La déesse Europe est très mécontente. Zeus l’a entendue, voilà qu’il s’essaye à défaire avec ses moyens traditionnels – avant même qu’il ne se forme – le nouveau “couple franco-allemand”.
Zeus semble bien décidé aussi à égarer les esprits des journalistes français qui parlent de la Grèce. Je ne cesse en effet de lire sous leur plume des propos dont l’incohérence m’afflige. Je pense en particulier à un long article d’il y a quelques jours dans le Monde. Face à la crise grecque, j’ai l’impression de mieux comprendre le terme de “bobard” – utilisé par les historiens - que je n’avais jamais vraiment compris en situation.
Ces “bobards” concernent essentiellement la situation qui se créerait en cas de sortie de la Grèce de la zone Euro, mais ils concernent en fait la situation en général en Grèce .
Premier “bobard” : “Si la Grèce était amenée à revenir à la drachme, celle-ci se dévaluerait par rapport à l’Euro, mais il n’y aurait pas d’effet économique positif à cette dévaluation, car les exportations grecques n’augmenteraient pas, car la Grèce n’a de fait rien à exporter.” Le problème de ce bobard-là (que je jure avoir lu plusieurs fois sous des plumes journalistiques) est qu’il s’avère totalement contradictoire avec la stratégie actuelle de redressement à terme de l’économie grecque menée sous l’égide de la “troïka” (BCE-FMI-Commission). En effet, selon cette dernière, il est vrai que la Grèce a un problème de compétitivité-prix: les coûts de production grecs sont peu compétitifs, car les salaires grecs sont trop élevés. Cette dernière a donc demandé que les salaires dans le secteur privé soient abaissés fortement – ce que le gouvernement grec sortant d’union nationale a dû accepter de faire sous les protestations du… patronat local craignant (à juste titre) un écroulement de la demande interne. Selon un responsable de l’OCDE, les salaires du secteur privé grec auraient déjà diminué de 25% depuis le début de la crise. Cette baisse des salaires est destinée à rendre de nouveau la Grèce “compétitive”, et donc à lui permettre de dégager un excédent commercial – et, aussi, d’accueillir plus de touristes . Toute la stratégie actuelle repose donc, comme dans les autres pays soumis à un ajustement par le bas pour retrouver de la compétitivité-prix (Irlande, Portugal, Espagne, etc.), sur la prémisse fondamentale : des prix bas font des exportations – ou des entrées touristiques - en hausse! C’est le raisonnement économique le plus ordinaire qui soit. Si, effectivement la Grèce n’avait vraiment rien à exporter (ou, subsidiairement, si le niveau d’affluence touristique dans ce pays était insensible au prix des prestations offertes), la situation de néant économique de ce pays serait effectivement telle que le reste de l’Europe communautaire devrait subventionner les importations grecques jusqu’à la fin des temps – un peu comme si la Grèce était comme un vaste camp de réfugiés installé aux froides et inhospitalières Kerguelen – ce qui bien sûr est actuellement impensable dans le schéma européen actuel où chaque pays membre est censé vivre sa vie en adulte sans subventions permanentes des autres.
Deuxième bobard : “En cas de sortie de la zone Euro de la Grèce, sa dette publique reste libellée en Euro, et de ce fait, elle explose au regard du PIB grec.” Comme l’éventualité d’une sortie d’un pays de la zone Euro n’a nullement été codifiée dans les Traités européens, il va de soi que cette question de la monnaie dans laquelle est libellée la dette publique grecque après la sortie ferait partie d’un rapport de force politique entre la Grèce et ses créanciers. Cela m’étonnerait beaucoup qu’un gouvernement grec qui serait amené à assumer la sortie de la Grèce de la zone Euro dans une situation de lâchage de facto de la part de ses partenaires européens ne décide pas unilatéralement que tous les titres de dette publique émis en euros sont désormais libellés en drachmes, et qu’un moratoire au remboursement soit établi. Cela ferait un tollé, mais, de toute façon, cette question ferait partie d’un conflit plus large autour de la liquidation de cette dette en euros. Personne ne peut dire raisonnablement comment cela finirait.
Troisième bobard : “Si la Grèce fait défaut sur dette publique, fait faillite, plus personne ne lui prêtera jamais”. Certes, comme le montrent de nombreux articles parus ces derniers jours, l’addition serait salée pour les créditeurs (autres pays européens, BCE, FMI, créanciers privés), mais, entendons-nous, sur le sens de ce “jamais”. L’histoire économique montre (cf. Carmen M. Reinhart et Kenneth S. Rogoff, Cette fois c’est différent. Huit siècles de folie financière, Paris : Pearson, 2010) qu’un débiteur défaillant trouve toujours à terme des prêteurs pour lui prêter de nouveau après son défaut. C’est juste une question de délais, et il n’est nullement indispensable d’avoir remboursé l’ancienne dette pour en contracter une nouvelle. Les emprunts russes d’avant 1914, non remboursés, n’ont pas empêché l’Union soviétique de commercer et de s’endetter avec l’ouest ensuite. Dans le cas de la Grèce contemporaine, on peut imaginer que la Chine ou la Russie – qui ne manquent ni l’une ni l’autre de liquidités à placer - jouent un rôle pour stabiliser le pays afin de gagner de l’influence dans l’Union européenne – si la Grèce reste membre de cette dernière, ou pour aider à l’affaiblissement de l’Union européenne – si la Grèce a été sortie du “club” dont elle n’a pas su respecter les règles (comme dirait J. M. Barroso).
Quatrième “bobard” : “Les électeurs grecs ont fait preuve d’immaturité, de colère, d’irrationalité, en ne votant pas majoritairement pour deux partis, PASOK et Nouvelle Démocratie, qui soutiennent la politique actuelle de la “troïka”.” A force de déplorer que le nouveau Parlement grec ne soit pas capable de dégager une majorité “austéritaire”, on semble oublier que les deux partis censés la former demeurent les plus éminents responsables du chaos économique grec actuel! De fait, ces deux partis, d’après tout ce que j’ai pu lire sous la plume des spécialistes de la Grèce, sont les responsables premiers de ce qui arrive aujourd’hui. Les électeurs grecs ont enfin – au moins à cette élection – sanctionnés ces partis clientélistes, corrompus, sans vision, ayant bien mal utilisé les fonds européens mis à leur disposition depuis 30 ans. Toute personne attachée à la démocratie et à une bonne gestion de la Grèce devrait s’en réjouir, comme on a pu se réjouir de la fin des partis italiens de la “Première République” (1946-1992) ou de celle des partis communistes dans l’est de l’Europe. Eh bien non, certains journalistes visiblement mettraient presque des cierges (au Mont Athos?) pour souhaiter qu’ils regagnent une majorité aux prochaines élections du mois de juin. Or, si l’on admet que ces deux partis sont des instances littéralement crapuleuses, le salut de la Grèce passe sans doute par leur liquidation pure et simple! Quoi de mieux alors qu’une liquidation démocratique par les électeurs grecs eux-mêmes? Pour lutter contre la fraude fiscale, la corruption et l’inefficacité de l’État grec, ne faut-il pas en effet commencer par liquider les deux partis qui les ont autorisées si longtemps? Vu leur efficacité à gérer l’État grec dans le passé, ne vaut-il pas mieux s’en passer désormais? Je sais bien que le PASOK est membre du PSE et “Nouvelle Démocratie” du PPE, les deux “partis au niveau européen” dominants en Europe, mais après tout, si ces branches-là sont pourries, pourquoi ne pas se réjouir que des électeurs grecs, enfin rationnels, les coupent? Ne vaut-il pas mieux pour les autres dirigeants européens avoir à (re-)négocier avec des “hommes nouveaux”, fussent-ils radicaux, qu’avec des produits de l’Ancien Régime?
Cinquième “bobard” : “La sortie de la Grèce de la zone Euro ne concernerait qu’elle”. C’est le bobard le moins répandu, il reprend largement les menaces des dirigeants conservateurs du nord de l’Europe (et d’O. Rehhn et J. M. Barroso qui se sont joints au chorus), selon lesquelles la zone Euro est un club dont on doit respecter les règles sauf à en être exclu. En dehors des aspects proprement économiques et financiers, qui font l’objet d’évaluations très divergentes entre la vaguelette financière et la mère de toutes les tempêtes financières, la sortie de la Grèce de la zone Euro, et à plus forte raison de l’Union européenne, serait une blessure fatale à tout le projet européen. En effet, si la Grèce sort, J. M. Barroso aura eu raison : l’Union européenne n’est qu’un “club”, une alliance de raison, entre pays sérieux. Ce n’est qu’une question de business, de commodités, de confort. Rien de plus, rien de moins. Tous les discours sur l’esprit européen sont vanités des vanités, et poudre aux yeux pour les enfants des écoles, les philosophes et les étudiants en Erasmus. La Nouvelle Zélande pourra demander à adhérer pour remplacer la Grèce. Si la Grèce reste, ce qui ne manquera pas de coûter aux Grecs et aux autres européens, on aura un indice fort que l’Union européenne réagit collectivement comme un État ou une Fédération pour lequel il est absolument inacceptable de perdre du territoire – sauf, contraint et forcé, si les habitants de ce dernier se battent pour leur indépendance (genre Timor-Oriental se battant pour se détacher de l’Indonésie, le Kosovo de la Serbie, ou le Sud-Soudan du Soudan).
Je me réserve le droit de compléter ma liste…
Ps 1. Décidément, je n’ai pas à chercher loin pour trouver mes bobards en première page… En éditorial du Monde de ce jour (daté du jeudi 17 mai 2012), qui lui aussi fait allusion à la colère de Zeus (comme quoi… la culture partagée cela existe), je peux lire : ” [les Grecs] n’ont guère à attendre du retour à la drachme, qui, même dévaluée de 50%, n’améliorerait pas leurs comptes extérieurs pour une raison simple : la Grèce n’a rien à exporter.[je souligne, sic](…). Le pays a besoin d’investissements pas d’une dévaluation compétitive.” Autrement dit, la Grèce serait un cas vraiment unique! Cela m’étonnerait vraiment que la “courbe en J” ne fonctionne pas pour ce pays (détérioration des comptes extérieurs dans un premier temps après la dévaluation, puis amélioration progressive).
Pour les “investissements”, surtout s’ils consistent en la création d’infrastructures avec l’argent européen (“fonds structurels”) faisant intervenir comme opérateur la puissance publique grecque, je ne me retiens pas de souligner l’humour, involontaire sans doute, qu’il y a à proposer ce genre de remèdes… alors même qu’on sait désormais par expérience la propension des politiciens grecs et autres (ir)responsables administratifs locaux à en profiter pour piquer dans la caisse à pleines mains! L’organisation des Jeux olympiques d’Athènes en 2004 n’a-il rien appris à personne? Apporter de l’argent public européen pour investir en Grèce! Quelle blague! Autant verser directement l’argent européen sur des comptes numérotés en Suisse, aux Bahamas… Un État qui repose sur la corruption de masse depuis des décennies ne va pas du jour au lendemain se comporter correctement. Cela n’est jamais arrivé nulle part. Il faut surtout arrêter de nourrir la bête. L’argent européen, s’il doit y avoir argent européen, doit aider à couvrir les besoins essentiels de la population, et à préparer vraiment l’avenir (éducation) – ou, alors, si on veut investir, il faut écarter totalement les élites grecques actuelles de l’utilisation de cet argent.
Ps 2. Allez voir le dernier post de Jean Quatremer, et aussi les divers arguments évoqués par les commentateurs. J. Quatremer souligne lui aussi, pas difficile, que ceux (dans les autres capitales qu’Athènes) qui évoquent la sortie de la Grèce de la zone Euro jouent un jeu pour le moins dangereux. Je dois dire que les affirmations de la presse selon lesquelles à Bruxelles et ailleurs, on se préparerait techniquement à la sortie de la Grèce de la zone Euro, je ne sais comment les prendre : soit comme une façon de faire peur à l’électorat grec (“Votez bien chers redevables de nos bontés, sinon c’est la famine assurée pour vous!”); soit comme une vraie préparation, qui signifierait que les dirigeants politiques européens ont vraiment perdu tout sens de la “construction européenne”, que l’effet “renouvellement des générations” joue à plein, que “l’Europe comme puissance du XXIème siècle” va mourir sous nos yeux.