Bouillaud’s Weblog – bloc-notes d’un politiste

Articles étiquettés ‘élections européennes’

Il ne faut vraiment pas sauver le soldat Martine!

10 juin 2009 · 2 commentaires

Sic transit gloria mundi! Comme les sondages et plus simplement le suivi de l’actualité le laissaient amplement prévoir, la plupart des alliés européens du PS français ont connu de très sérieuses déconvenues (euphémisme…) et le groupe du PSE au Parlement européen en ressort  pour le moins affaibli…  La très fantomatique nouvelle majorité de gauche au Parlement européen, dont Martine Aubry se faisait encore vendredi dernier le héraut auprès des électeurs français, a disparu dans les limbes de l’actualité dimanche soir. Et pour couronner le tout, le PS français dans l’opposition depuis 2002 (tout de même) ajoute sa propre part au déclin du socialisme européen.

En effet, pour ce qui concerne l’électorat français, certes dans un contexte d’abstention majoritaire qui demande à relativiser les résultats obtenus, il se fait humilier par le parti présidentiel et ses petits alliés  qui n’en attendaient pas tant (cf. le cas de Brice Hortefeux, élu par inadvertance), et  il manque de se faire doubler par un cartel électoral pour l’heure tout “de circonstance”. Le désastre en France semble particulièrement net si on compare les contextes qu’ont dû affronter les autres partis socialistes, travaillistes ou sociaux-démocrates, ayant eux aussi perdu les élections européennes cette année :  en effet, le PS n’est pas au pouvoir national seul ou en coalition depuis un temps qui détermine largement l’ampleur du désaveu subi (contrairement aux Britanniques, aux Espagnols, aux Portugais, aux Hongrois, aux Néerlandais, aux Allemands, aux Autrichiens, aux Bulgares); dans l’opposition, il n’est pas confronté à la force de frappe médiatique pro-gouvernementale d’un Silvio Berlusconi comme son futur allié, le Parti démocrate italien; dans des conditions de concurrence politique normales, il n’est même pas capable de limiter la casse comme certains  de ses confrères nordiques. Je n’épiloguerais pas sur la victoire du peu fréquentable (vu d’ici) SMER slovaque ou  sur la capacité des sociaux-démocrates roumains au pouvoir à se maintenir en tête (certes d’un cheveu de… jeune femme) malgré leur statut (récent) de parti au pouvoir en coalition, ni sur celui du PASOK  grec qui (hélas! Hellas!) repasse devant son rival habituel de droite, ni enfin sur celui des socialistes francophones belges qui restent le premier parti de leur communauté linguistique à la (mauvaise) surprise générale. Ces  cas, peu évoqués dans la presse française, démentent l’idée d’une déroute nécessaire des socialistes dans le contexte historique présent, qui verrait comme une inévitabilité de la droite.

Si l’on écarte donc cette idée d’inévitable  victoire des droites, il ressort d’autant plus crûment que le PS français  réussit  à faire un résultat presque aussi mauvais que celui des travaillistes britanniques, confronté à des circonstances bien plus défavorables dont un scandale d’une portée inédite (à ma connaissance) dans le contexte britannique. Les élections européennes ont déjà certes porté malchance à des dirigeants du PS français comme un certain Michel Rocard, et elles ne sont pas a priori faciles pour un grand parti de gouvernement qu’il soit au pouvoir ou dans l’opposition. La pitoyable déclaration de Martine Aubry dimanche soir n’a pourtant fait que souligner l’échec complet de sa stratégie sur cette élection. Difficile en effet d’apparaitre comme un personnage  crédible quand on annonce la veille la victoire européenne à portée de main et que son camp en général se prend une historique déculottée, difficile surtout de dire qu’il faut rénover encore et encore le Parti socialiste français quand on en représente un des représentants majeurs depuis des années…. Se battre la coulpe en public  pour se faire pardonner ses péchés est passé de mode et ne mènera pas très loin. La première rénovation passe par la liquidation politique de toutes les personnalités incarnant la ligne passée du Parti socialiste des années 1980-1990. N’importe quel jeune dirigeant à la place de Martine Aubry aurait pu avoir quelque crédibilité après quelques mois seulement de pouvoir à la tête du PS  pour appeler à une poursuite de la rénovation en proposant à l’occasion une réforme destinée à écarter tous les anciens, mais un vieil apparatchik comme Martine Aubry, “fille de” en plus, “figlia d’arte” comme on dit en italien, “politique né de politique”,  n’a plus aucune crédibilité à tenir ce genre de discours. A ce stade, cela fait presque comique de répétition. 1993, je dois rénover, 2002, je dois rénover, 2007, je dois rénover, 2009, je dois rénover, qui suis-je? sinon la même personne!

Enfin, à voir ce résultat, il m’est venu le soupçon qu’une partie des électeurs avait de la mémoire. En 2004, aux Européennes, le PS triomphait sur le slogan “Et maintenant l’Europe sociale!”. Bien évidemment, celle-ci fit comme Godot, elle ne vint pas, et l’on eut “business as usual”, l’arrêt Viking de la CJCE fut même offert en prime pour les déniaiser aux électeurs socialistes qui avaient cru respirer un temps avec la version amendée de la Directive Bolkenstein. En 2009, le PS a voulu promettre peu ou prou la même chose, soit du social au niveau européen. Une promesse ni  très nouvelle  ni très crédible (n’en déplaise à ma collègue de l’IEP de Grenoble, la juriste Florence Chaltiel, qui s’est essayé à faire rêver dans le Monde du 26 mai 2009 à ce sujet: “En Europe, tout est possible à condition de volonté politique”, dixit l’éminente collègue), d’autant plus que quelques électeurs avertis se sont peut-être rendus compte que Martine Aubry n’était autre que cette même personne qui avait été Ministre des Affaires sociales de 1997 à 2002 au temps (un peu lointain déjà certes) où les gouvernements socialistes étaient majoritaires au Conseil européen et pire peut-être (même si elle n’y est pour rien) qu’elle était bien la fille de ce même  Jacques Delors qui avait  promis un volet “social” à l’Union européenne entre 1985 et 1995 (il y a donc très, très, très longtemps…) sans que cela ne se concrétise jamais… Las d’attendre l’Europe sociale, cet électeur qui aurait eu quelque mémoire des faits décida donc de sauver au moins la planète en attendant, cela irait plus vite.

Ps. Au matin du mercredi 10 juin, il me faut constater en plus que la direction du PS a réitéré ses promesses d’ivrogne d’arrêter de boire “dans les six mois”. Je promets quant à moi de faire du sport et de maigrir de dix kilos d’ici novembre.

Catégories : Europe · Sociologie politique
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Il (ne) faut (pas) sauver le soldat Martine.

3 juin 2009 · 4 commentaires

Ce matin, sur France-Inter, à la veille des élections européennes, Martine Aubry intervenait comme l’invitée dans le 7/10 de cette station. C’est peu de dire que ses propos m’ont paru une illustration parfaite du chiasme européen que je soulignais dans mon post précédent. En effet, la première secrétaire du PS a répété à cette occasion l’antienne qui lui est familière lors de cette campagne  selon laquelle le changement de majorité au Parlement européen était à portée de main,  que, si cette majorité changeait, l’on pourrait se débarrasser de José Manuel Barroso et voter rapidement des directives européennes favorables aux Français qui souffrent, qu’enfin il suffisait que dans chaque pays un député supplémentaire socialiste ou social-démocrate soit élu en plus pour faire basculer les choses du bon côté. Encore un effort, camarades, la victoire est à portée de mains!

Manque de chance pour elle, le journaliste faisant la revue de presse qui s’intercale entre les propos de l’invité a indiqué que la droite selon les sondages publics disponibles avait le vent en poupe dans toute l’Europe ou presque (et une droite dure en plus, ajouterais-je…). Un auditeur attentif ne pouvait que remarquer le hiatus entre les propos triomphalistes de la première secrétaire et la réalité annoncée ; Bernard Guetta, qui ne pouvait pas laisser passer cela tant cela crevait les oreilles, demanda  du coup très poliment  et avec quelques circonvolutions d’usage, à l’invitée si cette situation ne posait pas problème, et notre chère Martine de répondre par une envolée lyrique sur l’unité des socialistes européens et leur enthousiasme, et sur la victoire qui reste à portée de mains, et sur les commentaires qui ne doivent pas précéder les faits…

En un sens, je comprends qu’il faille faire “rêver le peuple de gauche”. Ce discours s’accompagnait d’ailleurs d’un discours inverse de peur affirmant que, si la droite  en France et en Europe l’emportait, cette dernière voterait des textes permettant au néo-libéralisme de tout raser sur son passage de ce qui reste des avantages sociaux des Français (santé, retraites, etc.).

Pour la leader d’un parti qui se veut “européen”, tout cela m’a paru pitoyable, impardonnable.

Premier point : inutile de se le cacher, tous les sondages prédisent une débâcle pour les forces liées au PES/PSE. Martine a-t-elle entendu parler de la situation britannique? A-t-elle eu des nouvelles récentes des camarades hongrois? Sait-elle qu’en Pologne, la gauche (en général) semble toujours à la limite du coma dépassé où elle se trouve depuis des alternances au pouvoir qui ont réjoui le coeur et le portefeuille des citoyens polonais? Sait-elle qu’en Italie, le parti frère membre du PES proprement dit joue sa survie parlementaire au sein d’une liste de loosers réunis (Socialismo é Libertà) qui n’est pas certaine de passer le quorum de 4% des voix  désormais exigé et que le futur allié du groupe du PES, le Parti démocrate, lutte lui pour ne pas réaliser son pire score? Il existe sans doute des situations nationales plus favorables, mais, pour le moins aucune vague socialiste ou social-démocrate ne se dessine à la veille du scrutin, les rapports de force au sein du Parlement européen devraient donc rester globalement inchangé.  De fait, concrètement , il  ne peut rester pour seul espoir pour le  PES  à l’issue de ces élections de 2009 que celui de dépasser le groupe du  PPE en sièges au Parlement européen à la faveur de l’abandon par les Conservateurs britanniques et leurs alliés (ODS tchéque en particulier) du groupe PPE-DE. L’espoir, s’il existe, réside donc dans une combinaison parlementaire liée au renforcement de la droite “anti-fédéraliste”, et non pas dans un glissement au centre-gauche des rapports de force parlementaire.

Second point : pour profiter du jeu parlementaire typique du Parlement européen, qui oblige à constituer une super-majorité pour faire fonctionner concrètement le Parlement, le PES et ses alliés (Parti démocrate et peut-être Modem?) peuvent éventuellement échanger avec le PPE affaibli par la perte de certains de ses  compagnons de route l’abandon d’une seconde présidence Barroso contre le soutien du PES  à une Commission un peu recentrée à gauche – d’un centième de millimètre tout au plus. En ce sens, Martine Aubry pourrait avoir raison, mais il ne s’agirait aucunement de changer la majorité au Parlement européen au sens de changer la majorité dans un Parlement national, mais de recentrer légèrement les rapports de force au sein du bloc de gestion habituel du Parlement européen au profit du centre-gauche en profitant du… renforcement de la droite conservatrice de plus en plus ouvertement eurosceptique. Il est vrai que cette combinaison parlementaire ne fera pas vraiment rêver l’électeur, mais c’est là une perspective (presque) réaliste. (J’en doute toutefois:  en effet, sur site de la Fondation R. Schuman, dans leur suivi de campagne, on découvrira qu’il faudrait ajouter à la liste de supporters socialistes d’une seconde présidence Barroso de la Commission, le Chancelier autrichien et le Premier Ministre bulgare, qui s’ajouteraient aux “traitres” bien connus, espagnol, portuguais et britannique, qui obligent déjà Martine et Poul Nyrup Rasmussen à tant d’habiles circonvolutions…)

Troisième point : M. Aubry fait donc comme si le Parlement européen avait une majorité modifiable par une élection et comme si une nouvelle majorité pouvait voter de nouveaux textes à sa guise. En même temps, si on l’interroge sur les votes des représentants du PES et du PS français dans le Parlement sortant, elle est obligée de reconnaître que l’on vote souvent les textes “techniques” avec tout le monde et que, par ailleurs, on vote parfois un texte parce qu’on a obtenu un amendement intéressant pour les causes qu’on entend défendre. Ce n’est pas faux,  loin de là, tout comme dire que sur les grands textes engageant des choix essentiels, il existe effectivement une vraie opposition entre droite et gauche; mais cette description réaliste du fonctionnement du Parlement européen me semble incohérente avec l’idée de changer d’un coup de baguette magique la majorité qu’on vend à l’électeur au même moment. Surtout, j’aurais envie de rappeler à l’ancienne Ministre des Affaires sociales que le Parlement européen n’a pas l’initiative des textes législatifs qu’il vote (qui reste du ressort de la Commission) et surtout que tout texte législatif européen doit avoir l’aval du Conseil – soit selon les matières traitées d’une majorité qualifiée ou d’une unanimité des gouvernements nationaux… Il est donc impossible à une éventuelle majorité de gauche (fantasmée devant l’auditeur) du Parlement européen de rien faire sans le Conseil dominé comme on le sait actuellement par des gouvernements de droite ou de centre-droit…

Pour ma part, je ne crois pas que ces incohérences dans le discours soient inévitables. Le Parti socialiste français aurait pu bâtir une campagne plus cohérente en se présentant comme le défenseur du dernier bastion (ou presque) en Europe d’un socialisme des services publics et de l’action bien ciblée de l’État. Il aurait donc mieux valu appeler les électeurs à la défense d’un modèle républicain français contre une vague déferlante européenne de droite plus ou moins dure, et bien leur indiquer qu’au Parlement européen, sans pouvoir changer les données de fond, plus le PS français et ses alliés du PES seraient forts, plus ils pourraient chercher à éviter des conséquences dommageables pour les Français qui souffrent. C’était là jouer en défense, mais j’ai bien peur que c’était une meilleure option que jouer à la Nivelle en attaque avec des chances nulles ou presque de réel succès.

Plus généralement, ces petits ou gros mensonges, demi-vérités et approximations, font ressortir nettement l’écart entre les valeurs du socialisme dont on se réclame (qui suppose de croire le peuple fait d’individus matures qui peuvent comprendre les données d’une situation si  on prend la peine de leur expliquer à la manière d’un Jaurès ou d’un Léon Blum) et la pratique politique. Si effectivement lundi prochain, les journaux européens titrent (entre autres) sur la “Fin de la social-démocratie”, Martine Aubry représentera l’une des bonne raisons de cette débâcle.

Catégories : Europe
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Chiasme(s) européen(s).

2 juin 2009 · 4 commentaires

Nous entrons dans les tous derniers jours de la campagne électorale pour l’élection du Parlement européen au suffrage universel de juin 2009. Le bilan de cette trentenaire  (1979-2009) risque bien de ne pas être exaltant du tout du point de vue des espoirs démocratiques et fédéralistes dont elle avait été investie dans les années 1960-1970…  L’onction du suffrage universel (direct) qu’elle offre depuis 1979 au Parlement européen a certes  servi à en renforcer le poids institutionnel à chaque nouveau Traité depuis l’Acte Unique et donc politique dans le canonique “Triangle institutionnel” européen (Conseil, Commission, Parlement), mais elle a bien peu fait progresser la cause qu’elle devait servir au départ, à savoir l’avènement d’une “Europe fédérale” au sens plein du terme. Les gaullistes et les conservateurs britanniques qui avaient été les grands opposants à cette innovation n’ont finalement rien eu à craindre de cette assemblée élue directement par les électeurs des différents pays. Elle n’aura pas représenté la nouvelle “Assemblée de Francfort” (par allusion ici à l’assemblée pan-allemande de 1848) tant crainte à l’époque. Les appels qu’on entend encore de çi de là à ce que le Parlement élu en juin 2009 se déclare lui-même “constituant” me font rire  par leur absence totale de sens des réalités politiques les plus élémentaires. (Je propose quand à moi l’autogestion des prisons…)

Et, pour ce qui concerne cette élection de 2009, la tendance générale me semble même aller en sens presque inverse des espoirs fédéralistes et des craintes nationalistes de jadis; en effet, j’ai beau chercher un peu partout dans les médias et blogs à ma disposition, je ne trouve en fait que deux informations pertinentes et partagées jusqu’à la nausée : la première est que cette élection ne passionne personne en Europe en tant qu’élection européenne proprement dite et que cela implique une abstention forte faute d’enjeux européens fortement ressentis et faute de distribution lisible par les citoyens du pouvoir au niveau européen en raison des résultats électoraux; la seconde, envers de la premières, est que cette élection a tendance à être jouée, plus ou moins complètement selon les cas, sur des schémas d’opposition et des enjeux nationaux. La situation belge  semble être le summum de cette situation : les élections régionales y comportent des forts enjeux “communautaires” et semblent devoir marquer une dérive supplémentaire dans le complexe système politique de ce pays, et, sans trop s’alarmer, on peut se demander comment l’État belge y survivra, les élections européennes qui se passent le même jour n’en sont qu’un appendice, alors même que toutes les grandes forces politiques traditionnelles du pays restent (à ma connaissance) sur une ligne “fédéraliste” (au niveau des choix européens).

Le moins que l’on puisse dire est la théorie de l’”élection de second ordre” exprimée en 1980 dès les lendemains de la première élection européenne risque fort de survivre encore une fois au test de la réalité. Ne faudrait-il pas inventer l’élection de troisième ordre d’ailleurs?  J’ai entendu, avec quelque incrédulité tout de même, des prévisions de participation (13%?????) pour certains pays  qui font presque de ces élections des concurrentes des élections universitaires en France… Je suppose certes que beaucoup de commentateurs prêchent le pire pour mobiliser le sens civique des possibles abstentionnistes. Le site du Cevipol, le centre de recherche de science politique de l’ULB (Bruxelles), propose en français une revue de presse européenne pour de nombreux pays, or, à parcourir ces diverses revues de presse, il m’a semblé qu’on pouvait y changer les noms des partis, des pays et des dirigeants, on obtiendrait partout le même brouet insipide de l’élection intermédiaire. Au moins, pourra-t-on se dire si les électeurs européens ne sont pas passionnés par des “enjeux européens” et par une “vraie” élection européenne, vivent-ils au moins tous parallèlement le même scénario de la politique des petits chevaux (ou plutôt de la course d’entrainement au grand galop qui vient ensuite).  En somme, c’est la version politique du succès de “Qui veut gagner des millions?” sur les télévisions européennes, partout le même format audiovisuel, partout le même enjeu monétaire et narcissique pour les candidats au jeu, mais à chaque fois des questions différentes en fonction de ce qui constitue le bagage culturel de l’audience visée (je conseille de suivre ce jeu dans une langue étrangère et dans un pays étranger, c’est un cours gratuit de Landeskunde, comme disent les Allemands). C’est déjà ça, réussir à ennuyer 350 millions et plus de personnes, et à en faire voter quand même une grosse minorité,  c’est tout de même une belle réussite! Pour revenir à la politique, l’élection européenne, c’est un peu comme des élections municipales: à chacun sa commune et ses enjeux communaux, avec une dose de nationalisation du scrutin plus ou moins importante. (Simplement, personne n’aurait l’idée de faire de tels élus “communaux”, les élus “nationaux”, sauf dans un schéma fédéraliste à la Jean-Jacques Rousseau de vote pyramidal de la commune à l’Univers ou dans notre Sénat….)

En même temps, malgré toute cette abstention prévue, tout ce désintérêt, des électeurs se déplaceront pour voter, ils le feront sans doute majoritairement pour produire ou empêcher une conséquence politique nationale (ou même régionale), mais aussi pour soutenir un parti pro-européen (ainsi, en France, il semble sûr dans tous les cas humainement envisageables que le score cumulé de UMP+PS+Modem+Verts sera très supérieur au score cumulé de tous les autres partis en lice à droite ou à gauche, que je regroupe un peu arbitrairement certes dans un “enfer” des anti-européens ).

On devrait donc avoir un chiasme de plus en plus accentué : l’abstention aux élections européennes s’explique par la nature européenne de l’élection, d’une part parce que la nouvelle répartition du pouvoir dans l’Union européenne à la suite de ce vote reste très faiblement lisible pour les profanes à travers le sort réservé à des personnes particulières (le jeu de chaises musicales est pour le moins subtil),  d’autre part, parce que les électeurs n’ont toujours pas compris la hauteur des enjeux traités par le Parlement européen. Pour reprendre  un argument en faveur du vote souvent entendu ces jours-ci en France, ces naïfs d’électeurs oublient que  “80% des lois françaises se décident d’abord à Bruxelles”, et, comme le dit la campagne d’incitation au vote, “c’est ton choix”.  Selon Olivier Costa et Sylvain Brouard, dans leur récent article dans le Monde, intitulé “Mythes et réalités de l’européanisation”, ce mantra d’incitation au vote serait cependant une légende urbaine que l’examen précis des sources de la législation française suffirait à démentir…. On en conclura pour notre part, un peu facilement certes (à la Moravscik), qu’il est donc inutile d’aller voter pour si peu…, ou, un peu moins facilement, on remarquera que, si les partis politiques  devaient en plus mobiliser les électeurs sur les seuls domaines précis de compétences légales du Parlement européen, remises elles-mêmes en perspective dans le schéma général de “gouvernance européenne” (avec par exemple le poids de la CJCE), le nombre d’électeurs s’écroulerait encore plus; il faut faire rêver l’électeur de “lendemains qui chantent” (ou tout au moins ne déchantent pas trop…), et je ne crois pas qu’une description précise et vraie du rôle et des attributions du Parlement européen par la science politique puisse remplir cet objet.  Toutes les campagnes d’information sur le rôle du Parlement européen font d’ailleurs comme si  ce dernier avait un rôle des plus éminents et, comme si le sort de l’Europe et du monde  en général se décidait dans sa seule enceinte.  Cette abstention, rationnelle surtout si on suit O. Costa et S. Brouard dans leur analyse, ne traduit  cependant pas nécessairement à un sentiment d’aliénation des électeurs abstentionnistes vis-à-vis de l’Europe, comme le montrent  les sondages sur le cas polonais: nos compatriotes polonais “europhiles” déclaratifs, surtout les jeunes, vont s’abstenir massivement, mais cela ne voudra rien dire d’autre que “Qui ne dit mot consent!” . Il va falloir ressortir des placards le bon vieux concept de “consensus permissif” en lui donnant un gradient Est/Ouest.

Si l’abstention est prioritairement européenne, la participation aux élections européennes est elle prioritairement nationale, en un double sens : une partie des électeurs croit sans doute les propos des partis politiques nationaux sur la capacité de ce parti de changer quelque chose en “Europe” – en étant de fait complètement aveugle à la nature spécifique de la “gouvernance européenne”.  Les électeurs se laissent leurrer à croire qu’en Europe, cela fonctionne grosso modo comme dans un pays particulier vivant en démocratie représentative (avec une majorité et une opposition, ou des accords de coalition qui peuvent changer fortement en fonction du résultat électoral). C’est le cas de l’électeur UMP qui croit sincèrement qu’un poids supplémentaire de ce parti  au Parlement européen et dans le PPE va changer les orientations générales de l’Union européenne en direction d’une “Europe qui protège”, d’une Europe qui si elle veut, elle peut. Or un parti national, aussi puissant soit-il, ne peut guère changer les orientations d’un tel Parlement à lui tout seul. Il faut que sa famille politique l’emporte très nettement dans toute l’Union, et qu’en plus, cette famille soit sur la même ligne politique sur les aspects cruciaux. Même avec 95% des voix des électeurs français avec 90% de participation en France, N. Sarkozy ne deviendra pas pour cinq ans le leader suprême de l’Union européenne (sauf à ce que tous nos partenaires acceptent qu’il cumule dorénavant Présidence française, Présidence de la Commission,  et Présidence fixe du Conseil européen…) Plus sérieusement, l”affaire de la candidature turque à l’UE suffirait à montrer que le PPE ne propose pas une ligne unifiée sur ce point, même si l’UMP et la CDU viennent de réaffirmer à mots couverts par le texte commun Sarkozy-Merkel leur unité de vue ce dimanche. Ce n’est donc  pas parce l’UMP et la CDU emporteront chacun une grande victoire dimanche prochain (ou une non-défaite) que l’Union européenne dira définitivement dans les quinze jours à la Turquie que “Non, désolé ce ne va pas être possible…” Cela constituera au mieux un “signal”, terme obscur pour dire que le curseur s’est déplacé d’un millimètre vers le refus de la Turquie en Europe. Passons, l’électeur UMP peut encore y croire un peu en sachant de quoi il retourne au niveau européen, mais l’électeur PS lui ne peut voter qu’en pleine ignorance de cause! En effet, même si le PS français connaissait une embellie (et que les sondeurs aient tout faux sur son cas!), comme presque tous ses alliés socialistes et sociaux-démocrates vont eux au massacre électoral (plus ou moins accentué certes, il y aura un abîme de ce point de vue entre les Britanniques du New Labour et les Espagnols du PSOE), il lui est donc logiquement hors de question d’être majoritaire au sein du Parlement européen, ou même d’y progresser nettement en pourcentage des sièges détenus avec ses alliés. Par ailleurs, comme le montre jusqu’à la caricature les soutiens de certains chefs de gouvernement issus de partis membres du PSE ou de responsables de ces  mêmes partis frères (?) à un nouveau mandat pour José Manuel Barroso à la tête de la Commission, les élites du PSE ne font guère preuve d’unité d’intention (sinon dans le sauvetage de ce qui peut encore être sauvé en termes de maigres dépouilles à distribuer…). On peut en dire autant pour l’électeur du Modem, qui doit ignorer que, même en cas de succès  historique en France, la place des élus du Modem, au sein du Parlement européen, sera ancillaire faute de vrais alliés à faire valoir au sein du Parlement… sauf à se rallier au groupe du PSE. Pour ne parler des petits partis français, qui même s’ils ont des élus en dépit de leur dispersion et du mode de scrutin coupe-minorité, auront une influence minime dans le processus législatif. Bien sûr, les partis français ne vont pas expliquer cela à l’électeur, qu’au mieux leur vote permet de gagner de l’influence  – ce qui en soi est important! – et non pas de faire à eux seuls la décision, et certains électeurs croiront en toute bonne foi que leur vote peut faire la différence dans les affaires européennes. Autrement dit, parmi les électeurs qui déclarent voter pour des enjeux européens à l’élection européenne, encore faudrait-il faire la proportion de ceux qui ont conscience de la nature de la “gouvernance” européenne qui donne de fait à leur vote une nature différente de celle à laquelle ils sont accoutumés dans les affaires nationales.

A cette première raison “nationale” de voter par confusion sur la nature du système politique en cause, est-il besoin d’ajouter qu’il existe surtout de nombreux enjeux ou identités nationaux qui incitent à voter à cette élection européenne. Ces élections européennes sont prises un peu partout en Europe dans la “campagne permanente” en cours pour obtenir ou défendre le pouvoir national. Je suis bien sûr fortement influencé par le cas italien que je m’efforce de suivre, où l’élection européenne est en train de se transformer au fil des jours en un plébiscite pour ou contre S. Berlusconi et pour ou contre son droit irréfragable à une vie privée dissolue.  Mes pires cauchemars en terme de “peopolisation” sont dépassés, c’est sans doute la première campagne Eva 2000 (du nom d’un journal italien à scandale) de l’histoire politique italienne.  Notre cher S. B. fréquente-t-il des jeunes filles mineures? Si oui, jusqu’où cela va-t-il? En a-t-on des preuves photographiques? La saga Monica Lewinski est de retour en version catholique. Pitié!!! Qu’y aura-t-il donc d’”européen” dans cette élection? A part, le mot “européen” qui les définit et qui agrémente les slogans des différents partis, rien de rien à ce jour. La situation britannique n’a guère l’air plus enviable où, apparemment, une contamination est en train de se faire entre un scandale impliquant la classe politique britannique élue à Westminster et les élections européennes (encore le scandale aurait-il porté sur les dépenses indues des Eurodéputés britanniques…) Il faudra faire le bilan dans les 27 pays de l’Union européenne aprés l’élection, mais j’ai bien peur que la balance penche vraiment fortement du côté des incitations nationales au vote. Si les Britanniques se précipitaient cette année aux urnes, il sera difficile de ne pas voir le lien de cause à effet avec la situation vécue par le pays – même si , à Bruxelles, on se réjouira d’une hausse de la participation! Il sera difficile de prétendre à une crise d’europhilie des Britanniques…

Le chiasme réside donc dans le fait que l’Europe (ou du moins les personnes qui se sont investies dans une carrière via le Parlement européen) a besoin d’électeurs  pour se légitimer comme une instance élue directement par le peuple – et de préférence d’électeurs votant sur des enjeux européens : c’est ce qu’exprime exactement sa propagande paneuropéenne: “A toi de décider!”, ou la campagne française d’incitation au vote avec des informations fictives qui pourraient arriver si nous ne votons pas aux Élections européennes, mais qu’elle les trouve de fait majoritairement pour des raisons nationales, identitaires, passionnelles, qui n’ont que peu à voir avec le rôle officiel de ce Parlement européen, à savoir délibérer sur des textes d’intérêt général européen.

Le chiasme me semble s’accentuer encore cette année parce que le Parlement européen s’est lancé, de manière pour le moins téméraire à mon sens, dans une campagne de communication paneuropéenne visant à augmenter la participation de l’électorat, et en particulier de l’électorat le plus jeune. Comme tout indique que les tendances lourdes de la sociologie électorale vont l’emporter sur l’écume de la communication – même bien faite -, et que l’abstention sera encore une fois fortement clivée selon les âges de la vie et tous les autres critères sociologiques pertinents, le Parlement européen risque bien d’attirer malencontreusement ainsi l’attention sur le fait qu’il n’est pas élu par une part aussi importante que cela de l’électorat potentiel. Les médias ont d’ailleurs saisi tout l’intérêt de mettre l’accent sur ce point pour essayer de “faire évènement” faute de trouver autre chose à se mettre sous le clavier. J’entends déjà d’ici les commentaires des journalistes selon que la participation globale a reculé ou a progressé par rapport à 2004 – ces commentaires n’auront sans doute aucun sens faute de tenir compte des nombreuses modifications circonstancielles propres à chaque pays et au poids relatif à chaque fois diminué des pays à vote obligatoire (je doute qu’on ose proposer un taux de participation à 15 pays seulement pour avoir une comparaison fiable, ou un taux de participation sans tenir compte des pays à vote obligatoire, ou en défalquant  du calcul tous les pays organisant en même temps d’autres élections pour 2004 ou 2009 ou les deux… ce qui rendrait une comparaison 2004-2009 difficile il est vrai…) et faute de tenir compte des raisons du vote ou de l’abstention dans les différents pays.

C’est un peu la même chose du côté de l’usage d’Internet. Je suis frappé par la multiplication quasi à l’infini d’initiatives visant à faire quelque chose sur le net à l’occasion des élections européennes. En France en tout cas, quelqu’un qui voudrait suivre tout ce qui se passe sur le net à propos des élections européennes pourra y trouver une façon de soigner son insomnie.  En même temps, si toute cette activité se trouve être concomitante avec une abstention élevée des électeurs (sauf surprise!), eh bien, cela semblera un peu étrange dans un premier temps. “So much noise in the cyberspace for nothing”. Les caractéristiques sociologiques des personnes soutenant l’Union européenne et s’y intéressant expliquent largement ce surinvestissement dans le média Internet, et sans doute son impact imperceptible (même si des collègues  quelque part en Europe vont en faire leur sujet de recherche, cela remplira bien quelque panel de l’ECPR ou de quelque autre société savante en mal de sujet).

Plus généralement, la faiblesse de la participation me semble résulter enfin  résulter d’un progrès de la réflexivité, ou plus simplement d’un effet d’expérience. Tout le monde (qui s’intéresse un peu à la politique) sait d’expérience que les électeurs voteront majoritairement dans tous les (grands) pays pour des partis qui s’inscrivent dans le fonctionnement normal de l’Union européenne; les familles conservatrices, libérales et sociale-démocrates, et leurs appendices verts, régionalistes et nationalistes modérés, seront encore en juillet 2009  majoritaires au Parlement européen, et ce quoi qu’il arrive. Une victoire paneuropéenne du parti “Libertas” a autant de probabilité d’advenir qu’un débarquement d’une ambassade de la planète Jupiter sur le parvis de la Maison Blanche entre aujourd’hui et le 7 juin. Le Parlement européen continuera donc de fonctionner sur sa lancée : aussi fort soit-il aucun mouvement d’opinion strictement national ne peut espérer rien y changer…  Le PS dépasserait-il les 50% en France, qu’est-ce que cela changerait si ses alliés s’écroulent ailleurs?  Les “100 jours” d’application du “Manifesto du PSE” en cas de “victoire” de ce parti européen de la gauche modérée, évoqués il y a quelques semaines par Martine Aubry pour motiver l’électorat français en lui faisant miroiter une autre politique, sont ainsi aussi crédibles qu’une révolution spartakiste dans les quinze prochains jours pour renverser Angela Merkel. Ainsi même si l’UKIP et le BNP raflaient presque tous les sièges britanniques, cela ne changerait rien! Idem pour un succès historique du FPÖ ou du BZÖ en Autriche, ou tout autre situation surprenante : du genre la liste G. Wilders dépassant les 50% des suffrages dans les plus si paisibles Pays-Bas.

Par ailleurs, même sur la politique proprement nationale, cette élection européenne ne change rien. Si on regarde l’histoire politique française de ces élections européennes, force est de constater qu’elles font partie des épiphénomènes. Où est passé le RPF triomphant d’il y a quelques années? Le PS ou les grands partis de droite modéré ont-ils été “tués” par un mauvais score à une élection européenne? Cela peut casser une carrière (et encore, il faut des circonstances exceptionnelles, cf. N. Sarkozy comme contre-exemple), mais cela ne change pas grand chose sur le moyen terme. C’est la même chose ailleurs. C’est en cela que j’aurais envie d’inventer la notion d’élection de troisième ordre…. (proposition de définition : élection dont on sait qu’à terme ses résultats ne portent guère à conséquences aussi flamboyants soient-ils à première vue).

Ce progrès de la réflexivité n’amuse pas tout le monde semble-t-il. D. Reynié, intervenant il y a quelques jours dans le journal de FR3 de 19h30, pour présenter le résultat de son enquête préélectorale paneuropéenne (à lui!) qui annonçait comme les autres une forte abstention malgré un européisme tout aussi majoritaire dans l’opinion des sondés, avait un air un peu contrit qui ne lui ressemblait pas. Il s’inquiétait du niveau prévisible d’abstention, et se demandait si,  la tendance à l’abstention dusse-t-elle encore se renforcer, il ne fallait pas ouvrir une réflexion sur l’usage d’un tel mode d’élection… Moment temporaire de déprime, plutôt étonnant tout de même de sa part.

En fait, sauf à informer les citoyens que l’Europe n’est décidément pas démocratique, on ne peut en aucun cas supprimer ces élections au suffrage universel; il serait donc bon de les doter d’une nouvelle  théorie (en fait une ancienne). Ces élections européennes ne visent en réalité qu’à former un Parlement européen, elles ne représentent pas au sens fort du terme des courants d’opinion paneuropéen qui n’existent pas ou qui n’existent pour l’heure que de manière “inter-nautique”, elles ont juste un rôle fonctionnel; du coup peu importe pour quel motif les électeurs votent, il suffit qu’ils votent, le feraient-il d’ailleurs en trés petite proportion, y compris pour donner leur absolution à un chef de gouvernement frappé de priapisme. Cette théorie de l’électorat-fonction paraitra un peu réactionnaire je l’avoue, mais elle me semble bien correspondre à la réalité de l’élection en cours.

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Alegerile Europene. Tu decizi.

26 mai 2009 · 2 commentaires

Version roumaine de la campagne du Parlement européen.“Elections européennes. Tu décides”. On aura reconnu le slogan de la campagne paneuropéenne menée par le Parlement européen pour inciter à la participation électorale le 7 juin 2009.

Eh oui, je me suis fait rare sur ce blog… J’étais en vacances dans ma belle-famille roumaine, et mes parents par alliance ne sont équipés que de clavier “Qwerty” sans accents ce qui rend toute écriture informatique bien pénible, d’où mon silence de ces jours-ci. J’ai donc passé une quinzaine de jours (du 6 au 20 mai) dans ce pays qui vote pour la deuxième fois seulement aux Élections européennes, et bien, croyez-le ou non, dans ce pays de l’(ex) “Nouvelle Europe”, la campagne électorale pour les Européennes se voit dans les rues et à la télévision. Il existe indéniablement dans ce pays une double campagne, à la fois pour encourager les électeurs roumains à s’exprimer et, de la part de chaque parti politique, pour emporter les sièges d’Europarlementaires qui lui sont dus selon lui.

P5151124Je ne comprends pas très bien la langue roumaine, je peux juste suivre le sens d’une conversation sans pouvoir cependant  y mettre mon grain de sel (ce qui devient un peu frustrant à la longue), mais je n’ai aucun problème à comprendre les slogans des grands partis politiques roumains. Celui du Parti social-démocrate (PSD Partidul social-democrat, membre du PSE) vous rappellera quelque chose : “Pentru 0 Europa sociala” (Pour une Europe sociale), que j’ai vu en petites affichettes sur les lampadaires partout dans la modeste  ville moldave  où habitent mes beaux-parents. On trouvera aussi le plus terne : “Alege Bine” (Vote bien). Celui du Parti démocrate-libéral (PD-L Partidul Democrat – Liberal, membre du PPE) m’a semblé plus original : “La bine si la greu” – c’est selon ma femme la même formule que lors d’un mariage, “pour le meilleur et pour le pire”! Cela m’a étonné dans un premier temps, un parti qui vous propose de voter pour lui “pour le pire”, mais j’ai trouvé cela plutôt bien vu, un idéal-type d’appel à l’identification partisane dans le contexte de crise économique montante. C’est le parti du chef du gouvernement, Emil Boc, un homme  de taille modeste qui veut sans doute se la jouer à la Churchill. Un de ceux du Parti national-libéral (PNL Partidul national-liberal, membre de l’ELDR) m’a tellement plu que je n’ai pas résisté à l’immortaliser en le prenant en photo en situation en plein coeur de Bucarest : “Europa este liberala” – soit, vous l’aviez deviné, “L’Europe est libérale” (ah enfin du parler vrai!) Un autre slogan du PNL qui fait chaud au cœur est : “Bani pentru Romani. Bani europeni”, soit:  “De l’argent pour les Roumains. De l’argent européen” (sic). Ce slogan pour le moins  “matérialiste”, pré-Ingelhartien si j’ose dire, m’a évoqué  le rappel de l’aide américaine dans les années 1950 dans les campagnes électorales à l’Ouest du continent de la part des partis conservateurs. Les autres partis m’ont semblé inexistants dans l’espace public.

Ces slogans basiques sont toujours accompagnés d’un code couleur omniprésent : le PSD est rouge, le PD-L est orange, le PNL est jaune-bleu.  Comme me l’a dit ma belle-soeur, une urbaine fière de l’être qui enseigne l’anglais aux enfants dans une école privée de la capitale, de toute façon,  “le villageois” a besoin de signes simples pour se repérer, et les couleurs, surtout si vives,  c’est donc vraiment pratique. C’est vrai qu’on ne peut les manquer. On ne peut pas manquer non plus les stands établis au coin des rues de Bucarest avec ces mêmes couleurs, aussi entêtantes à la longue qu’une publicité pour une vulgaire marque de boisson gazeuse.

P5171157Ma connaissance du roumain ne m’a pas permis de comprendre tout le sel des arguments échangés lors des débats télévisés,  sinon que chaque parti prétend présenter les plus compétents des hommes et des femmes pour représenter le pays à Bruxelles. J’ai bien saisi toutefois que les enjeux de cette campagne européenne n’étaient pas d’une saillance extrême du point de vue européen. Par contre, l’information télévisée, qui constitue là comme ailleurs la source privilégiée d’information du grand public, était pleine du nième épisode de la grande saga (implicite), le Président Basescu contre le reste du monde (se représentera-t-il? oui, non, peut-être, quand?  comment? pourquoi? etc. ad libitum jusqu’à la nausée). Dans ce flux continu d’événements présentés par une rhétorique télévisuelle à la Fox News ou presque comme décisifs pour le sort du monde (au moins, si ce n’est de l’univers!), je me suis noyé pendant de longues heures. C’est une expérience dictée par la nécessité de l’ennui de la vie provinciale qui m’a fait tester le degré d’irréalité qu’atteint la vie politique présentée ainsi comme “Dallas-sur-Dambovitza”. A force de zapper entre chaînes, j’ai fini par avoir la surprise (pour moi) de trouver que, “le réel” (au sein du Spectacle!), c’était au choix : un match de football (y compris en différé), un récital de chansons folkloriques roumaines, ou encore un interview d’un sommelier roumain sur la vertu de cet objet merveilleux qu’est un “tastevin”(in french in the text). A cause de mon handicap linguistique,  je me suis mis finalement à la place de quelqu’un qui ne comprend pas grand chose à la politique et qui est scotché toute la journée devant sa télévision. C’est en fait une expérience salutaire que d’expérimenter de temps en temps ce que l’on enseigne soit même par ailleurs, à savoir que “la politique” constitue un univers aux codes particuliers auxquels tous les habitants d’un pays n’ont pas naturellement accès. Pour tout dire, si les Roumains ne se rendent pas beaucoup aux urnes le 7 juin, je ne serais pas plus surpris que cela. Il y aura eu une campagne certes, mais perdue dans “Dallas-sur-Dambovitza”, elle risque bien d’être passée inaperçue.

Catégories : Europe · Sociologie politique
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Des élections européennes? Où ça des élections européennes?

16 avril 2009 · Laisser un commentaire

Jean Quatremer est un grand journaliste, mais un journaliste un peu taquin: à la veille de ses propres vacances, il a publié sur son blog, un petit “scoop” sur le sondage Eurobaromètre concernant les élections européennes. Ce sondage EB 71.1, selon ce qu’il en rapporte, indiquerait une faible participation à venir aux Élections européennes de cette année. L’abstention finirait au total par s’établir à en croire les déclarations des sondés  à 66%, soit à un taux de participation de 34%. Cette information a largement été reprise et commentée avec quelque alarmisme. Sur le site de la Commission, les différents rapports de ce sondage effectué en janvier-février 2009 sont désormais disponibles; en lisant le rapport de synthèse, on s’apercevra d’ailleurs que la Commission précise bien (en gras dans le texte) qu’un tel sondage ne peut pas prévoir un taux de participation, surtout à six mois du scrutin. On leur donnera facilement raison, et l’on sera tenté d’accuser J. Quatremer et tous ses confrères qui l’ont repris d’avoir présenté abusivement les résultats de ce sondage. En même temps, ce sondage ne fait que confirmer une conviction bien établie par les expériences précédentes (de 1979 à 2004), à savoir que l’élection européenne ne peut qu’échouer à passionner les foules. J’ai essayé de faire un peu le tour de ce qui se dit à ce propos, et si j’ose dire, il existe là un consensus.

Par exemple, Olivier Costa, notre collègue bordelais, par ailleurs l’un des dirigeants de la Section d’Etudes européennes (SEE) de l’AFSP, donne un texte au site “Les Euros du village”, intitulé tout bonnement : “Pourquoi les électeurs boudent les élections européennes… et pourquoi ce n’est pas si grave” (en date du 19 février 2009). L’explication de l’abstention, qu’on y lira,  s’accompagne ici des motifs qui font qu’il ne faut guère s’en inquiéter, le Parlement même bien mal élu remplissant fort bien les fonctions que l’on en attend au sein du Triangle institutionnel. On ne sera guère étonné de lire une telle analyse sous la plume de l’auteur de Le Parlement européen, une assemblée délibérante (Bruxelles : Presses de l’Université de Bruxelles, 2001), livre qui a constitué une des premières analyses fouillées en français du fonctionnement et du rôle réel du Parlement européen dans la gouvernance européenne. Comme le montrent toutefois les quelques réactions qu’a suscité le texte de notre collègue, la logique ici proposée mène irrémédiablement à la conclusion qu’il ne sert à rien à ce que ce Parlement là soit élu directement par les citoyens. Olivier Costa considère en effet les craintes pour la faible participation électorale comme des instrumentalisations de la part de divers acteurs tout internes au système européen de gouvernance. Il a raison de son point de vue, mais il oublie toutes les attentes que font naître chez les citoyens ordinaires (et si j’ose dire les journalistes ordinaires) l’idée  d’une élection au suffrage universel direct d’une institution quelle qu’elle soit. Il oublie en quelque sorte le “mythe démocratique” qui surplombe toute la situation, et auquel quoi qu’il en ait, une partie au moins des profanes croit encore. La Chambre des Lords  en Grande-Bretagne ou le Conseil économique et social en France  jouent certes bel et bien leur rôle  respectif dans les “gouvernances” des deux pays, mais il n’empêche que leur rôle changerait (un peu) en cas d’élection directe, ou plutôt devrait changer en bonne logique démocratique. On notera d’ailleurs qu’Olivier Costa s’exprime en termes plus mesurés le 11 mars 2009 quand il donne un entretien au site “Toute l’Europe”, où il ne met pas directement en cause l’axiome, la prémisse, selon laquelle il faudrait que les Européens se déplacent plus pour voter aux Européennes – ce qui pourtant me semble être le sens de son intervention écrite dans les “Euros du village”. (Il est vrai que le site “Toute l’Europe” est mobilisé pour répercuter toutes les initiatives incitant le peuple français à aller voter).

Bruno Cautrès ne disait pas autre chose à la demande du  même site “Toute l’Europe”, lui non plus, en date du 17 décembre 2008, ne s’attendait pas à des bouleversements en terme de participation électorale : sa conviction semble d’autant plus difficilement attaquable tant elle est exprimée (voir la vidéo disponible sur le site) avec la plus grande pondération.

Cette abstention prévisible n’empêche pas pourtant les acteurs les plus engagés dans la défense du niveau européen de décision de construire une communication destinée à engager les citoyens à aller voter. Le Parlement européen consacre une partie de son site à une campagne d’information, destinée à inciter au vote, qui s’intitule “Elections européenne : à vous de choisir”. Cela ressemble à une version Internet de la bonne vieille instruction civique de mon enfance. Plus sérieusement, la Fondation Robert Shuman a créé un site ad hoc sur les élections européennes. Ce site, déjà plus efficace que celui du Parlement européen, comporte une intéressante section sur la participation et le vote utile. Tout en constatant chiffres à l’appui que depuis 1979, la participation baisse régulièrement, la Fondation propose l’analyse suivante :

“Une faible participation aux élections européennes favorise mécaniquement les partis protestataires, dont l’électorat a tendance à se mobiliser davantage, et qui auront alors un nombre de députés supérieur à ce que leur poids politique réel leur permettrait d’envisager. La surreprésentation de ces partis au sein du Parlement européen est d’autant plus forte que c’est le scrutin proportionnel qui est en vigueur pour les élections européennes. Une faible participation aux élections européennes produit aussi des effets négatifs du point de vue de l’influence nationale d’un pays à Strasbourg ou à Bruxelles. Les abstentionnistes qui auraient choisi de voter pour des représentants notamment appelés à siéger au sein des groupes influents au Parlement européen doivent savoir que leur non-vote contribue en partie à l’affaiblissement de la capacité de leur pays à peser au sein du Parlement européen. Là encore, une prise de conscience du caractère de moins en moins périphérique et subalterne des élections européennes doit amener les électeurs à mieux peser les conséquences de leur choix.”

Cette argumentation, dont on pourrait certes contester la validité empirique en faisant remarquer que ce sont les groupes sociaux les plus périphériques (les jeunes, les moins qualifiés, etc.) qui s’abstiennent le plus à ces élections “compliquées” et “sans enjeu national”, n’est pas sans rappeler les arcanes classiques de la mobilisation par la peur. Si tu ne votes pas, “ils” le feront, et cela sera terrible, tu en seras responsable. “Dans l’isoloir, Dieu te voit, pas Staline!” comme on disait jadis en Italie. La Fondation souligne toutefois que les électeurs ont tendance aussi à voter à cette occasion pour les partis de gouvernement dans l’opposition et que cela ne porte pas trop à conséquence – contrairement au vote pour les extrêmes qui enferme les élus ainsi obtenus dans l’inefficacité. Cet appel à voter, mais à voter UMP ou, à limite, PS, Verts ou Modem, qui rappelle que les éventuels élus d’autres partis ne pourront pas faire entendre la voix de la France et de leurs électeurs au sein du Parlement européen, m’a paru certes réaliste du point de vue de l’influence française, mais peu à même d’inciter à se rendre aux urnes tous ceux qui se situent en dehors du consensus. S’abstenir ou voter souverainiste, c’est donc du pareil au même.

La mobilisation des partis sur Internet va sans doute connaitre un nouveau pic à l’occasion de ces élections. L’activité sur Internet pour rendre compte de la campagne de cette élection où sans doute une minorité de citoyens ira voter à l’échelle de l’Union me parait elle aussi  foisonnante. Les grands journaux commencent à ouvrir des sections ad hoc. Un blog lié au Monde s’essaye de suivre toute l’actualité de l’élection européenne, il est clairement de tonalité proeuropéenne. Une initiative du CUEJ de Strasbourg offre un site sur les partis européens; il ne semble plus être actif depuis quelques temps. Serait-ce que les jeunes apprentis journalistes se sont rendus compte qu’en 2009, ce serait business as usual contrairement au ton triomphaliste de leur site qui annonçait fin 2008 une “Europe politique”, avec une interview du collègue Simon Hix à l’appui de leur thèse? Le soutien pour le moins appuyé de Gordon Brown, un  Premier Ministre travailliste membre pourtant du PES, à un deuxième mandat du très “populaire” José-Manuel Barroso à la tête de la Commission européenne a dû les troubler, tout comme l’évocation (perfide?) d’une candidature Juppé ou Fillon au même poste au nom des intérêts de l’Europe et de la France par un certain Jacques Delors, père (indigne?) d’une leader (en perdition?) d’un Parti socialiste français (en carafe?): la “grande combinazione” qui se dessine ainsi, qu’a récemment évoquée à mots couverts Bruno Le Maire en tant que Ministre concerné par l’affaire, n’est sans doute pas très compréhensible par des étudiants français élevés dans la clarté de la Vème République, où “celui qui n’est pas avec moi est contre moi”. Le grand marché quinquennal aux bestiaux bruxellois est ouvert, et les électeurs n’en doivent pas trop savoir sur ce point.

Au delà de l’abstention, les résultats de ces élections européennes ne risquent d’ailleurs pas de troubler le sommeil de grand monde à en croire l’essai de prévision globale établie par des collègues britanniques, dont le même Simon Hix : l’opération, qui avait déjà été faite en 2004 si je me souviens bien, est sponsorisée par la même firme de lobbyisme, Burson-Marsteller, que lors de l’élection précédente.  Selon eux, l’équilibre des forces au sein du Parlement européen devrait peu changer; la seule vraie incertitude vient alors des reclassements de partis entre groupes et des alliances entre groupes : si les extrêmes avancent, surtout si les Conservateurs britanniques se radicalisent pour de bon après un succès majeur, il faudra peut-être recourir à une alliance de type “Troisième Force” recentré à gauche. On notera que, sur ce site,  on se trouve incité à exprimer un “vote de paille” pour choisir le Président de la Commission, témoin de leur préoccupation dernière. Si l’on regarde leur prévision en détail, par pays, j’ai l’impression qu’elle pêche un peu par sous-estimation des effets de rationalisation des modes de scrutin. Avec la réduction du nombre de députés par pays (pour la plupart d’entre eux) sous le régime du Traité de Nice (avec seulement 736 députés à élire), on doit s’attendre à un amortissement très net de toute poussée “extrémiste” : les partis extrêmes, dont la Fondation Robert Schuman  se méfie, peuvent fort bien avoir des électeurs en nombre, mais ils risquent bien de ne pas avoir beaucoup d’élus au final au Parlement européen, sauf s’ils font des scores vraiment inédits pour eux – mais une telle surprise peut se produire dans quelques pays, mais pas partout!

Bref, en date du 15 avril 2009, tout indique que ces  élections européennes de juin 2009 seront d’une banalité à faire pleurer. Il ne reste plus qu’à espérer (ou craindre) un déclic lors de la phase haute de la campagne électorale. A dire vrai, je ne vois pas lequel.

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Italie : “Le pouvoir use celui qui ne l’a pas”?

17 février 2009 · Laisser un commentaire

Le titre de ce post traduit une phrase fétiche de la politique des années 1980 : “Il potere logora quello che non ce l’ha”, le pouvoir use celui qui ne l’a pas. Cet énoncé étrange par rapport à l’intuition ordinaire de l’usure du pouvoir à la fois en terme de consensus électoral et de capacité à penser et à agir était la philosophie, plutôt moqueuse et télévisuelle, de Giulio Andreotti, le célèbre homme politique italien de la “Première République” (1946-1992), revenu sur le devant de la scène (à son corps défendant) grâce au film qui lui est consacré il Divo et qu’il a déclaré ne pas aimer. Ce dernier, alors au sommet de son pouvoir et de son influence, constatait dans ces  déjà lointaines années 1980 que l’opposition, alors constituée essentiellement par le PCI, s’épuisait à force de ne pas avoir le pouvoir, et qu’au contraire, les forces au pouvoir depuis 1947 en Italie, y compris ses hommes, ne cessaient d’en être ragaillardis, y compris au sens physiologique du terme, comme lui-même au demeurant. Je me demande si cette phrase ne vaut pas de nouveau pour décrire la situation politique de l’Italie . S. Berlusconi a personnalisé cette campagne électorale locale en en faisant un test national et en s’engageant personnellement derrière (ou plutôt devant…) son candidat, et il semble vouloir rejouer  à sa manière le rôle des  “(toujours jeunes) vieillards inoxydables” que tenaient il y a longtemps G. Andreotti et quelques autres “jeunes hommes” de plus de soixante ans.

Lors des élections régionales anticipées en Sardaigne, le candidat du centre-gauche (qui rassemblait pourtant sur son nom tous les partis de l’ex-Union  du centre-gauche de 2001-2006) vient de se faire battre plutôt sèchement par le candidat de la droite berlusconienne (elle aussi dans un périmètre large avec les centristes de l’UDC comme soutiens). L’écart entre les deux camps (qui sont donc sur des périmètres semblables à ceux de 2001 ou de 2006) est de presque de dix points.  Le candidat du centre-gauche, le sortant forcé de faire appel aux urnes pour calmer des secteurs rétifs de sa majorité régionale,  était Renato Soru dont le Monde a d’ailleurs fait un propos flatteur il y a peu. Il s’agit du créateur d’une firme internet importante en Italie : Tiscali. En tant que chef d’entreprise, il apparaissait un peu du coup comme un “Berlusconi de gauche”. En tout cas, sa défaite pour le moins sans appel met fin aux spéculations sur son avenir comme possible leader du centre-gauche. Exit Soru…

Cette élection intermédiaire apparait surtout comme une confirmation régionale de ce que les sondages nationaux  montrent depuis au moins six mois, à savoir que le principal parti d’opposition, le Parti démocrate (PD), est en train de s’écrouler dans l’appréciation des électeurs italiens. Selon les premières données à disposition, le PD ne dépasserait même pas les 25% des voix… il aurait perdu en Sardaigne prés de 10 points en moins d’un an.

Cet écroulement tient sans doute à de multiples motifs – dont certains proprement régionaux .  Rappelons-le, R. Soru était le sortant obligé de faire appel aux urnes. La perte du primat du centre-gauche sur la “question morale” joue sans doute son rôle, le caractère peu enthousiasmant d’un leader national comme Walter Veltroni aussi sans doute, mais j’ai l’impression qu’il s’agit avant tout d’un problème d’offre politique au sens de positionnement dans l’espace des choix possibles (au moins fictivement). Le PD n’offre en effet pas pour l’instant l’impression d’une alternative au “berlusconisme”. Cela s’explique largement par le parcours de ses composantes : d’une part, l’ex-majorité du PCI, qui est devenue le PDS puis les DS, s’est complètement ralliée dans les années 1990 au “consensus de Bruxelles”,   dans sa forme vaguement social-démocrate incarnée par la “Stratégie de Lisbonne” en 2000, sans faire jamais l’effort de réfléchir si ce package correspondait bien aux attentes (et aux possibilités) d’une majorité d’Italiens; de l’autre, l’ex-minorité de la DC, la “gauche DC”, devenu le PPI, qui a fini par se fondre dans un parti “libéral-démocrate”(DL-Marguerite), est lui aussi sur une ligne semblable de respect pour le “consensus de Bruxelles”, suivi avec constance depuis les années 1980.  Cela ne fait pas vraiment rêver, et la droite au pouvoir entre 2001 et 2006 a démontré qu’elle savait elle aussi se couler dans ce consensus européen. En 2008, la droite a tenu un discours qui faisait la démonstration de sa capacité à tenir compte, au moins en paroles, des angoisses des Italiens, et,  si j’ose dire,  cela continue chaque jour depuis le retour au pouvoir de celle-ci : la méthode, qui parait ici si sarkozienne de prise en compte de certains faits divers pour faire à chaque fois une loi, pour prendre des mesures draconiennes, et pour faire tomber dans la sciure toujours fraiche des têtes parmi les responsables, est reprise avec intensité en Italie, au jour le jour, à flux continu (avec l’avantage de l’entrée en vigueur immédiate des mesures grâce aux décrets-lois à valider par le Parlement après 60 jours – ici pas d’effets d’annonce! c’est plus direct et efficace!) , et d’évidence, cela plait : Roberto Maroni, ministre de l’Intérieur léghiste, est la personnalité la plus appréciée du gouvernement. Il ne cesse de décider et de légiférer contre diverses catégories de délinquants, pas seulement d’ailleurs des “délinquants étrangers”, et cela semble bien plaire à la majorité de la population, faisant même oublier du coup qu’il est un dirigeant historique de la Ligue Nord, pas en reste lui non plus au fil des ans d’appréciations peu amènes pour le sud du pays et pour ses vices supposés.

Pour finir ce tableau peu réjouissant pour l’opposition, il faut indiquer que cette nouvelle déroute électorale du PD fait ressortir la difficulté de la fusion qu’il représente (pourtant entamée par une liste unitaire aux  élections européennes en 2004, il y a cinq ans donc…) : unir post-communistes et post-catholiques sociaux-libéraux dans la même formation  partisane est a priori une idée généreuse, mais est-elle complètement cohérente? Je ne connais pas en Europe de l’Ouest de parti important qui ait fusionné ainsi une source socialiste (donc laïque et de quelque façon post-marxiste) avec une source clairement sociale-religieuse (catholique ou protestante). Il existe des alliances, mais pas de parti unifié. (Le cas du PS d’Epinay pourrait être un exemple, mais le choix fut alors fait  d’avoir une façade “marxisante”: le PD a lui plusieurs façades!).

Les élections européennes seront d’ailleurs un révélateur du caractère étrange (ou novateur?) du PD : de fait, les élus de ce dernier au Parlement européen sont majoritairement rattachés depuis 2004, soit au groupe du PSE, soit au groupe de l’ALDE (qui fédère les élus ELDR et PDE). La situation est clairement issue du passé, mais que se passera-t-il après juin 2009? Réitérer cette division sur base individuelle cette fois-ci? Faire un groupe au Parlement européen qui serait celui du PSE et du PDE? (ce qui suppose que le MODEM français y entre ou se retrouve seul). Ou inversement, inscrire tous les élus à quelques exceptions prés au groupe ALDE, ce qui suppose de rompre avec le PSE et l’Internationale socialiste (qui ne serait alors presque plus présente en Italie…)? L’absence d’homothétie entre la structure partisane du Parlement européen et celle du PD est tellement flagrante que la tentation va grandir dans les prochains mois de saisir l’occasion pour opérer à l’occasion des Européennes une restructuration sur des bases plus classiques : une partie irait se regrouper sur des bases libérales-laïques-socialistes (avec éventuellement les Verts et des ex-communistes); une autre partie tenterait de refaire la DC avec les cousins de l’UDC, cherchant à profiter de la droitisation du PDL. Ce scénario d’éclatement me parait toutefois hautement improbable tant les acteurs principaux du PD ont investi dans ce rassemblement depuis des années. De fait, le pire qui se profile de plus en plus pour les élections européennes ne va pas manquer de susciter des tensions internes, ce qui risque d’accentuer encore les risques de défaite.

A ce stade, il ne reste plus à l’opposition qu’à espérer que trop de jouissance du pouvoir finira pas affaiblir les coronaires de qui de droit…

Catégories : Italie
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Gauche(s) italienne(s), année zéro (ou moins dix?)

30 janvier 2009 · 6 commentaires

Je n’écris pas souvent sur les affaires italiennes dans ce blog. La raison en est une certaine désespérance face à l’évolution de ce pays. De fait, je suis en sympathie avec le sentiment dominant des citoyens italiens, dont tous les sondages à ma disposition montrent qu’ils n’ont guère d’espoir sur leur propre pays.

Plus spécifiquement, si je regarde l’état de l’opposition de gauche à la coalition de Silvio Berlusconi, j’ai l’impression qu’on ne pourrait guère faire pire. C’est sans doute moins que l’année zéro. Résumons :

- à l’extrême gauche, la défaite cinglante des élections politiques de 2008 n’en finit pas de produire des effets de dissolution : le dernier en date n’est autre que la nième scission de Rifondazione comunista; prenant prétexte du changement de direction à la tête du journal du parti, Liberazione, la minorité autour du Président de la Région des Pouilles, N. Vendola, a annoncé sa sécession, avec la création d’un autre parti, le RSU, au nom de l’”unité de la gauche”(sic). On ne peut guère rêver pire : on a donc à ce stade au moins quatre petits tronçons de l’ancienne gauche du PCI et de l’extrême gauche des années 1970 : la majorité de Rifondazione qui garde le titre; la minorité (ex-majorité avant 2008) qui crée le RSU; le PCdI issu d’une scission des années 1990; et enfin un morceau de l’ex-majorité du PCI-PDS-DS, qui se nomme “Sinistra democratica”, sans compter toute une série de groupusculaires “particules” plus ou moins ultra-orthodoxes (lénino-guévaristes, ou stalino-albanais et autres bolcheviks).

La situation apparait d’autant plus désespérée qu’un accord semble être trouvé entre les deux grands partis, le “Peuple de la Liberté” (PDL) et le “Parti démocrate”(PD), pour réformer le mode de scrutin aux Européennes en introduisant un seuil minimal de 4% des voix au niveau national pour être représenté au Parlement européen. Jusqu’ici, ce mode de scrutin, qui datait de 1979, favorisait la représentation parlementaire des petits partis, on pouvait ainsi avoir un député européen avec moins de 1% des voix. Souvent ce seul élu était aussi pour les petites entreprises partisanes le leader de ce dernier, ou l’un de ses plus importants dirigeants (mais il était peu présent dans les affaires du Parlement européen…). Les différents tronçons de l’extrême-gauche auraient ainsi pu régler leur querelle dans les urnes européennes, “se compter” et avoir des élus tout de même. Là, s’ils vont séparés à la bataille – ce qui à la date d’aujourd’hui est probable-, ils n’auront pas d’élus, sauf miracle électoral improbable pour l’un d’entre eux, ou un petit cartel rassemblant quelques tronçons de ces gens éclatés façon puzzle.

Ce raisonnement s’étend aux Verts et à ce qui reste des héritiers du Parti socialiste italien. Avec une barre à 4%, sans s’insérer dans la liste-cartel du PD, ces petits partis n’auront pas d’élus au Parlement européen. Le grand parti vert européen souhaité par Daniel Cohn-Bendit ne peut sans doute espérer des élus en Italie que s’il va à Canossa auprès du PD. Quant aux socialistes de l’ex-PSI, il leur faut souhaiter la clémence du PD, c’est-à-dire de ces “assassins” du PSI, à savoir l’ex-majorité du PCI… à moins qu’ils essayent une réunification “socialiste” au sens de 1914 avec des ex-communistes.

- au centre-gauche, le Parti démocratique, dirigé par Walter Veltroni, ne cesse de perdre du terrain dans les sondages. Il regroupe encore un peu plus d’un quart des intentions de vote en ce début d’année, mais il est désormais le parti auxquels les enquêtés font le moins confiance… Son candidat vient de perdre les élections régionales anticipées dans les Abruzzes. Cette situation s’explique par une absence de ligne politique bien claire, par les rancœurs publiquement exprimés entre dirigeants, et aussi par une incapacité de se débarrasser des “branches pourries”. Aussi bien la Maire de Naples (ex-DC) que le président de Région de la Campanie (ex-PCI) restent à leur poste, alors que la rumeur publique les désigne comme au mieux comme inefficaces dans la lutte contre la corruption dans leur ville et leur région. La “Question morale”, qui avait fait le fond de sauce du PCI depuis les années 1970 et celui de la gauche de l’ex- DC dans les années 1990 contre S. Berlusconi, est en train de se retourner contre ceux qui ont utilisé cet argument de la moralisation de la vie politique et de l’administration. Les élections anticipées dans les Abruzzes avaient d’ailleurs été déclenchées par la démission du Président de la Région sous le coup d’une enquête de la magistrature. Il faut noter que le démissionnaire était un ex-socialiste des années 1980. Le PD semble donc à ce stade payer son caractère de parti de gouvernement, surtout au niveau local, depuis les années 1990. La “marque” PD, qui pourtant du passé souhaitait faire table rase et n’a pas trois ans, me semble déjà salie par toutes ces affaires.

A cette incertitude de la ligne politique et à l’incapacité de “nettoyer les écuries d’Augias”, s’ajoute la concurrence du parti d’une personne, “Italie des valeurs”, d’Antonio Di Pietro; ce dernier prétend représenter le “parti des honnêtes gens” contre S. Berlusconi et tous les corrompus du pays. Il avait eu le privilège d’être le seul parti dont la liste était associé à celle du PD aux élections de 2008, il avait connu une affirmation électorale inattendue à cette occasion en  attirant (déjà) un électorat mécontent du centre-gauche classique.  Depuis cette date, “Italie des valeurs” ne cesse de se distinguer du PD en voulant incarner (le terme est évident) une opposition fanatiquement anti-Berlusconi contre un PD cherchant à construire un bipartisme  (relativement) apaisé. A cette stratégie de distinction, s’ajoute sans doute aussi un élément d’énervement de la part de Di Pietro ; en effet, son propre fils est lui-même inquiété depuis peu par la justice pour des faits de corruption. A. Di Pietro ne cesse du coup d’augmenter la dose de ces critiques à 360 degrés. L’espoir pour le PD réside désormais dans l’auto-délégitimation par histrionisme du personnage, qui tend de plus en plus à ressembler à une sorte de Marco Pannella, le leader des radicaux dans les années 1970-90.

Vu de cette fin janvier 2009, les élections européennes se présentent donc plutôt mal pour toute l’opposition de gauche et de centre-gauche. En même temps, comme dirait Jean-Pierre Dupuy sur le changement climatique, le sens aigu de la catastrophe à venir conduira peut-être à des réactions plus rationnelles.

Du point de vue européen, en l’absence d’éléments nouveaux, la représentation italienne au Parlement italien n’enverrait donc personne ni pour les Verts ni pour la Parti de la gauche européenne. En revanche, un contingent important devrait aller au groupe ALDE, soit du côté ELDR, soit du côté PDE. Il semble en effet que le Parti démocrate n’a toujours pas réglé le problème de son adhésion ou non au Parti socialiste européen. Il se pourrait qu’on renouvelle la situation actuelle : élus pour le même parti en Italie, les députés PD s’inscriraient, soit comme ex-DS au groupe du PSE, soit comme ex-DL (Marguerite) au groupe ALDE tendance PDE, etc. pour les éventuels autres invités de la liste unique…  Cette situation est bien sûr délectable, mais témoigne plus sérieusement de l’hésitation fondamendale sur la ligne du PD : est-ce quand même un parti social-démocrate certes  trés “Neue Mitte” ou “Third Way”? ou est-ce la version italienne d’une nouvelle famille politique, les “Démocrates”? Cela importe sans doute peu aux électeurs italiens, mais cela rendra encore plus difforme la représentation politique italienne au Parlement italien, qui va plus ressembler du coup à celle d’un Pays Balte (avec uniquement des partis de centre ou de droite) qu’à celui d’un grand pays démocratique de l’Ouest européen (France, Espagne, Allemagne, Grande-Bretagne).

De fait, le plus grand espoir pour l’opposition à S. Berlusconi repose dans le contexte et dans la personne même de ce dernier. La crise économique d’ici juin prochain peut s’aggraver assez pour que les électeurs de gauche et de centre-gauche se remobilisent pour exprimer leur désarroi. Plus sûrement, l’opposition peut compter sur les conséquences éventuellement délètères de la création à droite du “Peuple de la liberté”. Normalement ce parti devrait officiellement fusionner dans un congrès le 27 mars FI, AN et quelques autres petites forces. Cette fusion ne va pas pourtant sans frictions entre S. Berlusconi et G. Fini (avec la situation historiquement amusante, qui voit le “post-fasciste” défendre le caractère démocratique, collectif, de la décision dans le futur parti). La fusion se fera sans doute, mais il n’est pas sûr qu’une partie des électeurs, des militants et des dirigeants d’AN, avalent cette couleuvre-là. Cette situation de fusion “malgré-nous” devrait avantager les concurrents de centre (UDC) et de droite (“Ligue Nord”, “Droite”) du PDL. Selon les sondages, la “Ligue Nord” réussit actuellement  l’exploit d’ être à la fois au gouvernement avec le PDL et au coeur des protestations des Italiens du nord contre la situation du pays. Je ne sais pas si ce jeu sur deux tableaux pourra durer jusqu’en juin (par exemple sur les problèmes liés à l’immigration), mais, du coup, le PD peut encore rêver d’être au moins le premier parti du pays en juin 2009, même si la gauche et le centre-gauche se révèlent trés minoritaires dans l’électorat.Belle consolation, non?

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Dati à Strasbourg et Barroso au Barlaymont: “Yes he can”.

27 janvier 2009 · Laisser un commentaire

D’après ce que j’ai pu lire dans la presse, le Conseil national de l’UMP a entériné ce weekend la candidature dans la circonscription Ile-de-France aux élections européennes de juin 2009 de Rachida Dati en seconde position de la liste de la majorité présidentielle (éligible donc), derrière le superbe (vieux “néo-parisien”) Michel Barnier.

Les commentaires vont bon train sur la “disgrâce” que cela représente pour la ministre symbole de la “diversité” que de quitter son poste ministériel pour aller siéger au Parlement européen. Dans son discours devant le Conseil national de son parti, N. Sarkozy a bien souligné qu’au contraire, il fallait envoyer les meilleurs siéger dans les institutions représentatives européennes puisque l’Europe était essentielle à notre avenir (ce dont je suis d’accord). On a pourtant du mal à croire à cette fable, tant la candidature de R. Dati ne semble rien apporter de particulier aux institutions européennes vu son cursus honorum. On ne sait pas en effet qu’elle aurait été particulièrement intéressée comme ministre par les affaires de notre continent, contrairement par exemple à Brice Hortefeux qui peut s’enorgueillir (si j’ose dire) de son Pacte européen sur l’immigration et l’asile, contrairement aussi à Michel Barnier, qui, de toute évidence, peut espérer (re)jouer un rôle important dans les institutions européennes (Commissaire, Président d’une commission du Parlement, Vice-Présidence du Parlement, etc.) malgré ses quelques déclarations hostiles à l’action de la Commission dans son actuel domaine de compétence ministériel. Avec R. Dati, ancienne ministre ayant été en charge de ces mêmes prisons françaises si bien vues par le Conseil de l’Europe, on se retrouve avec l’accumulation sur la même personne de deux considérations qu’on aurait voulu croire révolues sur les caractéristiques des parlementaires français  siégeant à Strasbourg : elle s’inscrit en effet dans la longue cohorte des has been politiques que les grands partis français ont coutume de recaser dans cette fonction – le plus emblématique ayant été pour la présente législature , le dispensable Michel Rocard -, has been qui, en même temps par leur réputation, permettent de donner à bon compte quelque lustre à la campagne des européennes   ; mais elle s’inscrit aussi dans la manie somme toute étrange de nos grands partis de sélectionner pour les fonctions de parlementaires européens des personnes, particulièrement des femmes, issues comme on dit aujourd’hui de la “diversité”. Il faut d’ailleurs noter qu’en proportion, et sur la durée, c’est sans doute uniquement sur ces postes de parlementaires européens qu’on peut dire que les grands partis français sont ouverts  aux “divers”, et ce depuis un bon moment. Comme on le constatera aisément en consultant sa mémoire, aucun de ces “divers(es)” n’a pourtant jamais fait parler de lui (elle) au delà de  son élection, et n’a pu entrer ensuite dans le cercle restreint des politicien(ne)s connu(e)s du grand public. R. Dati est elle déjà (trop) connue de tous, on verra si elle saisit l’occasion  en assumant  ce rôle de parlementaire européen que le Château lui a attribué – rôle qui suppose d’après tout ce que j”ai pu lire  travail acharné, pratique des langues étrangères et sens de la diplomatie -,  ou si elle devient définitivement un people, payé toutefois par le contribuable, pour égayer les lecteurs de Voici, Paris Match et j’en passe (ce qui est une fonction honorable aprés tout, il ne faut pas tout laisser  aux familles régnantes étrangères).  En tout cas, ce choix me parait malheureux, comme l’était d’ailleurs celui aussi évoqué de Rama Yade, surtout s’il se confirme par  ailleurs qu’Alain Lamassoure ne serait pas en position  vraiment éligible dans le sud-ouest. On verrait donc se confirmer la règle bien connue selon laquelle, en France, une insertion dans les réseaux européens d’un parlementaire d’un grand parti de gouvernement n’est pas une garantie absolue d’être invesiti à l’élection européenne suivante sur une place d’éligible par son propre parti. Heureusement, il semble que Joseph Daul, actuel président du groupe PPE-DE, soit investi en tête de liste dans sa circonscription, ce qui garantit à coup sûr sa réélection et  nous évite une analyse trop rapide de la situation.

De fait, on ne pourra juger de la composition de la délégation de l’UMP et de ses alliés (Parti Radical, Nouveau centre, etc.) au Parlement européen qu’une fois que les postes auront été complétement distribués quelque temps aprés les élections européennes. On peut espérer que, derrière les affichages de campagne, on retrouve une délégation française de l’UMP plus spécialisée dans les affaires qu’elle aura à traiter qu’il n’y paraît aujourd’hui dans cette présentation de fin janvier.

J’ai noté aussi un petit bout de phrase dans le discours de N. Sarkozy, il invite à “s’abstenir de critiques démagogiques sur la Commission européenne”. (Source : le Figaro).  Qui aurait donc pu arriver à la Présidence de la République dans les années récentes en usant d’un tel artifice, en visant une autre institution européenne, la BCE? La saillie est donc amusante, mais elle semble surtout indiquer que N. Sarkozy va se ranger derrière l’idée d’un second mandat de José Manuel Barroso comme Président de la Commission. Je me demande toutefois jusqu’à quel point l’UMP est prête à assumer l’ensemble du bilan de la Commission sortante et de son Président, alors même que tous ses adversaires  se positionnant au centre-droit ou au centre-gauche (PS, Modem, Liste d’union des écologistes) vont appeler eux à une Europe communautaire cent fois plus dynamique face à la crise en cours que celle symbolisée par Barroso. Etre à mi-mandat en France et s’afficher  en plus comme le soutien de la Commission sortante  sur le plan européen -qui n’est pas complètement indifférent à l’électorat – n’est peut-être pas le meilleur moyen de faire un score satisfaisant pour l’UMP. On verra donc si ces bonnes résolutions pro-Commission tiendront  tout au long de la campagne, et si quelques critiques démagogiques à son égard ne ressortiront pas d’ici là pour grapiller quelques voix d’électeurs à prurit souverainiste ou simplement inquiets de la tournure des événements.

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Un “Obama” français?

12 novembre 2008 · 8 commentaires

La victoire de Barack Hussein Obama est évoqué par beaucoup comme un signe du “retard français”(eh oui , sur ce point aussi, la France est “en retard” comme d’habitude sur une modernité d’Outre-Atlantique) en matière d’intégration des “minorités visibles” (les minorités invisibles quant à elles sont un peu oubliées, mais elles attendent sans doute leur heure), de respect de la “diversité”  en politique (magnifique euphémisme pour dire gentiment que la couleur de peau compte en politique et dans bien d’autres sphéres de la vie sociale).

La comparaison France – Etats-Unis en la matière me paraît pourtant des plus fallacieuses. Tout d’abord, si l’élection d’un métis (se considérant comme “Noir”) à la Présidence des Etats-Unis prend une telle importance dans le récit nord-américain de la politique, c’est parce que la question raciale tient une place centrale dans l’histoire des Etats-Unis. Thomas Friedman, le grand prophète du “monde (économique) plat”,  a déclaré qu’avec cette élection, la “guerre civile” (des années 1860) est vraiment finie. Il a choisi une formule frappante, sans doute un peu exagérée, mais sur le fond, il n’a pas tort au sens où il est impossible de raconter l’histoire des Etats-Unis sans parler de l’esclavage et de la question raciale. On peut aussi faire remarquer que tous les travaux d’histoire sociale ou de sociologie sur ce pays finissent pas revenir d’une manière ou d’une autre à cette même question. De même, on ne peut concevoir une description cohérente de l’histoire électorale des Etats-Unis depuis 1870 sans faire appel aux tenants et aboutissants de la question raciale, et plus directement aux legs géopolitiques de la Guerre civile et de l’esclavage.

Si l’on veut faire la même opération pour l’histoire de France, on pourra certes indiquer l’importance de nos Empires coloniaux (celui du XVII-XVIIIe siècle et celui du XIX-XXe siècle) dans la création d’un lien avec les personnes qui se revendiquent aujourd’hui de la diversité. Il est facile aussi de rappeler les crimes des autorités françaises de l’époque du Code noir en vigueur dans les îles atlantiques au travail forcé demandé jusque dans les années 1920 au moins dans nos colonies d’Afrique, il est facile aussi de se souvenir des guerres coloniales de conquête et de décolonisation avec leurs nombreuses exactions. Cependant, malgré l’existence de ces faits, reconnus d’ailleurs pour l’un d’entre eux par une loi récente (celle sur l’esclavage), il reste qu’il est possible de raconter l’histoire de France depuis un demi-millénaire sans faire appel à ces éléments. L’histoire coloniale (celle du premier Empire comme celle du second) n’a pas été – sauf exceptions – au centre des préoccupations politiques des gouvernants français  et encore moins des Français en général, au même titre que le furent l’esclavage, les droits des Etats fédérés, puis les droits des anciens esclaves aux Etats-Unis. Il me semble que les historiens ont bien montré que toute l’aventure coloniale de la France est restée largement le monopole d’une partie limitée des élites et des gouvernants, et que la tendance de longue période (malgré des atouts géographiques) à préférer “la Corrèze au Zambèze” préexiste à celui qui l’a exprimé dans les années de décolonisation. Si l’on réfléchit aux traits fondamentaux de l’histoire de France, il faudrait bien plutôt rappeler la centralisation parisienne,  le catholicisme critiqué depuis le XVIe siècle, la démographie faiblissante dès le milieu du XVIIIe siècle, et surtout la place d’une petite paysannerie rurale ne voulant pas se prolétariser. Les grandes batailles les plus sanglantes s’appellent ici Waterloo, Solférino, Verdun, et non pas Gettysburg… Quand nous nous sommes entretués entre Français depuis deux siècles (la bien connue “guerre civile” sans fin qui nous caractériserait parmi les peuples européens), nous l’avons fait au nom de la Révolution et de la Contre-Révolution, de la République et de ses contraires.

Pour le dire autrement le “roman national” (même si on le limite à la période qui commence en 1789, en oubliant “les Rois qui ont fait la France”) ne peut pas inclure comme chapitre principal ce qui aboutit aujourd’hui à la “diversité”. Pour prendre un exemple, certes Napoléon a eu une politique dans les Antilles de rétablissement de l’esclavage, mais, dans l’ensemble des conséquences de son action, cet aspect-là ne peut que recevoir une place secondaire dans le récit de l’histoire de France. Les trois guerres franco-allemandes (1870-71, 1914-18, 1939-45) restent ainsi à ce jour des conséquences plus centrales à long terme de l’action napoléonienne.

En revanche, si la question de la diversité ne me semble pas pouvoir tenir une place centrale dans le récit national (si on le veut véridique et non pas une reconstruction ad hoc), la question de l’immigration elle est centrale : ayant une démographie vacillante depuis fort longtemps, la France a attiré de nombreuses vagues d’immigrés (du reste de l’Europe puis d’autres continents); Paris a aussi joué le rôle de capitale de la culture européenne pendant deux ou trois siècles (de Voltaire à Picasso). S’il faut parler de quelque chose, qui fait sens au sein de ce récit national, c’est alors de la progression dans les carrières politiques des immigrés et de leurs descendants en général, d’hier à aujourd’hui. De ce point de vue là, l’élection de N. Sarkozy devrait être considérée comme une étape majeure de l’intégration que l’on dit rechercher de toute part. Ce dernier porte un nom indéniablement d’origine étrangère, sa famille même vient d’un pays qui fut un de nos ennemis dans la guerre de 1914-18 et qui fut le plus profondément mortifié par les Traités de Paix de 1919-20. Il est vrai que son milieu social, son identification politique au gaullisme dès son plus jeune âge, sa carrière rapide au sein d’un fief historique d’un parti de gouvernement à l’ombre de grands anciens, tendent à en faire une exception, qui ne l’assimile pas directement à un enfant ordinaire d’immigré. Il n’empêche que, du point de vue de l’Histoire, il ne peut revendiquer comme ses prédécesseurs un enracinement territorial pluricentenaire dans la “terre de France”. Il vient d’ailleurs de se remarier à une “étrangère”, certes là encore une immigrée un peu particulière, issue de la haute société italienne.

Bref, on pourrait ironiser en soulignant que l’Obama français nous l’avons déjà, inutile d’attendre, il s’appelle Nicolas Sarkozy, et ajouter que nous (la collectivité des électeurs) avons déjà tellement dépassé cet aspect de l’intégration des immigrés que personne (sauf quelques attardés d’extrême-droite,  sans doute antisémites de surcroît) n’a jugé digne de parler de cet aspect à son propos.

Plus sérieusement, se pose effectivement la question de la sous-performance perçue des descendants d’immigrés (visibles) dans l’arène électorale. Là encore, la comparaison avec les Etats-Unis est fallacieuse. On a un peu l’impression ces jours-ci en lisant les commentaires que là-bas tout a été facile; c’est à mon avis le contraire : entre 1865 et aujourd’hui, le combat des Afro-Américains pour une juste représentation politique n’a pas été facile pour user d’un euphémisme…  L’histoire électorale des Antilles françaises me paraît avoir été plus linéaire, aujourd’hui, en tout cas, ces îles sont représentées par un personnel politique issu de la “diversité” – terme un peu absurde appliqué dans ce cas précis. On pourrait parler des retards à reconnaître la place des Canaques en politique en Nouvelle-Calédonie ou des Polynésiens en Polynésie française, mais il me semble que les jeux électoraux sont désormais dans ces deux ex-colonies plutôt ouverts à la “diversité” à proportion des choix des électeurs.

En fait, comme le rappelle aussi le cas des anciennes colonies françaises encore liées à la métropole en 2008, si un personnel politique noir s’est imposé aux Etats-Unis depuis l’époque des Droits civiques, c’est avant tout parce qu’il existe une segrégation spatiale de l’habitat et des pratiques communautaires dans ce pays qui permet – au moins au départ – la constitution de fiefs électoraux pour les représentants de minorités. Or, ici comme là-bas, un parti politique  et les carrières qu’il permet s’enracine dans des fiefs localisés. Il se trouve que, pour l’heure, en France métropolitaine, il n’existe aucun lieu où la “diversité” est majoritaire parmi les électeurs inscrits, ou tout au moins où une majorité de “divers” inscrits sur les listes aurait envie de voter pour un “divers” et non pas pour un “non-divers”. Lors des deux dernières élections municipales, il y a eu des listes qui ont tenté d’incarner ces “divers” contre tous les partis en place. Aucune n’a gagné une mairie, ni n’a été majoritaire. Cela viendra peut-être, si la ségrégation spatiale s’accentue sur des bases de “diversité”. Mais j’en doute, car les personnes issues de la “diversité” ont tendance à vouloir progresser dans l’échelle socio-spatiale quand elles en ont la possibilité. Elles veulent aller habiter le quartier pavillonaire d’à côté quand elles quittent leur HLM, elles veulent se fondre dans le paysage, et par bonheur aucune pratique sociale (légale ou illégale) ne leur interdit d’utiliser leur argent  (s’ils en ont) comme bon leur semble pour s’éloigner du “ghetto” sans en recréer un. La seule “diversité” qui a la réputation de vouloir constituer un ghetto ne serait autre que les diverses communautés issues de la diaspora chinoise – qui sont d’ailleurs singulièrement absentes des revendications de meilleure représentation en politique. Il s’agit peut-être de plus d’une “légende urbaine”.

En dehors de leur tendance gérontocratique, les partis français ne sont pas ouverts à la “diversité”, sans doute parce qu’en nul lieu du territoire métropolitain, cela ne leur paraît indispensable pour être compétitif. Il n’y a nulle part une masse critique de “divers” qui ne voteraient qu’en raison de cette diversité du candidat proposé. L’idée de passer par le scrutin de liste des Européennes pour mettre un peu de diversité dans la classe politique française qui a été évoqué ces jours-ci est un pis-aller, insultant pour les “divers” et pour l’Europe. Ce pis-aller, rappelons-le, a déjà été utilisé sans aucun succès durable. Une “beur” issue de la Marche des Beurs lyonnais des années 1980 a siégé à Strasbourg sans laisser d’héritage politique sinon de la rancoeur auprés de sa base pour son “arrivisme”. En effet, une nomination à un poste éligible de député européen par un grand parti n’a absolument pas le même sens politique qu’une victoire dans une élection municipale, cantonale ou à la députation. Dans ces cas, il faut non seulement avoir l’assentiment de son parti, l’investiture, mais aussi celui de l’électorat, se faire des réseaux localisés de soutien. A Lyon, une jeune issue de la “diversité” de l’équipe Collomb a réussi ainsi à gagner un siège de Conseiller général – bien aidée certes par la vague rose sur la ville de cette année. Il lui appartiendra de le conserver, d’en faire un fief, pour engager une carrière durable. Il est vrai que cette “diverse” l’est au final moyennement : fille de l’immigration du Maghreb portant un nom et un prénom l’attestant, elle a tous les atouts d’une carrière réussie en politique (formation supérieure, “belle gueule”, compréhension des régles du jeu).

Bref, tous les politistes savent qu’une carrière politique ne s’improvise pas, que la percée d’un nouveau personnel politique ne peut être le résultat d’un emballement médiatique; les “divers” ne progresseront  donc qu’à la faveur d’un enracinement territorial, puisque la politique en vigueur  avec le suffrage universel depuis 1848 est fondée sur cet aspect (jusqu’à l’absurde, cf. le Sénat). Les listes des partis pour l’élection au  Parlement européen ne doivent pas servir à donner le change – si tel était le cas, nous aurions de plus la preuve du manque de considération dans lequel les partis de gouvernement tiennent la représentation française au Parlement européen. Vu l’importance des pouvoirs de ce Parlement et son mode de fonctionnement particulièrement abscons pour un profane, il ne faut en effet y envoyer que des professionnels de la politique (pré-)spécialisés dans les affaires européennes à traiter – qui peuvent être issu de la diversité bien sûr, mais qui doivent d’abord avoir les compétences souhaitées, sinon ils feront leur petit tour et s’en iront rejoindre le néant dont on les aura sorti pour l’occasion.

Catégories : Sociologie politique
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Simon Hix, “What’s wrong with the European Union & How to fix it”.

19 juin 2008 · 4 commentaires

Il est des auteurs qui ont du nez. Simon Hix en fait partie. Il vient de faire paraitre un livre intitulé What’s Wrong with the European Union & How to Fix It (Cambrige, Polity, 2008), dont le titre (“ce qui ne va pas dans l’Union européenne et comment y obvier”) parait pour le moins d’actualité après la rebuffade irlandaise. Le livre a été écrit selon l’auteur au printemps 2007.

Le propos de Simon Hix est d’une grande simplicité:

- a) les Européens ont besoin d’une Union européenne capable d’engager les grandes réformes économiques et sociales permettant à cette zone du monde de survivre dans la compétition globale;

-b) l’Union européenne est actuellement incapable de faire ces réformes, car ces dernières sont bloquées par un système institutionnel “consensualiste” dans son esprit plus que dans sa lettre qui fait la part trop belle aux vetos des uns et des autres, et car toute réforme réelle, qui fait des gagnants et des perdants à court terme au moins, ne dispose pas de la légitimité publique nécessaire pour que les perdants acceptent sans regimber leur sort comme dans une démocratie nationale. Ainsi, il insiste sur le fait qu’en 2004-05, il existait de facto dans l’Union européenne une convergence entre la majorité du Parlement, la Commission européenne et son Président José-Manuel Barroso, et la majorité (qualifiée) du Conseil pour aller vers l’application d’un agenda socio-économique clairement libéral, mais que cet agenda a rapidement capoté faute de disposer en réalité d’un mandat clair de la part des citoyens de l’Union.

-c) la solution à cette impasse est de créer des “limited democratic politics” dans l’Union européenne. La recette est la même que la proposition de Jacques Delors à la veille des Européennes de 1999 (qui n’est pas citée d’ailleurs), à savoir de faire en sorte que chaque grand “parti européen” (PPE, PSE, ELDR, PDE, Verts…) propose avant l’élection européenne de juin 2009 son candidat à la Présidence de la Commission. Le chapitre 9 “A scenario : the 2009 European Commission contest” (p. 166-178 en particulier) décrit une telle compétition, et part de l’idée (intéressante) qu’il suffirait qu’un grand parti lance son candidat que par un simple effet de concurrence les autres partis se voient obligés de suivre. Les médias s’intéresseraient enfin à cette “course de petits chevaux”, personnalisée et sans doute pleine de rebondissements. Une telle candidature exigerait évidemment une plate-forme électorale qui serait du coup diffusée dans les différents espaces nationaux. Les électeurs les plus attentifs seraient au courant que l’élection européenne porte sur un enjeu européen. Une fois l’élection passée, le parti arrivé en tête au niveau de l’Union en terme de mandats parlementaires pourrait revendiquer la Présidence de la Commission, même si, sans doute, il lui faudrait constituer une super-majorité au Parlement et au Conseil en s’alliant avec des partis proches. Simon Hix prend bien soin de faire remarquer qu’il ne s’agit pas pour lui de transposer “Westminster” à “Bruxelles”, mais d’imaginer plutôt un mécanisme de majorité large – mais identifiable (donc “accountable”)- telle qu’on le trouve en Allemagne, en Autriche ou en Belgique. Avec une telle majorité au Parlement européen, la Commission pourrait alors poursuivre résolument un agenda politique connu au moins des citoyens les plus éclairés, et il serait alors possible de faire des gagnants et des perdants sans que ces derniers se sentent lésés dans leurs droits démocratiques à défendre leurs intérêts via leur vote.

L’analyse de Simon Hix repose sur sa connaissance du Parlement européen : ses propres travaux montrent qu’au sein du Parlement européen, un démocratie transnationale des partis organisé selon un axe droite-gauche fonctionne de fait, sur la considération d’une politisation de plus en plus évidente de la Commission qui constitue le reflet exact des rapports de force politiques (au Conseil et au Parlement) au moment de sa constitution, sur la montée en puissance au sein du Conseil d’alignements partisans. Cette division partisane (ou plutôt idéologique) de plus en plus marquée tient selon lui à la phase nouvelle de la construction européenne dans laquelle on se trouve : il ne s’agit plus de faire le marché intérieur ou de constituer l’Union européenne dans ses grandes lignes, ce qui dans le fond profitait à tous les acteurs, comme dans les années 1980 et 1990, mais de décider des grandes politiques économiques et sociales de l’Union (voie social-démocrate ou voie libérale d’adaptation à la mondialisation?).

Son analyse repose aussi sur la considération désormais inattaquable en science politique que les élections européennes n’ont été jusqu’ici que des “élections nationales de second ordre”, et qu’en conséquence, il n’existe au niveau européen proprement dit, aucun mécanisme permettant de faire la liaison entre la performance des gouvernants et le jugement des citoyens. Pour lui, toutes les critiques du déficit démocratique de l’Union sont largement infondées (voir chap. 5, p. 72-75), sauf la principale, à savoir qu’il n’existe pas de possibilité pour les citoyens d’arbitrer par leur vote la compétition pour le pouvoir au niveau européen (ce qui reprend la vision de la démocratie comme compétition des élites arbitrés par les votes du peuple illustrée par Schumpeter). Tenant compte de ces deux séries d’éléments (un alignement progressif au sommet sur des visions du monde transnationales, et des élections européennes demeurées nationales), il propose de recoller les morceaux à travers justement une “européanisation des élections européennes”.

L’analyse est évidemment brillante, mais elle n’est pas sans défauts.

Reprenons pas à pas l’analyse : selon Simon Hix, il faut faire de grandes réformes socio-économiques qui feront des gagnants et des perdants. Il indique d’ailleurs qu’une vision plus majoritaire de l’agenda européen permettrait des compensations plus sensées entre politiques publiques en faveur des perdants. On éviterait de raisonner par “issue” et on reviendrait ainsi à une vision plus globale de la politique suivie. Si l’on doit libéraliser le marche du travail (en France par exemple), nous dit-il autant que cela se fasse dans un contexte où des emplois seront créés en grand nombre en raison d’une bonne conjoncture économique (à l’image de ce que fit M. Thatcher dans la seconde moitié des années 1980 via une politique monétaire laxiste). Cette idée me parait très intéressante, encore qu’on l’observe peu au niveau des États nations eux-mêmes où le plus souvent chaque Ministère (de la même couleur politique) travaille pourtant sans tenir compte de ce qui se passe dans le Ministère d’à coté.

Si on regarde concrètement qui est cité par S. HIx comme “perdant” des grandes réformes à venir, on trouve surtout les travailleurs les moins qualifiées, actuellement protégés par leurs syndicats (en France, Belgique et Allemagne en particulier). S. Hix reconnait et démontre via les données Eurobaromètres que les citoyens les moins qualifiés s’opposent à l’Union européenne plus que les qualifiés. L’opposition à l’Union européenne est pour lui fondée en raison dans les perspectives économiques qu’offre l’Union à chaque groupe social. Il fait sans doute montre de réalisme et il faut l’en féliciter grandement, mais est-il bien conscient que cela revient à accepter comme les “tables de la loi” que désormais seuls la libéralisation du marché du travail à la Britannique ou éventuellement la flexisécurité à la Danoise constituent le sort des moins qualifiés? Ou plus encore que les populations en général doivent apprendre à “s’adapter ou périr” dans un contexte de mondialisation? S. Hix ne veut pas voir que l’idéal de vie de l’adaptation permanente (vue du centre droit ou du centre gauche) que promeuvent les élites économiques et politiques ne correspond peut-être pas à celui d’une grande partie de la population européenne. Il ne se pose pas la question : et si dans le fond, les citoyens n’en pouvaient plus de cette “guerre économique” que l’Union européenne promeut en voulant nous défendre du pire? Il note lui-même que, si les moins qualifiés n’aiment pas l’Union européenne, toutes les catégories sociales deviennent moins favorables à l’Union depuis quinze ans. Bref, la tonalité “blairiste” ou “Neue Mitte” qu’il attend de l’Union européenne de ses rêves risque de ne pas beaucoup séduire les électeurs européens. D’une certaine façon, G. Tremonti avec son livre à succès La Paura e la Speranza, aussi critiquable soit-il, livre qui l’a ramené sur le devant de la scène politique italienne, me semble avoir un “coup politique” d’avance sur un S. Hix. Faire autant de perdants à court terme est désormais invendable politiquement… il faut donc penser autrement.

Sur l’analyse du système politique de l’Union, S. Hix balaye d’un revers de main le poids de certaines institutions ou de certaines pratiques. Pour lui, la CJCE ne constitue pas un élément important dans la définition de la ligne politique générale de l’Union européenne. On peut vraiment en douter, or celle-ci poursuit encore et toujours un agenda intégrationniste de tonalité nettement néo-libérale. Le récent arrêt Viking est difficile à interpréter en un autre sens. Par ailleurs, S. Hix veut ignorer que les lobbys existent à Bruxelles et qu’il serait difficile de trouver une décision prise – en dehors de la grande politique institutionnelle – qui ne fasse pas intervenir directement de telles instances. Il est vrai que S. Hix constate que le Parlement européen vote les textes selon une logique essentiellement partisane, mais il ne va pas voir bien sûr si le détail de chacun de ces textes ne correspond pas en fait à l’action de tel ou tel lobby. Or, si l’on regarde l’Union européenne par ce prisme du lobbying, il est là encore extrêmement difficile de ne pas constater un asymétrie entre représentants du big business et tous les autres. S. Hix répondrait sans doute que la possibilité que cette asymétrie des forces ait un effet dans les textes adoptés tient entièrement aux rapports de force partisans dans le Parlement européen, dans le Conseil et dans la Commission. Avec une majorité de centre-droit dans ces instances, l’écoute du big business est bonne, elle le serait moins avec une majorité très marquée à gauche.

C’est sans doute sur l’applicabilité de sa proposition d’”européanisation des élections européennes” qu’il faut avoir le plus de doutes.

La première difficulté tient au fait que les partis européens actuels et les groupes parlementaires du Parlement européen sont pour le moins divisés selon des lignes publiques d’opposition: S. Hix, qu’on sait marqué à gauche par ses travaux précédents pour le PSE, souhaite une candidature unique de ce parti à l’occasion des élections européennes. Il évoque à mots couverts une certaine “Margot” (toute ressemblance avec une femme suédoise occupant un poste dans l’actuelle Commission étant du plus mauvais esprit). Cela serait sans doute un bon choix, mais sur quelle ligne? Le Labour britannique et le PS français ne veulent pas être confondus face à leurs électorats respectifs : si le PS français s’alignait sur une telle candidature, il ouvrirait un boulevard à sa gauche, je vois d’ici la joie d’O. Besancenot; si le New Labour se soumettait publiquement à une instance européenne quel qu’elle soit, les eurosceptiques s’en donneraient à cœur joie pour dénoncer cette (nouvelle) soumission à un complot des continentaux. Il existe en plus actuellement le problème italien avec un “Parti démocrate” en formation qui inclut un membre du PSE, les DS, mais dont la direction, pourtant ex-DS, rejoindrait, semble-t-il, volontiers le PDE, laissant de fait l’Italie sans grand parti lié au PSE… Ou alors il faudrait imaginer une candidature commune PSE-PDE… , mais comment la faire accepter en France? Une alliance Modem-PS aux Européennes? Ou alors le même candidat pour la Commission et des listes séparées et concurrentes? Voilà qui va clarifier les choses à l’électorat français!

La situation est un peu meilleure du côté du PPE, sans doute plus unifiée sur une ligne politique néo-libérale et conservatrice à la fois, mais que faire alors des Conservateurs britanniques et autre alliés du DE (Démocrates européens)? Proposeraient-ils leur propre candidat à la Présidence de la Commission? Ne seraient-ils pas obligé d’annoncer devant leurs électeurs qu’ils ne voteront pas pour le candidat PPE trop fédéraliste à leurs yeux? Et si le candidat président de la Commission est acceptable par les DE, l’électorat fédéraliste du PPE ne va-t-il pas aller voir ailleurs?

Du côté des moyens et petits partis, le drame est qu’aucun n’est en mesure de faire une campagne réelle sur 27 pays : de manière inexacte, S. Hix attribue aux Verts une telle capacité, mais dans la plupart des ex-pays de l’Est, les partis écologistes sont aussi divisés que groupusculaires. Même l’ELDR manque de représentants crédibles dans certains grands pays : imagine-t-on sérieusement le Parti radical (valoisien) faire campagne seul aux Européennes en France au nom d’un “parti européen” dont personne n’a jamais même entendu parler (il existe pourtant depuis les années 1970)? De même pour la Gauche unitaire européenne, complètement plombée par l’héritage du “socialisme réel” dans de nombreux pays.

Si l’on écarte ces détails, encore faut-il trouver les personnalités adéquates. J’ai quelque doute sur l’attrait électoral d’un candidat “étranger” quel qu’il soit, mais je peux me tromper. J’ai aussi des doutes sur l’acceptabilité publique d’un processus électoral où il existe de fait des “bourgs pourris”: rappelons encore une fois que la répartition des mandats d’eurodéputés par Etats n’a pas de rapport de proportionnalité avec la population de chaque Etat. L’électeur d’un petit Etat dispose d’un poids énorme par rapport à celui d’un grand Etat, et cet effet va en se renforçant à mesure que l’Union s’agrandit et que le nombre de députés européens est limité à moins de 750 personnes. Il est alors à souhaiter que l’on n’ait pas la victoire en voix d’un camp et sa défaite en sièges en raison de cet effet, ce qui passerait sans doute assez mal du côté des perdants (même si cela nous rappelerait les Etats-Unis).

Enfin admettons que le processus se soit déroulé comme S. Hix nous le décrit, une majorité de centre-gauche se dessine autour du PSE, qui est de nouveau le premier parti du Parlement européen. On peut rêver… (vu la défaite probable à cette date du New Labour et du SPD allemand et la faiblesse de la gauche en Pologne, que ne compenseront sans doute pas le triomphe du PS français). Les gouvernements qui eux sont majoritairement à droite ou au centre-droit vont-ils accepter ce genre de situation? Probablement, ils accepteraient la nomination du candidat PSE à la Présidence de la Commission, tout en demandant qu’il soit bien entouré de Commissaires de centre droit ou de droite. Je vois mal en effet, et S. Hix le reconnait plus ou moins, un pays nommer un Commissaire issu de son opposition. En gros, on se retrouverait dans une situation de cohabitation. S. Hix reconnait d’ailleurs largement qu’au total le système politique européen ne serait pas fondamentalement modifié, cela serait une évolution partielle, c’est pour cela qu’il parle de “limited democratic politics” dans la mesure où les mécanismes de check and balances continueraient à fonctionner, mais, dans ce cas, est-ce que le double objectif qu’il s’assigne lui-même, relégitimer l’Union européenne auprès des citoyens et mettre en œuvre de grandes politiques de réforme, ne serait pas manqué? Après la grande comédie des élections européennes, enfin suivie par les médias (et sur ce point je lui donne entièrement raison), ne retomberait-on pas dans les règles habituelles de partage du pouvoir, ce qui serait de nature à renforcer les doutes des citoyens?

Plus encore, toute l’idée de S. Hix repose sur l’idée que les gouvernants nationaux auraient envie de se lier les mains par avance dans le choix du Président de la Commission, et qu’ils accepteraient de perdre en cas de défaite de leur camp sans pouvoir négocier leur acceptation du candidat du camp d’en face. Là encore je suis dubitatif.

Quoi qu’il en soit la livre de S. Hix a le mérite de prendre position, de faire un pari sur l’avenir dont la clarté est telle que nous pourrons dire bientôt s’il avait raison ou tort. Son livre est bien sûr un plaidoyer au sein du PSE pour faire advenir ce qu’il décrit. Nous allons donc voir si S. Hix va réussir là où J. Delors échoua en 1999.

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