Bouillaud’s Weblog – bloc-notes d’un politiste

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Pierre Dardot et Christian Laval, La nouvelle raison du monde. Essai sur la société néolibérale.

23 juillet 2009 · 2 commentaires

lavalPierre Dardot et Christian Laval présentent sous une belle couverture noire (façon “livre noir” de quelque mal affligeant l’humanité souffrante) leur essai commun, La Nouvelle Raison du Monde. Essai sur la société néolibérale (Paris : La Découverte, 2009). La couverture dit assez le propos de cette association entre un philosophe et un sociologue  : présenter et dénoncer une nouvelle peste intellectuelle, la rationalité néolibérale qui aurait envahi tous les aspects de nos comportements. On trouvera en ligne dans la revue Pratiques. Les cahiers de la médecine utopique un  interview des auteurs,  qui donne une idée assez étendue de ce que les auteurs ont voulu démontrer dans leur ouvrage, cela va un peu plus loin que leur interview de Libération qui rabat un peu trop leur propos sur l’actualité.

Dans le livre, les deux auteurs insistent bien sur le fait que cette rationalité néolibérale n’est pas seulement d’une idéologie, soit une vision politique des choses exprimée à travers des écrits et mise en œuvre par des forces politiques et économiques précises, mais une rationalité au sens fort. Qu’est-ce à dire? Si j’ai bien compris, la rationalité dont il est ici question est issue de la réflexion du “dernier Michel Foucault”, celui des cours au Collège de France. La rationalité néo-libérale est l’esprit qui anime la présente “gouvernementalité” des hommes dans le monde contemporain. En pratique, cela veut dire qu’elle est présente partout :  dans nos pensées, dans les institutions, dans les normes sociales, dans les “dispositifs” qui encadrent notre subjectivité même, que personne n’en a donc le contrôle absolu, ni n’en est donc responsable au premier chef, que l’histoire telle qu’elle se déroule ne correspond au plan de personne en particulier, mais d’une (mal)heureuse conjonction entre des courants divers de l’historicité. Par exemple,  ce ne sont pas les idées néolibérales d’un Hayek & Cie qui nous ont mené là où nous nous trouvons, mais l’utilisation de ces idées par des acteurs économiques, sociaux et politiques, qui en avaient besoin pour leurs propres tactiques de court terme dans les années 1970-80, et qui se sont retrouvés en quelque sorte prisonniers des conséquences de la réussite de leurs actes. On remarquera cependant qu’à suivre la propre présentation synthétique de leur thèses par les auteurs dans leur conclusion (p. 457-458), on se trouve tout de même très proche d’une intentionnalité  au sens idéologique ordinaire déniée par ailleurs. Pour eux, le néolibéralisme, c’est en effet ce “constructivisme social” qui pose que, ni le marché, ni surtout la concurrence, ne sont des faits de nature, mais qu’ils doivent être construits à travers des normes qui font de la concurrence le moteur central de toute activité humaine et que l’État est nécessaire à la mise en place et au maintien de cet ordre social de la concurrence qui est tout sauf spontané. En somme, contrairement au “laissez-fairisme” (le libéralisme du XIXème siècle), le néolibéralisme serait une doctrine de la construction de la concurrence à travers l’usage de la souveraineté étatique. Il aboutirait au règne des experts contre toute expression démocratique d’une volonté collective. La thèse ainsi résumé n’est pas vraiment originale; elle constitue comme une réitération de gauche des thèses de ce cher  Hayek dans Droit, législation et liberté, où le pourfendeur du constructivisme des autres (socialistes, keynésiens, etc.) serait ainsi renvoyé à son propre désir de faire la société à son idée. On notera d’ailleurs qu’à ce compte-là, le premier libéralisme n’a jamais existé vraiment, puisque, comme chacun devrait le savoir même un philosophe et un sociologue, l’ère libérale s’est ouverte en France par une loi, la célèbre loi Le Chapelier de 1791, abolissant les corporations et interdisant les coalitions, qui, justement, pour avoir une efficace socioéconomique avait besoin du bras séculier de l’État! Que le “marché libre” en régime capitaliste soit une construction politique, quelle belle découverte! Et que dire de ce slogan du brave Guizot, “Enrichissez-vous par le travail et par l’épargne!”, n’était-ce pas de la gouvernementalité néolibérale destinée à organiser les conduites journalières de tout un chacun? Et avez-vous lu les mémoires de ce cher Benjamin Franklin?

Au total, comme sans doute les auteurs dénieraient mon approche, m’accusant de les avoir mal lus, je ne suis pas sûr de bien même comprendre ce concept de rationalité néolibérale, je l’identifie pourtant assez avec la fameuse “cage d’acier” qu’aurait bâti autour de nous et surtout en nous le capitalisme selon Max Weber. Les auteurs référent plutôt leur concept à M. Foucault; leur  texte est en effet parsemé de ré(v/f)érences critiques à ses écrits , qui m’ont paru parfaitement exaspérantes. Nous voilà donc face à des post-marxistes (qui animent un séminaire “Questions Marx” depuis 2004) qui nous proposent une lecture herméneutique de M. Foucault. Ils croient deviner dans les formules du grand homme  trop tôt disparu tant d’intuitions radicales sur notre temps. Mais bon, passons, je ne suis pas foucaldien…

L’ouvrage comporte toutefois quelques points forts qui en rendent la lecture agréable, sinon vraiment utile.

Tout d’abord, les auteurs proposent de fait une “généalogie” de l’actuelle pensée néolibérale, en la faisant remonter à ces sources jusqu’à l’Enligthment britannique- application de la méthode généalogique de Michel Foucault. Malgré les dénégations des auteurs, cela ressemble toutefois diablement à de la bonne vieille histoire des idées dans la mesure où, en dehors d’incantations répétitives sur la gouvernementalité, aucun lien n’est vraiment fait avec la manière de fonctionner de la société britannique à la suite de ces écrits (quel lien par exemple entre la pensée d’un Adam Smith et la société victorienne réellement existante?). La première partie (I. Des limites du gouvernement) constitue donc  un résumé, plutôt habile, des thèses des grands auteurs (J. Locke, A. Smith, J. Bentham, etc.) qu’un étudiant de philosophie politique est censé connaitre. Bizarrement, le livre classique de C. B. Mac Pherson, La théorie politique de l’individualisme possessif : d’Hobbes à Locke, n’est cependant pas cité, et le pauvre  Jean-Claude Michéa  est exécuté au détour d’une note (p.70) comme un vulgaire anarchiste du POUM par un Commissaire politique. Il est vrai que les auteurs se concentrent plutôt sur ce qui allait être connu par la suite sous le nom d’utilitarisme. Les auteurs continuent dans ce registre , mi-informatif, mi-”je refais l’histoire de la pensée à moi tout seul” à l’intention du bon peuple, dans la deuxième partie (II. La refondation intellectuelle), qui, elle, résume utilement ce que l’on sait de la genèse du néo-libéralisme. Comme il se doit en pareil cas, les auteurs proposent leur interprétation du Colloque Walter Lippman de 1938, sur lequel décidément on peut lire bien des choses ces temps-ci en français (cf. les travaux de Serge Audier et de François Denord, tous deux cités). Le chapitre 7 de cette deuxième partie, consacré à l’ordolibéralisme (“L’ordolibéralisme entre ‘politique économique’ et ‘politique de société’”) offre une introduction séduisante  à cette doctrine politique qui a régi les premiers pas de la République fédérale d’Allemagne, et qui a influencé le Traité de Rome (voir chap. 11. “Les origines ordolibérales de la construction européenne”). La troisième partie (III. La nouvelle rationalité) constitue elle un inventaire de tous les aspects de notre vie qui sont en proie à la rationalité néolibérale : cela va du fonctionnement des entreprises, de l’État et de l’Union européenne à – bien plus intéressant peut-être – à notre psyché individuelle qui serait formatée pour correspondre à cet “ordre spontané” comme dirait von Hayek qu’est devenu la rationalité néo-libérale qui, en nous, s’est faite chair!

Bref, quelque lecteur déprimé à la recherche d’un grand récit d’horreur qui mènerait des vaticinations de quelque penseur parfois un peu oublié d’il y a deux siècles à une nouvelle version de l’”homme unidimensionnel” (Marcuse) révisé par les présents disciples de M. Foucault, devrait trouver dans ce livre de bonnes raisons de désespérer franchement de tout.  J’ai personnellement eu l’envie de me convertir à l’alcoolisme “grand-russe” en les lisant. Si on en croit en effet les auteurs, nous sommes pris dans ce monde-là, si j’ose dire, de l’intérieur, un peu à la manière du monstre d’Alien qui ne cherche qu’à croitre et enlaidir au détriment des humains qu’il infeste,  et les auteurs n’offrent, contrairement à ce qu’ils déclarent, pas grand chose pour  nous en faire sortir. On se trouve là devant un bel exemple de pensée critique, qui se veut un mixte des héritages de M. Foucault et de K. Marx,  qu’Umberto Eco aurait classé dans les années 1960 dans la catégorie des “apocalyptiques”.  Les auteurs aboutissent certes  à un appel à une nouvelle rationalité collective, bien peu engageante toutefois tant elle reste abstraite  et qui n’est d’ailleurs évoquée que dans les pages 475-480. Les auteurs y appellent à une nouvelle “subjectivation“, à l’auto-construction collective d’un nouveau moi. Arnaud Viviant dans son commentaire de l’ouvrage se moque du nom qu’ils lui donnent, “la raison du commun” (en persifflant en conclusion de son post qu’“avec un nom aussi nul, gageons que cette raison-là ne s’imposera jamais.“)

La thèse des auteurs d’une rationalité néolibérale, dont le cœur serait non le marché (l’échange), mais la concurrence (le dépassement de soi, l’illimité du désir dans un monde pourtant fini parce qu’envisagé sous son seul aspect matériel, le jeu agonistique) et dont le gardien serait l’État (se comprenant lui-même comme soumis à la concurrence), possède  sans aucun doute une grande part de validité, mais elle me semble tellement englobante qu’elle en devient aveugle à des “contradictions secondaires” qui ne sont pas si dénuées de sens que cela.  On se sent là face à une construction typique de ces philosophes qui croient avoir résumé d’un concept une époque, entre Hegel et Comte en somme. Or, comme ce sont là les jours consacrés par les médias au Tour de France, on ne peut que constater qu’effectivement le spectacle cycliste est entièrement “concurrence” : entre les coureurs, entre les équipes, entre les annonceurs, pour l’audience télévisée, et que, si valeurs du sport il y a, la concurrence y occupe la place centrale. En revanche, on comprend mal pourquoi alors, si on suit l’idée d’une rationalité néolibérale englobante, on y  lutte contre le dopage. On pourra bien sûr rétorquer que c’est là une vaste blague destinée aux gogos. Certes, mais cette lutte contre le dopage indique que la justification de la compétition repose sur une idée de justice des conditions de concurrence : il n’est bien sûr pas question que quelqu’un fasse le Tour de France avec un vélo à assistance électrique, il est aussi interdit de le faire sous assistance chimique,  cet affrontement doit reposer sur des éléments légitimes de compétition (physique reçu par chacun de sa génétique, caractère, entrainement, tactique de course, etc.)  Plus généralement, ce qu’oublient nos critiques de la rationalité néolibérale, c’est que la concurrence  opère toujours  en posant une limite entre le licite et l’illicite. Or celle-ci repose de fait sur une certaine vision morale du monde. Si seule la concurrence, le fait de gagner (et accessoirement de jouir de cette victoire), était la valeur à respecter, l’usage de toutes les drogues serait permise; or ce n’est pas le cas, dans aucune compétition “sportive” d’ailleurs (même si partout il existe des tricheurs).  Il existe toujours des limites morales, reposant souvent sur l’intuition ou la tradition. Ces limites, si j’ose dire, se rencontrent y compris dans des formes ultimes de la concurrence, comme avec les entreprises maffieuses. Celles-ci, le plus souvent, font émerger des règles implicites (ou parfois explicites) de leurs affrontements. Par ailleurs, toujours pour reprendre l’exemple du Tour de France, une partie des spectateurs veut croire à la loyauté de la concurrence qu’on lui propose; autrement dit, il existe un soutien de masse pour une “concurrence libre et non faussée” (comme dit la formule des Traités européens). Le “non faussée” fait partie du néolibéralisme aussi et renvoie à d’autres ordres de jugement que le seul calcul benthamien, amoral, des plaisirs (illimités) et des peines, que les auteurs inscrivent comme arrière-plan de leur rationalité néolibérale. Bien sûr, on pourrait dire que tous ces interdits qui régulent la concurrence sont des hypocrisies, des faux-semblant, des limites qui sont destinées à être transgressées par les vrais gagnants; or l’histoire contemporaine me semble pleine au contraire de création de limites nouvelles, pour des raisons explicitement morales,  qui encadrent la concurrence, la recherche du plaisir, la lutte de tous contre tous,  au nom de valeurs morales ou politiques (pensons par exemple à la montée en puissance de lois anti-discrimination sur le marché du travail ou celles qui régentent la sexualité “libérée”). Nous sommes certes dans une époque où les normes du bien-vivre se multiplient comme l’avait vu Michel Foucault si j’ai bien compris cet auteur, mais je doute qu’on puisse les résumer à une seule exhortation à être un individu concurrentiel qui accumule du plaisir et des biens matériels. Que faire  alors de l’interdiction des drogues dans ce cas? Pourquoi la pédophilie est-elle de plus en plus strictement pourchassée (à juste titre si je puis me permettre)? Pourquoi limite-t-on la vitesse sur les autoroutes (là encore à juste titre)? Pourquoi le slogan “Live fast and die young” n’est pas très bien en cour ces temps-ci (même si les sports à risque sont à la mode)? Si tout le monde se dopait à la cocaïne ou aux amphétamines, cela améliorerait la productivité moyenne du  travailleur français, tout en résolvant en plus le problème des retraites par mortalité prématurée, étrange tout de même qu’aucun responsable de l’économie  ne le propose alors que la rationalité néolibérale est prétendument si impérieuse!

Pour tout dire, les auteurs font comme si toutes les institutions, tous les individus,  toutes les normes, étaient déjà mus par cette rationalité néolibérale, comme si tout le monde ne réagissait plus que comme une caricature d’individu benthamien, qu’il n’y aurait plus dans cet univers que des “traders” à la recherche de leur bonus ultime. Or, dans le monde contemporain, tous les actes, toutes les normes et toutes les institutions peuvent-ils être renvoyés à une telle rationalité impérieuse du toujours plus d’argent et de jouissance? Je ne le crois pas : on pourrait citer du point de vue strictement individuel le fait que beaucoup d’individus ne voient pas leur vie comme une occasion de maximiser leurs plaisirs et de diminuer leur peine; il existe aussi beaucoup d’individus qui trouvent déjà plaisir dans une activité à la fois individuelle et collective, comme pour tous ceux qui ont un hobby ou tous les millions de “fans de”; au plan plus collectif et institutionnel, il reste bien des gens qui croient à l’armée, à la religion, à la médecine, à l’éducation, à un métier quelconque fait aussi pour lui-même. Ils reste aussi bien des gens qui aiment ou qui haïssent pour des motifs qui n’ont pas grand chose à voir avec une rationalité néolibérale de filiation benthamienne. On pourrait refaire ici toute la sociologie de la diversité de nos sociétés, où, pour le moins, il y a à la fois les “gens de peu” et des “terroristes,” deux catégories polaires d’individus difficilement subsumables dans la rationalité néolibérale.

Les auteurs ont par contre raison de souligner que l’art de gouverner, de gérer les institutions, tant à se résumer à  une version “prêt-à-porter” du néolibéralisme, entendue comme gestion quantifiée de tout, ils ont raison aussi de montrer que certains individus se font “entreprise” d’eux-mêmes et adhérent, semble-t-il sans distance, à la théorie du capital humain, mais ils négligent toute cette énorme masse qui ne suit pas vraiment, qui résiste, certes, sans porte-parole autorisés. On peut bien savoir que ce monde exige de vous de concurrencer votre collègue de travail, tout en agissant de manière contraire parce que d’autres valeurs ou normes vous motivent. Par bonheur, toute la société ne se résume pas  à des cadres de la finance aux dents longues fonctionnant sous cocaïne et n’ayant que leur bonus financier de fin d’année en vue (et encore, c’est là une caricature!), ou à des hauts fonctionnaires prêts à tout pour atteindre les objectifs que leur fixe le pouvoir politique de l’heure. Pour faire un peu d’humour au détriment des auteurs, tous les écrivains ne “dézinguent” pas ceux qui ont le malheur de travailler sur les mêmes textes  comme les deux auteurs le font peu charitablement à maintes reprises dans le texte.

Un autre point m’a fortement gêné dans cet ouvrage : si l’on admet effectivement que les politiques économiques et sociales d’aujourd’hui trouvent leur inspiration dans un néolibéralisme qui serait né dès les années 1930-1950, et que l’État y est le gardien de la saine concurrence sur le marché, on ne peut de ce point de vue que souligner l’écart entre les intentions des auteurs néolibéraux en terme d’efficacité économique et de justice sociale et les réalités de l’heure. Prenons un exemple concret : le marché de la téléphonie mobile. On m’accordera qu’en France tout particulièrement, il y a comme une odeur de cartel autour de ce marché. Un néolibéral des années 1930-50 serait sans doute horrifié par cette situation, et il dirait que les “trusts” ont repris le dessus via leur capacité à influencer l’État. En effet, ce que ne montrent pas assez les deux auteurs à mon sens, c’est que la situation actuelle ne correspond pas à ce que voulaient les néolibéraux de l”époque. Ils imaginaient en effet un État impartial au dessus du marché. Celui-ci aurait  garanti l’effectivité et la loyauté de la  concurrence, et, -les auteurs ont raison sur ce point – il aurait été largement détaché de toutes les demandes corporatistes de la population (même s’il devait avoir l’assentiment démocratique du peuple).   “Ni syndicalisme d’aucune sorte, ni trusts, la volonté générale par le marché libre, et tout ira bien”, aurait pu être leur slogan. Or, comme le montre la crise économique actuelle sur les marchés financiers et bancaires, tout semble indiquer que les régulateurs étatiques de ces marchés ont été “capturés” depuis plusieurs décennies par les plus gros opérateurs des différents marchés. Cette situation est bien perçue par les héritiers intellectuels des néolibéraux qui en appellent à une meilleure surveillance des marchés, voire à la création de marchés transparents et organisés sur les segments de la finance non couverts par les bourses de valeur (marchés des dérivés par exemple). En ce sens, paradoxalement, nous rajouterions un argument à l’une des thèses majeures des deux auteurs : ils indiquent en effet que la crise financière et économique engagée en 2008 ne signe pas le “retour de l’État” comme opposé au marché, et que les anti-libéraux se font de graves illusions sur le moment actuel. Cette thèse des auteurs peut parfaitement être renforcée par le rappel de l’écart entre ce que voulaient les néolibéraux (comme les auteurs l’expliquent bien dans leurs chapitres sur l’ordolibéralisme) et ce qui en est advenu. En ce sens, les néolibéraux ont toutes les raisons de se défendre des crimes  de laissez-fairisme irresponsable dont on les accuse, et d’appeler à une vraie régulation libérale des marchés.

Une vraie critique du néolibéralisme serait alors de lui reprocher de ne pas avoir prévu dans son approche de la société une méthode pour “garder les gardiens” du marché libre et concurrentiel. Comme les gardiens se sont vendus au plus offrant, on en est revenu de fait à la situation antérieure de domination des marchés au profit presque exclusif de certaines groupes sociaux organisés ou d’entreprises bien avisées. “La prospérité pour tous” que vantait jadis  Ludwig Erhard n’a ainsi plus guère d’occasion de se réaliser. Nous voilà ainsi revenu à la “question sociale” qu’engendre le capitalisme sans tuteur. De ce point de vue, c’est la question de l’incomplétude (pratique) de l’ordre libéral à la Hayek qui est posé. Si l’on suppose que chacun suit son intérêt matériel,  son plaisir infini, qu’est-ce qui me garantit que les élites préposées à la garde du marché libre et concurrentiel ne vont pas vendre les clés de ce marché au plus offrant pour augmenter leur plaisir? Ce qui pose d’une certaine façon l’éternel problème du “philosophe-roi”. Les libéraux du XXème siècle (F. v. Hayek, K. Popper, I. Berlin, etc.) ne se sont pas privés de faire remarquer qu’une élite qui veut faire le bonheur du peuple en organisant sa vie finira par  ne faire que ses propres intérêts. L’histoire de toute la dérive bureaucratique du socialisme réel leur donnera difficilement tort. Mais j’ai bien peur qu’on retrouve exactement la même impasse pour le néolibéralisme, envisagé comme l’ensemble des politiques publiques, nationale ou internationale, actuelles : les élites qui sont censés réguler pour le bien de tous les marchés sont tentés de “se vendre” à ceux-là mêmes qu’ils sont censés réguler (ce qu’on appelle le “pantouflage” par exemple, ou, plus  discrètement, faire faire son travail  par les employés des lobbys qui vont mâchent le travail et vous évitent de réfléchir).

Au total, ce livre de P. Dardot et C. Laval trouvera sans doute ses lecteurs, il correspond à un esprit critique du temps présent, apocalytique, mais il ne restera pas sans doute comme un modèle d’analyse, plutôt comme un symptôme.

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Collectif, “La politique en questions”.

21 mars 2009 · 4 commentaires

politiqueenquestionsMon errance dans une librairie grenobloise  m’a fait découvrir un livre intitulé La politique en questions, publié aux Presses de l’Université de Montréal, par un collectif de professeurs de science politique de l’Université de Montréal. Ce livre paru à l’automne 2008 à Montréal vise à célébrer le cinquantenaire du Département de science politique de l’Université de Montréal.

Cet ouvrage collectif est destiné en principe à rendre compte au grand public des acquis de la science politique. Ne faisant pas partie de ce point de vue là du grand public, je ne saurais trop dire si l’exercice est vraiment réussi. En revanche, j’ai trouvé l’approche adoptée très séduisante : en effet, comme l’indique le titre de l’ouvrage, la science politique y est présentée telle qu’elle se pratique par ses praticiens, à travers des questions auxquels les auteurs tentent de répondre ou montrent comment on pourrait y répondre à terme. Par exemple, Richard Nadeau se demande : “L’économie inspire-t-elle le vote?” (p. 84-92), Jane Janson “Faut-il étudier les femmes en science politique?” (p.35-42), ou encore Laurence Bherer “La démocratie participative fonctionne-t-elle?” (p. 167-175).  On trouve ainsi 27 courts chapitres qui font le point sur une question pertinente, soit pour la discipline elle-même, soit pour ce qu’elle peut nous apprendre sur le monde contemporain, ceci avec plus ou moins de bonheur il est vrai. Ainsi le texte d’André Blais, “Mon vote peut-il faire la différence?”, p. 53-58, constitue un modèle de clarté  (que j’enverrais volontiers en photocopie à J. Elster au Collège de France pour remise à niveau sur le sujet), celui de Zhiming Chen, “Y a-t-il un consensus de Pékin?”, p. 252-259,  comporte lui non seulement d’étranges erreurs factuelles (p. 252 : une “Révolution orange” en Pologne en 2004? une “Révolution violette” (sic) en Irak en 2005?; p. 258, “une politique d”Un pays, deux systèmes’ à Hong Kong, Macao et Taïwan (je souligne, re-sic)?  ) , mais encore ne va pas au delà d’un article du Monde diplomatique sur le même thème. Le titre choisi correspond bien au contenu de chaque article, sauf dans un cas où l’on est pas loin de la tromperie sur la marchandise : Luc Duhamel fait mine de s’interroger : “Pourquoi des peuples sont-ils séduits par des leaders autoritaires?”, p. 67-74, or le contenu de son texte porte exclusivement sur un peuple, celui de l’Eternelle Russie des tsars, opritchniks, popes et moujiks, via le cas de W. Poutine. Le pluriel du titre est de trop, et, en lisant ce texte, je me suis d’ailleurs dit que l’approche culturaliste n’était pas morte !(70 ans de régime soviétique semblent peu de choses face à un millénaire de Sainte Russie en proie aux Tatars du moment…)

On ne sera sans doute pas étonné de constater que nos collègues canadiens (comme tout un chacun!) voient le monde depuis leur balcon. Les problématique canadiennes ne sont en effet pas absentes de ce livre de présentation de la science politique au grand public cultivé, soit par les exemples données au fil des textes (le “scandale des commandites” qui revient à plusieurs reprises, dont je me doute bien qu’il doit correspondre quelque chose d’important là-bas), soit par des chapitres qui ne prennent vraiment sens que de l’autre côté de l’Atlantique (Gérard Boismenu, “Le Canada est-il une fédération territoriale ou multinationale?”, p. 130-139, ou Charles Blattberg, “La Charte est-il utile ou nuisible?”, p. 185-191 – il s’agit de la Charte canadienne des droits et libertés de 1982, et non pas bien sûr celle de l’Union européenne adoptée à Nice en 2000, ni moins encore celle accordé au peuple de France par le bon roi Louis XVIII). A mettre ainsi la science politique en questions, pertinentes pour un grand public cultivé (celui en l’occurrence du Canada francophone), on ne se rend compte rapidement que la science dont il est ici rendu compte (honnêtement je crois) se trouve fortement indexée à un contexte de sens, historiquement et géographiquement situé (pour utiliser le vocabulaire d’un Passeron). Cet idiotisme canadien (moins que québécois d’ailleurs) se traduit d’ailleurs par une vision du monde pour le moins intéressante, la Russie a droit à un article (déguisé comme on l’a dit sous un titre généraliste pour une raison qui m’échappe à dire vrai), la Chine aussi (raté comme je l’ai dit), et l’Amérique latine à deux interventions (Philippe Faucher, “Pourquoi l’Amérique latine est-elle si pauvre?”, p. 156-164, et Graciela Ducatenzeiler, “Quelles sont les formes de la démocratie en Amérique latine?”, p. 204-212) qui ne m’ont pas bouleversé, là encore en tant que lecteur (certes peu assidu) du Monde diplomatique.  Étrangement, dit le Persan en moi, l’Union européenne n’a pas ici droit de chapitre; diantre est-ce à dire qu’aucun enseignant du Département ne travaille sur ce point qui nous préoccupe tant ici?  Ils sont donc bien fols là-bas. Plus sérieursement, il m’a paru étonnant que la situation canadienne n’amène aucune de comparaison avec l’Union européenne (ni d’ailleurs avec d’autres cas de fédéralisme, y compris celui du voisin). Des références à d’autres pays que le Canada sont bien sûr présentes dans de très nombreux articles de l’ouvrage, qu’on ne saurait accuser de provincialisme (au double sens d’éloignement d’un centre supposé, nous bien sûr, ou de vision québécoise des choses), au contraire. On notera sans surprise excessive que la France, la Grande-Bretagne  et les États-Unis constituent comme les trois pôles référentiels principaux, à la fois à travers les exemples historiques et les terrains de recherche qu’ils représentent et à travers la littérature scientifique qui émane de ces trois pays.  En somme, la France, la Grande-Bretagne, les États-Unis et le Canada font visiblement partie de l’espace de parfaite comparabilité des situations – celui où le concept stretching peut être évité par définition.

Nos collègues du Département de science politique de Montréal marient donc  ici approche anglo-saxonne et française de la science politique avec des dosages différents certes (comme on le voit dans les références citées à l’appui de chaque chapitre) et parfois surprenants. Le texte de Diane Ethier, “Peut-on imposer la démocratie?”, p. 192-203,  qui essaye de déterminer si une intervention militaire étrangère peut établir durablement la démocratie libérale dans un pays fera ainsi un effet étrange au lecteur français tant il s’embarrasse de sigles bien inutiles pour le propos pour faire “à la manière” d’un texte anglo-saxon de politique comparée quantitative  sur le même sujet  et tant sa conclusion (provisoire) d’une faible importance du phénomène au total depuis 1945 parait bien vue du côté de Lyon (encore que j’aimerais bien que l’auteur m’explique comment on peut classer l’Italie et l’Autriche parmi les démocraties établies prioritairement par une intervention militaire occidentale : les facteurs endogènes me paraissent essentiels dans les deux cas, et, en plus, l’Union soviétique a eu sa zone d’occupation en Autriche jusqu’en 1955 et a donc validé par le Traité d’État la démocratie libérale “neutre” de ce pays… Les Hongrois et les Polonais aussi auraient voulu être en démocratie libérale à ce moment-là.)

Mutatis mutandis, la communauté de préoccupations entre les membres du Département de science politique de l’Université de Montréal et la communauté des politistes français est patente sur bien des points, et nous nous livrerions  entre collègues grenoblois pour prendre un exemple localisé au même délicat exercice, je suppose que nous aboutirions à un résultat assez semblable (même si je ne sais si nous aurions autant de cordes à notre arc).

En revanche, ce qui m’a frappé dans ces textes, c’est leur oubli relatif de la sociologie, ou disons, des groupes sociaux sous-jacents aux récits qu’ils nous font de la réalité, et plus encore leur cécité à tout rapport de domination, stable et bien établi. Chez eux, tout parait dans le fond à la portée du peuple pourvu qu’ils s’en donne les moyens.   Le portrait qui ressort au total de leur monde démocratique est, si j’ose dire pour forcer le trait, un portrait à l’eau de rose. Ils défendent finalement une vision à la Churchill ou à la Dahl de la démocratie, le pire des régimes à l’exclusion de tous les autres : les textes sont d’ailleurs ordonnés en trois sous-parties dont trois ont des titres éloquents de ce point de vue : 2. “Comment sommes-nous représentés?” 3. “Comment sommes-nous gouvernés?” 4. “Pourquoi préférer la démocratie?”. Les auteurs ne font, semble-t-il, jamais l’hypothèse qu’il existe bien plus de domination des uns sur les autres qu’ils ne le prétendent, ni encore moins qu’il existerait des liens substantiels entre certains groupes sociaux dominants et la démocratie libérale.  Ou du moins sont-ils si prudents dans l’expression que rien n’en transparait. D’évidence, ils ne sont pas marxistes, ni même bourdivins ou férus d’économie politique. L’épisode G.W. Bush – cela se passait prés de chez eux pourtant – ne les a pas amenés à des réflexions amères, presque révisionnistes en la matière, comme celles qu’on trouve sous la plume de la “Task Force on American Democracy and Inequality”, établie par l’APSA  il y a quelques années. Le Paul Krugman de The Conscience of a Liberal serait à classer parmi les esprits un peu trop échauffés dans ce cadre. Il est vrai que, sous leur regard, la démocratie canadienne semble plutôt bien se porter, même si, en creux, dans leurs réponses, on dirait que le grand public canadien, lui, n’en est pas si convaincu que cela. Cela correspond sans doute à la tendance générale de la science politique instituée dans les pays démocratiques  qui, partout, se veut loyale à la démocratie libérale et à ses éventuels approfondissements (genre démocratie participative, voir l’article déjà cité plus haut), mais je me demande si cela ne finit par poser pas problème de crédibilité disciplinaire dans un monde où les simples citoyens, eux, se sentent insatisfaits, troublés, voire même dégoutés – et après tout, si ces derniers le sont, peut-être ont-ils raison contre les spécialistes qui leur expliquent que cela ne pourrait guère aller mieux ou presque.

Un grand merci en tout cas aux collègues du Département de science politique de l’Université de Montréal de s’être livré à cet exercice difficile.

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Jon Elster, Le désintéressement.

14 mars 2009 · 8 commentaires

Il y a quelques années un des fondateurs de la revue Politix m’avait rappelé que cette revue avait décidé de se distinguer en ne publiant jamais de recensions d’ouvrage purement négatives, ceci afin de tirer les mœurs du milieu vers le haut plutôt que vers le bas (et aussi, par manque objectif d’espace pour rendre compte déjà des bons livres). Je vais ici enfreindre cette règle morale et dire tout le mal que je pense de l’ouvrage de John Elster, Le désintéressement. Traité critique de l’homme économique I (Paris: Seuil, janvier 2009).

Le thème officiel de ce livre, comme en témoigne le quatrième de couverture, est de démontrer à la face des économistes du rational choice qui seuls semblent exister à ses yeux, que l’intérêt ne peut être le seul motif pertinent pour expliquer les conduites. (Notre auteur oublie par ailleurs totalement l’approche keynésienne des agents économiques, avec des agents intéressés, largement irrationnels et grégaires à la fois.) Je cite le quatrième de couverture (la partie la plus claire de l’ouvrage au demeurant) : “L’ambition de ce livre est de démontrer que les motivations désintéressées sont plus importantes dans la vie sociale que ne le conçoivent les modèles économiques aujourd’hui dominants”. On ne s’étonnera pas alors que dans l’Humanité le livre reçoive un accueil favorable sous la plume de Christian Godin, philosophe. Ce dernier y voir une démonstration que le désintéressement, même sous le masque de l’intérêt, existe. La perception de l’ouvrage est plus dubitative chez Olivier Morin sur nonfiction, recension que j’invite à lire et qui me parait une vision moyennement positive de l’ouvrage. Des doutes affleurent dans la petite notule de Christian Chavagneux. Il indique que le livre est “barbant”(sic). Pour ma part, j’ai trouvé ce livre parmi les pires qu’il m’a été donné de lire depuis longtemps.

Pourquoi? Tout simplement parce que la manière de démontrer de J. Elster est presque insupportable à la lecture. Le livre est donc censé  démontrer que l’intérêt ne mène pas le monde, mais, en réalité, il fait (semblant de faire?) crédit à l’optique intéressée des choses au point d’essayer d’expliquer l’ensemble des comportements humains par des formes subtiles d’intérêt intéressé, non pas à l’intérêt (matériel ou autre) direct de l’individu, mais à la bonne image de soi qu’il recherche,  soit face à un public extérieur, soit face à son for intérieur.

On croit comprendre (p. 336) dans la conclusion que tout son travail vise à distinguer  aussi finement que possible:

- l’intérêt (l’égoïsme), ce qui serait le seul motif accepté par les économistes classiques du soupçon, qui voient de l’intérêt partout pour ne pas apparaitre comme de grands naïfs (voir le chap. 1, L’herméneutique du soupçon, p. 25-55);

- le souci désintéressé (l’altruisme, et toute autre forme de philosophie du bien commun), qui ,si j’ai bien compris, existe quand même et peut motiver l’action, mais dont finalement l’auteur donne peu d’exemples sinon en creux par l’échec des autres explications à rendre compte des conduites;

- le “souci externe du désintéressement”, soit l’importance de paraitre aux yeux du monde de paraitre désintéressé;

- le “souci interne du désintéressement”, soit l’importance de paraitre à ses propres yeux comme quelqu’un de bien mu par des soucis désintéressés.

Le fait est que l’auteur nous noie dans des distinctions qui, par moment, ne semblent pas si intéressantes que cela à force d’être subtiles et contournées et surtout consacre des pages et des pages à ces deux derniers motifs de l’action. Or ces deux motifs ressemblent à s’y méprendre à une explication par l’intérêt d’une conduite apparemment altruiste. Il insiste ainsi beaucoup sur un “effet Valmont”, du nom du célèbre personnage de roman, qui consiste en gros en la joie que l’on ressent d’être perçu comme un brave type par l’assistance quand on fait une bonne action au départ par simple intérêt visant à tromper son monde. On comprend enfin (à la dernière page, p. 356) que l’auteur nous indique avoir cru démontrer en poussant par l’absurde les modes d’explication par l’intérêt (y compris en prenant en compte les formes bâtardes de souci du désintéressement aux yeux d’autrui ou de soi-même) que, finalement, il doit bien y avoir des actions mues par le souci désintéressé à l’état pur.

Or, si tel est bien le fin de mot de l’histoire, que cela est mal narré!

John Elster vise sans doute à impressionner et séduire à la fois le gogo avec l’étendue de ses démonstrations. En effet, il ne cesse de renvoyer le lecteur à un autre moment de l’ouvrage, “on en reparlera plus tard”, semble être son slogan. Il est vrai que ce texte est issu d’un cours, mais j’aurais aimé qu’on nous dise précisément à chaque fois que la formule fatidique apparait à quel page exactement, il faut se reporter pour comprendre le fin mot de la démonstration en cours.

Par ailleurs, il cherche à impressionner le tout venant du lecteur par l’usage de quatre registres d’univers référentiels le plus souvent distincts : la littérature la plus élevée, à savoir les moralistes français du Grand Siècle et une bonne dose de Marcel Proust; les classiques de la science politique, de la philosophie ou de l’économie, Hume, Marx et Tocqueville en tête; les études d’économie expérimentale  les plus récentes (avec un soupçon de théorie des jeux); et enfin la littérature historique ou spécialisé sur les divers terrains couverts par les chapitres (sur le vote du 4 août 1789 par exemple ou les discussions constitutionnelles nord-américaines des années 1780). Très impressionnant en effet, du grand art, il reste que, pour citer un autre auteur du Grand Siècle français, “tout ce qui se conçoit bien s’énonce clairement”. Or ici rien n’est très clair, et les changements incessants de registre finissent par être pénibles. On a souvent l’impression en particulier pour les moralistes ici cités que l’usage qu’en fait J. Elster vise uniquement à enjoliver son texte, et qu’il leur prête une qualité de théorisation sous-jacente  à la littéralité de leur propos qui me fait douter de la pertinence du propos. Un peu de contextualisation de leur propos ne nuirait sans doute pas… Les moralistes du Grand Siècle jouent ici le rôle que les présocratiques jouent dans d’autres proses.

S’agissant d’un texte se prétendant “traité” (ce qui suppose  dans la langue française une mise en ordre des connaissances sur un sujet), j’aurais préféré que l’auteur nous dise par exemple clairement quels sont les apports de l’économie expérimentale à une étude empirique des intérêts, plutôt que de nous perdre en route entre les moralistes, Proust, les Constituants américains, les attentats-suicide et autre sujets abordés en passant, tout en parlant quand même d’économie expérimentale de temps à autre.

L’auteur se défendra sans doute en disant que je n’ai rien compris, mais un “traité” devrait être compréhensible par tout un chacun, fusse-t-il simplement enseignant à l’Université, en province en plus.

Plus encore, en tant que politiste, j’ai été littéralement effrayé par la légèreté du traitement de la question du vote (chap. 8 Le paradoxe du vote, p. 243-272). La démonstration vise sans doute à démontrer que la simple hypothèse de l’électeur rationnel ne suffit pas à expliquer le vote. Mais est-il besoin de raconter des bêtises en passant?

Je cite (croyez-moi) : “D’autre part, lorsque les conditions le permettent, un candidat ou un parti peut payer le citoyen pour voter en sa faveur, ce qui exige évidemment qu’il soit présent. Dans le régime du bulletin secret, on peut exclure cette hypothèse. (p. 257)” En lisant cette phrase, j’ai failli mettre l’ouvrage directement à la poubelle. Petit rappel au mal lisant J. Elster : il existe  : a) de fortes présomptions que, même lorsque le vote est officiellement secret (avec des urnes, des isoloirs et toutes les technologies possibles et imaginables pour garantir le secret du suffrage), des personnes intéressées puissent “acheter” des votes à des électeurs prêts à leur vendre (cf. le cas italien…. mais bon c’est un autre monde l’Italie…) ou puissent surveiller le fait même de voter (listes d’émargement) ; b) toute une littérature sur le vote clientéliste (individuel, familial, groupal, etc.) existe et prolifère qui n’exclut pas loin de là un échange “matériel” entre éligibles et électeurs.

Autre grande idée d’Elster : “On sait pourtant que, dans de nombreux pays, le taux de participation augmente en fonction de l’échelle des élections, sauf en ce qui concerne les élections au Parlement européen. ” (p. 259) Ah bon? Y a-t-il un spécialiste de la Suisse dans l’auditoire?

Encore : “Premièrement , un candidat ou un parti représente toujours un très grand éventail de positions portant sur des questions très diverses. Inutile, je pense, d’insister sur ce point dans le contexte français actuel. Il sera alors très difficile  de déterminer quel est l’élément de la plate-forme qui, pour un votant donné, a motivé son choix. Souvent, il ne saura sans doute pas le dire lui-même.” (p. 270-271) En lisant ces lignes, qui font allusion à une exception française inexistante en la matière (partout où l’on vote démocratiquement les programmes présentés aux électeurs ont tendance à proposer un “très grand éventail de positions portant sur des questions très diverses”), j’ai eu une pensée émue pour tous mes collègues grenoblois (entre autres) qui travaillent sur des données de sondages, et qui pensent pouvoir donner une réponse fondée empiriquement à ce genre d’interrogations. Une pensée émue pour tous ces malheureux politistes de tous les pays qui s’y essayent de même avec leurs données de sondage ou leurs interviews non directifs,  récoltées à grand peine.

Au total ce chapitre ne mène à rien de bien concluant. Pas étonnant d’ailleurs, J. Elster nous dit  lui-même, en effet peut-être conscient de la confusion de ses propres propos : “Les remarques un peu décousues (sic, c’est vrai!) que je viens de présenter avaient pour seul but d’illustrer le mélange de motivations intéressées et désintéressées que l’on peut constater dans le vote populaire. L’intérêt ne constitue pas le facteur prépondérant dans tous les cas, mais il compte parfois pour beaucoup”. (p. 273) Et oui, ça dépend, mon bon monsieur, mais cela nous le savons depuis au moins 1848, et nous voilà bien avancé. Un étudiant me raconte cela à la fin d’un exposé, il sait ce qui l’attend.

Ce chapitre m’a bien sûr particulièrement énervé pour avoir moi-même quelques idées sur la question du vote populaire par nécessité professionnelle, mais du coup,  j’en suis venu à supposer (malicieusement) que tous les spécialistes des domaines évoqués par ailleurs doivent avoir la même impression. En effet, on est toujours impressionné par le manque de clarté d’un auteur connu et reconnu, on se croit coupable de ne rien y comprendre par défaut d’intellect, or ce genre de passage, où l’on se trouve sur le même plan que l’auteur, nous ramène à la conclusion plus évidente, que notre auteur est confus et qu’il ne sait pas bien où il va ou qu’il ne sait pas bien l’expliquer.

Je suggère donc pour la réédition en poche de cet ouvrage (si elle existe) une réécriture complète du texte pour le rendre fiable et compréhensible, et, comme on dit aux étudiants au prise avec leur Master recherche, faites des conclusions de chapitre, annoncez où vous allez et tenez-vous y!

Ce livre m’a d’ailleurs tellement exaspéré que j’en suis venu à regretter que, dans le commerce de la librairie, on ne soit pas autorisé à ramener l’ouvrage  au vendeur, à se faire rembourser le prix de l’achat, à charge bien sûr d’écrire une page de critique rationnelle de l’ouvrage (comme lorsqu’on rend un yaourt faisandé). Pour rester dans les jeux rationnels à la Elster, cela améliorerait la qualité de ce qui est édité en sciences humaines, et interdirait ce genre de publications. Dans le cas d’espèce, je ne peux m’empêcher de remarquer que le livre, qui n’est visiblement que la reprise peu retravaillé d’un cours du Collège de France, est édité dans une collection dirigé par Pierre Rosanvallon, lui-même enseignant en ce lieu. Copinage, avez-vous dit? Cela serait sans gravité si un véritable éditeur avait averti l’auteur du peu de clarté de son écrit.

Donc surtout ne lisez cet ouvrage! Est-ce bien clair?

Ps. Merci à des lecteurs attentifs de m’avoir signalé une erreur (marquée en rouge désormais): un “intéressé” à la place d’un “désintéressé” dans la citation du quatrième de couverture. Cette erreur (ou ce lapsus) traduit sans doute de ma part le sentiment qu’à force de voir de l’intérêt dans le désintéressement sous prétexte de démontrer l’importance du désintéressement  dans l’action humaine le lecteur finit par penser qu’il s’agit en fait de prouver le contraire.

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De la “Rolex” ou… hommage à Thomas Hobbes.

24 février 2009 · 4 commentaires

D’après Libération, Jacques Séguéla se serait laissé aller à dire dans un show télévisé auquel il participait : “Si à 50 ans on n’a pas une Rolex, on a raté sa vie”. Le journal rapporte quelques réactions de blogueurs.  Cette phrase, si elle n’est pas apocryphe, est  magnifique. Sublime. Parfaite dans l’expression de la satisfaction de l’homme réduit à la simple distinction ostentatoire. Du pur T. Veblen, du P. Bourdieu à la puissance 10. De la pure insignifiance du point de toute morale possible. (Sans compter l’infini mépris pour tous les miséreux que cela traduit, bienvenu de la part de l’ancien conseiller publicitaire de F. Mitterand.)

Pour ma part, j’ai aussitôt pensé au rôle que jouent les montres Rolex dans le magnifique roman italien, intitulé Romanzo Criminale, de Giancarldo de Cataldo (paru en 2002 en Italie). Dans ce livre, dont je ne peux que conseiller avec chaleur la lecture, est racontée l’histoire d’une bande de délinquants romains de leur ascension à leur chute; or, à un moment donné de la narration, l’enquêteur, qui essaye de les mettre hors d’état de nuire, se rend compte, que les montres Rolex représentent comme le signe de la malédiction qui relie tous les protagonistes de l’histoire. Rolex finit en effet dans le roman par symboliser la richesse tant recherchée par les délinquants qui aura raison de leur vie entre autres choses.

Cette passion pour les montres suisses hors de prix et plus généralement pour tous les ingrédients de la consommation ostentatoire (voitures de luxe, villas, fourrures, vins fins, etc.) peut aussi être mise en rapport avec la philosophie de Thomas Hobbes. Ce dernier explique dans le Léviathan que les hommes ne savent en réalité pas ce qu’ils désirent en ce monde comme biens, et, de fait, se mettent à désirer ce que les autres désirent déjà, d’où les conflits incessants entre êtres humains pour ces biens toujours les mêmes. La possession d’une montre de grand prix est un de ces biens parfaitement superfétatoires qu’ils ne désirent donc que parce que d’autres le désirent. On remarquera que, contrairement à presque tout autre bien qui nécessite un minimum d’éducation préalable pour en jouir (un cigare ou un voiture de sport par exemple), une montre Rolex ne demande que d’avoir un poignet et de savoir lire l’heure… Il peut donc satisfaire tout espèce possible d’homme arrivé (maffieux romain, publicitaire français, oligarque russe, etc.). La saillie de Séguéla parait du coup profondèment  juste : seuls les biens que la société nous indique comme signes de richesse nous  disent que nous sommes “arrivés.” Cela rejoint une considération plus triste que font beaucoup de  romanciers contemporains : les nouveaux riches (ou ceux qui ont “réussi leur vie” à la mode de Séguéla) veulent tous la même chose, et c’est  de ce  fait banal à en mourir. Montres de luxe, vêtements de prix, belles villas, yachts, et, pour les plus arrivés, les mêmes oeuvres d’art achetées le plus cher possible. Le manque d’originalité est frappant – comme l’était sans doute celui des aristocrates que fréquentait T. Hobbes dans l’Angleterre ou la France de son temps. Nos amis de l’horlogerie suisse  vivent bien de cette banalité qui leur assure un marché stable et rémunérateur, et ils s’en félicitent sans doute. Les philosophies critiques type “Ecole de Francfort” insistent beaucoup sur l’homologation, la normalisation des désirs  des masses “aliénées”, je crois qu’il faudrait aussi réfléchir sur l’aliénation, la banalité, la vacuité des désirs, de ceux qui, comme ce cher Séguéla, profitent de cette aliénation des masses. Comme je l’explique à mes étudiants, ce que veut dire “jouir du pouvoir” veut le plus souvent simplement dire profiter de ces biens d’une banalité de télenovelas.

Gisèle Freund, la photographe et historienne de la photographie, raconte dans ses mémoires, qu’elle a été invitée par Eva Peron elle-même lors d’un reportage en Argentine au début des années 1950 à photographier le contenu extravagant de ses armoires. Eva, la parvenue par excellence, croyait se grandir ainsi, cela fit évidemment scandale, comme le firent quelques années plus tard les chaussures d’Imelda Marcos. Comme plus prés de nous une bague de prix disparue de la main d’une ministre de la République. On devrait au contraire se féliciter de ces révélations sur la banalité des goûts de luxe des élites de l’argent et du pouvoir (sauf exceptions bien sûr : comme Marcello dell’Utri, un proche de S. Berlusconi, collectionnant les livres anciens). C’est là un aspect trop négligé par la science politique qui croirait sans doute s’abaisser en remarquant ces réalités disons jurassiennes.

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Du destin aux politiques publiques.

25 novembre 2008 · Laisser un commentaire

Le mercredi 18 novembre 2008 dans une rue de Grenoble, un fou de 56 ans a tué à l’arme blanche un jeune étudiant-chercheur de 26 ans. Le fait m’a d’autant plus frappé que, si j’ai bien compris, je suis passé à pieds dans ces mêmes rues à peu prés à l’heure où le drame se produisait, à quelques centaines de mètres sans doute. J’allais faire mon cours. J’ai ressenti comme tout un chacun dans un tel cas un lâche, trés lâche soulagement, mêlé d’une compassion d’autant plus grande pour la victime de ce meurtre , sans cause autre que la folie , que la victime fait partie d’un milieu professionnel proche et aussi qu’elle était passée par  une  ENS comme moi-même. J’ai lu quelques jours plus tard avec pitié l’avis de décès dans le Monde de ce jeune homme.  Tous ces proches endeuillés, toutes ces potentialités enfuies à jamais. Le destin dans toute son absurdité. Le sentiment d’être désormais en dette.

Et puis, régulier comme une métronome, la réaction de N. Sarkozy face à ce genre de “drame”. Naturellement, nous avons eu droit à l’annonce de l’étude d’une nouvelle réglementation sur les fous (je préfère utiliser ce terme plutôt que celui plus neutre de malades psychiatriques) “qui évitera que cela ne se reproduise”. Ensuite, le directeur de l’établissement psychiatrique dont le fou a fugué le temps de cette matinée a été suspendu. Pour compléter le tableau, désormais si classique que la presse en a finalement peu parlé, peut-être par décence, le dit fou a été mis en examen et mis en prison. On trouve accumulé là toute une série de dérives, qui définissent une politique de non-civilisation, qui tendent à se répéter de plus en plus souvent.

Premier point qui me vient à l’esprit face à ce genre d’instrumentalisation de “drames” médiatisés, c’est la perception de plus en plus claire de l’usage différentiel des dits drames. Imaginons qu’un gouvernement se mette en tête de réagir de la même façon face aux morts de la route. On me dira que les gouvernements réagissent déjà. Certes, mais, à chaque meurtre (aussi horrible soit-il) commis par un fou ou à chaque délit  important commis par un récidiviste, il semble désormais qu’on fasse une loi ou prenne une mesure désignant un “bouc émissaire” dans l’administration en charge du dossier. Imaginons la situation en France si on faisait la même chose en matière de sécurité routière : puisque la vitesse est  la grande cause d’accidents mortels, aprés quelques semaines de ce régime, à quelle vitesse rouleraient alors les véhicules?  10km/h? 5km/h? Puisque l’inexpérience des conducteurs et leur mauvaise formation est aussi cause d’accidents, à quelle condition donnerait-on le permis de conduire? Puisque l’alcool et toutes les drogues légales et illégales ne sont pas en reste pour entraîner des accidents,  faut-il fermer tous les bistrots à moins de 500  mètres d’une route quelqu’elle soit et mettre un policier dans chaque pharmacie pour surveiller la vente des antidépresseurs et autres médicaments susceptibles de mettre en danger la vie d’autrui? Je laisse chacun compléter : d’un côté quelques meurtres par an commis par des fous, de l’autre des milliers de morts sur les routes (les dits accidents de la route sont la première cause de mortalité à l’âge adulte en France). Par exemple, même sans aller jusque là, au vu des  faits divers, pourquoi ne pas interdire purement et simplement aux jeunes d’aller en “boîte de nuit” en voiture en interdisant tout lieu de nuit qui ne soit pas relié aux transports en commun? Bien sûr, ne plus avoir de morts sur les routes suppose une révolution de nos valeurs sociales, et, dans un premier temps, un drame économique de première ampleur (encore que , s’il n’y avait plus que des chauffeurs professionnels comme pour les avions et les trains, ne s’agirait-il pas là d’un gisement d’emplois?)

On peut ainsi étudier les différents secteurs de la vie sociale et l’on se rendra  bientôt compte de l’extraordinaire différence de perception de la mortalité inévitablement liée à ce secteur. On a pas le droit de mourir tué par un ascenseur (fait rare), mais il est parfaitement bien vu de mourir en deux roues (fait fréquent).  Il y a quelques années j’ai lu ce qui avait l’apparence d’une fable de la part d’un philosophe utilitariste qui imaginait un monde où l’on tirait au sort ceux qui seraient sacrifiés pour prendre leurs organes afin d’allonger l’espérance de vie de tous : cette fable  voulait simplement souligner que toute activité humaine qui procure de la satisfaction suppose implicitement que certains d’entre nous vont être sacrifiés à l’utilité commune sans qu’a priori on puisse dresser la liste des sacrifiés (le destin). On comprend alors la différence entre le fou (tueur) et l’automobiliste (chauffard)  : ils tuent à l’occasion tous les deux, mais la somme de bonheur produite par la liberté du second (qui est souvent la nôtre) est sans commune mesure avec celle du fou (que nous dénions être la nôtre en cas de malheur). Collectivement, nous sommes prêt (sauf lorsque l’accident est spectaculaire et met en jeu un transport collectif, du genre voyage d’enfants ou de personnes âgées) à payer le prix en vies humaines de notre mobilité, mais beaucoup moins celui de notre liberté d’être encore traité comme un être humain si nous sommes devenus fous.

Une partie de la profession psychiatrique a elle aussi réagi en ce sens en soulignant qu’aucun soin ne pouvait être prodigué en vue d’une guérison ou d’une stabilisation si l’on se mettait dans une perspective d’enfermement définitif : elle veut nous rappeller qu’il y a un équilibre à trouver entre le droit de chacun à ne pas être tué par un fou dans la rue (événement rare) et celui des fous, sinon à retrouver la raison, du moins à (re)vivre dignement (événement fréquent). Les gouvernants actuels sont prêts à rendre caduc cet équilibre.

Deuxième point : cette rupture d’équilibre se retrouve en matière pénale. Si l’on veut vraiment assurer aussi bien en matière de folie dangeureuse qu’en matière de criminalité du “zéro défaut”, il n’existe (comme je l’ai déjà écrit dans ce blog) qu’une seule solution sûre, l’enfermement définitif de ces déviants (si possible géré par des machines pour éviter d’avoir à risquer la vie des gardiens). On s’en approche à grands pas. Et ce choix qui revient grosso modo à réinventer à la fois le “bagne” et le “grand hôpital”  (à l’âge de la robotique) trouvera rapidement une limite dans les Droits de l’Homme et surtout… dans les finances de l’Etat.

Troisième point : si ce jeune homme plein d’avenir est mort, c’est qu’il s’est trouvé la victime prise au hasard d’une immense contradiction dans nos politiques publiques.  Comme chacun sait (ou croyait savoir),  l’Etat coûte trop cher au contribuable, qui, du coup, exténué d’impôts, diminue son effort, va se reposer aux Maldives ou à Chypre, et ralentit ainsi la croissance économique bénéfique à tout le monde. Il faut donc réduire la pression fiscale et, par là, les dépenses publiques. Comme la psychiatrie est par définition même un domaine où les ressortissants de la politique publique  considérée (les malades) ne sont pas trés revendicatifs, les gouvernement successifs y ont limité au maximum les dépenses.  J’ai lu qu’on aurait supprimé en 25 ans à peu prés la moitié des lits disponibles. Il est vrai que soigner les fous, surtout les plus difficiles, ne peut ni être présenté comme un investissement pour l’avenir (comme l’éducation des enfants ou la recherche par exemple), ni comme une nécessité économique immédiate pour créer de l’emploi rentable (comme avec les politiques d’exonération de charges). En fait, dans l’idée que l’on peut se faire depuis 1973-74 d’une politique orientée pour lutter contre la “crise économique”, la psychiatrie, surtout quand elle traite des grands fous, n’a pas du tout sa place : elle n’est d’aucune utilité, sauf pour éviter marginalement les drames aux gens normaux (les producteurs). Dans le même temps où, comme tous les secteurs de santé, on insistait sur la dérive des coûts, une autre tendance se développait pourtant dans les politiques publiques, la nécessité de respecter les droits et la dignité des resssortissants. En psychiatrie, la contradiction est parfaite : d’une part, il faut traiter les gens à l’économie, et d’autre part, il faut les traiter avec le plus de dignité possible et donc le plus professionnellement possible – ce qui comporte des coûts montants. Résultat : comme cela commence à se savoir, on déclare les grands fous responsables de leurs actes et on les envoie en prison, surchargeant le système pénitentiaire, soumis lui aussi à la même contradiction. (J’ai lu dans la presse qu’aux Etats-Unis les Etats fédéres commençaient pour certains à s’inquiéter du coût du système carcéral… et pensent à libérer des détenus pour faire des économies.)

Un psychiatre aprés le drame s’est exclamé qu’il y avait prés de 1% de la population française qui souffrait de troubles mentaux graves, et que l’on allait quand même pas les enfermer tous,  autour d’un million de personnes, qu’il fallait raison garder. Cela pourrait pourtant se faire  à moindre coût si l’on cessait d’assurer la dignité de ces individus, et si on laissait des non-professionnels s’en occuper. L’histoire du XXe siècle montre malheureusement que l’organisation d’immenses systèmes pénitentiaires ne coûte pas trés cher , ni en argent, ni en ressources humaines, aux régimes policiers ou totalitaires. Il peut même à travers le travail forcé leur rapporter. Nos sociétés elles voudraient, poussées peut-être par leurs gouvernants,  mais pas seulement sans doute, inventer un nouveau grand enfermement  qui serait respecteux de la dignité humaine et à un coût réduit pour le contribuable. Plutôt difficile pour le moins (sans parler de la crise des vocations dans ce domaine professionnel des plus difficile).

En somme, avec cette mort d’un jeune, nous sommes confrontés à tout l’échec de la politique économique et sociale de nos pays depuis trente ans au moins, qui résulte sans doute de l’incapacité à penser de manière non sectorielle les problèmes auxquels nous nous trouvons confrontés et à se fixer des objectifs conciliables. A mener une “politique de civilisation” donc.

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(Little) Big Brother is reading you.

25 novembre 2008 · Un commentaire

Il y a quelques jours lors d’une conversation avec d’anciens étudiants l’un d’entre eux m’a demandé ce que je pensais de cette nouvelle qui a filtré jusque dans la presse écrite, à savoir que divers Ministères mettraient en place une surveillance ad hoc de l’opinion qui s’exprime sur Internet. Le marché de cette surveillance des courants d’opinion aurait été confié par appel d’offres à des sociétés privées dont le dirigeant de l’une d’entre elles s’est même exprimé dans les colonnes de Libération pour clarifier la nature de son expertise.

En gros, ce dirigeant -se revendiquant d’une légimité de sciences sociales – expliquait qu’il s’agissait d’une revue de presse modernisée par les apports d’Internet. Il faut simplement trouver des nouveaux moyens de décrire l’opinion publique écrite à un moment où tant de gens s’expriment (trop?) librement sur Internet, distinguer le bavardage de ce qui aura un impact sur une (petite) masse de lecteurs. Je ne vois rien à redire à ce suivi de l’opinion publique (d’autant plus que certains sites en accès public se livrent déjà à ce genre de palmarès). De plus, c’est une pratique des “arts de gouverner” plutôt commune en démocratie : il n’y a là aucune innovation, sinon peut-être que ce travail typique des “Renseignements généraux” ou simplement des préfectures est confié désormais, via appel d’offres, à des entrepreneurs se réclamant d’un savoir savant venu des sciences sociales. Juste retour des choses peut-être, tant les historiens ont profité de l’existence des archives policières et préfectorales chargées de surveiller la vie politique avant l’instauration de la République et sous la République pour l’étudier.

Je comprends bien l’inquiétude de certains blogueurs anonymes d’être repérés et sanctionnés par des supérieurs hiérarchiques goûtant peu la critique, quelque qu’elle soit; en même temps, je ne crois pas qu’il y ait là un changement radical de méthode avec l’ère pré-Internet. Tous ceux qui s’expriment publiquement et qui appartiennent à une institution hiérarchisée doivent s’attendre à d’éventuelles réactions des personnes qu’ils attaquent ou qui se sentent attaquées. Pour ne parler que de la fonction publique, le conflit de perspective entre obligation de réserve des fonctionnaires, droit syndical et liberté d’opinion citoyenne, ne date pas d’hier. Sans doute avec Internet, contrairement à un tract papier, l’immédiateté peut amener à dépasser les normes admises dans l’une ou l’autre Administration.

Je me permets en revanche d’expliquer quelque chose à ceux qui voudraient suivre ainsi des réseaux de séditieux. Si je prends mon cas personnel, je me suis rendu compte avec ce blog qu’assez souvent, il m’arrivait aprés avoir écrit un post de lire ou d’entendre à peu de choses prés la même chose  que ce je venais d’exprimer sous le clavier d’une autre personne. (C’est d’ailleurs une leçon quotidienne d’humilité, qui m’a amené plus d’une fois à ne rien écrire.) Or, presque toujours, je n’ai aucun contact ni personnel ni professionnel ni associatif avec cette personne. Simplement, ma réaction tient souvent à une parenté de logique ou à un même stock de connaissances historiques, sociologiques, politologiques, etc. (qui sans doute peuvent correspondre aussi à une idéologie, à une vision du monde, à des idées préconçues,  à des lacunes peut-être, pour un regard extérieur). Pour dire les choses plus directement, quand j’entends quelque personnage public que ce soit, affirmer avec applomb que “La Terre est plate” en croyant sans doute profiter de l’inattention du public, de son absence de connaissances, de son manque de recul historique, de ce que toute la science politique décrit comme les faiblesses de  l’opinion publique, j’ai dû mal à ne pas relever la fausse note, pour ne pas dire le mensonge, au moins par omission. Je le fais en parfaite indépendance de toute personne actuelle, seulement contraint par mon “for intérieur” pour utiliser une expression philosophique peut-être un peu grandiloquente en l’occurrence quoique subjectivement exacte, mais, par contre, en pleine dépendance des personnes passées qui m’ont appris par exemple la morale, la logique, l’histoire, le français, les mathématiques, le latin, etc. (ce qui aprés tout peut être aussi une forme d’idéologie). Si un Ministère et son responsable du moment cherchent le responsable réel d’une cabale qu’ils croient pouvoir discerner sur Internet, j’ai bien peur qu’ils soient obligés d’incriminer les malfaisants qui ont donné des outils logiques (et émotionnels) pour analyser des propos ou une situation à beaucoup trop de gens à leur goût. Mes institutrices sont sans doute les vraies responsables de ce que j’écris, pour ne pas parler de tous ces romanciers fort morts au demeurant mais sans doute bien mal intentionnés finalement contre les bonimenteurs d’aujourd’hui qui m’ont donné eux aussi quelques clés de lecture.

Par exemple, bien que je ne sois ni juriste ni magistrat, et bien que je ne sache pas si je déclarerais  avec  prudence comme tout homme politique mis en examen que “j’ai confiance dans la justice de mon pays” au cas où j’aurais affaire avec la Loi, je me sens fortement solidaire de la  protestation actuelle de certains magistrats contre la politique de Rachida Dati. Plusieurs centaines d’entre eux n’ont guère apprécié que l’une de leur collègue soit prise au piège d’injonctions contradictoires, correspondant à la volonté ministèrielle (relayant la volonté présidentielle), cherchant, à la fois, à être le plus dur possible avec les criminels d’habitude en les enfermant le sévérement possible et le plus longemps possible pour leur apprendre à mieux se tenir en société et à ne plus jamais récidiver, et, en même temps, à éviter à tout prix la mort à ces mêmes personnes, surtout s’ils sont des mineurs, en particulier par suicide en prison. Les deux injonctions, qui peuvent trouver chacune de leur côté leur justification, sont en pratique d’autant plus contradictoires que, par ailleurs, l’Etat (quelqu’en soit la gestion d’ailleurs…) est bien incapable de créer autant de places de prisons qu’il en faudrait – ce qui constitue une source aussi bien de la récidive à la sortie de prison  que du suicide en prison. Les gouvernants veulent certes satisfaire l’opinion publique, en promettant de mettre à terme tous les délinquants en prison et en même temps de ne plus tolérer une seule mort non naturelle d’un détenu en prison, et de faire le tout sans dépenser trop de nos impôts pour ces malfaisants. C’est un calcul politique compréhensible pour qui doit maximiser  la popularité des gouvernants, mais je comprends que certains magistrats n’aient pas envie d’être désignés comme “boucs émissaires” quand finalement les criminels récidivent ou se suicident parce que les moyens financiers ne permettent pas d’assurer la conciliation entre ces deux injonctions. (Ici je suppose qu’avec beaucoup de moyens supplémentaires la conciliation serait possible, on pourrait aussi penser que même avec autant d’argent qu’on voudra, une telle conciliation est au demeurant impossible, on ne peut pas être à la fois “tough on crime” en enfermant le plus de gens le plus longtemps possible et ne pas amener justement des suicides de détenus dans la foulée, puisque, par définition la prison est une peine à laquelle on peut vouloir échapper.)

A travers cet exemple, destiné aux (Little) Big Brothers qui nous surveillent et à leurs commanditaires, je rappelle aussi que quelque réforme que ce soit d’une politique publique peut, non seulement être mal comprise par la base ou caricaturée par des opposants d’habitude, mais qu’elle peut aussi heurter la logique (ou si l’on veut l’idéologie pour être classique ou les préférences pour parler comme un économiste) de certains individus qui, au départ, ne se sentent pas particulièrement concernés. Aucune “pédagogie de la réforme”, “explication” ou “précision”, n’y changera grand chose : pour moi, “la Terre n’est pas plate!” Et j’aurais du mal à changer sur ce point.

Dernier point : un usage par contre de cette veille de l’opinion pourrait être envisagé : celui qui consisterait à rechercher ainsi à entretenir une “spirale du silence” (Schweigespirale) selon l’expression de E. Noelle-Neumann, en empêchant les individus ne pensant pas comme la majorité qui soutient en principe en démocratie les pouvoirs publics  de se reconnaître comme moins isolés et minoritaires qu’ils ne croient l’être à travers leurs expressions sur des sites Internet ou des blogs. Si tel était le but recherché – faire taire les voix dissidentes, y compris celles qui restent loyales à la démocratie représentative, pour les empêcher de se rendre compte qu’elles le sont moins qu’elles ne le croient -, il y aurait en effet de quoi s’inquiéter – encore que ce genre d’opérations supposerait d’isoler la France du reste des pays démocratiques. (De couper les liens avec la Suisse et la Belgique francophone en priorité.)

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Al Gore, “The Assault on Reason”.

29 octobre 2008 · Un commentaire

La traduction du livre d’Al Gore de The Assault on Reason vient de paraître en français sous le titre La raison assiégé au Seuil (octobre 2008). Poussé par la curiosité et le titre, je me suis acheté la version anglaise (le paperback imprimé au Royaume-Uni chez Bloomsdury), j’ai été plutôt surpris dans la mesure où le contenu ne correspond que d’assez loin au titre,  il s’agit essentiellement d’un worst of des deux mandats Bush, et je demande bien ce qu’un acheteur de la version française va pouvoir trouver dans ce livre. (sauf s’il n’a pas ouvert un journal depuis huit ans). Mais comme il est clairement formaté pour un lecteur américain moyen, il constitue un bel exemple de rhétorique qui pourrait sans doute être utile aux enseignants de civilisation américaine. (En extraits choisis, j’ai quelques idées de passages à étudier.)

La thèse d’Al Gore ne va guère sur le fond au-delà de celle d’Aloïs Schumpeter en 1942 dans son célébre passage de Capitalisme, Socialisme et Démocratie sur la démocratie. Al Gore constate que le public américain ne fait absolument pas son travail d’opinion publique éclairée, ce qui serait la base d’une démocratie au sens traditionnel du terme, et que, du coup, le pouvoir n’est pas du tout accountable. S’agissant en plus d’un pouvoir comme celui de l’Administration Bush, cela a donné les résultats que l’on connaît, et qui sont rappelés tout au long des différents chapitres. Al Gore attribue la faute de cet affaiblissement de l’opinion publique à la télévision, canal de communication unidirectionnel qui permet toutes les manipulations de l’opinion, et il met son espoir en Internet, canal de communication bidirectionnel qui permettrait moins de manipulation et plus d’accountability. Evidemment, comme Schumpeter remarquait déjà en 1942 l’incapacité du public (y compris américain) à former un public rationnel et discursif, la thèse de l’influence de la télévision ne vaut guère, cela a sans doute accentué une tendance en lui donnant de nouveaux moyens, mais c’est tout; Al Gore invente dans son livre une politique d’ “avant la télévision”(et la radio) où la politique aurait été une discussion plutôt rationelle via les pages des journaux et celles des pamphlets et une politique “aprés la télévision” (et la radio) où l’on reviendrait à cette situation mutatis mutandi. Par rapport à Schumpeter, il constate la même faiblesse insigne de l’opinion publique du point de vue des critères de la rationalité (à la Habermas), mais il la croit temporaire et susceptible de remèdes. Il est pourtant bien conscient, comme Schumpeter d’ailleurs, que ce n’est pas le niveau d’éducation en lui-même, même s’il a augmenté depuis 1942, qui crée un public rationnel, susceptible de surveiller l’action des politiques. Al Gore cite pourtant des données établies par des politistes sur les connaissances politiques des Américains qui convaincraient les plus sceptiques de l’inanité d’attendre un public rationnel tel qu’il le rêve. Internet sera donc le salut, et permettra d’aller contre cette solide incapacité du public à former une opinion publique rationelle.

La thèse est donc plutôt simple, voire simpliste. Le livre ne vaut donc la peine d’être lu. Par contre, sa construction  est fascinante. Il est en effet à première vue trés mal construit. En particulier au niveau d’une page, on observe d’incessants changements de thèmes : en fait, Al Gore semble avoir décidé d’écrire comme on mène une conversation. Il ne cesse ainsi de prendre des sécurités : il s’adresse souvent à un (trés hypothétique) lecteur conservateur et chrétien, ou à un (moins hypothétique) lecteur armé d’un marqueur “politiquement correct”, pour démentir toutes les mauvaises pensées qui pourraient leur venir à la lecture d’une phrase.

Al Gore ne cesse ensuite de chapitre en chapitre de répéter les mêmes exemples des méfaits, mesonges, omissions, de l’Administration Bush. Ce n’est pas trés étonnant de la part de sa part, mais il ne revient par contre pas du tout sur l’élection de 2000. J’ai d’ailleurs constaté à quel point j’avais eu via la presse française un panorama plutôt complet de l’ensemble de ces écarts avec la vérité et la morale de l’Administration Bush. On apprendra quelques détails supplémentaires sur l’obsession du secret de l’Administration Bush ou sur la théorisation des “pleins pouvoirs” de l’Exécutif en temps de guerre (contre le terrorisme), mais finalement nous avons été informés du principal. Al Gore ne va pas jusqu’à écrire que l’Administration Bush s’est comporté, au moins tant qu’elle a eu la majorité au Congrès, comme une “dictature”, mais peu s’en faut.

Enfin, du point de vue des arguments apportés, Al Gore hésite entre deux registres : d’une part, il fait allusion aux avancées scientifiques de la psychologie et des sciences cognitives (qui démontreraient  pour résumer que  la télévision rend nécessairement un peu bête) ; d’autre part, il ne cesse de s’appuyer sur les écrits des Pères fondateurs des Etats-Unis pour justifier son approche et sa vision de ce que devrait être la démocratie (un public rationnel, une vraie séparation des pouvoirs, une vision de l’homme où les institutions brident l’instinct naturel de domination, une séparation de l’économie capitaliste et de la politique démocratique). Cela fait un étrange mélange que ces deux registres, l’un faisant appel à la science et l’autre à la philosophie politique. Le tout est assaissonné de citations de Churchill, Lincoln, F.D. Roosevelt, et aussi de quelques considérations historiques dignes d’un manuel de sixième (et encore cela doit être plus subtil). La science politique n’est guère présente dans ce texte, bien moins en tout cas que l’approche “scientifique” des neurosciences. Al Gore insiste aussi sur l’affaiblissement du Congrès en raison de la discipline partisane renforcées depuis trente ans,  sur la faible compétitivité des élections, sur le poids de l’argent via le lobbying et les dépenses de campagne électorale, mais ces éléments ne sont pas encadrés par un registre plus général issu de la science politique.

Ce livre constitue donc un témoignage historique d’une ére de la rhétorique américaine du côté démocrate, mais l’étonnant, finalement, c’est le côté peu satisfaisant pour la “raison” (entendue comme manière cohérente de présenter des arguments quelque qu’ils soient) de ce livre.  En français, alors qu’on perd toutes les expressions idiomatiques ou les citations plus ou moins cachées, qui font le plaisir de la lecture, le texte doit apparaître carrèment brouillon et idiot, à moins que la version française n’ait été adaptée et truffée de notes explicatives, auquel cas il deviendrait une petite encyclopédie de civilisation américaine.

Sachant que 80% et plus des Français souhaitent la victoire du démocrate B. Obama, l’éditeur a dû penser que traduire ce livre serait une bonne affaire; mais je doute que le lecteur français y trouve son compte. En même temps, si Obama est finalement battu, on pourra toujours le lire à titre d’explication, et d’épitaphe pour une démocratie.

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Serge Audier, “La pensée anti-68″

12 juin 2008 · 4 commentaires

Je m’étais promis de faire complètement l’impasse sur la “riche” production éditoriale des quarante ans de mai 1968, tant je trouve indigeste les commémorations qui se multiplient à tout propos depuis le Bicentenaire de la Révolution française. Je n’en peux plus: je suis assez vieux pour me rappeler de 1776-1976. Assez, cela suffit.

Ceci étant, je n’ai pu m’empêcher d’acheter puis de lire l’ouvrage de Serge Audier, La pensée anti-68. Essai sur les origines d’une restauration intellectuelle (Paris, La Découverte, 2008). Ce jeune philosophe, plutôt prolifique, signe là un essai engagé, où il prétend montrer toutes les approximations, contre-vérités, simplifications que de nombreux penseurs français ont utilisé pour faire le lien entre “1968″ (l’évènement), sa supposée “pensée inspiratrice” (la “pensée 68″) et la décadence actuelle des mœurs dans l’individualisme hédoniste et jouisseur. Autrement dit, pour S. Audier, la question est comment on en arrive in fine au discours politique de N. Sarkozy qui fait au printemps 2007 le lien entre “1968″ et… les patrons voyous de la finance de notre temps (si mes souvenirs sont exacts). S. Audier essaye de démonter la mécanique intellectuelle qui arrive à attribuer à une pensée supposée unitaire de 1968 le “déclin des moeurs, de la République et de la France” pour résumer le propos des actuels contempteurs de mai 1968.

Le texte fourmille de détails tout au long de ses 375 pages jamais ennuyeuses et bien enlevées, mais une conclusion de l’auteur, éparpillée tout au long du texte, m’a particulièrement frappé : tous les auteurs cités ou presque travaillent presque sans aucune base empirique. Ce sont presque tous des “philosophes”. Tout leur propos se situe au niveau du concept, d’un concept qui engendrerait le réel, ses bonheurs et ses malheurs, et, à maintes reprises, S. Audier demande qu’on lui apporte les preuves empiriques de ce que tel ou tel auteur avance si résolument. Je ne peux qu’approuver : j’ajouterais au dossier l’analyse courte et brillante de Louis Pinto sur Toni Negri, “La pensée post- de Toni Negri” (in B. Geay et L. Willemez, Pour une gauche de gauche, Bellecombe-en-Bauges, Les Editions du Croquant, p. 197-213). Dans ce texte, L. PInto montre bien que l’analyse de T. Negri sur les “multitudes” ne repose empiriquement sur rien et qu’elle ne tient éditorialement que par la révérence que les lecteurs profanes (souvent les militants d’une des formes de la “gauche de la gauche”) portent à un philosophe qui parle si complaisamment des grands auteurs canoniques. Mutadis mutandis à l’autre bout de l’horizon politique, S. Audier dénonce le même phénomène : R. Debray, P. A. Taguieff, P. Manent, et autres L. Ferry “déparlent” pour user d’un régionalisme, mais ils le font avec l’autorité de la familiarité des grands auteurs.

En effet, en même temps, cyniquement, force est de constater que le succès éditorial va à ce genre de textes, à la fois à la limite du pamphlet et démontrant par un langage ou un ensemble de référence qu’“ici, mon bon Monsieur, on pense”. S. Audier cite peu de travaux sociologiques, historiques ou politologiques, et souvent ce sont effectivement des textes bien oubliés contrairement aux essais cités qui, eux, ont marqué leur temps, aussi approximatifs soient-ils (le plus exemplaire en ce sens, n’est autre que le Nouvel ordre écologique de L. Ferry paru en 1992). En fait, S. Audier devrait peut-être mener une réflexion sur les publics de ce genre de textes, ce qu’ébauche Louis Pinto, en soulignant que le militant de gauche attend dans le fond un nouvelle eschatologie. (A vrai dire, on ne sait rien de précis sur les lecteurs des essais politiques en général.)

Malgré ces qualités de l’ouvrage, les commentaires que j’ai pu lire sur le site Non.fiction sont pourtant partagés (2 contre, 1 pour). Une de ses collègues, philosophe elle aussi, lui reproche de ne pas voir le fond de validité de la thèse du livre “la Pensée 68″ de L. Ferry et A. Renaut, à savoir que les “maitres du soupçon”, les “antihumanistes” (Foucault, Lacan, Derrida, Althusser, et éventuellement Bourdieu), les partisans de la “mort de l’homme”, seraient derrière cette mutation des mœurs, seraient donc à la base du relativisme moral que l’on est supposé connaitre aujourd’hui (ce qui constitue sans doute un poncif à vérifier en pratique). S. Audier tient lui que l’évènement de 1968 est plutôt proche de “Sartre” que de cet antihumanisme dominant selon lui les sciences humaines dans les années 1960. Sur ce point, je lui donnerais plutôt raison : l’affirmation du moi, de l’existence ici et maintenant (“ne pas perdre sa vie à la gagner”), me parait bien faire partie du scénario de 1968, y compris d’ailleurs dans le monde ouvrier. Pour être un peu polémique, les “35 heures” me paraissent à ce compte-là dans une des filiations de “Mai 1968″ – N. Sarkozy ne se tromperait donc pas tant dans sa volonté d’en finir avec Mai que dans les motifs d’en finir avec cette période.

J’aurais cependant quelques points de désaccord :

- à certains moments, S. Audier raisonne par transitivité : x est inspiré par y qui est inspiré par z, signifie en fait que x est coupable des errements de z. C’est particulièrement net pour les pages consacrées à M. Gauchet (p. 320-327): ce dernier s’inspirerait au fond de Louis Dumont, l’indianiste, qui lui-même s’inspire de René Guénon, l’ésotériste. Conclusion : M. Gauchet s’inspire d’un ésotériste aux accointances douteuses pour le moins, il est donc coupable! De la part de S. Audier, ce genre de critiques, même si elles se veulent prudentes, nient qu’on puisse lire un auteur et n’en garder, si j’ose dire, que la part de vérité qui nous permet de construire notre propre pensée qui n’est pas la même que celle de ceux qu’on utilise. Marx lit certes Ricardo et Hegel, mais Marx n’est ni Ricardo ni Hegel. La pensée n’est pas si transitive que cela, il y a des ruptures. Autre (contre-)exemple : tout le monde sait désormais qu’en son temps Max Weber était plutôt un partisan d’une “Allemagne forte”, pour ne pas dire intelligemment impérialiste. Il n’empêche que les catégories inventées par ce libéral-conservateur appartiennent au fonds commun de la sociologie française contemporaine comme science. Dans son ouvrage, S. Audier fait ainsi le reproche à Pierre-André Taguieff de s’affirmer “républicain” tout en s’inspirant de tous les auteurs qui ont en leur temps critiqué la IIIe République comme régime démocratique décadent. Je ne crois pourtant pas qu’il s’agisse d’une critique valable sur le plan intellectuel : tout dépend de ce que P. A. Taguieff fait de ces auteurs.

Par moment, S. Audier tombe aussi bien pour ceux qu’il loue pour leur clairvoyance que pour ceux dont il critique les errements dans le travers de la recherche de la pureté “génétique” d’une pensée : dis-moi qui tu as lu et commenté, et ce qu’avait lu et commenté celui que tu as lu et commenté, je te dirais qui tu es vraiment. C’est une vision réductrice de la vie intellectuelle : les meilleurs défenseurs d’une pensée sont souvent ceux qui ont le plus lu le camp d’en face – par exemple S. Audier lui-même n’est-il pas maintenant un guide excellent des pensées réactionnaires pour simplifier de notre temps tout en défendant d’évidence une vision totalement autre? En tant que non-philosophe, je reconnais bien là un style d’écriture par filiation, qui me parait extraordinairement réducteur, mais parfaitement logique avec l’idée d’une cohérence des pensées des différents (grands) auteurs.

Pour reprendre le cas de M. Gauchet, attaqué à de multiples reprises dans l’ouvrage, je suis étonné de ne pas voir cité par S. Audier Benjamin Constant, et son discours de “De la liberté des anciens et des modernes”. La référence à Tocqueville l’emporte, sans doute parce S. Audier a écrit sur ce classique, mais s’il y a un reproche à faire à M. Gauchet, c’est bien plutôt d’en revenir aux inquiétudes de B. Constant. Ce dernier est le premier à ma connaissance à thématiser la contradiction entre l’attrait des plaisirs privés qu’offre la nouvelle condition moderne et le risque que cet attrait laisse ouverte la voie à tous ceux qui voudraient se saisir du pouvoir politique à nos dépends. Le caractère contourné des thèses de M. Gauchet m’a toujours paru destiné à masquer cette filiation libérale des plus classiques, qui “thématise” une situation, mais qui “ne résout rien” en ne dessinant aucune esquisse de solution.

- dans son étude, S. Audier indique bien qu’il y aurait d’autres vérités de mai 1968 que les approximations et contre-vérités en vogue; on comprend que, pour lui, l’une des vérités de “1968″ est d’être un mouvement social qui a demandé de la démocratisation, de la prise en compte des besoins des gens ordinaires, contre une autorité sourde aux souffrances liées à la croissance française de l’époque. Il est d’ailleurs très favorable à la vision pour lui fort raisonnable de Raymond Aron, qui avait souligné sur le moment entre autres éléments cet aspect de demande de démocratie contre la “verticale du pouvoir” (pour user d’un terme récent) gaulliste. Il cite de nombreuses fois Claude Lefort et C. Castoriadis comme ayant accès à une vérité (au moins) de “mai 1968″. Là encore, je suis plutôt en accord avec l’auteur, mais, en revanche, je me demande bien pourquoi S. Audier évacue presque complètement la question du marxisme, les questions sur la possibilité d’un socialisme dans un Etat comme la France, et le rôle du “gauchisme” au sens organisationnel. Il rappelle qu’au sommet du PCF la réaction à Mai 1968 fut plutôt négative (chap. 4. Liquidations communistes), mais il oublie que la période qui s’ouvre en 1968 est celui d’un cycle militant ascendant au sein des partis de gauche, y compris le PCF lui-même.

Son “1968″ qu’il dessine en creux contre le monstre hédoniste des “républicains” et autres conservateurs oublie en effet complètement cet aspect, en parfaite symétrie d’ailleurs avec ceux qu’il critique. Que je sache, jusqu’en 1981, il existe en effet une montée en puissance politique et électorale d’un nouveau Parti socialiste qui se veut résolument à gauche contrairement à la vieille SFIO, un parti qui veut “changer la vie”. Dans les années 1970, un Jacques Attali pérore sur la “rupture (sans drame) avec le capitalisme” (voir un post précédent). Le PS se veut un “parti ouvrier” en concurrence frontale avec le PCF, son allié du “Programme commun” jusqu’en 1978. Il existe même une théorie économique en vogue à gauche qui justifie les nationalisations au nom de la croissance et du partage plus égalitaire de ses dividendes. Contrairement à une vision exclusivement réduite au monde intellectuel et ses dépendances étudiantes, le PCF ne disparait donc pas en 1968, il est encore une force politique non négligeable en mai 1981. Dans cette seconde moitié des années 1970, son chef, Georges Marchais, a encore la force de déclarer à la face du monde “globalement positif” le bilan de l’URSS, et de soutenir l’invasion soviétique en Afghanistan au nom des acquis de la Révolution. Le PCF ne s’écroule vraiment qu’en raison de l’immense déception qu’engendre parmi ses électeurs et ses militants son passage aux affaires en 1981-83 (déception dont on voit encore les traces dans l’opinion et qui se répètera à plus petite échelle en 1997-2002).

A l’extrême gauche, rappelons aussi la multiplication des groupes qui se revendiquent d’une vision marxiste du monde. Toute cette agitation retombe en quelques années, mais elle a bel et bien existé. On peut s’en moquer a posteriori en soulignant l’irréalisme foncier et l’isolement social de ces groupes, et voir cela comme une vaste “foire à la Révolution”, ce qui semble avoir été l’analyse de R. Aron dès le début; mais il reste que cela a bel et bien existé : une très forte poussée en France de radicalisme d’inspiration marxiste entre 1968 et 1981. Que je sache les “libertaires” au sens d’anarchistes ont été tout aussi minoritaires à l’époque qu’ils l’ont été tout au long de l’histoire des luttes sociales et politiques depuis 1848. S. Audier semble l’oublier, pris qu’il est par la confrontation avec des auteurs qui soulignent de “Mai 1968″ son aspect libertaire, au sens d’individualiste, de jouisseur, de libertin.

De ce point de vue, évidemment, les différentes formes de “marxisme”, dont le “maoïsme”, paraissent tellement morts, en particulier au milieu des années 1980, qu’on peut comprendre que des auteurs aient cherché à attribuer à une autre source intellectuelle ce qui venait des années 1960. Ils n’avaient plus d’autres adversaires sérieux à critiquer. Ils se trompent sans doute, mais S. Audier lui néglige trop cet aspect de “Mai 1968″.

S. Audier a sans doute voulu essayer d’éviter de revenir sur cet aspect bien connu par ailleurs d’écroulement du marxisme (il le dit d’ailleurs en introduction), mais je crois qu’il s’agit d’une faiblesse pédagogique de l’ouvrage. En effet, un étudiant, en lisant ce livre qui prétend donner les clés d’une “restauration intellectuelle”, oubliera de fait l’élément essentiel : le centre de la critique sociale, le marxisme, par rapport auquel tous les auteurs critiques se positionnaient eux-mêmes (comme le Sartre de la Critique de la raison dialectique , Louis Althusser ou encore Nicolas Poulantzas, et presque tous les auteurs de gauche cités), et qui comprenait un aspect pratique en terme de recettes économiques à appliquer (nationalisations ou “autogestion” par exemple), a disparu.

Il est vrai qu’il plus porteur d’espoir pour le lecteur de gauche auquel s’adresse l’ouvrage d’évidence de réinscrire Mai 1968 dans une tradition réellement républicaine et démocratique de longue période comme le fait S. Audier en parlant de “sédimentations” de Mai 1968 que de souligner encore une fois que “Marx est mort” sans remplaçant connu à ce jour – n’en déplaise à Toni Negri!

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“Les Parisiens sous l’Occupation” (II)

28 avril 2008 · Laisser un commentaire

L’exposition “Les Parisiens sous l’Occupation” est effectivement l’objet d’une polémique plus large que je ne l’avais pensé au départ. D’après le Monde, une querelle familiale se place en arrière-plan entre les différents enfants de Zucca. J’ai appris aussi que le très courageux Jean-Pierre Azéma se désolidarise complètement de cette exposition, dont il a préfacé pourtant le catalogue avec les mots rappelés dans le premier post que j’ai consacré à ce sujet. Il ne veut sans doute pas cautionner de son autorité une exposition qui “sent le souffre”. Mais va-t-il rembourser la (petite) somme reçue pour la Préface? Va-t-il exiger qu’on arrache les pages qui le concernent des catalogues encore en vente? Attitude un peu légère tout de même – mais être soupçonné de négationnisme rampant, cela ne pardonne pas de nos jours! Cela me fait penser à ces scènes de la vie culturelle en Union soviétique ou dans ses satellites où chacun laisse (prudemment) seul celui qui a eu le malheur de s’écarter (sans le vouloir) de “la ligne”.

Ceci étant, en regardant les réactions des internautes aux articles publiés sur le sujet dans le Monde et Libération, j’ai constaté que bien des réactions vont dans le sens d’un appel à ne pas croire les visiteurs pour plus désinformés qu’ils ne le sont. Il y a quelques personnes appelant toutefois à plus de pédagogie, de mise en forme historique, essentiellement en pensant aux “jeunes”, mais le ton dominant parait être celui de la plainte contre le “politiquement correct”. J’ai même eu l’impression que Pierre Marcelle, dans Libération toujours, prenait plutôt position pour la liberté du regard du spectateur, qui saurait bien juger sur pièce. Il y a aussi des internautes qui pensent, comme moi, que cette exposition peut aussi renvoyer à notre condition présente de privilégiés dans un monde de grandes souffrances.

Bref, ces réactions sont plutôt rassurantes, même si en pratique les autorités parisiennes redoubleront de prudence pour tout ce qui concerne cette période. L’adjoint au maire de Paris, Christophe Girard, qui a tout déclenché, a déjà annoncé “quelques procédures” supplémentaires, quelque Comité super-Théodule d’experts chargé de vérifier qu’un adolescent ne puisse pas éventuellement croire que tout alla bien entre 1940 et 1944… Je veux bien que l’Education nationale ait des lacunes, mais tout de même! Et, de toute façon, quel adolescent sous-éduqué irait voir non accompagné d’un adulte ce genre d’exposition? Quel adulte n’a pas entendu parler en mal de l’Occupation? A ce compte-là, je serais aussi pour l’interdiction aux mineurs de tout film sur la période à valeur comique : la très lénifiante Grande Vadrouille par exemple ou le presque négationniste Papy fait de la résistance. En fait, en écrivant ces lignes, je me dis qu’il s’agit à peine d’une hypothèse d’école. Peut-on faire rire de l’Occupation et de la Résistance? N’est-ce pas du négationnisme subtil?

Plus encore, toute cette polémique part de la croyance en un ancrage de notre morale dans le passé, dans cette Seconde Guerre Mondiale qui instituerait encore les coordonnées de notre présent, dans le bien et dans le mal. Cette vision me parait nécessairement en voie de dépassement, parce des acteurs historiques apparaissent qui n’ont pas grand chose à voir avec cette guerre mondiale-là. Pour ne prendre que l’exemple le plus criant, quel fut le rôle de l’Islam politique dans cette guerre? Un rôle marginal pour le moins, or il est au centre de notre présent. De même, parlait-on alors de global warming? d’épuisement de certaines ressources naturelles? Connaissait-on l’ubiquité d’Internet? Bref, laissons désormais à l’histoire ce qui à l’histoire.

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“Les Parisiens sous l’occupation”.

21 avril 2008 · 2 commentaires

L’exposition “Les Parisiens sous l’occupation”, organisée ces temps-ci par la Bibliothèque historique de la ville de Paris” ,donne lieu à une polémique typique de notre temps, où le citoyen est sensé être stupide et sans esprit critique. Cette exposition montre un échantillon des photographies prises par un certain André Zucca à Paris pendant la période 1941-1945. Ces photos sont exceptionnelles parce qu’elles sont en couleur, suberbement rénovées par les moyens de la technique moderne, et qu’elles sont totalement décalées par rapport à ce qu’on attendrait (pas de file d’attente, pas d’otages, de Juifs déportés). Elles montrent un Paris ensoleillé (à cause de la sensibilité de la pellicule couleur alors disponible), où les gens vaquent à leurs petites occupations. On voit même des gens prendre des bains de soleil en bord de Seine. Les occupants allemands sont bien présents, mais sous la forme d’une ville destinée au repos du guerrier (“Soldatenkino” par exemple). Je n’ai à ma disposition que le livre-catalogue de l’exposition, mais, pour moi, cette exposition est un double témoignage sur une des réalités de l’Occupation, la poursuite de la vie ordinaire, et sur la qualité d’un regard photographique aux prises avec les débuts de la couleur.

Du coup, j’ai été vraiment déçu de ce fait d’entendre l’historienne Annette Wievorka sur France Inter dans le “7-10″ entamer le couplet du “il aurait fallu mieux encadrer par du travail historique cette exposition”, dont le catalogue d’après lequel elle disait juger (faute d’avoir eu le temps d’aller voir l’exposition), qui selon elle ne comportait aucune intervention d’historien. Or dans le livre, il y a une préface de Jean-Pierre Azéma (p.5-11), l’historien qu’on ne présente plus, où les choses sont clairement dites pour qui veut bien se donner la peine de lire. Je cite : “André Zucca avait réalisé pour Signal suffisamment de reportages photos sur la LVF, sur les destructions des bombardements anglo-saxons, sur la Relève (qu’il a sans doute approuvée), sur l’échec anglo-canadien à Dieppe, puis sur le retour des prisonniers de la région libérés par Hitler, pour être arrêté en octobre 1944 (p.11).”

On ne peut pas donc dire que le lecteur du catalogue ne soit pas prévenu sur la position historique de celui qui a pris ces photos. Un collaborateur. Simplement on semble supposer que les visiteurs sont en moyenne tellement stupides qu’ils vont tous croire que, comme dirait J.M. Le Pen, l’occupation allemande ne fut pas bien terrible.

Cette remarque déplacée de l’historienne tient peut-être à une inimitié avec J.P. Azéma ou à une lecture trop rapide de l’ouvrage consulté en passant dans une librairie. Pour ma part, j’y vois plutôt un exemple de cette tendance actuelle à instrumentaliser les “années noires”, qui sont devenus un fond de commerce de moralisation supposée d’une société (actuelle) qui n’est guère morale, et surtout d’une tendance à croire les visiteurs d’une telle exposition assez imbéciles pour ne pas se rendre compte du statut de ces photos. Qui irait donc voir une telle exposition sans savoir déjà ce qu’est l’Occupation? Qui va y aller par hasard sans rien savoir de cette époque? Et même, qui ne remarquerait pas tous ces soldats en uniforme allemands qui traînent dans les photos, y compris sur la couverture fort bien choisie?

A noter dans le Monde, il y a eu un article de Philippe Dagen contre cette exposition qui louait au contraire le travail de C. Boltanski, l’artiste contemporain, avec justement un “travail” autour du fameux magazine Signal mis en contrepoint avec les horreurs des Camps. Pour ma part, j’y vois un double affrontement : entre les historiens de la photographie et entre les historiens de l’art, mais aussi entre ceux qui croient que le public est subtil et ceux qui, en fait, croient qu’il faut lui souligner au marqueur les faits pour qu’il comprenne. En fait, cet art, qui utilise le malheur pour nous en faire prendre conscience, me semble de plus en plus comme une simple “instrumentalisation du malheur”, qui suspend le jugement esthétique. Bref, nous acceptons de l’art trés mauvais qui, en fait, se répète depuis au moins trente ans, parce qu’il s’agit de “dénoncer l’innomable”. A mon avis, les photos de Zucca ont un effet plus fort encore : elles montrent que la vie (bourgeoise en particulier) suivait son cours alors même que des choses horribles se passaient non loin de là. Cela reste de fait un message pour nous dans le présent : la vie ne suit-elle pas son cours alors même que des gens souffrent et meurent partout sur la Terre? (Est-ce là un raisonnement trop subtil pour le citoyen normalement éveillé?)

Dernier point : cette intervention d’A. Wiervorka s’est faite à France-Inter parce que les historiens y étaient invités ès qualités, car la communauté historienne se mobilise contre des amendements “historicides” du Sénat pris dans la nouvelle loi sur les archives (qui les fermeraient de fait désormais sur un délai de 75 ans). La remarque avait donc été précédée par un plaidoyer pro domo pour la neutralité scientifique de l’historien, avec l’aide de Benjamin Stora, l’autre invité. Or nos historiens du contemporain jouent double jeu: en réalité leurs travaux n’ont d’intérêt que parce qu’ils ne sont pas neutres politiquement, en particulier sur la période de Vichy ou sur la guerre d’Algérie, parce qu’ils révèlent les côtés obscurs de l’Etat et de la politique. Il n’est pas étonnant alors que quelque Sénateur, revanchard ou prudent sur sa réputation future, ait décidé de leur clouer le bec, en les coupant de leurs chères archives.

Plus encore, je vois dans les amendements sénatoriaux une conséquence de la notion de plus en plus courante d’imprescriptibilité de certains crimes, du refus de l’oubli. A ce compte-là effectivement, dans un monde où l’on n’oublierait rien des crimes et méfaits antérieurs des personnes et des institutions, les archives deviennent un lieu de forte tension. Il vaut mieux les fermer pour tout ce qui concerne l’histoire vivante. Qu’on me comprenne bien, je suis pour l’ouverture la plus large des archives le plus tôt possible, mais je veux souligner que cela est loin d’être politiquement neutre et que la donne a changé avec l’idée de juger les criminels trés longtemps aprés les faits ou d’imputer à des institutions actuelles des responsabilités (morales ou pécuniaires) de faits qui se sont produits il y a longtemps commis par l’institution ou les institutions dont elles ont repris l’héritage (économique en particulier). Le sentiment de justice exige peut-être une telle imputation, mais il ne faut pas s’étonner alors d’une volonté de certains d’empêcher désormais toute imputation fondée sur des archives.

Catégories : Philosophie politique/Théorie politique
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