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Une victoire normale… dans un contexte hors norme.

François Hollande a donc gagné cette élection présidentielle de l’an 2012. Je m’inquiétais bien à tort. Les instruments d’analyse de la veille se sont révélés fiables.

Les premières analyses du lendemain (cf. celles fort claires d’Eric Dupin, par exemple sur le vote de droite toujours aussi interclassiste, ou celle de Bruno Cautrès dans Libération de ce jour, 9 mai 2012 [article réservé aux abonnés sur le net]),  montrent que cette élection présidentielle va s’inscrire dans le droit fil de ce qu’on sait sur le fonctionnement de l’électorat français. Pour ma part, si je regarde les résultats à Lyon et dans l’agglomération lyonnaise, je ne peux que constater que chacun y retrouvera ses petits. Les arrondissements marqués à droite “depuis toujours”, correspondant aux quartiers de la vieille bourgeoisie, d’Ainay et des Brotteaux (2ème et 6ème respectivement), sont fidèles à leur camp “naturel”, et les autres donnent des majorités électorales à F. Hollande (à l’exception du 5ème, moins important dans la géographie symbolique lyonnaise que les deux précédents, qui, lui,  reste légèrement à droite). C’est la même chose au niveau de l’agglomération, où l’ouest aisé s’oppose à l’est défavorisé (avec aussi des niveaux d’abstention typiques).

Même sentiment de déjà vu lorsque l’on regarde la carte départementale des résultats. Il y a eu effectivement une “vague” – certes pas celle qu’attendait N. Sarkozy! -, mais les grands équilibres de l’électorat se sont maintenus, ce qui donne effectivement une impression de vague au sens de variation assez régulière des équilibres. Ni l’Alsace, ni la Savoie, ni la région niçoise, ne se convertissent encore cette fois-ci aux joies du socialisme! … en 2050 peut-être… Même impression sur les sondages disponibles. Par exemple, les catholiques pratiquants continuent de voter massivement à droite… comme le précise notre collègue Pierre Bréchon. Surtout, la France électorale est, comme aux précédentes élections présidentielles, coupées en deux blocs de force comparables.

Ces résultats “normaux” font contraste avec les élections tenues le même jour dans deux autres pays européens. En Grèce, c’est comme prévu l’écroulement des deux partis de la majorité “austéritaire”, PASOK et Nouvelle Démocratie. En fait, ils ratent de deux sièges seulement la majorité parlementaire. Dans le système de scrutin proportionnel grec, le premier parti bénéficie en effet d’une prime de 50 sièges. Or, même avec la dite prime, les deux partis “austéritaires” ratent (de peu) la marche. Comme il était logique vu la situation économique du pays, qui devrait être qualifiée de dépression pure et simple plutôt que de récession comme la presse s’entête à le faire, les électeurs grecs ont exprimé leur frustration, à raison de leur identité précédente d’électeurs de droite ou de gauche. Chacun des deux camps voit en effet croître ses dissidences, justement à cause de l’Europe. Les résultats tels que j’ai pu les trouver sur le site du Guardian, qui offre d’ailleurs un suivi excellent de la situation, et qui sont disponibles aussi  sur le site du Ministère de l’intérieur grec, sont les suivants:

- Droite traditionnelle : “Nouvelle Démocratie”, 18.9% des voix, 108  sièges (dont 50 par bonus pour le premier parti), et sa dissidence : “Grecs indépendants“, 10.6% des voix,  33 sièges, soit autour de 30% pour la droite;

- Gauche traditionnelle : PASOK, 13.2%, 41 sièges, très logiquement, le grand perdant de l’élection, une branlée de belle facture, belle leçon de choses pour les social-démocraties européennes (mais il  y a eu des précédents au fil des années quand un parti social-démocrate a suivi une politique d’austérité, en y ajoutant un zeste de corruption : Pologne, Hongrie);

- Extrême-gauche : SYRIZA (elle-même une coalition de petits partis), 16.8%, 52 sièges, le grand gagnant de l’élection, “Gauche démocratique” (qui a été ralliée par des dissidents du PASOK), 6.1%,  19 sièges,  et KKE (parti communiste), 8.5%, 26 sièges, soit autour de 30% pour l’extrême-gauche au sens large, mais avec une fracture très ancienne entre les “staliniens d’origine contrôlée” et les autres;

- Extrême-droite : “L’Aube dorée” , 7.0%, 21 sièges. A noter de ce côté-là, que le parti “Alarme populaire orthodoxe”, qui a participé au gouvernement d’union nationale avant de le quitter en février de cette année, disparait sous la barre des 3% (avec 2,9% des voix). L’électorat d’extrême-droite se situe donc autour des 10% (sauf à considérer les “Grecs indépendants” comme eux aussi d’extrême droite, ce qui nous mènerait à 20%). Les médias européens font toute une histoire de la percée de “l’Aube dorée”, certes, semble-t-il, des gens à ne pas croiser dans une rue d’Athènes la nuit si on est un immigré, mais, comparativement, cette poussée reste moindre qu’ailleurs en Europe.

Il faut ajouter à ce portrait une abstention importante : seulement 65% des électeurs ont voté, et la dispersion vers d’autres petites forces politiques, dont les Verts grecs qui font un score à la Eva Joly (2,9%), revient à faire qu’autour de 10/15% des votants n’ont pas de représentants parlementaires, mais, en dehors des Verts, toutes les tendances idéologiques semblent présentes au Parlement. En nombre absolu de votants, parmi les partis qui entrent au Parlement grec en 2012, qui étaient déjà présents aux élections de 2009, seuls Syriza qui triple son électorat, le KKE qui le fait progresser légèrement, et “l’Aube dorée” qui le multiplie par… 22 (d’un peu moins de 20.000 voix à plus de 420.000), gagnent des suffrages. “Nouvelle Démocratie” est certes en tête, mais avec moitié moins d’électeurs qu’en 2009.

Quoiqu’il en soit, il est évident qu’une nette majorité d’électeurs grecs a voté contre la majorité “austéritaire”, qui ne regroupe au sens strict que 32% des voix, soit en contradiction totale avec les obligations de la Grèce selon les mémorandums signés par les gouvernements grecs depuis 2010. Faute de pouvoir trouver une majorité parlementaire, il serait même question d’appeler à un second scrutin dès le mois de juin. Il est certes alors possible que, dans ce cas, les partis “austéritaires”, ayant peut-être réabsorbé leurs dissidences respectives ou ayant gagné des voix de la part des abstentionnistes ou des électeurs des autres partis n’ayant pas dépassé les 3% des voix, gagnent une majorité parlementaire grâce à la prime de 50 sièges, mais ils resteront sans doute en dessous des 50% des suffrages exprimés à eux deux. Cependant, les déclarations des politiciens allemands appelant au strict respect des engagements de la Grèce risquent, si elle se réitèrent, de ne rien arranger.  De plus, Jean Quatremer indique que le leader de la droite a connu un échec personnel à ses élections, ce qui laisserait supposer que ND serait affaibli lors du second round éventuel et devrait pour les gagner changer  de leader. De fait, au vu de ces résultats, avec un PASOK,  réduit sans doute au noyau dur de ses clientèles, et une “Nouvelle Démocratie” en panne, le rebond du camp “austéritaire” va être difficile sans concessions européennes, et encore…

Autre pays qui voté le même jour que la France et la Grèce, l’Italie. Il ne s’agissait là  que d’une tournée d’élections municipales (en Italie, elles ne sont pas toutes organisées la même année). Chez notre voisin, ce sont plutôt les deux composantes de la coalition de droite qui a régi le pays pendant presque toutes les années 2000, qui commencent leur descente aux enfers: le “Peuple de la Liberté” (PDL, le parti de S. Berlusconi), et surtout la Ligue Nord, perdent leurs électeurs dans un style qui n’est pas sans me rappeler les années 1992-1993. La Ligue Nord surtout finit par payer l’écart entre son image – désormais historique – de parti opposé à la corruption, au népotisme, au clientélisme, etc., des “méridionaux”, et sa réalité, bien “méridionale” pour le coup, de parti des copains, des coquins et de la petite famille! Népotisme bien ordonné commence par soi-même! L’Unité italienne est enfin faite!

Et puis, comme aux élections locales précédentes, l’étrange (non-)parti de Beppe Grillo, les “Listes Cinq Étoiles”, fait des scores étonnants. Ne se contentant plus de vilipender les politiciens italiens de tous bords, B. Grillo commence en plus à s’en prendre désormais à l’Union européenne – occupant une place laissée vacante par toutes les autres forces. En même temps, même si son candidat arrive au ballotage à Parme (en raison de l’écroulement de la droite ultra-corrompue du cru), les résultats électoraux de son organisation “anti-partis” restent limités si l’on pense qu’il n’y aurait plus que 4% des Italiens à faire confiance aux partis politiques (selon les sondages de Renato Mannheimer, publiés dans le Corriere della Sera) – d’autres chiffres indiquent 2%… Le score de confiance dans les partis italiens n’a jamais été très élevé depuis plus d’un quart de siècle, mais la marge de la progression dans la défiance devient désormais très faible. Heureusement, ces 96% de défiants ne votent pas tous pour les listes B. Grillo!  L’échec de la refondation du système politique italien sur des bases plus saines (en principe) dans les années 1990 est désormais évident, mais comment refonder avec  un tel passif?

Bref, comparée aux situations grecque et italienne, la France est un havre de régularité électorale, et possède un système politique pleinement fonctionnel. Ouf! Le nouveau Président et le nouveau gouvernement vont pouvoir affronter la tempête européenne en préparation sur des fondements institutionnels solides.

Les électeurs français peuvent encore se distinguer eux aussi à l’attention générale des Européens en imposant dès juin une majorité de droite aux législatives… ce qui constituerait une rupture inopinée avec la Cinquième République, mais là je vais essayer de ne pas trop y penser.

En attendant Godot (j-10).

Étrange impression pour quelqu’un qui comme moi, suit d’assez près la presse italienne en même temps que la presse française. En effet, on dirait bien que la crise de la dette européenne se met à repartir de plus belle, Italiens et Espagnols tendant à se renvoyer la balle de la responsabilité de ce rebondissement. C’est pourtant logique et attendu comme un “multiplicateur keynésien”. Au moins dans un premier temps, prendre des mesures d’austérité sur la dépense publique ou augmenter les impôts, taxes,  et autres contributions, des ménages ou des entreprises, tend à déprimer la conjoncture économique dans un pays, et, si des pays fortement interdépendants comme les pays européens se mettent à jouer tous dans ce sens, le résultat récessif finit par arriver. Beaucoup d’économistes avaient prévenu de cet effet dès l’année dernière. Maintenant, simplement, cela devient concret. En Italie, le marché de l’automobile est en train de s’effondrer comme jamais. Étonnant, n’est-ce pas? On ne s’en serait pas douté un seul instant : s’endetter pour acheter une voiture neuve quand le revenu disponible du ménage diminue (ou pourrait diminuer)…, c’est pourtant une bonne idée. Il se trouve que le lobby qui prétend représenter la finance mondiale (“l’Institut de la finance internationale”) vient même de communiquer sur ce point, selon le Monde. De fait, dans le communiqué de presse, de ce dernier, on peut lire (entre autres) :

“In today’s letter, IIF Managing Director Charles Dallara noted that the strong emphasis in Europe on fiscal austerity has contributed to a steep contraction in domestic demand. He proposed that European governments adopt a more balanced fiscal policy approach, consistency between economic policy and regulatory policies, as well as intensified efforts to implement structural reform. He said Euro Area countries should move towards a mutualization of the fiscal burden, which would help weaker Euro Area member countries to cope with needed adjustments and structural reforms and give an impetus to regional growth and thus reduce regional imbalances.”

Bien sûr, les toujours indispensables “réformes structurelles” sont appelées à la rescousse pour sauver l’Europe de la stagnation, mais il semble bien que ces braves financiers s’inquiètent maintenant d’une austérité trop prononcée, et ne seraient pas contre une mutualisation plus nette des dettes publiques des Etats européens. Cela serait comme une pierre dans le jardin des “Merkozy”…

En tout cas, à ce rythme, à lire la presse étrangère, je ne suis pas sûr que quelque joyeux rebondissement européen ne vienne pas perturber le caractère jusqu’ici très franco-français de la campagne présidentielle. Si cela se produit d’ici le 6 mai, cela pourra jouer en faveur tout aussi bien d’un Sarkozy, capitaine courageux dans la tempête, que d’un Hollande, qui se voit ainsi renforcé par les représentants du “grand capital” eux-mêmes dans sa volonté de redéfinir la politique économique européenne en direction de la croissance.

Pour parler de tout autre chose dans le même post, je me suis soumis à l’obligation de regarder l’émission de France 2 hier soir, avec la première fournée de candidats. C’est du speed-dating version politique, mais, malgré la limite temporelle stricte, les candidats soumis à l’exercice ont été tous pu faire passer le cœur de leur doctrine. Il n’y a pas de confusion possible sur la ligne suivie (y compris à travers les choix vestimentaires de chacun-e). Pour prendre un seul exemple qui m’a fait sourire, Eva Joly n’a pas été très loin de dire que, dans les pays plus civilisés, vu ce que l’on sait des affaires entourant le Président actuel, il y a longtemps qu’il aurait été contraint à la démission par une presse plus agressive et une opinion publique plus moralisatrice. Décidément, F. Fillon avait raison, cette dame ne comprend pas bien l’histoire de ce vieux pays… et nos mœurs gallo-romaines de Bas Empire. De fait, la cohérence de la prestation de chacun avec sa place dans l’espace politique français m’a frappé.

Par contre, les journalistes, les journalistes, les journalistes… Arrogance, mépris, langage corporel et mimiques ne cachant rien de leurs sentiments (réels ou feints) à l’encontre de ces pauvres hères de candidat(e)s… Cela ne valait pas seulement pour Philippe Poutou, le candidat du NPA, mais pour tous les présents d’hier soir. Certains sociologues parlent de “société du mépris” : de fait, la configuration d’hier soir m’a profondément déplu. Je n’ai pas assez regardé la télévision ces cinq dernières années pour ne pas être surpris par le processus de “dé-civilisation” qui y est en cours, ou tout au moins, pour ne pas avoir mal pris la contamination, soulignée de fait par la mise en scène choisie, entre ce genre d’exercice et une quelconque émission de variété, où l’on fait mine de rechercher le talent de demain. C’est à la fois faussement cool et vraiment  méprisant. Je ne sais pas encore si j’ai le courage de m’infliger ce pensum une deuxième fois.  Il faudrait pourtant…

Ps. Je me suis contraint à regarder la deuxième soirée. Je me suis habitué aux journalistes, et à leur côté méprisant. N. Sarkozy m’a bien faire rire avec son refrain contre le “libéralisme anglo-saxon” (via sa critique d’un article du Financial Times favorable à F. Hollande), qui faisait très retour au “Discours de Toulon” d’octobre 2008. Ah la droite française, et son incapacité à assumer son libéralisme… (Mais cela correspondrait-il à quelque coup de tabac qui se prépare sur les marchés financiers? La crise serait-elle non résolue finalement?). Le message qui se rappelait au bon souvenir des retraités était aussi tellement transparent que j’en ai ri de bon cœur.  Ensuite, le “scientisme” digne du XIXème siècle, mêlé à un “planisme” digne de la période de la reconstruction (1946-1955), de J. Cheminade  m’a paru encore plus exotique que son complotisme. Son “désir de Mars”  était plus sérieusement fou qu’on aurait pu le croire. La candidate de Lutte Ouvrière a été cohérente dans ses propos, mais elle a montré à quel point son “communisme” n’est pas capable d’exprimer un “projet de société”. Et, pour la fin du cycle, pour le téléspectateur qui était encore devant son poste, l’intervention de Jean-Luc Mélanchon a été une vraie récompense. Un grand bretteur, qui aura réussi à déstabiliser les journalistes en les ramenant à leur rôle, et qui aura dramatisé à souhait la situation de la France.

Je ne sais pas si cette émission bougera des voix; par contre, elle peut servir de document pédagogique d’introduction aux “grands courants politiques français” dans la deuxième décennie du XXIème siècle. Beaucoup de  choses, au delà des personnes de chacun des candidats, y sont.

Michel Aglietta vs. Jacques Sapir : deux livres instantanés et jetables!

    Cela s’agite beaucoup en librairie ces temps-ci autour de l’Euro. Parmi les publications récentes, ont retenu mon attention (bienveillante?) deux livres d’économistes (plutôt) réputés, d’une part, celui de Michel Aglietta, Zone Euro. Éclatement ou fédération (Paris : Michalon, 2012), et celui de Jacques Sapir, Faut-il sortir de l’Euro? (Paris : Seuil, 2012). Les deux livres m’ont cependant déçu pour des raisons différentes. De fait, à peine publiés, ils sont sans doute déjà dépassés, en particulier le livre de J. Sapir semble avoir été fini à l’été 2011 et ne peut prendre en compte les développements les plus récents de la crise.  Par contre, le deux livres dialoguent vraiment, et ils témoignent tous deux d’une montée d’un sentiment germanophobe dans une part de l’opinion éclairée. En effet, pour les deux auteurs, il y a un grand coupable dans toute cette histoire : l’Allemagne, ou plutôt ses élites conservatrices et peu clairvoyantes.

Le livre de Michel Aglietta, que j’ai lu en premier, n’est rien d’autre que la retranscription d’entretiens de l’auteur avec un certain Richard Robert (dont le nom est indiqué en quatrième de couverture, mais dont aucune qualité ne permet de préciser le statut vis-à-vis de M. Aglietta, ami, disciple, journaliste, éditeur?). Chaque court chapitre est par ailleurs suivi d’un utile résumé pédagogique en italique. Pour quelqu’un qui n’aurait suivi en rien les travaux de M. Aglietta au fil de la crise économique depuis 2007 et qui n’aurait pas beaucoup de connaissances sur ce qui a abouti à la crise européenne en cours, c’est plutôt bien tourné ; pour quelqu’un qui, comme moi, a tout de  même un peu suivi, il n’apprendra pas grand chose. Par ailleurs, ce livre comporte un défaut très gênant pour un livre voulant vulgariser l’économie auprès du grand public cultivé, il ne comporte aucun graphique, tableau de chiffres, données fondamentales, permettant de bien visualiser la situation. Il ne comporte de même presque aucune note – c’est bien connu des éditeurs les notes font fuir les lecteurs ordinaires des livres, il faut ne pas en avoir ou les cacher! Le livre de J. Sapir se veut lui beaucoup plus correct pour un lecteur cultivé, en ce qu’il cite ses sources par des notes et qu’il comporte des tableaux de chiffres pour étayer ses démonstrations. Ce dernier se laisse par contre aller à des vaticinations sur la fin imminente de l’Euro, qui rendent le livre un peu absurde par moments quand on le lit en février 2012 et que l’écroulement de ce dernier n’a pas (encore?) eu lieu.

La thèse fondamentale de M. Aglietta est des plus claire : les autorités européennes (et surtout les autorités allemandes) font une erreur fondamentale de diagnostic sur les raisons de la crise de la zone Euro, en se focalisant sur la seule mauvaise gestion des finances publiques de certains Etats membres. “Fondamentalement, la crise vient de l’interaction entre la dérive du système financier privé et une polarisation des structures productives qui fait diverger de plus en plus les pays excédentaires (l’Allemagne et quelques satellites) et les pays déficitaires (tous les autres).” (p. 14) C’est  la même ligne de compréhension de la crise qu’utilise Martin Wolf, l’éditorialiste  du Financial Times dont le Monde de l’économie reproduit les papiers alarmistes chaque mardi. Les déficits commerciaux, les déficits commerciaux, les déficits commerciaux! Cette idée-force de M. Aglietta (qu’il n’est donc pas le seul à avoir) revient selon lui à considérer comme acquis le fait économique suivant : “C’est, en effet, un résultat bien établi de géographie économique que, dans un vaste espace économique muni d’une seule monnaie, l’intégration conduit à une polarisation de l’industrie dans les lieux où elle est initialement la plus forte. Seule une politique industrielle volontariste à l’échelle de l’espace intégré  et menée avec des moyens financiers très puissants peut modifier la division du travail avec succès. Sinon, la seule manière de maintenir la cohésion de la zone  est un système de transferts organisés entre les pays. L’Europe manque totalement de l’un et de l’autre.” (p. 34-35) Il n’est guère étonnant que quelqu’un ayant commencé sa carrière académique dans les années 1970 en travaillant sur la régulation économique des États-Unis après le New Deal en arrive à ce genre de conclusion.

On ne sera pas étonné du coup que M. Aglietta soit extrêmement critique des décisions européennes prises au fil de la crise (jusqu’à celles du sommet de début décembre 2011, qu’il a pu intégrer dans son livre), et qu’il plaide pour la mise en place d’une vraie fédération pour sauver l’Euro. Celle-ci aurait une banque centrale qui aurait le droit d’acheter directement de la dette publique des Etats membres (le fameux “bazooka” selon le terme en usage dans la presse économique), une émission commune de dette publique des Etats membres de la zone Euro  (les “euro-obligations” bien connues), et enfin un budget fédéral conséquent, qui se consacrerait à relancer la croissance européenne selon un plan concerté misant sur la montée en gamme de l’économie par l’innovation. Bref, un schéma largement de type New Deal à l’échelle européenne, revu à la lumière de la théorie de la “croissance endogène” et des impératifs environnementaux. Fastoche, comme m’a dit récemment un médecin à propos de mes problèmes de vue.

Le livre de Jacques Sapir part de préceptes assez similaires. Là aussi, la crise n’est pas due à des considérations de finances publiques, mais à des différentiels de compétitivité entre Etats de la zone Euro, accentués par la stratégie non-coopérative de l’Allemagne. Cette dernière, en maintenant depuis dix ans ses coûts de production unitaires les plus bas possibles à travers une modération salariale qui y tue par ailleurs sa demande intérieure de consommation, a réussi à conserver et à accroître ses parts de marché à l’exportation au détriment de ses partenaires directs de la zone Euro. Pour J. Sapir, “En fait, la zone euro apparaît comme l’instrument qui permet à l’Allemagne de maintenir sa politique néomercantiliste en dépit de la surévaluation de l’euro [ qui fait perdre à tous les Européens de la zone Euro leur place sur le marché mondial, y compris aux Allemands selon J. Sapir], en compensant les parts de marché qu’elle perd dans le reste du monde par ce qu’elle gagne sur ses partenaires de la zone Euro” (p.92).   Encore plus que pour M. Aglietta, J. Sapir voit la zone Euro comme fondamentalement hétérogène en terme de structures productives et aussi de préférences des populations : de plus, les taux d’inflation structurels, qui en résultent, restent après dix ans de monnaie unique différents selon les Etats, ce qui signifie qu’une seule politique de maîtrise de l’inflation, via le taux d’intérêt unique de la BCE, ne peut manquer de laisser s’accentuer des divergences fatales à la compétitivité-prix de certaines économies (Grèce, Portugal, Irlande, Espagne, Italie), ou d’enclencher de surcroît un boom immobilier (Irlande, Espagne). J. Sapir propose aussi une analyse, plus chiffrée et approfondie que celle de M. Aglietta qui va dans la même direction, pour montrer que l’approche qui consiste à sauver les finances d’un État comme la Grèce par un mélange de prêts de ses partenaires et d’austérité budgétaire drastique, ne fonctionnera pas. Ses calculs sont sans doute déjà fortement dépassés dans leurs montants détaillés, mais ils montrent l’ampleur des sommes à mobiliser et de l’austérité nécessaire pour le budget grec.

De fait, les deux auteurs, M. Aglietta de manière ici plus littéraire, et J. Sapir de manière plus économiste, soulignent en effet tous les deux que l’austérité imposée aux pays en crise, et plus généralement à tous les pays de la zone Euro, ne peut qu’engendrer une spirale récessive dans les pays déjà les plus en crise. Sur ce point, ils ont raison d’après les récentes prévisions de la Commission européenne elle-même : l’année 2012 devrait être une année de légère récession (-0,2%) pour l’ensemble de la zone Euro. (Avec la lettre que les douze dirigeants européens  ont récemment envoyé  à la Commission pour aller dans le sens de la mise en place d’une politique pour la croissance – via l’approfondissement du marché unique -  pour compenser l’austérité demandée par ailleurs, on peut dire que ce genre de constat commence à avoir de l’écho, à mesure que les effets de la mise en commun de l’austérité deviennent tangibles.)

En revanche, la divergence est totale sur la solution à moyen terme : M. Aglietta veut en fait sauver l’Euro par le vrai fédéralisme (pas le “fédéralisme budgétaire” à la Merkozy), alors que, pour J. Sapir, il faut prendre acte que ce projet politique de fédéralisme par l’Euro, en raison même des structures politiques, sociales, économiques de chaque État, ne peut fonctionner, et qu’il faut en sortir par un mécanisme de change semi-fixe, qu’il appelle de ses vœux, sous la forme d’une “monnaie commune”.  En gros, chaque État membre revient à sa monnaie, mais toutes les monnaies européennes sont liées entre elles par une monnaie commune vis-à-vis de laquelle il existe une parité fixe sur une durée d’un semestre ou d’un an. A chaque fois que l’inflation dérive dans un pays, et détériore ses parts de marché, un réajustement des taux de change est  décidé en commun par les autorités nationales partageant la monnaie commune. La monnaie commune, si j’ai bien compris, sert, aussi à gérer les échanges avec les autres pays du monde, et est gérée de la même manière en fonction des besoins de croissance de  l’économie européenne. Cette monnaie commune supposerait, comme le dit fort justement J. Sapir, un vrai affrontement franco-allemand à la fois sur sa mise en place et sur son fonctionnement puisqu’elle reviendrait à tuer le néomercantilisme allemand dans sa forme actuelle, et plus généralement une vraie discussion musclée entre partenaires sur leurs stratégies économiques. Il suppose en fait que les Européens puissent se mettre d’accord sur ce qu’ils laissent actuellement au “libre jeu du marché”. J’en doute un peu au regard de l’expérience de la PAC dans les années 1970 quand on discutait âprement des “montants compensatoires monétaires”. Tout le monde voudra conserver et développer les  industries innovantes  sur son territoire!

Par ailleurs, J. Sapir, en présentant son audacieuse proposition, critique explicitement Michel Aglietta et son camarade de réflexion, André Orléans, pour avoir développé une “vision essentialiste” de la monnaie (p. 44-48). Celle-ci, selon J. Sapir, impliquerait que la simple existence d’une monnaie unique peut créer l’homogénéité économique nécessaire à l’intégration d’une zone. Il souligne que ces deux économistes ont offert au début des années 1990 leur “caution hétérodoxe” (p. 46) à l’unification monétaire.  Or, comme le dit J. Sapir, “L’histoire des faits économiques montre qu’à chaque fois qu’un espace gagne en homogénéité, que ce soit par l’instauration d’une monnaie unique, l’abolition des droits de douane intérieurs ou par la mise en œuvre de nouveaux moyens de communication (les chemins de fer par exemple au XIXe siècle), la divergence des dynamiques économiques entre régions s’accentue. (…) dans le cadre des Etats-Nations, ce phénomène a entraîné la mise en place de mécanismes de transfert entre régions.” (p. 49) Le lecteur attentif aura noté l’extraordinaire convergence sur ce point entre M. Aglietta et J. Sapir. La séparation se fait cependant à ce stade de la réflexion : M. Aglietta pense qu’un budget fédéral pour la relance économique est possible et même indispensable pour sauver la zone Euro de l’éclatement; J. Sapir tient que les sentiments de solidarité entre Européens ne sont pour l’instant pas tels qu’il puisse y avoir un consentement à l’impôt européen pour financer cette forme de dépense fédérale.  Non seulement, les structures économiques, politiques et sociales restent fondamentalement nationales et convergent peu, mais, en plus, les citoyens ne consentissent pour l’instant qu’à un impôt national finançant les activités de l’État nation. La virulence du débat public autour de l’aide à la Grèce dans certains pays contributeurs (Allemagne, Pays-Bas, Finlande) donnerait plutôt raison à J. Sapir. Mais M. Aglietta pourrait cyniquement lui répondre que, pour l’heure, il n’est pas question de taxer vraiment le contribuable (allemand, finlandais, hollandais…), mais de mettre en commun les moyens de l’endettement public. Ce dernier est souscrit par les institutions financières privées. Avec le retour de la croissance obtenue avec les investissements fédéraux de l’Union européenne, les Etats membres récupéreront des impôts de manière relativement indolore (par exemple, via la TVA ou les impôts sur les entreprises), et le contribuable payera les intérêts et le principal des emprunts européens sans bien s’en rendre compte. Cette ligne cynique, qui bannit officiellement toute “Union de transferts” pour rassurer les contribuables nationaux très réticents à aider le voisin en difficulté, est par ailleurs celle qui préside aux mécanismes d’aide actuels : il s’agit en effet officiellement de “prêts” (et non de dons) , et ceux-ci sont, et seront, re-financés  sur les marchés financiers (via le FESF et le MES). Il suffit que les contribuables nationaux soient un peu aveuglés par des mécanismes compliqués, et ils ne se rendront pas compte du passage vers des finances fédérales.

La convergence des diagnostics de fond aboutit donc entre nos deux économistes, “hétérodoxes” chacun dans leur genre, à une divergence politique sur la faisabilité ou non d’une vraie fédération européenne. Je ne saurais trop les départager. Mais, pour l’instant, une chose me parait sûre : les deux livres peuvent cependant être déjà  jetés aux orties. En effet, la voie choisie par les autorités européennes est de continuer dans l’austérité budgétaire, dans l’idée que tous les pays européens doivent suivre la voie allemande vers la croissance durable quelque que soient leurs caractéristiques préalables, et enfin qu’il ne saurait y avoir d’important budget fédéral à financer de manière permanente pour effectuer des tâches d’intérêt commun (défense par exemple). Quand à abandonner l’Euro pour une monnaie commune, autant imaginer l’établissement du socialisme  aux États-Unis…

Bref, le temps n’est pas aux utopies, mais à l’évaluation des conséquences des décisions déjà prises…

Si ce n’est pas un “diktat”…

A propos des décisions de l’Eurogroupe de cette nuit du 20 au 21 février 2012 à propos de la Grèce, il me semble que le mot de “diktat”  s’impose sans autre forme de procès. Le communiqué de l’Eurogroupe, malgré les précautions de langage d’usage dans ce genre de texte diplomatique, ne cache même plus que le gouvernement grec n’a plus d’autre choix que d’obéir à tout ce qu’on lui propose.

Dans l’ordre, d’apparition dans ce communiqué que les historiens étudieront sans doute non sans étonnement, le prédicat selon lequel les deux partis actuellement au pouvoir (PASOK et Nouvelle Démocratie) le seront de toute façon encore après les prochaines élections, et que donc leur engagement à ne rien changer au plan établi ce jour fait partie du plan lui-même (“the provision of assurances by the leaders of the two coalition parties regarding the implementation of the programme beyond the forthcoming general elections”). On ne saurait dire plus clairement à quel point les mécanismes démocratiques classiques sont suspendus sine die en Grèce. Je suis censé écrire un papier sur les liens entre élections et politiques publiques pendant la crise européenne, je dois dire que je suis découragé par tant d’évidence, il n’y a même plus de débat à avoir. “There is no alternative”, voilà ce qu’on devrait graver sur tous les frontons de tous les Parlements d’Europe.

Ensuite, une terrible formulation qui signifie clairement que les membres de l’Eurogroupe savent bien que les citoyens grecs souffrent déjà beaucoup, mais qu’ils vont souffrir encore plus! “The Eurogroup is fully aware of the significant efforts already made by the Greek citizens, but also underlines that further major efforts by the Greek society are needed to return the economy to a sustainable growth path.” Le moins que l’on puisse dire, c’est que l’aspect moralisateur de la crise en cours n’a pas fini de jouer. Traduction en français (un peu) vulgaire : “On sait que vous en avez  déjà un peu chié hein, les buveurs d’ouzo, mais vous n’avez encore rien vu, bande de fainéants, au boulot et vite, bande de nazes!”

Puis, une belle formulation pour dire que les autorités grecques sont sous tutelle, curatelle, assistance renforcée, surveillance, etc. des autorités européennes, sous la rubrique élégante de “a further strengthening of Greece’s institutional capacity”. Ce terme, qui dit exactement le contraire de ce qu’il prétend dire, revient à encourager la présence permanente à Athènes d’une mission de la Commission européenne. Elle surveillera toute la mise en œuvre des mesures exigées par la “troïka”  (Task Force for Greece, in particular through an enhanced and permanent presence on the ground in Greece, in order to bolster its capacity to provide and coordinate technical assistance”). En clair, les institutions grecques ne décideront plus de rien, sauf formellement – ce qui revient bien sûr à les renforcer. C’est du pur Orwell! En d’autres temps, on appelait cela un proconsulat, un protectorat, ou l’aide internationaliste des pays-frères. Cela manque toutefois encore à mon goût un peu de style dans la mesure où on n’a pas encore nommé un “Haut-Commissaire à la Grèce”, ou un “Résident Général”, ou un “Gouverneur”. Cela manque vraiment de décorum – mais, là encore, c’est une constante de l’Union européenne (cf. les travaux de François Forêt sur ce point).

Pour finir, deux dispositions clairement vexatoires : une mesure technique visant à faire en sorte qu’en pratique les impôts récoltés aillent en priorité au service de la dette (“a mechanism that allows better tracing and monitoring of the official borrowing and internally-generated funds destined to service Greece’s debt by, under monitoring of the troika, paying an amount corresponding to the coming quarter’s debt service directly to a segregated account of Greece’s paying agent”), et une réforme constitutionnelle à adopter dans les deux mois donnant priorité au remboursement de la dette (“Finally, the Eurogroup in this context welcomes the intention of the Greek authorities to introduce over the next two months in the Greek legal framework a provision ensuring that priority is granted to debt servicing payments. This provision will be introduced in the Greek constitution as soon as possible.” – le lecteur remarquera que, comme pour les autres mesures vexatoires annoncées dans le communiqué de l’Eurogroupe, c’est toujours le gouvernement grec qui est censé les avoir proposées à ses partenaires).  Il est pour le moins piquant de voir les partenaires européens exiger des politiciens grecs une réforme constitutionnelle en urgence, alors même que ces derniers ont été bien incapables de faire jusqu’ici quoi ce soit à propos de dispositions de la Constitution grecque empêchant de taxer certaines catégories de revenus (les armateurs bien sûr). Sur cette disposition constitutionnelle, je me demande si elle ne contrevient pas aux engagements de la Grèce pris en signant la Charte des droits fondamentaux de l’Union européenne, qui indiquait un droit fondamental à une aide sociale en cas de besoin. En pratique, cette idée que le remboursement de la dette passe avant toute autre dépense publique est effrayante. Ma femme a passé son enfance dans la Roumanie de Ceaucescu, quand ce dernier voulait rembourser les prêts contractés auprès du FMI au prix de la misère du peuple roumain. On notera que c’est l’actuelle majorité parlementaire qui est en charge de faire passer cette réforme constitutionnelle – voilà une bonne manière de signaler encore une fois aux électeurs grecs pour qui ne pas voter.

Le reste du communiqué énonce les dispositions proprement financières du plan (rôle du secteur privé, de la BCE, des  Etats membres, etc.) en donnant l’image d’efforts faits par les créanciers. Il réaffirme le but selon lequel la Grèce devrait atteindre un rapport dette publique sur PIB de 120,5% (sic) à l’horizon 2020, si tout se déroule comme prévu… (ce dont tous les économistes qui s’expriment sur le sujet doutent par ailleurs).

Face à un tel “diktat”, j’hésite entre deux interprétations. Ceux qui ont exigé de telles mesures vexatoires (apparemment les Allemands, les Hollandais, et les Finlandais selon la presse) croient vraiment que la Grèce va s’en sortir ainsi par une vaste expérience d’ingénierie sociale, et que les autorités grecques présentes et futures vont gérer le pays selon les préceptes européens, et que tout cela va finir par fonctionner sur le plan économique. C’est certes possible,… si l’austérité ne mène pas entre temps à un écroulement de l’économie grecque. Ou alors, les mêmes sont en train de pousser à bout les demandes afin de les rendre inacceptables à l’électorat grec – pour ne pas parler de la “rue” grecque -, ceci en vue de rendre le pays ingouvernable et de le sortir de fait de l’Eurozone dans une situation où les banques  privées auront en fait déjà pris leurs pertes.

Si la seconde considération correspondait à la vérité, il faudrait repenser entièrement l’intégration européenne. En effet, si vraiment des élites gouvernantes de certains pays européens pensent sérieusement à sortir la Grèce de l’Euro, alors même que cette monnaie unique, comme le dit justement le nouveau représentant de la France au conseil des Gouverneurs de la zone Euro, est un projet éminemment fédéral dans son objectif final, cela signifierait en réalité qu’ils ne veulent en aucune façon des “Etats Unis d’Europe” à terme. De fait, nous nous trouverions dans la situation inverse que celle des États-Unis au moment de la Guerre de sécession :  il y eut un terrible conflit parce que les élites gouvernantes du nord de la fédération ne voulaient pas du tout que le sud de cette dernière s’émancipe de l’ensemble. Dans le cas présent, certaines élites du nord de l’Europe semblent bien dire aux Grecs que personne ne les retient, et que, s’ils veulent rester dans le club, ils ont intérêt à se racheter fissa fissa une conduite. Cette réalité se trouve sous nos yeux, mais elle devrait nous amener à de plus amples réflexions : quand une puissance s’agrandit ou s’unifie dans l’histoire, les périphéries sont invitées fermement par les élites du centre à rester dans le rang (y compris au prix d’une féroce répression des éventuels sécessionnistes) ; quand une puissance se racornit, s’écroule, ou simplement réoriente ses objectifs, elle laisse tomber ses conquêtes antérieures. Pour l’instant, les dirigeants européens font mine d’hésiter. Ils n’ont pourtant pas le choix. Abandonner la Grèce à son sort, c’est dire à la face du monde que l’Union européenne ne sera jamais – à l’échelle d’une vie humaine tout au moins – une puissance mondiale qui compte. En revanche, “aider la Grèce”  sous la forme de ce genre de “diktat” ne risque pas de rendre l’Union européenne très sympathique à ses peuples. Certes, pour l’instant, selon un sondage cité par Jean Quatremer sur son blog, les Grecs en veulent surtout à leurs politiciens, mais, dans quelques années, qui sait ce qu’ils en penseront?

Grèce : l’Europe en train de se détruire elle-même.

Comme il était éminemment prévisible, une majorité des parlementaires grecs (PASOK et Nouvelle démocratie) ont suivi cet nuit les consignes de vote de leurs leaders parlementaires. Ils ont voté tout ce que réclamait la “troïka” pour mettre en place le second “plan d’aide” à l’État grec. La “rue” elle s’est réveillée, mais les forces de l’ordre gardent toujours le dessus. Jusque là, tout va donc très bien. Everything is under control. Les marchés sont contents.

Dans le fond, ce scénario où les groupes dirigeants des deux partis qui ont (mal)gouvernés le pays depuis le retour à la démocratie dans les années 1970 s’entendent pour sauver l’État avec l’argent de l’Europe (c’est-à-dire des autres Etats européens), tout en sacrifiant le bien-être de la population grecque, ne devrait pas surprendre. Il y a bien des thèses en circulation en science politique qui expliquent que, dès le départ, la construction européenne fut un moyen de “sauver l’État-nation”, sorti fort abîmé économiquement et politiquement de la séquence ouverte à l’été 1914 et finie au printemps 1945. En l’occurrence, en dehors des aspects financiers de la crise grecque, il y va aussi de la survie de l’ordre étatique grec actuel : les autres Etats et les dirigeants actuels de l’État grec ne peuvent que tomber d’accord à la fin. (On remarquera toutefois que les dirigeants européens se gardent bien de demander des mesures radicales d’économie qui toucheraient le cœur de cet État, comme la suppression pure et simple de l’armée grecque ou la fin de tout privilège pour l’Église orthodoxe). C’est d’ailleurs la règle générale dans la crise européenne actuelle : dans tous les cas, les gouvernants des Etats membres de l’Union européenne, quelque soit leur couleur politique, finissent par céder aux injonctions “supranationales” au nom même de la survie de leur État et du bonheur futur des populations assujetties. A-t-on oublié ainsi que les pays baltes se sont livrés à ce genre d’exercice d’ajustement structurel dès le début de la crise, et de manière encore plus brutale qu’en Grèce? Dans leur cas, vu la présence de minorités russophones sur leur sol (plus ou moins consistantes il est vrai), il était hors de question de laisser l’État s’écrouler, puisqu’un gentil voisin n’aurait pas demandé mieux qu’y rétablir l’ordre public à l’aide de ses milliards issus de la rente pétrolière. La Grèce n’est pas soumise à une telle menace de reprise de son territoire par une ancienne puissance (la Turquie ne voulant pas  à ma connaissance récupérer l’autre rive de la Mer Égée), mais le mécanisme est semblable : il s’agit simplement de sauver l’État grec – pas étonnant qu’il se trouve alors une majorité de députés pour voter de telles mesures.

Ce vote a toutefois une double conséquence. D’une part, si l’État grec risque bel et bien d’être sauvé, l’Union européenne abandonne par la même occasion, toute prétention antérieure à représenter un quelconque progrès social ou humain. Même en prétendant que le défaut de paiement serait pire, il va être difficile d’ignorer la baisse radicale du niveau de vie en cours. “Que le peuple grec crève, mais que nos créances soient payés!”, semble en plus être désormais le slogan des pays créanciers (cf. les déclarations en ce sens du ministre allemand des Finances voulant que l’argent prêté soit mis sur un compte spécial remboursement de la dette).  Les coûts de l’ajustement des ex-pays de l’Est à l’économie de marché dans la première moitiés des années 1990 ont pu être présentés comme la conséquence, fâcheuse mais inévitable, de quarante années d’économie (mal)administrée. Les populations appauvries y avaient au moins gagné la liberté politique. Dans le cas de la Grèce actuelle, les autres dirigeants européens auront beau rejeter la faute sur les politiciens grecs ou la population grecque en général – ces fainéants buveurs d’ouzo!-, il n’échappera pas à grand monde que c’est l’inclusion de la Grèce dans la zone Euro en 2001 qui a abouti à ce désastre. Plus longtemps durera la descente aux enfers de l’économie grecque, plus il sera alors nécessaire de réfléchir sur les responsabilités. Je suppose même que, si la Grèce entre dans une dépression encore plus marquée qu’aujourd’hui, c’est la politique actuelle de l’UE envers la Grèce qui sera  vraiment mise en accusation, pas seulement pas les extrêmes comme actuellement. Tout cela pour dire que l’Union européenne qui s’est toujours présentée comme l’“empire du bien” (cf. par exemple ses déclarations et préambules), la douce puissance qui allait remplacer les vieilles querelles européennes, est en train de perdre tout privilège de ce point de vue. Le désastre est à mon sens aussi symbolique, et je doute qu’on puisse longtemps le confiner à la Grèce.

D’autre part, je me demande bien ce qui peut sortir des élections anticipées en Grèce. A ce stade, elles sont toujours prévues ce printemps. Cependant, si les électeurs grecs ne sont pas totalement idiots, ils ne peuvent que sanctionner les partis qui ont voté de telles mesures, en s’abstenant ou en votant pour l’opposition. Certes, il y aura le discours du chaos évité de la part des deux partis de gouvernement, mais que vaudra-t-il face à la réalité d’une dépression économique? Le plus prudent à ce stade pour l’État grec serait de ne pas organiser d’élections du tout jusqu’à nouvel ordre. Autre problème pour l’Europe… que d’admettre qu’il n’est plus possible à ce stade d’avoir une légitimation populaire à la politique qu’elle impose à la Grèce.

Ps 1. Allez voir sur le site du Point ce que dit le politiste grec Georges Contoeorgis sur les raisons de la crise grecque : un État aux mains d’oligarchies maffieuses, qui se servent sur la bête tant que c’est encore possible avec l’argent venu de l’extérieur. Il dénonce pour sa part tous les partis, ce qui ne laisse guère d’espoir aux Grecs. Il a un blog en grec… où l’on voit au moins qu’il intervient régulièrement dans les médias grecs. Son collègue, Seraphim Sefariades, dans Libération, est un peu plus optimiste (tout en rappelant la mise sous tutelle par la “troïka”), en rappelant que les Grecs peuvent encore se mobiliser.

Ps2. Toutes les péripéties de la semaine (menaces allemandes et hollandaises de se débarrasser du fardeau grec, hauts cris des autorités grecques contre cette attitude de plus en plus méprisante)  n’ont fait que renforcer cette impression de désastre symbolique : tout montre qu’il n’y aucun sentiment de “solidarité” chez certains politiciens du nord de l’Europe – et chez leurs électeurs… Ou plutôt c’est la “solidarité” du copropriétaire et non celle du concitoyen…

Ps3. Les autres pays membres de la zone Euro ont exigé que les deux grands partis de gouvernement, PASOK et Nouvelle Démocratie, s’engagent par écrit à appliquer à la lettre les mesures imposées par la “troïka”, y compris après les élections à tenir en avril 2012. Il me semble que c’est là un bon moyen d’organiser le référendum qu’on a refusé aux Grecs à l’automne. Les électeurs grecs sauront ainsi sans ambiguïté quels partis les ont vendus à l’encan. Il ne faudra pas s’étonner ensuite si PASOK et Nouvelle Démocratie connaissent leur pire score électoral depuis le retour à la démocratie. La formation d’une coalition proeuropéenne entre ces éclopés et les alliés qu’ils trouveront bien dans leurs dissidents respectifs n’en sera que plus drôle à observer.

Dehors les Britanniques…

Selon ce que les médias en disent ce matin, le sommet européen des 8/9 décembre 2011 s’est décidé pour un tout nouveau traité à 17 plus tous ceux qui voudront ce joindre. Le blocage de la révision des Traités à 27 tiendrait à l’attitude britannique, suivi seulement par le gouvernement hongrois.

Fort bien… dehors les Britanniques et les Hongrois, mais je me demande maintenant comment les juristes vont faire coexister deux traités traitant des mêmes choses (le Traité de Lisbonne et la législation dérivée qui en découle à propose de la gouvernance économique, et le nouveau traité entre les 17 de la zone Euro plus  les pays candidats à rejoindre la dite zone sauf sans doute la Hongrie, à propos de la même gouvernance économique). En effet, si le Traité à 27 reste en vigueur (sauf preuve du contraire...), toutes les dispositions de gestion de la politique économique à 27, et des pays de la zone Euro, restent par définition en vigueur. On vient d’ailleurs de les renforcer à travers les procédures normales à 27, et cela doit entrer en vigueur au début de 2012. Comment diable va-t-on rendre compatible l’existence de tous ces textes déjà là avec un nouveau texte qui disposeraient les choses, sinon autrement, du moins parallèlement? La presse britannique indique par ailleurs que, logiquement, le gouvernement britanniques refuserait que les institutions à 27 soient utilisés pour faire fonctionner ce traité à 17 et plus. De deux choses l’une, soit il faut construire ex nihilo une sorte d’Union-bis restreinte cependant à certaines questions budgétaires, soit on se raccorde quand même, avec l’accord des Britanniques et des Hongrois obtenu lors des négociations de ce jour, à l’Union actuelle, et, là, on va se faire rire : il y aura la Commission en formation pour les 27 et pour les 17+, le Parlement européen en formation à 27 et à 17+, etc. On voit mal en effet les ressortissants britanniques participer aux fonctionnements liés au nouveau traité.  Normalement, il y aurait la solution d’une “coopération renforcée”, mais cela suppose à première vue l’accord des Britanniques et des Hongrois, et là encore, les façons d’agir préconisées dans la coopération renforcée peuvent-elles contredire celles déjà actées dans les traités à 27 ?

En tout cas, l’idée d’un nouveau traité qui doublonne et sur certains points comme la manière d’aboutir à des sanctions (automaticité ou pas?) contredise les textes à 27 atteint le summum du baroque.

Il va aussi être difficile de prétendre en Irlande qu’il s’agit d’un petit traité de rien du tout qui n’engage à rien, puisque les voisins britanniques en font tout un plat (de lentilles?)… d’où référendum  ou déni patent de démocratie!

Jean-Louis Bourlanges, ce matin sur France-Inter, a lui aussi noté ce point de complexité juridique, tout en indiquant que le sommet européen devrait le résoudre aujourd’hui. Nous verrons donc dans les conclusions de ce sommet à 27 ce qui a été décidé.  Des juristes imaginatifs vont bien trouver une solution élégante. Du moins, je l’espère.

Ps 1. La situation s’est un peu décantée au fil de la journée : la délégation britannique semble être finalement la seule à refuser vraiment une modification des traités en vigueur et sa participation à un nouveau traité. Le texte diffusé, par le Conseil européen, sous le titre “Statement by the Euro Area Heads of State or Government”, ainsi que les déclarations du président du Conseil européen, Herman Von Rompuy, laissent entièrement ouverte la question proprement juridique du comment faire entrer en vigueur de telles modifications de la gouvernance économique de la zone Euro. S’ils évoquent un nouveau traité ad hoc, les membres de la zone Euro et H. van Rompuy déclarent aussi vouloir inscrire dans les Traités de l’Union dès que possible, et tout le langage des déclarations fait allusion aux organes et fonctionnements actuels de l’Union européenne. Je crois bien que nous voyons se créer sous nos yeux une nouvelle forme de révision des traités, celle voulue par une quasi-unanimité. Les développements juridiques et politiques sur ce point seront passionnants.

Par ailleurs, les décisions du sommet des 8/9 décembre 2011 confirment que tous  les gouvernements présents restent prisonniers d’une vision économique qui fait de l’austérité budgétaire un sine qua non de la politique économique à mener dans l’avenir. On passerait d’un critère de Maastricht de 3% de déficit annuel autorisé, à un nouveau critère (idéal) de 0,5% – c’est dans le fond logique pour stabiliser l’endettement si l’on se prépare à une période de croissante très lente… Le très généreux 3% de Maastricht était encore un souvenir des “Trente Glorieuses”. Si tous les pays vont réellement dans la direction indiquée de “zéro déficit”, les années 2012 et suivantes vont être celles d’une stagnation européenne des plus réussies…

Le sommet a en plus  souhaité exonérer entièrement les créanciers (en particulier les banques) de tout effort. Il seront payés rubis sur l’ongle. Herman von Rompuy a apparemment été chargé de faire passer le message le plus clairement possible à la communauté financière : vous ne risquez plus rien, la Grèce était une exception. Du coup, c’est assez amusant de voir les résultats de ce sommet présentés comme une “victoire allemande” : il me semblait pourtant que c’était A. Merkel qui avait insisté il y a un an pour que les banques et autres créanciers y soient de leur poche dans le cas de la Grèce – et ce sur les instances de son opinion publique et de son Parlement. Le moins que l’on puisse dire, c’est que le présent accord revient à entériner le pouvoir de la finance sur les Etats. C’est un “choix social” comme disent les économistes… L’euthanasie des rentiers n’est pas pour demain.

Bref, tout cela est foncièrement enthousiasmant… je m’en vais finir mon whisky…

Ps 2. Où va-t-on? Jacques Attali fait un commentaire sur l’accord du 8/9 décembre 2011, que je pourrais partager. J’ai honte. Il souligne, lui l’ancien banquier international public, que tout cela ne profite au final qu’aux banques commerciales.

Ps 3. Il semble que des juristes allemands, cités par la FAZ, commencent à se rendre compte que le nouveau traité proposé est un monstre juridique. Cette solution adoptée pour contourner le pouvoir de négociation (ou de veto si l’on veut) des Britanniques sera au minimum considérée par certains commentateurs comme joyeusement baroque, au pire finira par s’échouer dans les eaux de la légalité à respecter (tout de même).

Ps 4. L’économiste Alexandre Delaigue, lui aussi, n’est guère convaincu par cette remise au goût du jour de l’esprit de Maastricht. Cela n’a pas marché avant, cela ne marchera pas ensuite. (Ou alors, en reprenant son idée d’une victoire de la BCE, cela peut marcher justement parce que cette dernière va se substituer aux marchés financiers dans l’évaluation du risque-pays, et parce que c’est elle qui fera en fait varier les taux d’intérêt de la dette publique de chaque pays de la zone Euro, mais le problème est alors que cela va finir par se voir!).

Perplexité européenne (suite et sans doute pas fin!)

Bon là, je cale un peu face à tant d’acharnement de “Merkozy” à repasser les mêmes plats plus ou moins réchauffés…

En gros (selon le très désinformé Arnaud Leparmentier du Monde), ce que nos deux duettistes ont proposé cet après-midi à leurs partenaires européens via une conférence de presse, ce serait du “Maastricht+”, ou du “Pacte de stabilité de croissance -version 3 bis” (1997, 2005, 2011, version  maintenant déjà à revoir). On aurait en plus le choix entre une révision des traités à 27 ou un nouveau traité à 17, ou un nouveau traité à 17 mais ouvert aux 27… (Je me demande d’ailleurs  si on peut avoir deux textes traitant de la même chose : les Traités actuels traitent déjà de la procédure de déficit excessif, article 126 TFUE, le nouveau traité à 17 instituerait donc autre chose en plus ou à côté.)  Surtout, la logique fondamentale reste la même au delà de tout ce qu’on a pu raconter par ailleurs  : un État membre de la zone Euro est censé rester proche de l’équilibre budgétaire, voire l’atteindre, en adoptant une “règle d’or budgétaire” à valeur constitutionnelle, qui, petite nouveauté, serait validée elle-même par la Cour européenne de justice. En cas de manquement à ses obligations de sérieux budgétaire, le pays finirait par se voir presque automatiquement infligé une amende… Idée qui m’a toujours parue formidable pour aider un État en difficulté de financement… que fait-on si cet État refuse de payer? En l’espèce, on tourne en rond: en effet, la vraie et réelle pénalité, ce sont les marchés financiers qui l’auront infligée bien avant d’en arriver là. Si chaque État de la zone Euro continue à se financer de manière indépendante sur les marchés financiers (ce qui semble être le cas puisque les euroobligations ont été enterrées de nouveau cet après-midi), tout l’équilibre financier d’un État membre repose toujours sur la confiance – plus ou moins rationnellement fondée – de ces derniers en la capacité de ce dernier à rembourser ses emprunts. Le nouveau mécanisme peut évidemment être respecté contrairement à ces prédécesseurs qui, pourtant, avaient tout prévu, mais que se passe-t-il si cela ne marche toujours pas pour un pays, surtout pour un grand pays? On retombe dans les présentes inquiétudes. Il faut venir à son secours via quelque mécanisme de solidarité, qui l’aidera à mourir guéri.

Ainsi il est vrai qu’il y a le FESF qui devrait se transformer le plus vite possible en MES amélioré par l’abandon de la règle d’unanimité (avec une majorité de 85% au prorata des contributions).  Encore que cette possibilité de mettre sur la touche un petit contributeur au sein du MES me parait en elle-même ridicule : j’espère que personne n’imagine obliger quelqu’un à contribuer sans qu’il ait donné son accord. Cela veut simplement dire que seuls deux grands pays riches vont contribuer, puisque, de toute façon, ils décident de tout dans cette affaire.

Face à ce genre d’accord franco-allemand, on peut avoir deux visions : celle pessimiste selon laquelle, décidément, la dépendance au sentier institutionnel va finir par emporter la zone Euro et l’Europe communautaire avec elle, dans un feu d’artifice final, du plus bel effet pour célébrer le centenaire de la guerre de 1914 ; celle optimiste selon laquelle cette réaffirmation solennelle des principes maastrichtiens, qui ont présidé à la construction, considéré par bien des économistes comme bancale, de la zone Euro (budgets nationaux, politique monétaire gérée par une BCE non tenue de financer les Etats membres de la zone en dernier recours), ne constitue en fait qu’un pénible rideau de fumée en direction de l’électorat allemand et plus généralement des pays du nord de la zone Euro, et ouvre la voie à une intervention massive de la BCE dès le lendemain de ce sommet du 8/9 décembre – ou simplement à la croyance de la part des marchés qu’elle ne peut qu’intervenir. A ce stade bien sûr, l’idéal serait que cette dernière intervienne sans que cela se sache, ou sous une forme si alambiquée telle que personne n’y comprenne rien. (A ce propos, j’ai lu la proposition d’un économiste un peu désespéré suggérant que cela soit la Fed américaine qui rachète la dette des Etats européens.) En tout cas, sauf à croire que tous les économistes ou presque sont payés par des puissances obscures (spéculateurs au service d’une grande puissance étrangère, “gnomes de Londres” et autres agents défroqués des “organes”), il est probable qu’on en arrivera là par une voie subtile et détournée.

En tout cas, pour l’instant, c’est Maastricht, tout Maastricht et rien que Maastricht. (C’était déjà le cas avec la révision du Pacte de stabilité à peine adoptée.)  L’équilibre budgétaire, voilà la voie, la seule vraie voie du salut. Je suis bien curieux de voir ce que cela pourrait donner en France dans les prochains mois. (Je suggère donc comme première mesure éducative et pédagogique de hausser la TVA à 25% dès le 1er janvier 2012.) Il est aussi à souligner qu’en réaffirmant la règle des 3% de déficit au cœur même d’une crise économique telle que nous la connaissons, l’Union européenne continue à ne pouvoir compter que sur la seule politique monétaire pour stabiliser sa conjoncture. En effet, si les budgets nationaux obéissaient toujours à la règle d’or d’équilibre, y compris dans des circonstances comme aujourd’hui lorsque le chômage atteint des sommets dans la zone Euro,  et si le budget de l’Union européenne reste toujours aux alentours de 1% du PIB européen, il ne reste que la politique monétaire de la BCE pour répondre à des chocs économiques – et, en plus, si ces derniers sont asymétriques entre pays membres de la zone Euro, on n’est pas rendu si j’ose m’exprimer ainsi.

Quant à l’aspect démocratique de toute cette manœuvre, je préfère ne pas trop y penser. Si révision des traités il y a, j’imagine déjà les contorsions minables qu’il va falloir faire pour éviter de poser quelque question que ce soit au peuple irlandais, tout en présentant par ailleurs au monde entier cette même réforme des traités ou cette adoption d’un nouveau traité comme le pas essentiel dans la réorganisation des équilibres de la gouvernance européenne. Dommage que les Irlandais lisent couramment la langue anglaise…

En tout cas, l’année 2012 s’annonce déjà comme un grand crû politique.

Perplexité européenne

A découvrir dans la presse,  par des fuites venues de sources plus ou moins indiquées comme proches des autorités, ce qui se concocterait dans les coulisses de la négociation européenne au sommet, je dois dire que j’y perds un peu mon latin, et je me demande si tout cela n’est pas de l’ordre du rideau de fumée.

Maintenant, on parlerait de créer des “eurobligations”, mais seulement entre les pays  de la zone Euro, notés AAA. Je ne vois pas bien ce que cela apporterait (en dehors d’une plus grande taille du marché de ces titres), sinon de diviser officiellement la zone Euro en bons et en mauvais risques.Très malin comme idée, les Italiens, Espagnols et autres vont apprécier au moment même où ils promettent de faire tout ce qu’on leur demande pour restaurer leur crédibilité. Et la France, où se situe-t-elle dans ce cas-là?

On parle d’un renforcement (encore une fois) du Pacte de stabilité et de croissance (PSC). Déjà, j’avais cru comprendre qu’un tel renforcement avait déjà été envoyé dans les tuyaux de la législation européenne ordinaire sous forme de réforme du PSC de 1997, révisé 2005, et que ces mesures se trouvaient dans un état très avancé dans leur processus d’approbation. Sauf erreur de ma part, ces réformes de la gouvernance économique, avec quelque chose comme le “semestre européen” par exemple, risquent déjà à l’usage de ne pas passer inaperçues auprès des opinions publiques nationales. Elles n’ont cependant même pas encore été mises en application, qu’on songe déjà à autre chose de plus corsé. Pour ne pas parler de la fameuse “règle d’or budgétaire” que la France est bien incapable à ce stade d’adopter (contrairement à l’Espagne par exemple)… sauf illumination christique du PS, qui verrait saint François aller sauver le grand pêcheur Nicolas de la panade où il s’est mis à coup de “paquet fiscal”, “grand emprunt” et autre “TVA réduite sur la restauration”. Plus gribouille que cela, tu meurs! Ou est-ce une resucée du “Pacte Euro+” déjà annoncée cet été par “Merkozy”? Avec de bonnes vieilles réformes structurelles à la clé, qui feraient de tout le domaine économique et social, y compris dans les détails qui fâchent le populo, une prérogative de l’ensemble (enfin de quel ensemble? de l’Union à 27, de la zone Euro, d’autre chose de plus restreint?) A ce propos, on fait quoi : on s’aligne sur l’Allemagne en supprimant le SMIC bien trop élevé en France, ou on introduit un SMIC commun de part et d’autre du Rhin à un niveau compatible avec la décence (minimale) à la française. Si on veut rendre similaire les conditions de travail et de rémunération des deux côtés du Rhin, il va falloir aussi penser à aligner les conditions de consommation et de logement des salariés. Il va falloir abandonner le rêve d’une “France de propriétaires”, et il va falloir introduire une vraie concurrence entre distributeurs pour faire baisser les prix à la consommation de ce côté du Rhin. C’est les Auchan, Carrefour, Leclerc et autres qui vont aimer, et, là, si j’ose dire, il y a de la marge.

On parle d’un nouveau traité ad hoc entre les 17, mais j’ai bien peur qu’il en soit déjà question depuis un moment depuis qu’on veut pérenniser le FESF en MES, ou alors s’agit-il de faire coexister deux nouveaux traités, celui sur le FESF/MES, déjà signé, concernant les 17 de la zone Euro, et envoyé en principe dans les tuyaux d’une ratification, et celui sur l’Union de stabilité  évoqué ces jours-ci qui lui, si j’ai bien compris, ne concernerait peut-être qu’une partie des membres de la zone Euro (à savoir les gens sérieux) prêt à accepter la potion hardcore des réformes et de la gestion à l’allemande. Le Figaro laisse même entendre que ceux qui ne voudraient pas signer ce nouveau Traité se mettraient d’eux-mêmes hors de la zone Euro. Plus fantastique encore, selon une dépêche prétendant faire le point sur ces affaires, j’ai vu entrer en jeu le Traité de l’Élysée entre la France et l’Allemagne. Cela me rappelle l’idée d’il y a quelques années un temps évoquée d’une fusion des Etats français et allemand. La créativité finit parfois en délire.

Cela part vraiment dans tous les sens, et je dois avouer que, si j’étais un analyste financier basé à Hong-Kong ou à New York, je trouverais cela éminemment bordélique – enfin, je suppose que j’utiliserais le terme adéquat dans ma langue. Tout cela manque de clarté et de logique, et cela ne semble correspondre qu’à de nouvelles rustines qui ressemblent aux précédentes. Cela commence à me faire penser à des promesses d’ivrognes. Je veux bien que la zone Euro soit une création originale dans l’histoire universelle, mais, comme tout le monde comprend qu’il faut une autorité politique commune pour la gérer, comment la crée-t-on? Il n’y a pas mille moyens.

En tout cas, tous ces bruits de couloir font ressortir l’absence totale de prise en considération des critères démocratiques  – sinon, justement, en creux sous la forme d’un déphasage prononcé avec ces derniers. Surtout pas de référendum, et, désormais, surtout pas de lenteurs démocratiques liés à des Traités trop compliqués à modifier. Je me demande d’ailleurs si l’Union de stabilité évoquée, qui ne serait ouverte qu’à quelques pays élus, ne serait pas destiné à contourner l’écueil démocratique irlandais sans que le détour soit trop apparent.

Ces jours-ci, sans doute sous le coup d’une fatigue de fin de semestre, je commence à me demander si mon raisonnement général sur la zone Euro n’a pas oublié une variable intermédiaire. Les politiciens de la zone Euro veulent sans aucun doute la sauver, ils feront tout pour la sauver, mais  leurs conseillers sont-ils  assez  doués pour trouver la bonne formule? Inventer midi à quatorze heures, c’est bien, c’est subtil, cela permet de trouver un compromis entre les contraintes des uns et des autres, cela permet un consensus, mais, à la fin, cela peut finir par ne pas marcher à force de subtilités.

Ou, alors, s’agit-il pour les autorités allemandes de prouver à leur opinion publique qu’elles auront tout tenté pour éviter d’avoir à admettre in fine un rôle de sauveteur de la BCE? Serait-ce une forme extrême de “blame avoidance” de la part de la Chancelière Merkel?

Que veut dire le mot “rigueur” en France?

Le Ministre de l’Éducation nationale, Luc Chatel, vient d’annoncer qu’à compter de la rentrée prochaine, les enseignants débutants auront la joie de débuter avec une (magnifique) rémunération brute qui dépassera (de peu) les 2000 euros par mois. Cette annonce m’a frappé comme un bon exemple de disjonction entre les différents aspects des politiques publiques menées par un grand État moderne et aussi comme un exemple, qui sera utile aux historiens, de l’écart entre la situation française au sein de la crise économique des années 2007 et suivantes et celle de ses partenaires européens.

Cette annonce d’une augmentation des traitements bruts des enseignants débutants correspond selon le gouvernement lui-même à une promesse de revalorisation du niveau de rémunération des débutants. Celle-ci répond aussi à la faible attractivité des concours de l’enseignement ces temps-ci, due à la fois à l’allongement de la durée préalable d’études nécessaires pour y avoir accès, et à la détérioration réelle et symbolique des métiers de l’enseignement. Cela vient aussi après la sortie fort opportune au demeurant de chiffres comparatifs au niveau de l’OCDE montrant que nos enseignants ne sont pas les mieux lotis en matière de rémunération. Bref, sauf à décider que le niveau (à tous les sens du mot) de l’enseignement en France est destiné à s’écrouler, il fallait faire un (petit) geste. En même temps, cette décision (qui ne coûte que 75 millions d’euros par an selon le gouvernement) se trouve complètement en porte à faux avec l’idée, serinée par ailleurs par tous les membres de la majorité, qu’il faut désormais faire preuve d’une vigilance extrême en matière de dépenses publiques.

Surtout, du point de vue comparatif, en regardant ce qui se passe pour les fonctionnaires, et pour le monde enseignant dépendant des finances publiques dans les autres pays européens (pour ne pas parler des États-Unis…) , il y a de quoi être très surpris. En Espagne, au Portugal, en Irlande, en Grèce bien sûr, au Royaume-Uni, les salariés émargeant à la caisse publique en faillite, vous-dis-je, en faillite,  se sont vus, soit imposer des salaires réduits, soit proposer, plus ou moins gentiment selon le style des relations sociales en vigueur, des départs vers d’autres (absence d’)horizons professionnels. Pour donner un exemple extrême dans l’Europe communautaire, les enseignants roumains se sont vus imposer il y a deux ans une diminution de 25% de leur salaire (qui n’était déjà pas brillant), au point qu’une partie d’entre eux s’est désormais mise en congé sabbatique pour aller gagner sa vie ailleurs (sans que l’État roumain ne les remplace : l’ignorance n’est pas là-bas un problème, mais une solution!). Partout où la rigueur (salvatrice), l’austérité (qui nous punit de nos fautes), les nécessaires sacrifices (in)humains, se trouvent mis en place, les agents publics – ces privilégiés, morveux et absentéistes!-  n’y coupent pas : soit moins de salaires, soit moins de postes de travail, soit moins des deux. En France, depuis 2007, on recrute moins – règle de remplacement d’un fonctionnaire sur deux seulement parmi les fonctionnaires d’État partant à la retraite -, mais,  pour l’instant, sauf marginalement (hausse des cotisations retraites sur quelques années , blocage du point d’indice, etc.), le gouvernement Fillon n’a pas annoncé qu’il entendait baisser radicalement du jour au lendemain les salaires nets de ses employés de 5, 10, 15, 20, 25, 30, 40, 50% qui dit mieux?, ni qu’il entendait tailler dans les effectifs, 10000, 100000, 1000000, qui dit mieux? Il me semble même avoir entendu François Fillon expliquer que : la rigueur, c’était justement lorsque l’on met ce genre de mesures en place. Tout le reste, ce n’est pas de la rigueur, c’est simplement de la bonne gestion. La France ne connait donc pas la rigueur.

Or, à lire la presse, le bruit court que le gouvernement allemand voudrait que la France entre dans la vraie rigueur. Plus de “AAA” sans une vraie cure d’austérité qui fera mentir le dicton allemand selon lequel Dieu serait français. Du sang, des larmes, des taux de suicide qui explosent, voilà la seule solution. A nous d’apprécier enfin les joies de la vraie rigueur. Or,  au point où nous en sommes, l’une des seules choses à faire qui aurait des effets presque immédiats sur le niveau des dépenses publiques serait donc de faire comme nos voisins espagnols, irlandais, etc.. Pourquoi un gouvernement comme celui de François Fillon hésite-t-il encore? Comme dirait un vrai libéral de ma connaissance, parce qu’en fait l’UMP se situe à gauche? Ou alors y aurait-il encore des vieux keynésiens qui traineraient dans les allées du pouvoir et préviendraient des effets récessifs de l’austérité? Que Carrefour est déjà mal en point et qu’il ne faudrait pas que ce fleuron du génie français y passe?

Je me demande si, tout simplement, la droite française n’a pas quelque part dans ses lointains souvenirs  quelque réminiscence des mésaventures du Pierre Laval de l’été 1935. Pour sauver la compétitivité du pays et rétablir les finances publiques, ce dernier choisit  de baisser d’autorité prix et salaires, et, entre autres, les salaires des fonctionnaires. Cette grande idée, dont la parenté avec la situation d’aujourd’hui n’échappera qu’à ceux qui n’ont pas intérêt à la comprendre, était destinée à maintenir la parité-or du franc, tout en cherchant à relancer l’activité économique nationale en reprenant des parts de marché sur les concurrents. Cette célèbre “déflation Laval” est généralement présentée par les historiens comme une des causes de la victoire du “Front populaire” en 1936 – traumatisme fondateur de la droite française. Je doute qu’un François Fillon veuille apparaître comme celui qui a propulsé la gauche au pouvoir en 2012 , qui aura réconcilié F. Hollande et J.L. Mélanchon. Il tergiverse donc.

Certes, le prochain plan de rigueur, qui semble certain selon les Cassandre, me démentira peut-être, et, enfin, nous connaitrons vraiment la crise comme les autres Européens.

Ps. Le même raisonnement peut être mené pour les personnels chargés de faire passer le permis de conduire, auquel le gouvernement a cédé quelques sous. Il ne signifie pas bien sûr que je nie les difficultés des Français (dont attestent les sondages par exemple), mais je souligne le privilège relatif dont une partie d’entre eux (dont je suis) a bénéficié jusqu’ici pendant cette crise mondiale.

Christian Chavagneux, Une brève histoire des crises financières. Des tulipes aux subprimes.

Christian Chavagneux, rédacteur en chef adjoint du mensuel Alternatives économiques, a publié le mois dernier Une brève histoire des crises financières. Des tulipes aux subprimes (Paris : La Découverte, 2011). C’est, comme l’aurait dit sarcastiquement un de mes (vieux) professeurs d’économie à l’Université de Nanterre de l’“économie littéraire”, donc cela ne peut pas passionner les économistes qui visent le (vrai faux) Nobel d’économie. On n’y trouvera d’ailleurs pas la moindre équation. Jeune économiste aux dents acérés, passe donc ton chemin, c’est de “l’économie pour les nuls”. C’est en effet écrit de manière aussi pédagogique que possible sans trahir les raisonnements parfois complexes à effectuer, et le sel du propos se trouve en plus résumé dans des schémas d’enchaînements logiques (cf. en particulier p. 166).

L’enjeu pour C. Chavagneux est ici de revisiter les crises financières précédentes (depuis la spéculation sur les bulbes de tulipes aux Pays-Bas au XVIIe siècle qui constitue plus un mythe fondateur pour les analystes ultérieurs de ces crises qu’une réalité économique importante), pour essayer de dégager des enchaînements communs au déclenchement de ses dernières et au dénouement de ces dernières. Il traite successivement de la dite “crise des Tulipes”, des aventures de John Law dans la France de la Régence, de la panique de 1907 aux États-Unis, de la crise de 1929 essentiellement dans ce même pays, avant de s’essayer à proposer un cadre d’analyse pour la crise contemporaine. C’est donc  un travail de synthèse, qui s’appuie sur l’existence de spécialistes de chaque période considéré. On résumerait volontiers pour notre part tout son propos ainsi.

Au début, tout est calme, personne parmi les détenteurs de capitaux ne gagne beaucoup plus que prévu, le souvenir des crises précédentes s’est effacé des mémoires humaines. On s’ennuie un peu.

Des jeunes, des innovateurs, des aventuriers se lancent dans une nouvelle manière de faire des affaires. Ils gagnent beaucoup plus d’argent que les autres capitalistes. Bientôt, ils obtiennent des pouvoirs publics une régulation de la finance qui leur sied (c’est-à-dire une régulation qui ne régule rien!), en bénéficiant de l’oubli des “leçons du passé”.

Bientôt vient le temps de l’“exubérance irrationnelle des marchés”. Les arbres sont désormais censés monter jusqu’au ciel. Cette exubérance est aidée par des fraudes (qu’on observe lors de chaque épisode étudié de crise financière), une montée des risques pris (que plus personne ne surveille ni surtout ne comprend aussi bien du temps de la Régence que lors de la crise des subprimes), et enfin par une énorme dose de mimétisme de la part des opérateurs de marché. Cette exubérance est réputée par les économistes d’alors ouvrir une phase nouvelle dans l’histoire du capitalisme. Selon ces idéologues, la société est enfin arrivée au paradis et doit y rester pour l’ensemble des temps à venir. Pour notre temps, ce fut la “grande modération” d’un certain Bernanke  et autres billevesées de la même eau.  Les pouvoirs politiques applaudissent, car ils profitent souvent des retombées (fiscales) de l’exubérance (par exemple des taxes sur l’immobilier en cas de bulle dans ce secteur). Les inégalités augmentent dans les sociétés concernés entre ceux qui gagnent beaucoup à ce jeu et les autres.

Of course, les arbres ne montent pas jusqu’au ciel. Le prix des actifs concernés par la spéculation  se retournent un jour – sans doute parce que la tricherie, les investissements absurdes, ou la simple baisse marginale de la rentabilité des actifs s’en mêlent. C’est le krach, dans lequel des éléments anodins de tricherie ou de concurrence entre acteurs  peuvent souvent jouer un rôle déclencheur. Après un moment de stupeur et de dénégation, les pouvoirs publics viennent à la rescousse. On socialise les pertes. On cherche parfois les responsables (pas dans le cas de la crise actuelle…).

Et, pour finir, à la suite d’une longue lutte politique, une nouvelle régulation est mise en place, tout est de nouveau calme, personne ne gagne beaucoup plus que prévu. On s’ennuie un peu.

En dehors de ce modèle qui n’est pas radicalement nouveau j’en conviens aisément puisqu’il est constitué d’une synthèse d’éléments épars de la littérature économique existante, l’ouvrage de C. Chavagneux m’a paru intéressant pour un politiste sous trois points.

Premier point, il insiste sur le passage des générations au sein de la classe dirigeante. Chaque crise est l’occasion d’apprendre à nouveaux frais d’anciennes leçons. Pour élever la rentabilité du capital, il y aura toujours quelqu’un pour suggérer de prendre plus de risques. Comme cela peut marcher dans un premier temps, on oublie les risques, et à la fin, patatras! On néglige trop cet élément basique dans toute situation humaine moderne : la tradition a tort, parce qu’elle est la tradition.

Second point, C. Chavagneux insiste longuement sur les difficultés politiques pour instaurer de nouvelles régulations. Il rappelle ainsi à quel point l’instauration du nouvel ordre financier après la crise de 1929 fut compliquée et tortueuse (cf. chapitre 4, 1929 : la crise qui a changé la face de la finance, p. 77-109). Il a fallu que Roosevelt puisse dans un premier temps délégitimer la parole des grands banquiers à travers la Commission Pecora, puis dans un second temps qu’il passe des compromis avec ces mêmes banquiers en manipulant en passant les responsables du dossier dans son propre camp. Le Président Roosevelt a ainsi cherché à diminuer les risques liés à la finance tout en lui assurant un niveau de rentabilité acceptable et en permettant le financement de l’économie (cf. 106-109). Comme le dit l’auteur, l’équilibre “rentabilité/stabilité/accès au crédit” enfin atteint dans la seconde moitié des années 1930 ne sera pas remis en cause avant la fin des années 1970.

Et, dans le fond, le sens profond de l’ouvrage, au delà de son titre un peu trompeur, est de chercher à comprendre comment un tel compromis politique se trouve en gestation  – ou non – dans la présente crise. C’est l’objet du dernier chapitre (chapitre 6. Le temps de la régulation, p. 167-207, et de la conclusion, Tirer les leçons de la plus grande financière de l’histoire, p. 209-215). Ces chapitres qui parlent de l’actualité immédiate essayent en effet de faire le point de ce qui a déjà été fait (aux États-Unis et dans l’Union européenne) et de ce qu’il faudrait faire, en matière de régulation de la finance. C’est un point de la situation qui m’a paru plutôt bien vu, mais, à dire vrai, bien qu’il vienne de paraitre, le livre s’en trouve déjà daté. C’est la situation au début de l’été 2011.  Par exemple, il n’a pas pu prendre en compte la montée des exigences de fonds propres pour les banques systémiques européennes, décrétée le 26 octobre 2011 par le Conseil européen pour juin 2012 – qui, elle-même, semble déjà produire des effets de rebond sur l’approfondissement de la crise économique, en laissant entrevoir le risque d’une restriction brutale du crédit à l’économie de la part des banques et/ou des activités des banques sur les marchés financiers. Le combat est donc en cours, et il se trouve encore très incertain dans ses résultats il faut bien le dire.

Le livre vise ainsi sans doute à amener sa pierre à la mobilisation informée de l’opinion publique sur le sujet de régulation financière – et à appuyer la prétention de son auteur à parler avec autorité de ces sujets dans les médias. Pour le cas des années 1930, aux États-Unis, C. Chavagneux cite une demande de régulation de la part de l’opinion publique, sans préciser par quels acteurs politiques ou sociaux elle était vraiment portée. De nos jours, il existe sans aucun doute une montée en puissance dans l’opinion publique d’une haine des banquiers, mais elle ne semble guère pouvoir être liée à une mobilisation politique ou sociale particulière. (Encore que les allusions pressantes au rôle de Goldman Sachs nous renvoient avec insistance à une période antérieure de l’histoire européenne).

En tout cas, voilà un livre à lire vite, ou alors attendez la prochaine mise à jour…