Bouillaud’s Weblog – bloc-notes d’un politiste

Articles étiquettés ‘crise financière’

Un poisson d’avril: la moralisation du capitalisme.

1 avril 2009 · Laisser un commentaire

Déjà le 1er avril 2009. Le taux directeur de la BCE baisse plus vite que les prétentions “réformatrices” de nos Ministres de la Recherche et de l’Education, c’est dire le spleen qui m’étreint.

Il est difficile d’échapper ces jours-ci au grand show médiatique international sur la nécessaire refondation du capitalisme, sur sa moralisation à venir. En France, pour parer à l’indignation de la population (du moins à en croire les médias), le gouvernement vient de prendre d’urgence un décret destiné, non pas à faire payer les responsables comme le proposait bien imprudemment N. Sarkozy dans son discours de Toulon de l’automne dernier, mais à les empêcher de se payer un peu plus qu’ils ne l’ont fait jusqu’ici sur la bête (blessée par leur faute) quand l’Etat brancardier la prend à notre charge.

Tout le monde semble tomber des nues. Ah bon, semble-t-on dire dans les médias, certains responsables de grandes entreprises et certains salariés du secteur financier sont payés chaque mois que Dieu fait des dizaines de fois, voire des centaines de fois plus qu’un salarié à plein temps au salaire minimum. Les mêmes ont souvent de surcroit des avantages financiers et matériels qui les écartent de 99% des autres agents économiques du pays. Certains seraient même prêts à dissimuler une part de leur butin dans des paradis fiscaux. Ah bon il y a des paradis fiscaux? Où ça? Au Bhoutan? Ah bon tout le capitalisme industriel et financier français et mondial y trouve ses relais? Non, ce n’est pas Dieu possible? Le monde actuel – celui de 2009, pas celui de 1899 – serait donc en proie à des gens qui aimeraient l’argent, n’aimeraient pas payer leurs impôts et n’aspireraient pas à vivre comme le commun des mortels que nous sommes. Que K. Marx, R. Hilferding, T. Veblen et quelques autres  nous pardonnent d’avoir douté si longtemps! Quelles découvertes surtout quand elles viennent faire la une de médias qu’on a vu moins intéressés par ces sujets que par le prix de l’immobilier, le salaire des (petits, petits, petits) cadres, le classement des lycées et des hôpitaux. Il y aurait quelque chose qui ressemblerait à des (vrais) privilégiés au dessus de nous tous! Non, je croyais que cela n’existait plus depuis la Nuit du 4 Août 1789! Pas possible, comme du temps des Bourbons ou des Romanov! Et la liste est publique? Mise à jour chaque année par Fortune pour les meilleurs d’entre eux…

Il faudrait tout de même que ces écarts de rémunération trouvent quelque justification. Officiellement, c’est la récompense d’une efficience hors du commun, ce sont “les meilleurs”  (l’aristocratie dirait Aristote, donc les plus vertueux), et, si on les taxe trop, ils partiront à l’étranger.  Efficience hors du commun? Les meilleurs?  Passe encore en temps normal, quand la souffrance sociale  et les dégâts écologiques de toute cette excellence ne comptent pour rien, mais quand l’Etat brancardier court de salle en salle pour sauver ce qu’on peut sauver…. Quand ces justifications par l’efficacité (il y en a d’autres : la responsabilité, l’émulation, la créativité, etc.) font défaut complètement comme lors de cette crise économique, où actionnaires, salariés et  contribuables seraient en droit de demander qu’on châtie les responsables de leurs déconvenues, on fait semblant de s’offusquer. On peste, on condamne : j’ai été frappé d’entendre il y quelques jours à peu prés le même discours chez la représentante patronale autorisée et chez le tribun du peuple en devenir. O. Besancenot,  F. Parisot, même combat, à bas les patrons voyous! Sarkozy avec nous!

On peut dire plus froidement qu’on assiste à ce qu’on appelle en terme politiste à une mise en agenda du problème des écarts de rémunération et plus généralement de l’accroissement des inégalités suite aux logiques des marchés globalisés et libéralisés, de celui des paradis fiscaux, et de bien d’autres thèmes connexes qui auraient fait rêver les activistes qui ont fondé ATTAC il y a une dizaine d’années. On aura déjà constaté que le mot de capitalisme est redevenu un mot acceptable pour décrire le contexte dans lequel il nous est donné de vivre. Il y a encore cinq ans, le mot même de capitalisme sentait bon son Dix-neuvième siècle et son Karl Marx, aujourd’hui le capitalisme existe, c’est déjà ça, d’ici que l’on reparle de grand capital, des 200 familles, et autres (supposées) vieillleries il n’y a que quelques pas à faire encore. Certains pourraient même se laisser aller à relire une encyclique de Jean-Paul II de 1991. Pourvu qu’on n’aille pas jusqu’à rééditer Viviane Forrester…

De toute cette agitation, il ne ressortira pourtant pas grand chose. En effet, en dehors des “croyants” de longue date qui s’étaient organisés pour dénoncer ce capitalisme-là et pour lutter contre lui (ATTAC ou Trasparency International pour citer deux versions assez éloignées  idéologiquement de la critique organisée de ce “capitalisme de casino”), quelles autres forces sont réellement intéressées à la controverse? Tout un chacun, me direz-vous. On n’aime guère savoir que sa banque vous fait payer cher des agios pour un découvert tout en allant joyeusement perdre son capital à vouloir faire la maline sur le grand casino mondial où elle se fait plumer par plus maline qu’elle; on se sent un peu amer à envisager (en pur “ricardien”) la future hausse de sa feuille d’impôt (avec en plus son blocage salarial si l’on est fonctionnaire de catégorie A) pour payer la dette publique accumulée; on se sent énervé de cette aversion à la solidarité de ces enrichis quand on croise le SDF au bas de chez soi qui serait mieux dans un lieu de soin psychiatrique; on enrage sans doute d’être victime de la conjoncture  économique;  mais 99% de la population française ressentirait-elle même de la haine pour ces pratiques, selon des justifications diverses allant du libéralisme classique du petit patron propriétaire au communisme du “partageux” en passant par le catholicisme social ou l’éthique républicaine,  que rien ne se passerait encore. Philippe C. Schmitter l’explique bien dans un texte récemment paru  portant sur la méthodologie de la politique comparée: c’est là le danger d’une vision appuyée sur l’individualisme méthodologique de la réalité, ce n’est pas parce que tous les esclaves de Rome n’aiment guère leur esclavage  que celui-ci peut être aboli ou parce que des millions de Chinois aspirent en 2009 à une forme de démocratie libérale qu’ils peuvent espérer l’obtenir.

Plus concrètement, à Londres, il y a eu ces jours-ci quelques dizaines de milliers de manifestants; toute la population britannique, pourtant dûment indignée par le comportement des quelques joyeux “barons voleurs” britanniques (comme l’ex-dirigeant de la RBS) via ce que lui apprennent de  ces affaires les médias, n’est pas descendue dans la rue à cette occasion. Ce sont les habituels “activistes” qui sont descendus dans la rue. On a rapporté qu’un professeur d’université a même été sanctionné pour avoir tenu des propos bien sentis sur les banquiers. Gordon Brown a pu admettre avoir été quelque peu léger comme Ministre de l’Economie du Royaume en ne se lançant pas dans une entreprise de meilleure surveillance de tous ces marchés financiers dont la City de Londres constitue pourant l’un des centres pluri-séculaires , sans que cet aveu ne provoque un éclatement de sa majorité parlementaire,  un soulèvement populaire, ou tout au moins un éclat de rire général digne de Rabelais.

J’ai du mal à ne pas faire aussi l’analogie en ce jour avec la situation que j’ai vécu en 1992-93 en Italie. Sous le coup des enquêtes judiciaires, qui authentifiaient ce que toute la population savait depuis au moins les années 1970, la classe politique italienne et aussi entrepreneuriale (comme R. Gardini qui se suicidera) est délégitimée pour voir ainsi sa corruption étalée au grand jour. Mais, même à ce moment d’effervescence sociale, les choses se passent plus dans les médias, dans les prétoires que dans la rue. On appelle cela “Révolution”, on parle de “Seconde République”, d’ère nouvelle. On s’excite dans les revues et les livres sur une  Italie refondée par le régne de la loi égale pour tous. Il y aura quelques manifestations, mais qui ne mobiliseront jamais de grandes foules (même si elles ont été souvent montrées ensuite dans les documentaires sur cette époque pour leur charge “symbolique” dans le récit de la crise). Il y aura certes  un bouleversement électoral, mais tout rentrera bien vite dans l’ordre des choses. La “liberté” l’emportera. En effet, le mouvement anti-corruption comportait sans doute dans la ville de Milan à la veille des événements une centaine de personnes (j’avais d’ailleurs assisté à l’une de leurs réunions catacombesques…); en juin 1993, le leader du mouvement anti-corruption milanais, Nando della Chiesa, le fils du général Della Chiesa, sociologue universitaire, échoua largement dans sa tentative d’emporter la mairie de Milan – parce que S. Berlusconi, pas encore pourtant sous le coup des enquêtes judiciaires qui l’énerveront par la suite contre les juges “tous malades mentalement”, fit donner toute son artillerie lourde médiatique au profit des fantassins de la Ligue du Nord. On connait la suite. Par ironie de l’histoire, Mario Chiesa, le premier policien arrêté par les juges en 1992, vient de se faire arrêter de nouveau en ces jours de fin mars 2009 par les carabiniers dans une affaire liée à l’éco-mafia.

La leçon que j’en tire est la suivante : une mise en agenda d’un problème aussi enraciné  dans l’ordre économique et social que la “criminalité en col blanc” ou ses formes “grises” (paradis fiscaux, rémunérations opaques) ne peut avoir d’effets durables que si des forces politique et / ou sociales – en pratique des masses de gens organisés – étaient déjà présentes auparavant sur ces sujets. Malgré tous les efforts de spécialistes des dérives de la finance et des  petites organisations spécialisées dans ce domaine (qui ont enfin accès aux médias ces jours-ci), la population en général en est encore à découvrir à cette occasion les délices de ce capitalisme-là.

Il ressemble d’ailleurs fort à celui décrit il y a des lustres par J. K. Galbraith dans le Nouvel Etat Industriel. Tous ces personnages dont les rémunérations, les Stocks-Options, les Parachutes Dorés, Retraites Chapeaux et autres Golden Hellos, nous scandalisent, quel est leur statut vis-à-vis du capital? Ce sont tous des “managers”, ils sont ce que nous aurions pu choisir d’être si nous avions choisi d’autres voies et que nous y avions réussi,  ils ne sont pas  pour la plupart propriétaires des moyens de production, même s’ils aspirent clairement à l’être (via les stocks-options par exemple). En somme, cela ressemble à la fable bien connue de l’intendant dépouillant les châtelains de leurs biens au fil des siècles à force de les bien gérer.

Le spleen vous dis-je.

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Laval 1935 X Le Monde = Trichet 2009?

9 mars 2009 · 3 commentaires

Ceux qui ne lisent que la version Internet de la presse auront manqué ce week-end le beau titre d’ouverture du Monde du dimanche 8 mars 2009 : “Fonctionnaires : l’Europe brise le tabou des salaires”.

On apprend ainsi, ce qu’on avait d’ailleurs déjà lu auparavant, que le FMI et la BCE incitent les États qu’ils aident en Europe de l’est à réduire leurs dépenses publiques et, pour aller plus vite, à réduire les dépenses de rémunération des fonctionnaires. L’article de Philippe Ricard attribue à Jean-Claude Trichet des déclarations allant en ce sens.

Je ne sais si elles sont véridiques, mais si elles le sont, admirons le travail de gribouille. Admettons même que les fonctionnaires de ces pays ne contribuent en rien à la demande finale adressée aux entreprises locales (ils ne mangent pas local, ils ne boivent pas local, ils ne font qu’acheter des biens d’importations), et que la diminution de leurs revenus ne contribue donc  pas à la diminution de la demande de biens de consommation dans leur pays (pour ne pas parler de l’aspect européen de leur demande). Mais ces fonctionnaires ne sont-ils pas pour partie d’entre eux endettés? Et, de surcroit, en devises étrangères? Que se passe-t-il quand quelqu’un voit son revenu baisser et les montants de remboursement qu’on exige de lui augmenter drastiquement? Et bien, il finit par ne plus pouvoir rembourser… (ou il ne consomme plus rien s’il en est capable). Et qui se trouve face à des emprunteurs défaillants?  Et face à un marché de l’immobilier aux prix en chute libre qui rend sans valeur la contrepartie hypothécaire des prêts consentis? Les filiales locales des banques occidentales, que la BCE doit justement aider par ailleurs pour faire repartir l’économie européenne. Malin non? Je sais qu’en Roumanie, les employeurs privés recourent déjà à des baisses de salaires (déclarés), on indique dans l’article en question qu’il est question de faire de même sous l’impulsion géniale du FMI et de la BCE dans le secteur public. Excellente idée pour faire augmenter les défauts de paiement sur les prêts immobiliers et autres.

Qui sont les économistes et politiques un peu demeurés à ce stade qui évoquent encore un keynésianisme à l’échelle européenne, un “à la manière de Barack Obama” pour relancer la machine économique ? Il semble bien que le FMI impose de faire l’inverse dans une grande partie du continent, et ce avec l’assentiment de la BCE. Je note pour mémoire qu’une des deux institutions est présidée par un “socialiste” français…

Le “tabou” brisé concerne aussi l’Irlande, avec ici une hausse des cotisations retraite des fonctionnaires, qui fait baisser de 7% leurs salaires.  Question de dissertation : “En démocratie, le redressement économique peut-il s’effectuer en faisant fi de tout principe de justice distributive?” Réponse : oui. C’est l’antithèse du principe “polleur-payeur”. Argumentation guère difficile à ce stade.

Cette idée de réduire les dépenses de l’Etat via la réduction des rémunérations des fonctionnaires ne peut par ailleurs qu’évoquer à quelqu’un qui connaît un peu l’histoire de France la célèbre politique de Laval en 1935. En sommes-nous là dans certains pays européens? C’est ce que le titre du Monde semble indiquer.

Titre d’une ambiguïté parfaite d’ailleurs  : le mot de “tabou” fait dans notre contexte  français indéniablement penser à une prise de position libérale des plus classiques, qui viendrait en appui à l’aile la plus proche de l’orthodoxie à la Pierre Laval de l’actuelle majorité. Un fonctionnaire, qui par définition ne fait jamais rien, ne produit rien, pourrait ne pas exister que cela serait bien mieux, est toujours trop payé, et le dire haut et fort, c’est “briser un tabou”. Merci Jean-Claude et Dominique! Avant la journée interprofessionnelle du 19 mars, il est temps de rappeler les fondamentaux. En même temps, l’article qui accompagne ce titre irait plutôt dans le sens de l’ouverture d’un débat sur ce point : est-ce bien raisonnable de tailler dans les salaires du public en pleine débâcle de la demande? Et,  surtout, est-ce bien “juste” (en citant quand même des réactions syndicales)?

En tout cas, quel bel allarmisme! Je m’en vais de ce pas épargner  pour préparer mes futures baisses de revenu. Et qu’on ne compte pas sur moi pour faire quelque achat de bien durable que ce soit!

C’est à ces petits détails charmants qu’on sent déjà que toute personne écrivant sur les futures élections européennes va écrire dans son texte: “Tenues dans un contexte trés particulier…”

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Europe : de l’urgence d’attendre…la prochaine crise.

3 mars 2009 · Laisser un commentaire

Le dernier sommet européen “informel” du 1er mars a donné lieu à des réactions pour le moins contrastées : hier matin sur France-Inter, Bernard Guetta a eu un sévère coup de blues qui ne lui est guère habituel en la matière. Il souligna avec sa verve habituelle que les décisions de ce sommet n’étaient pas à la hauteur des enjeux. Il est vrai que cette réunion  donne un peu l’impression d’avoir choisi pour l’Union européenne : le chacun pour soi, et le “marché unique” et l’Euro (pour ceux qui en sont membres) pour tous! Et advienne que pourra! Le rejet du protectionnisme affirmé par le sommet européen revient à répéter une évidence, et la poursuite de la politique d’aide au coup par coup aux organismes financiers ou aux États en difficulté ne peut pas faire rêver, même si elle est bienvenue pour éviter le pire. J’ai été surpris de voir que Jean-Dominique Giuliani, de la Fondation Robert Schuman, était sur une ligne similaire et se fendait dès le 1er mars d’un éditorial ad hoc, qui regrette les égoïsmes nationaux qui l’ont emporté sur l’audace (virtuellement franco-allemande selon lui), en visant d’ailleurs les eurosceptiques au pouvoir dans le pays qui préside ce semestre l’Union. Le compte-rendu de ce sommet sur Euractiv n’est guère plus enthousiaste: il est vrai que le communiqué de presse officiel lui-même de ce Conseil européen informel du 1er mars peut se résumer en:  a) continuons ce que nous avons déjà entrepris depuis l’automne 2008 pour coordonner nos efforts anti-crise ; b) respectons toutes les régles en vigueur et utilisons tous les instruments déjà à notre disposition; c) traitons les éventuelles difficultés ultérieures au cas par cas avec l’aide des différents organismes financiers internationaux (FMI, BERD, BEI) . Il n’y a rien là de nouveau, c’est aussi raisonnable qu’anodin, et il est intéressant de voir que, selon la même source, les dirigeants européens commenceraient à s’en prendre à la presse, qui exagérerait le côté desespéré de la situation de certains pays de l’ancien bloc soviétique. D’après Euractiv, on dirait d’ailleurs que chaque dirigeant européen ait surtout eu à coeur en marge de ce sommet de souligner que son pays n’allait pas si mal que cela – seuls les dirigeants hongrois semblent avoir voulu officialiser la catastrophe en cours. Dans cette ambiance médiatique plutôt négative autour de ce sommet, on peut lire pour positiver  l’analyse de Jean Quatremer, qui lui souligne tous les  côtés positifs de ce sommet . Il y voit en effet  une illustration de la solidarité européenne.

Il faut croire que le Monde fait partie de cette presse qui complote désormais contre l’Union européenne, à en juger par le dossier sur l’Euro publié dans l’édition parue lundi à Paris, daté du mardi 2 mars, sous la plume d’Alain de Tricornot. Ce dernier, largement inspiré par des économistes ou des experts travaillant pour la finance privée,  fait d’ailleurs un petit article intitulé “Quitter la monnaie unique : un scénario à éviter”. Une chose semble donc bien percer dans la presse : une partie du monde de la finance, économistes compris, ne semble pas au courant, ou fait semblant de ne pas savoir, que l’entrée dans l’Euro pour un pays est irrévocable et qu’il n’existe pas d’issue de secours.  La Grèce et l’Irlande, évoqués tour à tour, sont dedans, et ce pour toujours (sauf révolution communiste ou coup d’Etat fasciste en Grèce, et révolution nationale en Irlande…) .  Il me semble d’ailleurs que, pour les pays de la zone Euro, une confusion est sciemment entretenue entre les difficultés à lever des capitaux pour certains Etats et cette trés  fantasmatique sortie de l’Euro. Personne ne va sortir de l’Euro, et personne ne va y entrer d’ailleurs en catastrophe (comme l’a rappelé Jean-Claude Juncker), et ce quoi qu’il arrive!

La situation que nous vivons m’apparait de fait terriblement récurrente : la Communauté européenne, puis l’Union européenne, affrontent toujours les crises économiques de la même façon. Sur le plan intellectuel, au moment de la crise, de nombreuses propositions de coordination sont déjà disponibles, souvent d’ailleurs dans des rapports officiels produits par l’institution européenne elle-même; mais, lorsque les gouvernements nationaux sont au pied du mur de l’action face à la crise économique (en 1973-1979, en 1990-1993, etc.) , on n’utilise pas ces propositions nouvelles, mais suelement celles issues de la crise précédente, qui, elles, ont été institutionnalisées entretemps. Dans le fond, l’Euro, dont l’idée remonte au moins à la fin des années 1960, est largement une conséquence des désordres monétaires qui ont présidé aux relations entre pays de l’Ouest européen dans les années 1970 pendant la première phase de la longue débâcle  économique dont nous vivons un nouvel épisode. Le refus du protectionnisme commercial qui préside à la fondation du “Marché commun” est lui-même partiellement une conséquence des errements protectionnistes des années 1930. Le processus d’apprentissage européen me parait pour ma part horriblement long. Ce fameux “gouvernement économique européen”, qui plane dans les limbes de la pensée des experts depuis au moins 25 ans, qui se trouve largement dans le texte même des  Traités déjà en vigueur, et qui est évoqué par beaucoup de néo-keynésiens (anciens ou convertis dans l’urgence), semble bien enterré par ce sommet du 1er mars 2009 au profit du maintien des acquis du passé;  je suppose donc que c’est seulement à la prochaine crise (celle d’après la crise de cette décennie) que l’Union se décidera à le mettre en œuvre pour lutter contre les conséquences de cette nouvelle crise, parce qu’on aura constaté les “coûts de l’absence de vraie coordination” (ex ante) lors de la crise que nous affrontons. Comme le dit J.D. Giuliani, “La vraie coordination, c’est avant l’annonce des plans anti-crise, pas après!”. (Faut-il donc qu’il ait été énervé pour écrire une telle évidence… )

Pour le présent, mon pari est que, d’une part, les “acquis” de l’Union européenne vont être préservés, ce que J. D. Giuliani appelle “politique de la rustine” – il n’y aura pas de sortie d’un pays de la zone Euro, le marché unique  dans tous ses aspects va continuer à exister – , et que, d’autre part, certains pays membres et leurs populations  vont passer un trés mauvais moment. Les régles européennes l’emporteront dans tous les cas sur quelque protestation populaire que ce soit : il y aura certes des accommodements, mais les pays devront chacun gérer leurs populations mécontentes sans échappatoire possible. Il y aura bien sûr des différences : les fonctionnaires lettons doivent déjà accepter une baisse nette de leurs salaires comme dans tout bonne mesure du “consensus de Washington” imposé par le FMI , les fonctionnaires français devront accepter la “rigueur” lorsque sera venu le moment de solder les dépenses “anti-crise” d’aujourd’hui.

Donc ceux qui prédisent que l’Union européenne doit “agir ou mourir” se trompent lourdement. L’Union ne périra pas, ce sont simplement les populations concernées qui vont souffrir.

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Le retour de la “furia francese”?

31 octobre 2008 · Laisser un commentaire

Ces dernières semaines N. Sarkozy semble avoir décidé de nous donner un magnifique exemple de “jeu à double (triple) niveau” aux futurs auteurs d’articles sur cette période : je commence à avoir du mal à suivre toutes les initiatives annoncées sur le plan national, européen et international par la Présidence. Des décisions importantes, comme celles sur le rachat par la puissance publique de programmes immobiliers en désesherence, sont prises au fil de l’eau sans qu’il y ait même une ébauche de débat. En d’autres temps, cela aurait mérité discussion, et peut-être que cela ressortira plus tard une fois que la dite mesure passera au stade de la mise en oeuvre. (J’attends de voir la réaction de certains maires ayant accordé un permis de construire pour un immeuble en copropriété se retrouvant avec à la place un H.L.M. , ou encore les pratiques des constructeurs en terme d’équipements de ces nouveaux logements sociaux …). Un début de volonté de lutter contre les “paradis fiscaux” semble de même apparaître, ce qui est loin d’être anodin si cela devait aboutir à des décisions (allons-nous envahir enfin Monaco et y établir la République?). C’est donc à un festival d’affirmation de la volonté politique via des phrases chocs, des annonces et quelques  oukazes personnalisés contre des “responsables” que l’on assiste. (Dommage qu’on ne puisse pas raccourcir quelques “phynanciers” sur la Place de la Concorde pour détendre l’atmosphère…) Mais je me demande si à force cela ne va pas être un peu contre-productif : les conseillers du Prince devraient lui faire remarquer que le public ne peut pas comprendre autant de mesures à la fois, et que  peut-être, le ton bientôt “churchullien” va finir par être en décalage avec la vie quotidienne et en contradiction avec le niveau des charges assumés par chacun à la faveur de cette crise (moins de bonus pour les uns, la fin de leur intérim pour les autres).

On peut aussi admirer dans un premier temps cette manière d’étouffer littéralement l’opposition socialiste en reprenant des modes d’action qui pourraient être ceux d’un parti socialiste au pouvoir, et surtout la magnifique cruauté qui consiste à rappeler les manquements passés de ce parti à l’impératif de volontarisme politique. (Le PS paie encore une fois le fait de ne pas avoir entamé une rénovation  aprés 2002, de ne pas avoir changé de nom et de leadership, de ne pas avoir envoyé L. Jospin écrire ses mémoires  en Nouvelle-Zélande.) Avec le nouveau Prince, l’Etat peut désormais presque tout, y compris arrêter un credit crunch (une restriction de l’offre de crédit typique de ce genre de situation de lendemains d’excès de crédits)- ce qui serait pour le coup une première en matière économique. On verra bien si  tout ce fatras  de mesures disparates (pragmatiques) va fonctionner, mais surtout cette obsession visible de N. Sarkozy de tout faire pour éviter une récession marquée me semble témoigner d’une conscience de la fragilité de son propre pouvoir, de l’étroitesse de sa base sociale. A force de se démener ainsi, j’en viens à croire que N. Sarkozy craint la “révolte des gueux” et pas simplement quelques belles déroutes électorales – dont aprés tout l’histoire récente de la France, montre qu’on se remet fort bien (à droite surtout).

Surtout on peut voir dans la situation une illustration du concept de “fenêtre d’opportunité”. Il y a bien longtemps que les gouvernants français (de droite comme de gauche) veulent un “gouvernement économique de l’Europe” (au moins depuis le milieu des années 1980). En fait, celui-ci est déjà inscrit dans les textes européens, au moins depuis l’époque du Traité d’Amsterdam et le “Pacte de stabilité et de croissance”. Simplement, pour l’heure, la politique économique générale préconisée par le niveau européen (priorité à la lutte contre l’inflation via des budgets publics en équilibre, prévision des charges futures de retraites, restructuration du marché du travail et des biens et services en  un sens libéral) convenait à moitié à la France; la crise actuelle semble une occasion en or de changer et de tester une relance coordonnée et la mise en place d’une politique de préservation des bases industrielles de la croissance, le tout assaisonné d’une tentative de réorganiser l’ordre monétaire international en profitant du ko technique des Etats-Unis.(Il faut agir dans l’interrégne entre les deux Administrations, en priant pour que le Républicain, ami de G. W. Bush, ami de N. Sarkozy, perde…)

La mesure la plus symbolique de cette nouvelle furia francese (qui n’est pas seulement celle d’un Président) est la prétention de N. Sarkozy, dont le Monde s’est fait l’écho comme à la belle époque de la voie officieuse de la France qu’il fut, de conserver une “Présidence de l’Europe”. Il s’agirait de présider un organisme informel nouveau, un “Conseil européen de l’Euroland et de la Grande-Bretagne”… pour ne pas laisser aux Tchéques la Présidence tournante du Conseil européen et à Jean-Claude Juncker son rôle actuel dans l’”Eurogroupe”.

Cette volonté de rompre avec les régles peut énerver, surtout en ce qu’il souligne que “certains sont plus égaux que d’autres”, et que “les Français en font encore à leur tête”. En même temps, ne vaudrait-il pas mieux admettre la réalité des différences entre Etats? On se trouve tout de même dans une situation où un des pays de l’UE, la Hongrie, se retrouve aidée par le FMI comme un vulgaire pays latino-américain. Certes l’UE va intervenir en coordination avec le FMI, mais il reste que, sauf erreur de ma part, la Hongrie a signé en adhérant l’acquis européen, qui suppose que sa monnaie doit être à terme l’Euro et donc que ses comptes publics devraient être proches de l’équilibre. Comment en est-on arrivé là? Le gouvernement socialiste-libéral a fait des économies, mais pas assez apparemment. (Il est vrai que les Hongrois n’appréciaient guère cette cure d’austérité.) Aprés la Hongrie, on croit comprendre que toute la “Nouvelle Europe” ou presque va connaître des difficultés – en plus, cela signifie que tout l’Est de l’UE est en train de faire une dévaluation compétitive d’une ampleur inédite (j’entends d’ici les plaintes sur les délocalisations qui vont en résulter).

D’une manière ou d’une autre, l’Europe doit avoir une forme de leadership qui corresponde aux réalités économiques et politiques. En pratique les grandes avancées de l’Union européenne ont toujours reposé sur ce genre d’accords entre grands pays (de l’Ouest). Que cela soit objectivé dans une institution ad hoc ne me choquerait pas, et, en plus, les gouvernés seraient à même de comprendre que “l’Europe” n’est pas  par bien des aspects autre chose que la volonté mise en commun des gouvernements nationaux et donc qu’il est inutile de se plaindre de “l’Europe” quand les exécutifs nationaux l’ont façonné. Surtout en matière macro-économique, rien n’empêcherait de se coordonner, sans d’ailleurs enfreindre l’indépendance de la BCE.

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Adieu l’UE, bienvenue aux Provinces unies de l’Euroland et de Grande-Bretagne.

17 octobre 2008 · 2 commentaires

Le plan anti-panique bancaire adopté le dimanche 12 octobre par les dirigeants européens réunis à l’Elysée a été une magnifique démonstration que les temps de crise en révèlent beaucoup plus sur la réalité des rapports de force dans une société que toutes les analyses faites à froid.

D’une part, c’est l’occasion de révéler qu’en Europe “certains sont plus égaux que d’autres”. Déjà la semaine dernière, la réunion dite du G4 avait réuni les membres de l’UE qui comptent; ce dernier dimanche, on  a réuni tous les Etats membres de l’Euroland, mais on n’oublie pas d’inviter Gordon Brown, chef d’un gouvernement d’un Etat qui s’obstine pourtant à ne pas rejoindre l’Euro… , mais comme la racine lointaine du mal se trouve dans le “Big Bang” de la City du milieu des années 1980, sa présence est nécessaire. Selon les commentaires du plan que j’ai pu lire, toute l’opération consiste d’ailleurs à copier la solution de sauvetage proposée par Gordon Brown. Le Conseil européen des 15 et 16 octobre devrait se contenter d’entériner ce qui a été décidé à l’Elysée, n’en déplaise à Vaclav Klaus… (qui ne goute pas les délices du “capitalisme oligopolistique d’Etat” à la saveur un peu trop marxiste à son goût). Le hasard a fait que la France avec un Président  hyperactif occupe pour six mois la Présidence tournante du Conseil européen, cela semble avoir facilité l’émergence d’une solution ou du moins sa publicisation, que se serait-il passé si l’Union avait été présidée par Malte ou Chypre (et son président “communiste”)? On craint d’ailleurs déjà les arrières-pensées des Tchéques à compter du mois de janvier 2009.

D’autre part, les mesures prises sont toutes entière appuyées sur cette entité qui est censée ne plus exister et ne plus jouer un grand rôle dans le monde de l’avenir à en croire les politistes : l‘Etat national. Or, comme l’a souligné N. Sarkozy, seul l’Etat peut garantir in fine que les dettes des uns et des autres seront payées. Pourquoi? Parce seul l’Etat peut émettre des titres de dette sans risque de défaut pour les investisseurs. Et ce, parce que seul l’Etat a la possibilité de taxer obligatoirement les populations vivant sur son territoire (les contribuables qui ne sont pas partis placer leur argent dans un paradis fiscal…), et de dégager ainsi les moyens de rembourser ses propres dettes et celles des acteurs économiques qu’il entend prendre en charge. Evidemment, on se trouve pour la première fois directement face à l’aporie de toute mondialisation des flux économiques détachés d’une garantie par la force légale (et physique) de faire rendre gorge aux débiteurs. La BCE elle-même n’a pas ce pouvoir de taxer les populations , et de garantir son endettement sur le cheptel humain. Un mécanisme de marché sans garantie ultime dans la force physique contre les débiteurs (en l’occurrence, nous, les contribuables) ne peut donc fonctionner. Si les Etats (européens et américain) n’intervenaient pas, la crise systémique en cours aurait mis la plupart des banques au tapis, et par suite toute l’économie des pays développés ; mais cette intervention revient à une immense opération de “socialisation des pertes”, qui ne peut reposer que sur la force contraignante des Etats. Le Traité de Lisbonne, aurait-il été en vigueur, n’aurait rien changé,  puisqu’il n’institue pas un transfert de la capacité de taxer à l’Union européenne, et j’ai même le sentiment que l’existence d’un Président du Conseil européen, éventuellement détaché de la réalité du pouvoir d’un grand Etat, aurait plutôt compliqué les choses. La Commission européenne a plutôt joué profil bas, faute de moyens directs d’agir, et les déclarations de la Commissaire responsable (Nelly Kroës) sur la nécessité de respecter dans les plans nationaux antipanique et les restructurations en cours du secteur financier les régles européennes de la concurrence apparaissent comme dérisoires. Une banque ne pouvant être sauvée que par “son” Etat et les sauvetages donnant lieu à un meccano bancaire au profit des acteurs les plus forts (par ex. BNP Paribas ou Santander), ce genre de réflexion publique de la part de la Commissaire revient à souligner le peu d’importance de l’action de la Commission toute entière. Le Commissaire en charge du respect du Pacte de stabilité et de croissance  a eu au moins la décence de se faire oublier complètement.

En outre, toute cette affaire, comme tout le monde, y compris “l’homme de la rue”, commence à le remarquer, rappelle à chacun qu’il existe des sujets de préoccupation pour lesquels il est urgent d’agir et d’autres pour lesquels il est urgent d’attendre. Il n’est certes pas de problème politique auquel le temps ne finisse par apporter une solution, mais l’extraordinaire agilité des Etats nationaux pour prendre des décisions ayant force légale et pour trouver des ressources financières (alors qu’ils sont en déficit depuis les années 1970 au moins) montre le poids différentiel des problèmes en fonction de leur proximité avec ce qu’on croit être le maintien de l’ordre social, économique et politique. En France, il y avait sans doute longtemps qu’une loi n’avait été présenté un jour au Conseil des ministres pour être voté le lendemain même par la Chambre des députés, et aussi bien longtemps qu’un gouvernement ne s’était proposé d’emprunter 40 milliards d’euros en un tourdemain. On peut s’offusquer que cela vienne aprés la discussion pénible sur les 1,1 milliards d’euros destinés à financer une généralisation du RSA à compter de la mi-2009 à tous les Rmistes qui en auraient besoin. Tous les secteurs sociaux qui sont confrontés à l’absence d’argent public pour financer leurs opérations ont saisi l’occasion de cette débauche de milliards pour rappeler leurs doléances. (Au niveau mondial, le responsable de la FAO appuyé par les ONG a souligné l’écart entre les plans de sauvetage bancaires et ce qui est dépensé pour les personnes qui meurent de faim dans le monde.)

Du point de vue plus théorique, ne vaudrait-il pas la peine de calculer désormais un indice d’importance politique réelle de tout problème mis sur agenda? Ce dernier serait fonction, d’une part, du temps entre la mise sur agenda et l’entrée en vigueur réelle des mesures liées à cet agenda, et, d’autre part , du montant financier mobilisé. C’est bien sûr trés simpliste, et, généralement, la science politique fait son miel de l’explication des mécanismes délicats qui ménent d’un problème social à une action politique et enfin à une réalité administrative (et vice versa). Dans ce cadre, j’ai toujours trouvé qu’il y avait une tendance à prendre pour argent comptant les explications fournies par les acteurs des politiques publiques à l’inaction, aux difficultés rencontrées, aux hésitations. Au moins quand les historiens expliquent les retards à l’abolition du servage dans l’est de l’Europe et en Russie, n’usent-ils pas de toutes ces subtilités… (et ma comparaison peut-être étrange ici traduit mon indignation!) La crise bancaire actuelle rappelle que, lorsque des mécanismes mettant en jeu des intérêts majeurs dans la société entrent en crise, l’action est rapide, presque immédiate. Comme on sait que la “crise de 1929″ peut se répliquer par une telle crise bancaire (merci Mr.  Bernanke et Mr. Stanley Fischer), les gouvernements nationaux se sont empressés d’agir au profit de toute la société, au moins est-ce là la justification donnée (et sans doute acceptable…); or lutter contre  la catastrophe écologique qui nous menace ne serait-il pas aussi dans l’intérêt de tous (sauf  de Claude Allègre bien sûr)? Ou mettre fin à la misère dans les pays riches, et la famine dans les pays pauvres? Eh bien non, bien sûr. On (les groupes politiques, économiques et sociaux dominants) peut trés bien se passer des miséreux et des crève-la-faim, mais pas des banques! Quod demostrandum erat.

Pour moi, cette crise révèle donc ce qui compte et ce qui ne compte pas dans ce monde; la science politique devrait dès lors bien relativiser l’importance relative de chacun de ses objets; or combien d’études sur les mobilisations (sans grand espoir et impact financier) des pauvres? C’est sympathique certes, mais  un peu inutile pour comprendre ce qui se passe.  Et qu’avons-nous à dire sur les liens banque-finance-politique? Il est vrai qu’il n’est pas besoin de chercher bien loin, tout au moins aux Etats-Unis où on atteint au sublime de ce point de vue avec H. Paulson.

En conclusion de ce post, les “Provinces unies de l’Euroland et de Grande-Bretagne” ne sont donc pas seulement un “Grand Marché” où seule l’intégration négative compterait, il y a bel et bien de la régulation étatique en cas de besoin, mais celle-ci ne correspond sans doute pas à la phraséologie sociale et humanitaire en vigueur dans la présentation de soi de l’Union européenne. (Exercice : comparez les budgets de l’UE dans différents domaines avec les sommes en jeu mises par les Etats pour sauver “leurs” banques.) Cette crise va nous apprendre le sens des proportions.

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Et maintenant une querelle franco-allemande?

8 octobre 2008 · Laisser un commentaire

Non seulement les interventions de samedi du G4 et de lundi en fin d’aprés-midi de N. Sarkozy au nom des 27 n’ont pas eu un effet extraordinaire sur la situation de crise financière, mais en plus on recommence à se chamailler en coulisses sur la stratégie à adopter. Le FAZ fait un article intitulé “Die Deutschen sind schuld!” où le journaliste résume tout l’énervement de certaines élites françaises envers l’attitude allemande. Il est vrai que le Monde a fait un éditorial en ce sens. Cela ne pouvait échapper à l’attention de l’autre côté du Rhin.

Pendant que tout le monde est au courant qu’une certaine mésentente régne entre Paris et Berlin, le Conseil des ministres des finances a pondu ce mardi un extraordinaire plan qui ne résout pas grand chose…. On va garantir mieux les dépôts des particuliers dans toute l’UE (ce que de toute façon tout le monde a fait ou s’apprêtait à faire de sa propre initiative), et quelques autres mesures aussi peu à la hauteur de la situation que de répèter plus ou moins ce qui a été déjà annoncé samedi…

En parcourant la presse, je commence à voir ressortir des allusions à la faiblesse constitutive de l’Euro, qui ne s’appuie pas sur un Etat. Je m’aperçois aussi que l’idée d’un plan Paulson à l’européenne revient comme une litanie, même le grand Michel Aglietta serait pour. (Par contre, je n’ai lu nulle part la forme précise qu’un tel fonds pourrait prendre.)

L’Euro et le “grand marché (financier)” issus des choix des années 1980 vont donc peut-être avoir l’occasion de jouer (enfin) le rôle d’engrenage “fédéraliste” qu’on leur prêtait jadis.  Face aux conséquences inattendues des interdépendances qui se sont crées par la monnaie et les marchés, face à cette crise de confiance qui semble déteindre sur l’Euro lui-même, les dirigeants nationaux seraient obligés de faire un saut qualitatif  vers une vraie politique économique commune, et donc  vers une fédération de fait. Un fonds commun à 300 milliards d’euros (pourquoi ce montant plutôt qu’un autre? ) géré en commun qui serait dans l’air ne ferait jamais que représenter  plus de deux fois le budget annuel de l’UE ou quelque chose d’approchant. Il est vrai que cette somme ne serait pas renouvelable, et qu’il faut supposer son coût étalé sur de nombreuses années, mais, diantre, cela suppose une capacité des responsables européens à discuter  à grande vitesse pour partager le fardeau éventuel que l’on ne leur connaît pas jusqu’ici (voir les discussions sur le budget pluriannuel 2007-2013). On peut donc douter de ce sursaut vers un partage plus fort du coût de la crise financière en cours.

Mais il n’est pas interdit d’espérer un rebondissement heureux.

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Cela va mieux en le disant?…

7 octobre 2008 · Laisser un commentaire

La réunion à Paris à l’Elysée de quatre dirigeants des pays européens du G8 (France, Grande-Bretagne, Allemagne, Italie), en compagnie de trois responsables des institutions européennes (Commission européenne, Banque centrale européenne, et “Eurogroupe”), est venu à la fin d’une semaine, où l’on a pu lire dans la presse les choses des plus étonnantes. Un fantomatique plan à 300 milliards d’euros (sic) a apparu et disparu de l’horizon sans que l’on sache vraiment qui avait eu cette grande et belle idée; surtout un lecteur, aucunement dans le secret des affaires comme je le suis, a pu avoir le sentiment en lisant entre les lignes que les banques européennes étaient beaucoup plus “plombées” qu’on ne le disait publiquement  quelques jours auparavant. Bref, la situation doit être grave – et du coup la réunion de samedi prenait une importance particulière.

Remarquons en passant que sa composition était en contradiction avec la régle “informelle” selon laquelle au niveau multilatéral on ne doit jamais faire apparaître au grand jour qu’il existe en Europe des grands pays (qui prennent les vraies grandes décisions comme dirait A. Moravscik), des pays moyens et des petits pays (qui suivent ou exploitent la situation). Une initiative bilatérale de deux grands Etats (comme celle de Saint-Malo en 1998 sur la défense européennes entre France et Grande-Bretagne) ou un partenariat privilégié entre deux grands (comme le “tandem franco-allemand”) sont bienvenus, mais pas ce genre de réunions qui rappelle d’autres périodes de l’histoire européenne, où les grands tout seuls réglaient le sort de l’Europe. La conférence de presse suite à cette réunion était en permanence sur le fil du rasoir de ce point de vue : “qui” parlait? Quatre pays membres du G8 et les grandes institutions européennes, c’est-à-dire en pratique “l’Europe” au sens économique? Ou un groupe informel qui proposait une série de solutions à ses partenaires européens et extra-européens? Ou le “politburo” de l’UE? La “super-présidence collective” de l’Europe enfin apparue au grand jour? Ou simplement un groupe de dirigeants bon amis par ailleurs décidés à parer au plus pressé?

Cette entorse aux convenances aurait pu se justifier si les décisions issues de ce sommet trés informel , une sorte de “cabinet restreint” du Conseil européen, avaient été complètement à la hauteur de la situation qu’il prétendait affronter.

Si j’ai bien compris en suivant la conférence de presse sur le site de l”Elysée, il a été solennellement affirmé qu’aucun pays européen ne laisserait tomber une de ses banques… C’est là l’application du principe du “too big to fail”, qui l’a emporté (partiellement) dans la gestion de la crise, il n’y a là rien de nouveau. La nouveauté eut été d’affirmer l’inverse : du genre, les banques qui ont imprudemment joué avec l’argent de leurs actionnaires et de leurs déposants doivent faire faillite, la loi du marché doit s’appliquer dans toute sa rigueur, et vae victis! Ce “Bourreau fait ton office” n’était pas d’actualité : aucun dirigeant européen ne va se comporter en “Républicain” de la ligne reaganienne dure, du genre de ceux qui ont refusé le Plan Paulson aux Etats-Unis. Les dirigeants européens ont d’ailleurs dit à quel point ils appréciaient le vote de ce Plan par le Congrès américain.

Comment éviter ces faillittes bancaires, qui auraient un effet systémique sur l’ensemble des banques européennes? Et bien, chacun de son côté sauve ses banques, mais le fait de manière coordonné avec ses partenaires. Là encore, ne s’agit-il pas d’une évidence? Comme le disait quelques jours plus tôt le président de la BCE, l’Union européenne n’a pas de vrai budget fédéral, et seuls les Etats membres ont un budget adéquat appuyé sur une base fiscale (nous!) pour pouvoir payer le renflouement des banques. L’appel à une vision coopérative devrait aller tellement de soi qu’on a peine à comprendre le sens que cela peut avoir : l’Union européenne d’aujourd’hui n’est-elle pas le résultat de la réflexion des responsables européens sur l’incapacité des pays européens à affronter les crises économiques qui se sont succédées depuis la fin des années 1960? On pouvait certes voir dans cet appel à la coopération une critique implicite au comportement irlandais dont le gouvernement venait de choisir de garantir les dépôts dans les banques de “nationalité” irlandaise.  On l’a compris dans la réponse d’A. Merkel. Certes, mais les heures qui suivirent virent une série de pays, dont l’Allemagne, annoncer mutatis mutandis une manoeuvre similaire pour rassurer les déposants de leurs banques (il est vrai que la libre circulation des capitaux en Europe a ses contraintes). Tout d’un coup, le manque de coopération irlandais devenait le modèle à suivre… Si “coopérer” veut dire “s’imiter”…

Les dirigeants réunis samedi ont aussi laissé entendre, mais là ce fut moins clair, que le Pacte de stabilité et de croissance ainsi que les régles de la concurrence ne devaient pas faire obstacle au sauvetage de la situation économique. Là encore, quelle nouvelle! Le Pacte et les Traités prévoient bien sûr des clauses de situation exceptionnelle, et ici qui douterait sérieusement que la situation ne soit pas pour le moins exceptionnelle. Quand aux Etats-Unis un Président républicain du style de G. W. Bush autorise  et même réclame de tout son reste d’autorité les choix qui sont sous les yeux de tous, démentant toute idée d’autorégulation spontané des marchés financiers, toute discussion est inutile sur l’exceptionnalité de la situation.

Le sommet a appelé aussi à sanctionner les responsables. Le blame avoidance est en cours : ce n’est bien évidemment pas la faute des politiques si les financiers ont joué au casino aux Etats-Unis.. et surtout, on sait bien que le droit est rétroactif et que les tribunaux populaires sont déjà convoqués pour juger les accapareurs.

Le sommet a aussi proposé une coordination de tous les superviseurs nationaux, des ministères nationaux des finances et de la BCE. Là encore, c’est bien le moins, et je me demande si cela n’existait pas déjà en fait.

Plus sérieusement, le sommet a appelé à une re-régulation de l’ensemble de l‘ensemble du monde de la finance. J’ai bien noté que les hedge funds ne devraient  plus échapper aux règles prudentielles en vigueur par ailleurs. Il me semble que les Allemands étaient intéressés par ce genre d’idée  depuis quelques mois et que les Britanniques frenaient à toute force. Là est peut-être la vraie information, le vrai compromis : les Britanniques font mine de céder sur la nécessité de re-réguler la finance. En tout cas, la mise sur agenda d’une re-régulation est acquise, mais bien évidemment pour que cela aboutisse à une régulation , cela suppose des négociations aussi bien au niveau de l’UE qu’à celle des pays participant au grand jeu de la finance mondiale. A ce propos, dans cette grande refondation des régles de la finance internationale, à ce grand “Bretton Woods” bis auquel a appelé (surtout) le trés emphatique Nicolas Sarkozy, va-t-on inviter à la discussion l’ensemble des paradis fiscaux situés sur le continent européen ou ailleurs? Va-t-on vraiment ruiner quelques principautés alpestres et autres îles plus ou moins tropicales? Toutes ces proclamations ne vaudront bien sûr qu’à l’usage : si la crise financière s’arrête rapidement, tout cela se perdra dans de longues et oiseuses discussions, au niveau européen et international. Si en revanche, celle-ci échappe à tout contrôle (ce que je ne souhaite pas, mais cela m’amuserait quand même un peu…), ces propositions auront une suite, y compris des propositions aujourd’hui aussi saugrenues que revoir les modes d’incitation des employés et dirigeants de firmes privées. (En effet, vouloir interdire la rémunération de type “bonus” dans une firme privée m’apparaît une atteinte à la liberté d’entreprendre et de motiver ses employés que seule une situation vraiment chaotique pourra  justifier.)

En tout cas, ce lundi les marchés financiers n’ont guère eu l’air d’apprécier; il est vrai qu’en faisant ma revue de presse européenne via Internet, je me suis rendu compte que ce sommet de samedi avait déjà été relégué au second ou au troisième plan de l’actualité.  Cela va certes mieux en le disant, mais cela ne suffit pas. Jean Quatremer fait une analyse semblable. (Et d’ailleurs au moment où j’écris ces lignes, Libération en ligne titre Kraaaacccchhhh…. ) Et dire que Bernard Guetta ce matin sur France-Inter ne se tenait plus de joie en commentant les résultats du sommet de samedi. Par moments, il me fait  irrésistiblement penser  au  Ministre de l’Information de Saadam Hussein en 2003 à la veille de la chute de Bagdad. Je sais qu’il est mal de penser ainsi, mais n’ayant pas vécu mai-juin 1940, cette référence me vient en tête.

Encore un mot, si les bourses décrochent, c’est aussi qu’aussi bien le Plan Paulson que les déclarations du sommet de samedi, vont dans la direction d’un sauvetage des banques (en tant qu’offreurs de crédit pour éviter le “credit crunch”), mais pas nécessairement du sauvetage des acquis financiers des actionnaires de ces banques. Certes, elles devraient éviter la faillite et les actionnaires ne vont pas tout perdre, mais ils vont être amenés à perdre beaucoup, or, avec la financiarisation de l’économie, avec les fonds communs de  placement, énormément d’acteurs perdent à ce jeu (moi y compris en tant que détenteur d’un modeste PEA). Je soupçonne que c’est un autre effet de la crise bancaire, d’autant plus que la finance représentait sans doute une part importante des placements puisque son poids dans l’économie avait augmenté. En disant samedi que les actionnaires des banques mal gérées aller devoir passer eux aussi à la caisse (c’est-à-dire subir une perte de valeur de leur investissement), les dirigeants européens ont peut-être fait une erreur… Il aurait peut-être mieux valu qu’ils se taisent.

Post scriptum : Au moment où j’avais finir d’écrire ce post, je me suis rendu compte que N. Sarkozy venait de faire une déclaration sur le perron de l’Elysée  à 16 heures 30 que j’ai (miracle d’Internet) pu écouter et voir tout de suite. Je n’ai jamais rien entendu de plus “symbolique” comme déclaration. En résumé, tous les 27 pays de l’Union sont unis contre la crise financière. Chacun (à son poste) fera son devoir. Un je ne sais quoi de martial quand les défenses sont enfoncés par l’ennemi sur 50-100-200 km, que l’on engage ses dernières réserves  et que l’on se prépare à l’épreuve suprême, et  qu’au fond l n’y a plus rien à faire que prier! C’est du Paul Raynaud le 15 mai 1940 ou cela y ressemble. Rien de concret. “Nous tiendrons, nous résisterons!” Mais qui a eu l’idée d’une telle déclaration? Se mettre à 27 pour dire ça! Autant ne rien dire. Ah Sarkozy voulait être Président et présider l’Union européenne, il est servi, et nous avec.

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