décideurs voudraient vraiment augmenter le bonheur public et où la sociologie aurait un rôle à tenir dans cette recherche du “plus grand bonheur du plus grand nombre”. Il est bien possible que les décideurs, malgré leurs protestations en  ce sens,  n’aient pas cet objectif-là en tête, et qu’ils préfèrent l’une ou l’autre divagation à fond philosophique des doxosophes qui servent mieux leurs buts (par exemple, leur réélection…).

En tant que professionnel d’une connaissance empirique du réel, je ne peux pourtant que me sentir extrêmement proche du raisonnement de L. Pinto et tout aussi exaspéré qu’il peut l’être face à cette multiplication dans les médias de discours si mal étayés sur bien des problèmes publics alors même qu’à côté des spécialistes, le plus souvent payés sur fonds publics, s’évertuent à construire des savoirs sur les même sujets. En même temps, je lui adresserai deux reproches qui portent sur des aspects qui rendent son livre moins percutant qu’il ne pourrait l’être :

- d’une part, L. Pinto se pose très peu la question de la réception de tous ces discours des divers doxosophes qu’il étudie  : on comprend facilement que certains pouvoirs en place aient un intérêt durable à ce que  certains problèmes ne soient jamais résolus,  que certaines questions soient toujours aussi mal posées, mais pourquoi le grand public se laisse-t-il illusionner à ce point? En fait, qui écoute, lit, apprécie tous ces auteurs? Qui lit les revues “intellectuelles” qu’il évoque? Dans le fond, le verbiage pseudo-savant, l’idéalisme, la promotion de l’individualisme, l’appréciation du nouveau pour le nouveau, les modes qui se succèdent dans la vie intellectuelle comme chez Colette, etc., tout ce qui fait que la pensée proprement sociologique (qu’elle soit d’ailleurs d’obédience “bourdivine” ou autre) avec son appréciation fine des pesanteurs du réel ne passe pas la rampe du grand public cultivé, ne serait-ce pas un grand objet de réflexion? Ou, simplement, ne s’agit-il pas d’une famille de pensées fort bien ajustées aux conditions de vie des individus qui peuvent perdre leur temps à lire Commentaire, Esprit, le Débat et autre Multitude? Ne faudrait-il pas réfléchir plus généralement sur la propension toute contemporaine, mais pas si nouvelle tout de même pour le coup, du grand public un peu cultivé,  à prendre des vessies pour des lanternes?  Le titre de l’ouvrage qui évoque “le café du commerce” attire l’attention sur cet aspect, mais néglige de traiter en profondeur toute la demande de la part du public de tels discours peu exigeants finalement pour l’auditoire.  Il faut aussi s’interroger sur la possibilité dans notre société vouée à l’individualisme de tenir publiquement  un discours sociologique qui collectivise les problèmes rencontrés pour leur chercher éventuellement une solution. De fait, un des moyens les plus efficaces de faire passer dans l’opinion publique des idées critiques  de l’état des choses semble être désormais, comme le montre le succès des concepts de “stress”, de “souffrance au travail” ou de “harcèlement moral”(y compris sur le plan législatif), de passer par  les cas individuels. Dans une société vouée au culte de la victime individualisée, la critique sociale semble bien devoir passer d’abord par ce genre nouveau de “fait divers”. La droite aura ses victimes de multirécidivistes, la gauche ses suicidés au travail. Ce n’est pas gai, mais tout le monde peut comprendre.

- d’autre part, L. Pinto suppose en arrière-plan de son approche qui oppose doxosophes et spécialistes, une unité de vue de ces derniers sur les problèmes à traiter éventuellement dans l’espace public. Ces situations de consensus entre spécialistes existent bien sûr, mais souvent dans les controverses qui occupent l’esprit public, les spécialistes eux-mêmes sont fortement divisés sans que la régulation par les pairs des controverses ne fasse émerger à court terme rien de bien décisif. On se moque souvent des économistes capables lorsqu’ils sont sollicités par les gouvernants de donner autant d’avis divergents qu’il existe de personnes ainsi consultées, la plupart des sciences sociales et humaines ne font guère mieux. Pour reprendre l’exemple de  la délinquance juvénile, il me semble bien, contrairement à ce que laisse entendre L. Pinto en ne citant qu’un seul spécialiste, qu’il en existe des approches fort différentes. Paradoxalement, L. Pinto fait comme si tous les personnes qui s’intéressent sérieusement aux faits, à l’empirique, aboutissaient aux mêmes résultats; ce n’est pas vraiment le cas dans bien des domaines. Ce constat ne doit pas amener à tomber dans un relativisme où cela serait concept contre concept, mais ces divisions internes expliquent aussi une bonne part de l’incapacité à influer sur les débats publics. Un pouvoir quel qu’il soit, s’il veut défendre sa propre cause, trouvera toujours un spécialiste prêt à se vendre – qui devient ainsi un doxosophe – , il suffit d’y mettre le bon prix, ou un spécialiste qui cherche à “faire son intéressant” pour atteindre à la notoriété avec toutes les rémunérations qui vont avec. Ces errements se résolvent en général à long terme, la vérité des faits et des valeurs intellectuelles et scientifiques  finit par l’emporter, mais,  à court terme, cela peut expliquer bien des faiblesses.

Cette dernière conclusion n’est sans doute pas une consolation… savoir que tous les doxosophes dont L. Pinto nous narre la saga seront tout aussi oubliés dans 50 ans que leurs prédécesseurs d’il y a 50 ans, mais c’est là mon état d’esprit. Les “intellectuels organiques” pour utiliser le vieux terme de Gramsci périssent avec ce dont ils sont l’organe.

Catégories : Note de lecture · Sociologie politique
Tagué : , ,

Eve Caroli et Jérôme Gautié, Bas salaire et qualité de l’emploir : l’exception française?

29 octobre 2009 · 2 commentaires

caroligautieEve Caroli et Jérôme Gautié viennent de diriger un ouvrage collectif au titre a priori énigmatique, Bas salaire et qualité de l’emploi : l’exception française? (Paris : Editions Rue d’Ulm, Collection du Cepremap, 2009, préface de Robert Solow). Ce livre correspond à la partie française d’une vaste recherche comparative engagée sous l’égide d’une fondation nord-américaine, la Russell Sage Foundation, et dont les terrains datent de 2004-2006. Après avoir étudié le cas des Etats-Unis, cette recherche compare la France, l’Allemagne, le Royaume-Uni, le Danemark et les Pays-Bas sur un point très précis du fonctionnement du marché du travail à l’âge de la globalisation : celui du travail à  bas salaire , c’est-à-dire selon les auteurs (p. 41) dont la rémunération horaire se trouve être inférieure à  deux tiers de la médiane des rémunérations horaires présentes dans le pays étudié. La comparaison de pays européens proches par le niveau de développement économique et d’insertion dans le commerce international des marchandises et des services vise à mettre en lumière l’effet des institutions du marché du travail sur le sort de ces salariés du dernier rang,  à prendre la mesure des différences entre les deux côtés de l’Atlantique d’une part, et aussi celle des différences entre pays européens proches par leur niveau de productivité d’autre part. Les auteurs n’ont pas pris en compte dans leur étude le cas d’un pays méditerranéen de l’Union européenne (l’Espagne ou l’Italie par exemple), ce qui ne permet pas de faire le lien avec les théories disponibles sur les différences entre Etats Providence en Europe de l’ouest. C’est là une (petite) faiblesse du research design, mais il est vrai que l’on semble bien s’intéresser ici au sort des moins bien lotis sur le marché du travail des pays les plus avancés de la planète. En terme ralwsien, à l’état du “maximin” dans le cadre des pays les plus engagés dans la globalisation.

L’idée de départ de la recherche engagée par la fondation américaine était de déterminer si, dans certaines circonstances, on ne voyait pas apparaitre à côté d’emplois  peu rémunérés et pénibles à occuper des emplois tout aussi peu rémunérés mais offrant eux une meilleure “qualité” d’emploi, voire même des perspectives d’avenir pour ceux ou celles qui les occupent. Ces situations  polarisées auraient correspondu à des stratégies d’entreprise, toutes deux rentables, opposant en gros la recherche d’une compétitivité-prix et  celle d’une compétitivité-qualité. Cette trame de départ, plutôt optimiste, mais démentie par les faits (on peut faire de la qualité pour le client avec des emplois mal payés, très pénibles à occuper pour les salariés et sans perspectives d’évolution pour eux), a offert le grand avantage d’avoir obligé les auteurs à dépasser une vision strictement économique et instantanée du travail mal payé : l’aspect “qualitatif” du travail correspond en effet à la fois aux caractéristiques de l’individu qui occupe ce poste, à la place de ce poste de travail dans son cycle de vie (par exemple un étudiant ne vivra pas de la même façon un travail mal payé et rébarbatif qu’une mère de famille de cinquante ans sans autres perspectives d’emploi) et aux stratégies de l’entreprise vis-à-vis de son marché (par exemple, cherche-t-on à produire une offre  basique au prix le plus bas ou une offre zéro défaut ?). Pour étudier les différentes situations possibles, l’enquête comparative se concentre sur quelques  métiers dans des secteurs réputés internationalement pour employer beaucoup de main d’œuvre mal payée  : les auteurs de l’enquête ont ainsi choisi d’étudier les opérateurs dans l’industrie agro-alimentaire,  les aides-soignantes et femmes de salle dans les hôpitaux, les femmes de chambre des hôtels,  les  personnels de  la grande distribution alimentaire et celle d’électro-ménager, les téléopérateurs. Pour chacune de ces études sectorielles, les auteurs de la partie française de l’enquête  intègrent de belle manière  une vision quantitative du secteur étudié et des études de terrain descendant au niveau de l’entreprise;  plus encore, dans ces études sectorielles, les approches économiques et sociologiques s’avèrent parfaitement complémentaire.  Chacun des chapitres sectoriels (chap. 2 à 6)  constitue du coup une plongée dans la vie économique et sociale de la France, et le moins que l’on puisse dire est qu’on n’en sort pas vraiment réjoui. On s’aperçoit ainsi que les employeurs  eux-mêmes font preuve d’un grand sens pratique sociologique dans leurs stratégies de recrutement, par exemple les téléopérateurs semblent bien être souvent choisis parmi les membres jeunes, féminins et plutôt éduqués des “minorités visibles” pourvu que cette appartenance  ne soit pas “audible” au téléphone. Toutes ces études sectorielles sont dès lors à conseiller comme documents pédagogiques à l’usage d’apprentis sociologues ou économistes (ou, pourquoi pas, politistes) tant elles articulent les diverses manières d’étudier la réalité de la France contemporaine.

La conclusion plus générale de l’étude est, m’a-t-il semblé, la suivante.

D’une part, la France par comparaison montre une part limitée de l’emploi à bas salaire par rapport aux pays avec lesquels on la compare ici (d’où le titre de l’ouvrage). On tournerait autour de 10/11 % de travailleurs dans cette catégorie, ce qui serait un peu  plus que le Danemark, mais beaucoup moins que dans les autres pays étudiés où l’on atteint entre 20 et 25% de tels travailleurs : on s’aperçoit incidemment à la lecture de l’étude française à quel point l’image d’une Allemagne, paradis des hauts salaires ouvriers, est devenue totalement fallacieuse. Cette faible part en France du travail très mal rémunéré tient essentiellement à une double caractéristique institutionnelle : il existe un salaire minimum assez élevé imposé par l’État à toutes les entreprises, et ce dernier avec les allègements de charges sociales qu’il a mis en œuvre depuis le début des années 1990 a tendu à leur éviter  d’en supporter toute l’augmentation (cf. tableau p. 85); il n’existe pas de dispositifs  officiels qui encouragent fortement l’emploi de salariés en dessous de ce salaire minimum, par exemple il n’existe pas de salaire minimum spécifique pour les jeunes comme par exemple aux Pays-Bas ou les divers dispositifs allemands permettant l’emploi bien en dessous de tout minimum conventionnel de branche (par ex. les “job-à-un-euro” de l’heure). On pourrait ajouter une troisième caractéristique institutionnelle moins évidente sans faire appel à la comparaison entre pays  : la réduction  très forte en France dans les vingt dernières années des flux migratoires. Ce blocage, de fait, réduit le nombre des personnes prêtes à accepter n’importe quel niveau de rémunération et n’importe quelle condition de travail, et aussi rend moins indispensable pour l’État de trouver, via des dispositifs de dualisation forte du marché du travail, une occupation à ces personnes (sinon via la tolérance de fait du “travail au noir” dans certains secteurs en manque de main d’œuvre).

D’autre part, si l’on peut se féliciter de cette faible  part des emplois rémunérés faiblement en France (qui serait même en légère régression sur les années récentes selon les auteurs), il faut bien constater que les entreprises n’emploient dès lors que si elles sont capables de faire passer la productivité par travailleur au dessus de cette barre du salaire minimum : comme les prix de vente sont largement contraints par la concurrence, et qu’il leur faut évidemment maintenir ou augmenter leur profitabilité au profit de leurs actionnaires, les entreprises ont donc exigé de ces salariés une solide contrepartie en terme d’efforts de productivité.  Celle-ci les mène désormais à la limite de l’épuisement physique et mental – d’où un sentiment largement partagé par ces travailleurs français à bas salaire qu’ils sont très peu payés au regard des efforts fournis . L’exemple de la grande distribution alimentaire est éclairant : c’est en France qu’on trouve le moins d’employés au regard du chiffre d’affaire réalisé par les magasins (tableau p. 362). Pour faire fonctionner ces magasins avec aussi peu de monde, il faut par exemple augmenter le rythme d’encaissement des caissières au maximum lorsque les gens viennent faire leurs courses en masse le vendredi soir et le samedi… (et il faut compter sur la patience de clients qui sont largement captifs de monopoles commerciaux locaux…). Autrement dit, le maintien d’un salaire minimum relativement élevé se paye en conditions de travail qui se sont dégradées au fil des dernières années : les 35 heures ont ainsi été “payées” en hausse de productivité par les salariés eux-mêmes. Bien que les auteurs n’insistent pas sur ce point, on comprend très bien dans ces conditions que la France reste celui de l’alcoolisme lié au travail, et soit devenu aussi le pays des arrêts maladie pour “TMS” (troubles musculo-squellettiques), celui de la prescription exagérée d’antidépresseurs et autres psychotropes, et enfin depuis peu, celui du “suicide au travail”.

Les auteurs ajoutent à cette situation l’existence d’un paradoxe : la règlementation du marché du travail et du travail en général apparait plus forte qu’ailleurs à la regarder de loin (avec la grille de lecture de l’OCDE), mais en pratique, comme l’État (l’Inspection du travail) surveille très peu ce qui se passe dans les entreprises et comme les syndicats s’avèrent en général d’une faiblesse insigne dans ces secteurs par manque d’effectifs et par division entre eux, une bien plus grande flexibilité pratique règne… Les auteurs ne se privent d’ailleurs pas d’y voir une sorte de double langage de la part de l’État, qui régule massivement au nom d’un certain idéal d’égalité de traitement des travailleurs  (par exemple en garantissant sur le papier les mêmes droits aux personnes en CDI et à celles en CDD ou en Intérim) et qui dérégule tout aussi massivement de fait en ne surveillant pas grand chose des pratiques effectives des entreprises. Ce n’est pas spécifique à la France selon les études comparatives (p. 59), mais cela s’avère particulièrement flagrant. Les auteurs n’ont pas souhaité faire entrer pleinement dans leur étude le “travail au noir”, sans doute parce qu’ils n’étudient aucun secteur où cette pratique se trouve être massive, mais j’ai bien peur qu’en prenant en compte cet aspect d’illégalité de masse, on irait encore plus loin dans la mise en lumière de cette dérégulation de fait du marché du travail. Il n’existe peut-être pas de “Smic Jeune”, mais il existe, semble-t-il, un “Smic Noir”.

De fait, on retrouve une idée familière au politiste : “le rapport de force, déterminé au niveau global comme au niveau local par le pouvoir de négociation collectif et individuel” (p. 59) détermine largement la rémunération et surtout la “qualité” du travail, bien au delà des nécessités économiques stricto sensu. Les auteurs, Eve Caroli et Jérôme Gautié, dans la synthèse générale affirment ainsi clairement : “Au total, les syndicats ne jouent pas suffisamment leur rôle de contre-pouvoir et les premiers à en souffrir sont les moins qualifiés, car ils sont les plus démunis en terme de pouvoir de négociation individuel” (p. 63). Les auteurs rappellent la même idée dans leur prise de position publiée dans “l’Expansion” de ce mois ci. Ils y insistent sur l’absence de “contre-pouvoir” (syndical) – ce qui ressort effectivement de leurs études sectorielles et de la comparaison internationale.  Je me permettrais d’ajouter cependant que toutes les études sectorielles ici présentées pointent aussi le doigt sur une réalité très “gendrée”. Les salariés sont ici essentiellement des salariées, est-ce un hasard si elles sont si incapables d’établir un rapport de force et si les syndicats s’intéressent si peu à leur sort? Certains employeurs cités dans les études sectorielles semblent bien mettre en œuvre sciemment sur leurs marchés locaux de l’emploi des politiques de recrutement qui visent les femmes les plus fragiles économiquement, avec des enfants à charge qu’elles élèvent seules. Faire syndicat avec des personnes  qui ont été sélectionnées justement sur des critères qui garantissent en principe le fait de ne pas être revendicatif faute de ressources minimales pour l’être ne va sans doute pas de soi… Cela renvoie aussi à l’évolution des structures familiales, adjoint aux carences de la justice en matière de pensions alimentaires,  qui amène de plus en plus de femmes à assumer seules la charge des enfants. L’étude d’autres secteurs (le BTP, la sécurité ou l’agriculture par exemple) aurait peut-être montré une réalité moins “gendrée” qu’ “ethnicisée” – avec, là aussi, les difficultés à se mobiliser  que cela entraine (moindres cependant à en juger par les luttes actuelles des hommes “sans-papiers” dans différents secteurs : restauration, sécurité, BTP). Le retournement d’une telle situation défavorable par les syndicats, déjà bien peu légitimes en France, suppose une révolution de leur part qui reste bien improbable. Dans ce même numéro de l’Expansion (novembre 2009, p. 130-133) où E. Caroli et J. Gautié prennent position, on trouvera d’ailleurs un entretien au vitriol avec Dominique Labbé, un collègue de l’IEP de Grenoble,  grand spécialiste du syndicalisme français. Ce dernier, qui finit par se faire soupçonner de gauchisme par le journaliste pour les propos sans concession tenus,  souligne avec force le détachement entre syndicats confédéraux et leur (absence de) base, permis par un financement des syndicats via des institutions publiques ou des entreprises et non pas par leurs adhérents. Je doute toutefois que quelque circonstance que ce soit humainement prévisible amène à supprimer les béquilles publiques ou privées sur lesquelles cheminent les syndicats français. Seul un authentique leader libéral pourrait le faire, mais cela reviendrait à terme à renforcer les syndicats (qui reviendraient à l’esprit de la Charte d’Amiens de 1906). Financer quelqu’un qui n’a pas les moyens de son autonomie, c’est toujours le contrôler de quelque façon, pourquoi se priver alors de ce levier d’action? On pourrait d’ailleurs dire la même chose de la plus grande partie du monde associatif en général.

Pour finir, il faut remarquer que l’ouvrage dirigé par E. Caroli et J. Gautié  fait opérer comme un Deux ex machina hors champ l’augmentation des pressions concurrentielles sur les entreprises. Ce sont elles qui entrainent les stratégies mises en œuvre de pression maximale à la productivité horaire en présence d’une rémunération minimale définie par l’État. Les auteurs n’ont peut-être pas tort de raisonner ainsi, mais c’est peut-être à ce niveau aussi qu’il faudrait opérer si l’on veut diminuer à terme la pénibilité du travail, voire la “souffrance au travail”.  Ici c’est l’interrogation sur la possibilité même d’un choix de société en la matière qui devrait être posé, est-il bien nécessaire pour le bien commun d’organiser ainsi la vie économique? Est-il toujours indispensable de privilégier le consommateur et l’actionnaire  sur le producteur?

Ps. On trouvera sur le net un des chapitres de l’ouvrage, mais indiquons que le livre, publié par un éditeur à but non lucratif,  ne vaut que 15 euros en librairie.  Un des meilleurs rapports qualité/prix pour un livre de science sociale dans les dernières années…

Catégories : Note de lecture · Politiques publiques
Tagué : , ,

Eric Maurin, La peur du déclassement. Une sociologie des récessions.

13 octobre 2009 · 2 commentaires

maurinEric Maurin vient de publier un petit livre, intitulé La peur du déclassement. Une sociologie des récessions (Paris : Seuil, 2009). Comme ses petits livres précédents (comme le Ghetto français publié en 2004) ont eu quelque succès d’audience et que son attaché de presse, travaillant pour une grande maison d’édition, semble être de qualité, on aura pu lire la semaine dernière un certain nombre d’entretiens avec l’auteur à l’occasion de la sortie en librairie du livre. Il fait même indirectement la “une” du Monde, du jeudi 8 octobre 2009. Ce dernier titre en effet, résumant un des acquis de l’ouvrage,  “Le diplôme est plus que jamais le sésame de la réussite en France”. L’entretien avec l’oracle Eric Maurin (p. 10 de l’édition papier) est commenté par rien moins que Laurence Parisot (MEDEF), François Chérèque (CFDT), Xavier Bertrand (UMP) et Manuel Valls (PS) (page 11). Tous ces commentateurs, sollicités par le journal, se montrent élogieux et pour tout dire ravis de la démonstration.  On n’épiloguera guère ici sur le choix des commentateurs, qui ne couvrent pas, loin de là, tout le spectre politique et syndical. On trouvera aussi un entretien du même E. Maurin dans l’Express en date du 8 au 14 octobre, p. 66-67, sous le titre “La peur du déclassement touche les plus favorisés”. Il est aussi présent sur le site des Inrockuptibles, avec un entretien intitulé “Les inégalités entre diplômés et non-diplômés n’ont jamais été aussi grandes”. Je n’ai pas pu faire le tour de tout le plan média, sans doute imposé à Eric Maurin par un attaché de presse volontariste, mais, comme les propos sont cohérents entre entretiens, le message est plutôt clair : nous vivons dans une “société bloquée” (le terme n’y est pas, mais l’hommage à Michel Crozier est patent), où chaque période de récession amène les  salariés encadrés par un “statut” à défendre leurs acquis (via leurs syndicats ou via les hommes politiques, de gauche comme de droite, qui veulent les séduire en leur proposant plus de statut encore), et ce au détriment de ceux, eux-mêmes aspirants statutaires, qui sont restés au moment de la récession à la porte de l’un ou l’autre statut protecteur. Par ailleurs, comme cet écart entre le paradis du “statut” et l’enfer du non-”statut” est devenu énorme au fil du temps, surtout si on l’inscrit dans le cycle de vie de chacun, une “peur du déclassement”, concrètement de la perte de son emploi à “statut” (par exemple de son CDI à 45 ans révolus), domine la société française, et tout particulièrement l’esprit de ceux qui sont, en fait, les plus privilégiés en terme de salaires, de stabilité réelle de l’emploi, de possibilité d’évolution professionnelle. On retrouve le thème courant d’E. Maurin : la situation sociale de la France devient plus inégalitaire à cause de la peur des classes moyennes et supérieures qui optent pour des stratégies d’isolationnisme social, par exemple en terme scolaire ou résidentiel. E. Maurin dans les entretiens tend à présenter la France comme un cas à part de ce point de vue, jouant à cette occasion la partition toujours payante médiatiquement de l’inoxydable “exception française”; j’ai beaucoup de mal à croire à cette rhétorique, démentie par tout ce qu’on peut savoir des stratégies des groupes supérieurs dans bien des sociétés, et aussi, à bien le lire, par ce qu’écrit  E. Maurin  lui-même dans le présent livre (où il parle au pluriel de “sociétés à statut”, p. 93).

Avant d’en revenir à la thèse de l’auteur, telle qu’il la défend devant les médias, faisons un détour par le livre lui-même. Les (un peu moins de) cent pages (petit format) qui nous sont proposés résument en fait des travaux de l’auteur publiés dans des  revues scientifiques. Le propos sont essentiellement fondés sur l’analyse des “Enquêtes Emploi” de l’INSEE, tout en y ajoutant de ci de là des analyses  plus directement politiques.

Quels sont alors les acquis “scientifiques” de l’auteur (qui se trouvent essentiellement dans le chapitre 3 de l’ouvrage, p. 52-72)?

a) contrairement à un préjugé courant, la valeur du diplôme (à partir de bac+2) n’a pas diminué comme moyen d’insertion sur le marché du travail sur les 25 dernières années; l’écart aurait même plutôt tendance à se creuser encore plus fortement qu’auparavant entre diplômés et non-diplômés en matière d’insertion sur le marché du travail;

b) ce poids spécifique du diplôme tend même à diminuer le poids de l’héritage de classe dans l’insertion professionnelle de chacun (p. 66-68); et les écarts  selon l’origine de classe dans l’accès au statut de cadre tendent à diminuer eux aussi (p. 69-72).

Ces (très) bonnes nouvelles pour les diplômés correspondent aussi à une explosion quantitative de leur nombre. L’auteur rappelle à quel point en un quart de siècle les proportions parmi les entrants sur le marché du travail entre diplômés et non-diplômés ont changé : en 1975, on comptait parmi les personnes sorties depuis moins de 5 ans de l’enseignement 4,4 fois plus de non-diplômés que de diplômés, en 2008  ce même rapport est tombé à 0,3 fois. Cette entrée massive de diplômés sur le marché du travail a été absorbée, comme le montre l’auteur, essentiellement à travers une déformation de la structure des emplois offerts par les entreprises, utilisant de plus en plus d’emplois très qualifiés. On aurait donc de fait toutes les raisons d’être satisfait : en un quart de siècle, la main d’œuvre augmente son niveau de qualification tel qu’il est attesté par la détention d’un titre académique, et les entreprises en profitent pour modifier leur processus productif. Plus généralement encore, cela correspond à la montée en gamme de l’économie française dans le cadre de la division mondiale du travail. Beaucoup plus d’ingénieurs dans le privé et d’administrateurs dans le secteur public, et beaucoup moins d’ouvriers spécialisés dans les industries de labeur et de gardiens de phare sur les listes de paye de la fonction publique. Tutto va bene.

La première nuance à apporter selon l’auteur lui-même  à ce scénario, tout de même bien “rose”, porte sur le rôle de la fonction publique au sens large dans le bouclage de l’absorption des diplômés : prenant l’exemple de la récession de 1992-93 (voir son chapitre 2 “Anatomie d’une récession : le choc de 1993″, p. 32-51), l’auteur montre qu’on assiste à compter de cette date à une fuite des diplômés vers le public; ce dernier offre en effet un statut qui préserve du chômage qu’on observe alors pour la première fois massivement chez les diplômés. A plusieurs reprises dans l’ouvrage, l’auteur insiste d’ailleurs sur la présence à compter de cette date de “sur-diplômés” parmi les nouveaux entrants de la fonction publique. Ces personnes seraient, selon lui, les plus rétives à tout changement de statut ou à toute évolution de cette dernière, dans la mesure où elles ont fait de nombreux sacrifices pour en arriver là, si  j’ose dire, “au chaud”. Faisant à mon avis fi de ses propres données (qui font remonter l’entrée massive de “sur-diplômés” dans la fonction publique à l’année 1993), l’auteur interprète (p. 43-46) du coup les grandes grèves de l’automne 1995 comme le moment d’affirmation de cette crainte de tout perdre de la part de ces réfugiés (récents) dans le public. Je doute qu’en deux ans (1993-95), la sociologie d’un groupe comme la fonction publique puisse changer comme l’affirme l’auteur : “En modifiant en profondeur la sociologie de la fonction publique, la récession de 1993 a contribué à transformer le paysage syndical français, qui s’enrichit d’un courant radical opposé à la cogestion et au réforme”(p. 43, première phrase des paragraphes consacrés aux mouvements de 1995, le courant syndical auquel il est fait allusion correspond aux syndicats SUD). Ayant moi-même participé à une analyse à chaud du mouvement social de 1995, qui, rappelons-le, avait son point fort à la SNCF et à la RATP, j’ai du mal à prendre au sérieux cette analyse. La masse des personnes mobilisées alors étaient bien plus “prolétaires” (au sens de personnes exerçant des métiers d’exécution) que “sur-diplômés” de la fonction publique ou du secteur public. Les (alors) jeunes diplômés entrés dans ces secteurs que je connaissais étaient d’ailleurs contre les grèves, et militaient pour une “modernisation”…

Malgré ces réserves sur les conséquences politiques et syndicales qu’E. Maurin croit pouvoir discerner, le rôle de la fonction publique au sens large dans l’absorption des diplômés demeure toutefois  un paramètre à prendre en compte, surtout si l’on se tourne vers les conséquences de la récession actuelle. E. Maurin prédit une réitération de la fuite vers le public observée après 1993. C’est effectivement possible, sauf que l’économiste qu’il est aussi semble avoir oublié l’état des finances publiques (qu’il cite pourtant), et la règle que se sont donnés les présents gouvernants de ne pas embaucher beaucoup de fonctionnaires au regard de ceux qui partent à la retraite (un sur deux). La thèse générale de l’auteur risque du coup de s’en trouver mise à mal : il défend en effet l’idée qu’en France, sur la moyenne période, il n’existe pas de déclassement social (en particulier des diplômés), il n’existerait que la “peur du déclassement”. Or, si l’État ne remplace pas lors de la présente récession ses fonctionnaires, que les collectivités locales  et les hôpitaux sont forcés à terme à faire de même,  et si les entreprises sont durablement en crise de débouchés extérieurs grâce à l’Euro fort, on risque bien d’observer réellement une montée du déclassement! Notre auteur risque fort dès lors d’amuser pendant quelques années la galerie à ses dépens.

Venons-en maintenant à la thèse “politique” de l’auteur : pour lui, la France est une société où les individus (comme sous l’Ancien Régime) sont obsédés par leur statut social; ce dernier correspond à un statut, celui de fonctionnaire ou de salarié en CDI. Ce dernier, acquis au fil d’une série d’épreuves, garantit des gains certains – quoique parfois maigres – à long terme. Les Français tiendraient tant à cette société statutaire, qu’à chaque récession, ils feraient pression, via leurs syndicats ou l’opinion publique, pour un renforcement de ces statuts. Au fil des récessions, l’écart se creuse donc entre ceux qui sont “in” et ceux qui sont “out”, et le livre vise en fait à prévenir une aggravation de l’écart au fil de la présente récession.

Quoi que l’auteur s’en défende, il se trouve en fait sur une ligne qui ressemble fort à celle d’un néo-libéral ordinaire qui plaiderait pour un “big bang” social. Le chapitre 1 “L’émergence d’une société à statut” (p. 11-31) raconte les évolutions de la société française  depuis 1970 du point de vue de celui qui aurait voulu que les syndicats et les hommes politiques ne répondent pas au fil de la crise économique aux demandes de protection des personnes ayant déjà un travail. Le chapitre 4 “Les enjeux de la récession actuelle” (p. 74-88) rappelle que toute protection institutionnelle supplémentaire de l’emploi déjà là provoque à terme une baisse des créations d’emplois. L’auteur cite des données nord-américaines qui montrent que toute protection de l’emploi, aussi minimale soit-elle, dissuade les employeurs de créer des emplois (p. 81-83). Il fait aussi usage de comparaisons entre pays européens, d’où il ressort, contrairement à ce qu’il affirme dans ses entretiens avec la presse, que la France n’est pas un cas à part, mais fait partie de cet ensemble de pays “méditerranéens” (Portugal, Italie, Grèce), où l’on observe simultanément une forte protection statutaire d’une partie du salariat, une peur généralisée de l’avenir, et une insertion professionnelle très difficile des jeunes. Pays qui s’opposent à un idéal “nordique”, le Danemark, où le licenciement est aussi facile que l’embauche, l’indemnisation des chômeurs correcte, et où personne n’a peur pour l’avenir, surtout pas les jeunes, mais aussi à un idéal “nord-américain”, invendable politiquement dans ces pays, tant il repose sur une explosion des inégalités salariales.

L’auteur se dit de gauche, et cela est rappelé dans les entretiens donnés à la presse. En même temps, je ne vois pas clairement émerger dans ces pages et ces entretiens le  moindre début d’une stratégie offensive pour cette dernière. Le conseil de l’auteur est en effet de ne pas profiter de la récession pour donner encore plus de protection à ceux qui en ont déjà assez (ou trop?). C’est tout de même proche d’un discours ordinaire de la droite libérale sur les “privilèges” (des salariés, pas des rentiers et des propriétaires bien sûr!). Je ne vois pas en quoi cela peut être mobilisateur à gauche.

En fait, l’auteur avance peu de propositions (voir sa conclusion, p. 89-94), sinon une sorte d’appel bien vague à s’inspirer du modèle nordique sur certains points. Appel qui est contrebalancé par sa propre conscience que cela n’est pas dans la tradition française  de la “société à statuts” telle qu’il la décrit. Il en finit donc sur l’appel à la “volonté politique” pour changer les mœurs qui sont au principe de ce système (p. 94). On ne se sent guère plus avancé, et on aura un peu l’impression que ce n’est pas avec ce genre d’idées que la République progressera (toute allusion à la collection dans lequel le livre est publié est fortuite bien sûr).

Pour ma part, je regrette que l’auteur ne propose de fait aucune stratégie de sortie du blocage qu’il diagnostique, sinon de “ne pas exagérer”  encore une fois dans la défense des salariés en place.  S’il croit vraiment à son diagnostic, qu’il fasse des propositions! Et des propositions vendables puisqu’il se pique d’être un analyste politique (comme avec son explication du vote au référendum de 2005, p. 48-51)! Par exemple, si, effectivement, ce sont les conditions de licenciement qui représentent la cause d’une réticence des entreprises à embaucher, il faut proposer une réforme profonde de ce droit. (Je vois bien pour ma part une suppression pure et simple de toute indemnité de licenciement pour les nouveaux embauchés au profit d’un compte d’épargne obligatoire, dédié, bloqué, abondé par le seul salarié, placé en dehors de l’entreprise, et remplaçant l’intéressement et la participation: chacun devient son propre assureur à proportion de ses gains passés. Je supprimerais aussi volontiers tous les relents de paternalisme comme les comités d’entreprise ou le 1% logement, toujours au profit de ce compte généralisé de préparation au changement d’emploi.) Il est vrai qu’à le faire, on risquerait de finir bien à droite. (Mes propositions le sont sans doute…) Être de gauche pour lui, c’est alors chercher un “moyen de moyenner” qui ne me convainc guère. Laissons donc faire la droite, si elle ose être elle-même, cela sera plus clair.

Surtout, retiens bien la leçon, ô lecteur bénéficiant d’un bon statut, bien au chaud que tu es dans ton administration ou ton entreprise, si bien payé que tu as pu à l’instigation d’un plan médias bien conçu acheter cet opuscule fort cher à la ligne imprimée, arrête tes jérémiades, suspens tes envies largement infondées de suicide face au durcissement des méthodes de management, prépare-toi plutôt moralement à une nouvelle “déflation Laval”, qui, à en croire l’auteur, ne fut pas si désagréable au total pour les personnes concernées (p. 39-41).

Ps. On trouvera un autre compte-rendu de lecture du livre d’E. Maurin sous la plume de Jean Bastien sur le site de Non.fiction.  Ce dernier remarque à la fin de son compte-rendu que le changement d’attitude vis-à-vis du “statut valant supplément d’être”, qui caractériserait la société française selon E. Maurin, supposerait un “concept plus riche de l’action humaine que celui mobilisé par l’auteur tout au long de l’étude”. Comme on dit parfois, In coda venenum, voilà une élégante manière d’accuser l’auteur d’avoir la vue un peu courte...Pour ma part, je ne crois tout simplement pas à cette spécificité supposée de la société française, toutes les sociétés développées possèdent leur propre hiérarchie statutaire – pas nécessairement reliée à la place occupée sur le marché du travail par chacun. Mais pensez  à l’utilisation des titres devant les noms dans la vie courante dans bien des pays européens, ou au poids de la “race” aux Etats-Unis, etc., je ne suis pas sûr qu’on puisse nous dire plus “statutaires” que d’autres peuples.

Catégories : Note de lecture · Politiques publiques · Sociologie politique
Tagué : ,

O. Filleule, L. Mathieu, C. Péchu, Dictionnaire des mouvements sociaux.

6 octobre 2009 · 6 commentaires

fillieuleOlivier Filleule, Lilian Mathieu, et Cécile Péchu, se sont mobilisés pour offrir à la communauté des politistes un Dictionnaire des mouvements sociaux (Paris : PFNSP, 2009). Pour ce faire, ils ont demandé à des spécialistes, essentiellement à leurs collègues français, d’écrire de courtes notices sur les termes qui balisent ce domaine de la recherche en science politique. Levons un premier malentendu éventuel : ce dictionnaire ne prétend donc aucunement dresser la liste des “mouvements sociaux” qui existent dans la France contemporaine ou ailleurs, comme son titre pourrait le laisser penser un instant au profane; il s’agit ici de faire le point sur toutes les manières de conceptualiser en science politique les mouvements sociaux. On ne trouvera donc aucune entrée  qui désigne un mouvement social particulier (par exemple, celui des femmes,  des “sans”, des Noirs américains, des homosexuels), mais seulement des entrées qui proposent l’état de l’art de la recherche sur les mouvements sociaux. On découvrira donc des notices  sur les grandes approches théoriques possibles (par exemple “Choix rationnel”, “Comportement collectif”, “Intervention sociologique”, “Analyse marxiste”, etc.), sur les moyens d’action plus ou moins typiques des “mouvements sociaux” (par exemple “Barricade”, “Boycott”, “Grève”, “Squat”, etc. ), et enfin des notices traitant de questionnements  contemporains (par exemple “Intellectuel spécifique”, “Espace géographique et mouvements sociaux”, “Média”, “Réussite et échec des mouvements sociaux”, “Politiques publiques”, etc.) .

Autant que nous puissions en juger sans être directement spécialiste de ces questions, ce Dictionnaire atteint avec bonheur son objectif affiché d’une présentation problématisée et pluraliste d’un domaine de recherche. Mais, dira-t-on, sur quoi porte-t-il au juste ce champ de recherche? Comme cela transparait des articles eux-mêmes (et de l’Avant-propos, p. 13-15), l’idée d’un domaine spécifique de recherche dédié aux “mouvements sociaux” se trouve être très fortement indexée à l’histoire politique, sociale et même académique, des Etats-Unis d’Amérique. Dans ce cadre, l’enjeu du dictionnaire est alors pour le collectif des auteurs de montrer la vitalité et l’originalité d’une école française (ou francophone plutôt) d’étude des mouvements sociaux. En effet, les mouvement sociaux dont il faut faire la théorie sont d’abord ceux qui ont bouleversé la politique nord-américaine à compter des années 1950. En lisant ces courtes notices, qui vont donc à l’essentiel, on se rend compte facilement de l’importance que prend la matrice nord-américaine : c’est à la fois elle qui donne les exemples “focaux”, et c’est elle qui propose la plupart des grandes machines théoriques toutes plus impérialistes les unes que les autres, surtout au début de leur lancement sur le marché des idées. Chaque notice “théorique” semblant d’ailleurs répondre à un plan commun : au départ, Y n’est pas d’accord avec l’approche X, alors dominante; Y prétend révolutionner le champ; il y réussit d’abord; ensuite Z montre que cette révolution est ratée, et propose lui aussi son approche, et, à la fin, il ne reste rien de Y sinon le terme dans le dictionnaire! Ainsi, on pourrait dire qu’il n’y aurait pas eu une discipline portant sur les “mouvements sociaux” s’il n’y avait pas eu aux Etats-Unis dans les années 1950-60 le mouvement des droits civiques – mais aussi un certain style de concurrence académique,  fondé sur la mise en avant d’un concept propre à chaque auteur et pour le moins moyennement coopératif. Plus généralement,  les “mouvements sociaux” dont il est ici question correspondent   à l’ensemble des “nouveautés” en matière de promotion d’un intérêt dominé (noirs, femmes, homosexuels, immigrés, écologistes, etc.) dans les pays développés – dont la France – depuis 1960, et à l’ensemble des théorisations qu’on a pu en donner. On notera d’ailleurs que peu d’exemples devenus ici canoniques, au sens où ils seraient le point focal d’une théorie nouvelle sur le marché des idées, portent sur un mouvement social dans un pays du monde sous-développé.

Les auteurs du dictionnaire, ainsi qu’une partie des auteurs dont ils rendent compte,  sont sans doute pleinement conscients de ce biais originaire dans la mesure où ils tendent à étendre dans le temps leur champ d’analyse. Comme un clin d’œil bienvenu, les curateurs du volume ont d’ailleurs décidé de convoquer rien moins que Karl Marx lui-même et de lui faire écrire (en le citant) un article intitulé “Pommes de terre” (p. 437-440). Les “pommes de terre” dont il est ici question se réfèrent au passage bien connu du 18 Brumaire de Louis Napoléon où K. Marx fait le lien entre les rapports sociaux entre paysans parcellaires (qui sont “comme des pommes de terre dans un sac”) et leur soutien au bonapartisme version Napoléon III. Comme le disent avec humour les auteurs, “Karl Marx est décédé mais toujours d’actualité” (p. 11) – ce qui traduit  bien sûr l’orientation progressiste des auteurs, qui ne sont pas connus par ailleurs pour être proches du Club de l’Horloge ou pour être des admirateurs de Margaret Thatcher, mais aussi sans doute leur conscience que le champ disciplinaire tel qu’il s’est construit jusqu’ici, via le poids de l’académie nord-américaine, aurait intérêt à se désenclaver.

En effet, comme nous l’avons dit, un mouvement social, c’est ici l’ensemble des  “nouveaux” intérêts, groupes, personnes, dominés auparavant, qui se mobilisent dans les pays développés à compter du début des années 1960, à travers des formes “inédites”, ou, plus précisément, à travers toutes les formes qui ne sont pas le vote pour des partis, ni l’action syndicale au cœur du “mouvement ouvrier”. Or ce découpage du réel revient  souvent à se donner des œillères :

- un mode d’action prétendu “nouveau” n’est bien souvent qu’une résurgence : l’article de Johanna Siméant sur les “Grèves de la faim” nous  rappelle (p. 263-270) par exemple que ,déjà au début du XXième siècle, ce mode d’action est bien connu; tout comme ne sont guère “nouveaux” au sens strict bien des mouvements sociaux, comme le conceptualise le terme d’”Abeyance structure”, présenté ici par Florence Johsua (p. 17-23), qui désigne ce qu’on peut nommer aussi les “fleuves carsiques” de  la politique, bien connus par ailleurs des historiens;

-la réflexion sur la plus ou moins grande efficacité pour défendre la “cause du peuple” ou d’un groupe dominé quelconque, de l’organisation, du leadership, ou de la spontanéité populaire, ne date pas d’hier, ni même d’avant-hier, comme le montre l’article “Spontanéisme” de Cécile Péchu (p. 517-524) ou l’article “Leaders” d’Eric Agrikolianski (p. 319-325), et il est somme toute étrange de voir le débat commencer ici par quelque livre publié outre-atlantique après 1970;

- la spécificité même de ce qui serait un “mouvement social” ou qui n’en serait pas un se trouve d’ailleurs remis en cause directement par Michel Offerlé dans son article “Groupe d’intérêts” (p. 279-286), qui plaide, à sa manière un peu contournée, pour une vision plus large des mobilisations à étudier pour comprendre le jeu politique.

Pour ma part, malgré ces accommodements, ouvertures, ou précisions au sein même des notices, qui remettent en cause le champ en même temps qu’ils le décrivent, j’irais encore plus loin dans sa dé-construction.

D’une part, si l’on s’en tient à l’évolution des pays démocratiques sur les deux derniers siècles,  j’ai du mal à accepter que l’on sépare, parmi les modes d’action politique ouverts aux masses,  des “voies anciennes”, partis et syndicats, et des “voies nouvelles”. Finalement, tout ce dont quoi les théoriciens des mouvements sociaux dissertent aujourd’hui a été l’objet de discussions, débats, controverses,  dès le XIXème siècle, en particulier dans ce qui était alors le mouvement  ouvrier/socialiste (cf. les travaux de Pierre Rosanvallon pour mesurer une partie de cet immense continent de discussions). Le présent Dictionnaire se montre d’ailleurs en retrait par rapport à ces vieux débats : par exemple, on ne peut qu’être étonné par l’absence de l’entrée “terrorisme”, or la “propagande par le fait”, comme les partisans de son usage l’appelaient jadis, ne peut être laissée de côté ainsi comme une simple dégénérescence de certains mouvements sociaux lorsqu’ils se trouvent dans une impasse.  Pensons par exemple au cas de l’Irlande du nord. Les auteurs ont ainsi consacré une notice à la “Répression” sous la plume d’Hélène Combes (p. 462-468), et une  autre à “Maintien de l’ordre” sous celle de Pierre Favre (p. 334-340), qui insistent toutes deux plutôt sur le rôle des forces de l’ordre dans le recours à la violence. Or cet oubli du terrorisme – pourtant un aspect important de l’action, supposée en faveur des dominés, des “Possédés” dénoncés jadis par F. Dostoïevski aux actuels “terroristes islamistes”  que le monde entier est censé pourchasser – revient en fait à définir l’objet “mouvement social” comme se limitant aux moyens d’action des dominés non létaux  pour leurs adversaires – même si on trouve des articles sur “Insurrections, Émeutes” par  Nicolas Bourguinat (p. 300-307) “Barricade” par Danielle Tartakowsky (p. 74-79)  et “Révolutions, crises, transitions” par Michel Dobry (p. 475-484), trois articles de tonalité plus historique que contemporaine. La forclusion de la violence existe sans doute dans les pays développés pour un “mouvement social”, mais celle-ci doit être elle-même objet de réflexion.

Pourquoi surtout ne pas parler ici des partis? – et, là, je l’avoue, je suis partisan! Le cas américain, qui a inspiré toutes les théorisations essentielles à l’étude des mouvements sociaux,  se caractérise effectivement par le fait qu’aucun mouvement social n’y a débouché sur la formation à terme d’un parti politique et à son implantation durable dans la vie politique des Etats-Unis. La dernière tentative en ce sens remonte à la fin du XIXème siècle quand des partis “agrariens” ou “populistes” ont tenté sans succès d’entrer dans l’arène politique américaine – au mieux, ils ont été absorbés par l’un ou l’autre parti du duopole partisan, démocrate/républicain. En Europe, tout au moins à l’ouest du continent, c’est tout le contraire, la plupart des partis politiques trouvent leur origine, plus ou moins lointaine certes, dans un “mouvement social” qui a réussi.  La puissante et laïque CDU allemande d’aujourd’hui descend ainsi, entre autre, de la mobilisation catholique contre l’Empire bismarckien. De nos jours encore,  des “mouvements sociaux” débouchent sur la création et l’enracinement d’un acteur partisan, comme avec les partis de l’écologie politique ou ceux des divers régionalismes ou nationalismes infra-étatiques. Qui sait d’ailleurs si le “Parti des Pirates” d’origine suédoise, issu clairement d’un nouveau “nouveau mouvement social”, ne deviendra pas à terme un acteur  de la vie politique du continent européen? Hors  d’Europe, il me semble que le “Parti des travailleurs”  brésilien ou l’ANC sud-africain constituent d’autres exemples de ce cheminement. En fait, les spécialistes des mouvements sociaux restent encore prisonniers de leur tropisme nord-américain, où, effectivement,  aucun groupe de dominés que ce soit ne peut envisager sérieusement d’avoir son parti, au mieux il devra s’intégrer en junior partner dans une vaste rainbow coalition.

D’autre part, si les spécialistes des mouvements sociaux entendent apporter leur pierre à l’édifice d’une description du fonctionnement de nos systèmes politiques démocratiques, il demeure qu’ils souffrent toujours de leur focalisation primitive sur leur objet de départ, les mobilisations  plus ou moins improbables des dominés. Or, pour décrire pleinement un jeu, il m’a toujours semblé myope ou asymétrique de ne s’intéresser qu’à un seul des joueurs. C’est certes bien sûr d’abord une contrainte du “terrain”, qui empêche un individu ou une équipe d’individus de tout étudier à la fois dans le déroulement  du conflit étudié, mais cela se traduit ensuite en multiplications de théories pour corriger cette myopie ou asymétrie : le concept de “Structure des opportunités politiques” par exemple se trouve être l’un des moyens de refaire le lien entre un mouvement social particulier et son contexte politique d’opération (institutions, forces politiques en présence, etc.), or ce concept est  “exécuté” ici par Olivier Fillieule et Lilian Mathieu (p. 533-540) au nom justement d’une vision interactionniste ou pragmatiste (ajout critique d’O. Filleule sur ce point : je me trompe sur cette dernière qualification de sa position, voir réaction plus bas) de toute  mobilisation sociale. Celle-ci, si j’ose dire, se crée les opportunités qu’elle saura ou non découvrir. Cette vision, si elle est sans doute heuristique par la place qu’elle laisse à l’imprévu et à la créativité de ceux qui se découvrent acteurs de la cause qu’ils s’inventent face à des adversaires finalement tout aussi improvisés, revient pourtant à mon sens à une “simple” description historique des enchainements pertinents. Plus aucune “loi” ne peut alors être découverte au terme de la recherche. Surtout, c’est là une vision optimiste des situations : la “Structure des opportunités politiques” revient à souligner que les portes sont plus ou moins ouvertes pour une mobilisation, et que, si la porte est fermée à double tour, il n’y a pas grand chose à faire. Pour O. Fillieule et L. Matthieu, la porte peut toujours s’inventer. De fait, c’est sans doute  à une vision plus globale qu’invitent les réflexions de l’école française d’étude des mouvements sociaux, mais sous une forme pour le moins paradoxale. En effet, à ce compte-là, fallait-il proposer simplement un Dictionnaire des mouvements sociaux? Ne fallait-il pas aller jusqu’à un  Dictionnaire critique des mouvements sociaux pour bien indiquer le désenclavement complet qu’on cherche en fait à opérer?

Le lecteur que je suis, partial certes, ressort de la lecture de toutes ces notices, la plupart claires et didactiques, avec le sentiment que le découpage du réel ici proposé n’est au total pas le bon, que toutes ces études ne prendraient sens que dans une vision plus large dès le départ du système politique. En quelque sorte, il faudrait remettre tout le monde en mouvement (ce que tend à faire d’ailleurs le propos de Michel Offerlé, par ailleurs mon directeur de thèse….) : est-ce que, dans le fond, les groupes dominants ne sont pas eux-mêmes des mouvements sociaux? Est-ce que l’État et ses services ne sont pas un ensemble de mouvements sociaux? Pourquoi faire une distinction par exemple entre le “mouvement social”, celui des “sans-papiers” , et le “syndicalisme” policier? Les élites dirigeantes de l’économie ne sont-elles pas elles aussi un acteur mobilisé politiquement? Les “traders” ne seraient-ils pas le mouvement social transnational de notre temps?

Pour en revenir aux Noirs américains qui tiennent un rôle si éminent dans tout ce récit scientifique, leur sort avant 1950 n’était-il pas dû à un “mouvement social” qui avait fort bien réussi dans le Sud des Etats-Unis dans les années 1865-1875 au point de s’institutionnaliser dans la ségrégation gérée par le Parti démocrate du sud des Etats-Unis ? Leurs victoires dans les années 1950-1960 ne sont-elles pas aussi le résultat de l’épuisement de ce mouvement social ségrégationniste devenu parti unique en bien des lieux ? Bref, je plaiderais pour ma part dans tous les cas pour une vision vraiment “marxienne” – où l’on étudie les deux camps.

Il est vrai que c’est là une difficulté pratique supplémentaire : au départ, comme le soulignent parfois les notices dans le cas nord-américain, les analystes des mouvements sociaux sont des “compagnons de route” de ces derniers, ou tout au moins des gens qui se demandent comment  ces mobilisations des pauvres, déclassés et autres sans-voix, auxquelles ils ont parfois participé, ont pu fonctionner. Il existe souvent une sympathie, plus ou moins évidente, entre le chercheur et l’objectif que cherchent à atteindre les mouvements sociaux étudiés. Y a-t-il ainsi une seule femme anti-féministe  convaincue qui ait consacré son temps de recherche au mouvement d’émancipation des femmes? Peu de gens, qui participent de l’industrie académique de l’étude des mouvements sociaux, peuvent être classé d’emblée parmi ceux qui pensent que tout cela n’est qu’une vaste chienlit à éradiquer de suite.  On se pose du coup rarement la question face à un mouvement social : comment s’en débarrasser? Les auteurs du présent Dictionnaire tendent à  présenter les travaux en cours  comme ayant atteint une vision plus objective et sont fort prompts à dénoncer les visées idéologiques de certains de leurs illustres prédécesseurs, comme dans l’article sur l”‘Intervention sociologique” de Philippe Corcuff (p. 313-319), mais,  sans disposer comme preuve des fiches aux Renseignements généraux (ou au service qui l’a remplacé) de chacun des auteurs pour autant qu’elles soient à jour…, je doute que la congruence de chaque chercheur ici présent avec son objet ait disparue. Elle s’est peut-être simplement adaptée à une époque plus cynique, plus désenchantée, elle se moule dans une bienséance académique. Quoi qu’il en soit, cette congruence, cette sympathie, pour les mouvements étudiés tend souvent à occulter la vision globale que l’on se devrait d’avoir. Il est vrai aussi que, par définition, un chercheur “progressiste” aura quelque mal à infiltrer les lieux où se définissent éventuellement des stratégies répressives, de la “contre-insurrection” à la surveillance ad hoc. On laissera cela à l’historien quand les archives seront ouvertes, ou au journaliste courageux. On écartera les hypothèses dérangeantes au profit de ce qui est du domaine public.

Au total, il faut remercier les curateurs, O. Fillieule, L. Mathieu et C. Péchu de cette publication qui participera grandement  à la réflexivité disciplinaire, tout en regrettant qu’ils n’aient pas osé aller plus loin encore dans leur travail de re-définition des questions pertinentes à se poser et de réinscription de leurs objets d’étude dans une histoire européenne et extra-européenne de la mobilisation des masses et des contre-mobilisations des élites en place.

Catégories : Note de lecture · Sociologie politique
Tagué : ,

Pierre Dardot et Christian Laval, La nouvelle raison du monde. Essai sur la société néolibérale.

23 juillet 2009 · 2 commentaires

lavalPierre Dardot et Christian Laval présentent sous une belle couverture noire (façon “livre noir” de quelque mal affligeant l’humanité souffrante) leur essai commun, La Nouvelle Raison du Monde. Essai sur la société néolibérale (Paris : La Découverte, 2009). La couverture dit assez le propos de cette association entre un philosophe et un sociologue  : présenter et dénoncer une nouvelle peste intellectuelle, la rationalité néolibérale qui aurait envahi tous les aspects de nos comportements. On trouvera en ligne dans la revue Pratiques. Les cahiers de la médecine utopique un  interview des auteurs,  qui donne une idée assez étendue de ce que les auteurs ont voulu démontrer dans leur ouvrage, cela va un peu plus loin que leur interview de Libération qui rabat un peu trop leur propos sur l’actualité.

Dans le livre, les deux auteurs insistent bien sur le fait que cette rationalité néolibérale n’est pas seulement d’une idéologie, soit une vision politique des choses exprimée à travers des écrits et mise en œuvre par des forces politiques et économiques précises, mais une rationalité au sens fort. Qu’est-ce à dire? Si j’ai bien compris, la rationalité dont il est ici question est issue de la réflexion du “dernier Michel Foucault”, celui des cours au Collège de France. La rationalité néo-libérale est l’esprit qui anime la présente “gouvernementalité” des hommes dans le monde contemporain. En pratique, cela veut dire qu’elle est présente partout :  dans nos pensées, dans les institutions, dans les normes sociales, dans les “dispositifs” qui encadrent notre subjectivité même, que personne n’en a donc le contrôle absolu, ni n’en est donc responsable au premier chef, que l’histoire telle qu’elle se déroule ne correspond au plan de personne en particulier, mais d’une (mal)heureuse conjonction entre des courants divers de l’historicité. Par exemple,  ce ne sont pas les idées néolibérales d’un Hayek & Cie qui nous ont mené là où nous nous trouvons, mais l’utilisation de ces idées par des acteurs économiques, sociaux et politiques, qui en avaient besoin pour leurs propres tactiques de court terme dans les années 1970-80, et qui se sont retrouvés en quelque sorte prisonniers des conséquences de la réussite de leurs actes. On remarquera cependant qu’à suivre la propre présentation synthétique de leur thèses par les auteurs dans leur conclusion (p. 457-458), on se trouve tout de même très proche d’une intentionnalité  au sens idéologique ordinaire déniée par ailleurs. Pour eux, le néolibéralisme, c’est en effet ce “constructivisme social” qui pose que, ni le marché, ni surtout la concurrence, ne sont des faits de nature, mais qu’ils doivent être construits à travers des normes qui font de la concurrence le moteur central de toute activité humaine et que l’État est nécessaire à la mise en place et au maintien de cet ordre social de la concurrence qui est tout sauf spontané. En somme, contrairement au “laissez-fairisme” (le libéralisme du XIXème siècle), le néolibéralisme serait une doctrine de la construction de la concurrence à travers l’usage de la souveraineté étatique. Il aboutirait au règne des experts contre toute expression démocratique d’une volonté collective. La thèse ainsi résumé n’est pas vraiment originale; elle constitue comme une réitération de gauche des thèses de ce cher  Hayek dans Droit, législation et liberté, où le pourfendeur du constructivisme des autres (socialistes, keynésiens, etc.) serait ainsi renvoyé à son propre désir de faire la société à son idée. On notera d’ailleurs qu’à ce compte-là, le premier libéralisme n’a jamais existé vraiment, puisque, comme chacun devrait le savoir même un philosophe et un sociologue, l’ère libérale s’est ouverte en France par une loi, la célèbre loi Le Chapelier de 1791, abolissant les corporations et interdisant les coalitions, qui, justement, pour avoir une efficace socioéconomique avait besoin du bras séculier de l’État! Que le “marché libre” en régime capitaliste soit une construction politique, quelle belle découverte! Et que dire de ce slogan du brave Guizot, “Enrichissez-vous par le travail et par l’épargne!”, n’était-ce pas de la gouvernementalité néolibérale destinée à organiser les conduites journalières de tout un chacun? Et avez-vous lu les mémoires de ce cher Benjamin Franklin?

Au total, comme sans doute les auteurs dénieraient mon approche, m’accusant de les avoir mal lus, je ne suis pas sûr de bien même comprendre ce concept de rationalité néolibérale, je l’identifie pourtant assez avec la fameuse “cage d’acier” qu’aurait bâti autour de nous et surtout en nous le capitalisme selon Max Weber. Les auteurs référent plutôt leur concept à M. Foucault; leur  texte est en effet parsemé de ré(v/f)érences critiques à ses écrits , qui m’ont paru parfaitement exaspérantes. Nous voilà donc face à des post-marxistes (qui animent un séminaire “Questions Marx” depuis 2004) qui nous proposent une lecture herméneutique de M. Foucault. Ils croient deviner dans les formules du grand homme  trop tôt disparu tant d’intuitions radicales sur notre temps. Mais bon, passons, je ne suis pas foucaldien…

L’ouvrage comporte toutefois quelques points forts qui en rendent la lecture agréable, sinon vraiment utile.

Tout d’abord, les auteurs proposent de fait une “généalogie” de l’actuelle pensée néolibérale, en la faisant remonter à ces sources jusqu’à l’Enligthment britannique- application de la méthode généalogique de Michel Foucault. Malgré les dénégations des auteurs, cela ressemble toutefois diablement à de la bonne vieille histoire des idées dans la mesure où, en dehors d’incantations répétitives sur la gouvernementalité, aucun lien n’est vraiment fait avec la manière de fonctionner de la société britannique à la suite de ces écrits (quel lien par exemple entre la pensée d’un Adam Smith et la société victorienne réellement existante?). La première partie (I. Des limites du gouvernement) constitue donc  un résumé, plutôt habile, des thèses des grands auteurs (J. Locke, A. Smith, J. Bentham, etc.) qu’un étudiant de philosophie politique est censé connaitre. Bizarrement, le livre classique de C. B. Mac Pherson, La théorie politique de l’individualisme possessif : d’Hobbes à Locke, n’est cependant pas cité, et le pauvre  Jean-Claude Michéa  est exécuté au détour d’une note (p.70) comme un vulgaire anarchiste du POUM par un Commissaire politique. Il est vrai que les auteurs se concentrent plutôt sur ce qui allait être connu par la suite sous le nom d’utilitarisme. Les auteurs continuent dans ce registre , mi-informatif, mi-”je refais l’histoire de la pensée à moi tout seul” à l’intention du bon peuple, dans la deuxième partie (II. La refondation intellectuelle), qui, elle, résume utilement ce que l’on sait de la genèse du néo-libéralisme. Comme il se doit en pareil cas, les auteurs proposent leur interprétation du Colloque Walter Lippman de 1938, sur lequel décidément on peut lire bien des choses ces temps-ci en français (cf. les travaux de Serge Audier et de François Denord, tous deux cités). Le chapitre 7 de cette deuxième partie, consacré à l’ordolibéralisme (“L’ordolibéralisme entre ‘politique économique’ et ‘politique de société’”) offre une introduction séduisante  à cette doctrine politique qui a régi les premiers pas de la République fédérale d’Allemagne, et qui a influencé le Traité de Rome (voir chap. 11. “Les origines ordolibérales de la construction européenne”). La troisième partie (III. La nouvelle rationalité) constitue elle un inventaire de tous les aspects de notre vie qui sont en proie à la rationalité néolibérale : cela va du fonctionnement des entreprises, de l’État et de l’Union européenne à – bien plus intéressant peut-être – à notre psyché individuelle qui serait formatée pour correspondre à cet “ordre spontané” comme dirait von Hayek qu’est devenu la rationalité néo-libérale qui, en nous, s’est faite chair!

Bref, quelque lecteur déprimé à la recherche d’un grand récit d’horreur qui mènerait des vaticinations de quelque penseur parfois un peu oublié d’il y a deux siècles à une nouvelle version de l’”homme unidimensionnel” (Marcuse) révisé par les présents disciples de M. Foucault, devrait trouver dans ce livre de bonnes raisons de désespérer franchement de tout.  J’ai personnellement eu l’envie de me convertir à l’alcoolisme “grand-russe” en les lisant. Si on en croit en effet les auteurs, nous sommes pris dans ce monde-là, si j’ose dire, de l’intérieur, un peu à la manière du monstre d’Alien qui ne cherche qu’à croitre et enlaidir au détriment des humains qu’il infeste,  et les auteurs n’offrent, contrairement à ce qu’ils déclarent, pas grand chose pour  nous en faire sortir. On se trouve là devant un bel exemple de pensée critique, qui se veut un mixte des héritages de M. Foucault et de K. Marx,  qu’Umberto Eco aurait classé dans les années 1960 dans la catégorie des “apocalyptiques”.  Les auteurs aboutissent certes  à un appel à une nouvelle rationalité collective, bien peu engageante toutefois tant elle reste abstraite  et qui n’est d’ailleurs évoquée que dans les pages 475-480. Les auteurs y appellent à une nouvelle “subjectivation“, à l’auto-construction collective d’un nouveau moi. Arnaud Viviant dans son commentaire de l’ouvrage se moque du nom qu’ils lui donnent, “la raison du commun” (en persifflant en conclusion de son post qu’“avec un nom aussi nul, gageons que cette raison-là ne s’imposera jamais.“)

La thèse des auteurs d’une rationalité néolibérale, dont le cœur serait non le marché (l’échange), mais la concurrence (le dépassement de soi, l’illimité du désir dans un monde pourtant fini parce qu’envisagé sous son seul aspect matériel, le jeu agonistique) et dont le gardien serait l’État (se comprenant lui-même comme soumis à la concurrence), possède  sans aucun doute une grande part de validité, mais elle me semble tellement englobante qu’elle en devient aveugle à des “contradictions secondaires” qui ne sont pas si dénuées de sens que cela.  On se sent là face à une construction typique de ces philosophes qui croient avoir résumé d’un concept une époque, entre Hegel et Comte en somme. Or, comme ce sont là les jours consacrés par les médias au Tour de France, on ne peut que constater qu’effectivement le spectacle cycliste est entièrement “concurrence” : entre les coureurs, entre les équipes, entre les annonceurs, pour l’audience télévisée, et que, si valeurs du sport il y a, la concurrence y occupe la place centrale. En revanche, on comprend mal pourquoi alors, si on suit l’idée d’une rationalité néolibérale englobante, on y  lutte contre le dopage. On pourra bien sûr rétorquer que c’est là une vaste blague destinée aux gogos. Certes, mais cette lutte contre le dopage indique que la justification de la compétition repose sur une idée de justice des conditions de concurrence : il n’est bien sûr pas question que quelqu’un fasse le Tour de France avec un vélo à assistance électrique, il est aussi interdit de le faire sous assistance chimique,  cet affrontement doit reposer sur des éléments légitimes de compétition (physique reçu par chacun de sa génétique, caractère, entrainement, tactique de course, etc.)  Plus généralement, ce qu’oublient nos critiques de la rationalité néolibérale, c’est que la concurrence  opère toujours  en posant une limite entre le licite et l’illicite. Or celle-ci repose de fait sur une certaine vision morale du monde. Si seule la concurrence, le fait de gagner (et accessoirement de jouir de cette victoire), était la valeur à respecter, l’usage de toutes les drogues serait permise; or ce n’est pas le cas, dans aucune compétition “sportive” d’ailleurs (même si partout il existe des tricheurs).  Il existe toujours des limites morales, reposant souvent sur l’intuition ou la tradition. Ces limites, si j’ose dire, se rencontrent y compris dans des formes ultimes de la concurrence, comme avec les entreprises maffieuses. Celles-ci, le plus souvent, font émerger des règles implicites (ou parfois explicites) de leurs affrontements. Par ailleurs, toujours pour reprendre l’exemple du Tour de France, une partie des spectateurs veut croire à la loyauté de la concurrence qu’on lui propose; autrement dit, il existe un soutien de masse pour une “concurrence libre et non faussée” (comme dit la formule des Traités européens). Le “non faussée” fait partie du néolibéralisme aussi et renvoie à d’autres ordres de jugement que le seul calcul benthamien, amoral, des plaisirs (illimités) et des peines, que les auteurs inscrivent comme arrière-plan de leur rationalité néolibérale. Bien sûr, on pourrait dire que tous ces interdits qui régulent la concurrence sont des hypocrisies, des faux-semblant, des limites qui sont destinées à être transgressées par les vrais gagnants; or l’histoire contemporaine me semble pleine au contraire de création de limites nouvelles, pour des raisons explicitement morales,  qui encadrent la concurrence, la recherche du plaisir, la lutte de tous contre tous,  au nom de valeurs morales ou politiques (pensons par exemple à la montée en puissance de lois anti-discrimination sur le marché du travail ou celles qui régentent la sexualité “libérée”). Nous sommes certes dans une époque où les normes du bien-vivre se multiplient comme l’avait vu Michel Foucault si j’ai bien compris cet auteur, mais je doute qu’on puisse les résumer à une seule exhortation à être un individu concurrentiel qui accumule du plaisir et des biens matériels. Que faire  alors de l’interdiction des drogues dans ce cas? Pourquoi la pédophilie est-elle de plus en plus strictement pourchassée (à juste titre si je puis me permettre)? Pourquoi limite-t-on la vitesse sur les autoroutes (là encore à juste titre)? Pourquoi le slogan “Live fast and die young” n’est pas très bien en cour ces temps-ci (même si les sports à risque sont à la mode)? Si tout le monde se dopait à la cocaïne ou aux amphétamines, cela améliorerait la productivité moyenne du  travailleur français, tout en résolvant en plus le problème des retraites par mortalité prématurée, étrange tout de même qu’aucun responsable de l’économie  ne le propose alors que la rationalité néolibérale est prétendument si impérieuse!

Pour tout dire, les auteurs font comme si toutes les institutions, tous les individus,  toutes les normes, étaient déjà mus par cette rationalité néolibérale, comme si tout le monde ne réagissait plus que comme une caricature d’individu benthamien, qu’il n’y aurait plus dans cet univers que des “traders” à la recherche de leur bonus ultime. Or, dans le monde contemporain, tous les actes, toutes les normes et toutes les institutions peuvent-ils être renvoyés à une telle rationalité impérieuse du toujours plus d’argent et de jouissance? Je ne le crois pas : on pourrait citer du point de vue strictement individuel le fait que beaucoup d’individus ne voient pas leur vie comme une occasion de maximiser leurs plaisirs et de diminuer leur peine; il existe aussi beaucoup d’individus qui trouvent déjà plaisir dans une activité à la fois individuelle et collective, comme pour tous ceux qui ont un hobby ou tous les millions de “fans de”; au plan plus collectif et institutionnel, il reste bien des gens qui croient à l’armée, à la religion, à la médecine, à l’éducation, à un métier quelconque fait aussi pour lui-même. Ils reste aussi bien des gens qui aiment ou qui haïssent pour des motifs qui n’ont pas grand chose à voir avec une rationalité néolibérale de filiation benthamienne. On pourrait refaire ici toute la sociologie de la diversité de nos sociétés, où, pour le moins, il y a à la fois les “gens de peu” et des “terroristes,” deux catégories polaires d’individus difficilement subsumables dans la rationalité néolibérale.

Les auteurs ont par contre raison de souligner que l’art de gouverner, de gérer les institutions, tant à se résumer à  une version “prêt-à-porter” du néolibéralisme, entendue comme gestion quantifiée de tout, ils ont raison aussi de montrer que certains individus se font “entreprise” d’eux-mêmes et adhérent, semble-t-il sans distance, à la théorie du capital humain, mais ils négligent toute cette énorme masse qui ne suit pas vraiment, qui résiste, certes, sans porte-parole autorisés. On peut bien savoir que ce monde exige de vous de concurrencer votre collègue de travail, tout en agissant de manière contraire parce que d’autres valeurs ou normes vous motivent. Par bonheur, toute la société ne se résume pas  à des cadres de la finance aux dents longues fonctionnant sous cocaïne et n’ayant que leur bonus financier de fin d’année en vue (et encore, c’est là une caricature!), ou à des hauts fonctionnaires prêts à tout pour atteindre les objectifs que leur fixe le pouvoir politique de l’heure. Pour faire un peu d’humour au détriment des auteurs, tous les écrivains ne “dézinguent” pas ceux qui ont le malheur de travailler sur les mêmes textes  comme les deux auteurs le font peu charitablement à maintes reprises dans le texte.

Un autre point m’a fortement gêné dans cet ouvrage : si l’on admet effectivement que les politiques économiques et sociales d’aujourd’hui trouvent leur inspiration dans un néolibéralisme qui serait né dès les années 1930-1950, et que l’État y est le gardien de la saine concurrence sur le marché, on ne peut de ce point de vue que souligner l’écart entre les intentions des auteurs néolibéraux en terme d’efficacité économique et de justice sociale et les réalités de l’heure. Prenons un exemple concret : le marché de la téléphonie mobile. On m’accordera qu’en France tout particulièrement, il y a comme une odeur de cartel autour de ce marché. Un néolibéral des années 1930-50 serait sans doute horrifié par cette situation, et il dirait que les “trusts” ont repris le dessus via leur capacité à influencer l’État. En effet, ce que ne montrent pas assez les deux auteurs à mon sens, c’est que la situation actuelle ne correspond pas à ce que voulaient les néolibéraux de l”époque. Ils imaginaient en effet un État impartial au dessus du marché. Celui-ci aurait  garanti l’effectivité et la loyauté de la  concurrence, et, -les auteurs ont raison sur ce point – il aurait été largement détaché de toutes les demandes corporatistes de la population (même s’il devait avoir l’assentiment démocratique du peuple).   “Ni syndicalisme d’aucune sorte, ni trusts, la volonté générale par le marché libre, et tout ira bien”, aurait pu être leur slogan. Or, comme le montre la crise économique actuelle sur les marchés financiers et bancaires, tout semble indiquer que les régulateurs étatiques de ces marchés ont été “capturés” depuis plusieurs décennies par les plus gros opérateurs des différents marchés. Cette situation est bien perçue par les héritiers intellectuels des néolibéraux qui en appellent à une meilleure surveillance des marchés, voire à la création de marchés transparents et organisés sur les segments de la finance non couverts par les bourses de valeur (marchés des dérivés par exemple). En ce sens, paradoxalement, nous rajouterions un argument à l’une des thèses majeures des deux auteurs : ils indiquent en effet que la crise financière et économique engagée en 2008 ne signe pas le “retour de l’État” comme opposé au marché, et que les anti-libéraux se font de graves illusions sur le moment actuel. Cette thèse des auteurs peut parfaitement être renforcée par le rappel de l’écart entre ce que voulaient les néolibéraux (comme les auteurs l’expliquent bien dans leurs chapitres sur l’ordolibéralisme) et ce qui en est advenu. En ce sens, les néolibéraux ont toutes les raisons de se défendre des crimes  de laissez-fairisme irresponsable dont on les accuse, et d’appeler à une vraie régulation libérale des marchés.

Une vraie critique du néolibéralisme serait alors de lui reprocher de ne pas avoir prévu dans son approche de la société une méthode pour “garder les gardiens” du marché libre et concurrentiel. Comme les gardiens se sont vendus au plus offrant, on en est revenu de fait à la situation antérieure de domination des marchés au profit presque exclusif de certaines groupes sociaux organisés ou d’entreprises bien avisées. “La prospérité pour tous” que vantait jadis  Ludwig Erhard n’a ainsi plus guère d’occasion de se réaliser. Nous voilà ainsi revenu à la “question sociale” qu’engendre le capitalisme sans tuteur. De ce point de vue, c’est la question de l’incomplétude (pratique) de l’ordre libéral à la Hayek qui est posé. Si l’on suppose que chacun suit son intérêt matériel,  son plaisir infini, qu’est-ce qui me garantit que les élites préposées à la garde du marché libre et concurrentiel ne vont pas vendre les clés de ce marché au plus offrant pour augmenter leur plaisir? Ce qui pose d’une certaine façon l’éternel problème du “philosophe-roi”. Les libéraux du XXème siècle (F. v. Hayek, K. Popper, I. Berlin, etc.) ne se sont pas privés de faire remarquer qu’une élite qui veut faire le bonheur du peuple en organisant sa vie finira par  ne faire que ses propres intérêts. L’histoire de toute la dérive bureaucratique du socialisme réel leur donnera difficilement tort. Mais j’ai bien peur qu’on retrouve exactement la même impasse pour le néolibéralisme, envisagé comme l’ensemble des politiques publiques, nationale ou internationale, actuelles : les élites qui sont censés réguler pour le bien de tous les marchés sont tentés de “se vendre” à ceux-là mêmes qu’ils sont censés réguler (ce qu’on appelle le “pantouflage” par exemple, ou, plus  discrètement, faire faire son travail  par les employés des lobbys qui vont mâchent le travail et vous évitent de réfléchir).

Au total, ce livre de P. Dardot et C. Laval trouvera sans doute ses lecteurs, il correspond à un esprit critique du temps présent, apocalytique, mais il ne restera pas sans doute comme un modèle d’analyse, plutôt comme un symptôme.

Catégories : Note de lecture · Philosophie politique/Théorie politique
Tagué : , ,

Gary King, Kay Lehman Schlozman, Norman H. Nie (dir.), The Future of Political Science. 100 Perspectives.

7 juillet 2009 · 3 commentaires

kingComme un lecteur régulier de ce blog l’aura compris, je ne  me sens pas très satisfait de l’état actuel de la science politique.  Je me suis donc précipité pour lire le livre dirigé par Gary King, Kay Lehman Schlozman, Norman H. Nie, intitulé The Future of Political Science. 100 Perspectives (New York et Londres : Routledge, 2009). A en croire sa présentation (cf. son quatrième de couverture), cet ouvrage  prétend proposer “some of the newest, most exciting ideas now percolating among political scientists”, le tout sous la plume de pas moins de 100 auteurs de renom. Peut-être suis-je un lecteur blasé, “lassé de tout même de l’espérance”, mais je dois dire que le contenu de l’ouvrage ne m’a pas paru  se situer  à la hauteur de sa triomphaliste  auto-présentation.

Premier point qui m’a désagréablement surpris : en réalité,  il s’agit de “mélanges” en l’honneur de Sidney Verba, le célèbre politiste américain, à l’occasion de son départ en retraite. Vous ne trouverez cependant pas cette indication dans les présentations du livre, y compris dans celle présente en toute première page (non numérotée) de l’ouvrage reprise sur les sites Internet (Amazon par exemple) ou dans la quatrième de couverture, mais celui qui tient le livre entre ses mains  finit par le comprendre à l’avant-dernière page de l’introduction (p. XIX) où ce statut de “mélanges” lui est enfin précisé. Il se confirme d’ailleurs aux pages 272-273, qui comprennent une bibliographie essentielle des travaux  de et sur S. Verba , et aussi de manière plus amusante ma foi, par la teneur des biographies succinctes des 100 auteurs réunis ici. En effet, chacun y raconte en peu de lignes la teneur de sa relation avec “Sidney Verba”, “Sid Verba” ou simplement “Sid”. On s’associera facilement à l’admiration pour ce dernier, un auteur essentiel évidemment, mais on aurait aimé être prévenu de l’exercice de déférence auquel on était ainsi convié.

Du coup, on comprend qu’avec un tel principe de sélection des auteurs – avoir croisé S. Verba au cours de sa longue vie professionnelle  -, on obtiendra un échantillon plutôt biaisé de la science politique. Ce qui m’amène au second point qui ne m’a surpris qu’à moitié il est vrai : cette science politique dont il est question de tracer ici les perspectives  reste exclusivement anglophone, et très nord-américaine dans sa composition. On pourrait même remarquer le poids important des chercheurs de l’université d’Harvard,  dernier lieu d’exercice professionnel de S. Verba. Un tel biais n’a en fait absolument rien d’étonnant pour des mélanges offerts à un collègue éminent, c’est même le jeu habituel de cet exercice, de là à en tirer des perspectives pour la science politique, il fallait oser le coup marketing… Les trois auteurs de l’introduction cachent même ce  statut (infamant?) de mélanges jusqu’au cœur de celle-ci : en effet, il n’est signalé qu’il s’agit de mélanges  qu’après avoir décrit le protocole qui a présidé à l’agencement des  100 articles dans l’ouvrage. Il indique aussi que la forme choisie, une suite de 100 petits essais sur les perspectives de la science politique, l’a été pour éviter de ne pas avoir… de lecteurs. Ce que je traduis: nous n’aurions pas trouvé un éditeur pour des mélanges, nous avons inventé quelque chose pour pouvoir être publié et honorer notre très distingué collègue.

Troisième point de surprise. Au lieu de tracer une voie pour l’avenir de la discipline, l’introduction expose exclusivement la méthode d’ordonnancement des 100 textes. Les trois directeurs de l’ouvrage ont en effet fait appel à une double classification : l’une manuelle par thème par des gentils étudiants avancés et l’autre automatique en rapprochant les textes selon la proximité des mots que les textes utilisent. Les textes sont donc ordonnés dans l’ouvrage par ordre de plus grande proximité. A la fin de chaque texte, il existe un système de renvoi, qui indique la congruence ou non des renvois manuels et automatiques entre textes.  Je n’ai guère été convaincu par cette méthode. Elle m’a surtout semblé être destinée à cacher que le livre n’était pas fondé sur une vraie tentative de donner la parole à toutes les tendances possibles de la science politique, elle révèle par ailleurs un refus d’organiser clairement le propos (ce qui aurait mis en évidence les pleins et les vides), et surtout comme un magnifique exercice de méthodologie pour la méthodologie.

Ces réserves étant faites, ce livre apprend-il quand même quelque chose en dehors de l’ampleur du réseau social de S. Verba et des curateurs de ses mélanges?

Tout d’abord, si l’on regarde les bibliographies succinctes (deux ou trois références tout au plus pour chaque article) proposés pour une bonne moitié des articles, on se rend compte que celles-ci sont exclusivement en langue anglaise.  Quelques auteurs étrangers contemporains ont l’honneur d’être cité (par exemple Angelo Panebianco pour son classique publié en 1982 sur les partis politiques et traduit en 1988), mais le passage par la langue anglaise semble obligatoire pour avoir droit de cité.  Aucun auteur français  contemporain (après 1960) n’est cité en bibliographie  faute sans doute d’être traduit. Cette exclusivité de l’anglais s’explique peut-être simplement par la volonté de proposer aussi dans cet ouvrage  une introduction à la science politique, et donc de donner à chaque fois des lectures accessibles au lectorat visé.  De fait, à lire la teneur des articles, on en conclut plutôt que cet exclusivité de l’anglais traduit tout d’abord un “centrement” sur l’étude des Etats-Unis de la part des politistes ici rassemblés – et une prise en compte du reste du monde en fonction de ce point de vue aussi particulier que dominant (ce qui se voit d’ailleurs bien dans les textes parlant de politique comparée). Comme on pouvait s’y attendre, les bibliographies tendent à ne citer que des parutions des quinze dernières années en répliquant ainsi la tendance à l’œuvre en économie où la durée de vie d’une référence se raccourcit au fil des ans, mais, par contre, les bibliographies témoignent du rôle préservé du livre comme lieu d’imposition d’une idée (avec des  citations de certains dans plusieurs bibliographies, par exemple : Larry M. Bartels, Unequal Democracy : The Political Economy of the New Gilded Age, paru en 2008).

Ensuite, sur le fond proprement dit, on voit se distinguer deux tendances dans cette science politique liée humainement à S. Verba.

Premièrement, une tendance, ici minoritaire, veut persister dans l’ère de la montée en puissance scientiste de la discipline. L’article de Gary King, “The changing evidence base of social science research” (p. 91-93) dit en quelques mots les ambitions de l’auteur. Pour lui, l’avenir des sciences sociales se trouve en fait dans le “data-mining”. Le raisonnement est simple : puisque les individus laissent de  plus en plus de traces électroniques de leurs discours, actions et caractéristiques, il suffit d’exploiter cette masse de données pour répondre enfin à toutes les questions que l’on pouvait se poser sur l’activité politique, économique et sociale des individus. Inutile de les interroger, de les observer avec les anciennes méthodes où l’on crée de la donnée par l’enquête,  il suffit de les suivre par leurs traces électroniques et de mouliner le tout avec des outils statistiques adéquats. Cette version des sciences sociales me semble hésiter entre la “bienveillance” intéressée d’Amazon ou de Google à notre égard soit comme lecteur  soit comme chercheur d’information sur la toile et la “mal-veillance” d’une N.S.A. à la puissance 10 ayant mis toutes les C.N.I.L. du monde au piquet… Le moins que l’on puisse dire, c’est que le texte de G. King m’a mis très mal à l’aise, et que  la justification de tout cela repose, selon ses dires, sur la volonté de “use this new information to better  understand and ameliorate the major problems that affect society and the well-being of human populations” (p. 93) ne m’a pas rassuré le moins du monde avec la pointe d’utilitarisme qu’on y devine. (Ce texte digne d’un mauvais roman de science-fiction a augmenté d’un fascicule mon propre dossier sur G. King, qui, lors du Congrès de l’AFSP de Toulouse en 2007, avait infligé tel un  sapajou un pensum de son crû à la communauté des politistes qui avait déjà une journée de colloque derrière elle,  le tout il est vrai à l’invitation de Nonna Mayer qui avait crû bien faire pour notre éducation à la  Science!). On trouvera même, toujours dans cette ligne scientiste, une défense d’une approche “génétique” des orientations politiques, avec le texte de James Q. Wilson, “Political Science and the Future” (p. 61-62): après le “natural-born criminal” (ou le criminel-né) des années 1890-1900, il y aura donc le “natural born Conservative” ou le “natural-born Liberal” des années 2000 et suivantes…

Deuxièmement, une tendance, majoritaire, à une mise en cause, plus ou moins discrète, de la démocratie américaine. En effet, ce livre, conçu avant 2008, porte la marque des années G. W. Bush et de leur montée en puissance aussi évidente qu’inexorable des inégalités économiques au sein du peuple américain. En effet, certains de nos collègues américains semblent (enfin) se rendre compte qu’il existe un mystère ou même une contradiction, entre l’affirmation du “pouvoir pour le peuple” qu’est censé être la démocratie contemporaine et la montée en puissance des inégalités, en particulier de revenus, au sein de ce même peuple avec toutes les conséquences qui s’en suivent sur le bonheur général (Louise K. Comfort parle de l’amplification d’une “underclass” qui “undermines the vision and norms of a democratic society”,  p.210). De fait, on retrouve ici toute la partie de la science politique américaine qui s’était déjà mobilisée sur ce point dans le rapport spécial  de 2003 de l’APSA sur les inégalités, rapport auquel Sidney Verba avait apporté son expertise.

Il existe donc  à parcourir ce livre comme l’ombre d’un doute sur la nature même de la démocratie américaine. Le tout premier texte proposé au lecteur, celui d’Arend Lijphart, “The United States : a Different Democracy” (p. 1-3), affirme que la démocratie américaine possède tant de traits uniques par rapport aux autres démocraties qu’elle n’est certes pas pire (“worse”), mais qu’elle ne peut être érigée en modèle. Lijphart ne va cependant jusqu’à oser dire qu’il s’agirait d’une autre espèce de régime politique que la démocratie telle qu’on la connait ailleurs des Pays-Bas à l’Inde, mais on s’approche à deux doigts de cette “odieuse conclusion”. Même inquiétude exprimée par Lawrence R. Jacobs, “The threat to democracy” (p. 49-51), qui insiste sur la capacité contemporaine de la Présidence de modeler les “demandes” de l’opinion publique (sans citer directement la Guerre d’Irak de 2003…), ou par Torben Iversen, “Why Do (Some) People Acquire Costly Political Knowledge?” (p. 75-77), qui s’intéresse aux bases sociales des inégalités d’information entre citoyens qui expliqueraient largement l’alignement plus ou moins cohérent de leurs choix politiques sur leurs intérêts matériels. Jeffrey M. Berry, “An Ever Fainter Voice” (p. 98-100), souligne l’absence de groupes organisés défendant directement les intérêts des travailleurs pauvres: “In political terms, who speaks for the working class individual making say, $8.50 an hour ($17.680 a year)? (…) The answer of course is that, at best  the $8.50 Wal-Mart employee has marginal representation in our interest group system.” (p. 100) Benjamin I. Page, “Exploring Political Inequality” (p. 101-103) ajoute même : “To me, a striking shortfall in studies in American politics to date has been the general failure to test (or to integrate into mainstream political science) the hypothesis that political inequality proceeds chiefly from the political power of corporations, wealthy individuals and organized interests.” (p. 102) Les articles de Larry M. Bartels, “Voice, and then What?” (p. 104-105) , d’Eric Schikler, “The Impact of Unequal Political Parcipation on Policy Outcomes” (p.106-107), de Jan Leighley, “Participation Matters” (p.108-109), de Philippe E Converse “Participatory Distortion ($$) Takes Off!” (p. 110-111), de Christopher Jencks, “Does Rising Economic Equality Matter?”(p. 115-117), pour ne citer que les plus incisifs, forment comme une terrible litanie, où un auteur finit par se demander si l’on ne doit pas parler désormais du rôle du “donateur-médian” plutôt que de l’électeur-médian pour y comprendre quelque chose à cette démocratie américaine des années 1990-2000.

Robert D. Putnam se demande lui si “Is America Becoming a More Class-Based Society?” (p. 157-158), et n’hésite pas à affirmer qu’au train où vont les choses, il faudra bientôt non plus parler de classes, mais de “castes”, au sens d’inégalités définitives d’opportunité de vie entre individus en fonction de leurs classes de naissances. Il y aurait d’autres articles à citer   (par exemple toute la veine féministe présente dans l’ouvrage ou toute la ligne d’analyse réfléchissant sur les conditions institutionnelles, y compris les forts taux d’emprisonnement, de la non-participation au processus politique des groupes les moins dotés en ressources économiques ) pour montrer à quel point une partie de la science politique ici représentée fait preuve d’une inquiétude, à mon sens bienvenue, sur la réalité des promesses de la démocratie américaine. Un gouvernement du peuple, par le peuple, pour le peuple qui aboutit à établir à une société totalement inégale sur le plan matériel, allant de ce fait vers l’établissement de castes, comment concilier cela avec les effets supposés égalitaires  (redistributifs?) du suffrage universel? Comme la supposée “tyrannie de la majorité” de mémoire tocquevillienne aboutit-elle à l’assomption économique et sociale d’une minorité de super-riches? La masse des pauvres peut-elle sincèrement souhaiter devenir miséreuse au profit d’une nouvelle aristocratie?

Cette ligne d’analyse comprend cependant sa propre limite; en effet, presque jamais elle n’ose évoquer l’idée que les Etats-Unis comme société politique abriteraient quelque chose comme un État, à savoir un nexus de réseaux d’élites ayant des intérêts propres à faire valoir sur les plans internes et externes (ce qu’on appelle pour le dénoncer dans certains pays, un “Etat profond”). Seul Ira Katznelson, “Congress and the Scope of Democracy” (p. 200-202) s’approche de cette idée qu’il existerait aux Etats-Unis une force agissante, nommée État, qui aurait au fil des différentes époques un ou des domaines de politiques publiques réservés qui ne seraient pas du ressort de la démocratie (ou tout au moins du Congrès); il avance d’ailleurs cette idée en  soulignant que,  depuis les écrits de Robert Dahl ou de C. Wright Mills dans les années 1950, une telle ligne d’analyse a été prudemment abandonnée par les chercheurs.

Bien sûr, la présence de cette ligne d’analyse inquiète correspond à la proximité de beaucoup d’auteurs avec les travaux de S. Verba, qui, rappelons-le, ont été largement consacrés à l’étude de la participation politique différentielle des individus et des groupes. Il faut ajouter pour donner une image exacte de l’ouvrage que nombreux sont les articles qui se soucient en fait peu de ces aspects qu’on pourrait dire de “justice sociale”, et défendent l’une ou l’autre sous-chapelle de la discipline (ou simplement leur propre grandeur…). Parmi les amis et connaissances de S. Verba, le “marais” existe aussi comme partout, tout comme les adeptes du verbiage sans contenu.

Cette inquiétude sur le sort de la “démocratie américaine” (qu’on nommerait volontiers autrement après avoir lu l’ouvrage: une “ploutocratie machiste” par exemple) aboutit chez de nombreux auteurs ici présents à une inquiétude sur la place dans la société de la science politique. L’article de Joseph S. Nye, Jr. , “The Question of Relevance” (p. 252-253), pointe directement le risque de devenir (ou d’être) une science sociale qui ne dit rien des enjeux majeurs du temps, y compris face aux étudiants, au profit de la seule production de textes à destination de l’académie des pairs. Bien conscient que les incitations en terme de carrière ne vont absolument pas dans une telle direction d’ouverture sur les préoccupations du monde extra-académique, il invite les Départements de science politique à prendre en compte les aspects de “real-world relevance” des recherches menées par les candidats à un poste.

Vu de France, si ce livre traduit encore une fois la totale marginalité pour nos collègues américains des auteurs écrivant en français, au moins montre-t-il qu’une partie de la science politique américaine, la meilleure peut-être, s’éloigne d’une vision “enchantée” des Etats-Unis,  qu’elle est prête désormais, comme les grands anciens des années 1920-1950, à fournir une description plus réaliste des limitations de la démocratie américaine. Celle-ci, vu le poids énorme de la part nord-américaine de la discipline, ne saurait manquer d’avoir elle-même des effets sur ce qu’il est légitime ou non de dire en science politique: par exemple sur le poids des  grandes entreprises sur la décision politique partout dans le monde.

Par ailleurs, ce livre ouvre une curiosité au lecteur : si l’ère Obama s’avère incapable de revenir sur la montée en puissance des inégalités de revenu et de patrimoine, que l’Administration Obama échoue par ailleurs à introduire une couverture-santé universelle (ou presque) face au mur des lobbies de ce secteur, si l’employé de Wal-Mart perd dans les années de la mandature Obama encore du terrain en terme de revenu et d’influence, les auteurs ici les plus en pointe oseront-ils aller un pas plus loin dans le réalisme, dans le désenchantement? Ce pas qu’ils n’osent pas faire, même s’ils en procurent tous les éléments! Il est vrai que c’est là leur pays, et qu’il est des réalités qu’il vaut mieux discerner chez les autres que chez soi.

Catégories : Note de lecture · Vie de la discipline
Tagué : ,

François Denord, Antoine Schwartz, L’Europe sociale n’aura pas lieu

2 juillet 2009 · Laisser un commentaire

denordschwartzFrançois Denord et Antoine Schwartz se sont associés pour publier à la veille des élections européennes chez Raisons d’agir Éditions (Paris, 2009), un petit livre incisif,  L’Europe sociale n’aura pas lieu. Il est vrai que les résultats électoraux  de la gauche socialiste  aux élections européennes en France et ailleurs semblent devoir légitimer a posteriori leur jugement aussi péremptoire que définitif.

Ces deux auteurs y proposent en effet une thèse forte, exprimée en peu de pages (138 pages de livre de poche, notes comprises)  mais argumentée : selon eux, dès les années 1950, dans l’ADN de la construction européenne,  un programme néo-libéral  a été inclus qui ne demandait qu’à croitre et embellir. L’orientation “néo-libérale”, qu’on date souvent à tort  selon eux des années 1980, avec l’adoption du traité de l’Acte Unique et le “Grand Marché”  dont il cherche à faciliter la réalisation, et qu’on relie au “Grand tournant” de ces années Thatcher-Reagan, serait présente dès le début, aussi bien dans le Traité de la CECA que dans le Traité de Rome. C’est en un sens une évidence, le projet européen n’a-t-il pas d’abord été connu sous le nom même de “Marché commun” qui en indique bien l’orientation première? Les partis  communistes n’en ont-ils pas été les plus fervents et constants détracteurs?  Les Etats-Unis d’Amérique et leurs entreprises majeures ne l’ont-ils pas soutenu avec constance? Les universitaires américains (non-marxistes!) n’en ont-ils pas fait les premiers la théorie? Les auteurs rappellent, pour expliquer cette erreur de perspective, que les Etats européens ne se sont certes  pas privés dans les années 1960-1970 de faire quelques grosses entorses à l’esprit libéral du Traité de Rome, en protégeant par exemple leurs “champions nationaux” respectifs. Cette période, parfois appelée d’”euro-sclérose”,  explique donc l’impression de changement de cap dans les années 1980 vers une approche plus libérale de l’unification européenne. Le “tournant néo-libéral”  est donc sans doute vrai en pratique (avec la décision de 1979 sur le “Cassis de Dijon” de la CJCE qui apparait comme le coup d’envoi du bal libéral qui va suivre), mais, pour les auteurs, les années 1980 n’apportent rien  à un projet “néo-libéral” présent en fait dès l’exorde de l’aventure : “(…)l’Union européenne actuelle ne réalise pas les idéaux de solidarité  et de fraternité dont elle se réclame parfois. On ne saurait pour autant affirmer  que son inclination libérale constitue un dévoiement du projet des “pères fondateurs” conservateurs et libéraux: elle marque, au contraire, son aboutissement. L’Acte Unique a levé les obstacles à l’épanouissement des principes du marché commun (…)” (p. 122).

Qu’est-ce alors selon les auteurs que le “néo-libéralisme”  dans lequel le projet européen serait encastré? Pour eux, c’est l’idéologie selon laquelle on ne peut atteindre un optimum économique et social qu’à travers le fonctionnement libre des marchés pourvu que ces derniers soient soumis à une régulation publique qui en évite les dysfonctionnements.  Ceux-ci sont pour résumer de deux ordres : les uns inhérents à la dynamique “naturelle” du marché, les autres inhérents à la mobilisation politique des masses face aux conséquences  de cette dynamique “naturelle” du marché. Selon la thèse de François Denord, Néo-libéralisme. Version française. Histoire d’une idéologie politique (Paris: Demopolis, 2007) dont des éléments sont repris dans l’Europe sociale n’aura pas lieu, cette version 2.0 du libéralisme  résulterait de la reconnaissance par les libéraux eux-mêmes des échecs du libéralisme “manchestérien” du XIXème siècle. Le “laissez-faire” de ce dernier aurait ainsi échoué lors de la  crise des années 1930, et le célèbre Colloque Lippman de 1938 serait le point de départ réel du “néo-libéralisme” contemporain, qui entend sauver le libéralisme de lui-même. Cette reconnaissance de l’échec de la version 1.0 du libéralisme s’opère aussi bien sur le plan économique que sur le plan politique (avec la montée simultanée du dirigisme en économie et des “partis-Etats” en politique). D’une part, les tenants de cette approche “néo-libérale” considèrent que le marché, sans surveillance adéquate, de la part d’un garant en dernier ressort de son bon fonctionnement – l’État de droit -, voit disparaitre la concurrence au profit d’oligopoles ou de monopoles (les “trusts” comme on dit à l’époque). D’autre part, ils voient l’action politique des masses en réaction à ces dysfonctionnements du marché comme aboutissant nécessairement à des choix sous-optimaux car passant par un dirigisme (de droite : fascisme, ou de gauche : communisme). Ainsi, que ce soit avec l’action des syndicats ouvriers ou avec  les mobilisations partisanes des extrémismes de droite ou de gauche, on aboutit nécessairement à des règles anti-concurrentielles ou même à une étatisation de l’économie, toutes deux foncièrement nocives pour le bonheur public. On aura reconnu bien sûr la vision d’un F. von Hayek de l’ordre politique, économique et social. Tous les monopoles ou oligopoles (du côté des entreprises ou du côté des travailleurs) sont donc à proscrire, et la politique des masses  a tendance à tourner à l’aigre, il faut donc s’en méfier tout en ne l’abolissant pas toutefois comme l’auraient fait des réactionnaires de 1848. Les auteurs tendent ainsi à faire du projet européen un complot (public) de la bourgeoisie d’affaires – incarné en Jean Monnet (p. 32-34) -  qui y aurait vu  l’occasion de protéger définitivement le marché de lui-même et des aventurismes nationaux, étatiques, syndicaux et partisans.

Les auteurs rappellent aussi à quel point le Traité de Rome s’inspire de l’ordo-libéralisme allemand (p. 57-61), et relient l’expression “économie sociale de marché” actuellement en usage dans les affaires européennes à cette source en n’y voyant qu’un aimable faux-semblant selon lequel le mot “social” ne désigne ici que le modelage de la société sur les impératifs du marché (cf. l’interview des auteurs au journal l’Humanité) . Or l’ordo-libéralisme tient bien compte des conséquences sociales et politiques des échecs du marché:   la crainte de l’hyperinflation, qui détermine l’action de la Bundesbank puis celle de la BCE, tient compte du retour d’expérience (allemande) des auteurs de la doctrine.  Plus généralement, les auteurs pris dans leur (légitime) fougue anti-”néo-libérale” oublient que, pour tous les auteurs travaillant dans cette mouvance, l’économie néo-libérale fondée sur une “concurrence libre et non faussée” aboutit en principe à une satisfaction maximum de tous, en particulier de tout un chacun comme consommateur. Cette croyance dans les effets bénéfiques des marchés à la fois libéralisés et surveillés par l’État a eu d’autant plus de chances de s’enraciner dans les esprits qu’elle correspond au “miracle économique allemand”. Celui-ci voit effectivement une élévation extraordinaire du niveau de vie des masses, et donc l’éloignement de l’angoisse de la révolution qui étreignait ces mêmes élites depuis les années 1920. On peut donc comprendre leur attachement au modèle proposé. Plus généralement, les tenants libéraux ou conservateurs de l”économie sociale de marché” comme doctrine officielle de l’Union européenne insistent toujours sur les conséquences  heureuses pour tout un chacun de l’application de celle-ci. C’est sans doute là une lapalissade, mais ils évoluent, surtout s’il s’agit d’acteurs partisans (les partis membres du PPE ou de l’ELDR), dans le cadre d’une société de masse et ils ne peuvent prétendre vouloir faire autre chose que le bonheur de tous. On peut bien sûr discuter de la validité empirique de telles promesses…, mais les auteurs ont tendance à faire comme si tous les néo-libéraux européanistes ne voulaient faire que leur propre bonheur.

Selon les auteurs Denord et Schwartz, le Traité de Rome et toute la suite des Traités ne sont donc que la réalisation de cette vision néo-libérale des années 1930, dans un contexte par ailleurs marqué par l’intervention géopolitique des Etats-Unis d’Amérique en faveur de cette mise en commun des marchés européens.  L’intégration des pays occidentaux de l’Europe dans un “marché commun”  doit aux yeux des européanistes néo-libéraux créer des interdépendances qui, de fait, interdiront à l’un de ces pays de jouer la carte du “socialisme dans un seul pays” ou de tenter l”autre politique” pour utiliser le terme français des années 1980. Ils citent d’ailleurs des acteurs politiques de la gauche modérée des années 1950 qui se rendent bien compte de la contrainte ainsi posée sur toute action future au niveau national dans un sens socialiste (cf. p. 20-23 le rappel bienvenu de la position bien connue des travaillistes britanniques face au Marché commun ).

Cette présentation prend bien sûr dans l’esprit des auteurs un sens politique fort : les socialistes, qui accompagnent le projet européen depuis les années 1950, sont en conséquence les “idiots utiles” du projet néo-libéral, eux qui consentent à faire crédit aux “néo-libéraux” au nom d’un  illusoire espoir de rédemption fédérale des péchés capitaux du marché européen; les auteurs rappellent ainsi l’ère Delors (p. 98-104) pour bien montrer qu’aux avancées bien réelles du projet “néo-libéral” ne répondent que des miroirs aux alouettes sociales. Qui se rappelle en effet de la “Charte sociale” de 1989 qui avait occasionné tant de furieux débats à l’époque? J’aurais donc bien du mal à leur donner tort, dans la mesure où personne, en dehors d’un ultra-libéral jouant les exaltés à la Vaclav Klaus, ne peut prétendre que l’Union européenne possède aujourd’hui une forte politique sociale. Même si les auteurs tendent à présenter une vision qui se veut radicale, force est de constater que les savoirs acquis sur l’Union européenne permettraient difficilement de nier complètement leur approche.

Ce petit livre se veut donc un démenti à la stratégie socialiste et social-démocrate,  poursuivie avec plus ou moins de constance depuis les années 1950 par tout ou partie de cette famille politique. Celle-ci consiste à jouer le niveau européen afin de pouvoir à terme contrecarrer les pouvoirs réactionnaires nationaux. La thèse d’Altiero Spinelli, qui a théorisé dès 1941 dans le “Manifesto di Ventotene” cette manœuvre de contournement et qui a cru la rendre opérationelle  en 1984-1986 en cherchant à renforcer les pouvoirs du Parlement européen (supposé “naturellement” socialisant), serait donc caduque, tout comme la stratégie d’un Mitterand, d’un Delors ou d’un Jospin affirmant faire du “donnant-donnant” dans les années 1980-1990 avec la droite libérale et conservatrice. Sur les court et moyen termes, surtout si on regarde les éléments centraux et historiques du “social” (salaire minimum ou niveau de la protection sociale par exemple), les auteurs me semblent avoir entièrement raison; en revanche, il ne me parait pas aller de soi, sub specie aeternitatis, que l’Union européenne n’a aucune potentialité “socialiste” à son échelle. L’expérience de la Confédération helvétique ou celle des Etats-Unis d’Amérique ne plaident certes  guère pour faire d’une fédération  le lieu privilégié d’une expérience socialiste, mais une telle évolution n’est pas exclue sauf à croire en une essence libérale de toute vraie fédération : les auteurs font, me semble-t-il, un peu bon marché du changement de camp des Conservateurs britanniques depuis les années 1980. Celui-ci devrait être formalisé au sein du Parlement européen lors de cette nouvelle Législature 2009-2014. L’Union européenne actuelle correspond effectivement à une situation optimale pour les “néo-libéraux” de stricte obédience; il n’empêche que cet optimum pourrait être dérangé par des décisions “sociales”. Rien dans les Traités n’interdit par exemple un choix à l’unanimité des pays pour une politique fiscale commune qui permettrait de refinancer les Etats Providence : un libéral “historique” comme Mario Monti, ancien Commissaire européen en charge de la concurrence, le suggérait d’ailleurs récemment. Certes, on semble ne guère en prendre le chemin tant le camp défavorable à toute avancée sociale au niveau de l’Union européenne, surtout celle élargie à 27 membres, a tendu à se renforcer lors de ces élections européennes, tant on a donné des garanties dans le Traité de Lisbonne à ceux qui voudraient ne rien faire de tel (y compris les “garanties” réaffirmées en matière fiscale à l’Irlande après le premier rejet du Traité de Lisbonne), et tant le camp adverse (socialistes et sociaux-démocrates) tend dans la Grande Europe à  se réduire à une minorité permanente et divisée.

Il est logique alors que les auteurs placent leurs espoirs dans une “grève” de l’Union européenne de la part d’un État (la France sans doute) qui referait le coup de la “Chaise vide” pour faire avancer des revendications en la matière. L’hypothèse me parait d’une crédibilité toute douteuse : un seul gouvernement de gauche n’aurait guère de poids dans une Europe à 27, 28 ou plus encore, pour bloquer vraiment les mécanismes européens (comme la France du Général De Gaulle dans l’Europe des Six). Il serait à tout prendre plus simple de profiter de la clause de sortie de l’Union prévue par le Traité de Lisbonne. Je suppose quant à moi qu’il vaut mieux que la gauche française, puisque c’est d’elle qu’il s’agit ici, fasse pour un temps qui peut durer longtemps le deuil de toute sortie par l’Europe de ses difficultés françaises. Le slogan “Et maintenant l’Europe sociale” du PS aux élections européennes de 2004 (cité avec mordant par les auteurs dans leur conclusion) a fait naufrage en 2009 pour n’avoir mené à rien de bien concret aux yeux des électeurs français.  Puisque l’Union européenne  impose de fait la mise en concurrence des modèles économiques et sociaux, rien n’interdit de chercher à en jouer avec intelligence. C’est, au moins dans leurs discours, ce que ne se privent pas de faire au sein de l’Hexagone toutes les collectivités locales à gestion socialiste (communes, départements, régions). Pourquoi s’interdire de mener le même genre de raisonnement au niveau national? Certes, cela supposerait d’avoir quelques idées nouvelles sur l’art et la manière de gouverner  – mais c’est là un tout autre problème. Oserais-je citer, cruellement, l’appel d’un certain F. H. à la réflexion?

Catégories : Europe · Note de lecture
Tagué : , ,

Jérôme Gautié, Le chômage.

18 juin 2009 · Laisser un commentaire

gautiéPeut-être est-ce parce que ma femme est au chômage depuis peu, peut-être est-ce parce que je ne veux pas oublier que j’ai été dans une vie antérieure agrégé de sciences économiques et sociales en lycée, peut-être aussi parce que l’auteur est un ami de longue date, en tout cas ai-je voulu rendre compte ici du “Repère 531″ (La Découverte, Paris, 2009) sur le Chômage de Jérôme Gautié, professeur d’économie à l’Université Paris I.

Ce livre prend la suite d’un “Repère” à succès écrit et mis à jour par Jacques Freyssinet de 1984 à 2004.  Son objectif, lié à sa place dans une collection de vulgarisation et de synthèse destiné à un public universitaire, est de rendre compte de la manière la plus concise et la plus équilibrée possible des points de vue en présence en 2009:  le chômage de masse préoccupe bien sûr les économistes depuis les années 1930, mais les théories et les travaux empiriques se sont multipliés depuis les années 1970, et c’est à un état des lieux empirique et théorique de tout ce travail collectif que J. Gautié s’essaye, avec succès me semble-t-il.

On notera ainsi à le suivre que, sur les dernières décennies, l’intérêt des économistes s’est surtout porté  sur l’explication du “chômage structurel”, c’est à dire de cette part du chômage que ne peut expliquer la conjoncture économique au sens strict. Il est vrai que de nombreux pays développés ont connu depuis 1973-74 des périodes de reprise vigoureuse de leur activité économique sans réussir pourtant à réduire à l’insignifiance leur niveau de chômage. La réponse à cette énigme (et là je simplifie le propos de l’auteur pour mieux me faire comprendre) tient essentiellement à une incapacité du marché du travail à établir un salaire d’équilibre  “walrasien” en raison de contraintes sociales et/ou institutionnelles. Ainsi qu’il est présenté dans l’ouvrage, le schéma dominant chez les économistes semble ainsi être : a) si nous vivions dans un monde de concurrence pure et parfaite, le taux de chômage serait nul (voir l’explication “standard” résumée par l’auteur, p. 36-38); b) comme le monde réel ne correspond pas vraiment à ce monde de concurrence pure et parfaite, comme il est rempli de règles, d’institutions, d’organisations, de territoires et d’espaces, de générations de travailleurs, de stratégies d’acteurs plus compliquées et conflictuelles que dans ce monde parfait, il existe bel et bien un “chômage d’équilibre” non nul. Pour l’expliquer, on fait alors appel à des modèles insistant sur les rigidités de comportement des uns et des autres ou sur les effets de non-coordination des stratégies des uns et des autres (voir p. 48-49 par exemple  l’explication du modèle WS/PS). La ligne intellectuelle de l’ouvrage apparait ainsi comme celle d’une “montée en réalité” : l’alpha et l’oméga du raisonnement reste certes un ajustement de marché offre/demande, mais la compréhension du monde réel demande de faire sa place aux très nombreux grumeaux  de ce dernier (tout particulièrement aux institutions nationales du marché du travail pour les recherches plus classiques, mais aussi à toutes les institutions encadrant tous les marchés pour les recherches les plus avancées). De ce fait, le livre montre bien que l’économie sur ce segment au moins de ses recherches est désormais bien loin de l’image caricaturale qu’on peut s’en faire parfois : le monde réel des institutions au sens large existe bel et bien pour la nouvelle génération des chercheurs en économie – ce qui souvent rapproche de considérations proches de celles des politistes “institutionnalistes”, par exemple quand il s’agit d’étudier la place des syndicats dans les différents contextes nationaux et leurs effets sur l’évolution des salaires.

Pour ma part, en tant que politiste, j’ai tiré de la lecture de cet ouvrage deux conclusions qui m’ont semblé plutôt gênantes pour toute politique (future) de lutte contre le chômage, surtout si elle se veut de gauche.

L’auteur explique ainsi  qu’aucune des solutions “miracle” ne fonctionne vraiment. Il montre même que le consensus de la profession des économistes  irait plutôt dans le sens d’un effet pervers au détriment des bénéficiaires de tous les dispositifs ciblés de retour à l’emploi qui s’éloignent un tant soit peu de la norme de l’emploi ordinaire dans une entreprise privée, et ce quelque soit le pays envisagé : les employeurs privés semblent ainsi se méfier de ces “mauvais sujets” qui ont bénéficié des “Ateliers nationaux” du moment. On mesure ici l’écart avec ce que proposent la plupart des partis lors d’une campagne présidentielle dans un pays comme la France, à chacun sa solution miracle, qui passe au contraire sur une ou plusieurs mesures ciblées (“emploi-jeunes”, CIE, CES, etc.). Comme dirait François Mitterand, “Contre le chômage, on a tout essayé” (et rien n’a marché). La seule mesure qui, selon l’auteur, ferait à peu prés consensus chez les économistes à la fois du point de vue théorique et du point de vue empirique, en particulier pour un pays comme la France, c’est la baisse des charges sociales et autres sur les bas salaires (p. 101-104). La réduction du temps de travail a un effet plus controversé, et plus ambigu (p. 104-107).  La baisse des charges sociales (ou du “coin social” ou “coin socio-fiscal” en jargon) ouvrirait d’une part la possibilité à des activités de perdurer ou surtout de se créer dans des secteurs à faible valeur ajoutée (par exemple les services à la personne, l’hôtellerie, la restauration, la sécurité) et d’autre part l’opportunité pour les employeurs d’arbitrer (quand c’est techniquement possible) entre différents niveaux de qualification des salariés. Des bas salaires contenus à niveau juste  inférieur à leur productivité marginale attendue permettraient le “déversement” (au sens de Fourastié) dans ces secteurs à basse valeur ajoutée de la main d’œuvre “libérée” d’autres activités. Cette modération salariale n’implique pas selon l’auteur la nécessité de l’absence d’un salaire minimum (qui, au contraire, peut éviter sans dommage visible pour la survie des entreprises et des emplois en cause une  surexploitation de certaines catégories de main d’œuvre, p.69-70), mais  il indique aussi que ce dernier doit bien se garder de dépasser les capacités productives de la main d’œuvre disponible dans les secteurs susceptibles de l’employer.  On ne s’étonnera pas que, du coup, l’auteur en soit arrivé à travailler sur l’univers des travailleurs à bas salaire (voir son livre avec E. Caroll sur Low Wage Work in France, qui fait partie d’une comparaison internationale encouragée et publiée par la Russell Sage Foundation), et à indiquer en conclusion de l’ouvrage que  la catégorie de chômage tendait à devenir finalement peu pertinente pour le débat public. En effet, s’il suffit pour résorber le chômage de masse de maintenir (… à l’américaine) le coût salarial horaire si bas qu’on trouvera toujours une activité de service rentable pour employer les surnuméraires des anciens secteurs productifs,  il va en résulter rapidement une impasse sociétale : toutes les personnes désireuses de travailler auront effectivement un travail, mais ce dernier ne leur permettra de “vivre” que si les marchés des biens et des services offrent des biens très low cost à acheter : autrement dit, il faut se “walmartiser” des deux côtés. Pour être plus clair, un Smic maintenu bas crée des emplois dans le secteur privé qui n’auraient sans doute  pas existé sans cela, mais si, par exemple, le marché du logement pour ne citer que lui lui n’est pas aussi  low cost, la catastrophe sociale menace.  Ou alors il faut faire du raccommodage d’urgence comme avec la Prime pour l’Emploi (PPE) ou maintenant avec une part du Revenu de Solidarité active (RSA), des dispositifs qui entérinent le fait que de nombreux travailleurs se voient offrir des emplois moins productifs que le niveau minimal  de revenu pour vivre dans une société moderne selon ses règles… L’auteur semble en être bien conscient qui cite en conclusion de son ouvrage la notion récente de “travail décent” du Bureau international du travail ainsi qu’un calcul associatif faisant apparaitre comme 40% de la main d’œuvre française étant au milieu des années 2000 en dehors de cette définition (rémunération trop basse, horaires trop élevés et/ou trop saccadés, inadéquation trop forte entre qualification et poste occupé, etc.).

Le second point qui semble à peu prés faire consensus entre économistes, c’est l’importance des institutions du marché du travail qui incitent à rechercher à la fois vite mais aussi bien un nouveau travail quand on en a perdu un : le Danemark parait un bon exemple de cet équilibre fin entre indemnisation correcte des chômeurs et mécanismes concrets d’incitation à la recherche d’un emploi appariant durablement le salarié et son futur employeur. Là encore, le message de l’ouvrage ne satisfera guère les politiques en quête de solution miracle : l’auteur insiste bien sur la prise de conscience de plus en plus nette des économistes attentifs aux institutions que celles-ci “font système” dans chaque pays . Normalement, ce devrait être l’une des fonctions des partis politiques d’être capable d’agréger les différentes contraintes sociétales et d’en faire un système institutionnel viable, mais là force est de constater que les partis d’aujourd’hui (de gauche ou de droite d’ailleurs) ne sont pas très habiles dans cette fonction.

Au total, les deux aspects du consensus des économistes ici retenu (salaires bas et contenus permettant le déversement dans les “nouveaux” services des individus les moins productifs, et amélioration des conditions institutionnelles de la rencontre de l’offre et de la demande de travail pour tout le monde) ressemble fort à l’Agenda 2010 de la social-démocratie allemande… Or on ne peut que constater que cet Agenda 2010 ne lui a pas beaucoup profité sur le plan électoral jusqu’ici… La baisse du “coin fiscal” était aussi le point majeur du programme économique de Romano Prodi, sa martingale économique, lors de sa campagne électorale de 2006 : le moins que l’on puisse dire, c’est que cette mesure n’a pas eu les effets escomptés en terme de popularité par les partis qui le soutenait…  Les partis sociaux-démocrates sont donc condamnés à réfléchir à autre chose (par exemple à se donner des objectifs en terme de diminution du coût du logement), ou à laisser faire les partis libéraux et conservateurs qui n’ont idéologiquement pas grand chose à redire à ce programme.

Catégories : Note de lecture · Politiques publiques
Tagué : ,

Philippe Riès, L’Europe malade de la démocratie.

5 mai 2009 · 2 commentaires

riesVous avez un ami militant de l’UMP et vous voulez lui donner de quoi se chauffer le sang une bonne fois avant les Européennes? Vous avez un ami sympathisant du PS  et vous voulez le remotiver dans son militantisme à l’occasion des Européennes de juin?  Un ami rallié au NPA ou au “Front de gauche”, un peu trop calme ces temps-ci à votre goût? Une lointaine connaissance souverainiste ou chasseur, un peu en manque d’un complot bruxellois contre quelque coutume immémoriale?  A tous ces gens différents par ailleurs, offrez ou faites offrir le petit opuscule de Philippe Riès, L’Europe malade de la démocratie (Paris, Grasset, 2008); s’ils le lisent jusqu’au bout sans défaillir, vous verrez, cela leur fera un petit effet sympathique, leur militantisme en sera relancé jusqu’au 7 juin au moins.

Que dit en effet ce tout petit ouvrage de 134 pages (en petit format)? En gros, Philippe Riès explique à son lecteur que, pour la construction européenne, tout irait  bien mieux si les politiques nationaux ne s’en mêlaient plus, et notre auteur de se lancer dans un plaidoyer pour une Europe où la Commission, incarnant l’intérêt général européen, deviendrait dominante de nouveau dans l’initiative politique réelle et où les politiques, qui suivent bien trop les récriminations populaires, seraient remis à leur juste place. Pour tout dire, P. Riès  offre ici un vif plaidoyer pour une Europe (néo-)libérale, où la Commission prendrait soin du long terme et où le marché unique ainsi valorisé deviendrait la solution à (presque) tous nos maux. Pour notre auteur, J. M. Barroso, l’actuel Président de la Commission, n’est  d’ailleurs qu’un odieux tiède, “vendu” aux tendances protectionnistes et souverainistes des gouvernements nationaux, un renégat du maoïsme et du libéralisme à la fois incapable d’imposer à tout ce beau monde les vertus régulatrices du marché. On comprend facilement le titre de l’ouvrage : trop de démocratie (c’est-à-dire d’écoute de la part des politiques des demandes protectrices / protectionnistes des électeurs et des lobbys nationaux – soit “démocratie = populisme+ corporatisme”) nuit à l’intégration européenne entendue comme recherche d’un optimum productif (et donc eudémonique) par le marché. Selon l’auteur, le consommateur européen s’est trouvé maltraité par exemple avec l’abandon de la première version de la Directive Bolkenstein, sous le coup des populismes et des corporatismes. Pour Riès, “seul le Marché sauve!” Et prenons garde surtout à ne pas demander leur avis aux électeurs! Ils sont bien mauvais juges de leurs intérêts (comme semblent s’en être convaincu une partie des économistes les plus libéraux et quelques géostratéges aux vues amples, héritiers sans doute de Guillaume II).

Le plaidoyer a été écrit avant la crise financière de la seconde moitié de l’année 2008,  ce qui lui donne évidemment une tonalité déjà un peu passée, mais cet opuscule reste(ra) une synthèse de ce qu’on peut dire de plus farouchement élitiste à notre époque.  De fait, il est rare que quelqu’un s’exprime publiquement de cette manière;  il est vrai que l’auteur ne nous propose tout de même pas une solution à la Chilienne façon Pinochet pour résoudre les problèmes posés par la démocratie et ses politiciens qui écoutent l’opinion publique et les lobbys, le texte en perd du coup un peu de sa cohérence par moment où l’on revient à des récriminations plus ordinaires, mais bon, dans l’ensemble, cela reste fort. Il cite en conclusion Anselm Kiefer, le plasticien, qui aurait écrit en 2007: “La démocratie est quelque chose de plus intéressant que le populisme. Nous devons la réinventer. C’est une erreur de demander au peuple si nous avons besoin de l’Europe (!!!!???). Aujourd’hui, nous n’avons plus besoin des nations. Ce qu’il nous faut, c’est l’Europe.” Je ne sais si la citation est exacte; en tout cas, cette réinvention de la démocratie à teneur nulle en populisme (et corporatisme), j’ai bien peur qu’elle ressemble fort à la réinvention de l’anti-parlementarisme des années 1900-1945, du moins dans ses aspects technocratiques. En effet, j’ai toujours du mal à imaginer ce que pourrait vouloir dire d’autre sortir de la “démocratie d’opinion” au nom de l’intérêt général en donnant le pouvoir de décision à une élite restreinte de “meilleurs d’entre nous”.

En lisant ce pamphlet, je n’ai pu m’empêcher de penser aux “vertus” de ces politiques  aussi nationaux que démocrates  si décriés ici, je n’ose en effet imaginer ce que deviendrait l’Union européenne sous l’emprise du mépris  absolu de son “déficit démocratique” auquel nous invite l’auteur.

Catégories : Europe · Note de lecture

E. Todd, “Après la démocratie”.

25 mars 2009 · 15 commentaires

toddEncore un livre ni fait ni à faire! Je me décide pourtant à parler ici du livre d’Emmanuel Todd, Après la démocratie (Paris : Gallimard, 2008), parce que deux de mes étudiants de Master  2 ont choisi d’exercer leurs talents critiques sur cet ouvrage à titre d’exercice de fin de semestre. Ils ont tous deux fait cela avec le plus grand sérieux, et je les en félicite ; quant à moi, je me contenterais de prendre cet ouvrage pour ce qu’il est, à savoir un magnifique salmigondis destiné à permettre à son auteur de le vendre facilement et de jouer de surcroît à l’intellectuel médiatique à cette occasion.

Le livre propose en effet plusieurs lignes d’analyses entremêlées qui peuvent donner l’illusion du savoir.

La première ligne est celle familière à E. Todd, à savoir l’utilisation des structures familiales (profondes) comme motif d’explication des phénomènes économiques et  sociaux que le vulgaire et le savant d’ailleurs ne penseraient pas à associer (autrement dit, un réductionnisme de belle facture). Cette façon de tout expliquer se diffracte aussi bien au niveau régional au sein de la France qu’au niveau international, entre continents  ou entre nations. Tout ou peu s’en faut s’illumine ainsi, et tout, bien sûr, se trouve être plein d’exceptions (pour un exemple de cette vision toddiste, consultez le chapitre 4, “Les Français et l’égalité : l’apport de l’antthoropologie”, p. 95-117, où E. Todd parle aussi en passant de Chine, Russie, Allemagne fédérale, et autres Fédérations des États martiens et vénusiens). C’est assez délirant en dépit du vernis de savoir qui flatte le lecteur qui croira découvrir les dessous de notre temps. Je ne peux que conseiller à E. Todd de relire un manuel d’initiation à la comparaison, tout en sachant fort bien qu’à ce stade, rien ne peut plus être fait pour le remettre sur le droit chemin.  Ce livre constitue un bel exemple de délire  à la manière du XIXème siècle anté-Durkheimien et anté-J.S. Mill. Le lecteur non spécialiste (y compris tous les journalistes qui n’y ont vu que du feu) s’y laissera facilement prendre, et ce d’autant plus que l’explication par l’anthropologie parait originale, même si elle me fait immédiatement penser à du Le Play, mâtiné de Huntington version “Choc des civilisations”. Que le lecteur soit rassuré toutefois, E. Todd, bien qu’il annonce (scoop!) que “la France des cathos et des cocos” n’est plus, croit  diagnostiquer que le fond anthropologique des Français (de souche ou non d’ailleurs) reste “égalitaire”, et qu’il reste donc quelque espoir de lutter ici contre les tendances oligarchiques à l’œuvre dans le monde occidental (contrairement aux Anglo-saxons perdus dès l’origine pour la cause égalitaire…). (Spéciale dédicace aussi aux spécialistes des études de genre : allez lire les pages 216-220… cela vous détendra sans doute, où notre héros de l’analyse tout azimuts conclut : “Sur un plan interprétatif général nous devons donc nous demander si l’émancipation des femmes n’a pas contribué de manière subtile et cachée à la dérive oligarchique des sociétés développées.” (sic), p.220, à comparer à titre de réflexion transversale aux fameux propos de Montesquieu associant monarchie, honneur et rôle des femmes et pour faire bonne mesure à la réalité des pays scandinaves. )

La seconde ligne d’explication est de transformer l’évènement que constitue l’élection de N. Sarkozy à la Présidence de la République en mai 2007 en aboutissement d’un processus de longue durée et en symbole d’un nouvel état de la France. En gros, E. Todd paraphrase sans s’en rendre compte l’analyse par Piero Gobetti du “fascisme comme autobiographie de la nation”. B. Mussolini était inévitable au vu de l’histoire de l’Italie avant 1919, comme l’est N. Sarkozy aujourd’hui. L’élection de mai 2007 apparait dès lors moins  le résultat d’une stratégie habile que l’incarnation de la dissolution des bonnes vieilles oppositions françaises entre la France qui croyait au ciel et celle qui n’y croyait pas…  A la suite de cette dissolution des vieilles oppositions, N. Sarkozy  incarne ainsi les maux qui travaillent la société française toute entière : “incohérence de la pensée”, “médiocrité intellectuelle”, “agressivité”, “amour de l’argent”, “instabilité affective et familiale” (p.17-18) sont à la fois les caractéristiques de l’homme  et les illustrations les plus visibles de tendances lourdes de la société française qu’E. Todd prétend illustrer tout au long de l’ouvrage. (Toute comparaison entre les thèmes de E. Todd et ceux d’un quelconque écrivaillon maurassien est interdite, l’auteur s’appuie sur des données économiques et sociologiques de notre temps.)

La troisième ligne d’explication est une critique des élites qui ont vendu leur âme (en échange d’un accès privilégié au “Veau d’or” pour eux-même et leurs enfants, futurs rentiers) au libre-échangisme économique. Celui-ci conduit pourtant les sociétés occidentales au déclin économique inexorable ( cf. p. 231 : “Seule la catastrophe économique est certaine, mais nous ne connaissons ni sa forme exacte ni son rythme“) et l’approfondissement des écarts entre les citoyens, entre le 1% de gagnants et tous les autres. Lorsqu’E. Todd a été invité sur France-Inter dans le “7-9″, il a d’ailleurs été confronté à un économiste (libre-échangiste comme il se doit) et n’a insisté que sur cet aspect de son livre en accusant plus ou moins ce dernier d’incompétence absolue. Le discours devient alors à la fois plus clair que dans ce qui précède, mais parfaitement contradictoire (ou presque) : face au libre-échange, E. Todd propose d’en venir à un “protectionnisme européen”, dans le même temps où il n’est pas tendre pour l’Union européenne et sa “gouvernance” (presque assimilée à une forme moderne de dictature). On voit mal comment les élites politiques, administratives, économiques, actuelles, des pays européens changeraient dans toute l’Europe leur façon de concevoir l’économie de façon à aboutir à la solution qu’il préconise. Sur France-Inter, notre auteur s’époumonait à prétendre que les Allemands étaient déjà prêts d’y venir (ce qu’on retrouve dans le livre comme exposé d’une stratégie pour rallier les Allemands à la ligne protectionniste), ce qui m’a paru un exemple parfait de wishful thinking, et pourquoi pas les Hollandais et les Danois tant que nous y sommes! Le (faux) comparatiste qu’incarne E. Todd n’est donc même pas capable de réfléchir cinq minutes sur la réalité des choix économiques de moyenne période des divers États européens, et il ne connait apparemment rien au policy-making de l’Union à 27 membres, en en étant resté à l’axe franco-allemand des années 1970 (et encore en version simplifiée).

Ces trois lignes d’analyse, dont on ne rend pas ici assez les impertinences de détail (chaque page mériterait des lignes et des lignes de critique), s’entrelacent dans tout l’ouvrage pour aboutir à un spectacle au total désolant du point de vue intellectuel. L’interrogation, légitime, sur le devenir de la démocratie entendu comme régime politique, se perd de fait dans une futurologie qui embrasse tout et rien à la fois. En même temps, il faut comprendre le succès de l’ouvrage, en dehors  du poids de la maison d’édition (Gallimard) et de la présence d’une promotion bien faite par l’auteur, excellent débatteur ne se laissant démonter par rien. Le titre semble d’abord fort bien choisi : il  saisit une inquiétude à l’œuvre dans la société française, mais aussi dans d’autres sociétés européennes.

Si l’on se laisse aller à croire que le succès de l’ouvrage correspond tout de même un peu à son fond (et non à une pure bulle médiatico-éditoriale), il faut bien constater que ce dernier est fondé, d’une part, sur la dénonciation des élites apatrides, libérales, arrogantes, métaphysiquement creuses (avec le renouveau du thème bien connu du bourgeois sans “Culture” typique de la Révolution conservatrice) et de tous les partis de gouvernement (l’UMP et le PS sont équitablement traités dans la détestation), d’autre part, sur le refus de jouer toutefois avec le feu jusqu’au bout. En effet, il n’aura pas échappé que l’analyse d’E. Todd flirte avec des thèmes typiques  et récurrents de l’extrême droite, voire du fascisme tout court (la trahison des élites – nécessaires toutefois en démocratie (p. 223)- donc à “faire circuler” comme disait W. Pareto, le déclin spirituel de la nation, la crainte du chaos -alias  de “la lutte des classes”-, l’agression économique des puissances émergentes, la nullité culturelle montante, et même le rôle pernicieux des Anglo-saxons et de l’égalité entre hommes et femmes), mais qu’il se garde bien dans son analyse prospective d’en appeler à une France d’extrême-droite ou même d’en prophétiser l’avènement : pour lui, en effet, une solution “ethnique”, qui refondrait dans l’unité des égaux les Français de toute classe contre les “autres”, n’est pas envisageable, car notre fond anthropologique égalitaire s’y oppose , car, les “autres” ,nous nous marrions avec, et ils nous ressemblent  de fait trop, car le racisme est condamné par le Code pénal…  (sic, p. 236), car l’étranger (pauvre de la France contemporaine) n’est pas un bouc émissaire crédible de nos maux, contrairement aux Juifs riches et intégrés de l’Allemagne de jadis (sic, bravo pour l’analyse politologique)… . Comme la solution “ethnique” ne peut donc qu’échouer,  face au chaos montant (“la révolte des masses”),  on pourrait suspendre le suffrage universel (je suppose parce que le peuple s’énerverait à fin de tant d’avanies…), comme sont accusés d’en rêver les “technos” socialistes à la Lamy, Strauss-Kahn et compagnie. Il ne reste donc de l’espoir “démocratique” que dans la solution européenne d’une Europe protectrice…

La pensée d’E. Todd apparait (surtout dans la fin de l’ouvrage où l’auteur fait des scénarios ) comme purs fantasmes – d’autant plus mal venus qu’à plusieurs reprises dans l’ouvrage, l’auteur rappelle une sorte de devoir de réserve et d’objectivité de l’historien, dont il se démarque complètement en pratique. Ces fantasmes plaisent sans doute à un large public, car ils représentent de fait une version “républicaine”-correcte de la pensée d’extrême-droite dont il admet, sur presque tous les points, en dehors de l’inégalité des races, la validité profonde pour décrire le réel.  Ah, les dangers de l’euromondialisme  des élites ploutocratiques amorales et apatrides, quel plaisir de les dénoncer ! mais sans passer par le vieux fond vichyssois qui vous colle une mauvaise image à la Jean-Marie Le Pen! Et en plus, on peut être pour l’Europe (nouvelle!) de la protection contre le “péril jaune” (comme disait ce bon Guillaume II) et ne pas passer pour un vieux grincheux “souverainiste”! Un génie ce Todd!

Catégories : Europe · Note de lecture · Sociologie politique
Tagué :