Bouillaud’s Weblog – bloc-notes d’un politiste

Articles étiquettés ‘enjeux mémoriels’

“Les Parisiens sous l’Occupation” (II)

28 avril 2008 · Laisser un commentaire

L’exposition “Les Parisiens sous l’Occupation” est effectivement l’objet d’une polémique plus large que je ne l’avais pensé au départ. D’après le Monde, une querelle familiale se place en arrière-plan entre les différents enfants de Zucca. J’ai appris aussi que le très courageux Jean-Pierre Azéma se désolidarise complètement de cette exposition, dont il a préfacé pourtant le catalogue avec les mots rappelés dans le premier post que j’ai consacré à ce sujet. Il ne veut sans doute pas cautionner de son autorité une exposition qui “sent le souffre”. Mais va-t-il rembourser la (petite) somme reçue pour la Préface? Va-t-il exiger qu’on arrache les pages qui le concernent des catalogues encore en vente? Attitude un peu légère tout de même – mais être soupçonné de négationnisme rampant, cela ne pardonne pas de nos jours! Cela me fait penser à ces scènes de la vie culturelle en Union soviétique ou dans ses satellites où chacun laisse (prudemment) seul celui qui a eu le malheur de s’écarter (sans le vouloir) de “la ligne”.

Ceci étant, en regardant les réactions des internautes aux articles publiés sur le sujet dans le Monde et Libération, j’ai constaté que bien des réactions vont dans le sens d’un appel à ne pas croire les visiteurs pour plus désinformés qu’ils ne le sont. Il y a quelques personnes appelant toutefois à plus de pédagogie, de mise en forme historique, essentiellement en pensant aux “jeunes”, mais le ton dominant parait être celui de la plainte contre le “politiquement correct”. J’ai même eu l’impression que Pierre Marcelle, dans Libération toujours, prenait plutôt position pour la liberté du regard du spectateur, qui saurait bien juger sur pièce. Il y a aussi des internautes qui pensent, comme moi, que cette exposition peut aussi renvoyer à notre condition présente de privilégiés dans un monde de grandes souffrances.

Bref, ces réactions sont plutôt rassurantes, même si en pratique les autorités parisiennes redoubleront de prudence pour tout ce qui concerne cette période. L’adjoint au maire de Paris, Christophe Girard, qui a tout déclenché, a déjà annoncé “quelques procédures” supplémentaires, quelque Comité super-Théodule d’experts chargé de vérifier qu’un adolescent ne puisse pas éventuellement croire que tout alla bien entre 1940 et 1944… Je veux bien que l’Education nationale ait des lacunes, mais tout de même! Et, de toute façon, quel adolescent sous-éduqué irait voir non accompagné d’un adulte ce genre d’exposition? Quel adulte n’a pas entendu parler en mal de l’Occupation? A ce compte-là, je serais aussi pour l’interdiction aux mineurs de tout film sur la période à valeur comique : la très lénifiante Grande Vadrouille par exemple ou le presque négationniste Papy fait de la résistance. En fait, en écrivant ces lignes, je me dis qu’il s’agit à peine d’une hypothèse d’école. Peut-on faire rire de l’Occupation et de la Résistance? N’est-ce pas du négationnisme subtil?

Plus encore, toute cette polémique part de la croyance en un ancrage de notre morale dans le passé, dans cette Seconde Guerre Mondiale qui instituerait encore les coordonnées de notre présent, dans le bien et dans le mal. Cette vision me parait nécessairement en voie de dépassement, parce des acteurs historiques apparaissent qui n’ont pas grand chose à voir avec cette guerre mondiale-là. Pour ne prendre que l’exemple le plus criant, quel fut le rôle de l’Islam politique dans cette guerre? Un rôle marginal pour le moins, or il est au centre de notre présent. De même, parlait-on alors de global warming? d’épuisement de certaines ressources naturelles? Connaissait-on l’ubiquité d’Internet? Bref, laissons désormais à l’histoire ce qui à l’histoire.

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“Les Parisiens sous l’occupation”.

21 avril 2008 · 2 commentaires

L’exposition “Les Parisiens sous l’occupation”, organisée ces temps-ci par la Bibliothèque historique de la ville de Paris” ,donne lieu à une polémique typique de notre temps, où le citoyen est sensé être stupide et sans esprit critique. Cette exposition montre un échantillon des photographies prises par un certain André Zucca à Paris pendant la période 1941-1945. Ces photos sont exceptionnelles parce qu’elles sont en couleur, suberbement rénovées par les moyens de la technique moderne, et qu’elles sont totalement décalées par rapport à ce qu’on attendrait (pas de file d’attente, pas d’otages, de Juifs déportés). Elles montrent un Paris ensoleillé (à cause de la sensibilité de la pellicule couleur alors disponible), où les gens vaquent à leurs petites occupations. On voit même des gens prendre des bains de soleil en bord de Seine. Les occupants allemands sont bien présents, mais sous la forme d’une ville destinée au repos du guerrier (“Soldatenkino” par exemple). Je n’ai à ma disposition que le livre-catalogue de l’exposition, mais, pour moi, cette exposition est un double témoignage sur une des réalités de l’Occupation, la poursuite de la vie ordinaire, et sur la qualité d’un regard photographique aux prises avec les débuts de la couleur.

Du coup, j’ai été vraiment déçu de ce fait d’entendre l’historienne Annette Wievorka sur France Inter dans le “7-10″ entamer le couplet du “il aurait fallu mieux encadrer par du travail historique cette exposition”, dont le catalogue d’après lequel elle disait juger (faute d’avoir eu le temps d’aller voir l’exposition), qui selon elle ne comportait aucune intervention d’historien. Or dans le livre, il y a une préface de Jean-Pierre Azéma (p.5-11), l’historien qu’on ne présente plus, où les choses sont clairement dites pour qui veut bien se donner la peine de lire. Je cite : “André Zucca avait réalisé pour Signal suffisamment de reportages photos sur la LVF, sur les destructions des bombardements anglo-saxons, sur la Relève (qu’il a sans doute approuvée), sur l’échec anglo-canadien à Dieppe, puis sur le retour des prisonniers de la région libérés par Hitler, pour être arrêté en octobre 1944 (p.11).”

On ne peut pas donc dire que le lecteur du catalogue ne soit pas prévenu sur la position historique de celui qui a pris ces photos. Un collaborateur. Simplement on semble supposer que les visiteurs sont en moyenne tellement stupides qu’ils vont tous croire que, comme dirait J.M. Le Pen, l’occupation allemande ne fut pas bien terrible.

Cette remarque déplacée de l’historienne tient peut-être à une inimitié avec J.P. Azéma ou à une lecture trop rapide de l’ouvrage consulté en passant dans une librairie. Pour ma part, j’y vois plutôt un exemple de cette tendance actuelle à instrumentaliser les “années noires”, qui sont devenus un fond de commerce de moralisation supposée d’une société (actuelle) qui n’est guère morale, et surtout d’une tendance à croire les visiteurs d’une telle exposition assez imbéciles pour ne pas se rendre compte du statut de ces photos. Qui irait donc voir une telle exposition sans savoir déjà ce qu’est l’Occupation? Qui va y aller par hasard sans rien savoir de cette époque? Et même, qui ne remarquerait pas tous ces soldats en uniforme allemands qui traînent dans les photos, y compris sur la couverture fort bien choisie?

A noter dans le Monde, il y a eu un article de Philippe Dagen contre cette exposition qui louait au contraire le travail de C. Boltanski, l’artiste contemporain, avec justement un “travail” autour du fameux magazine Signal mis en contrepoint avec les horreurs des Camps. Pour ma part, j’y vois un double affrontement : entre les historiens de la photographie et entre les historiens de l’art, mais aussi entre ceux qui croient que le public est subtil et ceux qui, en fait, croient qu’il faut lui souligner au marqueur les faits pour qu’il comprenne. En fait, cet art, qui utilise le malheur pour nous en faire prendre conscience, me semble de plus en plus comme une simple “instrumentalisation du malheur”, qui suspend le jugement esthétique. Bref, nous acceptons de l’art trés mauvais qui, en fait, se répète depuis au moins trente ans, parce qu’il s’agit de “dénoncer l’innomable”. A mon avis, les photos de Zucca ont un effet plus fort encore : elles montrent que la vie (bourgeoise en particulier) suivait son cours alors même que des choses horribles se passaient non loin de là. Cela reste de fait un message pour nous dans le présent : la vie ne suit-elle pas son cours alors même que des gens souffrent et meurent partout sur la Terre? (Est-ce là un raisonnement trop subtil pour le citoyen normalement éveillé?)

Dernier point : cette intervention d’A. Wiervorka s’est faite à France-Inter parce que les historiens y étaient invités ès qualités, car la communauté historienne se mobilise contre des amendements “historicides” du Sénat pris dans la nouvelle loi sur les archives (qui les fermeraient de fait désormais sur un délai de 75 ans). La remarque avait donc été précédée par un plaidoyer pro domo pour la neutralité scientifique de l’historien, avec l’aide de Benjamin Stora, l’autre invité. Or nos historiens du contemporain jouent double jeu: en réalité leurs travaux n’ont d’intérêt que parce qu’ils ne sont pas neutres politiquement, en particulier sur la période de Vichy ou sur la guerre d’Algérie, parce qu’ils révèlent les côtés obscurs de l’Etat et de la politique. Il n’est pas étonnant alors que quelque Sénateur, revanchard ou prudent sur sa réputation future, ait décidé de leur clouer le bec, en les coupant de leurs chères archives.

Plus encore, je vois dans les amendements sénatoriaux une conséquence de la notion de plus en plus courante d’imprescriptibilité de certains crimes, du refus de l’oubli. A ce compte-là effectivement, dans un monde où l’on n’oublierait rien des crimes et méfaits antérieurs des personnes et des institutions, les archives deviennent un lieu de forte tension. Il vaut mieux les fermer pour tout ce qui concerne l’histoire vivante. Qu’on me comprenne bien, je suis pour l’ouverture la plus large des archives le plus tôt possible, mais je veux souligner que cela est loin d’être politiquement neutre et que la donne a changé avec l’idée de juger les criminels trés longtemps aprés les faits ou d’imputer à des institutions actuelles des responsabilités (morales ou pécuniaires) de faits qui se sont produits il y a longtemps commis par l’institution ou les institutions dont elles ont repris l’héritage (économique en particulier). Le sentiment de justice exige peut-être une telle imputation, mais il ne faut pas s’étonner alors d’une volonté de certains d’empêcher désormais toute imputation fondée sur des archives.

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Storytelling et “industrie de l’Holocauste”.

18 février 2008 · Laisser un commentaire

Comme je l’affirmais dans un post précédent, je ne crois pas beaucoup à l’omnipotence de la manipulation de l’opinion à travers la méthode du “storytelling”, mais probablement l’oukase présidentiel selon lequel chaque enfant de CM2 se verrait confier la mémoire d’un enfant français mort en déportation pendant la Seconde guerre mondiale en raison de sa persécution par les nazis et le régime de Vichy, en constitue un bel exemple : on agite les eaux pour les brouiller comme on dit en italien.

Les réactions ont cependant été globalement négatives à ce genre de proposition : les instituteurs ont rappelé qu’ils n’avaient pas attendu que l’on leur dise pour faire acte d’enseignement sur la Shoah, et que dans le fond que cela fait déjà partie des programmes; des parents et des psychiatres se sont inquiétés des effets sur les enfants; Simone Veil s’est déclarée choquée… Bref, l’objectif est atteint : on discute de cette décision sans importance pratique pour le sort général de la nation (qui en plus ne coute rien aux finances publiques). Il y a des pour, il y a des contre. Les blogs s’agitent. Une membre du staff présidentiel a pu donner hier une version aménagée de l’idée, pour relancer la discussion.

En même temps, cette déclaration présidentielle m’a rappelé que ces jours-ci le best seller de Jonathan Littell, les Bienveillantes, sort en édition de poche dans une mise en place excellente à en juger par les différentes librairies où je suis entré ces derniers jours. Ce livre et tout le battage dont il avait été l’objet ne font que renforcer pour moi la validité de la thèse d’un universitaire américain qui parle du développement d’une “industrie de l’Holocauste” à compter des années 1970, au sens où la culture américaine aurait été alors envahie par une définition nouvelle de la Shoah qui en a fait progressivement le crime des crimes. Nous observons le même phénomène de ce côté-ci de l’Atlantique. Plus les faits s’éloignent, plus les témoignages de survivants se font rares, plus des âmes bien intentionnées inventent quelque chose de plus grand que la chose elle-même (qui certes défie l’imagination), plus des gens font leur carrière professionnelle sur cette chose nouvelle.

Le plus terrible bien sûr est que, comme le montre le cas de J. Littell, cela fonctionne très bien commercialement. Il y a des dizaines de milliers de lecteurs pour gober la chose. Une majorité d’historiens ont eu beau s’offusquer de cet ouvrage, et démontrer que tout cela représentait un récit aussi peu crédible que possible, le public lui a suivi.

En fait, à l’occasion de la sortie de Sarkozy, beaucoup d’intellectuels critiques ont ressorti l’antienne d’une société de la compassion, du droit proliférant des victimes, de la concurrence éventuelle dans la victimisation qu’une telle mesure peut déclencher (en particulier Régis Debray au nom de l’universalisme républicain dont il se dit le défenseur). Ils ont sans doute raison, mais ils manquent un peu le point important : pourquoi toute cette phraséologie victimaire marche aussi bien? Pourquoi lit-on les Bienveillantes plutôt que Raoul Hillberg par exemple (La destruction des juifs d’Europe)?

La question dans le fond, c’est pourquoi cet écroulement dans le pathos, le sentimental, le tératologique (cf. personnage de Max Aue chez J. Littell). Cyniquement, on pourrait rappeler qu’un tel sentimentalisme mêlé de victimisation et d’athlètes du mal n’est pas nouveau à l’âge des masses (et peut-être même avant… Le christianisme n’est-il pas une religion de martyrs?). Après tout, les historiens de la Grande Guerre ont bien rappelé que la tenue des opinions publiques à l’Ouest a largement dépendu de la mise en exergue des massacres perpétrés par l’armée du Kaiser en Belgique et dans le Nord de la France occupés, pour ne rien dire des exactions du camp des Empires centraux dans les Balkans. Simplement, les intellectuels critiques de la victimisation, du devoir de mémoire à toutes les sauces, du compassionnel quotidien oublient qu’il s’agit d’un ingrédient de base de la politique vis-à-vis des masses. Se rappeler de ses victimes – ceux de la Commune pour ne citer qu’eux- fut ainsi un trait du mouvement ouvrier, comme d’ailleurs des fascismes – pour ses propres victimes tombés à son champ d’honneur.

Bref, il faut vivre avec cette facilité dont tout manipulateur potentiel des émotions des masses peut s’emparer pour ses buts propres. Ce n’est pas nouveau, simplement l’objet de la compassion se déplace. Il est ainsi évident pour moi que le “devoir de mémoire” sur la Shoah n’empêchera en rien à terme cet évènement historique d’être remplacé par un autre plus présent à nos mémoires (pour ceux qui seront là pour témoigner), plus horrible encore aux yeux des survivants. En effet, considérer la Shoah comme le pire moment de l’histoire des hommes comme on le fait aujourd’hui revient à nier que le pire demeure encore à venir, ne serait-ce que parce les moyens matériels d’un futur massacre ont encore augmenté depuis les années 1933-1945. Cette mémoire de la Shoah apparaît dans le fond rassurante : le pire est passé, on peut respirer, et en plus il n’y a pas grand chose à faire en pratique, le mal est déjà fait irrémédiablement.

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