Archives du Tag: crise grecque

Bobards grecs

 La déesse Europe est très mécontente. Zeus l’a entendue, voilà qu’il s’essaye à défaire avec ses moyens traditionnels – avant même qu’il ne se forme – le nouveau “couple franco-allemand”.

Zeus semble bien décidé aussi à égarer les esprits des journalistes français qui parlent de la Grèce. Je ne cesse en effet de lire sous leur plume des propos dont l’incohérence m’afflige. Je pense en particulier à un long article d’il y a quelques jours dans le Monde. Face à la crise grecque, j’ai l’impression de mieux comprendre le terme de “bobard” – utilisé par les historiens -  que je n’avais jamais vraiment compris en situation.

Ces “bobards” concernent essentiellement la situation qui se créerait en cas de sortie de la Grèce de la zone Euro, mais ils concernent en fait la situation en général en Grèce .

Premier “bobard” : “Si la Grèce était amenée à revenir à la drachme, celle-ci se dévaluerait par rapport à l’Euro, mais il n’y aurait pas d’effet économique positif à cette dévaluation, car les exportations grecques n’augmenteraient pas, car la Grèce n’a de fait rien à exporter.” Le problème de ce bobard-là (que je jure avoir lu plusieurs fois sous des plumes journalistiques) est qu’il s’avère totalement contradictoire avec la stratégie actuelle de redressement à terme de l’économie grecque menée sous l’égide de la “troïka” (BCE-FMI-Commission). En effet, selon cette dernière, il est vrai que la Grèce a un problème de compétitivité-prix: les coûts de production grecs sont peu compétitifs, car les salaires grecs sont trop élevés. Cette dernière a donc demandé que les salaires dans le secteur privé soient abaissés fortement – ce que le gouvernement grec sortant d’union nationale  a dû accepter de faire sous les protestations du… patronat local  craignant (à juste titre) un écroulement de la demande interne. Selon un responsable de l’OCDE, les salaires du secteur privé grec auraient déjà diminué de 25% depuis le début de la crise. Cette baisse des salaires est destinée à rendre de nouveau la Grèce “compétitive”, et donc à lui permettre de dégager un excédent commercial – et, aussi, d’accueillir plus de touristes . Toute la stratégie actuelle repose donc, comme dans les autres pays soumis à un ajustement par le bas pour retrouver de la compétitivité-prix (Irlande, Portugal, Espagne, etc.), sur la prémisse fondamentale : des prix bas font des exportations  – ou des entrées touristiques -  en hausse! C’est le raisonnement économique le plus ordinaire qui soit. Si, effectivement la Grèce n’avait vraiment rien à exporter (ou, subsidiairement, si le niveau d’affluence touristique dans ce pays était insensible au prix des prestations offertes), la situation de néant économique de ce pays serait effectivement telle que le reste de l’Europe communautaire devrait subventionner les importations grecques jusqu’à la fin des temps – un peu comme si la Grèce était comme un vaste camp de réfugiés installé aux froides et inhospitalières Kerguelen – ce qui bien sûr est actuellement impensable dans le schéma européen actuel où chaque pays membre est censé vivre sa vie en adulte sans subventions permanentes des autres.

Deuxième bobard : “En cas de sortie de la zone Euro de la Grèce, sa dette publique reste libellée en Euro, et de ce fait, elle explose au regard du PIB grec.” Comme l’éventualité d’une sortie d’un pays de la zone Euro n’a nullement été codifiée dans les Traités européens, il va de soi que cette question de la monnaie dans laquelle est libellée la dette publique grecque après la sortie ferait partie d’un rapport de force politique entre la Grèce et ses créanciers. Cela m’étonnerait beaucoup qu’un gouvernement grec qui serait amené à assumer la sortie de la Grèce de la zone Euro dans une situation de lâchage de facto de la part de ses partenaires européens ne décide pas unilatéralement que tous les titres de dette publique émis en euros sont désormais libellés en drachmes, et qu’un moratoire au remboursement soit établi. Cela ferait un tollé, mais, de toute façon, cette question ferait partie d’un conflit plus large autour de la liquidation de cette dette en euros. Personne ne peut dire raisonnablement comment cela finirait.

Troisième bobard : “Si la Grèce fait défaut sur dette publique, fait faillite, plus personne ne lui prêtera jamais”.  Certes, comme le montrent de nombreux articles parus ces derniers jours, l’addition serait salée pour les créditeurs (autres pays européens, BCE, FMI, créanciers privés), mais, entendons-nous, sur le sens de ce “jamais”. L’histoire économique montre (cf. Carmen M. Reinhart et Kenneth S. Rogoff, Cette fois c’est différent. Huit siècles de folie financière, Paris : Pearson, 2010) qu’un débiteur défaillant trouve toujours à terme des prêteurs pour lui prêter de nouveau après son défaut. C’est juste une question de délais, et il n’est nullement indispensable d’avoir remboursé l’ancienne dette pour en contracter une nouvelle. Les emprunts russes d’avant 1914, non remboursés, n’ont pas empêché l’Union soviétique de commercer et de s’endetter avec l’ouest ensuite. Dans le cas de la Grèce contemporaine, on peut imaginer que la Chine ou la Russie – qui ne manquent ni l’une ni l’autre de liquidités à placer -  jouent  un rôle pour stabiliser le pays afin de gagner de l’influence dans l’Union européenne – si la Grèce reste membre de cette dernière, ou pour aider à l’affaiblissement de l’Union européenne – si la Grèce a été sortie du “club” dont elle n’a pas su respecter les règles (comme dirait J. M. Barroso).

Quatrième “bobard” : “Les électeurs grecs ont fait preuve d’immaturité, de colère, d’irrationalité, en ne votant pas majoritairement pour deux partis, PASOK et Nouvelle Démocratie, qui soutiennent la politique actuelle de la “troïka”.” A force de déplorer que le nouveau Parlement grec ne soit pas capable de dégager une majorité “austéritaire”, on semble oublier que les deux partis censés la former demeurent les plus éminents responsables du chaos économique grec actuel! De fait, ces deux partis, d’après tout ce que j’ai pu lire sous la plume des spécialistes de la Grèce, sont les responsables premiers de ce qui arrive aujourd’hui. Les électeurs grecs ont enfin – au moins à cette élection – sanctionnés ces partis clientélistes, corrompus, sans vision, ayant bien mal utilisé les fonds européens mis à leur disposition depuis 30 ans.  Toute personne attachée à la démocratie et à une bonne gestion de la Grèce devrait s’en réjouir, comme on a pu se réjouir de la fin des partis italiens de la “Première République” (1946-1992) ou de celle des partis communistes dans l’est de l’Europe. Eh bien non, certains  journalistes visiblement mettraient presque des cierges (au Mont Athos?) pour souhaiter qu’ils regagnent une majorité aux prochaines élections du mois de juin. Or, si l’on admet que ces deux partis sont des instances littéralement crapuleuses, le salut de la Grèce passe sans doute par leur liquidation pure et simple! Quoi de mieux alors qu’une liquidation démocratique par les électeurs grecs eux-mêmes? Pour lutter contre la fraude fiscale, la corruption et l’inefficacité de l’État grec, ne faut-il pas en effet commencer par liquider les deux partis qui les ont autorisées si longtemps? Vu leur efficacité à gérer l’État grec dans le passé, ne vaut-il pas mieux s’en passer désormais? Je sais bien que le PASOK est membre du PSE et “Nouvelle Démocratie” du PPE, les deux “partis au niveau européen” dominants en Europe, mais après tout, si ces branches-là sont pourries, pourquoi ne pas se réjouir que des électeurs grecs, enfin rationnels, les coupent? Ne vaut-il pas mieux pour les autres dirigeants européens avoir à (re-)négocier avec des “hommes nouveaux”, fussent-ils radicaux, qu’avec des produits de l’Ancien Régime?

Cinquième “bobard” : “La sortie de la Grèce de la zone Euro ne concernerait qu’elle”. C’est le bobard le moins répandu, il reprend largement les menaces des dirigeants conservateurs du nord de l’Europe (et d’O. Rehhn et  J. M. Barroso qui se sont joints au chorus), selon lesquelles la zone Euro est un club dont on doit respecter les règles sauf à en être exclu. En dehors des aspects proprement économiques et financiers, qui font l’objet d’évaluations très divergentes entre la vaguelette financière et la mère de toutes les tempêtes financières, la sortie de la Grèce de la zone Euro, et à plus forte raison de l’Union européenne, serait une blessure fatale à tout le projet européen. En effet, si la Grèce sort, J. M. Barroso aura eu raison : l’Union européenne n’est qu’un “club”, une alliance de raison, entre pays sérieux. Ce n’est qu’une question de business, de commodités, de confort. Rien de plus, rien de moins. Tous les discours sur l’esprit européen sont vanités des vanités, et poudre aux yeux pour les enfants des écoles, les philosophes et les étudiants en Erasmus. La Nouvelle Zélande pourra demander à adhérer pour remplacer la Grèce. Si la Grèce reste, ce qui ne manquera pas de coûter aux Grecs et aux autres européens, on aura un indice fort que l’Union européenne réagit collectivement comme un État ou une Fédération pour lequel il est absolument inacceptable de perdre du territoire – sauf, contraint et forcé, si les habitants de ce dernier se battent pour leur indépendance (genre Timor-Oriental se battant pour se détacher de l’Indonésie, le Kosovo de la Serbie, ou le Sud-Soudan du Soudan).

Je me réserve le droit de compléter ma liste…

Ps 1. Décidément, je n’ai pas à chercher loin pour trouver mes bobards en première page… En éditorial du Monde de ce jour (daté du jeudi 17 mai 2012), qui lui aussi fait allusion à la colère de Zeus (comme quoi… la culture partagée cela existe), je peux lire : ” [les Grecs] n’ont guère à attendre du retour à la drachme, qui, même dévaluée de 50%, n’améliorerait pas leurs comptes extérieurs pour une raison simple : la Grèce n’a rien à exporter.[je souligne, sic](…). Le pays a besoin d’investissements pas d’une dévaluation compétitive.”  Autrement dit, la Grèce serait un cas vraiment unique! Cela m’étonnerait vraiment que la “courbe en J” ne fonctionne pas pour ce pays (détérioration des comptes extérieurs dans un premier temps après la dévaluation, puis amélioration progressive).

Pour les “investissements”, surtout s’ils consistent en la création d’infrastructures avec l’argent européen (“fonds structurels”) faisant intervenir comme opérateur la puissance publique grecque, je ne me retiens pas de souligner l’humour, involontaire sans doute, qu’il y a à proposer ce genre de remèdes… alors même qu’on sait désormais par expérience la propension des politiciens grecs et autres (ir)responsables administratifs locaux à en profiter pour piquer dans la caisse à pleines mains! L’organisation des Jeux olympiques d’Athènes en 2004 n’a-il rien appris à personne? Apporter de l’argent public européen pour investir en Grèce! Quelle blague! Autant verser directement l’argent européen sur des comptes numérotés en Suisse, aux Bahamas… Un État qui  repose sur la corruption de masse depuis des décennies ne va pas du jour au lendemain se comporter correctement. Cela n’est jamais arrivé nulle part. Il faut surtout arrêter de nourrir la bête. L’argent européen, s’il doit y avoir argent européen, doit aider à couvrir les besoins essentiels de la population, et à préparer vraiment l’avenir (éducation) – ou, alors, si on veut investir, il faut écarter totalement les élites grecques actuelles de l’utilisation de cet argent.

Ps 2. Allez voir le dernier post de Jean Quatremer, et aussi les divers arguments évoqués par les commentateurs. J. Quatremer souligne lui aussi, pas difficile, que ceux (dans les autres capitales qu’Athènes) qui évoquent la sortie de la Grèce de la zone Euro jouent un jeu pour le moins dangereux. Je dois dire que les affirmations de la presse selon lesquelles à Bruxelles et ailleurs, on se préparerait techniquement à la sortie de la Grèce de la zone Euro, je ne sais comment les prendre : soit comme une façon de faire peur à l’électorat grec (“Votez bien chers redevables de nos bontés, sinon c’est la famine assurée pour vous!”); soit comme une vraie préparation, qui signifierait que les dirigeants politiques européens ont vraiment perdu tout sens de la “construction européenne”, que l’effet “renouvellement des générations” joue à plein, que “l’Europe comme puissance du XXIème siècle” va mourir sous nos yeux.

Une victoire normale… dans un contexte hors norme.

François Hollande a donc gagné cette élection présidentielle de l’an 2012. Je m’inquiétais bien à tort. Les instruments d’analyse de la veille se sont révélés fiables.

Les premières analyses du lendemain (cf. celles fort claires d’Eric Dupin, par exemple sur le vote de droite toujours aussi interclassiste, ou celle de Bruno Cautrès dans Libération de ce jour, 9 mai 2012 [article réservé aux abonnés sur le net]),  montrent que cette élection présidentielle va s’inscrire dans le droit fil de ce qu’on sait sur le fonctionnement de l’électorat français. Pour ma part, si je regarde les résultats à Lyon et dans l’agglomération lyonnaise, je ne peux que constater que chacun y retrouvera ses petits. Les arrondissements marqués à droite “depuis toujours”, correspondant aux quartiers de la vieille bourgeoisie, d’Ainay et des Brotteaux (2ème et 6ème respectivement), sont fidèles à leur camp “naturel”, et les autres donnent des majorités électorales à F. Hollande (à l’exception du 5ème, moins important dans la géographie symbolique lyonnaise que les deux précédents, qui, lui,  reste légèrement à droite). C’est la même chose au niveau de l’agglomération, où l’ouest aisé s’oppose à l’est défavorisé (avec aussi des niveaux d’abstention typiques).

Même sentiment de déjà vu lorsque l’on regarde la carte départementale des résultats. Il y a eu effectivement une “vague” – certes pas celle qu’attendait N. Sarkozy! -, mais les grands équilibres de l’électorat se sont maintenus, ce qui donne effectivement une impression de vague au sens de variation assez régulière des équilibres. Ni l’Alsace, ni la Savoie, ni la région niçoise, ne se convertissent encore cette fois-ci aux joies du socialisme! … en 2050 peut-être… Même impression sur les sondages disponibles. Par exemple, les catholiques pratiquants continuent de voter massivement à droite… comme le précise notre collègue Pierre Bréchon. Surtout, la France électorale est, comme aux précédentes élections présidentielles, coupées en deux blocs de force comparables.

Ces résultats “normaux” font contraste avec les élections tenues le même jour dans deux autres pays européens. En Grèce, c’est comme prévu l’écroulement des deux partis de la majorité “austéritaire”, PASOK et Nouvelle Démocratie. En fait, ils ratent de deux sièges seulement la majorité parlementaire. Dans le système de scrutin proportionnel grec, le premier parti bénéficie en effet d’une prime de 50 sièges. Or, même avec la dite prime, les deux partis “austéritaires” ratent (de peu) la marche. Comme il était logique vu la situation économique du pays, qui devrait être qualifiée de dépression pure et simple plutôt que de récession comme la presse s’entête à le faire, les électeurs grecs ont exprimé leur frustration, à raison de leur identité précédente d’électeurs de droite ou de gauche. Chacun des deux camps voit en effet croître ses dissidences, justement à cause de l’Europe. Les résultats tels que j’ai pu les trouver sur le site du Guardian, qui offre d’ailleurs un suivi excellent de la situation, et qui sont disponibles aussi  sur le site du Ministère de l’intérieur grec, sont les suivants:

- Droite traditionnelle : “Nouvelle Démocratie”, 18.9% des voix, 108  sièges (dont 50 par bonus pour le premier parti), et sa dissidence : “Grecs indépendants“, 10.6% des voix,  33 sièges, soit autour de 30% pour la droite;

- Gauche traditionnelle : PASOK, 13.2%, 41 sièges, très logiquement, le grand perdant de l’élection, une branlée de belle facture, belle leçon de choses pour les social-démocraties européennes (mais il  y a eu des précédents au fil des années quand un parti social-démocrate a suivi une politique d’austérité, en y ajoutant un zeste de corruption : Pologne, Hongrie);

- Extrême-gauche : SYRIZA (elle-même une coalition de petits partis), 16.8%, 52 sièges, le grand gagnant de l’élection, “Gauche démocratique” (qui a été ralliée par des dissidents du PASOK), 6.1%,  19 sièges,  et KKE (parti communiste), 8.5%, 26 sièges, soit autour de 30% pour l’extrême-gauche au sens large, mais avec une fracture très ancienne entre les “staliniens d’origine contrôlée” et les autres;

- Extrême-droite : “L’Aube dorée” , 7.0%, 21 sièges. A noter de ce côté-là, que le parti “Alarme populaire orthodoxe”, qui a participé au gouvernement d’union nationale avant de le quitter en février de cette année, disparait sous la barre des 3% (avec 2,9% des voix). L’électorat d’extrême-droite se situe donc autour des 10% (sauf à considérer les “Grecs indépendants” comme eux aussi d’extrême droite, ce qui nous mènerait à 20%). Les médias européens font toute une histoire de la percée de “l’Aube dorée”, certes, semble-t-il, des gens à ne pas croiser dans une rue d’Athènes la nuit si on est un immigré, mais, comparativement, cette poussée reste moindre qu’ailleurs en Europe.

Il faut ajouter à ce portrait une abstention importante : seulement 65% des électeurs ont voté, et la dispersion vers d’autres petites forces politiques, dont les Verts grecs qui font un score à la Eva Joly (2,9%), revient à faire qu’autour de 10/15% des votants n’ont pas de représentants parlementaires, mais, en dehors des Verts, toutes les tendances idéologiques semblent présentes au Parlement. En nombre absolu de votants, parmi les partis qui entrent au Parlement grec en 2012, qui étaient déjà présents aux élections de 2009, seuls Syriza qui triple son électorat, le KKE qui le fait progresser légèrement, et “l’Aube dorée” qui le multiplie par… 22 (d’un peu moins de 20.000 voix à plus de 420.000), gagnent des suffrages. “Nouvelle Démocratie” est certes en tête, mais avec moitié moins d’électeurs qu’en 2009.

Quoiqu’il en soit, il est évident qu’une nette majorité d’électeurs grecs a voté contre la majorité “austéritaire”, qui ne regroupe au sens strict que 32% des voix, soit en contradiction totale avec les obligations de la Grèce selon les mémorandums signés par les gouvernements grecs depuis 2010. Faute de pouvoir trouver une majorité parlementaire, il serait même question d’appeler à un second scrutin dès le mois de juin. Il est certes alors possible que, dans ce cas, les partis “austéritaires”, ayant peut-être réabsorbé leurs dissidences respectives ou ayant gagné des voix de la part des abstentionnistes ou des électeurs des autres partis n’ayant pas dépassé les 3% des voix, gagnent une majorité parlementaire grâce à la prime de 50 sièges, mais ils resteront sans doute en dessous des 50% des suffrages exprimés à eux deux. Cependant, les déclarations des politiciens allemands appelant au strict respect des engagements de la Grèce risquent, si elle se réitèrent, de ne rien arranger.  De plus, Jean Quatremer indique que le leader de la droite a connu un échec personnel à ses élections, ce qui laisserait supposer que ND serait affaibli lors du second round éventuel et devrait pour les gagner changer  de leader. De fait, au vu de ces résultats, avec un PASOK,  réduit sans doute au noyau dur de ses clientèles, et une “Nouvelle Démocratie” en panne, le rebond du camp “austéritaire” va être difficile sans concessions européennes, et encore…

Autre pays qui voté le même jour que la France et la Grèce, l’Italie. Il ne s’agissait là  que d’une tournée d’élections municipales (en Italie, elles ne sont pas toutes organisées la même année). Chez notre voisin, ce sont plutôt les deux composantes de la coalition de droite qui a régi le pays pendant presque toutes les années 2000, qui commencent leur descente aux enfers: le “Peuple de la Liberté” (PDL, le parti de S. Berlusconi), et surtout la Ligue Nord, perdent leurs électeurs dans un style qui n’est pas sans me rappeler les années 1992-1993. La Ligue Nord surtout finit par payer l’écart entre son image – désormais historique – de parti opposé à la corruption, au népotisme, au clientélisme, etc., des “méridionaux”, et sa réalité, bien “méridionale” pour le coup, de parti des copains, des coquins et de la petite famille! Népotisme bien ordonné commence par soi-même! L’Unité italienne est enfin faite!

Et puis, comme aux élections locales précédentes, l’étrange (non-)parti de Beppe Grillo, les “Listes Cinq Étoiles”, fait des scores étonnants. Ne se contentant plus de vilipender les politiciens italiens de tous bords, B. Grillo commence en plus à s’en prendre désormais à l’Union européenne – occupant une place laissée vacante par toutes les autres forces. En même temps, même si son candidat arrive au ballotage à Parme (en raison de l’écroulement de la droite ultra-corrompue du cru), les résultats électoraux de son organisation “anti-partis” restent limités si l’on pense qu’il n’y aurait plus que 4% des Italiens à faire confiance aux partis politiques (selon les sondages de Renato Mannheimer, publiés dans le Corriere della Sera) – d’autres chiffres indiquent 2%… Le score de confiance dans les partis italiens n’a jamais été très élevé depuis plus d’un quart de siècle, mais la marge de la progression dans la défiance devient désormais très faible. Heureusement, ces 96% de défiants ne votent pas tous pour les listes B. Grillo!  L’échec de la refondation du système politique italien sur des bases plus saines (en principe) dans les années 1990 est désormais évident, mais comment refonder avec  un tel passif?

Bref, comparée aux situations grecque et italienne, la France est un havre de régularité électorale, et possède un système politique pleinement fonctionnel. Ouf! Le nouveau Président et le nouveau gouvernement vont pouvoir affronter la tempête européenne en préparation sur des fondements institutionnels solides.

Les électeurs français peuvent encore se distinguer eux aussi à l’attention générale des Européens en imposant dès juin une majorité de droite aux législatives… ce qui constituerait une rupture inopinée avec la Cinquième République, mais là je vais essayer de ne pas trop y penser.

Si ce n’est pas un “diktat”…

A propos des décisions de l’Eurogroupe de cette nuit du 20 au 21 février 2012 à propos de la Grèce, il me semble que le mot de “diktat”  s’impose sans autre forme de procès. Le communiqué de l’Eurogroupe, malgré les précautions de langage d’usage dans ce genre de texte diplomatique, ne cache même plus que le gouvernement grec n’a plus d’autre choix que d’obéir à tout ce qu’on lui propose.

Dans l’ordre, d’apparition dans ce communiqué que les historiens étudieront sans doute non sans étonnement, le prédicat selon lequel les deux partis actuellement au pouvoir (PASOK et Nouvelle Démocratie) le seront de toute façon encore après les prochaines élections, et que donc leur engagement à ne rien changer au plan établi ce jour fait partie du plan lui-même (“the provision of assurances by the leaders of the two coalition parties regarding the implementation of the programme beyond the forthcoming general elections”). On ne saurait dire plus clairement à quel point les mécanismes démocratiques classiques sont suspendus sine die en Grèce. Je suis censé écrire un papier sur les liens entre élections et politiques publiques pendant la crise européenne, je dois dire que je suis découragé par tant d’évidence, il n’y a même plus de débat à avoir. “There is no alternative”, voilà ce qu’on devrait graver sur tous les frontons de tous les Parlements d’Europe.

Ensuite, une terrible formulation qui signifie clairement que les membres de l’Eurogroupe savent bien que les citoyens grecs souffrent déjà beaucoup, mais qu’ils vont souffrir encore plus! “The Eurogroup is fully aware of the significant efforts already made by the Greek citizens, but also underlines that further major efforts by the Greek society are needed to return the economy to a sustainable growth path.” Le moins que l’on puisse dire, c’est que l’aspect moralisateur de la crise en cours n’a pas fini de jouer. Traduction en français (un peu) vulgaire : “On sait que vous en avez  déjà un peu chié hein, les buveurs d’ouzo, mais vous n’avez encore rien vu, bande de fainéants, au boulot et vite, bande de nazes!”

Puis, une belle formulation pour dire que les autorités grecques sont sous tutelle, curatelle, assistance renforcée, surveillance, etc. des autorités européennes, sous la rubrique élégante de “a further strengthening of Greece’s institutional capacity”. Ce terme, qui dit exactement le contraire de ce qu’il prétend dire, revient à encourager la présence permanente à Athènes d’une mission de la Commission européenne. Elle surveillera toute la mise en œuvre des mesures exigées par la “troïka”  (Task Force for Greece, in particular through an enhanced and permanent presence on the ground in Greece, in order to bolster its capacity to provide and coordinate technical assistance”). En clair, les institutions grecques ne décideront plus de rien, sauf formellement – ce qui revient bien sûr à les renforcer. C’est du pur Orwell! En d’autres temps, on appelait cela un proconsulat, un protectorat, ou l’aide internationaliste des pays-frères. Cela manque toutefois encore à mon goût un peu de style dans la mesure où on n’a pas encore nommé un “Haut-Commissaire à la Grèce”, ou un “Résident Général”, ou un “Gouverneur”. Cela manque vraiment de décorum – mais, là encore, c’est une constante de l’Union européenne (cf. les travaux de François Forêt sur ce point).

Pour finir, deux dispositions clairement vexatoires : une mesure technique visant à faire en sorte qu’en pratique les impôts récoltés aillent en priorité au service de la dette (“a mechanism that allows better tracing and monitoring of the official borrowing and internally-generated funds destined to service Greece’s debt by, under monitoring of the troika, paying an amount corresponding to the coming quarter’s debt service directly to a segregated account of Greece’s paying agent”), et une réforme constitutionnelle à adopter dans les deux mois donnant priorité au remboursement de la dette (“Finally, the Eurogroup in this context welcomes the intention of the Greek authorities to introduce over the next two months in the Greek legal framework a provision ensuring that priority is granted to debt servicing payments. This provision will be introduced in the Greek constitution as soon as possible.” – le lecteur remarquera que, comme pour les autres mesures vexatoires annoncées dans le communiqué de l’Eurogroupe, c’est toujours le gouvernement grec qui est censé les avoir proposées à ses partenaires).  Il est pour le moins piquant de voir les partenaires européens exiger des politiciens grecs une réforme constitutionnelle en urgence, alors même que ces derniers ont été bien incapables de faire jusqu’ici quoi ce soit à propos de dispositions de la Constitution grecque empêchant de taxer certaines catégories de revenus (les armateurs bien sûr). Sur cette disposition constitutionnelle, je me demande si elle ne contrevient pas aux engagements de la Grèce pris en signant la Charte des droits fondamentaux de l’Union européenne, qui indiquait un droit fondamental à une aide sociale en cas de besoin. En pratique, cette idée que le remboursement de la dette passe avant toute autre dépense publique est effrayante. Ma femme a passé son enfance dans la Roumanie de Ceaucescu, quand ce dernier voulait rembourser les prêts contractés auprès du FMI au prix de la misère du peuple roumain. On notera que c’est l’actuelle majorité parlementaire qui est en charge de faire passer cette réforme constitutionnelle – voilà une bonne manière de signaler encore une fois aux électeurs grecs pour qui ne pas voter.

Le reste du communiqué énonce les dispositions proprement financières du plan (rôle du secteur privé, de la BCE, des  Etats membres, etc.) en donnant l’image d’efforts faits par les créanciers. Il réaffirme le but selon lequel la Grèce devrait atteindre un rapport dette publique sur PIB de 120,5% (sic) à l’horizon 2020, si tout se déroule comme prévu… (ce dont tous les économistes qui s’expriment sur le sujet doutent par ailleurs).

Face à un tel “diktat”, j’hésite entre deux interprétations. Ceux qui ont exigé de telles mesures vexatoires (apparemment les Allemands, les Hollandais, et les Finlandais selon la presse) croient vraiment que la Grèce va s’en sortir ainsi par une vaste expérience d’ingénierie sociale, et que les autorités grecques présentes et futures vont gérer le pays selon les préceptes européens, et que tout cela va finir par fonctionner sur le plan économique. C’est certes possible,… si l’austérité ne mène pas entre temps à un écroulement de l’économie grecque. Ou alors, les mêmes sont en train de pousser à bout les demandes afin de les rendre inacceptables à l’électorat grec – pour ne pas parler de la “rue” grecque -, ceci en vue de rendre le pays ingouvernable et de le sortir de fait de l’Eurozone dans une situation où les banques  privées auront en fait déjà pris leurs pertes.

Si la seconde considération correspondait à la vérité, il faudrait repenser entièrement l’intégration européenne. En effet, si vraiment des élites gouvernantes de certains pays européens pensent sérieusement à sortir la Grèce de l’Euro, alors même que cette monnaie unique, comme le dit justement le nouveau représentant de la France au conseil des Gouverneurs de la zone Euro, est un projet éminemment fédéral dans son objectif final, cela signifierait en réalité qu’ils ne veulent en aucune façon des “Etats Unis d’Europe” à terme. De fait, nous nous trouverions dans la situation inverse que celle des États-Unis au moment de la Guerre de sécession :  il y eut un terrible conflit parce que les élites gouvernantes du nord de la fédération ne voulaient pas du tout que le sud de cette dernière s’émancipe de l’ensemble. Dans le cas présent, certaines élites du nord de l’Europe semblent bien dire aux Grecs que personne ne les retient, et que, s’ils veulent rester dans le club, ils ont intérêt à se racheter fissa fissa une conduite. Cette réalité se trouve sous nos yeux, mais elle devrait nous amener à de plus amples réflexions : quand une puissance s’agrandit ou s’unifie dans l’histoire, les périphéries sont invitées fermement par les élites du centre à rester dans le rang (y compris au prix d’une féroce répression des éventuels sécessionnistes) ; quand une puissance se racornit, s’écroule, ou simplement réoriente ses objectifs, elle laisse tomber ses conquêtes antérieures. Pour l’instant, les dirigeants européens font mine d’hésiter. Ils n’ont pourtant pas le choix. Abandonner la Grèce à son sort, c’est dire à la face du monde que l’Union européenne ne sera jamais – à l’échelle d’une vie humaine tout au moins – une puissance mondiale qui compte. En revanche, “aider la Grèce”  sous la forme de ce genre de “diktat” ne risque pas de rendre l’Union européenne très sympathique à ses peuples. Certes, pour l’instant, selon un sondage cité par Jean Quatremer sur son blog, les Grecs en veulent surtout à leurs politiciens, mais, dans quelques années, qui sait ce qu’ils en penseront?

Le Conseil européen autocrate ? Réflexions après un référendum qui n’aura pas lieu.

Que le Premier Ministre grec ait eu ou non l’intention d’aller jusqu’au bout de son annonce de référendum importe peu, les réactions à cette annonce et les enchaînements qui ont suivi finissent de dessiner une réalité nouvelle pour l’Union européenne – ou, tout au moins, pour la zone Euro. Je ne sais pas bien comment la qualifier, mais je me demande si tout simplement le Conseil européen (ou plutôt le Conseil de l’Euro) n’est pas en train de devenir «autocrate», c’est-à-dire de se considérer lui-même comme la source ultime de toute décision souveraine, de toute législation. Comme diraient nos Rois absolutistes, “l’Union, c’est Moi” (ou “l’Euro, c’est moi”).

En effet, il semble après trois ans de gestion de crise  s’être donné une doctrine de son action et de ses prérogatives. (En tout cas à travers ses membres qui parlent en son nom : Sarkozy, Merkel, Juncker, Leterme).

Premièrement, comme l’a dit N. Sarkozy, une décision prise en commun à 17 doit être respectée par chacun des 17 une fois qu’elle a été prise. Elle s’impose donc aux 17 États membres de la zone Euro, quelle que soient les considérations intérieures qui justifieraient de refuser un accord acté au sein du Conseil (cf. les précédents des cas slovaque et finlandais). Comme l’a souligné Alain Lamassoure dans le Monde du 3 novembre 2011 (M. Papandréou joue avec le feu !), la Grèce doit prendre exemple sur les autres États membres, où une décision du Conseil européen engage les partis d’opposition même s’ils arrivent au pouvoir en ayant eux-mêmes critiqué ces mêmes décisions du Conseil. Je le cite :

“Le premier ministre grec n’a plus la confiance de son peuple. Il veut donc lui donner la parole et responsabiliser l’opposition. Parfait ! Qu’il s’inspire de ce qui s’est fait dans les deux autres pays concernés par des aides européennes : l’Irlande et le Portugal. Dans les deux cas, des élections générales ont permis aux électeurs de donner leur confiance à de nouveaux dirigeants. Et l’opposition arrivée au pouvoir a honoré les engagements pris qu’elle contestait auparavant.” (je souligne)

Un grand merci à ce député européen de sa candeur, de vendre ici la mèche : les élections ne servent donc en matière d’affaires européennes qu’à permettre à la bile de se répandre, qu’à gruger ces gogos d’électeurs, puisqu’en la matière les promesses ne sont pas faites pour être tenues. Je dois dire que cette défense réaliste de la situation par A. Lamassoure m’a fait penser à une illustration parfaite du travail de synthèse d’un jeune collègue. Ce dernier, Mathieu Petithomme, rappelait que le contrôle démocratique se trouvait fortement affaibli dans l’Union européenne justement à cause de cette absence de possibilité d’alternance dans les politiques publiques menées que décrit et justifie A. Lamassoure (cf. M. Petithomme, “La politisation périodique de l’Europe et les dilemmes de contestation populaire”, in Amandine Crespy et M. Petithomme [dir.], L’Europe sous tension. Appropriation et contestation de l’intégration européenne, Paris : l’Harmattan, 2009, p. 215-235).  Les électeurs d’un État membre particulier ne peuvent en effet sanctionner la politique menée par le Conseil européen. Ils peuvent bien renvoyer la majorité nationale sortante, la majorité nationale entrante est condamnée à avaliser la politique déjà décidée collectivement par le Conseil européen, et ne pas déroger à la ligne du Conseil européen par la suite. Toutes les élections tenues depuis 2008 dans la zone Euro ont mené à des défaites pour les forces politiques soutenant les gouvernements en place,  mais elles n’ont changé en rien l’orientation du Conseil européen. De larges majorités d’électeurs peuvent bien être mécontents de la situation socio-économique de leur pays, et vouloir autre chose, ils auront obligatoirement la même chose – ou, pire, encore plus de la même chose. Rigueur, austérité, flexibilité du marché du travail, réformes de structure, privatisations à gogo. Il est vrai aussi qu’aucune élection n’a abouti à la victoire totale d’un parti «hors du cercle de la raison européenne». Les Espagnols s’apprêtent ainsi à renvoyer le PSOE au profit du PP. Personne ne peut soupçonner  ce parti conservateur de vouloir dévier de la ligne actuelle du Conseil européen. On dira que les électeurs expriment ainsi leur volonté de plus d’Europe austère, on remarquera surtout que les grandes masses électorales, surtout les moins politisées, veulent simplement le produit électoral qui leur parait le plus proche de l’idée de “changement” sans aventure, à savoir le grand parti d’opposition. De ce fait, il existe une volonté permanente du Conseil européen que rien ne peut plus influer au niveau national – sinon une grande alternance dans un pays membre, bien improbable à ce stade. ( J’appelle grande alternance la victoire d’un parti ou d’une coalition de partis totalement exclus du pouvoir jusque là.)

Deuxièmement, le Conseil européen, par la voix de son incarnation, «Merkozy», vient de s’arroger une prérogative tout à fait nouvelle à mon sens, celle de changer par sa seule volonté propre les règles institutionnelles. En effet, pour la première fois, la semaine dernière, certes pour faire pression sur le Premier Ministre grec, «Merkozy» a exigé que la question du référendum grec devienne rien de moins que l’appartenance de la Grèce à la zone Euro. Or il faut rappeler encore une fois que, jusqu’à preuve du contraire, aucune procédure légale n’est prévue pour assurer une telle sortie de la zone Euro. (A la limite, selon le Traité de Lisbonne, un État peut sortir de l’Union européenne, mais, en l’occurrence, ce n’est pas de cela dont il a été question dans les menaces faites au Premier Ministre grec.) Il me semble que cette menace de «Merkozy», au delà de ses aspects d’énervement qu’elle comporte sans doute aussi vis-à-vis du “menteur grec”, traduit le fait que le Conseil européen (ou le Conseil de l’Euro) – ou tout au moins «Merkozy» – se considère désormais délié des obligations légales des Traités. «Ensemble tout devient possible», n’est-ce pas?

Je formule cette hypothèse d’un Conseil européen autocrate, qui s’arrogerait de fait la «souveraineté de la souveraineté», qui déciderait à la manière d’un Concile catholique en matière d’articles de foi, non sans reconnaître les limitations de mon hypothèse. En particulier, A. Merkel semble (un peu) liée par l’avis a priori de son Parlement, et la Cour constitutionnelle de Karlsruhe pourrait finir par s’énerver (vraiment) face à ce n’importe quoi institutionnel. Mais, pour les autres chefs d’État ou de gouvernement présents au Conseil, tout semble se passer comme si la volonté du Conseil une fois exprimée l’emportait sur la leur. La Premier Ministre slovaque a même accepté de commettre un suicide politique pour rester fidèle aux ordres du Conseil. Il n’y a bien que ce cher Silvio B. qui ne veut pas finir ruiné en prison pour plaire au Conseil…, mais tiendra-t-il encore huit jours à ce rythme-là…

Nous ne sommes sans doute pas les seuls à être arrivé à cette conclusion. Dominique David, directeur de l’IFRI (“La décision de M. Papandréou n’est pas démagogique”, Le Monde, 3 novembre 2011)  affirme ainsi  :

“La démocratie européenne, ce serait donc le Conseil européen, dans ses multiples formations (y compris l’Eurogroupe), puisqu’il représente les Etats. Et voici qu’une nouvelle marche nous hisse au stade suprême de la démocratie intergouvernementale : les gouvernements sont vivement priés de ne plus consulter leurs peuples en cas de danger d’avis contraires… Tout se passe comme si, après s’être crue saisie et trahie par les “technocrates” de la Commission dans les années 1990, l’Union se retrouvait aux mains d’un Conseil de “techno-politiques”, bientôt et paradoxalement tout aussi séparés de leurs peuples.”

Cette situation n’a pas encore de nom bien affirmé. On pourrait parler du Conseil européen comme “autocrate” comme le suggère le titre de mon présent article, sans doute trop polémique pour faire école. On pourrait aussi parler de “doctrine Merkozy” . Définition : “La doctrine Merkozy, élaborée en 2008-2011, affirme les pouvoirs illimités du Conseil européen comme collectif sur les pays de la zone Euro lors  des crises menaçant l’existence même de cette dernière. Elle affirme la nécessité de la dictature du collectif européen sur les instances des Etats membres. Elle agit au nom de l’intérêt supérieur européen. Elle ne reconnait, si nécessaire, aucune limitation dans les Traités en vigueur à son action. “

Cette situation me semble à la fois inquiétante et rassurante.

Inquiétante en effet, ce n’est plus d’un «déficit démocratique» qu’il faut parler, mais d’une «faillite démocratique». Voter ou ne pas voter, voter extrême ou centre, droite ou gauche, cela ne change plus rien si toutes les grandes décisions socio-économiques des pays sont prises par le Conseil européen  – tout au moins pour un temps bien trop long pour que les gens conscients du blocage (à droite ou à gauche) soient encore de ce monde quand cela aura changé. Cette idée m’a littéralement ôté le sommeil cette nuit.

Mais elle est aussi rassurante en un sens : en effet, si le Conseil européen considère désormais qu’il peut s’arroger à la faveur de la crise de la zone Euro des pouvoirs dignes de celui d’un autocrate, il peut aussi prendre des décisions salvatrices en dehors des Traités. C’est déjà le cas en un sens depuis deux ans ou plus puisque l’on ne respecte pas la clause dite (en anglais) de  “no bail-out” du Traité de Maastricht, mais c’est maintenant de plus en plus clairement affirmé. Le Conseil européen se donne le droit de tout faire pour sauver l’Euro. Or, après tout, le Conseil européen pourrait par exemple finalement “ordonner à la BCE” (ce qui n’est absolument pas possible selon les Traités!) de se comporter comme la Fed ou la Banque d’Angleterre. Nous n’en sommes pas là (cf. déclarations récentes de Mario Draghi), mais qui sait si cela ne sera pas le dénouement de toute cette crise?  Je vois bien la chère Angela obligée d’aller demander à son Parlement de lui donner mandat in extremis d’ordonner à la BCE de racheter toute la dette publique émise par les Etats de la zone Euro … y compris celle de notre pauvre France en faillite… en menaçant son Parlement d’un drame ultime en cas de refus. Meine Damen und Herren, wir haben keine andere Wahl.

Pour l’instant, puisque le Conseil européen continue imperturbablement dans sa fixation sur l’austérité, préparons-nous chers lecteurs français pour une couche supplémentaire de rigueur -  rigueur qui engage le prochain gouvernement (socialiste) en cas d’alternance!

Et, en plus avec tout cela, il est quasiment sûr en plus que 2012 va voir une magnifique récession en Europe.

Ps 1. Au moins sur le plan de la rhétorique, la semaine a marqué un point nouveau dans l’expression dans les grands médias de propos qu’on n’aurait pas lu auparavant sans y voir l’expression d’un euroscepticisme outrancier. François Heisbourg a pu ainsi titrer son point de vue publié hier soir dans le Monde du jeudi 10 novembre 2011 : “L’Europe finira-t-elle comme l’Union soviétique? Seules des institutions fédérales sauveront l’euro.” L’intention de ce spécialiste bien connu des questions de  défense et de relations internationales en général reste sans doute louable (du point de vue des pro-européens), mais la reprise de cette comparaison URSS/UE, typique des plus radicaux des eurosceptiques du début des années 2000,  aurait sans doute été impossible de sa part il y a encore cinq ans. Il affirme ainsi pas moins que “les processus de déliquescence sont comparables [entre l'UE et l'URSS]“, essentiellement sur le plan économique. Du point de vue européen, c’est là atteindre une sorte de “Point Goodwin”. Le “déclinisme” à la Baverez est renvoyé dans la modération.  L’article de Mark Leonard, un spécialiste bien connu des affaires européennes, plutôt un fédéraliste bien que britannique, ne dit guère autre chose, toujours dans le Monde (9 novembre 2011), titré “L’éclatement de l’Europe est un risque réel. Menaces de la technocratie et du populisme”. Il y élabore trois scénarios pour l’avenir (on continue le rafistolage, on essaye de faire un révision des Traités existants à 27, on se lance dans l’aventure d’une Fédération de la zone euro), avec à chaque fois les risques correspondants (le rafistolage aboutit à la chute de la maison Euro[pe], le nouveau Traité à 27 ne passe pas la rampe des peuples, la Fédération à 17 casse l’Europe en deux). Aucun n’est rassurant à vrai dire. Venant de l’auteur d’un livre  ayant expliqué  doctement il y a cinq ans encore pourquoi L’Europe dominera le XXIe siècle (sic), on sent comme une alarme montante. Et, puis, ce matin sur France-Inter, le très europhile Bernard Guetta qui se met à pérorer contre une Europe qui se sauverait complétement contre les peuples – à croire qu’il est devenu “chevènementiste”.  Lui aussi, s’est rendu compte (comme apparemment tout le monde en dehors des intéressés eux-mêmes) que le “Merkozysme” ne pouvait pas être une solution durable.

Et, puis, au delà des alarmismes, se profile dans les deux articles (celui de F. Heisbourg et celui de M. Leonard), la question britannique. Vu l’état de l’opinion publique britannique, chauffé à blanc contre l’Europe par une presse dont j’ai redécouvert l’incroyable hostilité en passant quelques jours à Londres, il sera impossible au Royaume-Uni d’aller plus loin dans quelque intégration que ce soit.

Je me demande aussi si, contrairement aux crises précédentes qu’a connu l’intégration européenne depuis l’après-guerre, on ne se trouve pas dans une situation où “l’Europe” est désormais lestée par un passif de promesses non tenues (du genre : la Stratégie de Lisbonne ou la convergence des économies due à l’Euro).

Ps 2. Jamais je n’ai eu l’impression d’être aussi peu original que dans ce présent post : toute la presse européenne, tous les commentateurs, semblent s’être donnés le mot pour constater que l’Union européenne semble désormais dirigée par un directoire restreint, au mépris de toute bienséance démocratique. J’ai entendu parler  par exemple du “cercle de Francfort”, version un peu élargie de “Merkozy”. En même temps, tout le monde semble dire que cela ne peut pas durer. J’ai bien peur que nous n’ayons encore rien vu.

A-pic démocratique : un référendum, parbleu!

J’expliquais, il y a quelques jours, à mes étudiants que les dirigeants européens ne voulaient plus entendre parler de référendum sur les questions européennes depuis les désastreuses expériences  en la matière des années 2000. Mes étudiants s’étonnaient de ma ferme conviction sur ce point (fondée sur l’observation des faits et gestes des dirigeants européens depuis 2005). Je dois dire que les dernières quarante-huit heures ont confirmé mes dires au delà même de mes espérances ou de mes craintes. Les premières réactions à l’annonce par le Premier Ministre grec qu’il demanderait l’organisation dans son pays d’une consultation populaire pour avaliser le plan de sauvetage de la semaine dernière (qui ne m’a pas paru par ailleurs fort différent en substance de celui du 21 juillet…) ont été édifiantes. Je ne donnerais pas de noms, mais j’en ai entendu certains divaguer sur l’irresponsabilité foncière des peuples et des électeurs de belle manière. C’est sûr la démocratie, c’est pénible, on doit parfois demander leur avis aux gens ordinaires qui, d’évidence, n’y connaissent rien. Regardez dans quel état sont ces malheureux Suisses avec leurs votations constantes…

La déclaration du Président Sarkozy sur le perron de l’Élysée (apparemment nous n’avons déjà plus les moyens de nous payer un porte-parole…) était un joyau en ce sens : tout en reconnaissant que c’est toujours bien de consulter le peuple (il a dû se rappeler à temps qu’il est le Président d’une Cinquième  République fondée à grands coups de référendums… contre l’odieux “régime des partis”) , la suite de la phrase clé du Président affirmait le contraire en insistant sur les “efforts nécessaires”. En clair : “There is no alternative.”

J’ai lu par ailleurs que les gouvernements français et allemands voudraient pouvoir influer sur la nature et la formulation de la question posée au peuple grec. On croit rêver, on se trouverait là en plein diktat. Si l’on veut avoir le soutien du peuple grec au plan européen, il faut déjà laisser ses institutions fonctionner librement et poser la question jugée idoine en interne. On convoque en plus le Premier Ministre grec à Cannes comme un vassal rétif pour d’évidence lui passer un savon. Et s’il se rebellait? et s’il leur disait leur quatre vérités? On ne sait jamais avec ces gens-là… Il ne manquerait plus qu’il déballe toute l’histoire.

Heureusement, quelques esprits plus fins que les autres, en l’occurrence Pascal Lamy, l’actuel directeur de l’OMC, ont déjà pris soin d’accepter le défi d’un tel référendum au nom même de l’esprit européen. Un Pascal Lamy, qui certes n’est pas actuellement un dirigeant européen, a bien compris qu’il est impossible de faire fi de toute l’armature démocratique qui est censée donner une légitimité aux décisions politiques qui gouvernent la vie des Européens.

Par ailleurs, les dirigeants européens ne devraient pas être si surpris que cela : le Premier Ministre grec avait déjà évoqué l’idée d’un référendum. Pas sur le plan européen de sauvetage certes, mais sur les institutions grecques. Cependant, l’idée était  sans doute la même : lors de sa victoire électorale de 2009, le PASOK n’avait pas reçu mandat du peuple grec de s’atteler à ce qu’on peut – en étant optimiste -  appeler une refondation complète du système économique et social grec. Il a découvert le gouffre financier en arrivant aux affaires. Il a accepté de mettre en place des plans d’austérité à répétition sur les instances de ses partenaires européens, plans qui, d’évidence, sont en train d’entraîner l’économie grecque dans une spirale récessive. On lui demande désormais d’abdiquer (au moins temporairement) une grande part de sa souveraineté en matière économique et sociale avec l’idée d’une présence permanente de surveillants européens/internationaux à Athènes. Il est du coup logique que le Premier Ministre grec cherche à faire approuver son action (douloureuse à court terme) par une (nouvelle) majorité du peuple grec – d’autant plus que la rue est en fureur, les oppositions peu conciliantes, et la presse grecque peu convaincue par son action. Le Premier Ministre grec pourrait certes s’en passer, en se limitant à disposer d’une majorité parlementaire, mais cela veut dire en pratique se diriger vers une fin à la polonaise ou à la hongroise du socialisme grec (autrement dit, moins de 10% des voix à la prochaine élection). Imagine-t-on le Général De Gaulle abandonner l’Algérie sans avoir l’assentiment du peuple français?

De même, le Premier Ministre grec va demander une nouvelle fois la confiance de son Parlement. Quoi de plus normal dans une démocratie représentative en cas de crise majeure? S’il ne passe pas cette épreuve, il faudra bien respecter le procédures démocratiques grecques.

De fait, ce nième rebondissement de la crise grecque devrait surtout signaler aux dirigeants européens qu’ils font totalement fausse route dans leurs choix économiques. On retrouve la bonne vieille conviction de J. M. Keynes selon laquelle ajuster les salaires nominaux à la baisse constitue une opération politiquement dangereuse – car, dans le fond, c’est de cela qu’il s’agit ici, ramener le Grecs à un niveau de salaires  nominaux compatibles avec leur productivité (directement par des baisses de salaires et indirectement par l’action d’un fort taux de chômage sur les prétentions salariales des entrants sur le marché du travail grec) . Il se trouve que cette opération de rétablissement de la compétitivité-prix du pays se passe  d’autant plus mal qu’elle est accompagnée parallèlement d’une hausse de la taxation et d’une persistance de l’inflation à un niveau relativement élevé. C’est trop à supporter pour les Grecs ordinaires.

En voyant ces soubresauts, je me dis que cela commence à ressembler à la situation des années 1970. Le passage du “référentiel” keynésien au “référentiel” néo-libéral en matière de politique économique et sociale ne s’est pas fait quelques petites années. Il a fallu toute une série de troubles économiques et sociaux sur près d’une décennie pour que l’on passe de l’un à l’autre. La Grèce joue dans ce scénario un peu le rôle du Royaume-Uni dans les années 1970 : on y applique des anciennes méthodes (keynésiennes dans les années 1970, néo-libérales dans les années 2010) avec de moins en moins d’efficacité, on persiste dans l’erreur, on évoque (un peu) d’autres voies, on s’approche doucement mais sûrement de troubles politiques graves (dans les années 1970, des rumeurs de coup d’État avaient circulé au Royaume-Uni). On ne souvient pas assez que le passage d’une régulation du capitalisme à une autre prend du temps. Beaucoup de temps à l’échelle d’une vie humaine ordinaire.

En même temps, comme je reste convaincu que les dirigeants européens feront tout pour sauver l’Euro (et leur peau avec! car c’est de cela qu’il s’agit!), ils vont bien finir par trouver la solution : changer de vision économique et sociale. Il est d’ailleurs significatif qu’enfin, des voix se font entendre pour tout simplement faire de la BCE une banque centrale ordinaire, autorisée à refinancer sans limites “ses Etats”. Cela ne va pas être facile, mais je suppose qu’on finira par en arriver là, car je vois mal les dirigeants des grands partis de gouvernement choisir le suicide politique.

Ps 1. Aux dernières nouvelles, le Premier Ministre grec serait acculé par son propre gouvernement et sans doute par son propre parti, le PASOK, à revenir sur son intention de proposer un référendum. Il s’agit sans doute de sauver sa majorité demain à la chambre des députés. Si cela se confirme, l’épisode aura été bref, mais significatif des positions des uns et des autres. Fédéralistes et souverainistes veulent laisser parler le peuple, les intergouvernementalistes qu’il se taise. Configuration intéressante tout de même.

Ps 2. Bien qu’il vienne à peine d’entrer en fonction, Mario Draghi a annoncé une petite baisse du taux d’intérêt de la BCE (0,25%). Ce n’est bien sûr pas sa décision, mais celle du conseil des gouverneurs de la BCE. En tout cas, la passation de pouvoir entre Trichet et Draghi n’a pas imposé de nier plus longtemps la réalité du ralentissement économique. Un (petit) ouf.

Dramatisation européenne, ou panique européenne?

Comme me le demandait hier un collègue, comment est-ce que je me tiens au courant de l’actualité européenne? Tout simplement, lui ai-je répondu, en allant surfer sur les divers sites de la presse européenne dont je comprends la langue, sur quelques blogs ou sites spécialisés, et aussi en utilisant le site créé pour faire circuler les informations européennes parues dans la presse papier, j’ai nommé le site Presseurope. Ce site multilingue, géré par Courrier international depuis Paris, et sponsorisé par la Commission européenne, fait  remarquablement bien son travail. Il se trouve être en plus  gratuit d’accès. (Du point de vue de l’économie de la presse, c’est sans doute un autre désastre, puisque le lecteur se voit offrir l’occasion de lire des articles de valeur sans débourser un sou, et sans subir de publicité en plus).

Ceci étant, à travers ces sources “ouvertes” comme diraient les adeptes du renseignement, j’observe depuis au moins la “chute de la maison Dexia” une énorme montée en puissance de ce que je ne sais pas trop qualifier : dramatisation ou panique de la part des autorités européennes?

Comme je l’ai dit avant-hier mardi à mes étudiants, d’un certain point de vue, certains acteurs (dont pas plus tard qu’hier Nicolas Sarkozy) présentent le sommet européen du 23 octobre comme le moment où il faudra “sauver le monde” de l’apocalypse, avec en plus une option sur un deuxième moment de rédemption, le sommet du G20 de Cannes quelques jours plus tard. Il me semble même avoir entendu notre Président faire allusion à une fin de l’Euro à éviter à tout prix, car celle-ci mènerait ensuite inévitablement à la guerre sur notre continent…  L’allusion à la crise des années 1930 est patente, mais elle oublie avec une vigueur des plus consternante toutes les autres considérations contextuelles qui ont mené à la Seconde Guerre Mondiale. Même si je choisis la comparaison la plus eurosceptique qui soit, en mettant sur le même plan, la dissolution de l’Union soviétique en 1990-91 et celle encore à venir de l’Union européenne en 2012, je peux certes imaginer que des conflits localisés pourraient se développer, conflits largement antécédents à la crise (par exemple, indépendance du Pays Basque, de la Flandre, ou de la Catalogne), mais un conflit général en Europe, pour des motifs internes à cette dernière, me parait à tout prendre comme une fantaisie absurde, aussi crédible que le débarquement la semaine prochaine de Martiens sur la Grand Place de Bruxelles. La cathédrale de Strasbourg ne devrait donc pas être menacé dans l’immédiat par l’artillerie germanique… Cette fantasmagorie de la guerre en Europe, d’ailleurs déjà utilisée quelques semaines auparavant par un politicien polonais, doit sans doute être vue d’abord comme un outil de dramatisation pour ne pas trop laisser réfléchir les populations et les simples élus nationaux d’ailleurs (cf. le vote de nos députés sur le sauvetage de Dexia) sur ce qui est en train de se passer. En effet, prendre des décisions majeures pour l’avenir de l’Union européenne à l’arrachée possède le mérite de clore toute discussion, pour ne pas parler d’une quelconque participation de l’opinion publique, avant même de l’avoir engagé.

En effet, si j’en crois ce que je peux lire comme rumeurs relayés par la presse européenne sur ce que le sommet européen du 23 octobre devait décider, on se trouverait entre le lourd et le super-lourd (transformation du FESF en banquier central bis ou en assureur universel des Etats de la zone Euro, création d’un super-Commissaire européen, recapitalisation des banques à un niveau élevé,  “vraie-fausse” faillite “ordonnée” de la Grèce à… 30, 40, 50, 60… de décote nominale, révision des Traités, etc.) . Quand on se rappelle qu’il y a quelques années, les pays européens pinaillaient pour l’établissement d’un budget pluriannuel 2007-2013 de l’Union européenne, situé autour de 100-120 milliards d’euros par an (soit 700-800 milliards sur cette durée), et qu’on parle ici de discussions qui portent :

a) sur des sommes à mettre au pot commun qui atteignent selon les sources les 1000, 1500, 2000, qui dit mieux?, toute la dette publique de tous les pays de la zone Euro? ;

b) sur un contrôle de l’ensemble des masses budgétaires de tous les Etats membres de la zone Euro,

on ne peut que mesurer le saut qualitatif en train de s’opérer sous nos yeux. Le moins que l’on puisse dire, c’est qu’aucune des solutions évoquées dans la presse ces jours-ci n’aura connu  le moindre début de débat argumenté dans l’opinion publique, en dehors des tribunes qui se multiplient de la part d’économistes continuant inlassablement leur concours Lépine de “ma solution à la crise de la dette, c’est…” . Cela va être dimanche soir “le lapin qui sort du chapeau”, pour impressionner les “marchés”. En plus, à en juger des épisodes précédents, il ne faudra pas compter, ni sur les procédures législatives des Etats membres, ni sur le contrôle de légalité par les Cours constitutionnelles, pour revenir sur ce qui aura été décidé lors du sommet européen du 23 octobre. Les “indignés” auront beau s’indigner, les éditorialistes éditorialiser, les blogueurs perdre leur temps à analyser, les juristes et les économistes tordre le nez, il faudra avaliser les décisions du Conseil européen, puisque cela sera cela ou la guerre!

Il faut ajouter à cela qu’à l’occasion de cette crise, l’observateur sur le moment subit la douloureuse impression que l’acronyme “Merkozy” est destiné à rester dans l’histoire. Tous les autres membres de la zone Euro et de l’Union européenne semblent destinés à entériner ce que “Merkozy” a décidé. C’est, je l’espère, une impression fausse. En effet, l’histoire comparée des fédéralismes aurait tendance à montrer que les fédérations fondées sur seulement deux entités fédérés majeures (ex. Autriche-Hongrie, Tchécoslovaquie, Yougoslavie) tendent à la dissolution, alors que les fédérations fondées sur un nombre élevé d’entités de poids politique pas trop divergents s’avèrent plus durables (ex. Suisse, États-Unis, Union indienne). Une zone euro qui ne serait qu’un condominium franco-allemand ne serait pas une construction très raisonnable, or c’est l’impression désagréable que donnent les récents événements .

L’autre hypothèse, plus gênante encore, serait tout bonnement que nos dirigeants se laissent aller à un sentiment qu’ils ne devraient pas connaître en principe : la panique. Il est vrai que la (probable) dégradation de la note de la dette française par les agences de notation, qui se profile, rend caduque toute l’architecture actuelle du FESF. En effet, le statut sur les marchés financiers des titres émis par le FESF, censés permettre un refinancement à bas coût de toutes les opérations de colmatage qui lui sont désormais autorisées, dépend de la qualité de ses deux grands garants : la France et l’Allemagne. S’il ne reste plus qu’un grand garant avec la note AAA, l’existence du FESF revient à dire que le contribuable allemand se porte caution du remboursement de la dette de (presque) tous les autres pays de la zone Euro. Absurde. Bien sûr, la France pourrait se lancer dans une politique de rigueur à la grecque ou à la britannique,  pour préserver son triple AAA, mais, au delà du danger de troubles sociaux que cela représenterait, et du suicide politique de la majorité actuelle que cela suppose à six mois d’une élection majeure (baisser les revenus des retraités en alignant leur CSG sur celle des actifs par exemple…), il va de soi, qu’au vu des caractéristiques de l’économie française (avec le poids que tient la consommation des ménages dans la demande), on aurait ainsi la certitude de plomber définitivement la conjoncture européenne pour l’année 2012. Bref, il y a peut-être de quoi paniquer.

Pour être un peu optimiste, on peut imaginer que dramatisation et panique se combinent pour aboutir à un coup politique majeur, un total gambit. Lequel? (Une coopération renforcée autour de la seule zone Euro? ) On verra.

Pour participer, moi aussi, au concours Lépine des solutions (foireuses? utopiques? irréalistes?), je suggérerais volontiers d’annoncer que le Parlement européen est investi de la mission de rédiger sous six mois une Constitution fédérale pour l’Union européenne, que l’ensemble des peuples des pays de l’Union soient ensuite amenés à voter (le même jour si possible) sur cette Constitution en septembre 2012, que les peuples qui n’approuveraient pas  cette dernière (par exemple nos amis anglais…) sortiraient de l’Union au 1er janvier 2013, que si trop peu de peuples approuvent le projet, l’Union européenne sera dissoute à la même date. (On peut imaginer une autre option, simplement en passant par la procédure ordinaire de révision des traités, mais l’idée est ici de frapper les esprits : la fédération ou la fin de l’Union européenne.) C’est un peu le coup de force, mais au moins cela nous évitera de voir imposer la même chose aux populations concernées sans qu’on leur demande leur avis et sans que personne n’ait eu à justifier publiquement de la bonne architecture à adopter pour l’ensemble des affaires européennes.

Ps. Cela semble se  durcir entre Français et Allemands. (A quand la guerre?) Un communiqué franco-allemand a été diffusé hier soir. Le sommet européen de dimanche 23 octobre 2011 n’a pas été annulé, mais il a été doublé par un autre sommet européen le mercredi 26 octobre 2011. Serait-ce qu’enfin les autres pays européens veulent avoir leur mot à dire? Zapatero et Berlusconi se plaindraient des décisions qui s’ébauchent. Il semble plutôt que ce sommet “à deux lames”  soit plutôt lié aux contraintes parlementaires d’Angela Merkel, qui s’est rappelé qu’elle ne peut engager la signature de l’Allemagne de sa seule propre initiative (contrairement à notre Prince-Président, qui peut signer tout ce qu’il veut). En tout cas, l’annonce faite par un communiqué commun franco-allemand du nouveau sommet après le sommet prévu le 23 outrepasse toute pudeur européenne. Les “Merkozy” auraient au moins pu demander à von Rompuy de faire sous son nom le dit communiqué. Il m’avait semblé que le Président du Conseil européen possédait ce rôle d’organiser les travaux de ce dernier. Il doit bien avoir au moins un attaché de presse. J’espère qu’un dirigeant européen aura dimanche le courage de dire leur fait aux “Merkozy” et de faire un rappel à l’ordre à l’étiquette européenne.

Ps2. Allez lire sur Presseurope l’article de Brigitte Fehrle paru originellement dans le Frankfurter Rundschau (cf. version originale). Cela peut faire comprendre au lecteur français le niveau des réticences allemandes. Vous remarquerez qu’elle aussi s’affole des montants évoqués qui augmentent de semaine en semaine.

Europe : politique d’abord.

A la demande d’un journaliste du site Atlantico, j’ai accepté de rédiger une opinion sur la crise financière actuelle. Vous la trouverez ici sous le titre de “L’euro ne mourra pas, la volonté politique le sauvera”.   Le contenu de ce que j’avais envoyé pour publication à ce site, marqué à droite selon ses critiques, a été respecté au mot près, et le journaliste a fort bien mis en valeur les articulations du texte. Je lui exprime donc ici publiquement mon satisfecit. Cela fera sans doute rire par contre quelques unes de mes connaissances de voir que mon article s’accompagne d’un petit sur-titre “Anti-catastrophisme”.

Qu’est-ce que je dis en résumé dans cette opinion pour être vu comme “anti-catastrophiste”? Que pour en finir avec le format territorial actuel de la zone Euro (sortie de la Grèce, sortie de l’Allemagne, etc.) comme l’envisagent des économistes, il faudrait une dose énorme de politique, il faudrait que les partis au pouvoir dans les pays européens découvrent qu’ils ont fait fausse route depuis 25 ans et l’admettent aux yeux de leurs électeurs, il leur faudrait en plus prendre la responsabilité d’un chaos économique, au moins temporaire, qui risquerait bien de les engloutir. Je dois dire qu’auprès des lecteurs d’Atlantico qui ont pris soin de réagir à mon article, cette analyse n’est pas bien passée, avec l’argument majeur qu’une vague de fond de nature économique pousse à l’éclatement de la zone Euro. La suite des événements tranchera. Il est même possible que la Grèce sorte de l’Euro, et que les politiques européens arrivent à expliquer qu’en fait, en réalité, ce pays n’a jamais fait partie de l’Europe, que le cas grec est une telle exception à la règle qu’il n’existe pas en fait, qu’il ne porte aucune leçon générale. C’est possible, mais cela va être difficile.

En même temps, j’ai l’impression qu’entre la publication (19 septembre) et ce jour (26 septembre), quelques faits renforcent mon hypothèse : en particulier, il semblerait que David Cameron, Premier Ministre conservateur du Royaume-Uni, ait invité les pays de la zone Euro à résoudre leur problème, en allant plus loin dans l’intégration financière entre eux.  Selon le Guardian, il a en effet appelé lors d’un discours à Ottawa le jeudi 22 les pays de la zone Euro à mettre en œuvre le plan du 21 juillet 2011 au plus vite. Le même article cite même une source gouvernementale anonyme (Cameron lui-même?) qui reconnaitrait que : “The remorseless logic of economic and monetary union is fiscal integration. ” Si l’information est exacte, c’est tout de même étonnant pour un Premier Ministre arrivé sur un programme partisan plutôt eurosceptique – certes gouvernant en coalition avec les Libéraux-Démocrates europhiles – que de le voir appeler à quelque chose dont rêvent les fédéralistes du continent, une plus grande intégration pour résoudre la crise de la dette dans la zone Euro. Il me semble même qu’à lire la presse, le futur FESF grossit à vue d’œil dans les rumeurs qui courent à son endroit. On n’est pas loin d’aller directement au “Trésor européen” voulu par la BCE.  Du côté grec, à ce que je peux en savoir ici par la presse, les leaders actuels du PASOK affirment toujours leur détermination sans faille à appliquer les mesures d’austérité demandées par la “troïka” (FMI-Commission-BCE) pour obtenir la dernière tranche des aides 2010 et d’enclencher l’approbation par les 17 du plan décidé en juillet 2011.

Bref, au moins sur la scène du monde à laquelle j’ai accès, tous les politiciens européens les plus importants déclarent toujours se démener pour “sauver la zone Euro” (et aussi la stabilité financière mondiale… alias les banques et autres joueurs du grand casino financier planétaire).

Ps. Le jeudi 29 septembre 2011, à une écrasante majorité, le Bundestag votait les modifications du FESF adoptées le 21 juillet en sommet européen. La “dissidence” au sein de la majorité CDU-CSU-FDP s’est réduite au final à un si petit nombre de députés que la Chancelière est restée majoritaire sur ce vote avec sa seule majorité, et en plus, les deux grands partis d’opposition, SPD et Grünen, ont voté presque comme un seul homme le plan du 21 juillet. Seul die Linke, parti en perte de vitesse comme l’ont montré les élections régionales berlinoises,  a refusé le plan du 21 juillet.  Le Parlement finlandais a voté le plan, n’en déplaise aux “Vrais Finlandais”, alors même qu’il ne semble pas que l’histoire des garanties demandées par la Finlande ait été conclue d’une manière ou d’une autre. Seuls les Pays-Bas ou la Slovaquie pourraient encore poser un (petit) problème, mais je doute que l’un ou l’autre puisse bloquer un plan européen de cette nature. Ces développements n’empêchent toutefois pas des économistes de continuer le tracassin de la modification du périmètre de la zone Euro.

Vous (et pas seulement les Allemands…) allez payer! Petite pédagogie européiste pour 2012!

J’ai bien du mal à suivre la stratégie argumentative de notre Premier Ministre, François Fillon : il y a quelques jours, il s’en prend à l’ignorance de l’histoire de France que représenterait par ses déclarations sur le 14 juillet la ci-devant norvégienne Eva Joly. Notre Premier Ministre avec des déclarations qui fleurent bon le nationalisme cocardier d’avant guerre semble vouloir couper toute velléité de récupération de l’incident par le Front National. C’est tellement réussi dans le genre que, même à l’UMP, certains grincheux/cheuses s’offusquent. Or, là, au lendemain même du dernier sommet européen en date sur la Grèce, le même F. Fillon aurait déclaré selon le Monde qu’au total, cette affaire grecque coûterait 15 milliards d’euros (sic) d’endettement supplémentaire à la France – ce qui bien sûr justifierait, encore plus qu’avant le dit sommet, une maîtrise accrue des comptes publics français (qui, d’ailleurs, est aussi promise par les conclusions du dit sommet pour tous les Etats de la zone Euro, voir plus loin). Je comprends bien qu’il s’agit d’un vieux discours de F. Fillon selon lequel “la France est en faillite” et que cela correspond à toute la stratégie visant à réactiver la croyance droitière d’une gauche cigale désormais aux portes du pouvoir que seule la droite fourmi peut contrecarrer en 2012, mais j’ai sauté sur ma chaise en voyant attribuer aussi clairement une partie de l’endettement à venir de la France à cette aide à la Grèce.

Nous avions eu le “plombier polonais” comme invité spécial pendant la campagne référendaire de 2005, est-il besoin d’avoir lors de la campagne des présidentielles de 2012 le “riche fraudeur grec” qu’il  nous faut renflouer avec sa Mercedes dernier cri, sa bedaine et ses moustaches? Marine Le Pen peut se  faire servir une coupe de champagne (si elle aime cela!), elle va pouvoir utiliser l’argument pendant la campagne présidentielle, puisque c’est désormais officiel  : les Français vont devoir payer pour les Grecs, et elle va même pouvoir encore une fois laïciser son discours en faisant remarquer perfidement que l’Église orthodoxe grecque vit toujours aux dépens d’un État grec que nous (contribuables français d’un État laïc) allons de fait renflouer. Génial ! Payer les salaires des gras popes (nb. le pope est toujours gras dans le monde des idées reçues) en supprimant juges, policiers et gardiens de prison ici. Or, sauf erreur de ma part, jusque là, le discours, peut-être mensonger, mais politiquement prudent, de Nicolas Sarkozy était d’affirmer haut et fort dans les médias français que la crise grecque ne nous coûtait rien…, il ne s’agissait d’ailleurs que de prêts que les Grecs rembourseraient de toute façon, et elle était même censée nous rapporter via le niveau élevé des taux d’intérêts facturés à la Grèce pour l’aide reçue de ses partenaires européens (disposition usuraire qui a été hier heureusement abandonnée pour les futurs prêts ). Je suppose que le discours va être désormais : cela coûte certes 15 milliards, mais les salauds de banquiers et financiers participent, et, surtout, c’est bien moins que la catastrophe générale qu’aurait été une faillite complète de la Grèce et ce qui s’en serait suivi. 15 milliards pour sauver le monde, pas cher finalement… Ou alors, il est encore possible de rétropédaler en revenant au discours antérieur : on aide, mais, dormez bonnes gens, cela ne nous coûte rien (cf. la version de l’Expansion du discours de F. Fillon). Si l’idée qu’aider la Grèce nous coûte traverse le Rhin comme un vulgaire nuage radioactif venu d’Ukraine, où allons-nous?  Vers une européanisation des termes du débat public certes, mais surtout vers un test de la bonhomie de l’électorat français que j’aimerais autant éviter… (même si cela fera plaisir aux collègues qui pensent que l’attitude vis-à-vis de l’Europe est une variable importante des choix politiques des Français, et que l’on a encore rien vu en la matière).

Sur l’analyse générale des décisions prises hier, je renvoie à l’analyse à chaud de Philippe Waechter pour les Echos, qui me parait bien vue.

Pour ma part, je remarquerais que :

a) le FESF se voit attribuer un rôle de plus en plus central dans le dispositif; je suppose que les décisions prises hier supposent de modifier ce que les ministres des Finances avaient signé quelques jours auparavant pour après 2013 – ce qui signifie quand même que le nouveau Traité à ratifier pour légaliser tout ce qui aura été fait depuis le début de la crise grecque aura un contenu plus  substantiel que prévu – ce qui risque de reposer la question d’une validation référendaire en Irlande par exemple  ; on se trouve de fait à deux pas de créer une caisse commune des Etats européens de la zone euro, appuyé sur des obligations européennes, mais sans avoir aucunement pris pour l’instant du moins l’avis formel des peuples européens pour le faire; et l’on veut en plus aller très loin, semble-t-il, dans l’encadrement des politiques économiques et sociales des Etats membres (après le “Pacte Euro Plus”, le “Pacte Euro Plus PLUS”?). Dans le fond, le responsable du FESF serait le Ministre des Finances de la zone Euro demandé par le banquier central. Très belle avancée vers le fédéralisme budgétaire européen sans aucun mandat populaire toutefois… , mais  avec l’assentiment des grandes banques qui, de fait, ont participé au sommet. (J’ai bien l’impression qu’il s’agit là d’une première : mais là, peut-être, avait-on la même chose lors des rounds de négociation de la PAC à la belle époque des MCM, avec les représentants des intérêts agricoles directement dans les coulisses des Conseils des ministres européens? ) Voilà enfin éclairci, ce que veut dire le mot de gouvernance dans l’Union européenne : les exécutifs des Etats (déliés de tout mandat populaire, et même de tout contrôle parlementaire) et les puissances économiques concernées par la décision à prendre décident ensemble. Simple finalement. (Je me demande ce que pensent de tout cela les juges constitutionnels allemands qui avaient signalé dans leur jugement de juin 2009 sur le Traité de Lisbonne que cette façon de procéder à des avancées dans l’intégration européenne n’était pas la bonne.)

b) Que, même avec ce dispositif, si j’ai bien compris, la Grèce resterait durablement pour les dix prochaines années au moins à un niveau d’endettement bien supérieur à 100% de son PIB. Si j’étais grec, j’aurais sans doute le sentiment que mon pays n’a pas fini de payer. Surtout, si dans dix ans, quinze ans, la Grèce traine toujours comme problème central de sa vie publique cet endettement issu des années 2000, il est à parier que ce dernier sera vécu comme un intolérable esclavage national, un peu comme les “réparations” dans l’Allemagne de Weimar, avec de même des sociaux-démocrates dans le rôle des traitres à la patrie.

c) Tout ce dispositif repose sur la croyance en la possibilité de ramener l’économie grecque sur un sentier de croissance, qui lui permettrait de rembourser la dette publique qui lui restera à acquitter. C’est un immense progrès par rapport au plan précédent de s’être aperçu que l’austérité seule ne pouvait rien (idée qui ne vaut, pour l’instant, que pour la Grèce…), mais, en même temps, est-ce possible d’envisager sous la pression extérieure  la grande ingénierie sociale et économique qu’envisage le texte adopté hier par les représentants de la zone Euro qui ferait de la Grèce le pays compétitif et bien géré qu’il aurait dû être au moment de son entrée dans l’Euro? C’est a priori une bonne chose que d’utiliser les fonds structurels européens en Grèce, mais, dans un contexte où le sport le plus pratiqué par les élites locales semble bien être la triche dans toutes ses dimensions, sait-on bien ce qu’on fait là? Je compare peut-être abusivement avec la situation du sud de l’Italie, mais tout l’argent italien, puis italo-européen, dégagé pour aider cette région depuis la fin des années 1940, n’a servi qu’à y entretenir une économie fondée sur l’immobilier et les travaux publics. Plus encore, si le problème de la Grèce se trouve être entre autres choses, le faible niveau de formation de son “capital humain” en général, est-il bien raisonnable d’avoir plongé le monde enseignant de ce pays dans la gêne? De même, la Grèce dépense bien trop pour son armée et l’équipement de cette dernière : la pression extérieure pourra-t-elle exiger qu’elle abandonne toute ambition dans ce domaine, alors même que l’ennemi turc est plus fringuant que jamais depuis 1922? (Déjà, le gouvernement turc en profite pour avancer ses pions dans la question chypriote.) De même pour les privilèges de l’Église orthodoxe grecque. Je ne parle même pas du caractère “clientéliste” des deux grands partis grecs (Pasok et Nouvelle Démocratie) : les privatisations et réductions d’effectifs risquent bien d’aboutir à une “sélection adverse” des salariés restants, sauf à tirer au sort les partants pour éviter que ne sauvent leur poste que les plus inscrits dans un rapport de clientèle. Comme dirait le sociologue Michel Crozier, “on ne change pas la société par décret”, et j’ai quelque mal à imaginer que cette règle (qu’avait déjà imaginé Renan dans d’autres termes) ne soit pas valable aussi pour la société grecque, le décret fût-il européen. Pour être vraiment cynique, il me semble que la vraie et seule chance de l’économie grecque, c’est que la situation sur la rive sud et est de la Méditerranée tourne à l’aigre de telle façon que plus un touriste européen ne pourra aller y prendre le soleil, il faudra alors se replier sur la Grèce ou ne plus bronzer du tout.

d) Le choix de l’austérité comme mantra majeur à ce stade de la crise économique de l’économie politique contemporaine des pays de l’Union européenne , accompagné des réformes de structure permettant de renouer avec la croissance, a encore une fois été confirmé par ce sommet. Keynes is dead again. Le point 11 de la déclaration du 21 juillet l’affirme :

“Tous les États membres de la zone euro respecteront à la lettre (je souligne) les objectifs budgétaires fixés, amélioreront la compétitivité et remédieront aux déséquilibres macroéconomiques. Les déficits publics dans tous les pays, à l’exception de ceux bénéficiant d’un programme, seront ramenés sous le seuil de 3 % d’ici 2013 au plus tard.”

Là, pour le coup, c’est le Mélanchon qui va boire du champagne (toujours s’il aime cela). L’Europe mère fouettarde (et bientôt blafarde?) est réaffirmée dans ses droits désormais imprescriptibles à corseter les envies de jouissances terrestres des peuples. Bel argument de campagne pour 2012 là encore. Cependant, il devrait remarquer que, dans ce même texte, est évoqué à mots couverts à peine couvert une harmonisation de la taxation des entreprises. La fin du dumping fiscal dans la zone Euro, voilà bien le seul aspect vendable auprès du citoyen contribuable de cette Europe-là. (Mais comme les Irlandais ont eu un rabais… il fallait bien qu’ils promettent au moins de laisser étudier le problème.)

Enfin, réjouissons-nous quand même, l’Euro est sauvé, la BNP et la SG aussi! Et les Grecs vont devenir compétitifs!

Ps 1. Journal de 20 heures sur France 2, le vendredi 22 juillet : un professeur d’un Institut de Haute finance, dont je n’ai pas noté le nom, commente doctement le coût pour la France du sauvetage de la Grèce, et confirme que cela sera effectivement comme l’a dit F. Fillon repris dans un reportage l’instant d’avant “15 milliards d’euros et peut-être plus” (sic), mais qu’il y va de notre avenir, there is no alternative, n’est-il pas? Au moins, les choses commencent-elles à être dites ce qui clarifie les enjeux pour les citoyens, mais le problème va devenir que ces derniers vont savoir qu’ils payent (une somme encore abstraite il est vrai) et qu’ils sont donc solidaires des Grecs, mais que la justification de ce transfert de richesses reste, pour l’heure, des déclarations péremptoires selon laquelle ce choix douloureux vaut mieux que le chaos – je sens que cela ne va guère le faire, il faudrait trouver mieux.

Ps2. Articles du Monde du 23 juillet 2011 sur le sujet :  seul l’article consacré à la réception du plan européen en Grèce fait allusion sous la plume d’Alain Salles (p. 12) à l’aspect “retour à la compétitivité de la Grèce”… tout en rappelant : “Athènes a parfois (litote) abusé des fonds structurels pour des travaux qui n’ont jamais été terminés, voire même jamais commencés, l’argent disparaissant dans des poches d’intermédiaires. Bruxelles affiche son intention de sévèrement contrôler l’utilisation de ces fonds.” … et j’ajouterais : les profiteurs de tout acabit s’en pourlèchent déjà les babines, les affaires vont reprendre… Y a-t-il quelqu’un pour expliquer à toutes ces institutions européennes et internationales que, dans un environnement où la corruption des élites locales est la règle, elles se fatiguent pour rien à vouloir contrôler, les locaux seront toujours plus malins…. Par ailleurs, ce n’est pas de l’argent supplémentaire pour investir dans des “éléphants blancs” qu’il faut à la Grèce, mais d’abord une capacité nouvelle des citoyens grecs à ne plus se laisser tondre, et des institutions politiques permettant de rendre effectif leurs droits démocratiques. (Je me demande même si la plupart des Grecs semblant fondamentalement individualistes et ne supportant pas l’État, il ne faudrait pas leur proposer une expérience libertarienne, ne serait-ce que pour les faire revenir tous à une meilleure appréciation du rôle de l’État dans une société développée.)

Crise terminée, crise interminable?

Dans trois jours (ce jeudi 21 juillet, fête nationale belge selon mon agenda) devrait avoir lieu un nouveau sommet européen, consacré à une nouvelle phase du sauvetage des finances de l’Etat grec. Bien malin sera le spéculateur ou l’observateur désintéressé qui va deviner ce qu’il va en sortir exactement cette fois-ci. Vu à travers les médias, les positions des uns et des autres semblent encore plutôt éloignées en ce début de semaine, et je parierais volontiers sur un autre compromis boiteux, avec la belle photo de famille habituelle. De plus, un changement radical de trajectoire par rapport à ce qui a été décidé jusqu’ici me parait bien improbable, quoique souhaitable, car la BCE, qui a largement imposé ses vues jusqu’ici, ne se rendra pas sans combattre.

Il faut bien dire que l’on se trouve en ce moment aux confins de l’absurde : a-t-on bien remarqué que les ministres des Finances européens ont mis la semaine dernière leur paraphe au traité instituant le “Mécanisme européen de stabilité” d’après 2013, traité qu’il faut ensuite faire ratifier par les Parlements nationaux, alors même qu’on peut avoir la désagréable impression que si ce dernier était en fonction actuellement, il ne va pas vraiment de soi qu’il résoudrait tous les problèmes rencontrés? De fait, la plupart des commentaires indiquent qu’il faut faire bien autre chose qu’instituer ce fonds…, et c’est un véritable concours Lépine de solutions.

J’ai surtout noté toute une série de commentaires qui soulignent qu’il s’agit d’une crise systémique de l’Union économique et monétaire, et pas seulement une crise de la Grèce, en ce sens qu’une union monétaire qui ne repose pas sur une union politique, fiscale, budgétaire, ne peut pas tenir bien longtemps. Cette critique n’est pas du tout nouvelle, et elle est revenu périodiquement au cours de la présente crise.

Toutefois, ce genre de considérations, qui font appel à un saut qualitatif fédéral de l’Union européenne qui serait au tournant de la rue, me paraissent parfaitement contre-productives, plutôt inquiétantes en fait. En effet, si l’on regarde l’état du débat public des deux côtés du Rhin, chez les deux plus grands partenaires de ce saut fédéral envisagé par certains, on ne peut que constater l’abîme qui les sépare. Du côté allemand, la notion d’“union de transfert” est depuis des mois au centre même de l’attention de l’opinion publique. Il faut rappeler pour comprendre le succès de la dite notion que les Allemands (de l’Ouest) ont vécu une assez belle illustration depuis 1990 de ce que signifie en pratique cette notion. Toute personne s’intéressant un tant soit peu à la vie publique de l’Allemagne (qu’il soit allemand ou étranger) n’a pu échapper à cet aspect des choses : on sait outre-Rhin ce que cela signifie pour le contribuable des régions riches de financer des régions pauvres et en retard de développement. Du côté français, cette notion nous est largement inconnue : depuis que Raymond Cartier a convaincu au début des années 1960 pour appuyer la décolonisation  l’opinion française qu’il valait mieux payer “pour la Corrèze plutôt que pour le Zambèze”, il n’a plus été question de cette idée; de fait, il serait de bien mauvais goût de faire remarquer qu’il s’agit toutefois d’une réalité budgétaire française, et que, de fait, les DOM-TOM reçoivent de forts transferts de la métropole (sous forme de dépenses publiques ou de dépenses fiscales). On s’énerve certes parfois dans les bistrots sur la Corse dont les habitants fainéants, malhonnêtes et querelleurs vivent  aux dépens du reste de la France, mais, pour le reste, cette notion d’“union de transfert” est inconnue du grand public de la République une et indivisible. Nous avons des individus assistés, “cancer de la République”, mais pas des régions assistés. Les médias français se sont en plus bien gardés de se lancer dans une dénonciation de ces Grecs fainéants et tricheurs qui allaient nous obliger à fermer nos hôpitaux, nos crèches, nos casernes de pompiers, etc. pour rembourser leurs dettes. Cette asymétrie du débat montre bien que toute officialisation d’un saut fédéral de l’Union européenne  se heurterait à l’incompréhension des opinions publiques des deux côtés du Rhin : opposition allemande d’un côté, et stupéfaction française de l’autre. Il me semble aussi qu’aux Pays-Bas, le très enjoué Geert Wilders a promis de faire sauter le gouvernement si le contribuable néerlandais devait y être encore une fois de sa poche (-et pourtant, la majorité des Grecs sont de bons orthodoxes… guère amis de l’Islam… allez comprendre…) En pratique, cela veut dire qu’il faut en passer par des solutions qui ne font pas trop appel à l’approbation de l’opinion publique. On va donc chercher une ou des solutions techniques, dé-politisantes, cela non pas parce les hommes politiques européens seraient des “enfants” comme le disait très bêtement un éditorial du Monde de la semaine dernière, mais, parce que les hommes politiques sont bien conscients qu’ils n’ont nul mandat populaire, implicite et encore moins explicite, pour passer ainsi au fédéralisme.

Et, franchement, ce serait pour moi une immense surprise de les voir ce jeudi se décider collectivement pour demander aux peuples européens l’habilitation nécessaire pour traverser le Rubicon fédéral…

.

A-solidarité(s) européenne(s)

Les choses se précisent pour ce qui concerne le renflouement de l’État grec par ses partenaires de la zone Euro et par le FMI. Les sommes évoquées  publiquement ces dernières heures s’envolent littéralement: selon ce que j’ai pu lire, on est passé d’une addition de 25 milliards d’euros, à une de 35, puis de 40, maintenant, on évoque 100-120 milliards, voire plus. A en croire les informations à ma disposition, via la presse français, allemande, et italienne, l’opération “Acropole” (pour lui donner un nom) devrait être engagée dans les tous prochains jours.

Ces chiffres commencent à me donner le tournis : même s’ils sont répartis sur plusieurs années, il faut rappeler les ordres de grandeur. En 2008, le budget total de l’Union européenne (“Bruxelles”) était de 129 milliards d’euros. Selon les perspectives financières 2007-2013, adoptées non sans discussion, il ne devait guère croitre d’ailleurs autour de cet étiage qui le fait osciller autour de 1% de la richesse produite en Europe. Comme le note l’économiste Jacques Le Cacheux, il avait déjà été difficile de trouver 5 milliards d’euros en mars 2009 dans ce même budget européen pour l’inscrire dans l’opération anti-crise économique coordonné par la Commission européenne (cf. J. Le Cacheux, “Les faiblesses du budget européen”, in Renaud Dehousse (dir.), Politiques européennes, Paris : Presses de Science Po, 2009, p. 391-408). Certes, dans le cas présent, il ne s’agit pour les autres Etats de la zone Euro que de prêter de l’argent avec intérêts à la Grèce, et non de contribuer sans retour (explicite) à un budget commun, mais, en tenant à l’esprit ces ordres de grandeur, on commence à comprendre les hésitations de certains.  L’Allemagne paiera (comme dirait un Président français des années 1920), ou plutôt, l’Allemagne prêtera, quel beau slogan pour fêter les 60 ans de la Déclaration Schuman.

Ce qui me parait effrayant dans cette opération “Acropole”, ce sont les sentiments, affects, préjugés, qui se révèlent à l’occasion de cette crise entre Européens. En musardant, j’ai ainsi trouvé hier soir la vidéo d’un commentateur économique d’une grand journal allemand (le Süddeutche Zeitung) , expliquant tout bonnement qu’il fallait d’évidence aider la Grèce pour éviter un effet domino en Europe, même si, d’expérience, les touristes allemands savaient bien que le climat n’ y était pas assez chaud, le vin mauvais et l’alcool fort y sentait le médicament… Sic. Je n’en croyais pas mes oreilles, même si, en toute fin de son propos, le commentateur  s’exprimant devant un drapeau grec à l’envers précisait que le vin et la nourriture grecques n’étaient pas aussi mauvais que leur réputation. Pour les germanistes, voir la vidéo . En gros, le message était, il faut sauver la Grèce parce que la raison économique, en particulier les contraintes de l’insertion de l’économie allemande exportatrice dans le marché européen et mondial,  nous y obligent chers compatriotes (d’Allemagne du sud…), mais pour ce qui est des Grecs… Dans un autre article, un journaliste  présent en Grèce présentait au lecteur, d’une part, un pauvre tavernier et son fils fonctionnaire surendetté, et, de l’autre, un riche tenancier de discothèque avec 4×4 et Rolex, opérant hors taxe… Charmante dichotomie des losers dépassés par la crise et du winner qui ne paiera jamais un sou d’impôt quoiqu’il arrive, tout en précisant avoir croisé des jeunes touristes canadiens qu’on ne reprendrait plus à passer par ce pays au rapport qualité/prix défaillant.

J’avais lu quelque part sous la plume d’un journaliste français que la tonalité des courriers des lecteurs en Allemagne était fort remontée contre toute aide à la Grèce. J’ai voulu vérifier. Je n’ai pas été déçu. Dans les réactions des internautes aux articles sur la Grèce parus sur les sites des grands journaux d’Outre-Rhin, je n’ai pas trouvé la moindre trace d’appel à la solidarité européenne envers les Grecs, ni même aucun débat entre internautes sur ce point, mais des tombereaux de propos anti-hellènes, anti-gouvernementaux, anti-Europe. Il est logique,bien sûr, que les plus hostiles à une telle aide s’expriment le plus sur ce genre de défouloirs, mais le ton de ces réactions atteint souvent un niveau de pathétique qui m’a surpris. Ces internautes se sentent littéralement braqués par leur classe politique. Cela m’a fait penser à ce que j’avais lu sous le clavier des internautes américains avant le plan de sauvetage des banques à l’automne 2008. (Et ils avaient raison de s’inquiéter, pourrait-on dire ex post).  J’ai mieux compris du coup les atermoiements apparents de la Chancellerie : toute une partie de l’opinion publique allemande, clairement centriste par ailleurs vu les remarques anti-Linke et anti-NPD qu’on trouve aussi,  semble bien  être exaspérée au plus haut point, et  cherche un moyen d’expression lors de l’élection régionale en Rhénanie du Nord-Westphalie.  Par comparaison, les réactions des lecteurs en France, tout aussi peu favorables à une aide à la Grèce il faut bien le dire, sont souvent marquées par un plus grand recours à l’insulte, la scatologie, la blague salace, la dénonciation du capitalisme et/ou du socialisme au choix.  La différence de ces réactions tient sans doute à l’écart dans la qualité des informations disponibles : la presse allemande en ligne s’avère ainsi beaucoup plus précise sur la situation de la Grèce, sur les engagements des uns et des autres vis-à-vis de ce pays, sur ce que cela pourrait coûter au total. J’ai un peu ressenti un “effet Tchernobyl” : comme par un heureux hasard, la France devrait échapper aux coûts que représentera le sauvetage à long terme des finances de l’État grec. J’ai même entendu un ministre de la République répéter ce matin que ces prêts à la Grèce vont nous rapporter…. ce qui est bien sûr une façon plutôt agréable de présenter la solidarité à la Grèce, la solidarité de l’usurier avec celui qui lui emprunte. D’ici que cette opération Acropole nous permette de rembourser notre propre dette publique… De l’autre côté du Rhin, on commence par contre déjà à faire l’addition de l’inévitable rééchelonnement de la dette grecque…

Au total, si les hommes politiques au pouvoir en Europe ne veulent pas perdre d’un coup tout l’investissement fait depuis des années dans l’intégration européenne en laissant la situation dériver vers un point de non-retour, une solution sera trouvée pour “sauver la Grèce” et peut-être quelque autre PIGS du même genre si nécessaire, mais il me semble que la situation présente  bâtit les aigreurs de demain de part et d’autre. La solidarité affirmée par les politiques va renforcer l’a-solidarité ressentie par les électeurs. A en croire les sondages, et les réactions des internautes, les populations ne sont absolument pas prêtes à payer les unes pour les autres, elles ne sont peut-être pas prêtes non plus à changer du jour au lendemain leur façon de vivre (ce qu’on promet aux Grecs). Probablement, la zone Euro va résister à la tempête en cours, mais cela m’étonnerait que les opinions publiques  fassent plus crédit à l’Union européenne qu’auparavant une fois la crise surmontée… Cette crise  désunit donc l’Europe en profondeur. On est en train d’aboutir à l’effet inverse de celui recherché depuis si longtemps.