Un grand éditeur, La Découverte, a publié à l’automne 2009 un Nouveau manuel de science politique sous la direction d’Antonin Cohen, Bernard Lacroix et Philippe Riutort. Il s’agit d’un livre de presque 800 pages, dont une très abondante bibliographie de plus de 50 pages, un glossaire et un index des notions. Cet ouvrage collectif a mobilisé le ban et l’arrière-ban de la discipline pour définir une nouvelle approche de la science politique. Comme l’expliquent les curateurs, dans les deux premiers chapitres, il s’agit de partir de la définition de la politique inscrite dans l’histoire longue des formes de domination par Max Weber (chapitre introductif, section 1 Qu’est-ce que la politique?, p. 11-17) et de tenir compte de l’ouverture nouvelle de la science politique aux apports de la sociologie et de l’histoire (chapitre introductif, section 2 Qu’est-ce que la science politique?, p. 21-27) . “A partir des années 1970, en effet, les problématiques sociologiques sont importées dans la science politique française par une nouvelle génération de ‘politistes’ soucieux de rompre définitivement avec le droit, encore dominant, au profit d’une véritable ‘sociologie politique’ (…). A partir des années 1980, cette référence à la sociologie s’accompagne d’un retour à l’histoire, soucieuse de restituer les genèses des processus politiques [...], dans la lignée de Norbert Elias [...] au profit de ce qui est bientôt baptisé ‘sociohistoire’. (p. 25) C’est à la présentation de cette nouvelle normalité scientifique issu de ce double mouvement d’importation (et non de colonisation) qu’est en effet consacré l’ouvrage.
Connaissant assez bien cette perspective, pour avoir fait ma thèse sous la direction d’un des représentants les plus éminents de cette tendance, Michel Offerlé (qui donne d’ailleurs un texte dans le présent ouvrage), je ne peux que constater que les curateurs de l’ouvrage tiennent avec une belle constance la ligne annoncée , et c’est bien là le problème! En effet, cet ouvrage semble faire reposer l’inspiration intellectuelle de la science politique toute entière (du moins celle présentée ici au lecteur) sur un nombre plutôt restreint d’auteurs canoniques cités à longueur de page : Max Weber, Nobert Elias, et Pierre Bourdieu. Cette réduction n’est nulle part plus visible que dans les introductions des 12 chapitres, tous divisés en sections et encadrés, qui composent l’ouvrage. On peut espérer d’ailleurs que les étudiants ne s’aviseront pas de lire ces introductions tant elles pourraient porter à sourire les plus caustiques d’entre eux.
En effet, dans ces introductions, historicité, genèse, concurrence, compétition, configuration, groupe (s) social(aux), légitimité, légitimation, champ politique, “plus ou moins”, spécifique, propre, et quelques autres termes en nombre limité, surtout si l’on considère quelque peu perfidement les synonymies, semblent constituer les marqueurs de cette position scientifique. Un petit extrait pour s’amuser et donner une idée de cette prose digne de la meilleure novlangue, tout en n’atteignant pas la beauté de la French theory :
” Ces rapports de force entre ‘élites’ dont les revendications de légitimité sont le plus souvent antagoniques, conduisent en effet à des transactions plus ou moins [une fois ] convenues, et par là, plus ou moins [ deux fois ] consolidées, mais aux résultats historiques plus ou moins [trois fois] contingents, qui se traduisent par l’existence de ‘règles du jeu’[ Bailey, 1971] organisant la circulation du pouvoir entre ces groupes interdépendants.” (p. 227, introduction du chapitre 4 Le champ du pouvoir).
La ligne générale de l’ouvrage tend de fait à une répétition massive de cette seule idée : la politique telle qu’on l’entend aujourd’hui est le résultat inattendu pour les individus qui y ont participé d’interactions sur la longue durée. Pour comprendre par exemple ce que fait, ce qu’est le bureaucrate ou l’expert d’aujourd’hui, il faut remonter aux légistes du Moyen-Age, et passer par milles étapes intermédiaires. La dépendance aux grands auteurs cités qui ont déjà mis en avant cette idée, des plus banales il faut bien le dire, est parfois patente comme avec le texte de Bernard Lacroix dans sa section du chapitre 1, Genèses et constructions de l’Etat moderne (p. 52-70). Elle est heureusement un peu plus discrète dans la plupart des autres chapitres. Tout l’ouvrage semble cependant organisé sur une réitération de cette idée d’une genèse datée du politique telle que nous l’entendons aujourd’hui. Les répétitions sont évidentes, les chapitres se suivent et se ressemblent (en particulier les 1, 2, 3, 4, 5, 6 et 10) qui enfoncent plus qu’il n’en était besoin cette idée de l’historicité de toutes les formes de ce que nous appelons le ou la politique. Heureusement, les chapitres consacrés aux partis (chap. 8), aux mobilisations (chap. 9), à la construction européenne (chapitre. 11) et aux relations internationales (chap. 12), ainsi que de nombreuses sections de chapitres ou encadrés dans des chapitres les plus sociohistoriques, sortent de cette lourde rengaine. Mais est-il dans le fond besoin en 2009 d’un manuel qui enfonce à ce point le clou de la sociohistoire, alors même que cette approche apparait bien présente dans la discipline depuis le début des années 1990? En quoi est-ce “nouveau”? De fait, pour paraphraser la phrase d’Emile Durkheim en l’inversant, cet ouvrage est moins que la somme de ses parties. Pour le dire plus simplement, de nombreux textes (chapitres, sections, encadrés) présents dans cet ouvrage peuvent être lus avec profit de manière indépendante (je ne ferais pas pas de best of pour ne pas trahir mes sympathies), mais, si on s’égare comme moi par indolente perversité (ou autolesionismo comme disent les Italiens), à vouloir lire l’ensemble d’une traite, on ne peut qu’être attristé de tant de répétitions, redites, ratiocinations.
Pour aller plus loin dans la critique (constructive?), ce manuel semble par ailleurs fondé sur une vision du devenir historique et sociologique qui interdit de prendre au sérieux les idéologies ou les idées politiques, en dehors du cas spécifique des régimes totalitaires du XXème siècle. Enzo Traverso, dans sa section sur Le fascisme et le nazisme (p. 152-161), évoque l’idéologie fasciste. Bernard Pudal dans celle sur Le soviétisme (p. 162-172) fait lui aussi allusion à cet aspect idéologique du régime soviétique même s’il en donne une clé de lecture sociologique. Pour le reste, il faut bien chercher des allusions à des croyances idéologiques, morales, ou banalement politiques, qu’auraient eu des acteurs importants dans le récit qui nous est fait ici. Dans cette nouvelle science politique, les idées n’ont aucunement droit de cité, on ne leur consacre pas même un chapitre. Pour le dire un peu vulgairement, la politique telle qu’elle nous est présentée ici au fil de ces 800 pages semble régie par le principe selon lequel les individus, et surtout les groupes , ont agi tout au long de l’histoire et agissent encore selon le simple slogan, “Pousse-toi de là, que je m’y mette!”. Version adaptée à notre temps de la défunte “lutte des classes” qui , comme chacun devrait le savoir, n’existe pourtant pas! Les discours ne sont que les voiles d’ambitions individuelles ou collectives, ils ne jouent que le rôle de miroirs aux alouettes pour les gogos qui se prendraient à y croire. La philosophie politique est un oxymoron. Je ne peux m’empêcher de remarquer que cette façon de penser l’action humaine ressemble comme deux gouttes d’eau à celle des partisans les plus simplistes du rational choice. Simplement, mes collègues français ne calculent pas à travers de savants jeux réitérés l’issue de la compétition entre individus, ils parlent de configurations “plus ou moins” stables et répétées qui aboutissent à des résultats “plus ou moins” permanents de la concurrence entre groupes. Personnellement, comme le savent bien mes étudiants, je ne nie pas du tout cet aspect intéressé par les places à prendre pour les chefs et sous-chefs de l’action politique, je ne manque pas de les initier à la vision désenchantée et libérale-conservatrice de A. Schumpeter qui en constitue la plus magistrale synthèse, mais je suis tout aussi persuadé que la politique, si on veut y comprendre quelque chose, contient aussi un aspect idéel, intellectuel, idéologique. Il n’y a pas que de la lutte des places, il y a aussi le délire des âmes.
La faiblesse insigne de ce nouveau manuel est alors de négliger tout ce qui fait l’extraordinaire de la politique, et qui se trouvait aussi chez Max Weber, à savoir l’aspect prophétique ou, si l’on veut, poétique, créateur, innovant, en bien et en mal, de cette activité humaine – Victor Hugo et le comte J. A. de Gobineau en somme pour prendre des références littéraires. Les auteurs décrivent certes le fil ordinaire de la vie politique telle qu’elle se déroule le plus souvent. Cette approche se trouve de plus bien évidemment en phase avec une époque de désenchantement du politique telle que nous la vivons, à une basse époque de conservatisme un peu ranci. Dans ce monde là, tel qu’il nous est décrit, aucune rupture liée au poids des idées, de la prophétie, de la poésie, voire même de la simple morale, ne peut intervenir. Les groupes luttent pour la suprématie à armes inégales, et le plus fort gagnera bien sûr à la fin. Rien ne peut se produire d’inédit, tout est subtile continuité.
Par ailleurs, ce manuel entretient un étrange rapport aux institutions démocratiques . Christophe Voillot, dans la section L’opération électorale (p. 395-404) n’est pas loin de réitérer sous des formes savantes le très anarchiste “Élections, pièges à cons!”, puisqu’il conclut son texte ainsi : [parlant des élections au Timor-Oriental en 2007], “Là encore, avec toutes les limites qu’imposent des comparaisons improbables, on retrouve une vertu [ pour qui? en quel sens?] ancienne de l’opération électorale pour les groupes dominants : imposer dans une logique de ‘sortie de crise’, un équilibre des pouvoirs au sein de l’État, et renforcer la capacité des détenteurs des positions de pouvoir à s’adosser au monopole légitime de la violence qui constitue la colonne vertébrale de ce dernier.”(p. 404). Le même auteur présente ensuite les machines à voter dans un encadré (p. 405) en s’inquiétant des manipulations qu’elles pourraient rendre possible. On aimerait que l’auteur choisisse : si les élections, au Timor et ailleurs, ne sont au fond qu’une aimable manière de faire ratifier une domination déjà là par les man(d)ants, est-ce bien raisonnable de s’inquiéter alors de la véridicité de cette validation? Si cela n’est que des élections pour de rire comme en Union soviétique, au nom de quoi s’offusquer puisque de toute façon les uns vont diriger et les autres être dirigés? De même, Nicolas Hubé dans une section fort bien faite, Le recrutement social des professionnels de la politique (p. 335-354), essentiellement consacré au cas français, montre, données à l’appui, à quel point les professionnels de la politique viennent du haut de la société française. Il se veut explicitement non normatif, mais, pourtant, il reprend la conclusion de Roberto Michels selon laquelle existe une “loi d’airain de l’oligarchie” (p. 353), sans examiner les conclusions politiques que cet auteur en avait lui-même tiré (anarchie? et/ou fascisme?). En effet, à force de démontrer au fil des chapitres que la démocratie représentative n’est sans doute pas du tout ce qu’elle prétend être (ne serait-ce que parce qu’elle semble bel et bien aux mains d’élites professionnalisées qui vivent de la politique), ne faudrait-il pas préciser les conséquences qu’on entend en tirer? Le même texte est suivi d’un encadré de Delphine Dulong, Les femmes en politique (p. 355-356), qui milite clairement pour une meilleure représentation des femmes parmi… ces mêmes professionnels. Au nom de quoi? Sinon d’une théorie de l’optimum social qui affirme que le représentant doit ressembler au représenté pour le bien représenter… théorie dont on aimerait savoir ce qu’en pense, en dehors de toute normativité bien sûr, Nicolas Hubé.
Il ne s’agit pas pour moi de dresser les auteurs les uns contre les autres, mais de montrer que les curateurs de ce manuel auraient grandement enrichi le propos de l’ouvrage en se donnant un temps de réflexion sur le devoir-être de la politique moderne. Faire la sociohistoire de nos configurations politiques présentes fort bien, mais au nom de quelle visée? Aucune, seulement la Science, semble être la réponse officielle (la sacro-sainte “neutralité axiologique” issue de Max Weber, le plus idéologique des savants que la terre d’Allemagne ait porté…), mais alors comment expliquez-vous, cher B. Lacroix, votre présence dans un cercle de réflexion tel que la Fondation Copernic, ou cher P. Riutort, votre participation à un colloque organisé par cette dernière? Que voulez-vous apporter à la gauche de la gauche? Ne serait-ce pas que vous possédez de fait une théorie, pour ne pas dire une idéologie, de ce que devrait être la vie politique? Pourquoi ne pas clarifier philosophiquement vos raisons? Empiriquement, vous avez beau jeu de montrer que l’État et sa souveraineté ne sont sans doute pas issus d’un contrat social, que les professionnels de la politique dominent le jeu politique, qu’il existe de la domination pour user du terme qui fâche certains, mais quelle conclusion en tirez-vous? Après tout, vos adversaires conservateurs, l’autre aile de la science politique, pourrait dire : mais, chers Messieurs, tout cela est fort bien. Aucune personne issue des basses classes de la Nation dans la représentation nationale, et bien peu de femmes, voilà qui est fort bien. Tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles. Pourquoi ne dit-on plus, tout au moins en public et aussi clairement, ces choses-là? Ne serait-ce pas un fait moral, idéologique? Vous me direz que la sociohistoire vise justement à expliquer pourquoi certains propos peuvent désormais être tenus et pas d’autres, mais, vous, qu’en pensez-vous? Verseriez-vous une larme sur la démocratie française d’aujourd’hui si elle disparaissait?
Pour finir par des récriminations de bien moindre importance, on notera que : de nombreux textes se targuent d’un titre général alors qu’ils ne traitent en fait que de la France (XIX-XXème siècle); que, dans le tour du monde des régimes politiques, “Les concurrences ‘ailleurs’ “ et “Les transitions démocratiques” (sections 3 et 4 du chapitre 3), l’Amérique latine se trouve absente (ce qui nuit à la prétention du manuel de faire le tour de la question alors même que des auteurs français existent sur le sujet),;que les politiques publiques, même conceptualisées comme “Action publique”, se trouvent assez peu présentes dans ces pages, tout comme les rapports entre économie et politique (pourtant si vitaux comme la crise économique nous l’apprend à nouveaux frais depuis deux ans); que les relations internationales et les études européennes sont fort classiquement rejetées en fin d’ouvrage, alors même qu’on aurait pu partir au contraire d’une prémisse inverse tout aussi justifiable d’un point de vue sociohistorique en commençant la politique contemporaine par là.
Bref, ce manuel constitue un excellent état des lieux d’une partie (dominante?) de la science politique française contemporaine, mais il en désigne aussi à mes yeux les apories. En ce sens, il faut remercier les curateurs d’avoir fait l’effort de cette synthèse, qui devrait offrir à chacun matière à réflexion sur le devenir de la science politique.