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Europe : politique d’abord.

A la demande d’un journaliste du site Atlantico, j’ai accepté de rédiger une opinion sur la crise financière actuelle. Vous la trouverez ici sous le titre de “L’euro ne mourra pas, la volonté politique le sauvera”.   Le contenu de ce que j’avais envoyé pour publication à ce site, marqué à droite selon ses critiques, a été respecté au mot près, et le journaliste a fort bien mis en valeur les articulations du texte. Je lui exprime donc ici publiquement mon satisfecit. Cela fera sans doute rire par contre quelques unes de mes connaissances de voir que mon article s’accompagne d’un petit sur-titre “Anti-catastrophisme”.

Qu’est-ce que je dis en résumé dans cette opinion pour être vu comme “anti-catastrophiste”? Que pour en finir avec le format territorial actuel de la zone Euro (sortie de la Grèce, sortie de l’Allemagne, etc.) comme l’envisagent des économistes, il faudrait une dose énorme de politique, il faudrait que les partis au pouvoir dans les pays européens découvrent qu’ils ont fait fausse route depuis 25 ans et l’admettent aux yeux de leurs électeurs, il leur faudrait en plus prendre la responsabilité d’un chaos économique, au moins temporaire, qui risquerait bien de les engloutir. Je dois dire qu’auprès des lecteurs d’Atlantico qui ont pris soin de réagir à mon article, cette analyse n’est pas bien passée, avec l’argument majeur qu’une vague de fond de nature économique pousse à l’éclatement de la zone Euro. La suite des événements tranchera. Il est même possible que la Grèce sorte de l’Euro, et que les politiques européens arrivent à expliquer qu’en fait, en réalité, ce pays n’a jamais fait partie de l’Europe, que le cas grec est une telle exception à la règle qu’il n’existe pas en fait, qu’il ne porte aucune leçon générale. C’est possible, mais cela va être difficile.

En même temps, j’ai l’impression qu’entre la publication (19 septembre) et ce jour (26 septembre), quelques faits renforcent mon hypothèse : en particulier, il semblerait que David Cameron, Premier Ministre conservateur du Royaume-Uni, ait invité les pays de la zone Euro à résoudre leur problème, en allant plus loin dans l’intégration financière entre eux.  Selon le Guardian, il a en effet appelé lors d’un discours à Ottawa le jeudi 22 les pays de la zone Euro à mettre en œuvre le plan du 21 juillet 2011 au plus vite. Le même article cite même une source gouvernementale anonyme (Cameron lui-même?) qui reconnaitrait que : “The remorseless logic of economic and monetary union is fiscal integration. ” Si l’information est exacte, c’est tout de même étonnant pour un Premier Ministre arrivé sur un programme partisan plutôt eurosceptique – certes gouvernant en coalition avec les Libéraux-Démocrates europhiles – que de le voir appeler à quelque chose dont rêvent les fédéralistes du continent, une plus grande intégration pour résoudre la crise de la dette dans la zone Euro. Il me semble même qu’à lire la presse, le futur FESF grossit à vue d’œil dans les rumeurs qui courent à son endroit. On n’est pas loin d’aller directement au “Trésor européen” voulu par la BCE.  Du côté grec, à ce que je peux en savoir ici par la presse, les leaders actuels du PASOK affirment toujours leur détermination sans faille à appliquer les mesures d’austérité demandées par la “troïka” (FMI-Commission-BCE) pour obtenir la dernière tranche des aides 2010 et d’enclencher l’approbation par les 17 du plan décidé en juillet 2011.

Bref, au moins sur la scène du monde à laquelle j’ai accès, tous les politiciens européens les plus importants déclarent toujours se démener pour “sauver la zone Euro” (et aussi la stabilité financière mondiale… alias les banques et autres joueurs du grand casino financier planétaire).

Ps. Le jeudi 29 septembre 2011, à une écrasante majorité, le Bundestag votait les modifications du FESF adoptées le 21 juillet en sommet européen. La “dissidence” au sein de la majorité CDU-CSU-FDP s’est réduite au final à un si petit nombre de députés que la Chancelière est restée majoritaire sur ce vote avec sa seule majorité, et en plus, les deux grands partis d’opposition, SPD et Grünen, ont voté presque comme un seul homme le plan du 21 juillet. Seul die Linke, parti en perte de vitesse comme l’ont montré les élections régionales berlinoises,  a refusé le plan du 21 juillet.  Le Parlement finlandais a voté le plan, n’en déplaise aux “Vrais Finlandais”, alors même qu’il ne semble pas que l’histoire des garanties demandées par la Finlande ait été conclue d’une manière ou d’une autre. Seuls les Pays-Bas ou la Slovaquie pourraient encore poser un (petit) problème, mais je doute que l’un ou l’autre puisse bloquer un plan européen de cette nature. Ces développements n’empêchent toutefois pas des économistes de continuer le tracassin de la modification du périmètre de la zone Euro.

Thierry Discepolo, La trahison des éditeurs.

Comme un collègue me l’a gentiment fait remarquer à la consultation de mon blog, je suis un grand lecteur. Pas autant que j’aurais envie de l’être, mais c’est plutôt vrai. La lecture de livres tient une place centrale dans mon existence. Cela explique mon intérêt pour le livre de Thierry Discepolo, La trahison des éditeurs (Marseille : Agone, 2011). Je croyais tenir une pépite, mais j’ai été plutôt déçu.

La thèse de cet ouvrage est extrêmement simple – et logique venant d’un membre de la maison d’édition indépendante Agone : les auteurs, surtout ceux qui entendent porter un regard critique sur le monde social tel qu’il va (mal), devraient être extrêmement attentifs aux conditions de production et de diffusion de leurs propres ouvrages. T. Discopolo souligne (p. 147- 150) qu’il existe une contradiction dans les faits les plus concrets entre tenir des positions pour simplifier critiques ou anti-capitalistes et participer  au business plan de firmes d’édition qui ne sont rien moins que des entreprises capitalistes ordinaires, où compte, à juste titre du point de vue de ces firmes, la seule ligne du résultat brut d’exploitation au delà de tout le verbiage autour des vertus civiques de l’éditeur.

Pour soutenir cette thèse, il brosse un portrait, à vrai dire fort intéressant pour qui n’y a pas déjà été initié,  des évolutions de l’édition française depuis une vingtaine d’années. Un jeune aspirant aux métiers du livre y apprendra des tas de choses, en particulier sur la concentration (inexorable?) des maisons d’édition, sur l’exploitation de la petite librairie (y compris sous le régime du “prix unique du livre”), sur les faux semblants des “éditeurs indépendants” comme le groupe Actes Sud, qui, à tout prendre, ne sont pas moins capitalistes que les grands groupes. Pris du point de vue d’un étudiant en école de commerce, le livre aurait aussi son intérêt, même s’il ne fait que survoler les détails de ce qu’il faut bien appeler le marketing contemporain du livre. En résumé, c’est une belle démonstration que tous (les éditeurs) sont “vendus” au grand capital – en dehors de quelques éditeurs vraiment  indépendants comme Agone, of course. (La polémique contre Actes Sud, p. 78-83, a d’ailleurs je ne sais quoi de rancunier qui sent le derby méridional.)

On aurait du mal à le démentir. Les éditeurs du secteur privé sont des entreprises à but lucratif, ou sont possédés par des groupes économiques dont le but premier est de “créer de la valeur pour l’actionnaire”. Rien de très nouveau sous le soleil. J’ai bien peur d’avoir déjà lu cela dans des histoires classiques de l’édition ou dans les récits des démêlés de tel ou tel grand auteur et de son éditeur.

Pour T. Discopolo, l’argument classique de l’auteur critique, en particulier l’universitaire, qui cherche de l’audience auprès du grand public et accepte pour atteindre ce but (louable?) de  se faire éditer  par une  maison d’édition capitaliste avec tout ce que cela implique en pratique (dont un profit pour l’actionnaire) ne vaut pas. Diffuser une idée juste par des mauvais moyens que dénonce justement cette dernière est, selon lui, contradictoire, puisqu’on renforce tout de suite la mauvaise situation en espérant seulement à terme un changement. A dire vrai, les grands groupes d’édition classique acceptent eux-mêmes ce raisonnement, puisqu’ils comprennent en leur sein une “marque” (comme la Découverte par exemple, ou même une sous-marque comme Zones)(cf. 104-115) pour occulter quelque peu aux yeux du lecteur attentif à cette logique le problème. A suivre l’auteur, les auteurs se voulant critiques ne devraient diffuser leurs idées que via des maisons d’édition réellement indépendantes, non-profit, qui s’appliqueraient déjà à elles-mêmes la sortie du capitalisme.

Il se trouve qu’en Italie, un débat a lieu justement sur la pertinence pour des auteurs critiques de la situation italienne actuelle de rester publié chez Mondadori, première firme éditoriale italienne, propriété de … Silvio Berlusconi. Le débat, plus moral que politique d’ailleurs, n’est pas tranché bien sûr, parce que l’argument de la diffusion a bien plus de poids que ne lui en donne T. Discepolo.

Dans un monde idéal, quelque soient d’ailleurs les convictions politiques des auteurs (imaginez un auteur d’extrême droite qui dénonce la mondialisation voleuse d’emplois français… dans un livre, composé en Inde, et imprimé en Chine), il vaudrait mieux pouvoir répondre à une éthique de la conviction telle que la propose l’auteur. Chacun publierait dans une maison d’édition conforme dans ses procédés concrets à ses convictions. Dans notre monde fort imparfait, il s’agit d’un calcul relevant de l’éthique de la responsabilité. Pour prendre un exemple concret, Michel Pinçon et Monique Pinçon-Charlot ont publié en 2010 le livre Le président des riches, justement dans la marque Zones, ici éreinté par T. Discepolo. Le succès a été tel qu’ils le rééditent aujourd’hui à la Découverte, avec un bandeau marketing, choisi par l’éditeur bien sûr, “Nouvelle édition revue et augmentée. Déjà 100000 exemplaires vendus. “ C’est clairement du marketing qui joue en plus, à la manière d’un Houellebecq, sur l’effet best seller. Achetez-le, bonnes gens, puisque d’autres l’ont déjà acheté!  Il est effectivement extrêmement probable que le contrôleur de gestion de Zones et de la Découverte félicite chaudement celui qui a choisi d’éditer un tel livre de notre vieux couple de “bourdivins” (disciples du sociologue Pierre Bourdieu), et que les actionnaires des dites maisons d’édition en profitent à due proportion.  Il est possible que les droits d’auteur permettent à nos deux collègues, retraités du CNRS, de voir leur avenir avec sérénité – mais, sur ce point, je les vois plus soutenir quelque projet de recherche personnel leur tenant à cœur. Par contre, est-ce que le fait que ce livre soit diffusé partout, y compris peut-être dans les très capitalistes FNAC, Espace Cultura, etc., fait vraiment plaisir à… Nicolas Sarkozy? Je suppose que quelqu’un à l’UMP ou à la Présidence de la République est chargé d’éplucher la dernière version de ce pamphlet, et de faire des fiches avec les contre-arguments à servir éventuellement aux contradicteurs. Ce livre constitue d’évidence une (petite) contribution à la défaite (possible) de N. Sarkozy l’année prochaine. Certes, pour un T. Discepolo, l’issue de la prochaine présidentielle constitue sans doute un épiphénomène sans aucune importance. Une victoire de la “gauche de gouvernement” ne changerait rien aux réalités de l’exploitation capitaliste.  Il est par ailleurs fort probable que la lecture de ce livre ne fasse que renforcer des convictions déjà là chez le lecteur, et qu’il ne s’agisse de donner plus de profondeur argumentative à des intuitions déjà présentes ou de rafraîchir des mémoires un peu défaillantes. Mais est-ce totalement sans importance que des milliers de gens aient les mêmes exemples en tête? que certaines choses soient soulignées, rappelées, mises en perspective? L’effet sociétal de la diffusion de telles idées critiques est certes très difficilement mesurable, contrairement à  l’aspect économique des ventes du dit livre pour son éditeur, mais, quoi qu’on ne sache pas grand chose sur l’effet des livres sur la formation de l’opinion publique (contrairement à d’autres médias comme la télévision), il est raisonnable de soupçonner qu’une vente à plusieurs dizaines de milliers d’exemplaires aura plus d’impact (instantané) qu’une vente à plusieurs dizaines d’exemplaires. A moyen terme ou à long terme, voire à très long terme (siècles), le raisonnement peut être inverse. En tout cas, pour la lutte politique de court terme, une bonne diffusion vaut mieux que pas de diffusion, ou presque pas de diffusion. Si des firmes capitalistes veulent bien s’en charger, pourquoi pas? Comme dirait Lénine, “les capitalistes nous vendront la corde pour les pendre”.

Pour reprendre l’exemple italien, Roberto Saviano a publié son livre Gomorra en 2006 chez Mondadori. On peut trouver à ce livre mille défauts, mais il aura eu le mérite de contribuer à remettre sur l’agenda politique italien la question des maffias, au point d’ailleurs que le propriétaire de son éditeur, S. Berlusconi, ne cesse de s’en prendre publiquement à l’auteur de cette légende noire de l’Italie contemporaine. En l’occurrence, il y a fort à parier que, s’il en avait deviné d’avance le succès public en Italie et en Europe, S. Berlusconi aurait mis son veto sur une telle publication. Aurait-il d’ailleurs été publié dans une petite maison d’édition sans diffusion importante,  que l’auteur de son côté aurait aussi évité pas mal d’ennuis… et ne vivrait pas sous protection policière depuis lors.

Bref, la diffusion des idées est nécessaire à la lutte politique – truisme parmi les truismes! Et, d’ailleurs, ce qui est amusant, c’est qu’Agone, comme maison d’édition indépendante et radicale, se trouve elle-même dans une telle (saine) logique, si on la compare à ces myriades de maisons d’édition microscopiques s’occupant de poésie ou de régionalisme. Même si elle n’est pas capitaliste de toute évidence, elle aussi cherche à être efficace dans la recherche du lecteur. Elle aussi fait son marketing, à sa manière.

La seule façon d’échapper à l’aporie dénoncée serait en effet le silence absolu.

Vendre la peau de l’ours… avant de l’avoir tué.

Je n’ai pas écrit sur ce blog à propos de la situation en Libye depuis plusieurs mois, n’ayant rien à dire qui me paraisse mériter l’attention de quiconque. Les événements des trois derniers jours me paraissent par contre témoigner d’un dysfonctionnement extraordinaire de la politique et du journalisme. Les insurgés libyens ont certes surpris par leur avancée soudaine sur Tripoli, mais, de là, à faire comme si, désormais, tout était du coup fini dans ce long et âpre conflit, cela me parait manquer de la plus élémentaire prudence dans la présentation des faits, et, pour tout dire, du minimum de sens commun qu’on devrait exiger des journalistes et des politiques. Si l’on suit le fil des événements libyens depuis six mois, il est pourtant facile de se rendre compte que la situation sur le terrain a été marquée jusque là par une résistance acharnée des khadafistes (qu’il faudrait d’ailleurs expliquer!), pourquoi en serait-il à tout d’un coup autrement? Tous ces médias, et plus grave à mon sens, tous ces hommes politiques occidentaux (comme Alain Juppé qu’on a connu plus prudent), qui font comme si tout était déjà fini et dissertent déjà de l’avenir radieux de la Libye libérée, me désolent.

Décidément, notre époque est marquée par ce que j’appelle, avec bien d’autres, l’emballement médiatique. Il suffit qu’un fait paraisse vaguement réel à un moment donné, pour que tous les commentateurs et maintenant les politiques se mettent à délirer sur les conséquences de ce fait. Je me demande même parfois si les khadafistes n’ont pas joué de cette faiblesse actuelle des démocraties en pratiquant empiriquement par des reculs temporaires la politique de la douche écossaise pour affaiblir la cause de leurs adversaires auprès de l’opinion occidentale.

Tuez donc l’ours d’abord, et vantez-vous en ensuite!

Ménage de vieux mâles dominants?

Les propos  de Luc Ferry  au “Grand Journal” de Canal+ semblent marquer (pour l’instant) l’acmé d’une série de déclarations venant dans le fil de l’affaire DSK pour le moins mal venus de la part de vieux mâles dominants de la politique et de l’intelligentsia médiatique françaises.  On a déjà eu droit à Jack Lang et son “il n’y a pas mort d’homme”, on a eu le Jean-François Kahn parlant, très vieille France pour une fois, de “troussage de domestiques” et mettant ainsi en danger la promotion de son dernier livre parlant du grand TOUT (comme d’habitude depuis quelques années), le BHL se surpassant dans la défense de son ami DSK, j’en oublie sans doute et des meilleurs, et maintenant, on a droit à un ancien Ministre, se targuant par ailleurs d’être un philosophe universitaire de profession, se lançant sur un ton badin dans des propos pour le moins aventurés sur la pédophilie supposée d’un ancien Ministre non nommé  dans l’émission phare de l’infotainment à la Française (dont il serait bon, par ailleurs, que quelqu’un se charge de la critique radicale).

Pour ma part, toutes ces déclarations à la suite de l’affaire DSK  finissent par faire florilège:  toute une génération de bavards plutôt âgés ayant leurs ronds de serviette dans tous les grands médias de France, perdus dans leurs propres bavardages incessants, ayant oublié comme on aurait dit jadis le poids de la censure des mœurs par l’opinion publique, semble devoir ces jours-ci se faire rattraper par sa caducité.  (Et, en pratique, par une vigoureuse réaction des féministes.) C’est il faut bien le dire une excellente nouvelle, même si, bien sûr, ils n’hésiteront à venir nous expliquer derechef à quel point cela est regrettable (ou pas) . Ce sont des bons clients d’infotainment, et, après tout, s’ils veulent faire rire (jaune) à leurs dépens, et que cela fait de l’audience, ils vont continuer à apparaître imperturbablement. Seule la mort ou l’aphasie sénile les empêcheront de jacter encore et toujours.

Eric Dupin, Voyage en France

Le journaliste Eric Dupin (qui tient aussi son propre blog) vient de publier un Voyage en France (Paris : Seuil, 2011).  Cet ouvrage constitue sans doute pour son auteur comme un prélude à la Présidentielle de 2012.  Eric Dupin, plutôt connu pour être  spécialiste des sondages d’opinion,  a décidé  de changer de méthode pour comprendre l’état d’esprit des Français. On ne sait comment, cet heureux homme  s’est payé le luxe (pour un journaliste) de visiter la France petite région par petite région, en essayant de ne pas aller dans les parties de France dont les médias (nationaux) parlent en priorité (Paris et sa banlieue en particulier). Ce livre constitue du coup comme la dernière actualisation en date du mythe de la “France profonde”, ou de la vieillotte “veuve de Carpentras”, dont il serait bon de savoir ce qu’elle vit et ce qu’elle comprend du monde pour gouverner. Dix-sept escapades dans cette France de la périphérie (autrement dit, loin de Paris intra-muros) donnent lieu à chaque fois à des rencontres, plus ou moins de hasard,  avec les habitants du crû. Sans ligne directrice de départ, en désirant se laisser surprendre, Eric Dupin veut dessiner un portrait des joies et des peines des Français de ce qu’un Premier Ministre a nommé il y a quelques années “la France d’en bas”. De fait, le livre se lit facilement; quelques facilités de plume sont cependant à regretter et l’on peut ne pas apprécier totalement le côté guide gastronomique à moitié assumé de l’ouvrage, mais le bilan ainsi dressé n’est pas sans intérêt, malgré l’aspect bien peu scientifique il est vrai  de la méthode suivie.

Première conclusion sur l’état d’esprit des personnes rencontrées : personne ou presque n’est content de la “mondialisation”. Ouvriers et patrons communient dans la déploration du phénomène. En gros, cette dernière signifie pour les personnes rencontrées:  délocalisations (en Chine essentiellement), éloignement des centres de décisions (en Amérique, avec les fonds américains de pension par exemple qui contrôlent les entreprises), fin du “travail bien fait” , et, en prime, réglementations (parisiennes et/ou bruxelloises) aussi proliférantes qu’abusives. Clairement, Eric Dupin, en choisissant d’éviter presque complétement Paris et les métropoles régionales (à l’exception de Lille), et en parlant à ceux qui prennent le temps de lui parler (retraités et pré-retraités, maires de communes de petite taille, restaurateurs, routiers, petits entrepreneurs, artisans, commerçants, etc. ),  se retrouve en permanence ou presque dans la “France du non” (au référendum de 2005), et ce d’autant plus qu’il privilégie la visite de la France des petites villes et des campagnes . Or ce sont souvent elles qui ont subi les effets de l’inexorable spécialisation productive des territoires (à l’échelle française, européenne, mondiale). Du coup, au fil de la plupart des chapitres, le lecteur a l’impression de visiter globalement un champ de ruines où gît l’industrie française, ne surnageant ça et là que, d’une part, des pôles de très haute technologie (n’employant évidemment pas les gens auxquels E. Dupin parle puisqu’eux n’ont pas de temps à perdre, ils bossent eux!), et, d’autre part, des modes de vie alternatifs, vraiment post-industriels pour le coup.

De fait, en dehors de quelques régions plutôt rurales ou touristiques, la tonalité du mécontentement domine. E. Dupin parle plus largement d’une “fatigue de la modernité” (cf. sa Conclusion), qui n’est pas sans rappeler les propos tenus pour son départ par le Médiateur de la République. Cette dernière ne veut pas dire que les personnes rencontrées voudraient revenir dans le passé, mais simplement que le présent et l’avenir n’apportent pas ce qu’ils auraient dû apporter de mieux par rapport au passé.  Cette fatigue, pour les gens rencontrés par Eric Dupin, ne se traduit pas vraiment dans une xénophobie exacerbée, mais plutôt par un repli sur le local, le régional, le “pays”, seule valeur un peu sûre dans un monde qui leur parait totalement incontrôlable et incontrôlé.

Deuxièmement : le pays apparait au voyageur qui se permet de flâner sans but bien précis comme en voie d’américanisation du point de vue de l’organisation de son espace. Partout, l’étalement urbain, ou plutôt la marée pavillonnaire dans les ex-campagnes, domine, avec, comme conséquence, un étiolement des centres des petites villes (malgré les efforts en sens contraire de tous les maires concernés) et la naissance de centres alternatifs, constitués par le supermarché du coin. Mon expérience personnelle à la Mure d’Isère (38) correspond parfaitement à ce schéma décrit par Éric Dupin : meilleures voies de communication par rapport à ce qu’elles étaient il y a un quart de siècle qui font de la petite région concernée (Matheysine) une périphérie résidentielle de la métropole grenobloise pour des salariés d’exécution, explosion pavillonnaire, développement de centres commerciaux le long de la route (ex-)nationale (“Route Napoléon”), et enfin déclin prononcé de la ville de la Mure et de ses commerces. Cela correspond aussi à la description de David Mangin, La ville franchisée. Formes et structures de la ville contemporaine, Paris : Editions de la Villette, 2004). Cela se lit dans les statistiques  sur l’augmentation de la distance domicile-travail par exemple, ou sur celles, effrayantes, de la consommation de terres agricoles pour lotir et bâtir.

Ces deux conclusions ne sont pas étonnantes bien sûr, et surtout la deuxième est partagée par tout le monde,  Eric Dupin donne simplement une  forme plus  littéraire à ce double constat. Sur le second, il ne semble pas loin de penser que notre pays souffre désormais d’un problème de laideur généralisé (avec des entrées de ville horribles partout) et d’homogénéisation de fait mal digérée : comme tout finit par se ressembler, les édiles inventent partout des traditions, des différences, mais celles-ci se retrouvent être presque partout les mêmes (une vieille Église romane ou gothique, des traditions rurales disparues, etc.) et finissent par être une marchandise comme une autre.

Que conclure du point de vue politique  de cette incursion dans la France profonde, dont bien sûr il serait facile de souligner les limites dans la sélection des personnes rencontrées?

A  suivre E. Dupin, aucun candidat à l’élection présidentielle n’a intérêt pour conquérir ces segments d’électorat ruraux ou péri-urbains  à  dire quelque bien que ce soit de la mondialisation; bien au contraire, à suivre la logique de répudiation de cette dernière qu’il décrit, il ne  faut pas hésiter à la charger de tous les maux possibles et imaginables. Je me disais au fil de ma lecture, que les conseillers de François Hollande avaient dû lire le livre avec leur concept de “normalité”, ou bien être arrivés aux mêmes conclusions qu’Eric Dupin par d’autres voies (le fait d’être maire de Tulle y est peut-être pour quelque chose). Idem pour Arnaud Montebourg avec son idée de “démondialisation”. Décidément, un DSK, ex-Directeur du FMI, fort bien logé sur la Place des Vosges à Paris IVème,  aurait été une catastrophe pour la gauche dans ces segments de l’électorat, surtout face à un Nicolas Sarkozy n’hésitant pas une seconde à donner de la voix sur la France qui ne doit pas perdre ses industries.

Ensuite, si la France est désormais “pavillonnaire” à ce point-là, ne peut-on pas alors prédire que les enjeux liés à ce mode de vie (des classes moyennes et populaires) vont prendre de l’importance ? La bronca actuelle d’une partie des députés UMP autour des récentes mesures visant à renforcer la sécurité routière tient sans doute aussi à cette conformation de l’espace, plus encore qu’à une idéologie libérale de la responsabilité ou à un anti-fiscalisme grossier. A force d’avoir amélioré le réseau routier, et permis ainsi aux gens d’habiter loin de leur domicile dans la riante campagne, voilà le résultat, ces braves gens vont trop vite d’un point à un autre, et se prennent à foison amendes et suppressions de points. Idem pour le coût du chauffage des maisons individuelles. Idem aussi pour les problèmes de pouvoir d’achat, largement liés aux monopoles locaux exercés par les supermarchés.

En tout cas, le portrait de la France profonde dressé par Eric Dupin mérite le détour. (Désolé, mais le jeu de mot s’imposait.)

Grand Oral cuvée 2011

Cette année encore, j’ai été mobilisé pour présider pendant deux jours l’un des jurys du “Grand Oral”. Cet exercice se situe en fin de troisième année d’études à l’Institut d’Études politiques de Grenoble. Il s’agit pour nos étudiants de plancher pendant une demi-heure devant un jury de trois enseignants sur un sujet ou un texte préparé pendant une heure. Le résultat n’est pas des plus brillants, ni pour les étudiants, ni… pour les enseignants.

Cette année, en effet, dans le jury que je présidais, les étudiants ont tous ou presque choisi le texte qui était proposé à leur sagacité. Or il faut bien constater que nombreux sont ceux qui en manquent fortement de la dite sagacité. La conclusion à chaud que  mes collègues et moi-même en ont tirée est que nos étudiants ne savent pas lire un texte. Bien sûr, ce n’est pas que le sens de la langue écrite leur échappe, mais c’est le sens politique, économique et social des propos tenus qui leur passe bien souvent au dessus de la tête. Les collègues qui avaient choisi les textes avaient pourtant sélectionné à dessein des extraits bien farcis d’idées reçues, fadaises, lieux communs, et autres billevesées de première catégorie. (Un esprit à la Flaubert  semblait avoir présidé au choix des textes.) Les perches ainsi tendues pour permettre aux étudiants de faire preuve à bon compte d’esprit critique étaient parfois à nos yeux d’enseignants de grosses poutres bien solides sur lesquelles il était facile de s’aventurer. Malheureusement, bien des étudiants n’y virent que du feu, et traversèrent à la nage quitte à faire des ronds dans l’eau.

Comme les années précédentes, je ne pus m’empêcher du coup d’atteindre les limites de l’hébétude à leur écoute – et cela s’est sans doute vu.  Cette absence d’esprit critique face à des textes nous a consterné, et, comme nous ne sommes pas totalement obtus, loin de gloser sur les tares congénitales de nos étudiants, nous avons immédiatement attribué cette lacune à notre propre enseignement. Ce dernier ne met, visiblement, pas assez l’accent sur la lecture critique des textes. C’est là un point à revoir.

Un autre point a fait discussion entre enseignants : la peur visible qu’ont les étudiants d’exprimer un tant soit peu leur propre vision des choses. Tout semble se passer comme s’ils étaient collectivement convaincus qu’il ne faut surtout pas  sortir des opinions les plus convenues. Surtout ne pas faire de vagues, semble être leur crédo.  Il semble que nos étudiants n’aient pas compris que toutes les opinions sont défendables publiquement dès lors qu’elles reposent sur un argumentaire. Ils confondent, comme l’a résumé habilement un collègue, avoir une opinion et avoir un goût. Une opinion s’argumente, un goût non. Bien sûr, les étudiants ont raison de penser que nous ne sommes pas intéressés par leurs goûts, mais ils ont bien tort de croire que nous méprisons par principe leurs opinions. De fait, seule l’argumentation de ces dernières nous intéresse vraiment, y compris d’ailleurs l’argumentation qui soutient les idées les plus en vogue, les plus banales (du genre : “les Français ne s’intéressent plus à la politique”, “les immigrés ne s’intègrent pas”, etc.). En effet, même s’ils ne veulent pas faire de vagues, encore leur faut-il ne pas rester dans le vague s’il s’agit de s’en tenir au banal (par exemple, sur la “nécessaire mixité sociale”, le “nécessaire effort de formation”, le “nécessaire rôle de la R&D”, etc.).

Sans doute  ont-ils été échaudés au cours de leurs trois années d’études chez nous quand ils ont exprimé en cours  une opinion à laquelle ils tenaient et que l’un d’entre nous  l’a contrée, peut-être sèchement comme il m’arrive de le faire, par des arguments. Suite à ce genre de situations, ils semblent du coup croire que nous leur interdisons d’avoir cette opinion-là par un simple fait du Prince, alors que nous acceptons en fait des contre-arguments. Ils prennent aussi mal le fait que l’on leur apprenne que leur façon de raisonner ainsi est minoritaire. Je me suis ainsi accroché cette année en cours avec un étudiant qui tenait pour une interprétation autre de “Munich” que celle qui se trouve être actuellement fondatrice dans la vie politique nationale et dans les relations internationales. Il avait peut-être des raisons à faire valoir sur le plan des faits, mais il ne se rendait pas compte de ce qu’un tel révisionnisme historique impliquait politiquement.

Bref, que les étudiants qui liraient éventuellement ces lignes se rassurent : le Grand Oral est une épreuve partagée. La note est pour eux, mais le souci nous reste. Et l’on rit jaune plus d’une fois de ce côté-ci de la barrière : comme ces collègues qui se sont entendu dire que le Monde diplomatique était le média objectif par excellence (si, si, si!), ou que le N. P. A. était un avatar tardif du stalinisme…

Montée des périls

Il me semble avoir été bien peu actif sur mon blog depuis quelque temps.

Peut-être suis-je en train (comme beaucoup) de me lasser de l’exercice. Notre Président est devenu sans doute moins primesautier, Frédéric Léfebvre et quelques autres porte-parole de choc  moins allants dans leurs propos de table – ou alors,  je  suis mithridatisé ou lassé. Surtout, je me sens un peu effrayé par le tableau que j’étudie. En effet, tous les dossiers ouverts depuis que je tiens ce blog ne cessent de se détériorer, d’aller vers une issue pour le moins incertaine.

L’Europe d’abord : le moins que l’on puisse dire est qu’à moins d’avoir la foi du charbonnier, elle parait naviguer dans de très basses eaux. On fait de nécessité vertu, mais toute grande ambition sonne creux tant les réalisations (visibles) ne sont pas à la hauteur. Il existe peut-être un arrière-plan invisible qui annonce le rebond, mais il se trouve hors de ma (courte?) vue. Contrairement aux prévisions des Cassandre, l’Euro est toujours là certes, mais les prévisions des économistes sur les effets récessifs des plans de rigueur imposés aux pays de la périphérie de la zone Euro (Grèce, Irlande, Portugal) commencent à s’avérer. La Grèce surtout s’enfonce lentement, mais sûrement, dans le piège (prévisible) qu’on a bien voulu lui construire par un plan d’aide aussi bien conçu que possible pour aboutir à ce résultat. Ce n’est pas un hasard complet, ou le fruit d’un complot de spéculateurs aux abois, si l’on recommence à entendre ces temps-ci des rumeurs de “sortie de la Grèce de la zone Euro” ou bien de “restructuration de la dette grecque” . A ce stade, il ne reste plus à l’Union européenne qu’à tenir sa ligne, à aider la Grèce à ne pas faire défaut, et à attendre que la reprise mondiale tire (même) la Grèce de l’ornière. (Idem pour d’autres pays hors zone Euro, comme la Roumanie).

Et, puis, il y a cette intervention en Libye, qui a permis aux Européens de démontrer par a + b que la politique étrangère commune n’était pas encore au point, et ce malgré le Traité de Lisbonne et  Catherine Ashton. Maintenant, s’y ajoute l’extraordinaire résistance du régime libyen. Pour l’instant, je n’ai pas vu dans les informations publiques d’allusions bien claires aux soutiens extérieurs dont il pourrait bénéficier, mais je commence à soupçonner (par déduction) qu’ils doivent bien exister. On se trouverait donc là face à un jeu bien plus compliqué que le simple soutien européen à une insurrection populaire contre un dictateur et ses affidés. En tout cas, je souhaite bien du courage à nos diplomates/militaires/espions dans cette zone du monde pour informer adéquatement nos dirigeants des tenants et aboutissants de la situation… Et je ne parle pas non plus de tous ces pays arabes qui oscillent visiblement entre révolution et contre-révolution… Comme tous les “Printemps”, cela peut mal finir.

Et puis, il y a cette indéniable montée des périls internes :  le cas belge me parait symptomatique d’une ambiance plus générale au chacun pour soi et le marché pour tous. Il se confirme – quelle surprise! – que les Etats/régions/citoyens “riches” veulent de moins en moins payer (ou avoir l’impression de payer) pour les Etats/régions/citoyens “pauvres”. Les différentes formes de “solidarité” continuent certes à exister (et, parfois, sont inventées à l’occasion de la crise économique en cours), mais une grande partie des opinions publiques des Etats membres y voit un abus de la part d’“assistés”, “paresseux”, “tricheurs”, etc. . La percée du parti des “Vrais Finlandais” aux récentes élections générales finlandaises ne fait que s’inscrire dans une tendance assez générale. Pour l’instant, c’est maîtrisable, puisque les forces politiques favorables au statu quo européen restent partout largement majoritaires, et, comme pour la Belgique, la situation s’en trouve comme figée, mais demain? En tout cas, si la Belgique doit éclater, la preuve sera faite que la “concurrence libre et non faussée” entre espaces productifs au sein de l’Union européenne n’amène pas nécessairement au grand optimum sociétal souhaité! Et cela en plus sur la longue durée, puisque le renversement du rapport de force économique entre les deux parties de la Belgique ne date pas d’hier, et que la politique régionale européenne aura été incapable de contrer cette tendance lourde au déclin des régions liées à la première industrialisation belge.

Quant à la situation française, du point de vue politique, je commence à me demander si les élections présidentielles de 2012 ne seront pas celles du grand désenchantement de la politique. Autant en 2007, les commentateurs avaient parlé de réenchantement (relatif) de la politique par la grâce de deux grands candidats plutôt jeunes et agressifs dans leur approche; autant, j’ai l’impression, à ce stade, qu’on se dirige vers un combat d’éclopés et de paralytiques. Nicolas Sarkozy va avoir du mal à faire rêver de nouveau d’une “rupture” (sauf avec lui-même!), et les possibles candidats de gauche ne semblent pas promettre de grandes envolées. Réinventer les emplois-jeunes de 1997 en 2012, c’est un tout petit peu affligeant tout de même.  Pour l’instant, en tout cas, je m’ennuie ferme à suivre la pré-campagne.

Pour couronner le tout, la nature se rappelle à notre bon souvenir. La sécheresse s’installe sur la France, et sur une bonne partie de l’Europe. Cette calamité à venir, si elle se confirme dans les prochaines semaines, aurait au moins le mérite de nous rappeler après d’autres régions de la planète (sud des Etats-Unis, Australie, etc.) à quel point le climat est en train de se dérégler. Cela fera plus réfléchir tout un chacun qu’un froid rapport d’assureurs constatant l’augmentation du coût des catastrophes naturelles.

Ceci étant, espérons que le contenu de ce post n’est que le résultat des premiers effets délétères de la chaleur estivale sur mon cerveau fatigué par une année universitaire.

Kiosque philosophiste?

La science politique n’est décidément pas une discipline qui sait bien se faire entendre dans l’espace public. Encore une petite preuve minimale que ce dernier numéro de la revue, vendue en kiosque, Philosophie Magazine (n°46, février 2011), avec un dossier sur le thème “Le Peuple a-t-il perdu le pouvoir?” . La réponse à cette question – qui pourrait un peu concerner pour y apporter quelques lumières la corporation à laquelle j’appartiens -  correspond aux pages 36 à 57. Pas un seul politiste  ou politologue n’intervient dans ces pages. On trouve par contre deux entretiens, l’un avec le philosophe Jacques Rancière (p. 43-45) qui a tout de même quelque chose à dire, et l’autre avec le psychanalyste Jean-Claude Milner (p. 55) qui semble un peu sec et dont on se demande bien ce qu’il fait là, et deux courtes interventions de professeurs de philosophie politique, ayant pour qualité éminente d’enseigner aux Etats-Unis, Souleymane Bachir Diagne et Harvey C. Mansfield. Les articles de la rédaction citent – logiquement pour un magazine visant à rendre accessible au grand public la philosophie – d’autres philosophes vivants ou morts, dont la pensée (of course) reste d’actualité. On trouve, en cherchant bien, évoqués Marcel Gauchet et les Pinçon-Charlot pour leurs derniers livres respectifs, mais rien qui ressemble au début du commencement d’un politiste (re)connu par la profession. (Certains ont-ils refusé de participer à cette revue aux mains de philosophes? Pourtant le rédacteur en chef connait au moins une politologue parisienne, je les ai vus débattre un jour sur le petit écran.) Toutefois, le comble du comique involontaire de mon point de vue de politiste m’a paru atteint avec l’article du rédacteur en chef de la revue, Alexandre Lacroix. Ce dernier se plie à l’exercice du commentaire de sondage, mêlé à une vision large de la politique à venir (p. 38-42). La rédaction de la revue a eu en effet l’idée – si originale! – de commander un sondage à la TNS-Sofres sur les Français et la politique. (Quand on sait que les bibliothèques sont pleines de ce genre d’analyses depuis au moins 40 ans, et que des collègues éminents travaillent chaque jour à enrichir nos connaissances sur ce point…) Au lieu de laisser au moins le commentaire de ce  sondage à quelque spécialiste (parisien ou provincial) du sujet, notre Pic de la Mirandole des temps présents se lance dans un aimable laïus. Rien de très faux, ni rien de transcendant, mais qui pourra servir de modèle dans les cours de méthodologie sur la manière dont il ne faut pas s’y prendre pour commenter un tel objet. Je suppose qu’on me ferait vaticiner à froid sur une page de Hegel ou de Kant à propos de métaphysique, je serais tout aussi peu performant, voire moins, mais, pas téméraire à ce point, je ne m’y risque pas. Je ne veux pas ici faire le “corrigé” du texte, dans la mesure où les erreurs repérées doivent rester un peu secrètes pour pouvoir ensuite utiliser l’article avec de futurs étudiants (en payant les droits afférents de copie). Un tel document est précieux.

Quoiqu’il en soit, quel bel indice que la science politique n’a pour le moins pas encore atteint le statut public qui devrait être au minimum le sien. Les philosophes restent plus intéressants que nous, pas de doute. Au moins n’hésitent-ils pas à essayer de l’être.

Michel Desmurget, TV Lobotomie. La vérité scientifique sur les effets de la télévision.

Ce livre gagnerait sans doute le prix de la couverture la plus laide s’il existait, mais, malgré cette erreur de l’éditeur, il vaut tout de même la peine d’être lu. Michel Desmurget, chercheur à l’INSERM, dans TV Lobotomie. La vérité scientifique sur les effets de la télévision (Paris : Max Milo, 2011) nous propose rien de moins qu’une synthèse de tout ce que les scientifiques savent sur les liens entre la consommation télévisuelle et les attitudes, comportements, capacités, des êtres humains qui consomment de la télévision. Ce bilan scientifique, à partir de 4000 articles selon l’auteur, serait en fait effrayant. Plus on regarde la télévision,  plus on a regardé la télévision, plus on l’a fait jeune, plus on augmente toutes choses égales par ailleurs les probabilités d’événements défavorables pour soi-même  à tous les âges de la vie.  De fait, pour croire aux résultats cités de cette étude, il faut fondamentalement être accessible à la pensée statistique. Comme le montre, le “débat” organisé le 7 février 2011 autour de ce livre sur Europe 1 et la réaction d’une auditrice qui cite son propre cas de téléphagie ne l’ayant pas empêchée d’être, à l’en croire, un génie, c’est un point fondamental.

Ainsi, si l’on a accès au raisonnement en probabilité, typique en épidémiologie par exemple, Michel Desmurget établit à partir de la littérature disponible que :

a) “la télévision est un véritable désastre ontogénétique” (p.136) (conclusion du chapitre II La télé étouffe l’intelligence, p. 71-137), autrement dit des preuves solides existent que, toutes choses égales par ailleurs, le développement intellectuel des enfants se trouve profondément affecté par la consommation de télévision, avec un effet d’autant plus fort que la consommation s’effectue massivement très  jeune (dans les toutes premières années 0-3 ans). Des études montrent même qu’à cet âge précoce, le simple fait d’avoir la télévision allumée dans une pièce  sans la regarder aurait des effets sur le développement intellectuel. La raison profonde de cette déficience en matière de maturation de l’intelligence ne serait pas liée à la qualité déficiente (ou non) des programmes, mais à la nature non interactive de la télévision. Dans le fond, notre chercheur retrouverait dans la littérature savante contemporaine la vérité marxienne selon laquelle la vérité de l’homme (comme de tout animal) n’est autre que la praxis, et que la télévision constitue une forme extrêmement appauvrie d’(in)activité.  En tant que professeur d’université, je dois dire que la courbe historique des scores obtenues aux tests d’admission dans les universités américaines, corrélé avec un retard d’une vingtaine d’années avec la pénétration de la télévision dans les foyers  (p. 92),  m’a plutôt impressionné. L’auteur cite quelques exemples d’études ayant pu montrer que l’introduction de la télévision détraque les comportements enfantins, et qu’inversement, le sevrage télévisuel peut avoir des effets positifs assez rapides (si l’on valorise la réussite scolaire, le sommeil, le calme, etc.).

b) la consommation de télévision est un facteur déterminant d’augmentation des risques de santé suivants : obésité, tabagisme, alcoolisme, sexualité mal contrôlée chez les adolescents, et j’en oublie quelques autres dont la sénescence précoce (cf. chap. III, “La télé menace la santé”, p. 139-201). Sur le tabagisme par exemple, des études montrent que, pour des adolescents, le simple fait de voir des films plutôt anodins dans lesquels apparaissent massivement des cigarettes fumées par des acteurs sympathiques augmentent la probabilité de devenir soi-même fumeur. En conclusion, indirectement, la télévision tue purement et simplement, et, avant cela, coûte cher en dépenses de santé – mais rapporte beaucoup aux entreprises qui manipulent ainsi nos comportements.

c) Enfin, la consommation de télévision rend violent et /ou anxieux (chap. IV “La télévision cultive la peur et la violence”, p. 203-238). Pour l’auteur, sur le premier point, à savoir le fait de voir de la violence et de devenir en conséquence soi-même, toutes choses égales par ailleurs, plus violent et/ou indifférent à la violence, aurait atteint un tel point de consensus parmi les scientifiques que les recherches se sont ralenties sur ce point depuis quelques années. Inutile de continuer à prouver que la terre est ronde. Pour l’anxiété, due au visionnage massif de la télévision, elle s’exerce d’autant plus puissamment sur les plus jeunes esprits.

En résumé, à en croire l’auteur, la communauté scientifique se trouve sur les divers effets négatifs de la télévision dans un consensus semblable par son ampleur que celui que connaissait cette même communauté sur les effets cancérigènes du tabac  alors que l’industrie du tabac et ses affidés  et idiots utiles niaient encore farouchement tout lien – avec la même difficulté donc, à savoir que cette “vérité scientifique” n’arrive pas du tout à s’imposer  dans l’espace public. La plus grande partie des études citées se trouvent être nord-américaines, et l’on découvrira que, sur la foi de ces recherches, les sociétés savantes des Etats-Unis ont multiplié les avis sur les différents points évoqués, sans à ma connaissance aucun effet sur la civilisation télévisuelle de ce pays. Pisse dans ce violon, camarade savant, tu nous intéresses!

Cependant, bien que Michel Desmurget ne fasse pas la différence, il faut distinguer deux séries d’effets : le plus grave, celui du média télévision en soi, par la passivité qu’il implique et qui s’avère  en tout point imparable  dans ses effets à tous les âges de la vie (point a));  et les plus remédiables, ceux qui sont liés au contenu des programmes (incitation à la malbouffe, à la violence, etc.) (point b) et c)). On peut remarquer de fait qu’il existe déjà beaucoup de règlementations pour limiter ce qui est montrable à la télévision. Par exemple, aucun pays n’autorise à ma connaissance de la  vraie pornographie en clair sur des chaînes accessibles à tous; beaucoup de pays disposent d’un système de classification des œuvres selon  le degré de violence; des programmes pour enfants sont conçus et diffusées; on limite ou on interdit la publicité visant les enfants, etc. ; autrement dit, sur les points b) et c), on pourrait, à la limite, imaginer de règlementer en vue d’une télévision qui éviterait les principaux écueils repérés par la recherche. Cela serait sans doute un peu ennuyeux pour beaucoup de gens (plus de séries criminelles, plus de sexe suggéré, plus de fumeurs positifs, etc.) et ressemblerait aux recommandations en la matière de la Vie (encore) catholique en 1968 – ou, au contenu de la télévision actuellement gérée par le Patriarcat de Roumanie. Comme le montre l’auteur avec soin (dans le premier chapitre I, p. 33-69), les enfants regardent en gros la même chose que les adultes; donc, à moins de supposer des parents devenus tous raisonnables et ne laissant voir à leurs enfants que ce qui est de leur âge, il faudrait revenir à un terrible degré de censure des programmes. (Dans le cas des Etats-Unis, le principe intangible de la liberté d’expression rend toute réflexion en ce sens largement caduque, mais en Europe, des avancées seraient possibles.)

En revanche, sur le point a), la télévision en soi (quelque soit le contenu) s’avère un désastre ontogénétique pour les enfants (et, accessoirement, tend à aider les adultes à devenir sénile avant l’heure), les perspectives d’action publique me semblent  plus limitées; de fait, l’objectif de l’ouvrage semble être bien essentiellement d’obtenir que les parents, prévenus par l’auteur, arrêtent de laisser la télévision à disposition de leurs jeunes enfants (cf. la conclusion en ce sens p. 246 : “pendant les cinq ou six premières années de vie, toute exposition audiovisuelle devrait être strictement proscrite par les parents tant la télévision trouble le sommeil, promeut l’obésité à long terme et interfère avec le développement intellectuel, affectif, physique et social de l’enfant.” ), et, ensuite, contrôlent strictement la qualité et la quantité de ce qui est regardé par ces derniers. Or, comme il croit pouvoir le montrer, ce sont les adultes eux-mêmes  qui veulent que les (très) jeunes enfants s’intéressent à la télévision (ou à des DVD) afin d’obtenir du répit dans la lourde tâche de l’éducation qui leur incombe. Bien que n’ayant pas d’enfants, cela m’a rappelé que des amis, n’ayant d’ailleurs pas la télévision chez eux pour des raisons fort semblables à celles invoquées par l’auteur,  amis avec lesquels je passais des vacances il y a quelques années, utilisaient sciemment en dernier recours la télévision (cachée jusque là dans un coin du logement)   pour paralyser littéralement leur chère progéniture, plutôt remuante par ailleurs, en cas de nécessité absolue (faire les bagages et le ménage à la fin du séjour). Cela m’avait plutôt amusé à l’époque que de voir cet effet de fascination – un peu le rayon paralysant des séries télévisées de mon enfance -, mais je me rends compte à la lecture de Michel Desmurget que là se trouve largement la clé du problème. Tous les adultes n’ont pas l’énergie pour interagir tout le temps avec  leur progéniture. Se passer de fait de la télévision supposerait une réorganisation des vies familiales.

Plus généralement, si l’on admet que Michel Desmurget, chercheur à l’INSERM, a fait correctement son travail de compilation et engage ainsi sa responsabilité de savant, on peut en tirer trois conclusions.

Tout d’abord, le peu de sympathie exprimée par quelques grands penseurs du siècle dernier à l’égard de la télévision, Karl Popper, Pierre Bourdieu, et Giovanni Sartori, pour citer des grands noms, semble recevoir une confirmation empirique forte de toutes ces études  si l’on partage l’idéal d’une humanité forte et adulte.

Ensuite, on possèderait là un exemple supplémentaire d’écart abyssal entre ce qu’exigeraient les résultats scientifiques et les pratiques socioéconomiques en vigueur. Bien qu’il ne l’ait pas calculé, l’externalité négative de la télévision comme activité sociale parait au total énorme – surtout si l’on compte les effets de long terme qui semblent étonnamment forts. Même si Michel Desmurget se montre très prudent dans ses interventions médiatiques en visant surtout à protéger les enfants d’aujourd’hui et à se présenter comme quelqu’un qui n’est pas contre la télévision en soi, la conclusion logique de son travail serait en fait une suppression pure et simple de la télévision, ou, tout au moins,  dans une société de liberté d’entreprendre, la fin de tout soutien public à cette activité économique nocive. Par exemple, si la télévision en soi creuse la tombe de la performance scolaire et nous promet en plus des générations d’obèses, il n’est peut-être pas nécessaire de financer cela sur fonds publics. Ou, du moins, pourrait-on se limiter à une seule chaine exempte de tout effet nocif par le contenu et ne visant que les plus de six ans. Bien évidemment, on  n’en fera rien! C’est là un aspect fascinant de nos sociétés, cette capacité à payer des gens pour savoir qu’on se détruit en faisant telle ou telle chose, tout en s’en souciant peu au total. Je pourrais aussi citer la prison comme institution criminogène, ou les deux roues comme cause de mortalité massive sur les routes. Mais, dans le fond, après tout, nous pouvons (encore) nous payer ces luxes.

Dernier point :  M. Desmurget nomme sans aménité aucune “pipeaulogue” les spécialistes des médias ou  les essayistes qui nient ou minimisent les effets qu’il décrit à la suite de cette littérature qu’il a dépouillé.  Son livre prend en effet parfois le ton d’un pamphlet, mais c’est sans doute un choix de sa part pour atteindre un plus vaste public qu’avec un rapport de synthèse et pour rendre le contenu moins austère.  Au delà des termes dépréciatifs utilisés à l’encontre de quelques-uns cités dans l’ouvrage, je suis confondu par la divergence entre les conclusions qu’il tire à partir de cette littérature, trouvée essentiellement dans les revues de médecine, d’épidémiologie, de psychologie, et ce que j’avais perçu comme le consensus présent des spécialistes des médias, qui insistent plutôt sur les filtres sociaux à la réception, sur le côté anodin de toute ces contenus.  Par exemple sur le cas de la violence et de la sexualité, l’écart me parait énorme. Il est vrai que le souhaitable que dessine en creux le consensus scientifique auquel se réfère Michel Desmurget ressemble fort à la bonne vieille morale éducative de la bourgeoisie  catholique du début du siècle dernier. L’auteur s’en défend et s’en amuse même parfois, mais il reste qu’il casse totalement le lien entre “progressisme” (entendu comme recherche de l’autonomie pleine et entière de l’individu) et “libéralisme culturel” (entendu ici comme extension du domaine du montrable). Finalement, cela voudrait dire que des films-culte comme Pulp Fiction ou simplement  Avatar sont porteurs de maux pour les jeunes qui en sont les plus friands consommateurs. Si la violence, le sexe et le tabagisme montrés aux masses adolescentes ne sont plus aussi anodins que cela, où va-t-on arriver ma brave petite dame? Chez Benoit XVI? Chez les talibans? Et puis, par ailleurs, si l’on n’a plus de faits divers bien gores pour le JT, de quoi peut-on parler alors? Où sera l’émotion?

Internet civilisé?

Faisant lui aussi preuve de ce  sens de  l’à propos qui a si bien réussi aux membres de son gouvernement depuis quelques jours, notre Président de la République n’a pas trouvé mieux en pleine révolution tunisienne que de faire allusion à la mise en place d’un “Internet civilisé” lors de ses vœux au secteur de l’éducation et de la culture. Peut-on faire preuve d’un plus bel esprit de décalage avec les événements en cours outre-Méditerranée? Même si l’on peut sans doute relativiser  (à très juste titre du point de vue de la recherche d’une explication se voulant réaliste de l’événement en cours) le rôle de l’outil Internet dans les événements de Tunisie (cf. la  revue de Web proposée par Netpolitique) , il sera difficile de ne pas considérer – si l’on se situe du côté de ceux qui pensent que les libertés publiques doivent être (r)établies partout dans le monde – que ces propos tombent mal. La civilisation dont il est ici question de doter Internet, est -elle celle pensée jadis par les Lumières, ou bien celle pensée par les divers ayants-droits des industries culturelles, par les partisans répandus sous toutes les latitudes du slogan “La première des libertés, c’est la sécurité”, par les différents entrepreneurs de panique morale?

Comme viennent encore de le montrer les événements de Tunisie – et comme l’a démontré depuis longtemps la philosophie du libéralisme  -, la liberté d’expression de ses pensées  à un public  (en dehors de son for intérieur) constitue une liberté largement prioritaire sur bien d’autres considérations. Internet dans ses dimensions toujours renouvelées depuis qu’il existe constitue un outil possible de cette expression que nul ne saurait brider sans qu’un lourd soupçon ne doive peser sur ses intentions. Il suffit d’entendre tous ces témoignages de Tunisiens – que les médias français nous délivrent depuis une semaine…-  pour mesurer encore une fois à quel point la liberté d’expression constitue  un point cardinal de la civilisation, et plus concrètement d’une vie valant la peine d’être vécue . Espérons donc que l’Internet civilisé sera l’Internet libéré!