Eric Raoult a toujours été un homme d’à propos. Son idée selon laquelle un lauréat du Prix Goncourt en ce qu’il représente la France à l’étranger serait soumis à un “devoir de réserve” au même titre qu’un fonctionnaire de l’État fera sans doute partie des annales de ce quinquennat. Que le même député ait crû bon d’ajouter qu’il n’était bien sûr pas pour la limitation de la liberté d’expression, mais qu’il existait selon lui des bornes de la décence à ne pas dépasser, ajoute le grain de sel si typique de notre époque. Jadis, on condamnait simplement ce genre de propos comme “anti-français”, ou, sous d’autres cieux, comme “anti-américain”, “anti-soviétique”, ou encore “anti-parti”. Jadis, on avait la fierté de la censure que l’on en entendait exercer. Jadis, on aurait déchu sur l’heure la récipiendaire de son Prix, on aurait procédé à la dissolution du jury qui lui a accordé cette distinction, sanctionné les coupables de cette faute inacceptable, mis à l’amende la maison d’édition concernée, et comme l’(ex-)lauréate, réside chez l’ennemi héréditaire à l’étranger, on l’aurait déchu en deux temps trois mouvements de sa nationalité soviétique française. Jadis, les choses étaient plus franches du collier, et, pour tout dire, c’est heureux pour nous qui sommes (un peu, tout juste un peu) critique qu’elles le soient moins (enfin je l’espère, n’ayant pas envie de finir en prison ou en exil), mais quelle perte pour l’identité française, pour cette franchise si typique de notre race peuple, ah… , du temps de Clovis, il ne perdait rien pour attendre celui qui cassait le vase, fusse-t-il un combattant loyal à la patrie franque. Tudieu! On savait y faire jadis! Redonnez-nous la roue bon Seigneur!
Articles étiquettés ‘emballement médiatique’
“Devoir de réserve” pour les lauréats du prix Goncourt?!?
13 novembre 2009 · 6 commentaires
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Un “Obama” français?
12 novembre 2008 · 8 commentaires
La victoire de Barack Hussein Obama est évoqué par beaucoup comme un signe du “retard français”(eh oui , sur ce point aussi, la France est “en retard” comme d’habitude sur une modernité d’Outre-Atlantique) en matière d’intégration des “minorités visibles” (les minorités invisibles quant à elles sont un peu oubliées, mais elles attendent sans doute leur heure), de respect de la “diversité” en politique (magnifique euphémisme pour dire gentiment que la couleur de peau compte en politique et dans bien d’autres sphéres de la vie sociale).
La comparaison France – Etats-Unis en la matière me paraît pourtant des plus fallacieuses. Tout d’abord, si l’élection d’un métis (se considérant comme “Noir”) à la Présidence des Etats-Unis prend une telle importance dans le récit nord-américain de la politique, c’est parce que la question raciale tient une place centrale dans l’histoire des Etats-Unis. Thomas Friedman, le grand prophète du “monde (économique) plat”, a déclaré qu’avec cette élection, la “guerre civile” (des années 1860) est vraiment finie. Il a choisi une formule frappante, sans doute un peu exagérée, mais sur le fond, il n’a pas tort au sens où il est impossible de raconter l’histoire des Etats-Unis sans parler de l’esclavage et de la question raciale. On peut aussi faire remarquer que tous les travaux d’histoire sociale ou de sociologie sur ce pays finissent pas revenir d’une manière ou d’une autre à cette même question. De même, on ne peut concevoir une description cohérente de l’histoire électorale des Etats-Unis depuis 1870 sans faire appel aux tenants et aboutissants de la question raciale, et plus directement aux legs géopolitiques de la Guerre civile et de l’esclavage.
Si l’on veut faire la même opération pour l’histoire de France, on pourra certes indiquer l’importance de nos Empires coloniaux (celui du XVII-XVIIIe siècle et celui du XIX-XXe siècle) dans la création d’un lien avec les personnes qui se revendiquent aujourd’hui de la diversité. Il est facile aussi de rappeler les crimes des autorités françaises de l’époque du Code noir en vigueur dans les îles atlantiques au travail forcé demandé jusque dans les années 1920 au moins dans nos colonies d’Afrique, il est facile aussi de se souvenir des guerres coloniales de conquête et de décolonisation avec leurs nombreuses exactions. Cependant, malgré l’existence de ces faits, reconnus d’ailleurs pour l’un d’entre eux par une loi récente (celle sur l’esclavage), il reste qu’il est possible de raconter l’histoire de France depuis un demi-millénaire sans faire appel à ces éléments. L’histoire coloniale (celle du premier Empire comme celle du second) n’a pas été – sauf exceptions – au centre des préoccupations politiques des gouvernants français et encore moins des Français en général, au même titre que le furent l’esclavage, les droits des Etats fédérés, puis les droits des anciens esclaves aux Etats-Unis. Il me semble que les historiens ont bien montré que toute l’aventure coloniale de la France est restée largement le monopole d’une partie limitée des élites et des gouvernants, et que la tendance de longue période (malgré des atouts géographiques) à préférer “la Corrèze au Zambèze” préexiste à celui qui l’a exprimé dans les années de décolonisation. Si l’on réfléchit aux traits fondamentaux de l’histoire de France, il faudrait bien plutôt rappeler la centralisation parisienne, le catholicisme critiqué depuis le XVIe siècle, la démographie faiblissante dès le milieu du XVIIIe siècle, et surtout la place d’une petite paysannerie rurale ne voulant pas se prolétariser. Les grandes batailles les plus sanglantes s’appellent ici Waterloo, Solférino, Verdun, et non pas Gettysburg… Quand nous nous sommes entretués entre Français depuis deux siècles (la bien connue “guerre civile” sans fin qui nous caractériserait parmi les peuples européens), nous l’avons fait au nom de la Révolution et de la Contre-Révolution, de la République et de ses contraires.
Pour le dire autrement le “roman national” (même si on le limite à la période qui commence en 1789, en oubliant “les Rois qui ont fait la France”) ne peut pas inclure comme chapitre principal ce qui aboutit aujourd’hui à la “diversité”. Pour prendre un exemple, certes Napoléon a eu une politique dans les Antilles de rétablissement de l’esclavage, mais, dans l’ensemble des conséquences de son action, cet aspect-là ne peut que recevoir une place secondaire dans le récit de l’histoire de France. Les trois guerres franco-allemandes (1870-71, 1914-18, 1939-45) restent ainsi à ce jour des conséquences plus centrales à long terme de l’action napoléonienne.
En revanche, si la question de la diversité ne me semble pas pouvoir tenir une place centrale dans le récit national (si on le veut véridique et non pas une reconstruction ad hoc), la question de l’immigration elle est centrale : ayant une démographie vacillante depuis fort longtemps, la France a attiré de nombreuses vagues d’immigrés (du reste de l’Europe puis d’autres continents); Paris a aussi joué le rôle de capitale de la culture européenne pendant deux ou trois siècles (de Voltaire à Picasso). S’il faut parler de quelque chose, qui fait sens au sein de ce récit national, c’est alors de la progression dans les carrières politiques des immigrés et de leurs descendants en général, d’hier à aujourd’hui. De ce point de vue là, l’élection de N. Sarkozy devrait être considérée comme une étape majeure de l’intégration que l’on dit rechercher de toute part. Ce dernier porte un nom indéniablement d’origine étrangère, sa famille même vient d’un pays qui fut un de nos ennemis dans la guerre de 1914-18 et qui fut le plus profondément mortifié par les Traités de Paix de 1919-20. Il est vrai que son milieu social, son identification politique au gaullisme dès son plus jeune âge, sa carrière rapide au sein d’un fief historique d’un parti de gouvernement à l’ombre de grands anciens, tendent à en faire une exception, qui ne l’assimile pas directement à un enfant ordinaire d’immigré. Il n’empêche que, du point de vue de l’Histoire, il ne peut revendiquer comme ses prédécesseurs un enracinement territorial pluricentenaire dans la “terre de France”. Il vient d’ailleurs de se remarier à une “étrangère”, certes là encore une immigrée un peu particulière, issue de la haute société italienne.
Bref, on pourrait ironiser en soulignant que l’Obama français nous l’avons déjà, inutile d’attendre, il s’appelle Nicolas Sarkozy, et ajouter que nous (la collectivité des électeurs) avons déjà tellement dépassé cet aspect de l’intégration des immigrés que personne (sauf quelques attardés d’extrême-droite, sans doute antisémites de surcroît) n’a jugé digne de parler de cet aspect à son propos.
Plus sérieusement, se pose effectivement la question de la sous-performance perçue des descendants d’immigrés (visibles) dans l’arène électorale. Là encore, la comparaison avec les Etats-Unis est fallacieuse. On a un peu l’impression ces jours-ci en lisant les commentaires que là-bas tout a été facile; c’est à mon avis le contraire : entre 1865 et aujourd’hui, le combat des Afro-Américains pour une juste représentation politique n’a pas été facile pour user d’un euphémisme… L’histoire électorale des Antilles françaises me paraît avoir été plus linéaire, aujourd’hui, en tout cas, ces îles sont représentées par un personnel politique issu de la “diversité” – terme un peu absurde appliqué dans ce cas précis. On pourrait parler des retards à reconnaître la place des Canaques en politique en Nouvelle-Calédonie ou des Polynésiens en Polynésie française, mais il me semble que les jeux électoraux sont désormais dans ces deux ex-colonies plutôt ouverts à la “diversité” à proportion des choix des électeurs.
En fait, comme le rappelle aussi le cas des anciennes colonies françaises encore liées à la métropole en 2008, si un personnel politique noir s’est imposé aux Etats-Unis depuis l’époque des Droits civiques, c’est avant tout parce qu’il existe une segrégation spatiale de l’habitat et des pratiques communautaires dans ce pays qui permet – au moins au départ – la constitution de fiefs électoraux pour les représentants de minorités. Or, ici comme là-bas, un parti politique et les carrières qu’il permet s’enracine dans des fiefs localisés. Il se trouve que, pour l’heure, en France métropolitaine, il n’existe aucun lieu où la “diversité” est majoritaire parmi les électeurs inscrits, ou tout au moins où une majorité de “divers” inscrits sur les listes aurait envie de voter pour un “divers” et non pas pour un “non-divers”. Lors des deux dernières élections municipales, il y a eu des listes qui ont tenté d’incarner ces “divers” contre tous les partis en place. Aucune n’a gagné une mairie, ni n’a été majoritaire. Cela viendra peut-être, si la ségrégation spatiale s’accentue sur des bases de “diversité”. Mais j’en doute, car les personnes issues de la “diversité” ont tendance à vouloir progresser dans l’échelle socio-spatiale quand elles en ont la possibilité. Elles veulent aller habiter le quartier pavillonaire d’à côté quand elles quittent leur HLM, elles veulent se fondre dans le paysage, et par bonheur aucune pratique sociale (légale ou illégale) ne leur interdit d’utiliser leur argent (s’ils en ont) comme bon leur semble pour s’éloigner du “ghetto” sans en recréer un. La seule “diversité” qui a la réputation de vouloir constituer un ghetto ne serait autre que les diverses communautés issues de la diaspora chinoise – qui sont d’ailleurs singulièrement absentes des revendications de meilleure représentation en politique. Il s’agit peut-être de plus d’une “légende urbaine”.
En dehors de leur tendance gérontocratique, les partis français ne sont pas ouverts à la “diversité”, sans doute parce qu’en nul lieu du territoire métropolitain, cela ne leur paraît indispensable pour être compétitif. Il n’y a nulle part une masse critique de “divers” qui ne voteraient qu’en raison de cette diversité du candidat proposé. L’idée de passer par le scrutin de liste des Européennes pour mettre un peu de diversité dans la classe politique française qui a été évoqué ces jours-ci est un pis-aller, insultant pour les “divers” et pour l’Europe. Ce pis-aller, rappelons-le, a déjà été utilisé sans aucun succès durable. Une “beur” issue de la Marche des Beurs lyonnais des années 1980 a siégé à Strasbourg sans laisser d’héritage politique sinon de la rancoeur auprés de sa base pour son “arrivisme”. En effet, une nomination à un poste éligible de député européen par un grand parti n’a absolument pas le même sens politique qu’une victoire dans une élection municipale, cantonale ou à la députation. Dans ces cas, il faut non seulement avoir l’assentiment de son parti, l’investiture, mais aussi celui de l’électorat, se faire des réseaux localisés de soutien. A Lyon, une jeune issue de la “diversité” de l’équipe Collomb a réussi ainsi à gagner un siège de Conseiller général – bien aidée certes par la vague rose sur la ville de cette année. Il lui appartiendra de le conserver, d’en faire un fief, pour engager une carrière durable. Il est vrai que cette “diverse” l’est au final moyennement : fille de l’immigration du Maghreb portant un nom et un prénom l’attestant, elle a tous les atouts d’une carrière réussie en politique (formation supérieure, “belle gueule”, compréhension des régles du jeu).
Bref, tous les politistes savent qu’une carrière politique ne s’improvise pas, que la percée d’un nouveau personnel politique ne peut être le résultat d’un emballement médiatique; les “divers” ne progresseront donc qu’à la faveur d’un enracinement territorial, puisque la politique en vigueur avec le suffrage universel depuis 1848 est fondée sur cet aspect (jusqu’à l’absurde, cf. le Sénat). Les listes des partis pour l’élection au Parlement européen ne doivent pas servir à donner le change – si tel était le cas, nous aurions de plus la preuve du manque de considération dans lequel les partis de gouvernement tiennent la représentation française au Parlement européen. Vu l’importance des pouvoirs de ce Parlement et son mode de fonctionnement particulièrement abscons pour un profane, il ne faut en effet y envoyer que des professionnels de la politique (pré-)spécialisés dans les affaires européennes à traiter – qui peuvent être issu de la diversité bien sûr, mais qui doivent d’abord avoir les compétences souhaitées, sinon ils feront leur petit tour et s’en iront rejoindre le néant dont on les aura sorti pour l’occasion.
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Des militaires peuvent-ils être des “victimes”?
22 août 2008 · Laisser un commentaire
La montée en puissance dans les médias de la notion de “victimes” – au sens d’individus fondamentalement innocents frappés d’un sort défavorable qui doit toujours trouver une explication humaine et non dans un “coup du sort” non attribuable à quelqu’un -m’a paru franchir un cap supplémentaire lors de la récente mort en mission de guerre de 10 soldats français en Afghanistan. J’ai constaté avec stupeur que :
- d’une part, les médias ont donné la parole aux proches de ces victimes, et surtout qu’on a pu du coup entendre les mêmes propos que l’on entend désormais dans tous ces cas de victimes médiatisés (accident d’avion ou de tout autre moyen de transport collectif, accident d’ascenseur, intoxication collective, inondation, accident thérapeutique, bavure policière) : quelqu’un est nécessairement responsable et sans doute coupable, il ne faut pas que sa /leur mort soit inutile et que cela se reproduise (dernier argument qui m’a paru d’une insondable contradiction s’agissant de militaires sauf pour un pacifiste intégral);
- d’autre part, ces mêmes médias ont embrayé sur une recherche de responsabilités éventuelles du côté de l’armée française ou de ses alliés sur place.
Les interventions des personnes autorisées à parler au nom de l’Armée ou de l’Etat ont dans une certaine mesure ramené à une version plus classique du “deuil de guerre”, mais le phénomène social est là : mourir lors d’ un combat dans une guerre, c’est désormais être une “victime”. Du point de vue linguistique, c’est effectivement le bon terme; mais, du point de vue de la vie sociale et de la défintion actuelle de la “victime”, rappellée ci-dessus, c’est une nouveauté. Un militaire en s’engageant devrait savoir, et ses proches avec lui, que, par définition, il risque de mourir au combat. Ici les médias se comportent comme si une guerre, surtout une “petite guerre” avec ces “sauvages” de talibans, ne devait pas tuer de nos soldats, et qu’il s’agit d’une faute (à définir) de notre commandement que d’avoir perdu des soldats sur le champ de bataille. Comme si les talibans n’étaient pas capables parfois de contrecarrer toutes nos tactiques défensives aussi élaborées soient-elles… A quoi sert de dénoncer le mythe de la guerre “zéro-mort” des Américains, si c’est pour reprendre exactement le même topos pour les interventions de l’armée française? Jusqu’à présent, toute guerre suppose des pertes, et celles-ci résultent avant tout de la volonté adverse. Les guérilleros talibans ont bien joué hélàs, l’Armée française a (peut-être) mal joué, mais il reste que ce sont les talibans qui ont tué nos soldats et que cela se reproduira nécessairement tant que la guerre durera.
Un tel événement devrait faire réfléchir sur les réelles capacités d’action militaire de nos sociétés. Si nos militaires sont désormais présentés comme des “victimes”, il faut sans doute commencer à réfléchir aux moyens de s’abstenir de les exposer et renoncer à toute intervention extérieure.
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Haro sur le “baudet” (musulman si possible)…
4 juin 2008 · 2 commentaires
La polémique, qui s’est créée en quelques jours sur un mariage annulé pour cause soit-disant de non-virginité de la mariée, m’a désolé. Normalement, ce cas n’aurait pas dû quitter le magasin des curiosités d’une revue juridique. Il doit en avoir bien d’autres tous les ans dans de multiples domaines. Il a fallu que Libération découvre l’information dans cette revue pour que cela devienne une “cause célèbre” . La ministre de la justice a dû prendre sur l’heure position face aux réactions des faiseurs d’opinion; bien qu’elle ait elle-même fait annuler son propre mariage, ce qui a été rappelé par des extraits d’un livre qu’elle a publié, elle a dû se résoudre à demander au ministère public de faire appel de la décision. Il est vrai que les membres de son propre parti se sont déchainés dans des déclarations toutes les plus tonitruantes les unes que les autres à ce sujet.
Je me demandais si j’étais la seule personne en France qui trouve indécente la polémique et les suites absurdes qu’entendent y donner les autorités. J’ai heureusement trouvé cette double réaction du juge Jean-Pierre Rosenczveig :
http://jprosen.blog.lemonde.fr/2008/05/31/annulation-dun-mariage-le-cri-des-ex-vierges-256/
http://jprosen.blog.lemonde.fr/2008/06/03/mariage-annule-persiste-et-signe-257/
Il précise bien que, du point du droit, le mariage a été annulé parce la femme a menti sur un point, la virginité, qu’elle savait nécessairement être un point essentiel pour son mari, et non pour le fait de ne pas être vierge en soi. Il rappelle bien qu’un mariage est un contrat privé qui engage deux personnes sur des bases qu’ils sont libres de choisir (dans les limites imparties par la loi), et que, là d’évidence, il y a maldonne entre ces deux personnes majeures devant aboutir d’une façon ou d’une autre à une séparation, le plus vite étant le mieux en l’occurrence .
Cette analyse de juriste libéral dans sa pensée m’a rassuré; sans être juriste moi-même, j’en étais arrivé à la même conclusion, mais je n’étais pas sûr de mon fait; mais tout le reste de la comédie m’a du coup encore plus inquiété.
Premier point souligné par le juge R. : les journalistes ont plus ou moins sciemment simplifié la décision en la rendant publique. Ils ont glissé du “mariage annulé pour cause de mensonge sur la virginité qui tenait à cœur au mari ce que savait la future mariée bien avant la fatale nuit de noces avec un scandale public du mari à la clé “, à “mariage annulé pour cause de non-virginité”, à pour le dire crument, “début d’application de la charia” en France: thème repris directement par quelques intervenants avec force arguments. En fait, comme on en conviendra facilement, c’est seulement le fait que les mariés aient été tous deux de confession musulmane qui a rendu l’affaire intéressante pour les journalistes de Libération. Tous les intellectuels et les groupes les plus en pointe dans la lutte contre le “communautarisme” y sont allés très vite de leur couplet d’indignation… sans même réfléchir cinq secondes à l’embarras créé à ces personnes concrètes et anonymes (pour l’instant…) ainsi portées sur le devant de la scène. Je me mets à leur place: à celle du mari vu mon sexe, je serais très mal, surtout dans le contexte incidemment créé par le procès Fourniret… Me voilà donc un “monstre”. Il semblerait que, via son avocat, la jeune femme concernée déclare qu’elle ne veut pas porter ce fardeau d’un mariage non annulé… ce qui validerait la (première) thèse de Rachida Dati, encore répétée hier après-midi à l’Assemblée nationale, à savoir que cette annulation, pour quelque motif que ce soit, arrangeait bien la partie féminine de l’affaire. N’était-elle pas débarrassée d’un fâcheux?
La ministre de la Justice a tenté de résister à la vague d’indignation; après une journée d’hésitation, elle n’a pas osée se tenir sur sa première position semble-t-il, préférant se rallier à l’humeur générale de l’opinion publique, ou plutôt aux porteurs d’indignation publique suivis par les ténors de son propre parti et par la Présidence de la République. Elle a donc tenu un discours contradictoire à l’Assemblée : je demande l’appel pour casser cette annulation, tout en soulignant encore une fois que la jeune femme pouvait en avoir profité. Pour cacher le tout, elle a imputé à la gauche l’échec de la “politique d’intégration”, en faisant l’amalgame “grands frères=islamistes”. Elle n’avait certes pas d’autre solution que cette attitude contradictoire. Il lui aurait fallu un minimum de soutien dans son camp pour tenir sa première position, et la démission sur ce genre de sujet, qui l’aurait apprécié à sa juste valeur?
Cependant, si toute la France officielle se lâche de droite à gauche et de gauche à droite pour appeler une annulation de l’annulation, à lire les réactions sur Internet, on sent bien que les avis sont un peu plus partagés. Des gens se sentent attaqués pour leur religion (comment leur donner tort?), d’autres comme moi aimeraient bien que l’on respecte une vision libérale du droit et la réalité des personnes sans les embringuer dans une affaire plus grande qu’eux. Cependant les groupes d’intérêts et les intellectuels qui parlent sur ce sujet sont tous du côté de la remise en cause de l’odieuse décision qui nous amène tout droit à Téhéran ou à Ryad. Il ne manquerait plus que Ben Laden fasse un communiqué de soutien à la décision du TGI de Lille pour compléter le tableau. Certains s’en passent comme Marianne, et verraient sans doute ce présent post comme de l’idiotie utile au fascisme qui vient.
En tant que politiste, cela me fait penser aux “culture wars” aux Etats-Unis, avec leur insistance mortifère pour le débat public sur des aspects de morale privée qui devraient être laissés aux individus, qui remplacent les “vieux” débats démocratiques sur l’économie, la distribution des revenus, la place de l’Etat dans ses alliances internationales, etc.. Surtout il est frappant que tout cela revienne du point de vue pragmatique au nom du droit des femmes à l’égalité, à dire du mal de l’Islam, “religion arriérée”, des musulmans, “machistes”, des juges “démissionnaires”, des intellectuels “idiots utiles”, etc. , et que cette polémique n’ait de sens que grâce à cet arrière-plan d’inquiétude vis-à-vis de la montée en puissance, réelle ou supposée, d’un Islam aussi intégriste que machiste sur le territoire de la République. Enfin plutôt à Sarcelles qu’à Belle-Ille tout de même. Sauf que, par rapport aux “culture wars”, personne ne représente officiellement cet autre camp : ses représentants dénoncés par le camp “républicain” se défendent eux-mêmes de tout communautarisme. Ils se taisent. N’en pensent-ils pas moins? Réagiront-ils? (On me dira dans le camp anti-”communautariste” que ces “gens-là” avancent masqués, sournoisement…)
En tout cas, ce n’est pas ainsi qu’on cimentera la “communauté nationale”. La “majorité” est désormais en droit de s’inquiéter via la représentation du monde que diffusent des médias d’une crasse nullité et que valident les leaders d’une “démocratie d’opinion”, que la “charia” – ce mal absolu – est aux portes, qu’il faut aujourd’hui comme hier “écraser l’infâme” (et que les juges de base sont des imbéciles…), et la majorité d’une minorité va sans doute se sentir encore une fois montrée à tort du droit comme le “baudet” auquel on peut tout reprocher ou presque.
S’il doit y avoir conflit, au moins qu’il soit à bon escient. Je me demande quant à moi si je dois continuer à acheter Libération…
Catégories : Sociologie politique
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“Les Parisiens sous l’Occupation” (II)
28 avril 2008 · Laisser un commentaire
L’exposition “Les Parisiens sous l’Occupation” est effectivement l’objet d’une polémique plus large que je ne l’avais pensé au départ. D’après le Monde, une querelle familiale se place en arrière-plan entre les différents enfants de Zucca. J’ai appris aussi que le très courageux Jean-Pierre Azéma se désolidarise complètement de cette exposition, dont il a préfacé pourtant le catalogue avec les mots rappelés dans le premier post que j’ai consacré à ce sujet. Il ne veut sans doute pas cautionner de son autorité une exposition qui “sent le souffre”. Mais va-t-il rembourser la (petite) somme reçue pour la Préface? Va-t-il exiger qu’on arrache les pages qui le concernent des catalogues encore en vente? Attitude un peu légère tout de même – mais être soupçonné de négationnisme rampant, cela ne pardonne pas de nos jours! Cela me fait penser à ces scènes de la vie culturelle en Union soviétique ou dans ses satellites où chacun laisse (prudemment) seul celui qui a eu le malheur de s’écarter (sans le vouloir) de “la ligne”.
Ceci étant, en regardant les réactions des internautes aux articles publiés sur le sujet dans le Monde et Libération, j’ai constaté que bien des réactions vont dans le sens d’un appel à ne pas croire les visiteurs pour plus désinformés qu’ils ne le sont. Il y a quelques personnes appelant toutefois à plus de pédagogie, de mise en forme historique, essentiellement en pensant aux “jeunes”, mais le ton dominant parait être celui de la plainte contre le “politiquement correct”. J’ai même eu l’impression que Pierre Marcelle, dans Libération toujours, prenait plutôt position pour la liberté du regard du spectateur, qui saurait bien juger sur pièce. Il y a aussi des internautes qui pensent, comme moi, que cette exposition peut aussi renvoyer à notre condition présente de privilégiés dans un monde de grandes souffrances.
Bref, ces réactions sont plutôt rassurantes, même si en pratique les autorités parisiennes redoubleront de prudence pour tout ce qui concerne cette période. L’adjoint au maire de Paris, Christophe Girard, qui a tout déclenché, a déjà annoncé “quelques procédures” supplémentaires, quelque Comité super-Théodule d’experts chargé de vérifier qu’un adolescent ne puisse pas éventuellement croire que tout alla bien entre 1940 et 1944… Je veux bien que l’Education nationale ait des lacunes, mais tout de même! Et, de toute façon, quel adolescent sous-éduqué irait voir non accompagné d’un adulte ce genre d’exposition? Quel adulte n’a pas entendu parler en mal de l’Occupation? A ce compte-là, je serais aussi pour l’interdiction aux mineurs de tout film sur la période à valeur comique : la très lénifiante Grande Vadrouille par exemple ou le presque négationniste Papy fait de la résistance. En fait, en écrivant ces lignes, je me dis qu’il s’agit à peine d’une hypothèse d’école. Peut-on faire rire de l’Occupation et de la Résistance? N’est-ce pas du négationnisme subtil?
Plus encore, toute cette polémique part de la croyance en un ancrage de notre morale dans le passé, dans cette Seconde Guerre Mondiale qui instituerait encore les coordonnées de notre présent, dans le bien et dans le mal. Cette vision me parait nécessairement en voie de dépassement, parce des acteurs historiques apparaissent qui n’ont pas grand chose à voir avec cette guerre mondiale-là. Pour ne prendre que l’exemple le plus criant, quel fut le rôle de l’Islam politique dans cette guerre? Un rôle marginal pour le moins, or il est au centre de notre présent. De même, parlait-on alors de global warming? d’épuisement de certaines ressources naturelles? Connaissait-on l’ubiquité d’Internet? Bref, laissons désormais à l’histoire ce qui à l’histoire.
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“Les Parisiens sous l’occupation”.
21 avril 2008 · 2 commentaires
L’exposition “Les Parisiens sous l’occupation”, organisée ces temps-ci par la Bibliothèque historique de la ville de Paris” ,donne lieu à une polémique typique de notre temps, où le citoyen est sensé être stupide et sans esprit critique. Cette exposition montre un échantillon des photographies prises par un certain André Zucca à Paris pendant la période 1941-1945. Ces photos sont exceptionnelles parce qu’elles sont en couleur, suberbement rénovées par les moyens de la technique moderne, et qu’elles sont totalement décalées par rapport à ce qu’on attendrait (pas de file d’attente, pas d’otages, de Juifs déportés). Elles montrent un Paris ensoleillé (à cause de la sensibilité de la pellicule couleur alors disponible), où les gens vaquent à leurs petites occupations. On voit même des gens prendre des bains de soleil en bord de Seine. Les occupants allemands sont bien présents, mais sous la forme d’une ville destinée au repos du guerrier (“Soldatenkino” par exemple). Je n’ai à ma disposition que le livre-catalogue de l’exposition, mais, pour moi, cette exposition est un double témoignage sur une des réalités de l’Occupation, la poursuite de la vie ordinaire, et sur la qualité d’un regard photographique aux prises avec les débuts de la couleur.
Du coup, j’ai été vraiment déçu de ce fait d’entendre l’historienne Annette Wievorka sur France Inter dans le “7-10″ entamer le couplet du “il aurait fallu mieux encadrer par du travail historique cette exposition”, dont le catalogue d’après lequel elle disait juger (faute d’avoir eu le temps d’aller voir l’exposition), qui selon elle ne comportait aucune intervention d’historien. Or dans le livre, il y a une préface de Jean-Pierre Azéma (p.5-11), l’historien qu’on ne présente plus, où les choses sont clairement dites pour qui veut bien se donner la peine de lire. Je cite : “André Zucca avait réalisé pour Signal suffisamment de reportages photos sur la LVF, sur les destructions des bombardements anglo-saxons, sur la Relève (qu’il a sans doute approuvée), sur l’échec anglo-canadien à Dieppe, puis sur le retour des prisonniers de la région libérés par Hitler, pour être arrêté en octobre 1944 (p.11).”
On ne peut pas donc dire que le lecteur du catalogue ne soit pas prévenu sur la position historique de celui qui a pris ces photos. Un collaborateur. Simplement on semble supposer que les visiteurs sont en moyenne tellement stupides qu’ils vont tous croire que, comme dirait J.M. Le Pen, l’occupation allemande ne fut pas bien terrible.
Cette remarque déplacée de l’historienne tient peut-être à une inimitié avec J.P. Azéma ou à une lecture trop rapide de l’ouvrage consulté en passant dans une librairie. Pour ma part, j’y vois plutôt un exemple de cette tendance actuelle à instrumentaliser les “années noires”, qui sont devenus un fond de commerce de moralisation supposée d’une société (actuelle) qui n’est guère morale, et surtout d’une tendance à croire les visiteurs d’une telle exposition assez imbéciles pour ne pas se rendre compte du statut de ces photos. Qui irait donc voir une telle exposition sans savoir déjà ce qu’est l’Occupation? Qui va y aller par hasard sans rien savoir de cette époque? Et même, qui ne remarquerait pas tous ces soldats en uniforme allemands qui traînent dans les photos, y compris sur la couverture fort bien choisie?
A noter dans le Monde, il y a eu un article de Philippe Dagen contre cette exposition qui louait au contraire le travail de C. Boltanski, l’artiste contemporain, avec justement un “travail” autour du fameux magazine Signal mis en contrepoint avec les horreurs des Camps. Pour ma part, j’y vois un double affrontement : entre les historiens de la photographie et entre les historiens de l’art, mais aussi entre ceux qui croient que le public est subtil et ceux qui, en fait, croient qu’il faut lui souligner au marqueur les faits pour qu’il comprenne. En fait, cet art, qui utilise le malheur pour nous en faire prendre conscience, me semble de plus en plus comme une simple “instrumentalisation du malheur”, qui suspend le jugement esthétique. Bref, nous acceptons de l’art trés mauvais qui, en fait, se répète depuis au moins trente ans, parce qu’il s’agit de “dénoncer l’innomable”. A mon avis, les photos de Zucca ont un effet plus fort encore : elles montrent que la vie (bourgeoise en particulier) suivait son cours alors même que des choses horribles se passaient non loin de là. Cela reste de fait un message pour nous dans le présent : la vie ne suit-elle pas son cours alors même que des gens souffrent et meurent partout sur la Terre? (Est-ce là un raisonnement trop subtil pour le citoyen normalement éveillé?)
Dernier point : cette intervention d’A. Wiervorka s’est faite à France-Inter parce que les historiens y étaient invités ès qualités, car la communauté historienne se mobilise contre des amendements “historicides” du Sénat pris dans la nouvelle loi sur les archives (qui les fermeraient de fait désormais sur un délai de 75 ans). La remarque avait donc été précédée par un plaidoyer pro domo pour la neutralité scientifique de l’historien, avec l’aide de Benjamin Stora, l’autre invité. Or nos historiens du contemporain jouent double jeu: en réalité leurs travaux n’ont d’intérêt que parce qu’ils ne sont pas neutres politiquement, en particulier sur la période de Vichy ou sur la guerre d’Algérie, parce qu’ils révèlent les côtés obscurs de l’Etat et de la politique. Il n’est pas étonnant alors que quelque Sénateur, revanchard ou prudent sur sa réputation future, ait décidé de leur clouer le bec, en les coupant de leurs chères archives.
Plus encore, je vois dans les amendements sénatoriaux une conséquence de la notion de plus en plus courante d’imprescriptibilité de certains crimes, du refus de l’oubli. A ce compte-là effectivement, dans un monde où l’on n’oublierait rien des crimes et méfaits antérieurs des personnes et des institutions, les archives deviennent un lieu de forte tension. Il vaut mieux les fermer pour tout ce qui concerne l’histoire vivante. Qu’on me comprenne bien, je suis pour l’ouverture la plus large des archives le plus tôt possible, mais je veux souligner que cela est loin d’être politiquement neutre et que la donne a changé avec l’idée de juger les criminels trés longtemps aprés les faits ou d’imputer à des institutions actuelles des responsabilités (morales ou pécuniaires) de faits qui se sont produits il y a longtemps commis par l’institution ou les institutions dont elles ont repris l’héritage (économique en particulier). Le sentiment de justice exige peut-être une telle imputation, mais il ne faut pas s’étonner alors d’une volonté de certains d’empêcher désormais toute imputation fondée sur des archives.
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Storytelling et “industrie de l’Holocauste”.
18 février 2008 · Laisser un commentaire
Comme je l’affirmais dans un post précédent, je ne crois pas beaucoup à l’omnipotence de la manipulation de l’opinion à travers la méthode du “storytelling”, mais probablement l’oukase présidentiel selon lequel chaque enfant de CM2 se verrait confier la mémoire d’un enfant français mort en déportation pendant la Seconde guerre mondiale en raison de sa persécution par les nazis et le régime de Vichy, en constitue un bel exemple : on agite les eaux pour les brouiller comme on dit en italien.
Les réactions ont cependant été globalement négatives à ce genre de proposition : les instituteurs ont rappelé qu’ils n’avaient pas attendu que l’on leur dise pour faire acte d’enseignement sur la Shoah, et que dans le fond que cela fait déjà partie des programmes; des parents et des psychiatres se sont inquiétés des effets sur les enfants; Simone Veil s’est déclarée choquée… Bref, l’objectif est atteint : on discute de cette décision sans importance pratique pour le sort général de la nation (qui en plus ne coute rien aux finances publiques). Il y a des pour, il y a des contre. Les blogs s’agitent. Une membre du staff présidentiel a pu donner hier une version aménagée de l’idée, pour relancer la discussion.
En même temps, cette déclaration présidentielle m’a rappelé que ces jours-ci le best seller de Jonathan Littell, les Bienveillantes, sort en édition de poche dans une mise en place excellente à en juger par les différentes librairies où je suis entré ces derniers jours. Ce livre et tout le battage dont il avait été l’objet ne font que renforcer pour moi la validité de la thèse d’un universitaire américain qui parle du développement d’une “industrie de l’Holocauste” à compter des années 1970, au sens où la culture américaine aurait été alors envahie par une définition nouvelle de la Shoah qui en a fait progressivement le crime des crimes. Nous observons le même phénomène de ce côté-ci de l’Atlantique. Plus les faits s’éloignent, plus les témoignages de survivants se font rares, plus des âmes bien intentionnées inventent quelque chose de plus grand que la chose elle-même (qui certes défie l’imagination), plus des gens font leur carrière professionnelle sur cette chose nouvelle.
Le plus terrible bien sûr est que, comme le montre le cas de J. Littell, cela fonctionne très bien commercialement. Il y a des dizaines de milliers de lecteurs pour gober la chose. Une majorité d’historiens ont eu beau s’offusquer de cet ouvrage, et démontrer que tout cela représentait un récit aussi peu crédible que possible, le public lui a suivi.
En fait, à l’occasion de la sortie de Sarkozy, beaucoup d’intellectuels critiques ont ressorti l’antienne d’une société de la compassion, du droit proliférant des victimes, de la concurrence éventuelle dans la victimisation qu’une telle mesure peut déclencher (en particulier Régis Debray au nom de l’universalisme républicain dont il se dit le défenseur). Ils ont sans doute raison, mais ils manquent un peu le point important : pourquoi toute cette phraséologie victimaire marche aussi bien? Pourquoi lit-on les Bienveillantes plutôt que Raoul Hillberg par exemple (La destruction des juifs d’Europe)?
La question dans le fond, c’est pourquoi cet écroulement dans le pathos, le sentimental, le tératologique (cf. personnage de Max Aue chez J. Littell). Cyniquement, on pourrait rappeler qu’un tel sentimentalisme mêlé de victimisation et d’athlètes du mal n’est pas nouveau à l’âge des masses (et peut-être même avant… Le christianisme n’est-il pas une religion de martyrs?). Après tout, les historiens de la Grande Guerre ont bien rappelé que la tenue des opinions publiques à l’Ouest a largement dépendu de la mise en exergue des massacres perpétrés par l’armée du Kaiser en Belgique et dans le Nord de la France occupés, pour ne rien dire des exactions du camp des Empires centraux dans les Balkans. Simplement, les intellectuels critiques de la victimisation, du devoir de mémoire à toutes les sauces, du compassionnel quotidien oublient qu’il s’agit d’un ingrédient de base de la politique vis-à-vis des masses. Se rappeler de ses victimes – ceux de la Commune pour ne citer qu’eux- fut ainsi un trait du mouvement ouvrier, comme d’ailleurs des fascismes – pour ses propres victimes tombés à son champ d’honneur.
Bref, il faut vivre avec cette facilité dont tout manipulateur potentiel des émotions des masses peut s’emparer pour ses buts propres. Ce n’est pas nouveau, simplement l’objet de la compassion se déplace. Il est ainsi évident pour moi que le “devoir de mémoire” sur la Shoah n’empêchera en rien à terme cet évènement historique d’être remplacé par un autre plus présent à nos mémoires (pour ceux qui seront là pour témoigner), plus horrible encore aux yeux des survivants. En effet, considérer la Shoah comme le pire moment de l’histoire des hommes comme on le fait aujourd’hui revient à nier que le pire demeure encore à venir, ne serait-ce que parce les moyens matériels d’un futur massacre ont encore augmenté depuis les années 1933-1945. Cette mémoire de la Shoah apparaît dans le fond rassurante : le pire est passé, on peut respirer, et en plus il n’y a pas grand chose à faire en pratique, le mal est déjà fait irrémédiablement.
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les “pieds-nickelés” sont français!
5 novembre 2007 · Laisser un commentaire
Comme tout le monde, j’ai été abreuvé par les médias de cette histoire d’humanitaires ‘pieds-nickelés’ se faisant alpaguer par la police d’un Etat ’souverain et indépendant’ de cette belle Afrique qui fut de notre Empire l’un des … coins les plus reculés. Tous les commentateurs indiquent que cela n’est sans doute pas sans lien avec l’arrivée prochaine d’une force ‘européenne’ dans l’Est du Tchad, et la conférence de presse de dimanche des deux Présidents était un modèle de dénégation qui donnait confirmation que l’affaire était bien plus complexe que l’aventure de nos quelques ‘humanitaires’. Il n’existe pas de mot dans la langue française pour dire cette situation linguistique et pratique où, l’en déniant de toute sa bonne foi, on confirme aux yeux de tous – une “déné-confirmation” peut-être? Avec l’expérience de tels événements, communs dans la vie politique, cela devient évident : il suffit d’inverser les termes, et l’on a la bonne version. N. Sarkozy et Idriss Déby étaient magnifiques dans leur rôle respectif, où plus ils démentaient, plus on se persuadait que l’affaire des humanitaires n’était rien, sinon qu’un coup dans une longue partie d’échecs dont nous ne saisissions pas bien le déroulement mais dont l’existence se trouvait confirmée. Il faut dire que cette mission au Tchad d’une force européenne possède un je ne sais quoi de suspect. En effet, d’aprés la presse, nos partenaires européens se font tirer par la manche pour y envoyer quelques soldats. Une belle et juste cause pourtant… La France seule semble motivée pour cette démonstration de force ‘européenne’ dans l’Afrique noire. Etrange… on finira bien par savoir quel ‘complexe de Fachoda’ nous pousse à vouloir cette expédition.
En attendant, puis-je faire remarquer que la presse française, surtout les médias audiovisuels, ont complétement oublié les autres Européens pris dans l’affaire, un équipage espagnol et un pilote belge? pour ne pas parler des Tchadiens arrêtés eux aussi? Il est fascinant de voir que l’on y a parlé que des Français. Ce n’est pratiquement qu’avec la libération des hôtesses de l’air espagnoles qu’il a enfin été fait mention de cet aspect. Les médias ne voient de ‘victimes’ que les Français! et ce fut encore plus caricatural quand ces derniers ont commencé à insister sur la libération des trois journalistes (français). Cette belle solidarité professionnelle est admirable, mais j’aurais mieux aimé qu’elle s’accompagne d’une belle solidarité européenne. Il est vrai que les ‘proches des Français’ sont disponibles pour dire leur malheur, ce qui dramatise à souhait la chose (les ‘proches des Espagnols’ ont sans doute le tort de ne parler que leur langue… et de ne pas être facilement joignables par les équipes de télévision françaises. L’Espagne, c’est si loin… juste à côté de la Papouasie il me semble… )
En effet, le fin mot provisoire de cette affaire est qu’un équipage formé d’espagnols (hommes) et un pilote belge restent prisonniers pour une affaire qui les dépasse sans doute totalement, autant arrêter le conducteur d’une rame de bus qu’un braqueur de banque aurait employé en s’enfuyant. Mais les Espagnols…. eh bien, dans les médias, on les plaint moins que les Français, des braves types au demeurant, des “pieds-nickelés”, des “idéalistes” comme ont dit les trois journalistes libérés.
En tout cas, cette absence de vision européenne des médias français me confirme comme politiste que le peuple européen n’existe pas aux yeux de ceux qui font le compte-rendu de l’actualité en France. Certes employer le terme d’Européens dans un tel contexte aurait aggravé le sous-entendu néocolonialiste et racial de toute cette affaire, mais était-ce une raison pour oublier aussi grossièrement des concitoyens de cette Europe qu’on veut unie?
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