Bouillaud’s Weblog – bloc-notes d’un politiste

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Elinor Ostrom, notre honneur ou notre honte?

16 octobre 2009 · 9 commentaires

Elinor Ostrom vient d’être distingué par le jury du (faisant office de) Prix Nobel d’économie, au côté d’Olivier Williamson. Il est indéniable que cette chercheuse inscrit son travail à la fois dans l’univers académique de la science politique et de l’économie . L’Association française de science politique vient de se féliciter de cette nomination par un mail envoyé à ses adhérents (intitulé “Une politiste reçoit le Nobel!”). Je ne saurais le reproduire ici par égard pour le droit d’auteur de l’AFSP. E. Ostrom ferait donc partie de nos grands maitres à penser… Dans leur étude bibliométrique sur les auteurs les plus cités dans leur manuel d’état de la discipline (A New Handbook of Political Science, Oxford/New York : Oxford University Press), parue en 1996, Robert E. Goodin et Hans-Dieter Klingemann indiquent déjà comme le troisième livre le plus cité par les auteurs de ce manuel collectif, Elinor Ostrom, Governing the Commons, paru en 1990 (cf. “Political science : The Discipline”, en particulier Appendix 1D, “Most Frequently Referenced Books”, p. 32). La démonstration par E. Ostrom de l’existence de choix institutionnels qui permettent des gestions à la fois efficaces et collectives de biens rares (l’eau en particulier pour l’irrigation) n’a pas échappé à l’attention des collègues auteurs de l’ouvrage. On peut d’ailleurs placer son livre parmi ceux qui ont procuré un exemple canonique au  “néo-institutionnalisme” en science politique.

Or, face à cette réputation déjà bien établie en 1996, que sait-on en science politique de cet auteur en France? Rien ou presque! Pour ne prendre qu’un microscopique exemple, mon propre IEP, celui de Grenoble, pourtant l’un des hauts lieux supposés de la discipline en France, et en particulier de l’étude des politiques publiques, ne dispose même pas d’un seul exemplaire du livre majeur d’Ostrom! D’après la base inter-universitaire SUDOC, une vingtaine de lieux en France seulement disposent de ce livre supposé majeur. Il n’est d’ailleurs naturellement pas traduit en français! Le livre a pourtant été traduit en allemand en 1999 sous le titre Die Verfassung  der Allmende, et en italien en 2007, sous le titre Governare i beni comuni. Si l’on recherche sur les portails d’accès en ligne aux revues francophones (Persee et Cairn) des références à Elinor Ostrom, on ne peut que constater à quel point cet auteur y est marginal, il ne semble bien avoir attiré l’attention que des spécialistes des problèmes de gestion de l’environnement (eau, forêt en particulier) – ce qui correspond d’ailleurs l’orientation des institutions (agriculture, développement) auxquelles appartiennent les bibliothèques qui disposent du livre majeur d’E. Ostrom.

Je ne peux ici que réitérer le constat (que j’ai trouvé via Persee) de Loïc Blondiaux en 1997 qui affirmait alors : “Des pans entiers de la recherche échappent aujourd’hui aux non-spécialistes. Qui connaît en France les travaux d’Elinor Ostrom, de Douglass North ou de Kenneth Shepsle, lesquels figurent parmi les politistes les plus cités aux Etats-Unis?” (cf. “Les tournants historiques de la science politique américaine”, Politix, vol. 10, n. 40, p.7-38).

Quel étudiant en science politique de premier cycle ou même de second cycle  en a même entendu parler? Pour ne pas dire quel étudiant en a même  lu quelques pages?

Il n’y a du coup aucune raison de s’enorgueillir comme discipline, par la voix de son association professionnelle, de ce Prix Nobel, il nous ferait plutôt honte en soulignant à quel point la science politique française reste largement inattentive aux courants internationaux qui dominent, à tort ou à raison, la science politique. On ne peut pas se comporter en petit village gaulois et se féliciter en même temps des victoires de Rome! Même s’il s’agit de la victoire d’une noble et digne Romaine!

Pour finir, un début d’explication rationnelle à notre indifférence collective à cet auteur : E. Ostrom, comme E. Williamson auquel le jury Nobel a souhaité l’associer, montre essentiellement que le marché  – et en pratique la privatisation de tout bien commun – ne sont pas l’unique et seule solution efficace pour gérer une activité  humaine où la division du travail est nécessaire. En particulier, elle montre que ce qu’on appelle en anglais d’une manière quelque peu emphatique “the tragedy of the commons” (ce que je traduirais volontiers comme “la malédiction des biens de personne”, plutôt que “la tragédie des communs”), possède des  solutions institutionnelles, qui se trouvent ne pas être  le marché, en particulier à travers des associations des usagers finaux du biens concernés (ceux qui bénéficient d’un système d’irrigation par exemple). De fait, la démonstration d’Ostrom ne prend un sens fort que, dans un cadre au départ de “choix rationnel”, où le marché  semble être, selon les théories standard, dans la plupart des situations  imaginables le meilleur coordinateur possible des intérêts individuels. Il me semble qu’en France, où la croyance en l’État comme  coordinateur suprême – si nécessaire – des intérêts particuliers subsiste tout de même chez beaucoup de gens (politistes compris!), nous n’avions guère besoin de ce fait d’une telle démonstration. Pour prendre un exemple concret de préservation du patrimoine naturel : à propos du littoral français, qui, en France, défend l’idée qu’une forme institutionnelle non étatique autre que le Conservatoire du Littoral puisse mieux remplir une telle mission d’intérêt général?

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Gary King, Kay Lehman Schlozman, Norman H. Nie (dir.), The Future of Political Science. 100 Perspectives.

7 juillet 2009 · 3 commentaires

kingComme un lecteur régulier de ce blog l’aura compris, je ne  me sens pas très satisfait de l’état actuel de la science politique.  Je me suis donc précipité pour lire le livre dirigé par Gary King, Kay Lehman Schlozman, Norman H. Nie, intitulé The Future of Political Science. 100 Perspectives (New York et Londres : Routledge, 2009). A en croire sa présentation (cf. son quatrième de couverture), cet ouvrage  prétend proposer “some of the newest, most exciting ideas now percolating among political scientists”, le tout sous la plume de pas moins de 100 auteurs de renom. Peut-être suis-je un lecteur blasé, “lassé de tout même de l’espérance”, mais je dois dire que le contenu de l’ouvrage ne m’a pas paru  se situer  à la hauteur de sa triomphaliste  auto-présentation.

Premier point qui m’a désagréablement surpris : en réalité,  il s’agit de “mélanges” en l’honneur de Sidney Verba, le célèbre politiste américain, à l’occasion de son départ en retraite. Vous ne trouverez cependant pas cette indication dans les présentations du livre, y compris dans celle présente en toute première page (non numérotée) de l’ouvrage reprise sur les sites Internet (Amazon par exemple) ou dans la quatrième de couverture, mais celui qui tient le livre entre ses mains  finit par le comprendre à l’avant-dernière page de l’introduction (p. XIX) où ce statut de “mélanges” lui est enfin précisé. Il se confirme d’ailleurs aux pages 272-273, qui comprennent une bibliographie essentielle des travaux  de et sur S. Verba , et aussi de manière plus amusante ma foi, par la teneur des biographies succinctes des 100 auteurs réunis ici. En effet, chacun y raconte en peu de lignes la teneur de sa relation avec “Sidney Verba”, “Sid Verba” ou simplement “Sid”. On s’associera facilement à l’admiration pour ce dernier, un auteur essentiel évidemment, mais on aurait aimé être prévenu de l’exercice de déférence auquel on était ainsi convié.

Du coup, on comprend qu’avec un tel principe de sélection des auteurs – avoir croisé S. Verba au cours de sa longue vie professionnelle  -, on obtiendra un échantillon plutôt biaisé de la science politique. Ce qui m’amène au second point qui ne m’a surpris qu’à moitié il est vrai : cette science politique dont il est question de tracer ici les perspectives  reste exclusivement anglophone, et très nord-américaine dans sa composition. On pourrait même remarquer le poids important des chercheurs de l’université d’Harvard,  dernier lieu d’exercice professionnel de S. Verba. Un tel biais n’a en fait absolument rien d’étonnant pour des mélanges offerts à un collègue éminent, c’est même le jeu habituel de cet exercice, de là à en tirer des perspectives pour la science politique, il fallait oser le coup marketing… Les trois auteurs de l’introduction cachent même ce  statut (infamant?) de mélanges jusqu’au cœur de celle-ci : en effet, il n’est signalé qu’il s’agit de mélanges  qu’après avoir décrit le protocole qui a présidé à l’agencement des  100 articles dans l’ouvrage. Il indique aussi que la forme choisie, une suite de 100 petits essais sur les perspectives de la science politique, l’a été pour éviter de ne pas avoir… de lecteurs. Ce que je traduis: nous n’aurions pas trouvé un éditeur pour des mélanges, nous avons inventé quelque chose pour pouvoir être publié et honorer notre très distingué collègue.

Troisième point de surprise. Au lieu de tracer une voie pour l’avenir de la discipline, l’introduction expose exclusivement la méthode d’ordonnancement des 100 textes. Les trois directeurs de l’ouvrage ont en effet fait appel à une double classification : l’une manuelle par thème par des gentils étudiants avancés et l’autre automatique en rapprochant les textes selon la proximité des mots que les textes utilisent. Les textes sont donc ordonnés dans l’ouvrage par ordre de plus grande proximité. A la fin de chaque texte, il existe un système de renvoi, qui indique la congruence ou non des renvois manuels et automatiques entre textes.  Je n’ai guère été convaincu par cette méthode. Elle m’a surtout semblé être destinée à cacher que le livre n’était pas fondé sur une vraie tentative de donner la parole à toutes les tendances possibles de la science politique, elle révèle par ailleurs un refus d’organiser clairement le propos (ce qui aurait mis en évidence les pleins et les vides), et surtout comme un magnifique exercice de méthodologie pour la méthodologie.

Ces réserves étant faites, ce livre apprend-il quand même quelque chose en dehors de l’ampleur du réseau social de S. Verba et des curateurs de ses mélanges?

Tout d’abord, si l’on regarde les bibliographies succinctes (deux ou trois références tout au plus pour chaque article) proposés pour une bonne moitié des articles, on se rend compte que celles-ci sont exclusivement en langue anglaise.  Quelques auteurs étrangers contemporains ont l’honneur d’être cité (par exemple Angelo Panebianco pour son classique publié en 1982 sur les partis politiques et traduit en 1988), mais le passage par la langue anglaise semble obligatoire pour avoir droit de cité.  Aucun auteur français  contemporain (après 1960) n’est cité en bibliographie  faute sans doute d’être traduit. Cette exclusivité de l’anglais s’explique peut-être simplement par la volonté de proposer aussi dans cet ouvrage  une introduction à la science politique, et donc de donner à chaque fois des lectures accessibles au lectorat visé.  De fait, à lire la teneur des articles, on en conclut plutôt que cet exclusivité de l’anglais traduit tout d’abord un “centrement” sur l’étude des Etats-Unis de la part des politistes ici rassemblés – et une prise en compte du reste du monde en fonction de ce point de vue aussi particulier que dominant (ce qui se voit d’ailleurs bien dans les textes parlant de politique comparée). Comme on pouvait s’y attendre, les bibliographies tendent à ne citer que des parutions des quinze dernières années en répliquant ainsi la tendance à l’œuvre en économie où la durée de vie d’une référence se raccourcit au fil des ans, mais, par contre, les bibliographies témoignent du rôle préservé du livre comme lieu d’imposition d’une idée (avec des  citations de certains dans plusieurs bibliographies, par exemple : Larry M. Bartels, Unequal Democracy : The Political Economy of the New Gilded Age, paru en 2008).

Ensuite, sur le fond proprement dit, on voit se distinguer deux tendances dans cette science politique liée humainement à S. Verba.

Premièrement, une tendance, ici minoritaire, veut persister dans l’ère de la montée en puissance scientiste de la discipline. L’article de Gary King, “The changing evidence base of social science research” (p. 91-93) dit en quelques mots les ambitions de l’auteur. Pour lui, l’avenir des sciences sociales se trouve en fait dans le “data-mining”. Le raisonnement est simple : puisque les individus laissent de  plus en plus de traces électroniques de leurs discours, actions et caractéristiques, il suffit d’exploiter cette masse de données pour répondre enfin à toutes les questions que l’on pouvait se poser sur l’activité politique, économique et sociale des individus. Inutile de les interroger, de les observer avec les anciennes méthodes où l’on crée de la donnée par l’enquête,  il suffit de les suivre par leurs traces électroniques et de mouliner le tout avec des outils statistiques adéquats. Cette version des sciences sociales me semble hésiter entre la “bienveillance” intéressée d’Amazon ou de Google à notre égard soit comme lecteur  soit comme chercheur d’information sur la toile et la “mal-veillance” d’une N.S.A. à la puissance 10 ayant mis toutes les C.N.I.L. du monde au piquet… Le moins que l’on puisse dire, c’est que le texte de G. King m’a mis très mal à l’aise, et que  la justification de tout cela repose, selon ses dires, sur la volonté de “use this new information to better  understand and ameliorate the major problems that affect society and the well-being of human populations” (p. 93) ne m’a pas rassuré le moins du monde avec la pointe d’utilitarisme qu’on y devine. (Ce texte digne d’un mauvais roman de science-fiction a augmenté d’un fascicule mon propre dossier sur G. King, qui, lors du Congrès de l’AFSP de Toulouse en 2007, avait infligé tel un  sapajou un pensum de son crû à la communauté des politistes qui avait déjà une journée de colloque derrière elle,  le tout il est vrai à l’invitation de Nonna Mayer qui avait crû bien faire pour notre éducation à la  Science!). On trouvera même, toujours dans cette ligne scientiste, une défense d’une approche “génétique” des orientations politiques, avec le texte de James Q. Wilson, “Political Science and the Future” (p. 61-62): après le “natural-born criminal” (ou le criminel-né) des années 1890-1900, il y aura donc le “natural born Conservative” ou le “natural-born Liberal” des années 2000 et suivantes…

Deuxièmement, une tendance, majoritaire, à une mise en cause, plus ou moins discrète, de la démocratie américaine. En effet, ce livre, conçu avant 2008, porte la marque des années G. W. Bush et de leur montée en puissance aussi évidente qu’inexorable des inégalités économiques au sein du peuple américain. En effet, certains de nos collègues américains semblent (enfin) se rendre compte qu’il existe un mystère ou même une contradiction, entre l’affirmation du “pouvoir pour le peuple” qu’est censé être la démocratie contemporaine et la montée en puissance des inégalités, en particulier de revenus, au sein de ce même peuple avec toutes les conséquences qui s’en suivent sur le bonheur général (Louise K. Comfort parle de l’amplification d’une “underclass” qui “undermines the vision and norms of a democratic society”,  p.210). De fait, on retrouve ici toute la partie de la science politique américaine qui s’était déjà mobilisée sur ce point dans le rapport spécial  de 2003 de l’APSA sur les inégalités, rapport auquel Sidney Verba avait apporté son expertise.

Il existe donc  à parcourir ce livre comme l’ombre d’un doute sur la nature même de la démocratie américaine. Le tout premier texte proposé au lecteur, celui d’Arend Lijphart, “The United States : a Different Democracy” (p. 1-3), affirme que la démocratie américaine possède tant de traits uniques par rapport aux autres démocraties qu’elle n’est certes pas pire (“worse”), mais qu’elle ne peut être érigée en modèle. Lijphart ne va cependant jusqu’à oser dire qu’il s’agirait d’une autre espèce de régime politique que la démocratie telle qu’on la connait ailleurs des Pays-Bas à l’Inde, mais on s’approche à deux doigts de cette “odieuse conclusion”. Même inquiétude exprimée par Lawrence R. Jacobs, “The threat to democracy” (p. 49-51), qui insiste sur la capacité contemporaine de la Présidence de modeler les “demandes” de l’opinion publique (sans citer directement la Guerre d’Irak de 2003…), ou par Torben Iversen, “Why Do (Some) People Acquire Costly Political Knowledge?” (p. 75-77), qui s’intéresse aux bases sociales des inégalités d’information entre citoyens qui expliqueraient largement l’alignement plus ou moins cohérent de leurs choix politiques sur leurs intérêts matériels. Jeffrey M. Berry, “An Ever Fainter Voice” (p. 98-100), souligne l’absence de groupes organisés défendant directement les intérêts des travailleurs pauvres: “In political terms, who speaks for the working class individual making say, $8.50 an hour ($17.680 a year)? (…) The answer of course is that, at best  the $8.50 Wal-Mart employee has marginal representation in our interest group system.” (p. 100) Benjamin I. Page, “Exploring Political Inequality” (p. 101-103) ajoute même : “To me, a striking shortfall in studies in American politics to date has been the general failure to test (or to integrate into mainstream political science) the hypothesis that political inequality proceeds chiefly from the political power of corporations, wealthy individuals and organized interests.” (p. 102) Les articles de Larry M. Bartels, “Voice, and then What?” (p. 104-105) , d’Eric Schikler, “The Impact of Unequal Political Parcipation on Policy Outcomes” (p.106-107), de Jan Leighley, “Participation Matters” (p.108-109), de Philippe E Converse “Participatory Distortion ($$) Takes Off!” (p. 110-111), de Christopher Jencks, “Does Rising Economic Equality Matter?”(p. 115-117), pour ne citer que les plus incisifs, forment comme une terrible litanie, où un auteur finit par se demander si l’on ne doit pas parler désormais du rôle du “donateur-médian” plutôt que de l’électeur-médian pour y comprendre quelque chose à cette démocratie américaine des années 1990-2000.

Robert D. Putnam se demande lui si “Is America Becoming a More Class-Based Society?” (p. 157-158), et n’hésite pas à affirmer qu’au train où vont les choses, il faudra bientôt non plus parler de classes, mais de “castes”, au sens d’inégalités définitives d’opportunité de vie entre individus en fonction de leurs classes de naissances. Il y aurait d’autres articles à citer   (par exemple toute la veine féministe présente dans l’ouvrage ou toute la ligne d’analyse réfléchissant sur les conditions institutionnelles, y compris les forts taux d’emprisonnement, de la non-participation au processus politique des groupes les moins dotés en ressources économiques ) pour montrer à quel point une partie de la science politique ici représentée fait preuve d’une inquiétude, à mon sens bienvenue, sur la réalité des promesses de la démocratie américaine. Un gouvernement du peuple, par le peuple, pour le peuple qui aboutit à établir à une société totalement inégale sur le plan matériel, allant de ce fait vers l’établissement de castes, comment concilier cela avec les effets supposés égalitaires  (redistributifs?) du suffrage universel? Comme la supposée “tyrannie de la majorité” de mémoire tocquevillienne aboutit-elle à l’assomption économique et sociale d’une minorité de super-riches? La masse des pauvres peut-elle sincèrement souhaiter devenir miséreuse au profit d’une nouvelle aristocratie?

Cette ligne d’analyse comprend cependant sa propre limite; en effet, presque jamais elle n’ose évoquer l’idée que les Etats-Unis comme société politique abriteraient quelque chose comme un État, à savoir un nexus de réseaux d’élites ayant des intérêts propres à faire valoir sur les plans internes et externes (ce qu’on appelle pour le dénoncer dans certains pays, un “Etat profond”). Seul Ira Katznelson, “Congress and the Scope of Democracy” (p. 200-202) s’approche de cette idée qu’il existerait aux Etats-Unis une force agissante, nommée État, qui aurait au fil des différentes époques un ou des domaines de politiques publiques réservés qui ne seraient pas du ressort de la démocratie (ou tout au moins du Congrès); il avance d’ailleurs cette idée en  soulignant que,  depuis les écrits de Robert Dahl ou de C. Wright Mills dans les années 1950, une telle ligne d’analyse a été prudemment abandonnée par les chercheurs.

Bien sûr, la présence de cette ligne d’analyse inquiète correspond à la proximité de beaucoup d’auteurs avec les travaux de S. Verba, qui, rappelons-le, ont été largement consacrés à l’étude de la participation politique différentielle des individus et des groupes. Il faut ajouter pour donner une image exacte de l’ouvrage que nombreux sont les articles qui se soucient en fait peu de ces aspects qu’on pourrait dire de “justice sociale”, et défendent l’une ou l’autre sous-chapelle de la discipline (ou simplement leur propre grandeur…). Parmi les amis et connaissances de S. Verba, le “marais” existe aussi comme partout, tout comme les adeptes du verbiage sans contenu.

Cette inquiétude sur le sort de la “démocratie américaine” (qu’on nommerait volontiers autrement après avoir lu l’ouvrage: une “ploutocratie machiste” par exemple) aboutit chez de nombreux auteurs ici présents à une inquiétude sur la place dans la société de la science politique. L’article de Joseph S. Nye, Jr. , “The Question of Relevance” (p. 252-253), pointe directement le risque de devenir (ou d’être) une science sociale qui ne dit rien des enjeux majeurs du temps, y compris face aux étudiants, au profit de la seule production de textes à destination de l’académie des pairs. Bien conscient que les incitations en terme de carrière ne vont absolument pas dans une telle direction d’ouverture sur les préoccupations du monde extra-académique, il invite les Départements de science politique à prendre en compte les aspects de “real-world relevance” des recherches menées par les candidats à un poste.

Vu de France, si ce livre traduit encore une fois la totale marginalité pour nos collègues américains des auteurs écrivant en français, au moins montre-t-il qu’une partie de la science politique américaine, la meilleure peut-être, s’éloigne d’une vision “enchantée” des Etats-Unis,  qu’elle est prête désormais, comme les grands anciens des années 1920-1950, à fournir une description plus réaliste des limitations de la démocratie américaine. Celle-ci, vu le poids énorme de la part nord-américaine de la discipline, ne saurait manquer d’avoir elle-même des effets sur ce qu’il est légitime ou non de dire en science politique: par exemple sur le poids des  grandes entreprises sur la décision politique partout dans le monde.

Par ailleurs, ce livre ouvre une curiosité au lecteur : si l’ère Obama s’avère incapable de revenir sur la montée en puissance des inégalités de revenu et de patrimoine, que l’Administration Obama échoue par ailleurs à introduire une couverture-santé universelle (ou presque) face au mur des lobbies de ce secteur, si l’employé de Wal-Mart perd dans les années de la mandature Obama encore du terrain en terme de revenu et d’influence, les auteurs ici les plus en pointe oseront-ils aller un pas plus loin dans le réalisme, dans le désenchantement? Ce pas qu’ils n’osent pas faire, même s’ils en procurent tous les éléments! Il est vrai que c’est là leur pays, et qu’il est des réalités qu’il vaut mieux discerner chez les autres que chez soi.

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Sortie de grand oral…

19 juin 2009 · 16 commentaires

Le “grand oral” est l’exercice traditionnel situé en fin de troisième année à l’IEP de Grenoble, on y teste face un jury de trois enseignants surtout  la culture générale des candidats en les amenant à parler  pendant une demi-heure d’une problématique contemporaine et à répondre à des questions tout azimuts ,  il date du temps où notre IEP visait essentiellement à préparer nos étudiants aux concours de la fonction publique et ne durait que trois années. C’est un exercice toujours un peu lassant pour les jurys tant  certains étudiants paraissent parfois n’avoir “rien vu, rien appris, rien compris” depuis bien longtemps, mais c’est un bon observatoire des connaissances et des lacunes de chaque génération étudiante. Aujourd’hui, j’étais en charge d’un jury de la seconde session qui regroupe donc par un biais de sélection fort logique les plus médiocres ou les moins chanceux (soyons charitable) de nos étudiants de troisième année. Une chose étrange m’a frappé tout comme les collègues qui officiaient à mes côtés : à chaque fois que l’un ou l’autre d’entre se risquait à poser une question destinée à faire rappeler par l’étudiant/e les mesures “anti-crise” prises par le gouvernement actuel (qui sont tout de même nombreuses depuis l’automne dernier : banques,  immobilier,  revenu des plus pauvres, etc.), on se trouvait face une incapacité de répondre qui finissait au fil des candidats par donner  au jury le sentiment d’un effet de comique de répétition. Ces étudiants, qui pourtant ne sont pas a priori des jeunes ordinaires par rapport à leur génération de jeunes adultes, n’en avaient pas entendu parler, ou alors ils en avaient retenu des bribes à peine exploitables, comme un lointain écho de Sirius. Je me suis dit à cette occasion que, vu de notre salle d’examen, et certes pour les moins bons de nos étudiants, la communication gouvernementale – qui est pourtant censée être un rouleau compresseur ces temps-ci!-  fonctionnait bien mal tout de même. Il y a bien sûr l’hypothèse, émis par un collègue présent,  selon laquelle ces étudiants étaient tous  des gens de gauche qui ne voulaient pas même entendre parler de quoi que ce soit ayant trait à  N. Sarkozy et qui  le  “zappaient” en tout; il y a bien sûr aussi l’hypothèse que ces étudiants n’avaient guère leur place dans un Institut d’études politiques; il y a aussi la possibilité qu’ils soientau fond que comme cette majorité de Français qui ne s’informent que par les médias de masse audiovisuels : le gouvernement a beau dépenser des milliards d’euros pour la relance, creuser les déficits, nommer un ministre ad hoc, en faire des tonnes en somme, comme ces derniers (pourtant “réputés proches du” ou “contrôlés par” le pouvoir) sont bien peu intéressés par faire de la pédagogie sur des sujets compliqués et austères qui ne font pas d’audience, qui sont anxiogènes, on obtient le résultat qu’au final , un/e étudiant/e de 20 ans  un peu médiocre dans la lointaine et isolée par ses montagnes Grenoble n’en a pas entendu pas parler.

Plus généralement,  mon expérience d’enseignant ne cesse d’attirer mon attention sur le contenu de plus en plus faible en informations pertinentes pour être des citoyens de ce que nos étudiants retirent de la fréquentation des médias. S’il n’y a plus aucune vitamine dans le fruit, il devient à ce stade inutile d’en manger… et à nous de donner désormais nos comprimés de vitamines, mais Dieu que cela complique les choses.

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Coup de blues… et avis à la jeunesse doctorante.

16 juin 2009 · 9 commentaires

Je ne crois pas m’avancer beaucoup en prenant ici acte de la défaite du monde universitaire opposé aux différentes réformes gouvernementales; que faire désormais?

Ma situation est en fait un peu étrange : grâce à la seule thèse que j’ai encadrée (celle de Geneviève Genicot, finie à l’automne 2007), je savais bien avant le conflit, soit dès 2003-04, que :  a) un référentiel de type néo-libéral était en train de s’imposer (par le très haut si j’ose dire) au sein de l’enseignement supérieur, et ce à l’échelle mondiale; b) les conflits nationaux sur la mise en place d’une version plus ou moins pure de ce référentiel partagé (l’éducation post-bac comme façon de produire du “capital humain” et de l’”innovation”, et pas grand chose d’autre) venaient toujours après la bataille idéologique perdue sans doute dès les années 1970, et ne changeaient pas grand chose à l’affaire. Lors de ce conflit, beaucoup d’universitaires (Marcel Gauchet par exemple) ont trouvé les mots pour défendre les raisons de refuser le modèle néo-libéral de l’enseignement supérieur, mais ces propos “monarchistes” étaient sans doute trop tardifs face à la “révolution libérale” en cours.

Que faire désormais? Tout d’abord, considérer que, dans le référentiel “néo-libéral”, toutes les matières issues de la version “humaniste” et/ou “positiviste” de l’Université deviennent caduques, des survivances, des effets d’hystérésis comme disent les économistes. Pourquoi du latin, du grec, de l’histoire médiévale, de l’archéologie, de la sociologie, de la science politique, des mathématiques fondamentales, de l’astronomie, et j’en passe? Et bien parce qu’en France tout au moins (et pour l’heure), la “haute noblesse d’Etat”, comme dirait quelqu’un qui ne ferait sans doute plus carrière de nos jours, ne peut pas s’en débarrasser comme cela en mettant à la rue tous ces inutiles comme de vulgaires enseignants de marxisme-léninisme après 1989 en R.D.A. , et aussi parce que le  nouveau référentiel accepte qu’on puisse, pourvu qu’on fasse preuve de flexibilité sémantique, toujours revendre le même produit académique en le présentant sous ses à-côtés acceptables (rentable ou correspondant soit disant à la “demande sociale”) : après tout, les méthodes développés par les archéologues pourront toujours servir en criminologie appliquée, et donc servir un but socialement acceptable, protéger la société du crime. De même, avoir quelques notions d’humanisme ou de méthode scientifique peut aider dans les affaires, ai-je (re)lu récemment. Il n’y a pas éradication, mais simplement si j’ose dire transformation en matière ancillaire.

Cependant, que la jeunesse doctorante dans les matières moins centrales dans le nouveau référentiel universitaire le comprenne bien, si ce n’est pas déjà le cas. Cette situation signifie à terme bien moins de débouchés au sein du monde académique dans les dites matières. Ce n’est pas nouveau certes, mais j’ai bien peur que nous entrions désormais en plein dans un jeu des plus  “sadique”. En effet, il me semble évident que les candidats aux postes de chercheurs ou d’enseignants-chercheurs ont chaque année qui passe un “dossier” plus fourni que les générations précédentes. Ici, “le niveau monte” – au moins si l’on en juge quantitativement au nombre d’articles, de communications, de rapports de recherche, etc. des candidats; je ne sais pas si quelqu’un s’est déjà amusé à quantifier dans les différentes matières l’augmentation en nombre moyen de pages écrites et publiées pour obtenir un poste fixe à l’Université ou dans la recherche publique entre disons ne serait-ce que 1989 et 2009; il serait de fait instructif de comparer sur pièces les dossiers des recruteurs d’aujourd’hui quand ils entrèrent dans la carrière avec ceux des candidats qu’ils évaluent aujourd’hui; pour ma propre part, agrégé de science politique en 1999, je me demande souvent si je serais même admis aujourd’hui à être ATER avec mon dossier de l’époque; à ce stade, en fin de carrière (vers 2035, si je survis jusque là aux énervements à venir!), mon dossier de recrutement de 1999 me vaudra sans doute  l’équivalent d’un petit master2…

On se trouve typiquement devant un phénomène de “course à l’armement”: comme chaque doctorant  sait bien que les recrutements sont rares et difficiles et qu’il ne veut pas s’avouer vaincu d’avance puisqu’il est motivé le bougre, tout le monde augmente son effort (aidé en cela par les progrès technologique,  par la multiplication des espaces de publication ou de communication et par les conseils avisés des directeurs de thèse décidés à “placer” leurs doctorants en les initiant au “publish or perish“), et, au total, c’est un peu comme sur le Tour de France, la “moyenne” devient affolante à la regarder avec un peu de recul historique. (Par contre, les salaires eux ne suivent pas la même courbe d’effort… cela ruinerait l’État, jeunes gens! C’est donc lutter beaucoup plus, pour obtenir la même chose.)

Conclusion: face à cette situation, j’encourage vivement les jeunes tentés par une thèse dans ces matières devenues de second rang à éviter à tout prix de s’engager dans cette galère surtout s’ils visent un poste de chercheur ou d’enseignant dans le secteur public. (Le discours est différent pour la thèse vraiment vécue comme un “simple” BAC+8). C’est là le discours public que nous (les enseignants-chercheurs en poste) des matières désavouées par le nouveau référentiel devrions tenir collectivement. Puisque le gouvernement qui  a adopté cette ligne de conduite nous signifie par tout  son comportement qu’il se passerait très volontiers de nos services, il est inutile de faire semblant de ne pas avoir compris le message, et de continuer comme avant à “reproduire” un corps universitaire désormais sans objet autre que la tendance des choses à persister dans leur être. Or ce n’est pas dans cette direction que poussent les institutions : au contraire, les financements de thèse restent nombreux, les Universités et les universitaires sont incités à afficher dans leur évaluation de nombreuses thèses menées à bien, on se trouve là devant un hiatus : l’institution veut produire de plus en plus de recherches, ce qui suppose des thèses qui restent l’un des meilleurs moyens de faire des recherches, mais se passerait fort bien de ce qui devient clairement le  sous-produit de la thèse, le docteur; plus “vachardement”, il va de soi aussi qu’un vivier de précaires et de jeunes prêts à tout pour se placer ne peut nuire au bon fonctionnement de l’institution universitaire, qui tend du coup à ressembler à ces cabinets d’audit, tenus par les seniors, où il est finalement assez facile d’entrer, mais bien moins de progresser de manière régulière (sauf à être prêt à tuer père, mère, enfants, chiots et chatons). J’ai vu ainsi que les collègues niçois ont trouvé cette année pour quatre postes d’ATER à pourvoir plus de quinze doctorants ou docteurs dignes d’être classés, autrement dit à peu prés autant qu’il y a de recrutements en une année dans la France entière en science politique (Universités, CNRS, FNSP). Comme je ne doute pas que les collègues niçois aient fait correctement leur travail et aient ainsi indiqué que cette quinzaine de personnes étaient dignes d’entrer dans la carrière en enseignant dans leur Université, j’en déduis l’ampleur de la catastrophe…

Bien sûr, pour tous ceux engagés dans le parcours doctoral, et surtout pour tous ceux qui ont dépassé le point de non-retour (proche de la fin de thèse), cela ne change rien. Ils vont juste prendre leur ticket dans la file d’attente et augmenter leur armement (classique et autre), mais pour les autres, en particulier, ceux qui hésiteraient à faire une thèse, il faut les prévenir très sérieusement du parcours du combattant qui les attend, du fait que l’institution ne les considère dans le fond que comme un vivier, une piétaille, un moyen de progresser dans les classements. Il n’y aura vraiment pas de happy end pour la plupart d’entre vous. On se rapproche ainsi de la manière de fonctionner des professions artistiques (c’est-à-dire, bientôt, “pour un gagnant, cent aigris”). Y avez-vous bien réfléchi?

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Epistémologie pour une science en crise?

25 avril 2009 · 13 commentaires

Depuis quelques années, existe au sein de PACTE (le laboratoire mixte Université-CNRS rattaché principalement à l’IEP de Grenoble) un séminaire “Lecture/Écriture”, où l’on se permet de discuter aussi librement que possible en petit comité des textes, sans obligation ni sanction. Mardi dernier, nous nous sommes consacré à l’initiative de Pierre Martin à un article pour le moins étrange, signé d’un certain Shu-Yun Ma, intitulé “Political Science at the Edge of Chaos? The Paradigmatic Implications of Historical Institutionalism” (International Political Science Review, 2007, vol. 28, n. 1, p. 57-78).

La thématique de cet article tient en peu de mots : selon l’auteur, nous assisterions au sein de la science politique à un combat de titans entre deux “paradigmes” (au sens de Kuhn, of course) incompatibles. Cette lutte opposerait deux conceptions de la “Science” : celle héritée de Newton, où le monde, créé par “le Dieu des Protestants” (sic), est entièrement descriptible par la raison dans son langage privilégié, les mathématiques, et où, de surcroit, la description ainsi obtenue permet la prévision, et donc la maitrise de son destin par l’Homme via la Science; celle issue des nouvelles conceptions de la physique du début du XXième siècle, ayant conduit progressivement à la constitution d’une “Science de la Complexité” (Complexity Science), où le cours du monde, plein de bifurcations et de chausse-trappes, peut éventuellement être expliqué a posteriori, mais où la description ainsi obtenue s’avère incapable de donner lieu à quelque prévision que ce soit, sinon que… l’on ne peut vraiment rien prévoir de certain. Cette seconde vision de la “Science” ne serait pas loin, pour certains de ses exégètes cités par Ma, de se donner une base philosophique dans… la vision taoïste de l’univers, où l’ordre émerge du chaos et inversement. Pour cette seconde approche, la flèche du temps ne peut pas de plus être inversée en pensée (contrairement à la conception newtonienne), il n’existe que des processus uniques et irréversibles qui s’enclenchent à partir d’infimes différences initiales dans l’état du monde. En science politique, on aurait donc d’un côté de la barrière ainsi créée par l’auteur : le rational choice (inspiré par l’économie néo-classique) et le behaviorism (inspiré par la psychologie),  qui proposeraient en tendance des explications exclusivement synchroniques des processus politiques, et, de l’autre, le “néo-institutionnalisme historique”, qui lui serait sensible à la diachronie et surtout à l’irréversibilité des chemins pris. Cette dernière serait d’ailleurs liée à une découverte plus générale, faite d’abord en économie, attribuée par l’auteur à  W. Brian  Arthur au début des années 1980, à savoir de l’existence de “rendements croissants”. Le néo-institutionnalisme historique, consisterait largement, toujours selon Ma, en une extension de cette découverte à l’ensemble de la sphère de l’action humaine. Ce serait essentiellement Paul Pierson qui assurerait par ses écrits théoriques le lien entre la théorie des “rendements croissants” et le “néo-institutionnalisme historique”. Le texte se situe e effet exclusivement dans l’abstraction, et ne cite d’ailleurs aucune recherche particulière (toutes les références citées par Ma sont déjà eux-mêmes des textes de synthèse).

Comme les participants à la séance (qui avaient lu le texte auparavant) l’ont montré par leurs réactions  pour le moins très divergentes, beaucoup d’hésitations sont possibles sur le sens même du texte : s’agit-il d’une attaque en règle contre les impasses du “néo-institutionnalisme historique”? Une défense de ce dernier contre les tendances rétrogrades des “newtoniens” qui n’ont rien compris à rien, et un appel à lever bien haut le drapeau du néo-taoïsme? Une blague à la Sokal? Une problématisation neutraliste du conflit? C’est peu de dire que ce texte n’a pas résisté très longtemps à l’analyse des uns et des autres, ne serait-ce que parce qu’on ne sait pas vraiment où l’auteur veut en venir. Pierre Martin, dans sa présentation du texte, a bien fait remarquer entre autres choses que les deux aspects distingués par Ma devaient en général être articulés l’un à l’autre pour faire des recherches qui fassent sens; je soulignais pour ma part que les deux “paradigmes” envisagés par Ma concernaient en pratique des objets de recherche différents, que la plupart des chercheurs  en science politique ne semblaient pas du tout (à ma connaissance) vivre dans leur pratique de recherche une opposition irréductible “entre Newton et le Tao,” que la description que Ma proposait du “néo-institutionnalisme historique” avec son insistance sur les “bifurcations” laissait de fait cette approche dans une redondance forte vis-à-vis de l’histoire au sens classique du terme sans en avoir par ailleurs la précision sur le moment même des bifurcations (cf. les révolutions russe, chinoise ou françaisen, selon Theda Skocpol ou par les historiens respectifs des trois cas). Les organisateurs du séminaire, deux doctorants un peu énervés, à cette occasion, soulignèrent que ce texte ne leur apportait rien, dans la mesure où le conflit ainsi décrit ne les concernait pas dans leur recherche de thèse tant la manière de Ma de poser les problèmes semblait concerner une “lutte entre géants” (anglo-saxons de plus) auxquels ils n’étaient pas de toute façon, par définition et par situation,  invités à participer. Seul Pierre Martin sauva le texte en expliquant par le menu à quel point cette opposition, telle que la décrivait Ma, correspondait quand même trés bien à des incapacités chez certains  collègues, français ou étrangers,  trop “newtoniens”  avons-nous cru deviner, de prendre en considération les spécificités de la “théorie des réalignements électoraux”.  Cette théorie que  P. Martin a adaptée au cas français (voir son Comprendre les évolutions électorales. La théorie des réalignements revisitée, Paris : PFNSP, 2000) s’inscrit pour son auteur dans la parenté des “Sciences de la Complexité” de Ma en ce sens qu’elle aussi ne saurait prévoir et qu’elle ne sait que décrire ex post si effectivement un réalignement électoral a eu lieu lors d’une élection en connaissant les résultats des élections suivantes. Etant plutôt entré dans la discipline via sa branche “socio-historique”, je n’ai jamais rencontré de collègues aussi radicalement “newtoniens”, mais je n’ai pas de raison de douter du fort témoignage de P. Martin. Plus largement, si l’existence de la “Science” se démontre à travers la seule capacité à prévoir l’avenir, il ne restera en effet pas grand chose des sciences sociales… y compris d’ailleurs de celle qui prétend être la plus aboutie du point de vue de la science vue comme possibilité de la prévision, à savoir l’économie néo-classique… Il existe certes un débat sur ce point, mais est-il bien nouveau?

Ce texte de Shu-Yun Ma parait donc sans grand intérêt. Pourquoi a-t-il été alors publié dans une revue qui se veut prestigieuse? Il se trouve que j’ai lu récemment dans le premier numéro de l’European Political Science Review (2009, 1:1, p. 33-61) un texte de Philippe C. Schmitter, “The nature and future of comparative politics”. Or ce texte, qui cherche à rendre compte spécifiquement de l’avenir possible de la politique comparée, repose sur une dichotomie presque similaire à celle proposée à notre attention par Shu Yun-Ma, à savoir une opposition entre la recherche de la complexité ou celle de la simplicité. Schmitter propose ainsi un arbre généalogique de la politique comparée d’Aristote à nos jours (p. 37), où, dans la canopée, deux avenirs s’opposent : la simplicité et la complexité – une troisième voie médiane représentant par ailleurs une continuation des tendances en cours à l’infinie différentiation de la politique comparée en sous-disciplines définies par leur objet (voie du “néo-néo-néo” selon Schmitter) .

La “simplicité” de Schmitter, comme chez Ma le “newtonisme”, repose essentiellement sur une imitation en science politique du rational choice en vigueur chez les économistes néo-classiques (elle est de plus si j’ai bien compris trés dominante selon lui chez les spécialistes de la vie politique américaine); la “complexité” reçoit elle une description (p. 41) de la part de Schmitter qui me semble pouvoir être synthétisée  à la manière d’un Durkheim : “les tous  sont plus que la somme (multiniveau) des parties” – en effet, si E. Durkheim fit en son temps ce constat fondateur de la sociologie classique du refus d’une perception du monde social réduite aux seuls individus, et ce alors à la seule échelle d’une société nécessairement nationale, P. Schmitter adapte de fait la conceptualisation de ce dernier à un univers où de nombreuses échelles d’interactions sociales doivent désormais être  prises en compte. Une telle approche de la part d’un spécialiste des affaires européennes et de politique comparée n’étonnera pas : l’Union européenne (les interactions qui la constituent) sont plus que les Etats qui la constituent (qui eux-mêmes sont bien plus que la somme des actions de leurs citoyens du moment), et la conceptualisation de la polity européenne doit aussi compter avec toutes les interactions transversales aux échelles habituelles de découpage du réel. Schmitter met aussi en garde de façon typiquement “holiste” contre les  erreurs liées à une perception exclusivement par le prisme de l’individu d’une réalité politique.  Schmitter appelle d’ailleurs dans la suite du texte à l’usage ou à l’invention de concepts permettant de saisir ces interactions multiniveaux (par exemple celui de “gouvernance”). La perspective de Schmitter parait donc plus ancrée dans une tradition proprement sociologique  que celle de Ma, mais ils citent tous deux comme seul lieu de la “Science de la complexité ” aux Etats-Unis, le “Sante Fe Institute” (p. 69 chez Ma, note 10 et 11, p. 43, chez Schmitter). Schmitter lâche d’ailleurs à cette occasion le morceau : l’opposition qu’il dessine est largement idéologique, la droite nord-américaine apprécie et soutient (financièrement?) la simplicité du rational choice pour son hostilité à la politique en général et à l’action de l’Etat en particulier, la gauche américaine se tourne vers la complexité pour des raisons spéculaires. Comme Schmitter tient fortement à une approche complexifiante (et critique à l’occasion le splendide isolement des politistes non-comparatistes spécialistes des Etats-Unis), on en tirera facilement les conclusions qui s’imposent.

Au total, Ma et Schmitter nous donnent une seule information pertinente : il existe dans l’univers anglo-saxon de la science politique un conflit simplicité/complexité, qui semble être la forme rejouée  du conflit de ce qu’on appelait jadis l’individualisme méthodologique et le holisme, ou plus récemment de l’agency et de la structure. Ou, plutôt, il existe un besoin de la part des éminents collègues qui acceptent de tels textes dans les revues académiques de premier plan de telles présentations platement dichotomiques d’un conflit,  présentations presque scolaires si l’on veut! En effet, si l’on allait regarder les recherches considérées indirectement  dans les deux textes, je ne suis pas sûr que les dichotomies proposées ici se révéleraient si solides, ou du moins, il apparaîtrait sans doute que les  recherches les plus intéressantes  pour comprendre le réel entremèlent les deux aspects opposés pour les besoins de ces deux surveys.

Il est pourtant à parier que ces surveys seront rentables en termes de citations pour leurs auteurs. A l’occasion du conflit en cours sur l’évaluation des chercheurs dans le monde académique français, j’ai lu quelque part (mais sans me souvenir où, désolé!) que le survey, plutôt que la recherche de base, était le bon moyen de se faire beaucoup citer. Ma, malgré la  mauvais plat qu’il nous propose, peut avoir des espérances en ce sens, et Schmitter, plus  argumenté, devrait cartonner. En effet, ces présentations mettent apparemment de l’ordre dans le chaos des publications, font croire un moment que l’on saurait vaguement où l’on va. Les deux textes doivent se comprendre comme l’indice plus général que la science politique de langue anglaise, par quelque bout qu’on la prenne, publie beaucoup, voire énormèment, mais s’avère incapable de faire les grandes percées scientifiques dont rêvent ces praticiens de haut niveau. La quantité n’est pas l’indice de la qualité.  Schmitter fait clairement allusion à des nouvelles conceptualisations, méthodes, instruments de mesure, à importer d’autres disciplines pour relancer la machine (en dehors de la troisième voie de la différenciation croissante qui consiste à diviser le réel en autant de parts infinitésimales qu’il existe de chercheurs). Il conclut sur les vertus de la méthode QCA de Charles Ragin dans sa version étendue (“fuzzy”), mais il n’y a là rien qui puisse enthousiasmer.Il ne s’agit là en effet que d’une amélioration de méthode, bienvenue certes, mais qui ne peut changer notre vision du monde comme un concept radicalement nouveau.

Dans le fond, qu’arrive-t-il à un domaine du savoir quand il continue presque imperturbablement à produire mois aprés mois des tombereaux d’articles,  de livres, de workings papers, mais qui s’avère incapable de faire de grandes percées comme par le passé? Qu’est-ce qui le fait encore tourner? Sinon le simple académisme?

Ps. Je m’en vais préparer de ce pas mon propre survey sur l’influence persistante du jansénisme sur la science politique française.

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Non à une Charte de bonne conduite des politistes…

16 avril 2009 · 8 commentaires

Dans la plus récente lettre électronique envoyée à ses adhérents, l’AFSP revient sur une idée qui traîne depuis quelques mois d’une Charte de bonne conduite des politistes lors de, si j’ai bien compris, leurs interventions dans l’espace public. Cette Charte serait éventuellement adoptée lors du Congrès du 60ième anniversaire de l’AFSP à Grenoble. Cette idée semble avoir émergé à la suite d’un conflit – porté devant la justice  par l’un d’entre eux – entre deux collègues. Elle tient aussi à la condamnation en première instance d’autres collègues pour avoir écrit dans un ouvrage, se voulant de référence, une description d’un groupe politique considérée comme fausse par ce dernier.

L’idée de “Charte déontologique”, un peu sur le modèle de celle des journalistes,  me parait pourtant à écarter : en effet,  pourquoi vouloir brider la liberté d’expression de collègues? Je sais combien il est énervant de voir tel ou tel pontifier dans les médias sur des sujets dont, par ailleurs, on peut savoir qu’il n’est pas vraiment spécialiste ou qu’il tient une position très isolée par rapport à la majorité des spécialistes du sujet en question, ou encore dont on s’aperçoit facilement à l’écouter ou le lire que ses propos sont cousus de “fil blanc” idéologique. Mais allons-nous alors exclure ce collègue de l’association professionnelle de la science politique pour manquement aux “devoirs” de sa charge, le blâmer? Il faudrait faire en quelque sorte la police… Il me semble que, déjà, le parcours du combattant que constitue la sélection pour accéder à un poste de politiste à l’Université, au CNRS ou aux rares autres institutions qui emploient des politistes comme chercheurs ou enseignants-chercheurs est tel que la police (au sens de Michel Foucault) est déjà fort bien faite. Si après cela, des collègues veulent se mettre au service d’une cause, ou décident d’aller dîner en ville ou au château pour obtenir charges et prébendes, que m’importe? Je tiens pour ma part que les grands auteurs des sciences sociales, économiques, politiques, juridiques sont tous des personnes inspirées par des idées fortes qui ne sont pas au départ (ni à l’arrivée) objectives, académiques, neutres en valeur, bien au contraire! Il n’y a pas que Marx qui soit orienté en valeur, tous les grands auteurs dans nos domaines le sont! Les modestes épigones que nous sommes pour la plupart ont droit aprés tout à leurs propres errements. (Je reconnais volontiers qu’il s’agit de ma part d’un plaidoyer pro domo, en tant qu’épigone!)

Je suppose aussi que cette idée de limiter les interventions dans les médias des politistes, dont se moquait déjà Jacques Ellul sous le nom de politologues dans les années 1960 pour leur capacité à tout commenter sans rien comprendre de profond et de vrai, tient aussi à l’idée de renforcer le poids social de ce qui peut alors être dit par les politistes. Si nous nous comportons en scientifiques, ce que nous dirons aura (à terme) autant d’impact que ce que disent les (vrais) scientifiques, semble être le raisonnement sous-jacent, nous ne serons plus cet ectoplasme disciplinaire gonglé à bloc comme le grenouille de la fable, représenté en plus dans les médias à forte audience par les pires (soit-disant) d’entre nous. S’il s’agit de cela,  mais je peux me tromper, c’est une belle illusion! Je lisais récemment dans Libération le portrait d’un spécialiste des ressources marines, un certain Daniel Pauly (Libération, mardi 14 avril, page 32, Portrait). Le journaliste Michel Henry rapporte le propos suivant de ce scientifique,  éminent nous dit-on, à propos des choix politiques en matière de pêche au niveau mondial : “C’est comme si les politiques avaient le choix entre des médecins et des sorciers, et choisissaient les sorciers.” Cela serait trop beau en effet si nos politiques se comportaient en zélateurs honnêtes des scientifiques. Ce n’est pas à nous, politistes, que l’on doit apprendre qu’une “Science”, même dûment estampillé par les pairs et tout ce tralala dont nous n’entendons que trop parler ces temps-ci,  n’a au final que peu d’importance par rapport aux forces économiques et sociales à l’oeuvre dans toute situation. La Raison n’est pas maître de la maison commune des hommes!

Pour ce qui est donc plus humblement des interventions des politistes dans l’espace public, il ne faut pas se leurrer: les interventions que les médias demandent à certains d’entre nous ne servent en général qu’à confirmer les préjugés sur le sujet des acteurs des médias eux-mêmes.  J’en ai fait trés modestement l’expérience, et des collègues m’ont raconté leurs mésaventures en la matière. La banalité des propos des collègues intervenant dans les médias – en rupture souvent avec leur propre subtilité par ailleurs – tient beaucoup à cette demande de confirmation “scientifique”, d’autorité, des médias eux-mêmes. De toute façon, si même l’ensemble des membres de l’AFSP se tenait à une attitude de réserve “scientifique” sur tous les domaines les concernant, il se trouverait toujours des substituts trop contents d’avoir alors leur heure de gloire. Ce qu’on pourrait appeler le “syndrome Nicole Bacharan”, vous vous rappelez peut-être de cette américaniste, rendue célèbre pour un temps grâce à sa présence au bon endroit au bon moment le 11 septembre 2001, qui m’est devenue insupportable à force de l’entendre dire avec autorité  dans les médias ce que tout journaliste un peu formé aurait pu dire tout aussi bien en moins de mots.

Et puis, de toute façon, si l’on entend affirmer quelque chose dans l’espace public, qui serait la vérité scientifique de l’heure, et que cela gêne un pouvoir politique en place, il trouvera toujours pour vous contrer et vous renvoyer à vos chère études l’argument de votre orientation idéologique. Imaginons par exemple que des membres de l’AFSP se mettant au service du bien public et de l’intérêt général expertisent le redécoupage électoral à venir, et qu’ils démontrent par a plus b qu’il s’agit d’un bel exemple de “charcutage électoral”, de “gerrymandering”. Quelle sera la réaction des pouvoirs publics, sinon l’accusation d’être au service de l’opposition? Et inversement, en cas de conclusion inverse au profit du pouvoir! On peut imaginer aussi que d’autres scientifiques démontreront par c plus d le contraire, à savoir la parfaite justice et équité du redécoupage, oeuvre d’une divinité bienveillante. Le grand jeu mortel autour du “cancer” jadis ou du “changement climatique” récemment ne nous a-t-il rien appris en la matière?

Plus sérieux me semble être alors l’argument de la protection contre des attaques judiciaires de la part de particuliers se plaignant d’être présenté sous un jour qui ne leur plaît pas. Respecter la Charte déontologique de l’AFSP voudrait dire recevoir son soutien associatif  en cas de procès en diffamation par exemple. Ici se pose un problème effectivement bien plus grave : la tendance  montante de certains acteurs de la vie publique à vouloir confisquer la parole qu’on peut tenir sur eux dans l’espace public. Elle est particulièrement nette en France, elle explique la timidité de la presse et l’existence de livres destinés à dire ce qu’on ne peut pas se risquer à écrire dans la presse. Ces livres, qui visent le scandale et le redoutent à la fois, sont en général “visés” par des avocats spécialisés qui s’assurent que l’éditeur et l’auteur ne risquent rien, sinon de devoir affronter un procès. Veut-on alors créer au sein de l’AFSP une cellule juridique qui examinerait toutes les publications des collègues pour vérifier qu’elles ne donneront pas lieu à procès? Que faire des blogs comme le mien ou des autres (trop rares) collègues bloggeurs? J’ai bien peur que, si nous commençons à raisonner dans de tels termes, nous finirons par ne plus rien écrire du tout sur le monde réel, ou nous nous réfugierons dans un art d’écrire du type que celui que préconisait Léo Strauss en d’autres circonstances. Heureusement, jusque là, les plaintes ont été aussi rares que l’audience des écrits des politistes est resté faible. Notre relative insignifiance sociale représente une meilleure  protection qu’une Charte aussi bien intentionnée soit-elle.

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Rollot-la-peste!

9 avril 2009 · 4 commentaires

Notre journaliste préférée au Monde, Catherine Rollot, persiste et signe. Hier à Paris, aujourd’hui (9 avril) en province, son journal titre :  “Université : le conflit se durcit à la veille des examens”, et elle gagne la Une avec un article qui commence en première page et se poursuit en page 9.  A lire cet article, on dirait que le conflit porte avant tout sur la LRU en elle-même (loi votée en 2007, rappelons-le). Cette loi constitue certes  la “mère de toutes les réformes universitaires” en cours, sa lecture comme moment de l’avènement officiel d’une Université vouée à la seule “économie de la connaissance” (lecture avalisée d’ailleurs par le récent discours de N. Sarkozy, rapporté  par C. Rollot elle-même) constitue peut-être un “frame” (pour utiliser un terme cher aux adeptes des théories des mobilisations) permettant d’agréger une partie au moins des revendications multiples qu’énonce le monde  de l’enseignement supérieur et de la recherche, mais ce dernier dans  ses très nombreuses composantes est surtout capable d’avoir des demandes précises sur chacun des enjeux du conflit (décret sur le statut des enseignants chercheurs, “mastérisation” des  filières menant à l’enseignement primaire et secondaire, statut des doctorants, financement de l’enseignement supérieur et de la recherche, nature et rôle de l’évaluation, avenir du CNRS, etc.). Un encadré rappelle d’ailleurs “Les grandes étapes du conflit”, mais il s’avère tellement lacunaire qu’il ne renseignera (vaguement) qu’un martien récemment débarqué dans notre beau pays. Un véritable état des lieux des conflits en cours, pour une presse se voulant de référence, demanderait d’expliquer précisément sur chaque point où l’on en est exactement, tâche difficile il est vrai tant les autorités gouvernementales ont brouillé les pistes. Il est de plus affirmé en sous-titre de la Une qu’ “aucun dialogue ne se noue avec le ministère” :  certains syndicats apprécieront sans doute leur renvoi dans le néant, de même que la majorité de la CPU renvoyé de la même manière à son inexistence. Il est vrai que C. Rollot présente le conflit comme en voie de radicalisation : on aurait, d’un côté, des opposants radicalisés et, pour tout dire à l’en croire, un peu autistes, et, de l’autre, un Président (complètement) droit dans ses bottes, et que le meilleur gagne!  On hésite entre la volonté de réduire le conflit en cours à quelques extrémistes (dont peut-être… le Président lui-même?) et celui de théâtraliser le conflit pour le rendre plus appètent pour le lecteur du Monde. Un surprenant amalgame est de plus implicitement proposé au lecteur avec les séquestrations de patrons, vu l’encadré situé dans le corps de la suite de l’article en page 9, intitulé “Nicolas Sarkozy ‘ne laissera pas’ séquestrer les patrons”. On pourrait d’ailleurs s’amuser de cette jonction (au moins  dans l’espace d’une feuille de papier imprimé) entre “prolétariat” et “intellectuels” – le marxisme politique la théorisait, le Monde la réalise.

Madame Catherine Rollot mérite donc bien de ma part le slogan qui donne  le titre à ce post, calqué certes sur celui de “Ridgway-la-peste” (ce qui constitue en fait une auto-critique par avance de mon propre énervement), mais qui évoque plus simplement l’injonction que l’on fait à un petit enfant : “Tu es une petite peste!”, tant cet article à l’objectivité bien construite est cousu de fil blanc. Injonction gentille au demeurant dans mon esprit. Aprés toutes les critiques qui, semble-t-il, sont parvenues à son journal, de la part de collègues plus exaspérés encore que je ne le suis, et, aprés le coup de sang de Jérôme Valluy, notre collègue de Paris I (ce n’est pas le premier coup de sang du dit collègue, dirons amers certains…), qui a élaboré une “Charte” de boycott radical du Monde (fort bien conçue au demeurant en tenant compte des réalités de l’économie numérique de la presse en ligne), il y a là comme un certain panache de la part de ce journal à cracher ainsi au visage du monde universitaire (mobilisé contre les diverses réformes en cours) un bel article de Catherine Rollot, qui, parlant de radicalisation, omet bien à propos, de citer la “Ronde infinie des obstinés”,  la vague  montante de démissions des tâches administratives (en dehors du refus de certains de présider les jurys du baccalauréat), ou simplement la défiance sourde que ressentent désormais beaucoup de collègues vis-à-vis de toutes ces politiques publiques de l’enseignement et de la recherche. La rédaction du Monde est solidaire avec sa journaliste, c’est heureux, il faut être cohérent dans la vie, nous les félicitons de ne pas avoir faibli face à ces fâcheux que nous sommes, nous nous le tenons pour dit.

Contrairement cependant à la proposition de J. Valluy, nous continuerons à lire ce qui s’écrit dans ces pages. Il est toujours intéressant de savoir ce qui se dit dans la Pravda! Les récoltes ont-elles été bonnes en Ukraine cette année? Trés bonnes, nous dit-on, mais alors pourquoi le pain manque-t-il si souvent à Moscou? Pourquoi nous parle-t-on aussi de ces hooligans condamnés  de lourdes peines?

PS. Suite de la ténébreuse affaire…. Le Monde du samedi 11 avril 2009 consacre une page entière à la publication de lettre de lecteurs (p. 17) sous le titre : “La crise universitaire. Le rejet des réformes qui bouleverse les universités depuis des mois a suscité un abondant courrier, souvent critique vis-à-vis de notre traitement. Nous en publions des extraits -expurgés des attaques ad hominem.” On pourrait discuter sur le choix des lettres retenues, mais comment ne pas voir dans cette page l’illustration du pas de deux auquel se livre le Monde? Je donne la première page à C. Rollot (qui à n’en point douter fait partie des cibles des attaques ad hominem dont l’existence est ainsi révélé au lecteur!), et ensuite pour corriger cette fâcheuse impression, je me fends d’une page de lettres de lecteurs (un peu) énervés. J’imagine le dialogue qui a dû présider à ce choix :

-Les chefs (avec en appui, les commerciaux) : “Bon, là sur ce coup, c’est grave, les ventes se dégradent, les désabonnements pleuvent, et, en plus, un excité a lancé un appel au boycott, y compris de la version on line“.

- La rédaction (la majorité) : “Mais notre traitement du conflit a été objectif, dans les règles du bon journalisme; ce sont tous des grincheux mal lavés ces universitaires, nous ne pouvons nous laisser aller à subir des pressions d’où qu’elles viennent, tout désaveu des collègues concernés serait une offense inacceptable à notre dignité, il ne faut pas céder d’un pouce.”

- La rédaction (la minorité) : “Admettons tout de même que le traitement de toute l’affaire a été léger faute de moyens alloués par la direction, que l’effet “Voix de son maître”  qui a en résulté est la cause dernière de cette fronde d’un lectorat important pour notre crédibilité, ce sont nos sources que nous insultons ainsi.”

-La direction: “Bon je propose un compromis : premier temps, la personne la plus insultée par les réactions reçues à ce jour obtient la Une, puis, second temps, le journal donne la parole aux critiques – pas bien sûr à l’excité!- , et l’affaire est close, rompez!”.

-Tous : “Fort bien!”

Si les choses se sont passées ainsi, sachent les journalistes du Monde que leur pas de deux m’énerve encore plus que leur arrogance!

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Collectif, “La politique en questions”.

21 mars 2009 · 4 commentaires

politiqueenquestionsMon errance dans une librairie grenobloise  m’a fait découvrir un livre intitulé La politique en questions, publié aux Presses de l’Université de Montréal, par un collectif de professeurs de science politique de l’Université de Montréal. Ce livre paru à l’automne 2008 à Montréal vise à célébrer le cinquantenaire du Département de science politique de l’Université de Montréal.

Cet ouvrage collectif est destiné en principe à rendre compte au grand public des acquis de la science politique. Ne faisant pas partie de ce point de vue là du grand public, je ne saurais trop dire si l’exercice est vraiment réussi. En revanche, j’ai trouvé l’approche adoptée très séduisante : en effet, comme l’indique le titre de l’ouvrage, la science politique y est présentée telle qu’elle se pratique par ses praticiens, à travers des questions auxquels les auteurs tentent de répondre ou montrent comment on pourrait y répondre à terme. Par exemple, Richard Nadeau se demande : “L’économie inspire-t-elle le vote?” (p. 84-92), Jane Janson “Faut-il étudier les femmes en science politique?” (p.35-42), ou encore Laurence Bherer “La démocratie participative fonctionne-t-elle?” (p. 167-175).  On trouve ainsi 27 courts chapitres qui font le point sur une question pertinente, soit pour la discipline elle-même, soit pour ce qu’elle peut nous apprendre sur le monde contemporain, ceci avec plus ou moins de bonheur il est vrai. Ainsi le texte d’André Blais, “Mon vote peut-il faire la différence?”, p. 53-58, constitue un modèle de clarté  (que j’enverrais volontiers en photocopie à J. Elster au Collège de France pour remise à niveau sur le sujet), celui de Zhiming Chen, “Y a-t-il un consensus de Pékin?”, p. 252-259,  comporte lui non seulement d’étranges erreurs factuelles (p. 252 : une “Révolution orange” en Pologne en 2004? une “Révolution violette” (sic) en Irak en 2005?; p. 258, “une politique d”Un pays, deux systèmes’ à Hong Kong, Macao et Taïwan (je souligne, re-sic)?  ) , mais encore ne va pas au delà d’un article du Monde diplomatique sur le même thème. Le titre choisi correspond bien au contenu de chaque article, sauf dans un cas où l’on est pas loin de la tromperie sur la marchandise : Luc Duhamel fait mine de s’interroger : “Pourquoi des peuples sont-ils séduits par des leaders autoritaires?”, p. 67-74, or le contenu de son texte porte exclusivement sur un peuple, celui de l’Eternelle Russie des tsars, opritchniks, popes et moujiks, via le cas de W. Poutine. Le pluriel du titre est de trop, et, en lisant ce texte, je me suis d’ailleurs dit que l’approche culturaliste n’était pas morte !(70 ans de régime soviétique semblent peu de choses face à un millénaire de Sainte Russie en proie aux Tatars du moment…)

On ne sera sans doute pas étonné de constater que nos collègues canadiens (comme tout un chacun!) voient le monde depuis leur balcon. Les problématique canadiennes ne sont en effet pas absentes de ce livre de présentation de la science politique au grand public cultivé, soit par les exemples données au fil des textes (le “scandale des commandites” qui revient à plusieurs reprises, dont je me doute bien qu’il doit correspondre quelque chose d’important là-bas), soit par des chapitres qui ne prennent vraiment sens que de l’autre côté de l’Atlantique (Gérard Boismenu, “Le Canada est-il une fédération territoriale ou multinationale?”, p. 130-139, ou Charles Blattberg, “La Charte est-il utile ou nuisible?”, p. 185-191 – il s’agit de la Charte canadienne des droits et libertés de 1982, et non pas bien sûr celle de l’Union européenne adoptée à Nice en 2000, ni moins encore celle accordé au peuple de France par le bon roi Louis XVIII). A mettre ainsi la science politique en questions, pertinentes pour un grand public cultivé (celui en l’occurrence du Canada francophone), on ne se rend compte rapidement que la science dont il est ici rendu compte (honnêtement je crois) se trouve fortement indexée à un contexte de sens, historiquement et géographiquement situé (pour utiliser le vocabulaire d’un Passeron). Cet idiotisme canadien (moins que québécois d’ailleurs) se traduit d’ailleurs par une vision du monde pour le moins intéressante, la Russie a droit à un article (déguisé comme on l’a dit sous un titre généraliste pour une raison qui m’échappe à dire vrai), la Chine aussi (raté comme je l’ai dit), et l’Amérique latine à deux interventions (Philippe Faucher, “Pourquoi l’Amérique latine est-elle si pauvre?”, p. 156-164, et Graciela Ducatenzeiler, “Quelles sont les formes de la démocratie en Amérique latine?”, p. 204-212) qui ne m’ont pas bouleversé, là encore en tant que lecteur (certes peu assidu) du Monde diplomatique.  Étrangement, dit le Persan en moi, l’Union européenne n’a pas ici droit de chapitre; diantre est-ce à dire qu’aucun enseignant du Département ne travaille sur ce point qui nous préoccupe tant ici?  Ils sont donc bien fols là-bas. Plus sérieursement, il m’a paru étonnant que la situation canadienne n’amène aucune de comparaison avec l’Union européenne (ni d’ailleurs avec d’autres cas de fédéralisme, y compris celui du voisin). Des références à d’autres pays que le Canada sont bien sûr présentes dans de très nombreux articles de l’ouvrage, qu’on ne saurait accuser de provincialisme (au double sens d’éloignement d’un centre supposé, nous bien sûr, ou de vision québécoise des choses), au contraire. On notera sans surprise excessive que la France, la Grande-Bretagne  et les États-Unis constituent comme les trois pôles référentiels principaux, à la fois à travers les exemples historiques et les terrains de recherche qu’ils représentent et à travers la littérature scientifique qui émane de ces trois pays.  En somme, la France, la Grande-Bretagne, les États-Unis et le Canada font visiblement partie de l’espace de parfaite comparabilité des situations – celui où le concept stretching peut être évité par définition.

Nos collègues du Département de science politique de Montréal marient donc  ici approche anglo-saxonne et française de la science politique avec des dosages différents certes (comme on le voit dans les références citées à l’appui de chaque chapitre) et parfois surprenants. Le texte de Diane Ethier, “Peut-on imposer la démocratie?”, p. 192-203,  qui essaye de déterminer si une intervention militaire étrangère peut établir durablement la démocratie libérale dans un pays fera ainsi un effet étrange au lecteur français tant il s’embarrasse de sigles bien inutiles pour le propos pour faire “à la manière” d’un texte anglo-saxon de politique comparée quantitative  sur le même sujet  et tant sa conclusion (provisoire) d’une faible importance du phénomène au total depuis 1945 parait bien vue du côté de Lyon (encore que j’aimerais bien que l’auteur m’explique comment on peut classer l’Italie et l’Autriche parmi les démocraties établies prioritairement par une intervention militaire occidentale : les facteurs endogènes me paraissent essentiels dans les deux cas, et, en plus, l’Union soviétique a eu sa zone d’occupation en Autriche jusqu’en 1955 et a donc validé par le Traité d’État la démocratie libérale “neutre” de ce pays… Les Hongrois et les Polonais aussi auraient voulu être en démocratie libérale à ce moment-là.)

Mutatis mutandis, la communauté de préoccupations entre les membres du Département de science politique de l’Université de Montréal et la communauté des politistes français est patente sur bien des points, et nous nous livrerions  entre collègues grenoblois pour prendre un exemple localisé au même délicat exercice, je suppose que nous aboutirions à un résultat assez semblable (même si je ne sais si nous aurions autant de cordes à notre arc).

En revanche, ce qui m’a frappé dans ces textes, c’est leur oubli relatif de la sociologie, ou disons, des groupes sociaux sous-jacents aux récits qu’ils nous font de la réalité, et plus encore leur cécité à tout rapport de domination, stable et bien établi. Chez eux, tout parait dans le fond à la portée du peuple pourvu qu’ils s’en donne les moyens.   Le portrait qui ressort au total de leur monde démocratique est, si j’ose dire pour forcer le trait, un portrait à l’eau de rose. Ils défendent finalement une vision à la Churchill ou à la Dahl de la démocratie, le pire des régimes à l’exclusion de tous les autres : les textes sont d’ailleurs ordonnés en trois sous-parties dont trois ont des titres éloquents de ce point de vue : 2. “Comment sommes-nous représentés?” 3. “Comment sommes-nous gouvernés?” 4. “Pourquoi préférer la démocratie?”. Les auteurs ne font, semble-t-il, jamais l’hypothèse qu’il existe bien plus de domination des uns sur les autres qu’ils ne le prétendent, ni encore moins qu’il existerait des liens substantiels entre certains groupes sociaux dominants et la démocratie libérale.  Ou du moins sont-ils si prudents dans l’expression que rien n’en transparait. D’évidence, ils ne sont pas marxistes, ni même bourdivins ou férus d’économie politique. L’épisode G.W. Bush – cela se passait prés de chez eux pourtant – ne les a pas amenés à des réflexions amères, presque révisionnistes en la matière, comme celles qu’on trouve sous la plume de la “Task Force on American Democracy and Inequality”, établie par l’APSA  il y a quelques années. Le Paul Krugman de The Conscience of a Liberal serait à classer parmi les esprits un peu trop échauffés dans ce cadre. Il est vrai que, sous leur regard, la démocratie canadienne semble plutôt bien se porter, même si, en creux, dans leurs réponses, on dirait que le grand public canadien, lui, n’en est pas si convaincu que cela. Cela correspond sans doute à la tendance générale de la science politique instituée dans les pays démocratiques  qui, partout, se veut loyale à la démocratie libérale et à ses éventuels approfondissements (genre démocratie participative, voir l’article déjà cité plus haut), mais je me demande si cela ne finit par poser pas problème de crédibilité disciplinaire dans un monde où les simples citoyens, eux, se sentent insatisfaits, troublés, voire même dégoutés – et après tout, si ces derniers le sont, peut-être ont-ils raison contre les spécialistes qui leur expliquent que cela ne pourrait guère aller mieux ou presque.

Un grand merci en tout cas aux collègues du Département de science politique de l’Université de Montréal de s’être livré à cet exercice difficile.

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Zizanies picrocholines (suite).

17 mars 2009 · 3 commentaires

Les collègues restants au Cevipof ont souhaité répondre aux articles de S. Zappi du Monde du 12 mars 2008, dans une tribune intitulée : “Le Cevipof victime d’un faux procès”.

En la lisant, je n’ai pu m’empêcher de penser au célèbre album de bande dessinée, de la série des Astérix, intitulé la Zizanie, où les Gaulois s’entredéchirent à coup de poissons pourris en oubliant la cause directe de leur querelle, à savoir un petit personnage (dont je ne me souviens plus du nom) envoyé par César pour les détruire de l’intérieur .

En effet, nos collègues y répondent point par point aux allégations, certes étranges, contenues dans les articles de S. Zappi, mais tout en faisant comme si ces allégations étaient le fait, tout au moins indirect, des propos réels et littéraux des partants du laboratoire. Ils ne semblent s’être posés, ni la question de la fidélité des propos rapportés, ni celle de la construction journalistique de la controverse (ou du moins, leur article n’en porte pas trace).  Ils répondent donc comme si S. Zappi n’existait pas ou était simplement la “petite télégraphiste” des partants. (Il est possible qu’ils diposent d’éléments concrets pour étayer cette thèse, mais ils ne souhaitent pas les révéler au lecteur.) Du coup, piqués au vif, ce qui est bien compréhensible comme il n’était pas difficile de le deviner à la lecture des articles, ils répondent sur le fond, mais ils s’en prennent aussi  par la même occasion aux partants sans les nommer directement même lors d’une allusion à un article précédent paru dans le Monde d’où ils extraient une citation pour leur démontrer que “c’est-celui-qui-dit-qui-est”, comme on dit dans les cours d’école.

Cela peut continuer ainsi longtemps si les “partants” répondent de même. Je peux d’ailleurs le faire à leur place, en faisant remarquer aux “restants” que les paragraphes concernant le rapport aux publics de la recherche seront facilement accusés de trahir leur orientation politique (ou même idéologique!) : je ne vois pas en effet pour ma part de différence fondamentale entre “dévoiler aux masses ce qu’elles ignorent” (bad) et “faire connaitre au public les recherches qui le concernent” (good) (pour citer en changeant les formes grammaticales les deux expressions clés, merci de s’y reporter). C’est là une question de perception des rapports entre la science et la société, et cela revient à un procès (croisé) d’intention, qui devrait finir dans le genre d’invective que je suggère ici pour aider mes collègues des deux bords  : “cattivi maestri!” contre “chiens de garde!”.

Ceci étant, il est vrai que les collègues “restants” au Cevipof auraient sans doute eu du mal à faire publier un point de vue dans le Monde, disant en substance qu’une journaliste de ce “journal de référence” dit n’importe quoi ou presque, ou qu’elle ne fait pas son travail correctement puisque, selon eux, elle ne les a même pas consultés (ce qui est en contradiction flagrante avec le contenu des articles du 12 mars en question). Ils auraient été renvoyés à la rubrique “Médiateur”, au milieu de  vieux grincheux se plaignant de la nouvelle maquette mortuaire du journal, leur rappelant sans doute trop leur destin prochain. Pour avoir le droit de s’exprimer, il valait sans doute mieux faire semblant de croire que tout le contenu de l’article dépendait, indirectement au moins, du fiel répandu par les partants (ce qui semble être le sens des dernières phrases de l’intervention).

Comme dans la Zizanie et ses histoires de poissons pourris, on sait au moins qu’il existe un conflit entre les protagonistes. Cela n’intéressera pas grand monde. A ce propos, je signale par gourmandise que le Monde aurait perdu 7% de ses lecteurs depuis 2007! (selon TNS-Sofres cité par 20 Minutes, lundi 16 mars 2009, p. 9, édition de Lyon). En (mal)traitant des sujets pareils deux fois de suite, il aggrave son cas, même si en l’espèce nous voilà fourni d’un bel exemple de cécité (feinte?) de collègues face à l’importance de la médiation journalistique du réel!

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Querelle de famille et journalisme de référence

13 mars 2009 · 8 commentaires

Grâce à deux articles de Sylvia Zappi, publiés dans le Monde du jeudi 12 mars 2009, le grand public est informé de la querelle en cours, parait-il, au sein du CEVIPOF (Centre d’étude de la vie politique française). Celle-ci aurait déclenché le départ d’une bonne partie des effectifs de chercheurs vers le centre d’à côté, si j’ose dire, le Centre d’études européennes de Science Po.

Cette querelle, s’il y a querelle il y a, est présentée sous deux angles différents dans deux articles juxtaposés de cette journaliste : l’un au titre pour le moins pompeux,  “Comment étudier la politique aujourd’hui?” nous fait le récit d’un débat tout théorique et éthéré entre deux visions du monde ou peu s’en faut,  opposant la “vieille garde” et une “jeune garde” (enfin vu certains noms cités, surtout jeune par l’esprit!); l’autre publié juste en dessous, “A la tête du centre depuis 1992, Pascal Perrineau n’a pas pu éviter la crise”, qui nous narre la chose sous un angle assez différent, à savoir de la querelle de personnes, promptement résolue par une direction magnanime de la FNSP connaissant sur le bout des doigts les pathologies des chercheurs (“Les phénomènes de scissiparité sont fréquents”, aurait déclaré Jean-Claude Casanova).On dirait que la journaliste a hésité entre une vision “haute” et une vision “basse” du conflit sans oser se résoudre pour l’une ou l’autre interprétation!

Je ne suis pas assez nombriliste toutefois (encore que…) pour ne pas me rendre compte  tout d’abord que consacrer une demi-page du Monde en temps de restriction de pagination à ce “fait” et à ses “interprétations”,  en pleine crise économique et sociale, n’apportera rien à la compréhension du monde au lecteur.

Encore ces articles auraient-ils été cohérents et bien vus… Le premier tend à nous narrer un conflit des Anciens et des Modernes, où la divergence de conception serait totale. Sur le fond, ce n’est pas si clair que cela : le directeur du Cevipof,  P. Perrineau, aurait dit vouloir revenir aux bases  de la vie politique (partis, vote, institutions) et de son explication (le “contexte géographique” et les “données réelles”, qu’est-ce que c’est????? Jamais entendu parler de toute ma vie! Une invention journalistique?), “stigmatisant la tendance passée au ’sociologisme’ et ses ‘variables lourdes’”(toujours selon la citation qu’on lui attribue). Les positions des uns et des autres, telles qu’elles sont rapportées, paraissent si caricaturales au regard de leurs écrits  respectifs qu’on peut douter que le conflit qui les oppose soit ici bien expliqué. De fait, en voyant les noms cités (avec N. Mayer et G. Grunberg, cités parmi les dissidents!), je ne suis pas si sûr que nous ayons là affaire à deux visions de l’explication de la politique si différentes, sans vouloir offenser ainsi qui ce soit. On se situe tout de même au sein du même “paradigme” de la science politique “normale”. Les partants ne sont ni J. Rancière ni A. Badiou! Le directeur n’en est sans doute pas resté à A. Siegfried!

Le second article sur l’usure du pouvoir du directeur actuel paraît  lui plus cohérent en somme, encore qu’une explication par le positionnement politique respectif de P. Perrineau et des partants aurait été une hypothèse à explorer, tout comme le rapport avec le conflit universitaire en cours ou les conditions de la réélection du directeur. On voit poindre par ailleurs dans ce second article deux vrais enjeux : la place de l’académisme et celle de l’Europe. En ce qui concerne le second, P. Perrineau aurait montré peu d’appétit pour la comparaison européenne, j’ai là encore des doutes sur l’exactitude de l’information, n’a-t-il pas dirigé un livre de comparaison européenne sur les extrêmes droites? Pour le premier qui consiste à accuser P. Perrineau de ne plus être scientifiquement crédible (via la citation d’una anonyme), l’article retranscrit sans doute fidèlement une tension entre “politologues” et “politistes”. Le politologue désire exister auprés du grand public via les médias de masse (surtout les soirs d’élections…), le politiste lui déclare qu’il renonce au diable médiatique, à ses oeuvres et à ses pompes (sauf exceptions…), et qu’il fait lui de la vraie science, solid as a rock. On remarquera sans être trop sarcastique qu’à ce compte-là, on trouvera quelques solides politologues parmi les partants (Nonna Mayer et Gérarg Grunberg, si l’information donnée par la journaliste sur ce point est correcte), acceuillis par ailleurs dans un centre dirigé par un européaniste, Renaud Dehousse. Or ce dernier a joué un rôle intellectuel important de conseiller scientifique au think tank “Notre Europe” , qui vise par définition à avoir de l’influence sur la vie politique (européenne). Il a d’ailleurs écrit un intéressant ouvrage aprés la séquence référendaire destiné au grand public cultivé. Là encore, la journaliste ne nous informe guère  : on  pourrait plutôt  dire  que la querelle porte sur la manière d’avoir de l’influence, P. Perrineau apparait comme  si j’ose dire “lourdingue”, les autres seront plus subtils et désirent le faire sans le dire et peut-être même en se cachant à eux-mêmes qu’ils le désirent!

Au total, j’ai l’impression soit que  Sylvia Zappi n’a pas compris grand chose  à la querelle et qu’elle a voulu écrire ces articles pour montrer qu’elle peut dominer  en décrivant les conflits qui le traversent ce milieu d’intellectuels qui la dépasse de loin en subtilité (et c’est totalement raté!), soit qu’elle a écrit cela dans le cadre d’une embrouille de peu d’intérêt où elle croit servir quelque but qui m’échappe (enfin là c’est un avis de provincial!).

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