Bouillaud’s Weblog – bloc-notes d’un politiste

Articles classés sous ‘Sociologie politique’

Partis (de gouvernement) de tous les pays, unissez-vous!

3 novembre 2009 · 4 commentaires

d'un internationalisme à l'autre?Grâce à la vigilance d’Eric Dupin, qui y consacre un billet, je n’ai pas échappé à cette information parue d’abord dans le Figaro : l’Union pour un Mouvement populaire (France) et le Parti communiste chinois (République populaire de Chine) ont signé à l’occasion de la visite en Orient de Xavier Bertrand, l’actuel petit timonier  de l’UMP, un protocole d’accord les engageant à entretenir un dialogue.  On peut même trouver une vidéo officielle du dit X. Bertrand justifiant de ce pas l’un vers l’autre. Dialoguer, qui pourrait y voir offense? Je dois dire que je connaissais le phénomène des internationales partisanes qui regroupent  les partis qui se réclament plus ou moins de la même orientation idéologique (les Internationales libérale, démocrate-chrétienne, socialiste, ou les rapprochements intercontinentaux entre partis progressistes, sans compter bien sûr les vieilles Internationales communistes dont date l’image choisie pour illustrer ce post), mais je ne connaissais pas encore les protocoles organisant un dialogue entre partis fonctionnant dans des cadres institutionnels a priori incomparables. Sauf erreur de ma part, le PCC reste le parti unique dans un régime à parti unique, où l’État et le Parti opèrent  en parfaite symbiose, et dans un pays où les Droits de l’Homme ne sont pas vraiment à l’honneur (litote!), l’UMP reste l’un des partis de gouvernement possible dans une démocratie pluraliste, où l’État se distingue de tout parti particulier, et, dans le pays européen qui se targue d’avoir inventé les Droits de l’Homme et du Citoyen pour le reste de l’humanité…  Que l’UMP reconnaisse un égal de quelque façon que ce soit dans le PCC devrait choquer, puisque jusqu’à preuve du contraire, l’UMP  occupe le pouvoir en France par la seule vertu de sa victoire à des élections libres, et que le  PCC ne gouverne la Chine  qu’en raison de sa victoire militaire de 1949, dont on vient d’ailleurs juste de célébrer le soixante ans.  Ou alors l’UMP croit-elle que le PCC a reçu l’onction populaire depuis? Y aurait-il eu un scrutin populaire libre en Chine continentale entre 1949 et 2009 dont j’ignorerais l’existence? Je peux faire erreur… sans doute suis-je mal informé. Il va falloir que je révise définitivement mes conceptions un peu datées. Des collègues annonçaient l’avènement futur d’une démocratie au delà des nations, d’une démocratie mondiale en somme, du rêve d’Emmanuel Kant d’un ordre cosmopolitique, je doute qu’ils aient envisagé une grande Internationale entre tous les partis (naturels?) de gouvernement de la terre. “Partis de gouvernement de tous les pays, unissez-vous!  Debout les vainqueurs de la terre! ” Il est vrai que, vu l’état actuel de ses opposants, la direction de l’UMP peut envisager d’occuper le pouvoir en France avec au moins  autant de certitude pour les dix années à venir que le PCC, soumis  lui à quelques pressions populaires (émeutes diverses dont le bruit arrive jusqu’ici). Comme l’UMP se conçoit comme le parti de gouvernement de la France pour tout avenir prévisible, il lui faut donc préparer l’avenir avec la puissance montante du moment. Le PCC et l’UMP peuvent  donc légitimement discuter sur un pied d’égalité parce qu’ils représentent deux entreprises collectives de gestion du peuple pour son plus grand profit (celui du peuple bien sûr, n’allez pas lire autre chose entre les lignes). A chaque peuple, son bon gestionnaire sous les auspices du Ciel, et, comme le dit dans sa vidéo X. Bertrand, discuter des affaires du monde avec le PCC (du réchauffement climatique) ne veut pas dire transiger bien sûr  sur les lignes respectives de deux partis.

Ce dialogue entre PCC et UMP ne fait en un sens que redoubler celui, engagé de très longue date, entre la République populaire de Chine et la République française, et l’on peut sans grand risque d’être démenti supposer que les élites du PCC et celles de l’UMP partagent des visions économiques assez proches (le refus du protectionnisme, la confiance dans le marché et dans l’État au service du marché), mais pourquoi s’engager dans des relations au niveau des partis? Les canaux diplomatiques, culturels et économiques habituels entre la France et la Chine populaire ne suffisent-ils donc plus? Ou est-ce que les dirigeants de ces deux partis ont réellement l’intention de discuter d’affaires spécifiquement partisanes? Que peuvent avoir à se dire deux partis opérant dans des mondes a priori différents? La grande convergence des modes de gestion “post-démocratiques” des peuples, comme dirait Colin Crouch, est-elle en marche? Hadopi et la “Grande muraille” électronique, même juste combat contre la chienlit du futur “World Unified Pirate Party”?

Il va falloir réviser les manuels de science politique…

Quant aux militants de droite old school, toujours un peu anticommunistes, il ne leur reste plus que l’émigration dans un pays de l’ex Europe soviétisée. Là, au moins, ils devraient trouver des vrais partis libéraux.

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Louis Pinto, Le café du commerce des penseurs. A propos de la doxa intellectuelle.

3 novembre 2009 · 7 commentaires

pintoIl est fort probable que le dernier livre du sociologue Louis Pinto,  Le café du commerce des penseurs. A propos de la doxa intellectuelle (Broissieux, Bellecombe en Bauges [74]: Editions du Croquant, 2009), soit liquidé comme une illustration de plus du ressentiment des  “bourdivins”  historiques contre une vie intellectuelle tendant à les marginaliser. Comme ce livre ne comprend aucun scoop évident faisant le lien entre tel ou tel intellectuel en vue et une obscure officine d’Outre-atlantique,  aucune dénonciation des médiocrités de notre temps qui n’ait déjà été  faite sans  qu’elle ait eu d’ailleurs quelque  effet que ce soit sur les carrières des dites personnes (cf. tous les livres et textes consacrés au cas BHL), il est probable que le succès de ce petit livre soit destiné à être limité. Sa lecture n’est pourtant pas sans intérêt.  Louis Pinto y propose  en effet la description de l’émergence d’une classe spécifique d’intellectuels propres à notre temps, les doxosophes comme les avait déjà baptisés en son temps Pierre Bourdieu : ces derniers auraient la particularité par rapport à leurs prédécesseurs dans l’exercice du magistère intellectuel d’être consacrés comme des personnes dont la parole doit faire autorité dans l’espace public, non pas en raison de mérites scientifiques, philosophiques, littéraires, artistiques, etc. particulièrement remarquables aux yeux de leurs pairs, mais par la seule grâce de leur proximité sociale avec ceux qui consacrent désormais : les journalistes, les pouvoirs politiques, les pouvoirs économiques. Ces nouveaux intellectuels  ne doivent donc leur reconnaissance comme appartenant aux grandeurs de ce temps, ni  à leurs pairs (dans leur domaine initial de spécialité), ni non plus au grand public (par une audience mesurable en livres vendus par exemple avant d’être consacrés par ceux qui disposent du pouvoir de consacrer). Ces doxosophes doivent tout à  ceux qui s’arrogent le pouvoir de consacrer, à savoir essentiellement quelques journalistes de la presse de qualité et quelques institutions parallèles à la vie académique classique. L. Pinto note bien qu’ici la voie est étroite pour atteindre à ce statut d’autorité reconnue par les experts en reconnaissance. “Ayant à concilier les exigences de l’authenticité intellectuelle et les contraintes de réception auprès d’un public large, de telles instances de consécration sont obligées de naviguer dans un espace situé entre les intellectuels prestigieux dont la renommée ne leur doit rien et les intellectuels tellement estampillés comme médiatiques (comme Bernard-Henri Lévy) qu’ils deviennent compromettants pour ceux qui prétendent ne reconnaître d’autre  valeur que celles de l’esprit.” (…) “Relativement différenciée, une telle zone est définie par un enjeu spécifique, la recherche d’une ligne optimale permettant de cumuler les effets de la visibilité pour une large audience et les effets de l’authenticité à la destination de connaisseurs.” (p. 10) Pour l’auteur, cette forme de consécration pour ainsi dire par le journalisme et les “forces vives de la Nation” pour user d’un euphémisme semble bien être nouvelle et s’opposerait à la consécration par les pairs dont auraient bénéficié jadis un Sartre, un Merleau-Ponty ou un  Aron. Qu’on nous permette de douter d’une telle nouveauté : l’accès à l’espace du débat public (en direction du grand public) suppose toujours pour un auteur, aussi reconnu soit-il par ailleurs dans sa spécialité, des passeurs, ne serait-ce qu’un éditeur par exemple qui choisit de publier un livre  ou qu’un directeur de journal bienveillant qui laisse à un  Mauriac ou à un Brasillach, pour prendre des destins que tout oppose, une tribune régulière. A notre sens, le romantisme de la valeur intrinsèque d’une pensée s’imposant aux yeux du monde par la seule appréciation des pairs y discernant une vérité partagée (comme le suppose ici  L. Pinto) s’approche de la chimère, y compris d’ailleurs pour les auteurs ci-dessus évoqués qui représenteraient l’authenticité intellectuelle. Si doxosophie il y a, c’est-à-dire, existence d’individus qui ont bénéficié d’un appui  en dehors de leur seule spécialité pour faire connaitre au vaste monde leur valeur (qu’elle apparaisse a posteriori bien réelle ou fort surfaite), elle apparait comme un phénomène de longue période, et notre époque n’apporte rien de bien nouveau au phénomène des nécessaires médiations entre l’auteur et ses publics : ce sont les critiques qui font et défont, au moins dans un premier temps, les réputations publiques, et la collusion entre critiqués et critiques pour bâtir des réputations au profit d’une vision du monde partagée ou d’intérêts plus obscurs ne devrait pas nous étonner plus que cela. En revanche, un élément nouveau apparait par rapport à la situation antérieure à 1980 pour choisir une date un peu arbitrairement  : L. Pinto aurait dû faire remarquer en effet la diminution depuis 1945 du nombre de journaux de qualité susceptible de consacrer quelque auteur ou penseur que ce soit.  La presse quotidienne  nationale de qualité qui comptait de nombreux titres en 1945 ne compte plus que quelques rares titres en 2009. Le pluralisme  de la critique a ainsi de fait beaucoup diminué, au profit d’un centrisme de bon aloi, auquel il faut ajouter les effets de multi-positionnalité de certains acteurs de la critique entre médias (presse écrite, radio, télévision, Internet) . La doxosophie spécifique à notre temps qu’il décrit tient à notre sens beaucoup à cette réduction à quelques lieux qui émettent des consécrations. Désormais, tenir seulement quelques positions permet de tenir les accès à presque tout l’espace d’accès au grand public cultivé. Ajoutons que, pour être consacré, il vaut mieux être télé-compatible…

Cette critique étant faite, il faut admettre que L. Pinto décrit remarquablement bien dans son livre les méandres de cette zone grise de la vie intellectuelle en soulignant bien points communs et différences entre doxosophes.

Le chapitre 1 (Comment s’orienter dans la doxa?) établit une topologie sur l’axe droite-centre-gauche des revues et des personnages symbolisant chacune de ces positions. Un lecteur familier de la dénonciation “bourdivine” des doxosophes ne sera guère surpris du contenu de cette galerie de portraits. Elle va des auteurs familiers de la revue Commentaire à droite à ceux typiques de la revue Esprit au centre-gauche, en passant par les centristes du Débat. L. Pinto spécifie à chaque fois les milieux sociaux qui valident tout particulièrement l’un ou l’autre style de pensée. Sur ce fond bien connu,  l’originalité de L. Pinto est de consacrer aussi quelques pages au “Front  gauche de l’art” (la reprise de cette expression des années 1920 est de mon crû), qu’il identifie aux auteurs regroupés essentiellement autour de la revue Multitudes (p. 43-49) et inspirés par Deleuze, Guattari et quelques autres philosophes virtuoses de la radicalité. Ces doxosophes-là (Toni Negri ou Bruno Latour par exemple) seraient bien surpris sans doute de se voir assimilés aux précédents, mais, selon L. Pinto, ils partagent avec les précédents le même mépris de l’empiricité sociologique.  Celle-ci se relie chez eux avec une rupture par la gauche avec le marxisme, qui leur ont fait, si l’on peut dire, jeter le bébé sociologique avec  l’eau du bain  stalinien/maoïste/ouvriériste/totalitaire de leur jeunesse. Ces auteurs ont pour caractéristique  de  partager une pensée, se voulant radicale, tellement hostile à l’idée même de “Science” capable de faire l’accord entre êtres de raison, qu’elle ne s’embarrasse guère de preuves empiriques et qu’elle se contente d’une radicalité langagière, avec une forte propension à se faire littérature ou art. Elle partage donc avec les précédentes une vénération pour le concept pur de tout contenu précis, qui permet d’un coup de tout expliquer à bon compte et surtout en instantané (en live pourrais-je dire), et s’avère fort apprécié des critiques pour sa capacité à générer elle aussi du nouveau.

Le chapitre 2 (Les leçons de l’histoire) décrit de manière plutôt convaincante l’importance pour ces doxosophes de la définition de la temporalité qu’ils imposent; ces derniers partagent un sens de l’histoire qui oblige à la réforme contre le supposé immobilisme français, qui fait en même temps le deuil de toute Révolution possible, et qui, pour le “Front gauche de l’art”, enterre le prolétariat et la lutte des classes en général au profit des multitudes et des singularités. Le chap. 3 (De la doxa à la pensée), dont le titre ne m’a pas paru traduire vraiment le contenu, approfondit la description en s’intéressant à la vision de l’homme que partagent ces différentes versions de la doxa. Au centre, il y a la proclamation du retour de l’individu, de la valeur indépassable de la démocratie (libérale), celui de la philosophie (éternelle), voire de la religion. Il y aurait même, partagée de l’aile droite à l’aile gauche, une vision nouvelle de l’homme qui opposerait les mobiles (d’esprit, de mœurs, dans l’espace) aux immobiles. L. Pinto croit bien discerner en effet une théorie émergente des “deux humanités”, celle qui avance courageusement vers l’avenir de l’humanité réunie et celle qui ne sait que conserver ses acquis nationaux. Le Bruno Latour du conflit universitaire de cette année représente alors le point de conjonction de ce point de vue entre  l’aile libérale de la doxosophie, liée organiquement au MEDEF ( c’est à dire pour les citer François Ewald et Daniel Kessler), et l’aile se voulant radicalement critique de cette dernière (voir p. 131-135), tout en liquidant encore plus que l’aile droite elle-même tout rapport au concret sociologique au profit d’un retour à un super-idéalisme.

L. Pinto réitère en somme pour les années 2000 l’opération faite en son temps par Paul Nizan dans les Chiens de garde, son pamphlet des années 1930  contre les philosophes idéalistes de l’Université républicaine d’alors. Nizan s’appuyait comme fond normatif de son plaidoyer sur ses fortes convictions communistes et matérialistes d’alors, L. Pinto s’appuie lui sur une perception de la vraie sociologie qui lui donne, selon lui, un accès privilégié au réel de la société. Cette vraie sociologie n’est pas autre chose que celle de P. Bourdieu, dont le vocabulaire se trouve largement présent dans l’ouvrage lui-même.  Pour bien comprendre cependant le point de vue de L. Pinto, il ne faut pas s’attarder trop au vocabulaire “bourdivin” qu’il utilise, il faut surtout voir en arrière-plan sa croyance aux vertus de la sociologie empirique en matière de bonheur social, vision elle d’inspiration nettement durkheimienne. Ce qu’il reproche fondamentalement aux nombreux auteurs dont il traite ici, c’est un dévoiement de la pensée dans un retour à l’idéalisme, au sens le plus plat de ce terme, à savoir que l’on se paye ici de mots, et que l’on ne prend ni le temps ni la peine d’étudier longuement ce dont on parle avant d’en parler avec une apparence de savoir. C’est bien là la principale obsession de l’auteur, qu’on retrouve dans son interview  à un site de philosophie, où un philosophe comme Derrida parlant pour ne rien dire sur ce qu’il ne connait pas sert d’illustration. La clé de l’ouvrage est livrée dans l’avant-dernière page, lorsque l’auteur explique à quoi peut bien servir d’étudier la doxa (p. 145). Il s’agit de ne pas se laisser impressionner  d’abord par de fausses gloires,  mais surtout pour le sociologue de pouvoir faire son métier  : seule l’étude attentive du réel empirique permet de discerner des causes et des conséquences, et donc d’agir ensuite en connaissance de cause pour résoudre les problèmes de la société “si on le veut réellement”(p. 145). L. Pinto donne l’exemple de la délinquance juvénile sur laquelle la sociologie peut sans doute avoir une idée de ce qui peut marcher pour la résorber et ce qui ne peut, à coup sûr, pas fonctionner. Or ces solutions “structurales“, comme les nomme L. Pinto, feraient sans doute appel à une remise en chantier des rapports sociaux, qui ne plairaient guère ni aux doxosophes, ni aux journalistes dominants, ni aux politiques en place ni bien sûr aux pouvoirs économiques, elles sont donc condamnées à rester lettre morte, la délinquance juvénile continuera donc à exister, puisque ce sont les mauvaises analyses et fausses solutions des doxosophes qui seront préférées en terme de politiques publiques. Ainsi, c’est le bonheur de la société toute entière qui se trouve en jeu derrière leur petit jeu de dupes, d’où l’intérêt professionnel pour un sociologue de leur consacrer quelques heures de peine, sauf à se condamner lui-même d’avance à la plus parfaite inutilité sociale.  On pourrait évidemment interroger cette prétention de la sociologie à dire ce qu’il faut faire ou ne pas faire en terme de politiques publiques, mais surtout L. Pinto se situe implicitement dans le cas où les décideurs voudraient vraiment augmenter le bonheur public et où la sociologie aurait un rôle à tenir dans cette recherche du “plus grand bonheur du plus grand nombre”. Il est bien possible que les décideurs, malgré leurs protestations en  ce sens,  n’aient pas cet objectif-là en tête, et qu’ils préfèrent l’une ou l’autre divagation à fond philosophique des doxosophes qui servent mieux leurs buts (par exemple, leur réélection…).

En tant que professionnel d’une connaissance empirique du réel, je ne peux pourtant que me sentir extrêmement proche du raisonnement de L. Pinto et tout aussi exaspéré qu’il peut l’être face à cette multiplication dans les médias de discours si mal étayés sur bien des problèmes publics alors même qu’à côté des spécialistes, le plus souvent payés sur fonds publics, s’évertuent à construire des savoirs sur les même sujets. En même temps, je lui adresserai deux reproches qui portent sur des aspects qui rendent son livre moins percutant qu’il ne pourrait l’être :

- d’une part, L. Pinto se pose très peu la question de la réception de tous ces discours des divers doxosophes qu’il étudie  : on comprend facilement que certains pouvoirs en place aient un intérêt durable à ce que  certains problèmes ne soient jamais résolus,  que certaines questions soient toujours aussi mal posées, mais pourquoi le grand public se laisse-t-il illusionner à ce point? En fait, qui écoute, lit, apprécie tous ces auteurs? Qui lit les revues “intellectuelles” qu’il évoque? Dans le fond, le verbiage pseudo-savant, l’idéalisme, la promotion de l’individualisme, l’appréciation du nouveau pour le nouveau, les modes qui se succèdent dans la vie intellectuelle comme chez Colette, etc., tout ce qui fait que la pensée proprement sociologique (qu’elle soit d’ailleurs d’obédience “bourdivine” ou autre) avec son appréciation fine des pesanteurs du réel ne passe pas la rampe du grand public cultivé, ne serait-ce pas un grand objet de réflexion? Ou, simplement, ne s’agit-il pas d’une famille de pensées fort bien ajustées aux conditions de vie des individus qui peuvent perdre leur temps à lire Commentaire, Esprit, le Débat et autre Multitude? Ne faudrait-il pas réfléchir plus généralement sur la propension toute contemporaine, mais pas si nouvelle tout de même pour le coup, du grand public un peu cultivé,  à prendre des vessies pour des lanternes?  Le titre de l’ouvrage qui évoque “le café du commerce” attire l’attention sur cet aspect, mais néglige de traiter en profondeur toute la demande de la part du public de tels discours peu exigeants finalement pour l’auditoire.  Il faut aussi s’interroger sur la possibilité dans notre société vouée à l’individualisme de tenir publiquement  un discours sociologique qui collectivise les problèmes rencontrés pour leur chercher éventuellement une solution. De fait, un des moyens les plus efficaces de faire passer dans l’opinion publique des idées critiques  de l’état des choses semble être désormais, comme le montre le succès des concepts de “stress”, de “souffrance au travail” ou de “harcèlement moral”(y compris sur le plan législatif), de passer par  les cas individuels. Dans une société vouée au culte de la victime individualisée, la critique sociale semble bien devoir passer d’abord par ce genre nouveau de “fait divers”. La droite aura ses victimes de multirécidivistes, la gauche ses suicidés au travail. Ce n’est pas gai, mais tout le monde peut comprendre.

- d’autre part, L. Pinto suppose en arrière-plan de son approche qui oppose doxosophes et spécialistes, une unité de vue de ces derniers sur les problèmes à traiter éventuellement dans l’espace public. Ces situations de consensus entre spécialistes existent bien sûr, mais souvent dans les controverses qui occupent l’esprit public, les spécialistes eux-mêmes sont fortement divisés sans que la régulation par les pairs des controverses ne fasse émerger à court terme rien de bien décisif. On se moque souvent des économistes capables lorsqu’ils sont sollicités par les gouvernants de donner autant d’avis divergents qu’il existe de personnes ainsi consultées, la plupart des sciences sociales et humaines ne font guère mieux. Pour reprendre l’exemple de  la délinquance juvénile, il me semble bien, contrairement à ce que laisse entendre L. Pinto en ne citant qu’un seul spécialiste, qu’il en existe des approches fort différentes. Paradoxalement, L. Pinto fait comme si tous les personnes qui s’intéressent sérieusement aux faits, à l’empirique, aboutissaient aux mêmes résultats; ce n’est pas vraiment le cas dans bien des domaines. Ce constat ne doit pas amener à tomber dans un relativisme où cela serait concept contre concept, mais ces divisions internes expliquent aussi une bonne part de l’incapacité à influer sur les débats publics. Un pouvoir quel qu’il soit, s’il veut défendre sa propre cause, trouvera toujours un spécialiste prêt à se vendre – qui devient ainsi un doxosophe – , il suffit d’y mettre le bon prix, ou un spécialiste qui cherche à “faire son intéressant” pour atteindre à la notoriété avec toutes les rémunérations qui vont avec. Ces errements se résolvent en général à long terme, la vérité des faits et des valeurs intellectuelles et scientifiques  finit par l’emporter, mais,  à court terme, cela peut expliquer bien des faiblesses.

Cette dernière conclusion n’est sans doute pas une consolation… savoir que tous les doxosophes dont L. Pinto nous narre la saga seront tout aussi oubliés dans 50 ans que leurs prédécesseurs d’il y a 50 ans, mais c’est là mon état d’esprit. Les “intellectuels organiques” pour utiliser le vieux terme de Gramsci périssent avec ce dont ils sont l’organe.

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Eric Besson = l’identité française?

28 octobre 2009 · 2 commentaires

Le ministre Eric Besson a décidé de lancer un vaste débat, à vrai dire dans des formes très bureaucratiques, sur “l’identité française aujourd’hui”. Je n’épiloguerais pas ici sur les arrière-pensées stratégiques de nature électoraliste  que cela peut représenter pour la majorité présidentielle.

J’ai eu du mal à ne pas rire quand j’ai entendu la nouvelle : en effet, la personne même d’Eric Besson incarne de fait par sa personne même une certaine idée de la France. Son ex-femme en particulier, vu ce qui a été publié dans l’Express du livre de cette dernière, l’a si j’ose dire habillé pour les prochains hivers – au delà des griefs proprement politiques que l’on peut avoir à son endroit. Quand le personnage public Eric Besson invoque les valeurs qui seraient au cœur de l’identité française et charge les préfets d’organiser la réflexion sur ce point, il faut bien avouer que cela ne donne guère une image providentielle de l’identité française, sauf à l’exclure lui-même de la communauté nationale. Un Malraux aurait été mieux dans le rôle, mais nous n’avons plus de Malraux en stock! En somme, le messager de ce débat me parait bien ordinaire, très ordinaire même. Va-t-on être cohérent alors et dire que l’identité française, c’est aussi ce qui fait qu’Eric Besson existe et qu’il  ne choque pas plus que cela, qu’il représente de fait les mœurs , privées et publiques, de bien des gens dans ce pays? Et que celui qui n’a jamais changé d’avis lui jette la première pierre! Bref, si l’identité française est une façade qu’il s’agit de présenter à soi-même et au monde, et éventuellement d’imposer aux nouveaux membres de la société française, Eric Besson nous en proposera-t-il une version qui justifie de sa propre existence, de ses propres choix, de son propre parcours? Par exemple, l’identité française (réelle), ce serait de fait  partager la phrase : “Il n’y a que les imbéciles qui ne changent pas d’avis” , ou encore “Il faut savoir saisir sa chance”. C’est possible, c’est sans doute réaliste, cela saisit sans doute une part de l’âme nationale bien présente depuis les temps de l’ancienne monarchie de droit divin, mieux que des vaticinations moralisatrices à la Bernanos ou à la Mauriac sur le destin de la France. Tout cela me fait irrésistiblement penser au titre d’un vieux film (1984)  de Jean Yanne, “Liberté, égalité, choucroute”, qui pourrait devenir à ce compte-là un nouveau lieu de mémoire.

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Jean-sans-terre (reloaded).

24 octobre 2009 · 3 commentaires

Et, puis, voilà, la vox populi l’a emporté. L’opinion 2.0 a encore frappé. Jean Sarkozy, le fils de qui l’on sait, renonce à briguer le poste dont il se faisait fort de prouver au monde qu’il était digne malgré son jeune âge – celui d’un général de l’An II en somme…(en tout cas, il crève l’écran ce jeune homme, ce n’est pas la présidence d’un conseil d’administration qu’il devrait ambitionner, mais un poste d’animateur à la télévision!)

C’est fascinant la démonstration du pouvoir de l’opinion publique…  C’est aussi rassurant en un sens. On regrettera cependant que cette démonstration soit aussi celle selon laquelle on ne s’indigne que pourvu que l’histoire ne soit pas trop compliquée. Un fils de Président qui semble bien devoir  être privilégié par un acte de népotisme, tout le monde comprend, du bas en haut de l’échelle sociale. L’affaire fait le tour du monde, elle faire rire à nos dépens. Cela me rappelle l’histoire des  chaussures de luxe à je ne sais plus combien d’euros ou de francs qu’un ministre socialiste recevait en cadeau de sa maitresse sur les fonds d’un grand groupe pétrolier. Le prix exorbitant des chaussures attira bien plus l’attention que tout le scandale fort instructif qui allait autour. On peut donc se réjouir que les valeurs de la méritocratie républicaine semblent bien triompher  sur le népotisme supposé, mais on peut aussi constater à quel point ce triomphe s’appuie sur une vignette, une schématisation de la réalité qui cache d’autres aspects de la réalité  plus difficiles à appréhender (par ex. quels sont les enjeux fonciers réels d’un organisme comme l’Epad? pourquoi l’électorat de Neuilly est-il si fidèle à la “marque Sarkozy”? qu’est-ce exactement que l’UMP dans les Hauts-de-Seine?) Certes, ainsi va la vie politique, ne peut faire un grand scandale que ce qui est explicable en des termes simples à n’importe qui.

Du point de vue  de la stratégie politique du Président, c’est sans doute la première vraie reculade de N. Sarkozy depuis son élection en 2007. Les autres ont été noyées dans un rideau de fumée (par ex. avec la réforme du lycée ou sur “Gandrange”). Celle-ci est pour le coup patente, sans ambigüité. Pour tous ses opposants, cela prouve que, si la pression  se révèle assez forte, ce Président sait reculer – comme tous ses prédécesseurs d’ailleurs. Cela ouvre des perspectives. D’ici que des ministres incompétents, dissidents et/ou devenus peu présentables pour une raison ou pour une autre, soient poussés à la démission, pour soulager la pression sur le pouvoir exécutif, il y a un pas qui n’est pas encore franchi, mais cela pourrait venir.  On s’amusera aussi longtemps à se remémorer les diverses déclarations des membres de la garde rapprochée présidentielle pour étayer la légitimité des ambitions épadiennes de messire Jean. Cela m’a rappelé les déclarations d’un style similaire des chantres du “plus grand homme politique que l’Italie ait connu depuis 150 ans.” Le “Contre-ordre camarades!” fut du plus bel effet. 

Malgré tout, pour la gauche, pour l’opposition en général, cette reculade témoigne du sens de la réalité que le camp présidentiel conserve en dépit de tout ce qu’on pourra dire sur le retard à comprendre la situation morale, ou si j’ose dire, sémantique, qui se créait dans le pays. La nomination du Jean Sarkozy serait-elle allée à son terme (comme le prévoyait d’ailleurs bien peu  inspiré le Monde la veille…), les oppositions auraient eu comme un emblème à brandir durablement, un exemple à citer dans les réunions publiques des prochaines élections régionales. Dommage vraiment. Cela pouvait aider. Maintenant, le Président va se méfier de ce genre de pataquès encore plus qu’auparavant. Zut! comme disait ma grand-mère.

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Aux âmes bien nées la valeur n’attend point le nombre des années

16 octobre 2009 · Un commentaire

Ah les classiques avaient tout prévu…

Mais les politistes ne sauraient s’étonner trop de la rapide ascension vers d’éminentes responsabilités qui attend, semble-t-il, l’un des fils de notre Président de la République. Une des données les plus établies dans l’étude de la politique en France sur les deux derniers siècles n’est-il pas l’importance du nom, de l’héritage familial, de la lignée? Je renvoie aux travaux de Marc Abelès sur l’Yonne (cf. en particulier Jours tranquilles en [19]89. Ethnologie politique d’un département français, Paris : Odile Jacob, 1989). Ils datent un peu désormais, mais que la politique dans une vieille démocratie représentative comme la nôtre  constitue une profession où bien des choses se transmettent en héritage, comme d’ailleurs dans le reste  du monde social, me semble un acquis. L’affaire Jean Sarkozy n’est alors que trop ordinaire. Elle choque parce qu’elle nous rappelle l’inégalité ordinaire des destins – le fond d’aristocratie  que dissimule tant bien que mal l’égalité républicaine- , surtout au moment même où un Président bien intentionné récite à la jeunesse le discours convenu de l’égalité des chances républicaine. Une vraie pièce de vaudeville à ce compte-là!

Mes étudiants ont semblé choqué sans doute parce qu’ils sentent bien dans un IEP de  province  qu’ils n’ont pas tant d’atouts dans leur manche, je ne le suis pas, c’est là la réalité de notre société politique, et, comme l’a dit Jean Sarkozy dans son intervention sur France 3 – par ailleurs excellente dans la forme!toutes mes félicitations à ceux qui l’ont préparé!-, les électeurs d’un canton des Hauts-de-Seine l’ont élu conseiller général. Changez le choix de ces électeurs-là, vous changerez notre société politique, sinon il est vain de se plaindre.

Il n’empêche que cet acte de “népotisme”, aussi légal que possible par ailleurs, m’apparait comme une aubaine pour l’opposition. Quel magnifique symbole. Laurent Fabius s’est déjà gaussé sur France-Inter de l’impétrant.

On ne ressent du coup que plus amèrement l’absence d’une voix unique faisant autorité dans l’opposition. La situation politique de ce pays serait sans doute en cet automne 2009 toute autre si le PS avait un leader, mais là… il faut suggérer une solution ottomane!

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Eric Maurin, La peur du déclassement. Une sociologie des récessions.

13 octobre 2009 · 2 commentaires

maurinEric Maurin vient de publier un petit livre, intitulé La peur du déclassement. Une sociologie des récessions (Paris : Seuil, 2009). Comme ses petits livres précédents (comme le Ghetto français publié en 2004) ont eu quelque succès d’audience et que son attaché de presse, travaillant pour une grande maison d’édition, semble être de qualité, on aura pu lire la semaine dernière un certain nombre d’entretiens avec l’auteur à l’occasion de la sortie en librairie du livre. Il fait même indirectement la “une” du Monde, du jeudi 8 octobre 2009. Ce dernier titre en effet, résumant un des acquis de l’ouvrage,  “Le diplôme est plus que jamais le sésame de la réussite en France”. L’entretien avec l’oracle Eric Maurin (p. 10 de l’édition papier) est commenté par rien moins que Laurence Parisot (MEDEF), François Chérèque (CFDT), Xavier Bertrand (UMP) et Manuel Valls (PS) (page 11). Tous ces commentateurs, sollicités par le journal, se montrent élogieux et pour tout dire ravis de la démonstration.  On n’épiloguera guère ici sur le choix des commentateurs, qui ne couvrent pas, loin de là, tout le spectre politique et syndical. On trouvera aussi un entretien du même E. Maurin dans l’Express en date du 8 au 14 octobre, p. 66-67, sous le titre “La peur du déclassement touche les plus favorisés”. Il est aussi présent sur le site des Inrockuptibles, avec un entretien intitulé “Les inégalités entre diplômés et non-diplômés n’ont jamais été aussi grandes”. Je n’ai pas pu faire le tour de tout le plan média, sans doute imposé à Eric Maurin par un attaché de presse volontariste, mais, comme les propos sont cohérents entre entretiens, le message est plutôt clair : nous vivons dans une “société bloquée” (le terme n’y est pas, mais l’hommage à Michel Crozier est patent), où chaque période de récession amène les  salariés encadrés par un “statut” à défendre leurs acquis (via leurs syndicats ou via les hommes politiques, de gauche comme de droite, qui veulent les séduire en leur proposant plus de statut encore), et ce au détriment de ceux, eux-mêmes aspirants statutaires, qui sont restés au moment de la récession à la porte de l’un ou l’autre statut protecteur. Par ailleurs, comme cet écart entre le paradis du “statut” et l’enfer du non-”statut” est devenu énorme au fil du temps, surtout si on l’inscrit dans le cycle de vie de chacun, une “peur du déclassement”, concrètement de la perte de son emploi à “statut” (par exemple de son CDI à 45 ans révolus), domine la société française, et tout particulièrement l’esprit de ceux qui sont, en fait, les plus privilégiés en terme de salaires, de stabilité réelle de l’emploi, de possibilité d’évolution professionnelle. On retrouve le thème courant d’E. Maurin : la situation sociale de la France devient plus inégalitaire à cause de la peur des classes moyennes et supérieures qui optent pour des stratégies d’isolationnisme social, par exemple en terme scolaire ou résidentiel. E. Maurin dans les entretiens tend à présenter la France comme un cas à part de ce point de vue, jouant à cette occasion la partition toujours payante médiatiquement de l’inoxydable “exception française”; j’ai beaucoup de mal à croire à cette rhétorique, démentie par tout ce qu’on peut savoir des stratégies des groupes supérieurs dans bien des sociétés, et aussi, à bien le lire, par ce qu’écrit  E. Maurin  lui-même dans le présent livre (où il parle au pluriel de “sociétés à statut”, p. 93).

Avant d’en revenir à la thèse de l’auteur, telle qu’il la défend devant les médias, faisons un détour par le livre lui-même. Les (un peu moins de) cent pages (petit format) qui nous sont proposés résument en fait des travaux de l’auteur publiés dans des  revues scientifiques. Le propos sont essentiellement fondés sur l’analyse des “Enquêtes Emploi” de l’INSEE, tout en y ajoutant de ci de là des analyses  plus directement politiques.

Quels sont alors les acquis “scientifiques” de l’auteur (qui se trouvent essentiellement dans le chapitre 3 de l’ouvrage, p. 52-72)?

a) contrairement à un préjugé courant, la valeur du diplôme (à partir de bac+2) n’a pas diminué comme moyen d’insertion sur le marché du travail sur les 25 dernières années; l’écart aurait même plutôt tendance à se creuser encore plus fortement qu’auparavant entre diplômés et non-diplômés en matière d’insertion sur le marché du travail;

b) ce poids spécifique du diplôme tend même à diminuer le poids de l’héritage de classe dans l’insertion professionnelle de chacun (p. 66-68); et les écarts  selon l’origine de classe dans l’accès au statut de cadre tendent à diminuer eux aussi (p. 69-72).

Ces (très) bonnes nouvelles pour les diplômés correspondent aussi à une explosion quantitative de leur nombre. L’auteur rappelle à quel point en un quart de siècle les proportions parmi les entrants sur le marché du travail entre diplômés et non-diplômés ont changé : en 1975, on comptait parmi les personnes sorties depuis moins de 5 ans de l’enseignement 4,4 fois plus de non-diplômés que de diplômés, en 2008  ce même rapport est tombé à 0,3 fois. Cette entrée massive de diplômés sur le marché du travail a été absorbée, comme le montre l’auteur, essentiellement à travers une déformation de la structure des emplois offerts par les entreprises, utilisant de plus en plus d’emplois très qualifiés. On aurait donc de fait toutes les raisons d’être satisfait : en un quart de siècle, la main d’œuvre augmente son niveau de qualification tel qu’il est attesté par la détention d’un titre académique, et les entreprises en profitent pour modifier leur processus productif. Plus généralement encore, cela correspond à la montée en gamme de l’économie française dans le cadre de la division mondiale du travail. Beaucoup plus d’ingénieurs dans le privé et d’administrateurs dans le secteur public, et beaucoup moins d’ouvriers spécialisés dans les industries de labeur et de gardiens de phare sur les listes de paye de la fonction publique. Tutto va bene.

La première nuance à apporter selon l’auteur lui-même  à ce scénario, tout de même bien “rose”, porte sur le rôle de la fonction publique au sens large dans le bouclage de l’absorption des diplômés : prenant l’exemple de la récession de 1992-93 (voir son chapitre 2 “Anatomie d’une récession : le choc de 1993″, p. 32-51), l’auteur montre qu’on assiste à compter de cette date à une fuite des diplômés vers le public; ce dernier offre en effet un statut qui préserve du chômage qu’on observe alors pour la première fois massivement chez les diplômés. A plusieurs reprises dans l’ouvrage, l’auteur insiste d’ailleurs sur la présence à compter de cette date de “sur-diplômés” parmi les nouveaux entrants de la fonction publique. Ces personnes seraient, selon lui, les plus rétives à tout changement de statut ou à toute évolution de cette dernière, dans la mesure où elles ont fait de nombreux sacrifices pour en arriver là, si  j’ose dire, “au chaud”. Faisant à mon avis fi de ses propres données (qui font remonter l’entrée massive de “sur-diplômés” dans la fonction publique à l’année 1993), l’auteur interprète (p. 43-46) du coup les grandes grèves de l’automne 1995 comme le moment d’affirmation de cette crainte de tout perdre de la part de ces réfugiés (récents) dans le public. Je doute qu’en deux ans (1993-95), la sociologie d’un groupe comme la fonction publique puisse changer comme l’affirme l’auteur : “En modifiant en profondeur la sociologie de la fonction publique, la récession de 1993 a contribué à transformer le paysage syndical français, qui s’enrichit d’un courant radical opposé à la cogestion et au réforme”(p. 43, première phrase des paragraphes consacrés aux mouvements de 1995, le courant syndical auquel il est fait allusion correspond aux syndicats SUD). Ayant moi-même participé à une analyse à chaud du mouvement social de 1995, qui, rappelons-le, avait son point fort à la SNCF et à la RATP, j’ai du mal à prendre au sérieux cette analyse. La masse des personnes mobilisées alors étaient bien plus “prolétaires” (au sens de personnes exerçant des métiers d’exécution) que “sur-diplômés” de la fonction publique ou du secteur public. Les (alors) jeunes diplômés entrés dans ces secteurs que je connaissais étaient d’ailleurs contre les grèves, et militaient pour une “modernisation”…

Malgré ces réserves sur les conséquences politiques et syndicales qu’E. Maurin croit pouvoir discerner, le rôle de la fonction publique au sens large dans l’absorption des diplômés demeure toutefois  un paramètre à prendre en compte, surtout si l’on se tourne vers les conséquences de la récession actuelle. E. Maurin prédit une réitération de la fuite vers le public observée après 1993. C’est effectivement possible, sauf que l’économiste qu’il est aussi semble avoir oublié l’état des finances publiques (qu’il cite pourtant), et la règle que se sont donnés les présents gouvernants de ne pas embaucher beaucoup de fonctionnaires au regard de ceux qui partent à la retraite (un sur deux). La thèse générale de l’auteur risque du coup de s’en trouver mise à mal : il défend en effet l’idée qu’en France, sur la moyenne période, il n’existe pas de déclassement social (en particulier des diplômés), il n’existerait que la “peur du déclassement”. Or, si l’État ne remplace pas lors de la présente récession ses fonctionnaires, que les collectivités locales  et les hôpitaux sont forcés à terme à faire de même,  et si les entreprises sont durablement en crise de débouchés extérieurs grâce à l’Euro fort, on risque bien d’observer réellement une montée du déclassement! Notre auteur risque fort dès lors d’amuser pendant quelques années la galerie à ses dépens.

Venons-en maintenant à la thèse “politique” de l’auteur : pour lui, la France est une société où les individus (comme sous l’Ancien Régime) sont obsédés par leur statut social; ce dernier correspond à un statut, celui de fonctionnaire ou de salarié en CDI. Ce dernier, acquis au fil d’une série d’épreuves, garantit des gains certains – quoique parfois maigres – à long terme. Les Français tiendraient tant à cette société statutaire, qu’à chaque récession, ils feraient pression, via leurs syndicats ou l’opinion publique, pour un renforcement de ces statuts. Au fil des récessions, l’écart se creuse donc entre ceux qui sont “in” et ceux qui sont “out”, et le livre vise en fait à prévenir une aggravation de l’écart au fil de la présente récession.

Quoi que l’auteur s’en défende, il se trouve en fait sur une ligne qui ressemble fort à celle d’un néo-libéral ordinaire qui plaiderait pour un “big bang” social. Le chapitre 1 “L’émergence d’une société à statut” (p. 11-31) raconte les évolutions de la société française  depuis 1970 du point de vue de celui qui aurait voulu que les syndicats et les hommes politiques ne répondent pas au fil de la crise économique aux demandes de protection des personnes ayant déjà un travail. Le chapitre 4 “Les enjeux de la récession actuelle” (p. 74-88) rappelle que toute protection institutionnelle supplémentaire de l’emploi déjà là provoque à terme une baisse des créations d’emplois. L’auteur cite des données nord-américaines qui montrent que toute protection de l’emploi, aussi minimale soit-elle, dissuade les employeurs de créer des emplois (p. 81-83). Il fait aussi usage de comparaisons entre pays européens, d’où il ressort, contrairement à ce qu’il affirme dans ses entretiens avec la presse, que la France n’est pas un cas à part, mais fait partie de cet ensemble de pays “méditerranéens” (Portugal, Italie, Grèce), où l’on observe simultanément une forte protection statutaire d’une partie du salariat, une peur généralisée de l’avenir, et une insertion professionnelle très difficile des jeunes. Pays qui s’opposent à un idéal “nordique”, le Danemark, où le licenciement est aussi facile que l’embauche, l’indemnisation des chômeurs correcte, et où personne n’a peur pour l’avenir, surtout pas les jeunes, mais aussi à un idéal “nord-américain”, invendable politiquement dans ces pays, tant il repose sur une explosion des inégalités salariales.

L’auteur se dit de gauche, et cela est rappelé dans les entretiens donnés à la presse. En même temps, je ne vois pas clairement émerger dans ces pages et ces entretiens le  moindre début d’une stratégie offensive pour cette dernière. Le conseil de l’auteur est en effet de ne pas profiter de la récession pour donner encore plus de protection à ceux qui en ont déjà assez (ou trop?). C’est tout de même proche d’un discours ordinaire de la droite libérale sur les “privilèges” (des salariés, pas des rentiers et des propriétaires bien sûr!). Je ne vois pas en quoi cela peut être mobilisateur à gauche.

En fait, l’auteur avance peu de propositions (voir sa conclusion, p. 89-94), sinon une sorte d’appel bien vague à s’inspirer du modèle nordique sur certains points. Appel qui est contrebalancé par sa propre conscience que cela n’est pas dans la tradition française  de la “société à statuts” telle qu’il la décrit. Il en finit donc sur l’appel à la “volonté politique” pour changer les mœurs qui sont au principe de ce système (p. 94). On ne se sent guère plus avancé, et on aura un peu l’impression que ce n’est pas avec ce genre d’idées que la République progressera (toute allusion à la collection dans lequel le livre est publié est fortuite bien sûr).

Pour ma part, je regrette que l’auteur ne propose de fait aucune stratégie de sortie du blocage qu’il diagnostique, sinon de “ne pas exagérer”  encore une fois dans la défense des salariés en place.  S’il croit vraiment à son diagnostic, qu’il fasse des propositions! Et des propositions vendables puisqu’il se pique d’être un analyste politique (comme avec son explication du vote au référendum de 2005, p. 48-51)! Par exemple, si, effectivement, ce sont les conditions de licenciement qui représentent la cause d’une réticence des entreprises à embaucher, il faut proposer une réforme profonde de ce droit. (Je vois bien pour ma part une suppression pure et simple de toute indemnité de licenciement pour les nouveaux embauchés au profit d’un compte d’épargne obligatoire, dédié, bloqué, abondé par le seul salarié, placé en dehors de l’entreprise, et remplaçant l’intéressement et la participation: chacun devient son propre assureur à proportion de ses gains passés. Je supprimerais aussi volontiers tous les relents de paternalisme comme les comités d’entreprise ou le 1% logement, toujours au profit de ce compte généralisé de préparation au changement d’emploi.) Il est vrai qu’à le faire, on risquerait de finir bien à droite. (Mes propositions le sont sans doute…) Être de gauche pour lui, c’est alors chercher un “moyen de moyenner” qui ne me convainc guère. Laissons donc faire la droite, si elle ose être elle-même, cela sera plus clair.

Surtout, retiens bien la leçon, ô lecteur bénéficiant d’un bon statut, bien au chaud que tu es dans ton administration ou ton entreprise, si bien payé que tu as pu à l’instigation d’un plan médias bien conçu acheter cet opuscule fort cher à la ligne imprimée, arrête tes jérémiades, suspens tes envies largement infondées de suicide face au durcissement des méthodes de management, prépare-toi plutôt moralement à une nouvelle “déflation Laval”, qui, à en croire l’auteur, ne fut pas si désagréable au total pour les personnes concernées (p. 39-41).

Ps. On trouvera un autre compte-rendu de lecture du livre d’E. Maurin sous la plume de Jean Bastien sur le site de Non.fiction.  Ce dernier remarque à la fin de son compte-rendu que le changement d’attitude vis-à-vis du “statut valant supplément d’être”, qui caractériserait la société française selon E. Maurin, supposerait un “concept plus riche de l’action humaine que celui mobilisé par l’auteur tout au long de l’étude”. Comme on dit parfois, In coda venenum, voilà une élégante manière d’accuser l’auteur d’avoir la vue un peu courte...Pour ma part, je ne crois tout simplement pas à cette spécificité supposée de la société française, toutes les sociétés développées possèdent leur propre hiérarchie statutaire – pas nécessairement reliée à la place occupée sur le marché du travail par chacun. Mais pensez  à l’utilisation des titres devant les noms dans la vie courante dans bien des pays européens, ou au poids de la “race” aux Etats-Unis, etc., je ne suis pas sûr qu’on puisse nous dire plus “statutaires” que d’autres peuples.

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O. Filleule, L. Mathieu, C. Péchu, Dictionnaire des mouvements sociaux.

6 octobre 2009 · 6 commentaires

fillieuleOlivier Filleule, Lilian Mathieu, et Cécile Péchu, se sont mobilisés pour offrir à la communauté des politistes un Dictionnaire des mouvements sociaux (Paris : PFNSP, 2009). Pour ce faire, ils ont demandé à des spécialistes, essentiellement à leurs collègues français, d’écrire de courtes notices sur les termes qui balisent ce domaine de la recherche en science politique. Levons un premier malentendu éventuel : ce dictionnaire ne prétend donc aucunement dresser la liste des “mouvements sociaux” qui existent dans la France contemporaine ou ailleurs, comme son titre pourrait le laisser penser un instant au profane; il s’agit ici de faire le point sur toutes les manières de conceptualiser en science politique les mouvements sociaux. On ne trouvera donc aucune entrée  qui désigne un mouvement social particulier (par exemple, celui des femmes,  des “sans”, des Noirs américains, des homosexuels), mais seulement des entrées qui proposent l’état de l’art de la recherche sur les mouvements sociaux. On découvrira donc des notices  sur les grandes approches théoriques possibles (par exemple “Choix rationnel”, “Comportement collectif”, “Intervention sociologique”, “Analyse marxiste”, etc.), sur les moyens d’action plus ou moins typiques des “mouvements sociaux” (par exemple “Barricade”, “Boycott”, “Grève”, “Squat”, etc. ), et enfin des notices traitant de questionnements  contemporains (par exemple “Intellectuel spécifique”, “Espace géographique et mouvements sociaux”, “Média”, “Réussite et échec des mouvements sociaux”, “Politiques publiques”, etc.) .

Autant que nous puissions en juger sans être directement spécialiste de ces questions, ce Dictionnaire atteint avec bonheur son objectif affiché d’une présentation problématisée et pluraliste d’un domaine de recherche. Mais, dira-t-on, sur quoi porte-t-il au juste ce champ de recherche? Comme cela transparait des articles eux-mêmes (et de l’Avant-propos, p. 13-15), l’idée d’un domaine spécifique de recherche dédié aux “mouvements sociaux” se trouve être très fortement indexée à l’histoire politique, sociale et même académique, des Etats-Unis d’Amérique. Dans ce cadre, l’enjeu du dictionnaire est alors pour le collectif des auteurs de montrer la vitalité et l’originalité d’une école française (ou francophone plutôt) d’étude des mouvements sociaux. En effet, les mouvement sociaux dont il faut faire la théorie sont d’abord ceux qui ont bouleversé la politique nord-américaine à compter des années 1950. En lisant ces courtes notices, qui vont donc à l’essentiel, on se rend compte facilement de l’importance que prend la matrice nord-américaine : c’est à la fois elle qui donne les exemples “focaux”, et c’est elle qui propose la plupart des grandes machines théoriques toutes plus impérialistes les unes que les autres, surtout au début de leur lancement sur le marché des idées. Chaque notice “théorique” semblant d’ailleurs répondre à un plan commun : au départ, Y n’est pas d’accord avec l’approche X, alors dominante; Y prétend révolutionner le champ; il y réussit d’abord; ensuite Z montre que cette révolution est ratée, et propose lui aussi son approche, et, à la fin, il ne reste rien de Y sinon le terme dans le dictionnaire! Ainsi, on pourrait dire qu’il n’y aurait pas eu une discipline portant sur les “mouvements sociaux” s’il n’y avait pas eu aux Etats-Unis dans les années 1950-60 le mouvement des droits civiques – mais aussi un certain style de concurrence académique,  fondé sur la mise en avant d’un concept propre à chaque auteur et pour le moins moyennement coopératif. Plus généralement,  les “mouvements sociaux” dont il est ici question correspondent   à l’ensemble des “nouveautés” en matière de promotion d’un intérêt dominé (noirs, femmes, homosexuels, immigrés, écologistes, etc.) dans les pays développés – dont la France – depuis 1960, et à l’ensemble des théorisations qu’on a pu en donner. On notera d’ailleurs que peu d’exemples devenus ici canoniques, au sens où ils seraient le point focal d’une théorie nouvelle sur le marché des idées, portent sur un mouvement social dans un pays du monde sous-développé.

Les auteurs du dictionnaire, ainsi qu’une partie des auteurs dont ils rendent compte,  sont sans doute pleinement conscients de ce biais originaire dans la mesure où ils tendent à étendre dans le temps leur champ d’analyse. Comme un clin d’œil bienvenu, les curateurs du volume ont d’ailleurs décidé de convoquer rien moins que Karl Marx lui-même et de lui faire écrire (en le citant) un article intitulé “Pommes de terre” (p. 437-440). Les “pommes de terre” dont il est ici question se réfèrent au passage bien connu du 18 Brumaire de Louis Napoléon où K. Marx fait le lien entre les rapports sociaux entre paysans parcellaires (qui sont “comme des pommes de terre dans un sac”) et leur soutien au bonapartisme version Napoléon III. Comme le disent avec humour les auteurs, “Karl Marx est décédé mais toujours d’actualité” (p. 11) – ce qui traduit  bien sûr l’orientation progressiste des auteurs, qui ne sont pas connus par ailleurs pour être proches du Club de l’Horloge ou pour être des admirateurs de Margaret Thatcher, mais aussi sans doute leur conscience que le champ disciplinaire tel qu’il s’est construit jusqu’ici, via le poids de l’académie nord-américaine, aurait intérêt à se désenclaver.

En effet, comme nous l’avons dit, un mouvement social, c’est ici l’ensemble des  “nouveaux” intérêts, groupes, personnes, dominés auparavant, qui se mobilisent dans les pays développés à compter du début des années 1960, à travers des formes “inédites”, ou, plus précisément, à travers toutes les formes qui ne sont pas le vote pour des partis, ni l’action syndicale au cœur du “mouvement ouvrier”. Or ce découpage du réel revient  souvent à se donner des œillères :

- un mode d’action prétendu “nouveau” n’est bien souvent qu’une résurgence : l’article de Johanna Siméant sur les “Grèves de la faim” nous  rappelle (p. 263-270) par exemple que ,déjà au début du XXième siècle, ce mode d’action est bien connu; tout comme ne sont guère “nouveaux” au sens strict bien des mouvements sociaux, comme le conceptualise le terme d’”Abeyance structure”, présenté ici par Florence Johsua (p. 17-23), qui désigne ce qu’on peut nommer aussi les “fleuves carsiques” de  la politique, bien connus par ailleurs des historiens;

-la réflexion sur la plus ou moins grande efficacité pour défendre la “cause du peuple” ou d’un groupe dominé quelconque, de l’organisation, du leadership, ou de la spontanéité populaire, ne date pas d’hier, ni même d’avant-hier, comme le montre l’article “Spontanéisme” de Cécile Péchu (p. 517-524) ou l’article “Leaders” d’Eric Agrikolianski (p. 319-325), et il est somme toute étrange de voir le débat commencer ici par quelque livre publié outre-atlantique après 1970;

- la spécificité même de ce qui serait un “mouvement social” ou qui n’en serait pas un se trouve d’ailleurs remis en cause directement par Michel Offerlé dans son article “Groupe d’intérêts” (p. 279-286), qui plaide, à sa manière un peu contournée, pour une vision plus large des mobilisations à étudier pour comprendre le jeu politique.

Pour ma part, malgré ces accommodements, ouvertures, ou précisions au sein même des notices, qui remettent en cause le champ en même temps qu’ils le décrivent, j’irais encore plus loin dans sa dé-construction.

D’une part, si l’on s’en tient à l’évolution des pays démocratiques sur les deux derniers siècles,  j’ai du mal à accepter que l’on sépare, parmi les modes d’action politique ouverts aux masses,  des “voies anciennes”, partis et syndicats, et des “voies nouvelles”. Finalement, tout ce dont quoi les théoriciens des mouvements sociaux dissertent aujourd’hui a été l’objet de discussions, débats, controverses,  dès le XIXème siècle, en particulier dans ce qui était alors le mouvement  ouvrier/socialiste (cf. les travaux de Pierre Rosanvallon pour mesurer une partie de cet immense continent de discussions). Le présent Dictionnaire se montre d’ailleurs en retrait par rapport à ces vieux débats : par exemple, on ne peut qu’être étonné par l’absence de l’entrée “terrorisme”, or la “propagande par le fait”, comme les partisans de son usage l’appelaient jadis, ne peut être laissée de côté ainsi comme une simple dégénérescence de certains mouvements sociaux lorsqu’ils se trouvent dans une impasse.  Pensons par exemple au cas de l’Irlande du nord. Les auteurs ont ainsi consacré une notice à la “Répression” sous la plume d’Hélène Combes (p. 462-468), et une  autre à “Maintien de l’ordre” sous celle de Pierre Favre (p. 334-340), qui insistent toutes deux plutôt sur le rôle des forces de l’ordre dans le recours à la violence. Or cet oubli du terrorisme – pourtant un aspect important de l’action, supposée en faveur des dominés, des “Possédés” dénoncés jadis par F. Dostoïevski aux actuels “terroristes islamistes”  que le monde entier est censé pourchasser – revient en fait à définir l’objet “mouvement social” comme se limitant aux moyens d’action des dominés non létaux  pour leurs adversaires – même si on trouve des articles sur “Insurrections, Émeutes” par  Nicolas Bourguinat (p. 300-307) “Barricade” par Danielle Tartakowsky (p. 74-79)  et “Révolutions, crises, transitions” par Michel Dobry (p. 475-484), trois articles de tonalité plus historique que contemporaine. La forclusion de la violence existe sans doute dans les pays développés pour un “mouvement social”, mais celle-ci doit être elle-même objet de réflexion.

Pourquoi surtout ne pas parler ici des partis? – et, là, je l’avoue, je suis partisan! Le cas américain, qui a inspiré toutes les théorisations essentielles à l’étude des mouvements sociaux,  se caractérise effectivement par le fait qu’aucun mouvement social n’y a débouché sur la formation à terme d’un parti politique et à son implantation durable dans la vie politique des Etats-Unis. La dernière tentative en ce sens remonte à la fin du XIXème siècle quand des partis “agrariens” ou “populistes” ont tenté sans succès d’entrer dans l’arène politique américaine – au mieux, ils ont été absorbés par l’un ou l’autre parti du duopole partisan, démocrate/républicain. En Europe, tout au moins à l’ouest du continent, c’est tout le contraire, la plupart des partis politiques trouvent leur origine, plus ou moins lointaine certes, dans un “mouvement social” qui a réussi.  La puissante et laïque CDU allemande d’aujourd’hui descend ainsi, entre autre, de la mobilisation catholique contre l’Empire bismarckien. De nos jours encore,  des “mouvements sociaux” débouchent sur la création et l’enracinement d’un acteur partisan, comme avec les partis de l’écologie politique ou ceux des divers régionalismes ou nationalismes infra-étatiques. Qui sait d’ailleurs si le “Parti des Pirates” d’origine suédoise, issu clairement d’un nouveau “nouveau mouvement social”, ne deviendra pas à terme un acteur  de la vie politique du continent européen? Hors  d’Europe, il me semble que le “Parti des travailleurs”  brésilien ou l’ANC sud-africain constituent d’autres exemples de ce cheminement. En fait, les spécialistes des mouvements sociaux restent encore prisonniers de leur tropisme nord-américain, où, effectivement,  aucun groupe de dominés que ce soit ne peut envisager sérieusement d’avoir son parti, au mieux il devra s’intégrer en junior partner dans une vaste rainbow coalition.

D’autre part, si les spécialistes des mouvements sociaux entendent apporter leur pierre à l’édifice d’une description du fonctionnement de nos systèmes politiques démocratiques, il demeure qu’ils souffrent toujours de leur focalisation primitive sur leur objet de départ, les mobilisations  plus ou moins improbables des dominés. Or, pour décrire pleinement un jeu, il m’a toujours semblé myope ou asymétrique de ne s’intéresser qu’à un seul des joueurs. C’est certes bien sûr d’abord une contrainte du “terrain”, qui empêche un individu ou une équipe d’individus de tout étudier à la fois dans le déroulement  du conflit étudié, mais cela se traduit ensuite en multiplications de théories pour corriger cette myopie ou asymétrie : le concept de “Structure des opportunités politiques” par exemple se trouve être l’un des moyens de refaire le lien entre un mouvement social particulier et son contexte politique d’opération (institutions, forces politiques en présence, etc.), or ce concept est  “exécuté” ici par Olivier Fillieule et Lilian Mathieu (p. 533-540) au nom justement d’une vision interactionniste ou pragmatiste (ajout critique d’O. Filleule sur ce point : je me trompe sur cette dernière qualification de sa position, voir réaction plus bas) de toute  mobilisation sociale. Celle-ci, si j’ose dire, se crée les opportunités qu’elle saura ou non découvrir. Cette vision, si elle est sans doute heuristique par la place qu’elle laisse à l’imprévu et à la créativité de ceux qui se découvrent acteurs de la cause qu’ils s’inventent face à des adversaires finalement tout aussi improvisés, revient pourtant à mon sens à une “simple” description historique des enchainements pertinents. Plus aucune “loi” ne peut alors être découverte au terme de la recherche. Surtout, c’est là une vision optimiste des situations : la “Structure des opportunités politiques” revient à souligner que les portes sont plus ou moins ouvertes pour une mobilisation, et que, si la porte est fermée à double tour, il n’y a pas grand chose à faire. Pour O. Fillieule et L. Matthieu, la porte peut toujours s’inventer. De fait, c’est sans doute  à une vision plus globale qu’invitent les réflexions de l’école française d’étude des mouvements sociaux, mais sous une forme pour le moins paradoxale. En effet, à ce compte-là, fallait-il proposer simplement un Dictionnaire des mouvements sociaux? Ne fallait-il pas aller jusqu’à un  Dictionnaire critique des mouvements sociaux pour bien indiquer le désenclavement complet qu’on cherche en fait à opérer?

Le lecteur que je suis, partial certes, ressort de la lecture de toutes ces notices, la plupart claires et didactiques, avec le sentiment que le découpage du réel ici proposé n’est au total pas le bon, que toutes ces études ne prendraient sens que dans une vision plus large dès le départ du système politique. En quelque sorte, il faudrait remettre tout le monde en mouvement (ce que tend à faire d’ailleurs le propos de Michel Offerlé, par ailleurs mon directeur de thèse….) : est-ce que, dans le fond, les groupes dominants ne sont pas eux-mêmes des mouvements sociaux? Est-ce que l’État et ses services ne sont pas un ensemble de mouvements sociaux? Pourquoi faire une distinction par exemple entre le “mouvement social”, celui des “sans-papiers” , et le “syndicalisme” policier? Les élites dirigeantes de l’économie ne sont-elles pas elles aussi un acteur mobilisé politiquement? Les “traders” ne seraient-ils pas le mouvement social transnational de notre temps?

Pour en revenir aux Noirs américains qui tiennent un rôle si éminent dans tout ce récit scientifique, leur sort avant 1950 n’était-il pas dû à un “mouvement social” qui avait fort bien réussi dans le Sud des Etats-Unis dans les années 1865-1875 au point de s’institutionnaliser dans la ségrégation gérée par le Parti démocrate du sud des Etats-Unis ? Leurs victoires dans les années 1950-1960 ne sont-elles pas aussi le résultat de l’épuisement de ce mouvement social ségrégationniste devenu parti unique en bien des lieux ? Bref, je plaiderais pour ma part dans tous les cas pour une vision vraiment “marxienne” – où l’on étudie les deux camps.

Il est vrai que c’est là une difficulté pratique supplémentaire : au départ, comme le soulignent parfois les notices dans le cas nord-américain, les analystes des mouvements sociaux sont des “compagnons de route” de ces derniers, ou tout au moins des gens qui se demandent comment  ces mobilisations des pauvres, déclassés et autres sans-voix, auxquelles ils ont parfois participé, ont pu fonctionner. Il existe souvent une sympathie, plus ou moins évidente, entre le chercheur et l’objectif que cherchent à atteindre les mouvements sociaux étudiés. Y a-t-il ainsi une seule femme anti-féministe  convaincue qui ait consacré son temps de recherche au mouvement d’émancipation des femmes? Peu de gens, qui participent de l’industrie académique de l’étude des mouvements sociaux, peuvent être classé d’emblée parmi ceux qui pensent que tout cela n’est qu’une vaste chienlit à éradiquer de suite.  On se pose du coup rarement la question face à un mouvement social : comment s’en débarrasser? Les auteurs du présent Dictionnaire tendent à  présenter les travaux en cours  comme ayant atteint une vision plus objective et sont fort prompts à dénoncer les visées idéologiques de certains de leurs illustres prédécesseurs, comme dans l’article sur l”‘Intervention sociologique” de Philippe Corcuff (p. 313-319), mais,  sans disposer comme preuve des fiches aux Renseignements généraux (ou au service qui l’a remplacé) de chacun des auteurs pour autant qu’elles soient à jour…, je doute que la congruence de chaque chercheur ici présent avec son objet ait disparue. Elle s’est peut-être simplement adaptée à une époque plus cynique, plus désenchantée, elle se moule dans une bienséance académique. Quoi qu’il en soit, cette congruence, cette sympathie, pour les mouvements étudiés tend souvent à occulter la vision globale que l’on se devrait d’avoir. Il est vrai aussi que, par définition, un chercheur “progressiste” aura quelque mal à infiltrer les lieux où se définissent éventuellement des stratégies répressives, de la “contre-insurrection” à la surveillance ad hoc. On laissera cela à l’historien quand les archives seront ouvertes, ou au journaliste courageux. On écartera les hypothèses dérangeantes au profit de ce qui est du domaine public.

Au total, il faut remercier les curateurs, O. Fillieule, L. Mathieu et C. Péchu de cette publication qui participera grandement  à la réflexivité disciplinaire, tout en regrettant qu’ils n’aient pas osé aller plus loin encore dans leur travail de re-définition des questions pertinentes à se poser et de réinscription de leurs objets d’étude dans une histoire européenne et extra-européenne de la mobilisation des masses et des contre-mobilisations des élites en place.

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Scoop selon Frédéric Lefebvre : 100% des Français contre la privatisation de la Poste.

5 octobre 2009 · 3 commentaires

Chose vue et entendue  au Journal télévisé de France 2, 20h, dimanche 4 octobre 2009.

Frédéric Lefebvre, porte-parole de l’UMP, répondant à un journaliste de France 2 l’interrogeant sur la “votation citoyenne”, organisée la semaine dernière par un Collectif contre la privatisation de la Poste, a argumenté ainsi après avoir déclaré que le gouvernement et lui-même étaient contre l’idée même de privatiser la Poste et que cette “votation” n’était donc qu’une agitation partisane et syndicale de la gauche  : “Je vous donne un scoop : s’il y avait un référendum sur le sujet [la privatisation de la Poste], 100% des Français seraient contre”. La phrase n’a pas été reprise par l’AFP apparemment. Cette figure de rhétorique, un peu contradictoire par ailleurs avec la dénonciation au début de cette même déclaration de la formulation orientée de la question posée par la “votation”, pousse tout de même un peu loin le bouchon pour user d’une langue familière, si typique par ailleurs de cet homme politique.

Dans sa verve, le porte-parole de l’UMP vient en effet de réduire à néant tous les citoyens d’obédience libérale en économie de ce pays! Ils existent pourtant, j’en connais même personnellement qui voudraient bien voir la Poste privatisée pour leur apprendre le sens du travail à tous ces fainéants de fonctionnaires, atteints de “gréviculture”,  qui exercent entre les grèves un “Petit Travail Tranquille”, et pour régler par la  même occasion son compte au petit postier de Neuilly. Dans sa verve, tout juste si F. Lefevbre  ne nous dit pas qu’envisager la privatisation de la Poste, c’est faire partie de l’anti-France, du “parti de l’étranger” ou je ne sais quoi encore. Face à une déclaration si contraire à l’état réel de l’opinion publique (qui est certes sans doute majoritairement contre une “privatisation” de la Poste quelque soit le sens exact qu’on donne à ce terme, mais qui ne l’est nullement de manière soviétique si j’ose dire), je ne peux m’empêcher de ne pas trouver très sain pour une démocratie qu’un camp, pour avancer ses pions – ce qui représente son droit le plus strict acquis par l’élection de 2007! -,  choisisse de le faire d’une telle manière sans même réussir par ailleurs à tromper personne. Pour vivre heureux, vivons cachés, dit le vieil adage bourgeois, certes.

On remarquera d’ailleurs qu’un Xavier Darcos, lui, tente de rejeter la “faute” de l’ouverture à la concurrence du secteur postal en Europe et en France, et par suite celle du changement de statut que cela implique de fait, sur le gouvernement de Lionel Jospin… C’est là un argument qui admet, au moins implicitement, qu’à terme, privatisation de la Poste ou adoption – si ce n’est pas déjà fait- par elle de règles de gestion proches ou semblables à celles du secteur privé, il y aura inévitablement, avec ce qui s’en suit pour le personnel et les usagers.

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Jamais la Poste tu ne privatiseras!

26 septembre 2009 · 6 commentaires

Une grève a eu lieu cette semaine à la Poste pour protester contre le projet gouvernemental de changement de statut de “la Poste”. Celle-ci deviendrait une société anonyme, presque comme les autres, et ceci permettrait, selon le gouvernement, de la préparer à l’ouverture totale de son marché à la concurrence au 1er janvier 2011 (plis de moins de 50 grammes, en conformité avec les engagements européens de la France en la matière). Le changement de statut serait la condition sine qua non pour  la doter  (2,7 milliards d’euros) afin qu’elle puisse investir et résister au choc de ses concurrents. Le gouvernement jure que, non jamais, non Grand Dieu jamais, il n’entend engager de ce fait la “privatisation” de “la Poste”.  Celle-ci, à l’en croire, restera, si ce n’est pour l’éternité du moins pour l’avenir prévisible, une entreprise dominée par l’État et vouée au service de l’intérêt général. Les syndicalistes ne croient pas en ces promesses, bien que le gouvernement s’engage à rédiger la loi qui doit permettre le changement de statut de façon à bien préciser ce point. Ils appellent donc à de multiples actions, y compris une sorte de “référendum” (en fait une pétition) ouvert à toutes les personnes intéressées à préserver le statu quo actuel.

La réaction syndicale est logique vu toute l’histoire précédente des “changements de statut” dans le rétrécissement progressif depuis vingt-cinq ans de l’intervention publique directe dans l’économie. Les salariés de la Poste ne peuvent de plus que  comparer leur sort (probable) avec ceux de leurs cousins de France-Télécom, avec lesquels jadis, il y a certes très, très longtemps, ils formaient une seule et même administration.

Première remarque : si on admet que l’objectif final est effectivement la privatisation, comme le disent les syndicats, pourquoi le gouvernement ne l’affirme-t-il pas directement? Dans le fond, cela ne trompe personne, ni les partisans libéraux de la “nécessaire réforme”,  ni les opposants à cette “casse du service public”. Pourquoi ne pas être plus clair dans ce cas? L’histoire récente  tendrait de fait à prouver que, grâce à d’autres pas de deux de ce genre, les gouvernements successifs arrivent à réduire ainsi le périmètre du secteur public sans trop de heurts. Comme  la “stratégie du salamis”, ou des “petits pas”, semble bien fonctionner, pourquoi s’en priver? L’expérience  montre qu’une partie au moins des personnes directement concernées par les conséquences sans doute néfastes pour eux d’un tel mouvement vers une gestion privée (salariés, usagers) se considèrent comme soulagés un temps par les promesses d’avancer d’un pas, mais pas plus loin. Cependant, comme un pas de plus a toujours été fait jusqu’ici vers une adaptation libérale de ces services ou entreprises publics, cela tend aussi à affaiblir la crédibilité de la parole gouvernementale, selon la rengaine bien connue de tout Français adulte qui rappelle que “les promesses n’engagent que ceux qui les croient”.  Tout le monde finit à terme par comprendre, ou qu’il s’est laissé endormir (ou plutôt a bien voulu se laisser endormir), ou qu’il avait eu tort de douter de la foi libérale des gouvernements successifs.

De plus,  cette tactique laisse dominer l’idée qu’en France,  jamais aucune réforme libérale n’a été faite, ce qui se trouve être  faux si l’on se place dans une perspective longue depuis le début des années 1980. Cela procure sans doute un autre avantage aux libéraux, à savoir qu’ils peuvent ainsi toujours prétendre que rien n’a été fait. Ils ont raison, en ce sens que presque rien n’a été fait clairement, d’un coup, à la loyale. Il n’y a jamais eu de ce côté du Rhin l’équivalent d’une “Loi Hartz IV” qui, elle,  annonça clairement la couleur.

L’exaspérant pour qui attendrait plus de vigueur démocratique est que le gouvernement se sente alors obligé de continuer dans cette tactique (gagnante certes) : pourquoi ne pas dire le changement de statut constitue la première étape vers une “Poste” dominée par des capitaux privés qui, par nature si l’on en croit la vulgate libérale, sauront faire mieux pour moins cher? Les libéraux se croient-ils si inaudibles en France qu’ils doivent toujours avancer en crabe face au grand public? Il est certain que le moment ne se prête guère à un “coming out” libéral, mais cela serait plus sain pour la démocratie.

Deuxième remarque : si l’on admet au contraire de l’hypothèse précédente que le gouvernement veuille effectivement et sincèrement conserver un contrôle exclusivement étatique de “la Poste”, pour des raisons d’aménagement du territoire ou de respect de la “ruralité” par exemple, ce  dernier se trouve face à un redoutable problème de crédibilité de sa promesse. Tout changement de statut a mené à la privatisation, donc “la Poste” serait une surprenante exception. Le gouvernement se propose d’inscrire dans la loi ce  caractère public de la nouvelle structure. Dans les temps anciens désormais, où la loi était effectivement en lien (relativement) univoque avec les politiques publiques suivies en son nom, cela aurait pu suffire, mais aujourd’hui? Entre les lois non entrées en vigueur faute de décrets d’application, celles bien mal appliquées faut de “volonté” et réitérées sous une forme plus ou moins nouvelle tous les décennies,  celles démenties par les politiques publiques qui, soit disant, les mettent en œuvre, et celles  parfois changées ou complétées d’urgence  par la majorité même qui les a votées, la promesse d’un article de loi protégeant la nature publique de “la Poste” ne vaut plus grand chose. C’est un constat qui ne me plait guère, mais qu’il faut faire, un article de loi, cela ne vaut plus grand chose aujourd’hui. Donc le gouvernement n’a aucun moyen de prouver sa crédibilité sur ce point par la loi elle-même.

La seule manière pour lui de prouver qu’il ne cherche pas à “privatiser la Poste” serait d’afficher un projet qui montrerait qu’il a réfléchi à ce que serait véritablement un “service public postal” dans le XXIème siècle dominé par Internet. Il existe déjà certes l’idée de “service postal universel” qui consiste à obliger la Poste à assurer des fonctions postales (traditionnelles) là où ce n’est pas rentable, et la Poste devrait être compensée financièrement par l’État pour cette fonction. Mais, selon moi, cela ne suffit pas : si le marché du courrier est ouvert à la concurrence, la vraie justification d’une Poste sous contrôle public passe par d’autres objectifs que la simple distribution “universelle” du courrier. Celle-ci, de toute façon, avec l’accès à terme de toute la population à Internet, concernera de moins en moins de plis, et donnera un sens “résiduel” à cette fonction. En Suisse, parait-il, le service postal s’occupe aussi d’assurer des liaisons passager avec des villages reculés. On pourrait imaginer quelque chose du même ordre, ou tout autre chose d’ailleurs  en fonction des besoins nouveaux des populations. Comme, à ma connaissance, aucun projet d’une telle nature radicalement novatrice, n’a été affiché, ni par le gouvernement, ni par la direction actuelle de la Poste (qui ne semble rêver que d’exceller dans son “métier” en devenant “king of the world”),  il devient difficile de ne pas considérer que les apparences jouent contre les bonnes intentions du gouvernement, et que salariés et usagers ont quelques raisons de s’inquiéter.

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Taxe carbone : N. Sarkozy investit dans sa réélection.

19 septembre 2009 · Laisser un commentaire

Contrairement à beaucoup de gens dans ce pays, à en juger par les réactions de la presse, les courriers des lecteurs, les blogs et l’opinion publique qu’enregistre les sondages, le choix de Nicolas Sarkozy de décider d’”acter” (enfin) l’instauration au 1er janvier 2010 d’une “taxe carbone” en France me parait  comme un beau coup politique, un bel investissement politique dans sa réélection en 2012 (qu’il prépare, dit-on, avec le sérieux qu’il convient).

Je ne rentrerai pas dans les détails du niveau annoncé de la taxe (17 euros par tonne de CO2 et le type de compensations “sociale” choisies), ni sur sa couverture (qui oublie l’électricité – mais rassure-toi, ami écologiste, l’ouverture du marché de l’électricité à la concurrence, demandée par la Commission européenne, va faire exploser sous peu le prix de cette énergie comme partout où cette belle idée a été mise en œuvre  , inutile donc d’y rajouter une taxe pour encourager les consommateurs à une juste parcimonie). Les choix annoncés par Nicolas Sarkozy ne correspondent sans doute, ni à un niveau suffisant de taxation pour avoir un effet immédiat sur les émissions de CO2 (argument des économistes ou des Verts), ni à un niveau suffisant de compensations  pour ne pas faire se désespérer la “France qui se lève tôt… pour prendre sa  voiture d’avant les normes antipollution après avoir dormi dans sa  maison, si  isolée et  si mal  isolée, dans la  campagne picarde” (argument du reste de la gauche, et sotto voce de la droite ancienne manière).

Ce qui me fascine en revanche comme politiste, c’est que le “Président du Pouvoir d’Achat et du Bouclier Fiscal”, le PPABF, ait prononcé distinctement dans son discours de Culoz, dans l’Ain, le mot  même de “Taxe”. Il ne s’est même pas caché derrière l’expression plus ésotérique de “Contribution climat énergie”. Il accepte d’instituer une taxe – une Taxe!!!!!! Une taxe qui va toucher la quasi totalité de la population adulte de ce pays, contrairement aux autres taxes mises en place depuis 2007, bien plus discrètes et donc politiquement indolores. Le candidat N. Sarkozy avait certes, comme les autres candidats modérés, signé le “Pacte écologique” de Nicolas Hulot. Ce texte mettait sur la voie de ce principe “pollueur-payeur” (dont Y. Rumpala nous rappelle utilement les origines dans un post récent). Donc N. Sarkozy ne prend personne par surprise, mais la surprise, pour moi en tout cas, c’est qu’il se sente tenu de tenir cette promesse-là, même au plus bas niveau de taxation possible. De fait, il aurait très bien pu temporiser en argüant qu’avec la crise économique en cours, les “malheurs des temps”, ce n’était pas le moment de taxer les Français et qu’il n’avait de toute façon pas été élu pour cela.

Il est même possible que N. Sarkozy  doive batailler contre sa propre majorité parlementaire pour faire passer cette “taxe”. J’imagine toutefois mal que celle-ci lui fasse faux bond, le dispositif  sera sans doute compliqué à l’envi par les parlementaires, soucieux d’épargner le “petit peuple” (de droite), les PME, et toutes les corporations à forte valeur électorale et médiatique (chauffeurs de taxi, agriculteurs, marins-pêcheurs, chauffeurs routiers, ambulanciers, etc.) L’usine à gaz, si j’ose dire, ainsi obtenue risque d’être du plus bel effet dans les manuels de fiscalité qui n’en demandent pas tant. Il n’empêche que, par définition, beaucoup de gens vont geindre au 1er janvier qu’ils ne peuvent plus aller au travail ou se chauffer l’hiver.

Pourquoi N. Sarkozy se lance-t-il alors dans cette affaire? Qui, en plus, n’aura même pas le mérite de remettre en ordre les comptes de l’État, puisqu’il s’est engagé à rendre l’ensemble de l’argent collecté ainsi aux citoyens. La contrainte externe est sans doute à prendre en compte: comme le principe “pollueur-payeur” est valorisé comme moyen de résoudre la crise climatique (cf. marché des droits à polluer institué par les accords de Kyoto), il vaut mieux rejoindre à temps le mouvement plutôt que de se faire imposer la chose. On se dirige en effet vers une grande conférence internationale sur le climat à Copenhague, la décision de N. Sarkozy, prise au bon moment, accumule pour la France de la crédibilité. Dès le 1er janvier 2010, nous voilà, au moins par l’image, dans le peloton de tête des Etats écolo-crédibles.

Une stratégie plus interne est sans doute aussi présente, la classique stratégie à la Bismarck du conservateur conséquent : en instituant lui-même une telle taxe, et en l’inscrivant de surcroit dans sa propre idéologie de “rupture”, de “volonté politique” (cf. son discours de Culoz), N. Sarkozy fait là un bel investissement sur l’avenir. Il dédouane ainsi son camp du soupçon d’être bloqué sur ce sujet. Pensez donc à la tête qu’a pu faire ce cher Claude Allègre quand N. Sarkozy a déclaré ce jour-là que la Science était certaine de l’origine humaine du réchauffement climatique, vous paierez d’un cœur léger la  taxe. Pensez aussi au nombre de livres que vend ce même Claude Allègre, à cette frange de la population, plutôt âgée, plutôt située à droite, qui ne croit pas au réchauffement climatique… parce que c’est une “invention des écologistes”… qui, rappelons-le, sont dirigés par des gens peu fréquentables… un peu pédophiles sur les bords en leur temps. Pour une partie de la droite, donner raison aux écologistes (même sous une forme économiquement correcte), à une part de l’esprit de 68 en somme, ce ne va pas du tout de soi. Il faut toutefois noter que N. Sarkozy est resté loyal à l’engagement durable de son camp envers le “lobby élecro-nucléaire”, ne donnant aucune satisfaction aux écologistes sur ce point.

En continuité avec son ralliement en 2007 au “Pacte” de N. Hulot, N. Sarkozy a donc décidé fort stratégiquement de ne pas se laisser enfermer en compagnie de G. W. Bush et C. Allègre, du côté de la réaction qui n’a rien vu, rien appris, rien compris. Il n’a peut-être pas envie d’être jugé dans quelques (petites) années dans le “Nuremberg du réchauffement climatique” parmi les coupables les plus évidents. Il ne faut pas en effet négliger que les désordres climatiques se faisant plus nombreux, la recherche de “responsables” va commencer sous peu.

Son choix a donc dû lui apparaitre comme un investissement d’autant meilleur sur l’avenir, pour sa réélection en 2012, qu’avant sa propre déclaration, les réactions du principal parti d’opposition ont été magnifiquement hors de propos. L’échappée solitaire lors de l’Université d’été du Parti socialiste de Ségolène Royal, se déchainant sur la “taxe carbone” dans un mélange de populisme grossier et d’argumentations fallacieuses, lui garantit qu’à terme,  les socialistes resteront marqués par leur ambigüité sur le sujet.

Au printemps 2012, les effets du réchauffement climatique seront encore plus évidents qu’ils ne le sont déjà aujourd’hui, et N. Sarkozy aura beau jeu de dire qu’il a engagé la France sur la voie de la refonte écolo-compatible de son économie et de son mode de vie.

Une dernière remarque sur cette taxe : certains socialistes, Jack Lang par exemple, prétendent que le gouvernement s’y est mal pris, qu’il a manqué de pédagogie. Il est vrai que l’on pourrait se dire qu’avec un certain consensus dans les sondages pour le développement durable, il est étonnant de se retrouver avec 70% de gens contre cette taxe (avec certes des variations notables selon les groupes sociaux).

Or, ici, on touche du doigt la différence entre ce que chacun de nous déclare vouloir faire et ce qu’il fait effectivement. Que 70% des gens soient contre n’est pas étonnant : en dehors même de l’allergie au mot même de taxe (ou à celui d’impôt), il faut bien mesurer à quel point une telle taxe va à l’encontre de toutes les évolutions observées dans les comportements des Français. Quel est en effet ce peuple qui se dit pour le développement durable, mais qui n’a de cesse de participer avec une joie non dissimulée à l’étalement urbain? Sur les dix dernières années, nous avons battu des records d’utilisation de l’espace, nous avons mité le territoire de maisons individuelles; de plus, la plupart d’entre elles, à en juger par leur manière d’être construites , sont totalement décalées avec quelque injonction “durable” que ce soit. De même, avant que le dispositif de bonus/ malus écologique ne soit introduit dans le secteur automobile, nous nous livrions collectivement à une orgie de 4×4 – là encore avec des résistants.

En somme, la “pégagogie” s’est jusqu’ici révélée globalement inutile en la matière, et c’est justement l’objectif d’une taxe carbone, de faire comprendre à tous ceux qui ne veulent pas comprendre, de fait la majorité de nos concitoyens, qu’il faut changer de comportement. Si tous les  Français, avertis par les scientifiques, acceptaient de bonne grâce comme vraiment réel le danger qui menace l’humanité, et changeaient en conséquence leur comportement quotidien, il n’y aurait pas du tout besoin de taxe carbone. Il existe d’ailleurs des individus qui, sans être incité financièrement à le faire, changent leur vie, mais combien sont-ils en réalité?

La taxe carbone, cela fonctionne comme la taxe sur les alcools, les jeux ou le tabac, c’est l’ultima ratio quand on sent que la conviction n’est pas là, ou comme le paradis, le purgatoire et l’enfer pour les hésitants en religion. Si tu ne crois pas, au moins si tu payes, tu changeras.

N. Sarkozy incarne ainsi l’autorité raisonnable face au peuple déraisonnable, on argumentera, on rechignera, on se plaindra, on râlera, mais, au final, on lui saura gré de sa vision. Et j’en suis fort marri.

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