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Universitaires low cost

Il y a quelques jours sur France-Inter un conflit en cours à l’Université de Paris X Nanterre a été très brièvement évoqué. (Voir les propos exacts tenus via le post de Joël Gombin qui donne le lien pour le podcast. ) Ce conflit porte sur la tendance qu’a cette Université – elle n’est pas la seule – à faire appel à de nombreux vacataires pour réussir à mettre un enseignant devant chaque étudiant, et surtout à privilégier cette forme de (sous-)emploi par rapport à d’autres statuts d’emploi un peu moins précaires et un peu mieux payés. Dans ce cadre, le reportage faisait entendre une des personnes mobilisées qui laissait entendre clairement que les vacataires, n’étant pas même nécessairement docteurs sans postes, offrent un enseignement de moindre qualité que les dits docteurs sans postes.

Bien sûr, les vacataires se sont sentis insultés à juste titre par ce genre de propos. Certains ont même fait remarquer sur la liste de l’ANCMSP qu’en réalité, il s’agissait des mêmes personnes à des étapes successives de leur difficile entrée dans la carrière académique.

Pour ma part, je comprends fort bien ce sentiment d’avoir été insulté que peuvent ressentir tous les vacataires, mais je ne suis pas sûr que l’argument “vacataires = qualité de l’enseignement en baisse” doive être complètement écarté de l’espace public. En effet, si l’on admet à l’inverse  que l’usage massif de vacataires par une institution universitaire ne change rien à la qualité de l’enseignement dispensé, on se prive du soutien des usagers (ou indirectement des contribuables). Si le même service public peut être assuré par des vacataires, et si l’usager du service public ne voit pas vraiment la différence, pourquoi ceux qui décident de cet usage massif des vacations se priveraient-ils de cette possibilité?

Prenons garde que ce raisonnement se trouve assez universel dans notre société, c’est la logique bien connue du low cost. Prix bas, qualité acceptable, client à peu près satisfait. Dans le cas de l’Université, la tentation de recourir aux vacataires se trouve d’autant plus grande que la différence de qualité ressentie par les étudiants  n’est sans doute pas énorme, voire demeure souvent  inexistante. Ces derniers se révoltent d’ailleurs rarement sur ce point, l’insatisfaction éventuelle des étudiants face à l’usage de vacataires pour assurer les enseignements reste de fait pour l’instant en deçà du seuil de visibilité institutionnelle. De plus, comme les universitaires en poste réfléchissent peu en général à leurs propres pratiques pédagogiques et reçoivent très peu d’incitations statutaires à s’améliorer sur ce point au fil de leur carrière (puisqu’en réalité, seule la recherche compte – et, dans cette dernière, seule celle validée par des contrats de recherche et par des publications absconses), il n’est pas certain que les étudiants ressentent une différence notable entre un vacataire (jeune, enthousiaste et pas encore assez stratégique dans l’usage de son temps) et un statutaire (âgé, moins enthousiaste, et surtout ayant intégré dans ses priorités l’ensemble des contraintes devant le mener à la “hors-classe”).

Autrement dit, dans notre société où le client/usager/payeur est censé être roi, je ne crois pas si bête pour dénoncer une situation qu’on considère comme intolérable de dire que le service offert aux clients/usagers/payeurs est médiocre. En effet, en dehors de quelques consommateurs moralistes, il ne faut pas compter sur quelque sens moral de la part du client/usager/payeur. Pour lui comme pour chacun d’entre nous quand nous sommes dans la position de l’acheteur/bénéficiaire/payeur d’un service, seul compte son/notre propre intérêt. Que celui qui n’a pas acheté un seul bien électronique fait dans un pays géré par une dictature dans la plus magnifique absence de droits sociaux des travailleurs me jette la première pierre électronique! Et les étudiants sont-ils des êtres plus moraux que nous? 

De fait, ceci étant dit, je m’étonne toujours que les vacataires et plus généralement tous les précaires se montrent si bienveillants vis-à-vis des institutions qui les exploitent. On arrêterait d’employer massivement des vacataires si ces derniers mettaient un désordre monstre. Mais il est vrai que la plupart sont payés bien longtemps après qu’ils aient fait ce qu’on leur a demandé de faire ce qui bloque les vélléités,  et surtout ils sont payés d’espérances… de devenir un jour un  de ces statutaires de l’Université, donc ils sont priés de bien se tenir à table.

Je m’étonne toujours aussi de ces collègues statutaires qui gèrent les institutions en question, et qui font tout pour que la crise de financement de certaines filières ne provoque pas trop de conséquences néfastes sur les étudiants. Comme ils sont bons, comme ils ont le sens du service public, comme ils ont une éthique professionnelle. Pourquoi ne pas tout simplement fermer sans préavis les filières en question quand l’argent public promis n’est pas là? Ou décider d’y offrir des conditions d’enseignement clairement intolérables? Ou dire que, faute d’enseignants disponibles cette année, le cours est reporté à l’année prochaine, et que, pour avoir le diplôme, il faudra attendre un an de plus?  No money, no curriculum. Toutes les offres de vacations qui passent, souvent en dernière minute sur la liste de l’ANMCSP, témoignent de cette volonté désespérée de nos collègues de sauver la face. Vite, vite, il faut quelqu’un pour faire ce cours, assurer ces TD, etc. Et, faute de trouver le dit vacataire, le statutaire décidera d’y laisser lui-même sa santé en faisant lui-même le surcroît de cours demandé. De ce fait, une génération supplémentaire d’étudiants passera dans les tuyaux sans trop de casse – enfin, on s’étonnera quand même un peu des taux d’échecs en premier cycle…. -, et on pourra continuer à faire semblant que cela fonctionne. (La même logique perverse est à l’œuvre dans de nombreux services publics me semble-t-il. Toute la société s’est mis dans ce registre du …jusqu’ici tout va bien.) Il est vrai que, si les universitaires ne se prêtaient pas au jeu, on enverrait quelques administrateurs bien pires qu’eux gérer les universités, mais, dans ce cas, les universitaires ne seraient plus obligés de trouver eux-mêmes des rustines pour regonfler la machine (et là pour le coup, peut-être la qualité baisserait vraiment). Ils pourraient se situer clairement dans une opposition radicale à ce genre de fonctionnements. (Il est possible que, dans ce cadre,  les statutaires doivent travailler plus en gagnant la même chose.)

Enfin, avec de telles convictions, qui sont comme dirait l’autre “défaitistes révolutionnaires” ou “anarchistes de droite” c’est selon et auraient mérité en d’autres temps le peloton d’exécution, je ne risque pas de gérer grand chose par les temps qui courent. (Je reste par contre disponible pour faire liquidateur de filière.)

Thierry Discepolo, La trahison des éditeurs.

Comme un collègue me l’a gentiment fait remarquer à la consultation de mon blog, je suis un grand lecteur. Pas autant que j’aurais envie de l’être, mais c’est plutôt vrai. La lecture de livres tient une place centrale dans mon existence. Cela explique mon intérêt pour le livre de Thierry Discepolo, La trahison des éditeurs (Marseille : Agone, 2011). Je croyais tenir une pépite, mais j’ai été plutôt déçu.

La thèse de cet ouvrage est extrêmement simple – et logique venant d’un membre de la maison d’édition indépendante Agone : les auteurs, surtout ceux qui entendent porter un regard critique sur le monde social tel qu’il va (mal), devraient être extrêmement attentifs aux conditions de production et de diffusion de leurs propres ouvrages. T. Discopolo souligne (p. 147- 150) qu’il existe une contradiction dans les faits les plus concrets entre tenir des positions pour simplifier critiques ou anti-capitalistes et participer  au business plan de firmes d’édition qui ne sont rien moins que des entreprises capitalistes ordinaires, où compte, à juste titre du point de vue de ces firmes, la seule ligne du résultat brut d’exploitation au delà de tout le verbiage autour des vertus civiques de l’éditeur.

Pour soutenir cette thèse, il brosse un portrait, à vrai dire fort intéressant pour qui n’y a pas déjà été initié,  des évolutions de l’édition française depuis une vingtaine d’années. Un jeune aspirant aux métiers du livre y apprendra des tas de choses, en particulier sur la concentration (inexorable?) des maisons d’édition, sur l’exploitation de la petite librairie (y compris sous le régime du “prix unique du livre”), sur les faux semblants des “éditeurs indépendants” comme le groupe Actes Sud, qui, à tout prendre, ne sont pas moins capitalistes que les grands groupes. Pris du point de vue d’un étudiant en école de commerce, le livre aurait aussi son intérêt, même s’il ne fait que survoler les détails de ce qu’il faut bien appeler le marketing contemporain du livre. En résumé, c’est une belle démonstration que tous (les éditeurs) sont “vendus” au grand capital – en dehors de quelques éditeurs vraiment  indépendants comme Agone, of course. (La polémique contre Actes Sud, p. 78-83, a d’ailleurs je ne sais quoi de rancunier qui sent le derby méridional.)

On aurait du mal à le démentir. Les éditeurs du secteur privé sont des entreprises à but lucratif, ou sont possédés par des groupes économiques dont le but premier est de “créer de la valeur pour l’actionnaire”. Rien de très nouveau sous le soleil. J’ai bien peur d’avoir déjà lu cela dans des histoires classiques de l’édition ou dans les récits des démêlés de tel ou tel grand auteur et de son éditeur.

Pour T. Discopolo, l’argument classique de l’auteur critique, en particulier l’universitaire, qui cherche de l’audience auprès du grand public et accepte pour atteindre ce but (louable?) de  se faire éditer  par une  maison d’édition capitaliste avec tout ce que cela implique en pratique (dont un profit pour l’actionnaire) ne vaut pas. Diffuser une idée juste par des mauvais moyens que dénonce justement cette dernière est, selon lui, contradictoire, puisqu’on renforce tout de suite la mauvaise situation en espérant seulement à terme un changement. A dire vrai, les grands groupes d’édition classique acceptent eux-mêmes ce raisonnement, puisqu’ils comprennent en leur sein une “marque” (comme la Découverte par exemple, ou même une sous-marque comme Zones)(cf. 104-115) pour occulter quelque peu aux yeux du lecteur attentif à cette logique le problème. A suivre l’auteur, les auteurs se voulant critiques ne devraient diffuser leurs idées que via des maisons d’édition réellement indépendantes, non-profit, qui s’appliqueraient déjà à elles-mêmes la sortie du capitalisme.

Il se trouve qu’en Italie, un débat a lieu justement sur la pertinence pour des auteurs critiques de la situation italienne actuelle de rester publié chez Mondadori, première firme éditoriale italienne, propriété de … Silvio Berlusconi. Le débat, plus moral que politique d’ailleurs, n’est pas tranché bien sûr, parce que l’argument de la diffusion a bien plus de poids que ne lui en donne T. Discepolo.

Dans un monde idéal, quelque soient d’ailleurs les convictions politiques des auteurs (imaginez un auteur d’extrême droite qui dénonce la mondialisation voleuse d’emplois français… dans un livre, composé en Inde, et imprimé en Chine), il vaudrait mieux pouvoir répondre à une éthique de la conviction telle que la propose l’auteur. Chacun publierait dans une maison d’édition conforme dans ses procédés concrets à ses convictions. Dans notre monde fort imparfait, il s’agit d’un calcul relevant de l’éthique de la responsabilité. Pour prendre un exemple concret, Michel Pinçon et Monique Pinçon-Charlot ont publié en 2010 le livre Le président des riches, justement dans la marque Zones, ici éreinté par T. Discepolo. Le succès a été tel qu’ils le rééditent aujourd’hui à la Découverte, avec un bandeau marketing, choisi par l’éditeur bien sûr, “Nouvelle édition revue et augmentée. Déjà 100000 exemplaires vendus. “ C’est clairement du marketing qui joue en plus, à la manière d’un Houellebecq, sur l’effet best seller. Achetez-le, bonnes gens, puisque d’autres l’ont déjà acheté!  Il est effectivement extrêmement probable que le contrôleur de gestion de Zones et de la Découverte félicite chaudement celui qui a choisi d’éditer un tel livre de notre vieux couple de “bourdivins” (disciples du sociologue Pierre Bourdieu), et que les actionnaires des dites maisons d’édition en profitent à due proportion.  Il est possible que les droits d’auteur permettent à nos deux collègues, retraités du CNRS, de voir leur avenir avec sérénité – mais, sur ce point, je les vois plus soutenir quelque projet de recherche personnel leur tenant à cœur. Par contre, est-ce que le fait que ce livre soit diffusé partout, y compris peut-être dans les très capitalistes FNAC, Espace Cultura, etc., fait vraiment plaisir à… Nicolas Sarkozy? Je suppose que quelqu’un à l’UMP ou à la Présidence de la République est chargé d’éplucher la dernière version de ce pamphlet, et de faire des fiches avec les contre-arguments à servir éventuellement aux contradicteurs. Ce livre constitue d’évidence une (petite) contribution à la défaite (possible) de N. Sarkozy l’année prochaine. Certes, pour un T. Discepolo, l’issue de la prochaine présidentielle constitue sans doute un épiphénomène sans aucune importance. Une victoire de la “gauche de gouvernement” ne changerait rien aux réalités de l’exploitation capitaliste.  Il est par ailleurs fort probable que la lecture de ce livre ne fasse que renforcer des convictions déjà là chez le lecteur, et qu’il ne s’agisse de donner plus de profondeur argumentative à des intuitions déjà présentes ou de rafraîchir des mémoires un peu défaillantes. Mais est-ce totalement sans importance que des milliers de gens aient les mêmes exemples en tête? que certaines choses soient soulignées, rappelées, mises en perspective? L’effet sociétal de la diffusion de telles idées critiques est certes très difficilement mesurable, contrairement à  l’aspect économique des ventes du dit livre pour son éditeur, mais, quoi qu’on ne sache pas grand chose sur l’effet des livres sur la formation de l’opinion publique (contrairement à d’autres médias comme la télévision), il est raisonnable de soupçonner qu’une vente à plusieurs dizaines de milliers d’exemplaires aura plus d’impact (instantané) qu’une vente à plusieurs dizaines d’exemplaires. A moyen terme ou à long terme, voire à très long terme (siècles), le raisonnement peut être inverse. En tout cas, pour la lutte politique de court terme, une bonne diffusion vaut mieux que pas de diffusion, ou presque pas de diffusion. Si des firmes capitalistes veulent bien s’en charger, pourquoi pas? Comme dirait Lénine, “les capitalistes nous vendront la corde pour les pendre”.

Pour reprendre l’exemple italien, Roberto Saviano a publié son livre Gomorra en 2006 chez Mondadori. On peut trouver à ce livre mille défauts, mais il aura eu le mérite de contribuer à remettre sur l’agenda politique italien la question des maffias, au point d’ailleurs que le propriétaire de son éditeur, S. Berlusconi, ne cesse de s’en prendre publiquement à l’auteur de cette légende noire de l’Italie contemporaine. En l’occurrence, il y a fort à parier que, s’il en avait deviné d’avance le succès public en Italie et en Europe, S. Berlusconi aurait mis son veto sur une telle publication. Aurait-il d’ailleurs été publié dans une petite maison d’édition sans diffusion importante,  que l’auteur de son côté aurait aussi évité pas mal d’ennuis… et ne vivrait pas sous protection policière depuis lors.

Bref, la diffusion des idées est nécessaire à la lutte politique – truisme parmi les truismes! Et, d’ailleurs, ce qui est amusant, c’est qu’Agone, comme maison d’édition indépendante et radicale, se trouve elle-même dans une telle (saine) logique, si on la compare à ces myriades de maisons d’édition microscopiques s’occupant de poésie ou de régionalisme. Même si elle n’est pas capitaliste de toute évidence, elle aussi cherche à être efficace dans la recherche du lecteur. Elle aussi fait son marketing, à sa manière.

La seule façon d’échapper à l’aporie dénoncée serait en effet le silence absolu.

Congrès de l’AFSP 2011- impressions éparses.

La semaine dernière avait lieu à l’IEP de Strasbourg le XIème Congrès de l’Association française de science politique (AFSP). Cette réunion, qui a lieu depuis quelques années tous les deux ans, rassemble une bonne part de notre petite (en taille relative bien sûr…) discipline. Comme certains m’ont mis au défi de faire un post sur le Congrès, j’obtempère, non sans avoir conscience de mes biais de perception.

Vu l’ensemble des activités proposées et leur recoupement temporel, il faut  souligner en effet que l’on se trouve dans la situation classique de “Fabrice à Waterloo”. L’image qu’un seul individu, impliqué de plus comme simple participant ayant des tâches à accomplir, peut se faire d’un tel événement, est nécessairement éminemment parcellaire. Par exemple, sur le plan de l’organisation pratique du Congrès, j’ai eu l’impression que tout avait parfaitement fonctionné, et que les organisateurs  ont parfaitement fait leur travail. Le seul bémol que j’ai entendu dans les conversations auxquelles j’ai participé concerne les repas de midi, délégués au CROUS de Strasbourg. Une choucroute, servie jeudi dernier à midi, aurait été selon des collègues de confiance particulièrement digne de rester dans les annales des horreurs gastronomiques. Infime détail en l’occurrence, mais, sans doute, un Congrès se juge aussi à la qualité de la chère que l’on y fait, et il est vrai que les précédents (Toulouse en 2007 et Grenoble en 2009) furent plutôt réussis de ce point de vue.

De fait, donner une idée de l’ensemble d’un événement rassemblant plusieurs centaines de participants, répartis en pas moins de 53 sections, correspondant chaque fois en pratique à un (petit, moyen ou grand) colloque, n’est possible qu’en se référant à la trace écrite – un catalogue ad hoc de 475 pages imprimé sur le papier le plus lourd possible (que j’ai d’ailleurs  eu toutes les peines du monde à traîner avec moi) – ou au site Internet du colloque.

En parcourant le catalogue et le site, je crois pouvoir faire quelques remarques, en me posant la question de ce que nous apprend sur la discipline et le monde un tel événement.

Premièrement, une sorte de diagnostic, éclaté mais partagé, sur l’état des politiques publiques menées dans les dernières années, me semble émerger de ce Congrès. Il ne semble être question dans les résumés des communications (pas d’ailleurs nécessairement faites dans des sections explicitement labellisées politiques publiques) que de changements, de bouleversements, de chambardements. En plus, au final, ces derniers ne profitent qu’à certains acteurs exclusivement et laissent de côté les autres, les plus nombreux, et les ressortissants de ces politiques. A la lecture des résumés de leurs travaux, les spécialistes de politiques publiques tendent, au delà du codage scientifique du propos, à donner une image finalement terrible de ce qui est en train de se passer dans tous les domaines. Cela m’interroge d’ailleurs comme enseignant d’un IEP, parce que, souvent, ces petits jeunes aux dents longues, ces managers,  ces entrepreneurs, ces experts, ces  “acteurs”, qui liquident les droits, savoirs, pratiques, espoirs, revenus, etc. de la vile populace des employés et des bénéficiaires, ce sont peut-être pour partie nos propres (anciens) étudiants. Dans le fond, à ce stade, je me demande s’il ne  faudrait pas étudier directement l’économie morale de ces experts, acteurs, entrepreneurs, des politiques publiques, ou en revenir aux  bons vieux concepts de la lutte des classes.

Par contre, ce qui est un peu étonnant (comme me l’a d’ailleurs fait remarquer un doctorant), c’est, dans ce Congrès 2011, une absence de prise en compte directe des effets de la crise économique ouverte en 2008 – ne serait-ce que dans les titres et résumés des communications. Cette absence dans les résumés des communications tient peut-être au fait qu’aux yeux des spécialistes de chaque terrain, l’après-2008 n’a fait qu’accentuer, renforcer, confirmer des tendances déjà à l’œuvre. C’est d’ailleurs peut-être là une des caractéristiques majeures de cette crise. Alors même que de très nombreux esprits critiques dénoncent à longueur d’articles, d’ouvrages, d’interventions dans les médias, le fait que nous (la société occidentale) sommes arrivés au bout de la logique adoptée dans la seconde moitié des années 1970, et bien, pourtant, les décisions prises continuent imperturbablement à faire plus de la même chose – à de rares exceptions prés. Incidemment, un doctorant m’a interrogé sur la raison pour laquelle, selon moi, les partis socialistes et sociaux-démocrates semblaient  incapables de saisir l’occasion pour changer de paradigme, de revenir en gros sur leur conversion au néo-libéralisme. Pour autant que cette immobilité soit réelle (par exemple, en Allemagne, il me semble que le SPD a bougé sur bien des points), j’aurais tendance à y voir un effet de la socialisation des élites actuellement à la tête de ces partis. En tout cas, à en croire ce Congrès, la “réforme” – mot qui finira par rejoindre la signification qu’il a déjà dans le domaine de l’élevage -  a encore un bel avenir.

Deuxièmement, une certaine tendance à l’auto-analyse disciplinaire. D’une part, une section était consacré à l’histoire (ou plutôt la socio-histoire) de la science politique (ST 1 Socio-histoire de la science politique), avec un long papier sur Maurice Duverger qui exécute à coup d’archives le grand-père indigne de la discipline. D’autre part, certains collègues titillent sur ce même terrain historique les voisins juristes (ST 42 Les enjeux politiques et académiques de l’enseignement du droit : perspectives comparées). En outre, une section entière était consacrée aux seules réformes de l’enseignement supérieur et de la recherche (ST 24 Universités et recherche face à la réforme). Il y a là à la fois une recherche de réflexivité sur une pratique – qui correspond aussi à l’introduction, bienvenue, de cinq “Modules professionnels et pédagogiques” dans l’agenda du Congrès -, mais sans doute aussi à l’effet direct du fait que nous-mêmes nous sommes des ressortissants de politiques publiques qui ne nous plaisent pas particulièrement. Dans un ordre de faits proches à mon avis, j’ai participé comme candidat d’une liste dans le collège A (professeurs et assimilés) à la présentation des listes et programmes des deux collèges (A et B) pour le prochain renouvellement du  CNU (Conseil national des Universités) dans notre quatrième section. Lors de cette présentation organisée par l’AECSP (Association des enseignants et chercheurs en science politique), j’ai été frappé par le consensus, tout au moins dans les déclarations des uns et des autres, pour “neutraliser l’évaluation”, c’est à dire pour contrer d’une manière ou d’une autre les effets vus comme délétères de la grande nouveauté introduite par les réformes de 2009, à savoir une évaluation quadriennale individualisée de chaque enseignant-chercheur. Personne ne s’est levé dans la salle ou à la tribune pour affirmer qu’il fallait quantifier les points de performance des uns et des autres sur une grille préétablie, et en tirer ensuite les sévères conséquences, à savoir modulations de service d’enseignement à la hausse pour les losers (fainéants, assistés, cancer de la France) et à la baisse pour les winners (travailleurs, productifs, forces vives de la Nation), modulations qui amélioreraient la productivité de la recherche (et de l’enseignement?). On pourrait y voir bien sûr du corporatisme, du copinage entre pairs, des promesses électorales qui n’engagent que ceux et celles qui les croient, le refus rétrograde et conservateur d’une saine évaluation-sanction destinée à valoriser le mérite, à élever les meilleurs et à punir les pires – ou, même, l’effet de notre trop faible fréquentation des jeux d’élimination proposés par la télé-réalité pour notre édification morale, de notre ringardise collective en somme.  Je préfère y percevoir  la conscience acquise à travers les recherches de terrain sur les autres secteurs de politique publique, ou, à travers la lecture des compte-rendus des recherches des collègues, qu’il n’y a pas meilleur moyen de faire pourrir une situation au profit exclusif de certains. Olivier Nay, président sortant du CNU, pourtant soumis à quelques critiques sur ce point de la part des listes concurrentes de la sienne (dont celle à laquelle je participe), a lui-même indiqué que la manière de procéder de la section du CNU des économistes constituait pour lui un repoussoir. (Il faut dire d’ailleurs que les économistes marginalisés par cette évaluation ont fini par faire dissidence en créant leur propre association académique, et réclament une autre section du CNU.)

Troisièmement, comme aux précédents Congrès, une montée en puissance des outils méthodologiques peut s’observer. Concrètement, l’argent obtenu auprès de l’ANR (Agence nationale de la recherche) semble aider à créer de nouveaux instruments de recherche. C’est un peu épars, puisqu’il n’y a pas de section spécifiquement consacré aux progrès de la méthodologie, mais l’effort pour se rapprocher de standards internationaux en la matière semble bien engagé. Pour ce qui concerne le sujet, qui me tient particulièrement à cœur comme lecteur, à savoir l’innovation en science politique, j’ai du mal à partir de ce Congrès à m’exalter (réaction banale de ma part, n’est-ce pas?). Les deux sections auxquelles j’ai participé (ST 21 et ST 28), fort sérieuses toutes deux et bien préparées par leurs responsables respectifs,  n’ont pas révolutionné ma vision du monde, et mes propres communications n’ont pas dû non plus révolutionner la vision du monde de mes auditeurs dans ces deux sections. Probablement, il s’est dit quelque chose dans une section à laquelle je n’ai pas participé qui sera considéré plus tard comme le début de quelque aventure scientifique importante, mais je n’étais pas là pour en être l’un des témoins. Dommage. J’ai aussi constaté que, comme à chaque Congrès désormais, la discipline est éparpillée façon puzzle – puzzle que personne n’est en mesure de reconstituer d’ailleurs-, et que rares sont les communications qui tentent une recomposition intellectuelle, ne serait-ce que sur un domaine.  Les textes de présentation des sections sont parfois fort riches, et jouent cependant un peu ce rôle en réalité. Il n’y a pas non plus de conflits intellectuels évidents qui ressortent du Congrès – par exemple, les études de genre ont obtenu leur ghetto avec deux sections, ST 52 et ST 53, mais ne viennent pas déranger l’ordonnancement général : probablement, les gens qui sont opposés à cette manière, qui se veut scientifique, collective et professionnelle de faire de la science politique,  ne sont tout simplement pas présents. (L’un des représentants de cette autre science politique m’a d’ailleurs vertement tancé pour ma participation à ce bal-là.)On pourrait ainsi dire que, dans un tel Congrès,  les domaines et approches s’additionnent plutôt qu’ils ne se combattent.  Ou alors qu’un seul “-isme” survit ici, à savoir l’empirisme!

Enfin, pour conclure ces quelques remarques, inspirées de la lecture de l’ensemble des résumés disponibles des communications, et par ma présence sur place dans deux sections et un module pédagogique,  j’ai bien peur d’être pris entre l’admiration pour le travail fourni par les collègues (combien de temps me faudrait-il pour lire toutes les communications? ambition folle de  ma part) et l’image du monde qui ressort de tout cela. On parlait jadis pour l’économie de “science lugubre”, au delà des différences entre sous-discipline, terrains, méthodes, etc., le terme pourrait peut- être  être adapté. (Mais je suis pessimiste ! C’est bien connu!)

Petite précarisation entre amis

C’est toujours une joie mitigée que de voir  se réaliser ses plus sombres prévisions sur un point de la réalité qui vous tient à cœur : joie intellectuelle d’avoir exercé sa raison avec justesse, tristesse profonde de constater que le regrettable se trouve effectivement en train de se produire comme on l’avait prévu. C’est le sentiment que j’ai eu en découvrant hier l’annonce suivante sur la liste de diffusion de l’Association nationale des candidats aux métiers de la science politique (ANCMSP) :

Sciences Po [X censuré pour ne pas rattacher le problème à une institution en particulier] recrute deux enseignants chercheurs à temps partiel.

Dans le cadre de la réforme du cycle Master de son Diplôme, Sciences Po [X], grande école publique rattachée à l’Université [Y] et au PRES [Z], recrute à partir du 1er septembre 2011 deux enseignant(e)s chercheur(e)s à temps partiel sur des contrats d’établissement d’un an renouvelable [je souligne]. Confronté à un sous encadrement chronique en enseignants chercheurs statutaires, l’établissement fait ce choix, contraint et raisonné [contraint peut-être, mais raisonné vraiment?], dans le but de proposer un statut et une reconnaissance minimales [effectivement, c'est le terme : "minimales"] à des docteurs sans poste qui contribuent, par les responsabilités pédagogiques et administratives qu’ils endossent, à son développement [formulation bien maladroite qui laisse à penser à cause de l'usage du présent de l'indicatif qu'il s'agirait de légaliser une situation de fait déjà en cours]. La rémunération équivaudra à celle d’un MCF en début de carrière sur la base d’un temps de travail de 50% [ne surtout pas faire le calcul et ne pas comparer à un revenu du secteur privé au même niveau de qualification, ou alors considérer que "doctorat en science politique  = BTS ou DUT" ]. Il sera demandé aux personnes recrutées d’assurer une charge d’enseignement de 96h équivalent TD et de participer directement [ je souligne] à la gestion et à l’animation de deux majeures du cycle Master.

1er poste Le-la candidat(e)[n'oublions pas d'être politiquement correct] sera titulaire d’un doctorat en science politique obtenu en France ou à l’étranger. Il (elle)[idem] pourra faire valoir d’une solide expérience d’enseignement (magistral et TD) [mais il recevra, voir plus haut, un demi-salaire de débutant] , de préférence dans un département universitaire de science politique ou dans un Institut d’Etudes Politiques, et d’un dossier de recherche conséquent [pour un salaire de débutant, n'est-ce pas?]. La maîtrise de l’anglais et la capacité à enseigner dans cette langue sont souhaités [spécial bonus, qui ne vaut pas supplément de salaire!]. Il (elle) sera rattaché(e) pour ce qui concerne ses activités de recherche au [laboratoire W] (UMR CNRS). Les thématiques de recherche et d’enseignement recherchés sont: la sociologie des relations internationales, la sociologie des conflits, l’étude des politiques de sécurité, les questions stratégiques comparées… Le-la candidat(e) retenu aura à exercer des responsabilités d’animation [autrement dit, la direction d'une filière de formation à créer avec tout le travail qui s'en suit, ce qui signifie d'évidence en heures plus qu'un mi-temps, surtout si la formation n'est pas en phase de croisière] de la Majeure Stratégie Intelligence et Gestion des Risques au sein de la spécialité Carrières Européennes et Internationales.

2ème poste Le-la candidat(e) sera titulaire d’un doctorat en science politique obtenu en France ou à l’étranger. Il (elle) pourra faire valoir d’une solide expérience d’enseignement (magistral et TD) [idem], de préférence dans un département universitaire de science politique ou dans un Institut d’Études Politiques, et d’un dossier de recherche conséquent [idem]. La maîtrise de l’anglais et la capacité à enseigner dans cette langue sont souhaités [idem]. Il (elle) sera rattaché(e) pour ce qui concerne ses activités de recherche au [laboratoire W] (UMR CNRS). Les thématiques de recherche et d’enseignement recherchés sont: la sociologie des relations internationales, la sociologie des conflits, l’étude du rôle des ONG et de la société civile dans la résolution des confits, l’analyse de la médiation et de la négociation internationales, la religion comme acteur international… Le-la candidat(e) retenu aura à s’investir [ô que ce terme sonne doux aux oreilles néo-managériales, s'investir? késako?] au sein de la Majeure Conflits et Développement au sein de la spécialité Carrières Européennes et Internationales.

Il est possible de faire acte de candidature pour l’un et l’autre poste. Les dossiers de candidatures sont à adresser à Monsieur le Directeur [etc., je ne veux vraiment pas personnaliser l'affaire, j'avais cependant oublié dans un premier temps de supprimer le nom du laboratoire de recherche concerné.]

Cette offre se passe presque de commentaires! Mais allons-y tout de même.

Premièrement, il se confirme que les nouvelles formes d’emploi ouvertes par les récentes réformes universitaires dans le domaine de l’enseignement et de la recherche aboutissent, non pas seulement à payer mieux des enseignants-chercheurs ou chercheurs que les Universités françaises iraient débaucher sur le marché international des valeurs académiques montantes (les “stars”), mais aussi à payer aussi peu que possible et à précariser les personnels désirant entrer dans la carrière académique. Ces deux offres, qui correspondent en charge de travail effective d’évidence  à plus que des mi-temps, ainsi que les pré-requis qu’on exige des candidats (en rien différents de ceux qu’on exige par ailleurs des statutaires dans la même institution), sont une démonstration éloquente de ce point. Faute de budget suffisant attribué par ses tutelles, la structure, tout en se rengorgeant de son excellence et sa réforme en cours,  fait payer le prix de l’ajustement financier aux derniers entrants, à ces malchanceux qui feront la même chose (et peut-être même plus) que leurs collègues pour bien moins cher, et, qui, en plus, pourront être mis à la porte dès qu’ils seront devenus importuns, mais qui auront un “statut” meilleur qu’encore pire (des vacations, je suppose!). On me rétorquera qu’après tout, c’est la même chose  pour la plupart des jeunes entrants sur le marché du travail dans le secteur privé (avec les CDD et autre intérim), sauf qu’en France, l’emploi en CDD et en intérim, même pour les jeunes, suppose (encore à ce stade) le paiement d’une prime de précarité (10%), calculée comme un pourcentage du salaire équivalent des personnes en CDI. Un précaire smicard touche plus à la fin des mois où il a travaillé qu’un statutaire smicard. (Situation qui chagrine d’ailleurs fort le patronat… qui voudrait un contrat unique…)

Deuxièmement, d’évidence, ces postes sont en réalité fort mal payés, à part en espérance! Ce sont des mi-temps, avec certes une paie à mi-temps, mais cela ne tient nullement compte de la spécificité du travail académique. Je vois mal en effet les personnes occupant ces postes réduire leur activité de recherche de moitié, parce qu’elles sont payées à mi-temps. Rappelons en effet qu’un enseignant-chercheur consacre selon la définition officielle du métier  la moitié de son temps à l’enseignement (soit 192 heures équivalent TD ou, en d’autres termes, 800 heures en comptant tout ce que cela représente en préparation, corrections, etc.) et l’autre moitié à la recherche (soit 800 heures). Dans le cas présent, les personnes choisies vont faire très probablement 800 heures de recherche (d’autant plus qu’elles voudront “nourrir leur dossier” pour aboutir plus tard à un  poste statutaire de MCF ou de chercheur CNRS), 400 heures de travail liées aux 96 heures équivalents TD à faire devant les étudiants, et enfin un nombre indéterminé d’heures liées à la direction ou à l’animation de formation de niveau  master. Autrement dit, nous ne sommes pas loin en pratique de payer un travail à plein temps d’une personne pleine d’expériences au prix du mi-temps de débutant. Belles soldes, que voilà! Bien mieux qu’à la Samaritaine! (La seule façon de rétablir l’équilibre serait que les personnes concernées partent la moitié de l’année à l’autre bout du monde pour y faire leur recherche dans une autre Université payant l’autre moitié de cette dernière).

Troisièmement, il s’agirait là de la part de l’institution concernée d’un choix “raisonné”. C’est vrai au sens où réduire les rations sur le Radeau de la Méduse tend à permettre à quelques uns de survivre plus longtemps au désastre en cours. Mais, pour le reste, cela revient à avaliser le fait que l’Université est sous-financée par rapport aux nobles objectifs qu’elle se donne, qu’elle s’apprête résoudre le problème grâce à l’existence d’une vaste armée de réserve de docteurs sans postes auxquels, de toute façon, il  n’est plus possible de valoriser autrement les nombreuses années de doctorat et de post-doctorat que par ce genre de postes (transitoires en principe…), qu’il est bon que ces gens soient payés d’espoirs d’obtenir un jour (quand leur Prince viendra…) un poste statutaire, bref, on se trouve à peu prés là dans la même situation “morale” que n’importe quelle entreprise qui profite de l’état dégradé du marché du travail pour imposer ses conditions aux travailleurs. Cela ne me choque pas tant que cela du point d’une entreprise, dont le seul objectif est la maximisation du profit de ses actionnaires, et de la part de dirigeants qui sont bien payés pour cela. C’est le jeu capitaliste ordinaire, mais, dans le monde académique, où les décisions sont censées être prises par un groupe de pairs au nom d’autres objectifs (formation des étudiants, recherche désintéressée), je ne vois là qu’une exploitation des “outsiders” par les “insiders”, et surtout qu’un manque de courage de la part des dirigeants de ces institutions. Si vous n’avez pas l’argent pour faire fonctionner votre boutique, eh bien diminuez la voilure, n’ouvrez pas de nouvelles filières, officialisez que vous ne pouvez pas faire plus avec moins. Arrêtez donc de faire semblant que vous pouvez faire des miracles – que vont payer en pratique les derniers entrants. Ce faire semblant que tout va bien est sans doute l’une des causes majeures de l’atonie du monde universitaire. Le bateau coule, mais que l’orchestre continue à jouer et les convives de valser!

Quatrièmement, je sais bien que, malgré mes propos, ces postes seront pourvus, qu’il se trouvera sans aucun doute des docteurs sans poste pour trouver au final les conditions acceptables dans l’espoir d’un retour sur investissement en terme d’un poste à statut. C’est certain que le piège socialement construit par l’état du marche du travail en général s’est refermé sur certains qui ont bien trop investi dans l’espoir d’une carrière académique pour renoncer à ce stade. Serais-je moi même encore dans ce cas, peut-être tenterais-je moi aussi  de candidater, en me demandant en plus – misère! – si la compétition est vraiment ouverte. Pour le présent, il n’y a donc pas grand chose à faire, mais, pour l’avenir, cela me confirme qu’en tant qu’enseignant-chercheur, je dois décourager le plus possible les étudiants qui en auraient l’intention de faire une thèse. Les gains en terme de carrière à en attendre semblent de plus en plus compromis. Une profession qui accepte de se précariser ainsi signale bien l’écroulement en cours de son poids réel dans la Reproduction sociale. De fait, en entrant sur cette pente au nom d’un raisonnement bien pesé,  il n’existe par d’autres limites à la baisse des conditions de recrutement qu’un ajustement “automatique” par la disparition progressive du vivier des docteurs sans poste. Il parait que le nombre d’entrants en thèse diminuerait, voilà la seule bonne nouvelle pour l’avenir.

Enfin, bonne chance aux candidats à ces deux jolis postes de tout repos!


Quantophrénie généralisée

Trois chercheurs en sciences humaines et sociales, Martin Marchman Andersen, Xavier Landes et Morten Ebbe Juul Nielsen, travaillant à l’université de Copenhague, ont fait paraitre une tribune intitulée “Les chercheurs sont prisonniers d’une course à la publication” dans le Monde.fr. Ils remarquent que les nouvelles normes  d’évaluation de l’excellence supposée des chercheurs en sciences humaines et sociales (comme dans les autres secteurs du monde académique d’ailleurs) résident de plus en plus sur la seule quantification du nombre d’articles publiés dans des revues à comité de lecture, et éventuellement sur tous les raffinements quantitatifs que l’on a pu mettre en place ou que l’on mettra en place pour juger “objectivement” de la pertinence disciplinaire de telle ou telle publication. Ils décrivent fort bien la course aux armements qui s’est engagé entre aspirants à un poste  dans le monde universitaire ou de la recherche : chaque aspirant poursuit rationnellement une stratégie de publication maximale pour sortir du lot. Cette stratégie individuelle de promotion de ses chances de recrutement par l’abondance  des publications est effectivement en train de s’imposer au niveau de nos doctorants. Ceux-ci, de fait, publient, y compris en anglais, bien plus tôt que les aspirants des générations précédentes. Comme les lieux de publication se multiplient (surtout avec la découverte des espaces anglophones de publication par les  mêmes aspirants), nous vivons donc un “âge d’or” des publications. Donc tout va bien, l’Université et la recherche en général remplissent le rôle que leur assigne la société: augmenter jusqu’à l’infini le stock de connaissances disponibles! Et que les esprits chagrins aillent au diable!

Sauf que, comme le disent les trois auteurs, cette tendance porte avec elle quatre défauts : un stress excessif sur les agents concernés; un multiplication de publications médiocres qu’en fait personne ne lit plus; un abandon des tâches d’enseignement par les chercheurs jugés les meilleurs; et enfin un repli sur soi des spécialistes académiques incapables d’intervenir en interaction avec la société faute de temps à consacrer à cette tâche ingrate. Je suis globalement d’accord avec leur diagnostic, mais je souhaite ici le replacer dans une tendance plus générale de nos sociétés post-industrielles et le nuancer.

Ce que nos auteurs décrivent pour les sciences humaines et sociales n’est après tout que la diffraction particulière à un secteur de l’activité sociale de la tendance de nos sociétés à tout quantifier à tort et à travers,  à tout vouloir “gérer” au mieux, et à établir partout des palmarès pour rendre plus performant les individus ou les institutions.  Meilleur roman? Meilleure vente de disques? Meilleure émission de l’année? Meilleur lycée? Meilleur hôpital?  Meilleur homme  ou femme politique? Meilleure SICAV?  Meilleur grand patron?  Meilleur blog? etc. Ce blog lui-même opère sur une plate-forme (WordPress) qui propose toute une série de façons de mesurer l’audience absolue et comparée de ce dernier. Et le monde du blogging s’est rapidement organisé autour de moyens de mesurer l’audience relative de chacun. La mesure de la performance semble devoir être partout, et, même s’il existe des contre-tendances (comme les mouvements issus de “Slow Food” par exemple), ces dernières restent prisonnières de l’idée qu’il faut  tous viser à l’excellence toujours et partout (non plus bêtement quantitative, mais intelligemment qualitative!). Du point de vue du bonheur collectif, avec cette tendance, nous avons sans doute découvert le moyen le plus sûr d’assurer notre malheur! S’il faut tout réussir, du berceau à la tombe, et ce en comparaison avec le voisin qui essaye de vous surclasser, on ne risque pas d’en sortir très heureux – ou, du moins, peu nombreux seront les élus. Bref, ce que décrivent les auteurs ne correspond qu’à une normalisation du monde académique qui se retrouve rattrapé par la “petite vérole” de la quantification de tout et n’importe quoi qui opère dans tous les secteurs de la société! Comme le monde académique ne manque pas d’inventivité (contrairement à ce que certains racontent sans le connaître), et comme cela s’inscrit dans le développement d’instruments nouveaux de circulation du savoir comme Internet, cela a pris en quelques années des formes paroxystiques. Et puisque, probablement, seules les personnalités les plus prêtes à ce genre de compétition resteront à terme dans le monde académique, cela ne va sans doute pas s’améliorer dans les décennies à venir.  Des jeunes chercheurs s’amusent, parait-il selon un collègue parisien, en consultant leurs scores respectifs d’impact sur les plate-forme Internet disponibles à cet effet…  Riront-ils autant des méthodes d’évaluation en vigueur dans vingt ans d’ici? De fait, tout secteur social organisé autour d’une compétition à outrance se trouve en général conçu aussi pour permettre la retraite des compétiteurs devenus moins performants : le sport de haut niveau fonctionne sur ce modèle, l’armée aussi. Si la recherche en sciences sociales et humaines veut suivre ce genre de modèle, il faut alors penser ce genre de performance sur la durée d’une carrière de 40 ans… ou prévoir explicitement un “dégagement des cadres” comme disent les militaires. Et, si on pense sur une telle durée, les choses sont bien moins linéaires qu’on ne le suppose : il me semble en fait très improbable de publier  en sciences humaines et sociales avec une régularité d’horloge sur 40 ans, sauf à se répéter dans la plupart des cas un peu tout de même … De plus, les passages à vide existent, et, inversement, les rebonds. Enfin, certains retournements de situation demeurent possibles sur un tel laps de temps qui ne sont pas dus aux caractéristiques de la personne en cause: prenons un économiste d’inspiration keynésienne par exemple, il est fort probable que ses possibilités de publication se soient réduites au fil des années 1980-2000, mais qu’un certain renouveau éditorial lui soit possible aujourd’hui.  (Pour prendre mon propre exemple, mon faible niveau de publications tient largement au fait que, m’étant spécialisé sur l’Italie lors de ma thèse dans une conjoncture de renouveau politique au début des années 1990,  ce pays me déprime désormais tellement dans sa trajectoire que je préfère ne pas en parler de peur d’en tirer des conclusions à ce point pessimistes qu’elles en paraitront aberrantes et exagérées.) Plus généralement, pour qui s’intéresse à l’histoire des sciences humaines et sociales, de nombreuses publications régulièrement étagées sur une carrière ne constituent pas un indice univoque de contribution décisive pour la discipline. De fait, vu depuis la postérité (ou plutôt les postérités qui changent avec les époques), un texte décisif constitue un plus grand service rendu à la collectivité de la recherche que d’avoir pissé de l’encre inutilement (éventuellement pour décrier le texte décisif…), et ce savoir-là, un peu tragique au fond pour les personnes ordinaires,  se renforce à mesure que l’on enseigne.

De plus, en sciences humaines et sociales, dans les disciplines académiques, s’ajoute la perception que, en matière d’importance des publications, quelque version de  “loi de Pareto” s’applique. Sur l’ensemble des publications, y compris dans les revues à comité de lecture les plus réputées en principe, combien reçoivent une attention un peu universelle dans une discipline donnée? Très peu sont en fait les articles (ou les livres) qui finiront par figurer dans un syllabus destiné à l’enseignement, tout le reste est destiné à être lu et éventuellement cité par quelques rares spécialistes. En dehors du nombre de publications demandées, qui supposent de trouver le temps pour chercher, écrire et publier, il y a aussi sans doute les effets du choc en retour du faible écho des publications pour de nombreux chercheurs, lui-même dû en partie à l’abondance même des publications: pourquoi publier si personne ne lit et si, en plus, peut-être, personne ne lit à raison dans la mesure même où l’on sait dans son for intérieur qu’on a dû publier trop vite quelque chose de finalement juste  – c’est le minimum! – mais banal? Pas étonnant alors qu’on en arrive à une profession plutôt stressée – comme le disent les auteurs sur la foi d’une étude sur les professions en Grande-Bretagne, cela serait même une des plus propices à la dépression. En France, nous n’en sommes pas encore là, tout au moins pour ceux qui ont été recrutés sur des postes permanents.

Troisième point évoqué par les auteurs  : l’abandon des tâches d’enseignement par ceux qui publient beaucoup. C’est effectivement là une subversion des règles du jeu de l’Université. En même temps, les interactions entre les chercheurs avancés et les aspirants chercheurs ne disparaissent pas  en sciences humaines et sociales : si j’en juge sur le cas de la science politique française, ceux qui se trouvent ne pas enseigner à plein temps (par statut ou parce qu’ils sont déchargés temporairement de ces tâches) continuent à participer à la formation des étudiants avancés (doctorants, posts-docs, etc.). Certes, ce n’est pas directement quantifiable (là encore!) en heures d’enseignement, cela ne concerne évidemment pas les mêmes étudiants, mais cela participe aussi à la pédagogie universitaire. Là encore, l’histoire des sciences humaines et sociales montre plutôt que les grands chercheurs se trouvent presque toujours à la recherche de disciples. Je ne vois pas là de grandes modifications en cours.

Quatrième point : l’abus de publications rapidement faites finit par obérer le rapport avec la vie sociale en général, et empêche la recherche en sciences humaines et sociales de jouer son rôle de réflexivité pour la société. Sur ce dernier point, je serais bien moins en accord avec le rôle que font jouer les auteurs à la pression à publier. Celle-ci peut jouer aussi en faveur de sujets à la mode qui, justement, intéresseront plus les lecteurs profanes que  des sujets de fond incompréhensibles pour ces derniers. Les comités de lecture des revues ne sont pas insensibles à l’esprit du temps, et donneront la priorité à un travail en lien avec l’actualité. (Idem pour le sujet d’une thèse, il vaut mieux paraitre d’actualité que de donner l’impression que cela n’est pas vraiment  la question actuellement.) Pour ma part, le faible impact à court terme des idées émises par les sciences humaines et sociales tient surtout à leur faible réception par ceux qui pourraient directement en faire quelque chose – souvent parce que la place  se trouve déjà occupée dans leur esprit par d’autres idées plus anciennes (comme dirait J. M. Keynes) – , ou parce qu’adopter une telle vision des choses ne les arrange pas dans leur propre plan de carrière. Pour prendre un exemple, particulièrement caricatural, ce n’est pas parce que les sciences humaines et sociales n’ont rien dit depuis 30 ans  en France sur l’institution  carcérale que cette dernière continue à y dysfonctionner, mais parce que les politiques qui pourraient adopter une nouvelle vision issue des connaissances partagées par les spécialistes ne pensent pas y avoir intérêt. Idem sur la Tunisie, où les travaux de qualité ne manquaient pas. Dans l’”âge d’or” que nous connaissons, il est facile de se renseigner, un peu moins d’en tirer les conséquences quand elles vous gênent dans vos commodités pratiques.

 

 

 

Image disciplinaire : les politologues sont toujours parmi nous.

Tantôt dans une discussion de bureau, le collègue avec lequel je partage mon bureau à l’IEP se plaignait que tous ses amis se moquaient (gentiment? )  de lui en tant que pratiquant de la science politique, et ceci à cause des interventions dans les médias de personnes liées à notre discipline commune. Ces interventions donnent selon lui une piètre image de notre discipline, il rêvait d’ailleurs de mécanismes qui remédieraient à  cette situation en me donnant pour exemple la meilleure qualité des interventions des politistes italiens ou nord-américains dans leurs presses respectives. J’étais fort dubitatif sur quelque amélioration que  soit  tant que les médias français ne regagnaient pas les moyens économiques de faire de la qualité éditoriale en général. En effet, la teneur des interventions des politistes dans les médias me parait d’abord dépendre de celle des journalistes en général, et plus encore de leurs conditions de travail. Tant que ces derniers seront pressés par le temps,  trop souvent peu spécialisés sur un domaine plutôt qu’un autre,  souvent affaiblis dans leur indépendance par les énormes difficultés d’emploi dans ce secteur, on n’avancera pas. (La conversation est d’ailleurs partie du fait que des étudiants en journalisme, d’une école publique par ailleurs rivale de notre propre formation au journalisme, circulaient dans les locaux de l’IEP à la recherche d’un spécialiste en commentaire de… remaniements ministériels. Sans que les dits étudiants aient eu même l’idée de se renseigner avant sur qui faisait quoi dans notre IEP. N’importe qui aurait pu leur raconter n’importe quoi.)

Je soupçonne par ailleurs que les amis, dont ce collègue de formation philosophique par ailleurs,  m’a parlé exercent des métiers intellectuels, et qu’ils font parfois partie de disciplines concurrentes des sciences sociales : histoire, philosophie, sociologie, etc.. C’est de bonne guerre de dénigrer  le voisin immédiat, et l’on pourrait s’amuser à montrer que ce dénigrement correspond à la fois à une longue histoire institutionnelle (par exemple l’École libre des sciences politiques vs. l’Université, le Droit vs. les Humanités, etc.),  à l’existence de traditions intellectuelles d’intervention dans le débat public qui bénéficient à certaines disciplines (par exemple pour la philosophie, qui permet quelques esbroufes tout de même), et peut-être aussi au poids différentiel des “normaliens” dans le développement disciplinaire depuis les années 1920.

Ceci étant, il se trouve que ce dimanche, je regarde d’un œil distrait la télévision en milieu de journée, et prodige,  illustration des propos de mon collègue, que vois-je? Eh bien, une très éminente collègue, qui fait le cinquième larron dans une émission de débat de la mi-journée sur une chaine de service public. Le débat oppose deux politiciens quadragénaires dynamiques  (l’UMP et le PS qui montent, Bruno Le Maire vs. Benoît Hamon), commenté comme invités par le très amorti Philippe Labro (faisant la promo de son dernier livre?) et la bien moins  flapie collègue . Cela ronronne toutefois doucement. Le problème est en effet que notre collègue, Géraldine Mulhmann, de la très parisienne Université Paris II, pour ne pas la citer, ne dépare pas du tout dans le tableau. Elle tiendra des propos dont force est de constater qu’ils ne sont pas d’une terrible originalité (du genre, je cite de mémoire : “en France, le centre est plus souvent de droite”, certes; “le PS ferait bien d’avancer la date de ses primaires s’il ne veut pas que cela laisse des traces dans l’opinion dans la phase finale de la campagne de 1er tour”, peut-être pas faux non plus). C’est clair, compréhensible,  bien dit sur un ton adéquat : notre collègue, qui a travaillé sur le journalisme,  est désormais formatée pour être audible dans un tel contexte. Elle possède en plus par un heureux hasard le “physique du rôle” – comme d’ailleurs tous les protagonistes de la discussion en question. Le problème est bien évidemment qu’elle illustre à l’envie ce phénomène désagréable pour la discipline auquel j’appartiens : dans un tel dispositif, les propos tenus sont presque nécessairement du niveau de ceux que tiendrait tout aussi bien un journaliste politique un peu formé et informé. C’est un phénomène que j’observe très souvent : vu les formats proposés par la plupart des médias, lorsque un politiste répond à la presse, le résultat est souvent un propos de politologue, c’est-à-dire qu’il dit (ou semble dire) des banalités, sans doute pas fausses, mais pas non plus folichonnes à lire ou à entendre. Cela ne mange pas de pain, cela attribue un sceau d’autorité à ce que dirait tout aussi bien un journaliste, mais cela manque de sel en général. Dans le cas de hier dimanche, j’ajouterais que G. Mulhmann était plus remarquable pour sa gestuelle et ses mimiques que pour ses propos. Elle semblait en effet se moquer de tout son cœur de B. Hamon, et le traiter comme si ce dernier avait choisi un after-shave au Lidl du coin. La caméra ne nous épargna rien de ces commentaires implicites. C’est de bonne guerre, il faut bien que l’infotainment ait lieu, mais, dans le fond, ces mimiques trahissaient le besoin irrépressible d’apparaître de la dite collègue. A chacun son truc. Je fais bien un blog par besoin irrépressible de causer, de prêcher dans le désert. Peace, (wo)Man!

Et, puis tout cela n’a guère d’importance. En effet, à en juger par le nombre de thèses soutenues (comme le note Y. Surel dans un post récent), de docteurs (bientôt sans poste)  que la discipline science politique produit en 2010 en dépit de la rareté de moyenne période des postes à pourvoir, le fait que la discipline science politique se transforme  dans les médias de masse en politologie, déjà moquée par Jacques Ellul dans les années 1960,  – qu’elle que soit par ailleurs la qualité intellectuelle des intervenants  – ne semble avoir aucune influence sur le flux ininterrompu de vocations. Bref, que la fête continue! I don’t care that much.

Nonna Mayer, Sociologie des comportements politiques.

J’ai reçu il y a peu de la part du service de presse de l’éditeur, le nouveau manuel de Nonna Mayer, Sociologie des comportements politiques (Paris : Armand Colin, 2010), avec une incitation à répondre à un questionnaire permettant de juger de la pertinence de l’ouvrage par rapport à mon activité pédagogique. Je le ferais par ailleurs (de manière positive), j’entends ici traiter des aspects plus scientifiques de l’ouvrage.

Premier point à noter, sous le terme de “comportements politiques”  l’auteur traite exclusivement de l’action politique des citoyens dans le cadre d’une démocratie représentative. N. Mayer écarte explicitement (p. 7) de sa présentation l’action des professionnels de la politique et de l’administration qu’elle renvoie  à une autre sous-discipline de la science politique (“l’action publique”). Cette division du travail scientifique s’avère classique, mais nous y reviendrons, constitue une limitation forte de l’ouvrage.

L’organisation de ce manuel  s’effectue fort classiquement en trois parties.

Le lecteur commence par une première partie introductive, Participer en démocratie, qui pose  définitions et problématiques. Le chapitre 1 (La dynamique démocratique) présente les grandes théories politiques disponibles sur la participation (souhaitée ou pas) des citoyens en démocratie, ainsi que quelques repères historiques sur l’élargissement du suffrage à (presque) tous les adultes des pays démocratiques.  Le chapitre 2 (Les approches des comportements politiques) introduit les grandes approches intellectuelles disponibles, et surtout à l’un des fils conducteurs de l’ouvrage, à savoir une comparaison franco-américaine de ces dernières. En effet, le grand mérite de l’ouvrage est de  traiter dans un même mouvement les recherches effectuées sur un sujet donné dans le contexte nord-américain et les recherches effectuées sur un sujet connexe dans le contexte français. Sans se livrer totalement à une histoire comparée des  paradigmes en vigueur sur les deux rives, et des transferts transatlantiques de concepts, c’est-à-dire  en restant dans le cadre pédagogique d’un manuel, Nonna Mayer prend bien soin de souligner parallélismes et divergences. J’ai trouvé cet aspect très réussi, et le lecteur n’est jamais perdu en haute mer.

Les chapitres suivants  qui constituent une seconde partie intitulée Autour du vote (chapitre 3, Les territoires du vote, chapitre 4 L’individu électeur, chapitre 5 Nouveaux Débats, chapitre 6 Le moment électoral) constituent un habile résumé de ce qu’on peut savoir aujourd’hui sur le vote. Le lecteur se trouve toutefois saisi de vertige tant les théories en la matière se sont depuis les années 1940 accumulées, contredites, complétées. Un étudiant sera ainsi à la fois informé de tout ce qui se trouve en rayonnage sur le sujet, mais aura peut-être du mal à faire une synthèse. En effet, Nonna Mayer a décidé de ne pas montrer de préférence marquée pour l’une ou l’autre approche. Elle a cependant décidé d’ignorer toutes les approches émergentes du choix électoral, qui font de ce dernier la conséquence d’un caractéristique génétiquement déterminé de l’individu. Pour certains, on naîtrait “conservateur” ou “libéral”. S’il n’est fait aucune mention de ces approches naturalistes, c’est sans doute parce que Nonna Mayer s’inscrit, comme elle l’explique au début de son texte, dans un espace scientifique français fortement emprunt de durkheimisme pour lequel le fait social explique le fait social. Que le lecteur ne se méprenne pas sur le sens de cette dernière remarque : nous nous sentons nous-mêmes à mille lieux d’une telle approche par les gènes, mais il aurait peut-être été bon d’informer de son existence les étudiants auxquels ce manuel s’adresse.

La partie suivante, Au delà du vote (chapitre 7 Choisir de … ne pas choisir, chapitre 8 Action collective et mouvements sociaux, chapitre 9 Militer aujourd’hui, chapitre 10 Parler politique), regroupe ce qu’on appelle depuis quelques années les formes non-conventionnelles de participation politique en dehors du vote, mais aussi un comportement étudié de longue date, l’abstention électorale ou une préoccupation plutôt nouvelle, le rôle des discussions de la vie quotidienne.

La conclusion de l’ouvrage (Participer en Europe aujourd’hui) s’essaye à partir de données européennes de sondages de caractériser un style français de participation politique. La France serait comparativement marquée par une nette rupture entre les formes conventionnelles de participation (vote et adhésion à un parti politique) et les formes non-conventionnelles (militantisme dans les associations par exemple). On retrouverait ainsi la vieille idée d’une faible articulation en France entre partis politiques et organisations de la société civile.

Au delà de ce discours du manuel, je pense avoir distingué deux thématiques qui constituent la revendication intellectuelle de l’ouvrage, qui en font, naturellement, plus qu’un manuel.

Premier thème : la parité franco-américaine, ou du moins la non-domination de la pensée française par la pensée américaine. Il y a dans cet ouvrage, qui valorise fortement les faits glorieux du CEVIPOF depuis les années 1960 jusqu’à ses ramifications actuelles dans les jeunes stars montantes  issus de cette tendance de la science politique en passant par les (rares) manifestations provinciales de l’hydre ainsi décrite, une revendication de qualité de la science française. Cela ne peut pas faire de mal que de revisiter les gloires anciennes et d’annoncer les gloires futures. Le lecteur notera toutefois que la vraie faiblesse de la science politique française, vu à travers ce prisme favorable, s’avère être l’absence de grandes études comparatives jusqu’à récemment. D’évidence, ce manuel traduit une volonté de rattraper ce retard sur ce point, mais force est de constater qu’à ce jour aucun concept phare à chalandise internationale n’a encore émergé du côté de la rue Saint-Guillaume.

Deuxième thème, beaucoup plus sérieux et important à mes yeux. Nonna Mayer s’inscrit en faux contre tous les Cassandre qui annoncent un déclin de la démocratie dans les démocraties anciennes, ou plus encore un déclin de la participation politique dans ces mêmes vieilles démocraties. Bien au contraire, pour elle, les citoyens ordinaires sont de plus en plus aptes par leur niveau d’éducation et disposés par leur moindre déférence à l’égard des puissants de l’heure à se mobiliser politiquement. Cette considération explique par exemple la place nouvelle du chapitre sur l’abstention, qui, loin de traduire une absence de conscience citoyenne par marginalité sociale comme on pouvait l’étudier classiquement, peut au contraire traduire chez certains individus un surcroit de prise de conscience. Bref, comme dirait la chanson de Dutronc, “on manifeste, on revendique, on proteste”, la démocratie entendue comme participation, sous une forme ou sous une autre, des citoyens au processus politique s’avère bien plus vivace, en France et en Europe, qu’elle ne le fut jadis au temps des grands combats idéologiques de la première moitié du XXème siècle (ne serait-ce par exemple que parce que les femmes, soit la moitié de la population, s’approchent de la parité en la matière).

Je dois dire que je ne partage pas cet optimisme. D’une part, un des acquis les plus solides de toutes les études citées dans l’ouvrage n’est autre que le constat selon lequel le niveau de participation politique sous toutes ces formes  – conventionnelles et non-conventionnelles – augmente à raison de la place de chacun dans la hiérarchie socioéconomique. Certes, il existe toujours une compensation possible du handicap que constitue une place mineure dans la hiérarchie par l’inclusion dans des groupes de base (communautés ethniques, Églises, syndicats, partis, etc.) qui développent l’intérêt pour la vie politique des individus socialement minorisés, mais cette inclusion me semble plutôt sur le déclin. Bref, cette démocratie, où les citoyens participent beaucoup plus qu’avant, risque bien d’être une démocratie, où les citoyens riches et/ou éduqués participent encore plus massivement qu’auparavant, et adoptent les modes d’action autrefois l’apanage des masses déshéritées.

On pourrait ajouter plus radicalement que la séparation de comportements politiques d’une part et de comportements non-politiques d’autre part aveugle un peu sur le pouvoir d’intervention de chacun sur le cours des événements. Un chef d’entreprise qui avalise une délocalisation en Chine pose un acte classé comme  un acte économique, mais, à bien y regarder, n’est-ce pas un comportement politique par excellence, plus que celui de ceux  (syndicats, élus locaux, etc.) qui protestent (en vain en général) contre cette décision? Le côté fondamentalement “basiste” de l’approche de Nonna Mayer oublie l’aphorisme attribué à Warren Buffet selon lequel la lutte de classe existe et que c’est sa classe qui est en train de la gagner (sans avoir nul besoin de “comportements politiques” en plus).

D’autre part, et c’est  là la critique essentielle que je ferais à l’ouvrage, sur le plan intellectuel, certes, selon les données de sondages et les observations disponibles, les gens pétitionnent, manifestent, s’organisent en associations, etc. plus qu’avant, mais avec quels résultats sur le cours général de la société dans lequel ce surcroît de participation citoyenne a lieu? C’est là qu’une articulation avec l’étude de l’action publique serait peut-être utile pour rendre tout cela un peu significatif. Si les citoyens sur les deux rives de l’Atlantique répondent de plus en plus à des questions de sondages en  affirmant que les hommes politiques ne se soucient pas d’eux, c’est peut-être que le processus politique dans les décisions essentielles à prendre – pas sur la couleur des rideaux de la cage de fer dont traite une bonne part de la discipline! -  a réussi dans ces mêmes années à s’isoler totalement des pressions électorales et autres. L’échec de l’altermondialisme, dont les difficultés sont évoquées par Nonna Mayer, devrait amener à de plus amples réflexions.  En lisant ce livre, tout en suivant du coin de l’œil les diverses crises financières en cours, je me disais que, certes, les populations européennes et américaines participaient, avaient une action politique, mais comment expliquer alors le cours de la crise économique et financière des dernières années? Comment expliquer cette énorme addition que tout un chacun doit payer? Peut-être suis-je aveuglé par le contexte immédiat, mais il me semble bien que tous ces gens ont beau voter ou ne pas voter, militer ou ne pas militer, manifester ou ne pas manifester, “there is no alternative”, tel semble devoir être le fin mot de l’époque.

Peut-être est-ce là un effet temporaire. Toutes les capacités de mobilisation politique de la part des citoyens ordinaires, dont Nonna Mayer décrit la réalité  contemporaine et laisse entrevoir le potentiel, finiront peut-être dialectiquement par nous exploser à la figure, à nous misérables   Cassandre, dans des formes inédites de démocratisation. Dans le cas contraire, il faudra bien se poser la question de savoir ce qu’on étudie vraiment lorsqu’on traite de la participation populaire dans les  vieilles démocraties contemporaines, un rituel sans grande importance peut-être puisque ceux sur lesquels il s’agit de faire pression ont depuis longtemps pris d’habiles contre-mesures.

Quoi qu’il en soit, en attendant l’avènement d’une démocratie de participation complète de tout un chacun à l’ensemble des affaires publiques  le concernant, les étudiants auront tout intérêt à fréquenter cet ouvrage plein d’espérance – et c’est un pessimiste qui vous le garantit.

Ps.  A l’occasion de la sortie de ce livre, Nonna Mayer a eu droit à un article dans Libération du 16/17 octobre 2010 (page XXIII du Le Mag, rubrique Que cherchez-vous?), sous le titre Il y en a qui contestent, qui revendiquent… de la part de Corinne Bensimon. Nonna Mayer, citée dans cet article, y précise qu’elle fut étudiante à Nanterre en 1968,  mobilisée politiquement, et que “Tester ce slogan de Mai 68 reste un fil rouge de mes recherches : ‘Je participe, tu participes, il participe, nous participons, vous participez, ils profitent’.” J’aurais tendance pour part à répondre que le slogan est vrai dans la dérision qu’il incarne, mais aussi je mesure encore une fois à quel point l’appartenance à une génération particulière  (celle de la fin des années 70, début des années 1980 du point de vue des expériences politiques) me porte à une certaine perception de la réalité sociale, économique et politique.

Enchères inversées.

De nombreux collègues et de nombreuses organisations représentatives, anciennes (principaux syndicats) ou nouvelles (SLR, SLU) du monde des enseignants-chercheurs avaient exprimé de fortes  craintes sur les potentialités de déstabilisation du statut d’enseignant-chercheur (ou de chercheur) que comportaient certains articles de la L. R. U. .

Eh bien, lisez ce qu’ont pu lire il y a quelques jours  les abonnés à la liste de l’ANCMSP (Association nationale des candidats aux métiers de la science politique) :

“Bonjour,

La faculté de droit de (censuré, il ne s’agit pas de personnaliser le problème) propose pour cette rentrée (2010) un poste de contractuel à un docteur en science politique. Il s’agit d’un poste d’un an qui pourrait être renouvelé une deuxième année. Le salaire est légèrement inférieur à celui d’un MCF débutant. (Je souligne) Le service est composé notamment d’un cours d’Introduction à la science politique (L1), de Relations internationales (L1), de Sociologie politique (L2), de Politiques communautaires (M1) et de conférences de Culture générale au Centre de préparation aux concours administratifs. (Donc, vu la teneur des enseignements prévus, notre futur contractuel possèdera de très  grandes qualités : il ne maîtrisera pas moins de trois ou quatre sous-disciplines de la science politique qu’il pourra enseigner derechef à un niveau universitaire.) Tout cela est assez urgent. (Je souligne.) Les services de la présidence de l’Université n’ont pas encore décidé si le recrutement doit se faire par un comité de sélection ou de manière plus souple. (Je souligne et je m’interroge). En attendant vous pouvez m’envoyer les demandes de candidature et un cv soit sur mon mail perso (Je censure le nom du collègue dont émane cette recherche de candidats), soit sur (idem). Dès que les modalités exactes de recrutement seront arrêtées, je vous en informerai. Merci pour vos réponses.

Cordialement(idem : inutile de personnaliser).”

Si cette information n’est pas un hoax, une blague un peu provocante d’un candidat déprimé par quelques campagnes de recrutement infructueuses, ou encore une sorte d’enquête sociologique (peu éthique) destinée à voir combien de réponses on peut obtenir par un tel biais, cette annonce confirmerait (donc au conditionnel, modalité de l’incertitude en français) :

a) Que les postes contractuels d’enseignement-recherche vont  bien être soumis à la dure loi du marché, et qu’en ce qui concerne la science politique (dont il faut bien dire avec modestie que l’avenir de la France sur le marché mondial des technologies émergentes ne dépend pas, non plus d’ailleurs que le prestige des universités hébergeant de tels enseignements), nous allons assister à de belles enchères inversées. A un moins-disant tout à fait digne d’aligner le sort de ces nantis d’intellectuels sur le sort du prolétariat, comme dirait un marxiste grossier. En effet,  s’agissant d’un poste contractuel à durée déterminée, oser offrir un salaire moindre que celui de MCF débutant (qui n’est déjà pas mirobolant, même après la récente revalorisation de la grille salariale) me parait légèrement, légèrement indécent. Pourquoi ne pas aller jusqu’à  offrir le SMIC après tout? On trouvera toujours au moins un(e) docteur(e) sans poste en fin de droits, prêt(e) à saisir cette planche de salut, – qui sera certes toujours plus intéressante pour l’esprit qu’un petit job dans le télémarketing par exemple. Je  souligne toutefois  que, dans le secteur privé, les contrats temporaires (CDD et Intérim) donnent droit à des avantages pécuniaires (s’ils ne sont pas transformés in fine en CDI). Cela ne semble pas être le cas ici. Ou alors, faut-il y voir une sorte de pré-recrutement pour un poste de MCF? Au quel  cas, la procédure de recrutement s’impose d’elle-même (à savoir la commission de sélection et tout le tralala), la Faculté de droit concernée se contenant de faire une gymnastique bureaucratique pour recruter tout de suite quelqu’un dont elle n’aura le support budgétaire que dans un ou deux ans.

b) Que la préparation de la rentrée n’est pas excellente dans certaines universités; en effet, faire, de manière plutôt informelle, une telle annonce à moins de trois semaines de la rentrée universitaire (mi-septembre) me parait témoigner du caractère médiocre de la gouvernance universitaire. En même temps, comme dit la blague (vétéro-)soviétique, “Puisque vous faites semblant de me payer, je fais semblant de travailler, nous sommes quitte, camarade commissaire!” Les étudiants concernés par ce futur enseignant à coût réduit et  à obsolescence programmée ne seront pas en droit d’exiger grand chose de lui.

c) Qu’en l’espèce, l’Université française continue de s’illustrer par la capacité de ses jeunes enseignants à traiter sans frémir  de plusieurs matières qui, ailleurs, supposeraient une longue  spécialisation à chaque fois pour avoir le droit de  s’adresser à un auditoire d’étudiants du supérieur. Il est piquant de  se  souvenir que ces postes contractuels dans l’enseignement ou dans la recherche avaient été présentés lors du service après-vente de la L. R. U. en direction de la communauté universitaire et scientifique comme un moyen de payer enfin en France des spécialistes pointus dans leur domaine d’excellence – et donc de tirer vers le haut l’Université française. Avec une telle offre d’emploi, nous sommes dans le cas bien plus ordinaire du jeune universitaire recruté dans notre pays. Ce dernier, dans une large mesure, est supposé, nécessité du service oblige, pouvoir traiter de presque tout dans sa discipline de rattachement. On évitera toutefois de demander à un politiste de traiter ex abrupto du droit romain… Ce postulat de généralisme, voire de pic-de-la-mirandolisme, possède sans doute des côtés formateurs, dont j’attesterais volontiers par ma propre expérience, mais il nous éloigne de l’idée de “chaire” typique au contraire des universités étrangères les plus admirées.

Enfin, espérons qu’il s’agit en fait d’une simple vapeur estivale de quelque bureaucratie universitaire.

A. Cohen, B. Lacroix, P. Riutort, Nouveau manuel de science politique

Un grand éditeur, La Découverte, a publié à l’automne 2009 un Nouveau manuel de science politique sous la direction d’Antonin Cohen, Bernard Lacroix et Philippe Riutort. Il s’agit d’un livre de presque 800 pages, dont une très abondante bibliographie de plus de 50 pages, un glossaire et un index des notions. Cet ouvrage collectif a mobilisé le ban et l’arrière-ban de la discipline pour définir une nouvelle approche de la science politique. Comme l’expliquent les curateurs, dans les deux premiers chapitres, il s’agit de partir de la définition de la politique inscrite dans l’histoire longue des formes de domination par Max Weber  (chapitre introductif, section 1 Qu’est-ce que la politique?, p. 11-17) et de tenir compte de l’ouverture nouvelle de la science politique aux apports de la sociologie et de  l’histoire (chapitre introductif, section 2 Qu’est-ce que la science politique?, p. 21-27) .  “A partir des années 1970, en effet, les problématiques sociologiques sont importées dans la science politique française par une nouvelle génération de ‘politistes’ soucieux de rompre définitivement avec le droit, encore dominant, au profit d’une véritable ‘sociologie politique’ (…). A partir des années 1980, cette référence à la sociologie s’accompagne d’un retour à l’histoire, soucieuse de restituer les genèses des processus politiques [...], dans la lignée de Norbert Elias [...] au profit de ce qui est bientôt baptisé ‘sociohistoire’. (p. 25) C’est à la présentation de cette nouvelle normalité scientifique issu de ce double mouvement d’importation (et non de colonisation) qu’est en effet consacré l’ouvrage.

Connaissant assez bien cette perspective, pour avoir fait ma thèse sous la direction d’un des représentants les plus éminents de cette tendance, Michel Offerlé (qui donne d’ailleurs un texte dans le présent ouvrage), je ne peux que constater que les curateurs de l’ouvrage tiennent avec une belle constance la ligne annoncée , et c’est bien là le problème! En effet, cet ouvrage semble faire reposer l’inspiration intellectuelle de la science politique toute entière (du moins celle présentée ici au lecteur) sur un nombre plutôt restreint d’auteurs canoniques cités  à longueur de page : Max Weber, Nobert Elias, et Pierre Bourdieu. Cette réduction n’est nulle part plus visible que dans les introductions des 12 chapitres, tous divisés en sections et encadrés, qui composent l’ouvrage. On peut espérer d’ailleurs  que les étudiants ne s’aviseront pas de lire ces introductions tant elles pourraient porter à sourire les plus  caustiques d’entre eux.

En effet, dans ces introductions, historicité, genèse, concurrence, compétition, configuration, groupe (s) social(aux)légitimité, légitimation, champ politique, “plus ou moins”, spécifique, propre, et quelques autres termes en nombre limité, surtout si l’on considère quelque peu perfidement les synonymies, semblent  constituer les marqueurs de cette position scientifique. Un petit extrait pour s’amuser  et donner une idée de cette prose digne de la meilleure novlangue, tout en n’atteignant pas la beauté de la French theory :

” Ces rapports de force entre ‘élites’ dont les revendications de légitimité sont le plus souvent antagoniques, conduisent en effet à des transactions plus ou moins [une fois ] convenues, et par là, plus ou moins [ deux fois ] consolidées, mais aux résultats historiques plus ou moins [trois fois] contingents, qui se traduisent par l’existence de ‘règles du jeu’[ Bailey, 1971] organisant la circulation du pouvoir entre ces groupes interdépendants.” (p. 227, introduction du chapitre 4 Le champ du pouvoir).

La ligne générale de l’ouvrage tend de fait à une répétition massive de cette seule idée : la politique telle qu’on l’entend aujourd’hui est le résultat inattendu pour les  individus qui y ont participé d’interactions sur la longue durée.  Pour comprendre par exemple ce que fait, ce qu’est le bureaucrate ou l’expert d’aujourd’hui, il faut remonter aux légistes du Moyen-Age, et passer par milles étapes intermédiaires. La dépendance aux grands auteurs cités  qui ont déjà mis en avant cette idée, des plus banales il faut bien le dire, est parfois patente comme avec le texte de Bernard Lacroix dans sa section du chapitre 1, Genèses et constructions de l’Etat moderne (p. 52-70). Elle est heureusement un peu plus discrète dans la plupart des autres chapitres.  Tout l’ouvrage semble cependant organisé sur une réitération de cette idée  d’une genèse datée du politique telle que nous l’entendons aujourd’hui.  Les répétitions sont évidentes, les chapitres se suivent et se ressemblent (en particulier les  1, 2, 3, 4, 5, 6 et 10) qui enfoncent plus qu’il n’en était besoin cette idée de l’historicité de toutes les formes de ce que nous appelons le ou la politique.  Heureusement, les chapitres consacrés aux partis (chap. 8), aux mobilisations (chap. 9), à la construction européenne (chapitre. 11) et aux relations internationales (chap. 12), ainsi que de nombreuses sections de chapitres ou encadrés dans des chapitres les plus sociohistoriques, sortent de cette lourde rengaine. Mais est-il dans le fond besoin en 2009 d’un manuel qui enfonce à ce  point le clou de la sociohistoire, alors même que cette approche apparait bien présente dans la discipline depuis le début des années 1990? En quoi est-ce “nouveau”? De fait, pour paraphraser la phrase d’Emile Durkheim en l’inversant, cet ouvrage est moins que la somme de ses parties. Pour le dire plus simplement, de nombreux textes (chapitres, sections, encadrés) présents dans cet ouvrage peuvent être lus avec profit de manière indépendante (je ne ferais pas pas de best of pour ne pas trahir mes sympathies), mais, si on s’égare comme moi par  indolente perversité (ou autolesionismo comme disent les Italiens), à vouloir lire l’ensemble d’une traite, on ne peut qu’être attristé de tant de répétitions, redites, ratiocinations.

Pour aller plus loin dans la critique (constructive?),  ce manuel semble  par ailleurs fondé sur une vision du devenir historique et sociologique qui interdit de prendre au sérieux les idéologies ou les idées politiques, en dehors du cas spécifique des régimes totalitaires du XXème siècle. Enzo Traverso, dans sa section sur Le fascisme et le nazisme (p. 152-161), évoque l’idéologie fasciste. Bernard Pudal dans celle sur Le soviétisme (p. 162-172) fait lui aussi  allusion à cet aspect idéologique du régime soviétique même s’il en donne une clé de lecture sociologique. Pour le reste, il faut bien chercher des allusions à des croyances idéologiques, morales, ou banalement politiques, qu’auraient eu des  acteurs importants dans le récit qui nous est fait ici.  Dans cette nouvelle science politique, les idées n’ont aucunement droit de cité, on ne leur consacre pas  même un chapitre. Pour le dire un peu vulgairement, la politique telle qu’elle nous est présentée ici au fil de ces 800 pages semble régie par le principe selon lequel les individus, et surtout les groupes , ont agi tout au long de l’histoire et agissent encore  selon le simple  slogan, “Pousse-toi de là, que je m’y mette!”. Version adaptée à notre temps de la défunte “lutte des classes” qui , comme chacun devrait le savoir, n’existe pourtant pas! Les discours ne sont que les voiles d’ambitions individuelles ou collectives, ils ne jouent que le rôle de miroirs aux alouettes pour les gogos qui se prendraient à y croire. La philosophie politique est un oxymoron. Je ne peux m’empêcher de remarquer que cette façon de penser l’action humaine ressemble comme deux gouttes d’eau à celle des partisans les plus simplistes du rational choice. Simplement, mes collègues français ne calculent pas à travers de savants jeux réitérés l’issue de la compétition entre individus, ils parlent de configurations “plus ou moins” stables et répétées qui aboutissent à des résultats “plus ou moins” permanents de la concurrence entre groupes. Personnellement, comme le savent bien mes étudiants, je ne nie pas du tout cet aspect intéressé par les places à prendre pour les chefs et sous-chefs de l’action politique, je ne manque pas de les initier à la vision désenchantée et libérale-conservatrice de A. Schumpeter qui en constitue la plus magistrale synthèse, mais je suis tout aussi persuadé que la politique, si on veut y comprendre quelque chose, contient aussi un aspect idéel, intellectuel, idéologique. Il n’y a pas que de la lutte des places, il y a aussi le délire des âmes.

La faiblesse insigne de ce nouveau manuel est alors de négliger tout ce qui fait l’extraordinaire de la politique, et qui se trouvait aussi chez Max Weber, à savoir l’aspect prophétique ou, si l’on veut, poétique, créateur, innovant, en bien et en mal, de cette activité humaine – Victor Hugo et  le comte J. A. de Gobineau en somme pour prendre des références littéraires. Les auteurs décrivent certes le fil ordinaire de la vie politique telle qu’elle se déroule le plus souvent. Cette approche se trouve de plus bien évidemment en phase avec une époque de désenchantement du politique telle que nous la vivons, à une basse époque de conservatisme un peu ranci. Dans ce monde là, tel qu’il nous est décrit, aucune rupture liée au poids des idées, de la prophétie, de la poésie, voire même de la simple morale,  ne peut intervenir. Les groupes luttent pour la suprématie à armes inégales, et le plus fort gagnera bien sûr à la fin. Rien ne peut se produire d’inédit, tout est subtile continuité.

Par ailleurs, ce manuel entretient un étrange rapport aux institutions démocratiques . Christophe Voillot, dans la section L’opération électorale (p. 395-404) n’est pas loin de réitérer sous des formes savantes le très anarchiste “Élections, pièges à cons!”, puisqu’il conclut son texte ainsi : [parlant des élections au Timor-Oriental en 2007], “Là encore, avec toutes les limites qu’imposent des comparaisons improbables, on retrouve une vertu [ pour qui? en quel sens?] ancienne de l’opération électorale pour les groupes dominants : imposer dans une logique de ‘sortie de crise’, un équilibre des pouvoirs au sein de l’État, et renforcer la capacité des détenteurs des positions de pouvoir à s’adosser au monopole légitime de la violence qui constitue la colonne vertébrale de ce dernier.”(p. 404). Le même auteur présente ensuite les machines à voter dans un encadré (p. 405) en s’inquiétant des manipulations qu’elles pourraient rendre possible. On aimerait que l’auteur choisisse : si les élections, au Timor et ailleurs, ne sont au fond qu’une aimable manière de faire ratifier une domination déjà là par les man(d)ants, est-ce bien raisonnable de s’inquiéter alors de la véridicité de cette validation? Si cela n’est que des élections pour de rire comme en Union soviétique, au nom de quoi s’offusquer puisque de toute façon les uns vont diriger et les autres être dirigés? De même, Nicolas Hubé dans une section fort bien faite, Le recrutement social des professionnels de la politique (p. 335-354), essentiellement consacré au cas français, montre, données à l’appui, à quel point les professionnels de la politique viennent du haut de la société française. Il  se veut explicitement non normatif, mais, pourtant, il reprend la conclusion de Roberto Michels selon laquelle existe une “loi d’airain de l’oligarchie” (p. 353), sans examiner les conclusions politiques que cet auteur en avait lui-même tiré (anarchie? et/ou fascisme?). En effet, à force de démontrer au fil des chapitres que la démocratie représentative n’est sans doute pas du tout ce qu’elle prétend être (ne serait-ce que parce qu’elle semble bel et bien aux mains d’élites professionnalisées qui vivent de la politique), ne faudrait-il pas préciser les conséquences qu’on entend en tirer? Le même texte est suivi d’un encadré de Delphine Dulong, Les femmes en politique (p. 355-356), qui milite clairement pour une meilleure représentation des femmes parmi… ces mêmes professionnels. Au nom de quoi? Sinon d’une théorie de l’optimum social qui affirme que le représentant doit ressembler au représenté pour le bien représenter… théorie dont on aimerait savoir ce qu’en pense, en dehors de toute normativité bien sûr, Nicolas Hubé.

Il ne s’agit pas pour moi de dresser les auteurs les uns contre les autres, mais de montrer que les curateurs de ce manuel auraient grandement enrichi le propos de l’ouvrage en se donnant un temps de réflexion sur le devoir-être de la politique moderne. Faire la sociohistoire de nos configurations politiques présentes fort bien, mais au nom de quelle visée? Aucune, seulement la Science, semble être la réponse officielle (la sacro-sainte “neutralité axiologique” issue de Max Weber, le plus idéologique des savants que la terre d’Allemagne ait porté…), mais alors comment expliquez-vous, cher B. Lacroix, votre présence dans un cercle de réflexion tel que la Fondation Copernic, ou cher P. Riutort, votre participation à un colloque organisé par cette dernière? Que voulez-vous apporter à la gauche de la gauche? Ne serait-ce pas que vous possédez de fait une théorie, pour ne pas dire une idéologie, de ce que devrait être la vie politique? Pourquoi ne pas clarifier philosophiquement vos raisons? Empiriquement, vous avez beau jeu de montrer que l’État et sa souveraineté ne sont sans doute pas issus d’un contrat social, que  les professionnels de la politique dominent le jeu politique, qu’il existe de la domination pour user du terme qui fâche certains, mais quelle conclusion en tirez-vous? Après tout, vos adversaires conservateurs, l’autre aile de la science politique, pourrait dire : mais, chers Messieurs, tout cela est fort bien. Aucune personne issue des basses classes de la Nation dans la représentation nationale, et bien peu de femmes, voilà qui est fort bien. Tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles. Pourquoi ne dit-on plus, tout au moins en public et aussi clairement, ces choses-là? Ne serait-ce pas un fait moral, idéologique? Vous me direz que la sociohistoire vise justement à expliquer pourquoi certains propos peuvent désormais être tenus et pas d’autres, mais, vous, qu’en pensez-vous? Verseriez-vous une larme sur la démocratie française d’aujourd’hui  si elle disparaissait?

Pour finir par des récriminations de bien moindre importance, on notera que :  de nombreux textes se targuent d’un titre général alors qu’ils ne traitent en fait que de la France (XIX-XXème siècle); que, dans le tour du monde des régimes politiques,   “Les concurrences ‘ailleurs’ “ et “Les transitions démocratiques” (sections 3 et 4 du chapitre 3), l’Amérique latine se trouve absente (ce qui nuit à la  prétention du manuel de faire le tour de la question alors même que des auteurs français existent sur le sujet),;que  les politiques publiques, même conceptualisées comme “Action publique”, se trouvent assez peu présentes dans ces pages, tout comme les rapports entre économie et politique (pourtant si vitaux comme la crise économique nous l’apprend à nouveaux frais depuis deux ans); que  les relations internationales et les études européennes sont fort classiquement rejetées en fin d’ouvrage, alors même qu’on aurait pu partir au contraire d’une prémisse inverse tout aussi justifiable d’un point de vue sociohistorique en commençant la politique contemporaine par là.

Bref, ce manuel constitue un excellent état des lieux d’une partie (dominante?) de la science politique française contemporaine, mais il en désigne aussi à mes yeux les apories. En ce sens, il faut remercier les curateurs d’avoir fait l’effort de cette synthèse, qui devrait offrir à chacun matière à réflexion sur le devenir de la science politique.

RFSP nouvel habillage.

J’ai reçu il y a maintenant quelques jours le premier numéro de la Revue française de science politique dans son nouvel habit de lumière. On abandonne  pour la couverture la dominante bleue rayée façon bagnard pour une bien plus sympathique version à dominante orangée. Une petite “révolution orange” en somme. La couverture bibliographique se trouve étendue, avec l’idée de rassembler, un numéro sur deux, toute une série de compte-rendus d’ouvrages ayant trait à un même domaine de la science politique. On élargit ainsi la vocation d’une revue disciplinaire de rendre compte de ce qui s’ écrit.

On crée aussi une rubrique “Chronique professionnelle” pour y mettre des articles de réflexion sur les pratiques de la discipline. Un peu bizarrement à l’heure d’Internet, lors de cette rénovation, on a cependant conservé les pages dites de “Revue des revues”, qui consistent  simplement sans autre commentaire à donner les sommaires des revues considérées comme importantes à consulter. Tant qu’à faire chic et moderne, on aurait pu publier une “cotation” des revues, françaises et  étrangères, dans lesquelles il serait de bon ton de publier pour être recruté ou promu en science politique.  Soit que l’on invente sa propre cotation, soit que l’on reprenne l’une ou l’autre grille déjà disponible sur le marché de l’évaluation. De fait,  ce même numéro comporte un article qui traite de ces questions  sous la plume avisée de Fabien Jobard, “Combien publient les politistes. La productivité des politistes du CNRS  et leurs supports de publication”, RFSP, vol. 60, n° 1, février 2000, p. 117-133, où, justement,  sont listés les supports privilégiés de publication  d’une partie significative des membres académiques de la discipline (ceux travaillant pour le CNRS). L’article de F. Jobard, issu d’une élaboration sur les données recueillies lors de son mandat au CNU, amène  à des conclusions plutôt rassurantes sur l’état des publications : les politistes de la section 40 du CNRS qui ne publient vraiment rien sur quatre ans (années 2004-2008) sont vraiment une infime minorité (0,8%); les pratiques de publication se ressemblent dans l’hétérogénéité des supports choisis (vaste gamme de revues françaises et étrangères, rôle important des ouvrages collectifs et individuels), qui traduisent clairement l’existence de réseaux scientifiques sous-disciplinaires, à ramifications françaises et étrangères ; la seule distinction marquante entre les individus étudiés semble reposer sur l’existence d’intensités variables de publication. Les quelques éléments de comparaison internationale (avec des sciences politiques non anglophones à la taille critique suffisante : Allemagne et Italie) ne semblent guère indiquer une grande spécificité française dans le rapport aux publications dans les grandes revues anglophones.  Ainsi, à en croire F. Jobard (et notre propre expérience du milieu), les supports de publication (voir en particulier p. 126-128) , aussi bien en français que dans d’autres langues, s’avèrent bien plus divers que ces revues exclusivement anglophones dont la RFSP s’entête à nous donner encore et toujours les sommaires – si j’ose dire, ces revues (listés p. 197-202) à une ou deux exceptions prés sont de fait celles où les politistes français ne publient pas (ou très rarement). A suivre F. Jobard dans son analyse optimiste (?),  ils n’ont même pas l’idée de calibrer leurs articles aux normes en vigueur dans ces revues et d’y proposer une publication (alors qu’ils publient par ailleurs dans d’autres supports en langue étrangère, dont l’anglais). Je connais d’ailleurs des  jeunes collègues  bien décidés à partir à l’assaut de ces  forteresses en suivant le conseil du F. Jobard. Quoi qu’il en soit, proposer une telle “Revue des revues” témoigne comme d’un relent de masochisme, ou encore d’une mauvaise conscience qui rappelle à chacun qu’il faudrait (enfin?) investir les lieux considérés comme internationalement centraux de la discipline – peut-être aussi de la “diplomatie entre revues” où la RFSP attend d’être citée en retour par les revues qu’elle cite .  Cependant, même si cela aurait constitué une rupture dans une vieille tradition de la RFSP, il aurait mieux valu supprimer ces pages et les consacrer à autre chose de plus novateur.

Deux petites remarques en passant : la typographie et le papier utilisés ont aussi été changés. J’approuve, mais, comme j’ai mauvais esprit, je m’étonne que notre revue disciplinaire ne soit,  ni écologiquement correcte, ni historiquement durable. En effet, le papier utilisé n’a ni un label pour témoigner qu’il est issu d’une exploitation soutenable des forêts, ni non plus un label témoignant du fait que le papier est “sans acide”, c’est-à-dire qu’il est préparé à résister aux assauts du temps. Cela paraîtra un infime détail, mais, dans la mesure où la RFSP fait le pari d’un maintien pour un temps encore de sa forme matérialisée et a cherché à la rendre plus attractive aux sens (vue, toucher), il fallait aller jusqu’au bout de cette logique de durabilité. Les livres de poche édités en Allemagne répondent à ces deux critères, pourquoi pas une revue scientifique (donc à visée de permanence) dans un pays qui se targue d’être autant à la pointe de l’écologie que son voisin?

Un peu de lamentation italianiste enfin : dans ce numéro, deux articles parlent d’Italie, celui , fort bien informé, de Magali Della Sudda, “Mobilisations féminines catholiques en France et en Italie (1900-1914)”, p. 37-60, mais aussi celui de Julien Talpin, “Ces moments qui façonnent les hommes. Éléments pour une approche pragmatique de la compétence civique”, p. 91-115. Pour ce second article, ni le titre (très général), ni même le résumé (p. 204), ni même les premières pages de l’article, gavées de généralités théoriques, n’indiquent qu’en fait le terrain de la recherche n’est autre qu’un “dispositif de budget participatif dans le 11ème arrondissement de Rome entre 2004 et 2006″ (p. 99). Ce dispositif d’occultation  du caractère italien et même romain du terrain m’a bien fait rire (jaune) : cela m’a fait le même effet que le ferait, je le suppose, à un spécialiste du Pakistan de découvrir un article intitulé “Pratiques pédagogiques innovantes et tradition : éléments pour une approche goffmanienne” s’apercevant à la lecture que le terrain a été fait dans une madrasa du Waziristan du Nord entre 2001 et 2004…  Je comprends bien la stratégie de publication et de présentation de soi qui veut transformer un épiphénomène institutionnel (qui existe d’ailleurs en Italie dès les années 1970 sous d’autres noms) en lieu de test d’une théorisation “pragmatique”… , mais j’ai encore du mal à admettre “pragmatiquement”, que l’Italie soit si peu intéressante qu’on doive la censurer pour publier.