Certains universitaires anglo-saxons me fascineront toujours pour leur capacité à produire des ouvrages qui se situent efficacement à mi-chemin entre un discours destiné à la communauté académique et un discours destiné au grand public cultivé. Dani Rodrik avec son The Globalization Paradox. Why Global Markets, States, and Democracy Can’t Coexist (Oxford : Oxford University Press, 2011) est de ceux-là.
Le livre est d’évidence fondée sur les travaux antérieurs de l’auteur (cités en notes et expliqués en langage ordinaire au fil de l’ouvrage), tout en proposant une mise en récit fort réussie qui rend la lecture aisée et vivante. Ce spécialiste d’économie politique internationale (EPI) se propose de penser ensemble les contraintes économiques et les contraintes politiques. Il croit de fait pouvoir établir un triangle d’incompatibilité entre trois aspects du monde contemporain : la démocratie, la souveraineté nationale, et l’(hyper)globalisation économique. On peut avoir deux de ces aspects en même temps, mais pas les trois à la fois.
Pour faire cette démonstration et en tirer les conséquences, D. Rodrik n’est pas loin de reconstituer toute l’histoire économique de l’Occident capitaliste depuis le XVIIIème siècle. Il propose surtout une vision, classique de l’économie politique internationale, qui rompt avec l’idée que les affaires économiques (marché), les affaires juridiques (normes de droit = État souverain ou accords entre Etats souverains = condition de l’existence du marché) et les affaires politiques (État-Nation = rapports de force entre groupes au sein de ce dernier + division géographique de la Terre en souverainetés distinctes) peuvent être valablement traités de manière distincte. Le propos est donc fort riche, et je ne peux ici qu’en donner un aperçu pour encourager à le lire.
En résumé donc (cf. en particulier le chapitre 9, “The Political Trilemma of the World Economy”, p. 184-206), si toutes les règles juridiques qui permettent d’établir un marché mondial pour les biens et les services se décident à travers un accord de toutes les nations (comme avec l’OMC actuelle), il y a fort à parier que tous les groupes dominés dans les nations dominantes et les nations en retard de développement économique au moment de l’établissement de l’accord vont y perdre toute possibilité de rétablir leur situation, pour les groupes au sein des Etats, par une protestation démocratique, ou, pour les Etats, par une politique protectionniste de défense des secteurs d’avenir. D. Rodrik souligne en effet à de multiples reprises que les économistes standard ont tendance, d’une part, à sous-estimer les coûts d’ajustement aux effets de la libéralisation commerciale pour les perdants de cette dernière, et, d’autre part, qu’ils nient effrontément le constat historique selon lequel le décollage économique d’un État ne peut s’appuyer que sur une première phase protectionniste qui lui permet d’investir dans des secteurs d’avenir.
Au sein des Etats, pour que les perdants ne se rebellent pas contre le sort qui les attend avec la libéralisation commerciale, le mieux reste encore qu’ils n’aient pas la possibilité politique de le faire (avec un régime dictatorial ou un régime de suffrage censitaire sans pression populaire). Pour D. Rodrik (cf. chapitre 2, “The Rise and Fall of the First Globalization”, p. 24-46), le régime d’étalon-or, qui a bien fonctionné au XIXe siècle, était typique de cet équilibre marché mondial / État-nation : si l’économie nationale devait connaître un ajustement en raison de quelque choc asymétrique, il suffisait de laisser l’étalon-or produire ses effets automatiques : sous sa douce et ferme pression, les salaires et les prix baissaient, et c’était tout! Il était alors inutile de recourir au protectionnisme : le marché mondial continuait à fonctionner. Le génie de J. M. Keynes est justement d’avoir compris et théorisé que ce mécanisme d’ajustement à la baisse des prix et salaires ne fonctionnait plus : à son époque (années 1920), les pays occidentaux vivaient désormais en démocratie, ou, tout au moins, sous la pression des masses, et les perdants de l’ajustement (les masses de salariés ou de petits indépendants) pouvaient se défendre, soit par la voie syndicale, soit par leur vote, soit par l’usage de la violence. La conséquence ultime de cette pression des masses sur les gouvernants (y compris dans les régimes totalitaires fondés sur le soutien des dites masses, cf. aspects welfaristes du nazisme) n’est autre que l’écroulement progressif du marché international au profit du protectionnisme de tous les Etats au profit de leurs ressortissants et à celui de l’impérialisme des Etats qui avaient les moyens de se réserver ainsi une part du marché mondial.
Pour D. Rodrik, la période 1945-1975 constitue ensuite celle d’un équilibre subtil entre démocratie, mondialisation et ambitions nationales. Le régime de Bretton-Woods / GATT permet en effet de rendre conciliable une (ré)ouverture mesurée et graduelle aux échanges internationaux de biens et de services entre nations et une vie démocratique nationale, où chaque pays choisit d’établir ses institutions propres (de sécurité sociale, de normes de sécurité alimentaire, de conditions de travail, etc.) pour répondre aux demandes des masses, tout en garantissant l’augmentation de la puissance de l’État via la croissance économique. En transposant au cas français, ce que ne fait pas l’auteur, c’est la synthèse gaulliste des années 1960 : Sécurité sociale, SMIG, Marché commun, et Bombe atomique! La réussite est alors d’autant plus grande que les secteurs (essentiellement industriels) qui s’ouvrent de nouveau à la concurrence internationale sont justement ceux où les gains mutuels de l’échange se trouvent être les plus grands et où les distorsions de bien-être entre groupes de chaque nation suite à ces échanges restent limités. En somme, beaucoup de gagnants et peu de perdants.
La période actuelle s’ouvre dans les années 1980, moment où triomphe l’idée portée par les économistes néolibéraux que la libéralisation des échanges n’est pas allé assez loin pour soutenir désormais la croissance à venir et que les règles imposées à la finance internationale sont irrationnelles pour assurer une bonne allocation de l’épargne au niveau mondial. La période consiste donc à l’inverse à revenir à la situation, où, pour encourager la création d’un vrai marché mondial des biens, services et des capitaux, les nations s’accordent pour accepter des normes juridiques qui vident largement la démocratie au niveau national de son sens. Si les perdants des nouvelles normes juridiques qui ouvrent les marchés tiennent encore à se plaindre des conséquences négatives qu’ils subissent, ils se trouvent désormais face à des institutions politiques nationales qui ne peuvent plus répondre à leurs plaintes. Ces dernières ont bien pris soin en effet de se démettre de leurs prérogatives auprès d’instances non-démocratiques (du genre banque centrale indépendante ou “panels de l’OMC”). La démocratie (nationale), au sens de droit d’appel des perdants, se trouve vidée de son sens, mais, en revanche, le marché mondial triomphe et les Etats les plus habiles (par exemple la Chine) accumulent, grâce à la croissance qu’ils connaissent, de la puissance comme jamais. Il faut ajouter que, selon D. Rodrik, les gains marginaux liés à l’ouverture des échanges dans de nouveaux domaines ou selon de nouvelles normes dans des domaines déjà ouverts auparavant sont décroissants en terme de richesses supplémentaires créées, tout en provoquant par contre des effets distributifs entre groupes sociaux de plus en plus puissants. (A ce propos, j’ai pensé dans l’actualité récente à l’ouverture du commerce de détail dans l’Union indienne aux investissements internationaux – ouverture proposée par le gouvernement indien, et repoussée temporairement suite aux vives protestations des commerçants indiens…)
Bref, D. Rodrik nous explique, après d’autres, comment nous sommes arrivés at the state we’re in. (Toute application de ce schéma à l’Union européenne serait pure malveillance de ma part…) Si on tient un tant que soit peu au bonheur du plus grand nombre, la situation ne semble pas vraiment optimale. Que faire alors? Bien sûr, face à cette situation, on pourrait rétablir la démocratie comme moyen de prendre en compte les intérêts de tous en la situant au niveau mondial où se créent les normes juridiques qui régulent le marché mondial, et on pourrait aussi imaginer une responsabilisation de ceux qui créent ces mêmes normes via un processus démocratique mondial à inventer. Le plus logique mais aussi le plus utopique serait alors de créer une fédération mondiale qui ferait de fait disparaitre les souverainetés nationales. Le plus faisable est encore de renforcer une gouvernance mondiale où les perdants (groupes et Etats) aient vraiment beaucoup plus de voix au chapitre – mais, dans cette hypothèse, D. Rodrik fait remarquer que les préférences des habitants des différentes nations restent très différentes, et qu’on risque donc de ne s’accorder au final que sur des règles minimales au niveau global.
Que reste-t-il alors à faire? Il propose de revenir à une vision plus modérée des gains de l’échange international et à une prise en compte démocratique de la voix des perdants au niveau national. Il faut revenir vers un compromis à la Bretton Woods / GATT, en abandonnant le mirage de l’hyperglobalisation comme panacée universelle, tout en admettant que le protectionnisme n’est pas non plus une panacée universelle. Il faut repasser d’une “globalisation épaisse” qui rentre dans les détails de l’organisation institutionnelle de l’économie de chaque État à une “globalisation fine” qui s’assure simplement que des échanges commerciaux ont lieu dans les domaines de plus grand intérêt mutuel.
Pour aller dans cette direction, il m’a semblé que D. Rodrik fait peser une large partie de l’avenir sur les épaules des économistes. En effet, ce sont eux qui justifient la nécessité absolue de l’hyperglobalisation pour faire le bonheur de l’humanité, et cela selon D. Rodrik, alors même qu’ils se rendent bien compte à travers leurs travaux que les choses ne sont pas aussi simples qu’ils ne veulent bien l’expliquer aux journalistes ou aux étudiants (cf. p.61-66 en particulier).
Il faudrait donc au minimum que les économistes dans leur majorité reconnaissent que les effets distributifs de l’ouverture commerciale entre groupes sociaux d’un État sont bien plus pesants qu’ils ne le disent généralement face au grand public, que ces effets directs et indirects de l’ouverture commerciale méritent donc une discussion publique bien plus approfondie qu’actuellement à chaque fois qu’on se propose d’effectuer une libéralisation, que les économistes admettent publiquement que toutes les spécialisations productives ne se valent pas du point de vue de leur potentiel de croissance future. Ainsi D. Rodrik fait remarquer que les économistes savent bien – ce dont tout le monde se doute bien - qu’il vaut mieux se spécialiser dans des secteurs industriels plutôt que dans la mise à disposition de matières premières, dans l’agriculture ou les services (… à la personne ou de restauration…) pour assurer un développement à long terme, mais qu’ils ne le clament pas trop fort. (Il est intéressant par ailleurs de voir D. Rodrik raconter comme il a essayé de donner des conseils au gouvernement sud-africain pour sauver son industrie dans le cadre des règles de l’OMC en essayant de jouer intelligemment avec les règles.)
En pratique, le message principal de D. Rodrik est que chaque nation doit se voir reconnu de nouveau le droit de mener des politiques économiques et sociales au bénéfice de toute sa population, et non pas seulement de son État et de ses élites. (Cela n’est pas sans ressembler à la “démondialisation” proposée par le ci-devant candidat aux primaires socialistes Arnaud Montebourg.)
Bien sûr, pour qu’une telle transformation s’opère, je serais tenté de dire que les masses n’ont pas fini de devoir protester! Ou alors faut-il espérer/craindre que l’(hyper)globalisation s’écroule d’elle-même sous le coup d’une thrombose financière qui marquera le présent siècle ?
Enfin, si j’avais une critique à formuler à l’encontre du modèle de D. Rodrik, c’est qu’il ne spécifie pas assez ce qu’il entend par “nation”. J’ai largement reformulé dans ce présent compte-rendu en identifiant la “nation” aux intérêts géopolitiques des élites qui contrôlent l’État. En effet, comme le montre l’exemple du XIXe siècle, ou celui plus contemporain de la “Chinamérique”, la libéralisation des échanges commerciaux et financiers est tout à fait compatible avec une augmentation de la puissance (militaire, impériale) des Etats, mais, semble-t-il, pas avec les dépenses sociales qui seraient nécessaires pour faire le bonheur de tous les assujettis. Un peu le vieux dilemme du beurre ou des canons en somme.
Au total, le triangle d’incompatibilité de Rodrik est sans doute destiné à rentrer dans le vocabulaire courant des sciences sociales – je l’ai d’ailleurs déjà entendu dans la bouche de doctorants. Et c’est une bonne chose, même si c’est pour le critiquer comme il se doit.
