Archives du Tag: Europe

Maginot est de retour!

N. Sarkozy continue son show à destination de l’électorat frontiste, sous les applaudissements des militants de l’UMP.  Et de noyer son dernier discours de meeting dans une salve de frontières à défendre. A l’en croire, la France semble menacée (dans les cinq ans qui viennent?…) dans son existence même… Je devrais vraiment m’informer. Je ne savais pas que les indépendantistes bretons, corses, occitans, et autres autonomistes alsaciens, flamands, étaient sur le point de faire éclater notre vieille nation comme une vulgaire Yougoslavie. La France serait donc amenée à disparaitre avant même la Belgique.

Quelle ironie que de voir le candidat de la droite libérale tenir un tel discours de reniement des valeurs de cosmopolitisme du libéralisme! Il y avait déjà eu le “Discours de Toulon” à l’automne 2008, contre les marchés. Et maintenant, la mondialisation en général, voilà l’ennemi! Il faut établir des frontières dans tous les domaines. Si, d’aventure, N. Sarkozy, réélu, appliquait vraiment ce programme d’une nouvelle ligne Maginot économique, sociale, et culturelle, nous ririons bien de voir tous les groupes sociaux, pourtant les plus centraux de la droite française, s’élever contre ces entraves inadmissibles aux affaires, à la mobilité, au commerce, au tourisme, etc.. Agiter le drapeau français dans un meeting comme lors d’un match de Coupe du Monde de football, c’est très sympathique, mais le jour où, en pratique, il faudrait payer l’addition de ce nationalisme, j’en connais certains qui vont rechigner.

En même temps, ce déluge de rhétorique nationaliste correspond à l’évolution des pratiques électorales d’une bonne partie de la droite européenne, regroupée, dans le Parti populaire européen (PPE). Pour donner un exemple (certes tendancieux, mais exact!), le parti de Viktor Orban, le Fidesz,  au pouvoir en Hongrie depuis près de deux ans, est membre du PPE, comme l’UMP français, le PP espagnol ou la CDU allemande. Il a tenu en meeting, d’après ce que j’ai pu en apprendre par la presse internationale, au début de cette année des propos très durs à l’encontre de “Bruxelles” devant ses militants, en réactivant les schèmes d’une éternelle Hongrie, éternelle victime des Empires (autrichien et soviétique).  Le Fidesz est  par ailleurs accusé par ses opposants intérieurs d’avoir l’intention de s’éterniser au pouvoir. La polémique hongroise s’est largement internationalisée ces derniers mois. Lorsque il a dû s’expliquer, à propos de ses intentions liberticides, dans l’enceinte du Parlement européen, V. Orban a été soutenu sans difficultés particulières par le PPE. Et, au delà de ses propos de meeting anti-européens, le gouvernement Fidesz  négocie avec la Commission européenne et le FMI de manière très pragmatique en fonction des rapports de force, prêts et ajustements législatifs.

J’ai lu quelque part  que nous avions assisté à une campagne électorale à la britannique, où le parti conservateur affiche clairement sa détestation de l’Union européenne, tout en continuant en pratique à soutenir le fonctionnement (libéral?) au jour le jour de cette dernière. C. Leconte, dans un livre sur l’euroscepticisme en Europe (Understanding Euroscepticism, Routlege, 2010), soulignait  à quel point ce dernier, loin de se limiter aux discours des extrémistes de droite et de gauche, était devenu au fil des dernières années la rhétorique commune des forces politiques les plus dominantes. La campagne française de 2012 conforte cette impression.  L’UMP de 2012 est  devenu un parti tory comme les autres, ou, alors, est-il simplement redevenu gaulliste? Ou de manière plus lointaine maurrassien? boulangiste?

Avec de telles grosses ficelles de campagne, comment espérer “faire l’Europe” ensuite?

Europe-follies!

Nicolas Sarkozy ne l’a pas encore dit, mais, à ce train-là, il va ne pas manquer de le  dire avant la fin de sa campagne de réélection s’il continue ainsi : “L’Allemagne, cela commence à bien faire”… En tout cas, hier, à Villepinte, il n’a pas été très loin de dire que “l’Europe, cela commence à bien faire”. Devant le “peuple de l’UMP” (bravo la foule!), le président sortant a indiqué qu’il adopterait, s’il est réélu, une position de négociation dure avec nos partenaires européens. Soit la collectivité européenne se pliera aux volontés françaises qu’il incarnera de nouveau par l’onction électorale du peuple, soit la France agira unilatéralement. Comme au bon vieux temps du Général De Gaulle – ah, la bonne vieille “crise de la chaise vide”, et le bon vieux “compromis de Luxembourg” – de l’Europe des six. Heureusement, ces velléités de mettre nos partenaires devant un ultimatum ont été formulées de façon telle que le Président réélu n’ait pas de toute manière à en arriver là: sur la révision des règles régissant l’espace Schengen (de libre circulation des personnes), des négociations sont déjà en cours, et le gouvernement français obtiendra sans aucun doute quelque hochet bien symbolique à présenter comme un grand résultat dans la lutte contre l’immigration clandestine. En effet, je vois bien un gouvernement français fermant au cours de l’année 2013 de nouveau les frontières à l’ancienne… cela aurait un succès fou auprès de nos concitoyens qui font du tourisme chez nos voisins, et de ceux qui y commercent. (Au moins, cela permettrait des recrutements dans la police des frontières.) Pour les autres propositions (sur les petites entreprises, sur les marchés publics, sur la préférence communautaire), N. Sarkozy amuse la galerie. Dans cette Europe à 27-là, c’est – dans la version forte de dites propositions -  impossible.

Ces déclarations du candidat-président, applaudies par la foule de Villepinte, montrent à quel point une partie de l’électorat (si ce n’est la majorité?) n’a pas encore compris que la participation de la France à l’Union européenne suppose par définition une souveraineté partagée et implique désormais de très fortes contraintes sur les grands choix économiques du pays. Nous sommes en 2012, pas en 1966! La France n’a pas le même poids relatif dans la prise de décision d’une Europe à 6, et dans celle d’une Europe à 27.  Il est par ailleurs pour le moins piquant de voir le même Président qui vient de signer toute une série d’accords européens qui contraignent – s’ils sont respectés – la France à suivre une “bonne politique économique et une seule” s’époumoner devant ses militants pour leur faire croire que la France peut encore jouer les cadors en Europe.

A dire vrai, la situation n’est guère meilleure dans une bonne partie de la gauche. Tout au moins, quand François Hollande dit qu’il va chercher à renégocier le récent Traité à 25 en ajoutant un volet “croissance” à ce dernier, il semble bien tout de même se poser la question de se trouver des alliés en Europe pour faire valider sa démarche. (Il existe d’ailleurs une lettre de 12 pays membres pour demander une démarche plus vigoureuse de la Commission en ce sens d’un accent à mettre sur la croissance, mais elle a été signée par les gouvernements les plus libéraux, c’est-à-dire Cameron, Monti, Rajoy & Cie, qui veulent relancer la croissance par la libération des esprits animaux du marché, et non par quelque mesure dirigiste à la française.) C’est donc sans doute illusoire dans une telle Europe de vouloir imposer sa vision “interventionniste” de la croissance, mais au moins le candidat du PS se pose la question des alliances.

En tout cas, heureusement que nos partenaires européens savent (nécessairement?) que N. Sarkozy fait de la démagogie à leurs dépens sans leur en vouloir le moins du monde. En période d’élection, c’est open bar pour les promesses à l’emporte-pièces sur l’Europe. Ce n’est pas seulement un effet de concurrence avec le FN, c’est plus général je crois, c’est jouer sur un manque de connaissances du public sur l’Union européenne.

Un exemple sur ce point : le Monde fait un éditorial le samedi 10 mars 2012, sous le titre “Le triste délitement de l’idée européenne”. La plume anonyme du journal commente le sondage sur l’Europe que le journal a commandé. Il n’est pas fameux, mais le commentaire non plus. Deux phrases m’ont fait mal :

Première : “S’il y avait au sein de l’Union européenne (UE) un classement des opinions en fonction de leur degré d’europhilie, la France serait sans doute dans les rayons du bas”. Problème énorme : le dit classement existe depuis les années 1970 sous la forme des Eurobaromètres produits très régulièrement par la Commission européenne. (Pour les personnes intéressées, voir ici.) Comment l’éditorialiste fait-il semblant d’ignorer cette réalité? En tout cas, s’il allait voir les dernières données Eurobaromètres disponibles (le “76.1″), il verrait qu’effectivement, les Français ne sont pas parmi les plus europhiles des Européens, mais aussi que l’opinion des Français est bien plus subtile qu’un simple pour ou contre. Les données sont là, elles sont gratuites en plus, pourquoi les ignorer?

Deuxième : “Hormis l’établissement du grand marché unique, il n’y a plus guère de ‘politique communautaire’. Mais la perception de l’opinion est qu’il y en a encore trop…” Seconde partie de la séquence, voir les Eurobaromètres déjà cités. Première partie : l’activité de l’Europe communautaire (Commission européenne) ne se réduit pas à gérer le “grand marché” au sens strict. Ont-ils même entendu parler au Monde d’un certain Ollii Rehn, actuel Commissaire européen en charge des affaires économiques et financières?

Le but de l’éditorial du Monde était de faire la leçon aux politiques proeuropéens sur leur manque de prise sur l’opinion publique française : il faudrait peut-être que la dite opinion soit déjà mieux informée par ceux dont c’est en principe le métier. Il ne faut pas s’étonner alors qu’un N. Sarkozy se permette de dire un peu n’importe quoi sur l’Europe ensuite.

Ps. Et en plus notre bon Président va se prendre s’est pris (mais discrètement tout de même) un rappel à la réalité de la part de la Commission… Lisez déjà cette mise au point bien vue sur Schengen de la part d’un collègue juriste, où l’on voit qu’en ce domaine, les Etats n’ont qu’à s’en prendre à eux-mêmes!

Grèce : l’Europe en train de se détruire elle-même.

Comme il était éminemment prévisible, une majorité des parlementaires grecs (PASOK et Nouvelle démocratie) ont suivi cet nuit les consignes de vote de leurs leaders parlementaires. Ils ont voté tout ce que réclamait la “troïka” pour mettre en place le second “plan d’aide” à l’État grec. La “rue” elle s’est réveillée, mais les forces de l’ordre gardent toujours le dessus. Jusque là, tout va donc très bien. Everything is under control. Les marchés sont contents.

Dans le fond, ce scénario où les groupes dirigeants des deux partis qui ont (mal)gouvernés le pays depuis le retour à la démocratie dans les années 1970 s’entendent pour sauver l’État avec l’argent de l’Europe (c’est-à-dire des autres Etats européens), tout en sacrifiant le bien-être de la population grecque, ne devrait pas surprendre. Il y a bien des thèses en circulation en science politique qui expliquent que, dès le départ, la construction européenne fut un moyen de “sauver l’État-nation”, sorti fort abîmé économiquement et politiquement de la séquence ouverte à l’été 1914 et finie au printemps 1945. En l’occurrence, en dehors des aspects financiers de la crise grecque, il y va aussi de la survie de l’ordre étatique grec actuel : les autres Etats et les dirigeants actuels de l’État grec ne peuvent que tomber d’accord à la fin. (On remarquera toutefois que les dirigeants européens se gardent bien de demander des mesures radicales d’économie qui toucheraient le cœur de cet État, comme la suppression pure et simple de l’armée grecque ou la fin de tout privilège pour l’Église orthodoxe). C’est d’ailleurs la règle générale dans la crise européenne actuelle : dans tous les cas, les gouvernants des Etats membres de l’Union européenne, quelque soit leur couleur politique, finissent par céder aux injonctions “supranationales” au nom même de la survie de leur État et du bonheur futur des populations assujetties. A-t-on oublié ainsi que les pays baltes se sont livrés à ce genre d’exercice d’ajustement structurel dès le début de la crise, et de manière encore plus brutale qu’en Grèce? Dans leur cas, vu la présence de minorités russophones sur leur sol (plus ou moins consistantes il est vrai), il était hors de question de laisser l’État s’écrouler, puisqu’un gentil voisin n’aurait pas demandé mieux qu’y rétablir l’ordre public à l’aide de ses milliards issus de la rente pétrolière. La Grèce n’est pas soumise à une telle menace de reprise de son territoire par une ancienne puissance (la Turquie ne voulant pas  à ma connaissance récupérer l’autre rive de la Mer Égée), mais le mécanisme est semblable : il s’agit simplement de sauver l’État grec – pas étonnant qu’il se trouve alors une majorité de députés pour voter de telles mesures.

Ce vote a toutefois une double conséquence. D’une part, si l’État grec risque bel et bien d’être sauvé, l’Union européenne abandonne par la même occasion, toute prétention antérieure à représenter un quelconque progrès social ou humain. Même en prétendant que le défaut de paiement serait pire, il va être difficile d’ignorer la baisse radicale du niveau de vie en cours. “Que le peuple grec crève, mais que nos créances soient payés!”, semble en plus être désormais le slogan des pays créanciers (cf. les déclarations en ce sens du ministre allemand des Finances voulant que l’argent prêté soit mis sur un compte spécial remboursement de la dette).  Les coûts de l’ajustement des ex-pays de l’Est à l’économie de marché dans la première moitiés des années 1990 ont pu être présentés comme la conséquence, fâcheuse mais inévitable, de quarante années d’économie (mal)administrée. Les populations appauvries y avaient au moins gagné la liberté politique. Dans le cas de la Grèce actuelle, les autres dirigeants européens auront beau rejeter la faute sur les politiciens grecs ou la population grecque en général – ces fainéants buveurs d’ouzo!-, il n’échappera pas à grand monde que c’est l’inclusion de la Grèce dans la zone Euro en 2001 qui a abouti à ce désastre. Plus longtemps durera la descente aux enfers de l’économie grecque, plus il sera alors nécessaire de réfléchir sur les responsabilités. Je suppose même que, si la Grèce entre dans une dépression encore plus marquée qu’aujourd’hui, c’est la politique actuelle de l’UE envers la Grèce qui sera  vraiment mise en accusation, pas seulement pas les extrêmes comme actuellement. Tout cela pour dire que l’Union européenne qui s’est toujours présentée comme l’“empire du bien” (cf. par exemple ses déclarations et préambules), la douce puissance qui allait remplacer les vieilles querelles européennes, est en train de perdre tout privilège de ce point de vue. Le désastre est à mon sens aussi symbolique, et je doute qu’on puisse longtemps le confiner à la Grèce.

D’autre part, je me demande bien ce qui peut sortir des élections anticipées en Grèce. A ce stade, elles sont toujours prévues ce printemps. Cependant, si les électeurs grecs ne sont pas totalement idiots, ils ne peuvent que sanctionner les partis qui ont voté de telles mesures, en s’abstenant ou en votant pour l’opposition. Certes, il y aura le discours du chaos évité de la part des deux partis de gouvernement, mais que vaudra-t-il face à la réalité d’une dépression économique? Le plus prudent à ce stade pour l’État grec serait de ne pas organiser d’élections du tout jusqu’à nouvel ordre. Autre problème pour l’Europe… que d’admettre qu’il n’est plus possible à ce stade d’avoir une légitimation populaire à la politique qu’elle impose à la Grèce.

Ps 1. Allez voir sur le site du Point ce que dit le politiste grec Georges Contoeorgis sur les raisons de la crise grecque : un État aux mains d’oligarchies maffieuses, qui se servent sur la bête tant que c’est encore possible avec l’argent venu de l’extérieur. Il dénonce pour sa part tous les partis, ce qui ne laisse guère d’espoir aux Grecs. Il a un blog en grec… où l’on voit au moins qu’il intervient régulièrement dans les médias grecs. Son collègue, Seraphim Sefariades, dans Libération, est un peu plus optimiste (tout en rappelant la mise sous tutelle par la “troïka”), en rappelant que les Grecs peuvent encore se mobiliser.

Ps2. Toutes les péripéties de la semaine (menaces allemandes et hollandaises de se débarrasser du fardeau grec, hauts cris des autorités grecques contre cette attitude de plus en plus méprisante)  n’ont fait que renforcer cette impression de désastre symbolique : tout montre qu’il n’y aucun sentiment de “solidarité” chez certains politiciens du nord de l’Europe – et chez leurs électeurs… Ou plutôt c’est la “solidarité” du copropriétaire et non celle du concitoyen…

Ps3. Les autres pays membres de la zone Euro ont exigé que les deux grands partis de gouvernement, PASOK et Nouvelle Démocratie, s’engagent par écrit à appliquer à la lettre les mesures imposées par la “troïka”, y compris après les élections à tenir en avril 2012. Il me semble que c’est là un bon moyen d’organiser le référendum qu’on a refusé aux Grecs à l’automne. Les électeurs grecs sauront ainsi sans ambiguïté quels partis les ont vendus à l’encan. Il ne faudra pas s’étonner ensuite si PASOK et Nouvelle Démocratie connaissent leur pire score électoral depuis le retour à la démocratie. La formation d’une coalition proeuropéenne entre ces éclopés et les alliés qu’ils trouveront bien dans leurs dissidents respectifs n’en sera que plus drôle à observer.

Dani Rodrik, The Globalization Paradox. Why Global Markets, States, and Democracy Can’t Coexist.

Certains universitaires anglo-saxons me fascineront toujours pour leur capacité à produire des ouvrages qui se situent efficacement à mi-chemin entre un discours destiné à la communauté académique et un discours destiné au grand public cultivé. Dani Rodrik avec son The Globalization Paradox. Why Global Markets, States, and Democracy Can’t Coexist (Oxford : Oxford University Press, 2011) est de ceux-là.

Le livre est d’évidence fondée sur les travaux antérieurs de l’auteur (cités en notes et expliqués en langage ordinaire au fil de l’ouvrage), tout en proposant une mise en récit fort réussie qui rend la lecture aisée et vivante. Ce spécialiste d’économie politique internationale (EPI) se propose de penser ensemble les contraintes économiques et les contraintes politiques.  Il croit de fait pouvoir établir un triangle d’incompatibilité entre trois aspects du monde contemporain : la démocratie, la souveraineté nationale, et l’(hyper)globalisation économique. On peut avoir deux de ces aspects en même temps, mais pas les trois à la fois.

Pour faire cette démonstration et en tirer les conséquences, D. Rodrik n’est pas loin de reconstituer toute l’histoire économique de l’Occident capitaliste depuis le XVIIIème siècle. Il propose surtout une vision, classique de l’économie politique internationale, qui rompt avec l’idée que les affaires économiques (marché), les affaires juridiques (normes de droit = État souverain ou accords entre Etats souverains = condition de l’existence du marché) et les affaires politiques (État-Nation = rapports de force entre groupes au sein de ce dernier + division géographique de la Terre en souverainetés distinctes) peuvent être valablement traités de manière distincte. Le propos est donc fort riche, et je ne peux ici qu’en donner un aperçu pour encourager à le lire.

En résumé donc (cf. en particulier le chapitre 9, “The Political Trilemma of the World Economy”, p. 184-206), si toutes les règles juridiques qui permettent d’établir un marché mondial pour les biens et les services se décident à travers un accord de toutes les nations (comme avec l’OMC actuelle), il y a fort à parier que tous les groupes dominés dans les nations dominantes  et les nations en retard de développement économique  au moment de l’établissement de l’accord vont y perdre toute possibilité de rétablir leur situation, pour les groupes au sein des Etats, par une protestation démocratique, ou, pour les Etats, par une politique protectionniste de défense des secteurs d’avenir.  D. Rodrik souligne en effet à de multiples reprises que les économistes standard ont tendance, d’une part, à sous-estimer les coûts d’ajustement aux effets de la libéralisation commerciale pour les perdants de cette dernière, et, d’autre part, qu’ils nient effrontément le constat historique selon lequel le décollage économique d’un État ne peut s’appuyer que sur une première phase protectionniste qui lui permet d’investir dans des secteurs d’avenir.

Au sein des Etats, pour que les perdants ne se rebellent pas contre le sort qui les attend avec la libéralisation commerciale, le mieux reste encore qu’ils n’aient pas la possibilité politique de le faire (avec un régime dictatorial ou un régime de suffrage censitaire sans pression populaire). Pour D. Rodrik (cf. chapitre 2, “The Rise and Fall of the First Globalization”, p. 24-46), le régime d’étalon-or, qui a bien fonctionné au XIXe siècle, était typique de cet équilibre marché mondial / État-nation : si l’économie nationale devait connaître un ajustement en raison de quelque choc asymétrique, il suffisait de laisser l’étalon-or produire ses effets automatiques : sous sa douce et ferme pression, les salaires et les prix baissaient, et c’était tout! Il était alors inutile de recourir au protectionnisme : le marché mondial continuait à fonctionner. Le génie de J. M. Keynes est justement d’avoir compris et théorisé que ce mécanisme d’ajustement à la baisse des prix et salaires ne fonctionnait plus :  à son époque (années 1920), les pays occidentaux vivaient désormais en démocratie, ou, tout au moins, sous la pression des masses, et les perdants de l’ajustement (les masses de salariés ou de petits indépendants) pouvaient se défendre, soit par la voie syndicale, soit par leur vote, soit par l’usage de la violence. La conséquence ultime de cette pression des masses sur les gouvernants (y compris dans les régimes totalitaires fondés sur le soutien des dites masses, cf. aspects welfaristes du nazisme) n’est autre que l’écroulement progressif du marché international au profit du protectionnisme de tous les Etats au profit de leurs ressortissants et à celui de l’impérialisme des Etats qui avaient  les moyens de se réserver ainsi une part du marché mondial.

Pour D. Rodrik, la période 1945-1975 constitue ensuite celle d’un équilibre subtil entre démocratie, mondialisation et ambitions nationales. Le régime de Bretton-Woods / GATT permet en effet de rendre conciliable une (ré)ouverture mesurée et graduelle aux échanges internationaux de biens et de services entre nations et une vie démocratique nationale, où chaque pays choisit d’établir ses institutions propres (de sécurité sociale, de normes de sécurité alimentaire, de conditions de travail, etc.) pour répondre aux demandes des masses, tout en garantissant l’augmentation de la puissance de l’État via la croissance économique. En transposant au cas français, ce que ne fait pas l’auteur, c’est la synthèse gaulliste  des années 1960 : Sécurité sociale, SMIG, Marché commun, et Bombe atomique! La réussite est alors d’autant plus grande que les secteurs (essentiellement industriels) qui s’ouvrent de nouveau à la concurrence internationale sont justement ceux où les gains mutuels de l’échange se trouvent être les plus grands et où les distorsions de bien-être entre groupes de chaque nation suite à ces échanges restent limités. En somme, beaucoup de gagnants et peu de perdants.

La période actuelle s’ouvre dans les années 1980, moment où triomphe l’idée portée par les économistes néolibéraux que la libéralisation des échanges n’est pas allé assez loin pour soutenir désormais la croissance à venir et que les règles imposées à la finance internationale sont irrationnelles pour assurer une bonne allocation de l’épargne au niveau mondial. La période consiste donc à l’inverse à revenir à la situation, où, pour encourager la création d’un vrai marché mondial des biens, services et des capitaux, les nations s’accordent pour accepter des normes juridiques qui vident largement la démocratie au niveau national de son sens. Si les perdants des nouvelles normes juridiques qui ouvrent les marchés tiennent encore à se plaindre des conséquences négatives qu’ils subissent, ils se trouvent désormais face à des institutions politiques nationales qui ne peuvent plus répondre à leurs plaintes. Ces dernières ont bien  pris soin en effet de se  démettre de leurs prérogatives auprès d’instances non-démocratiques (du genre banque centrale indépendante ou “panels de l’OMC”). La démocratie (nationale), au sens de droit d’appel des perdants, se trouve vidée de son sens, mais, en revanche, le marché mondial triomphe et les Etats les plus habiles (par exemple la Chine) accumulent, grâce à la croissance qu’ils connaissent, de la puissance comme jamais. Il faut ajouter que, selon D. Rodrik, les gains marginaux liés à l’ouverture des échanges dans de nouveaux domaines ou selon de nouvelles normes dans des domaines déjà ouverts auparavant  sont décroissants en terme de richesses supplémentaires créées, tout en provoquant par contre des effets distributifs entre groupes sociaux de plus en plus puissants. (A ce propos, j’ai pensé dans l’actualité récente à l’ouverture du commerce de détail dans l’Union indienne aux investissements internationaux – ouverture proposée par le gouvernement indien, et repoussée temporairement suite aux vives protestations des commerçants indiens…)

Bref, D. Rodrik nous explique, après d’autres, comment nous sommes arrivés at the state we’re in. (Toute application de ce schéma à l’Union européenne serait pure malveillance de ma part…) Si on tient un tant que soit peu au bonheur du plus grand nombre, la situation ne semble pas vraiment optimale. Que faire alors? Bien sûr, face à cette situation, on pourrait rétablir la démocratie comme moyen de prendre en compte les intérêts de tous en la situant au niveau mondial où se créent les normes juridiques qui régulent le marché mondial, et on pourrait aussi imaginer une responsabilisation de ceux qui créent ces mêmes normes via un processus démocratique mondial à inventer. Le plus logique mais aussi le plus utopique serait alors de  créer une fédération mondiale qui ferait de fait disparaitre les souverainetés nationales. Le plus faisable est encore de renforcer une gouvernance mondiale où les perdants (groupes et Etats) aient vraiment beaucoup plus de voix au chapitre  – mais, dans cette hypothèse, D. Rodrik fait remarquer que les préférences des habitants des différentes nations restent très différentes, et qu’on risque donc de ne s’accorder au final que sur des règles minimales au niveau global.

Que reste-t-il alors à faire? Il propose de revenir à une vision plus modérée des gains de l’échange international et à une prise en compte démocratique de la voix des perdants au niveau national. Il faut revenir vers un compromis à la Bretton Woods / GATT, en abandonnant le mirage de l’hyperglobalisation comme panacée universelle, tout en admettant que le protectionnisme n’est pas non plus une panacée universelle. Il faut repasser d’une “globalisation épaisse” qui rentre dans les détails de l’organisation institutionnelle de l’économie de chaque État à une “globalisation fine” qui s’assure simplement que des échanges commerciaux ont lieu dans les domaines de plus grand intérêt mutuel.

Pour aller dans cette direction, il m’a semblé que D. Rodrik fait peser une large partie de l’avenir sur les épaules des économistes. En effet, ce sont eux qui justifient la nécessité absolue de l’hyperglobalisation pour faire le bonheur de l’humanité, et cela selon D. Rodrik, alors même qu’ils se rendent bien compte à travers leurs travaux que les choses ne sont pas aussi simples qu’ils ne veulent bien l’expliquer aux journalistes ou aux étudiants  (cf. p.61-66 en particulier).

Il faudrait donc au minimum que les économistes dans leur majorité reconnaissent que les effets distributifs de l’ouverture commerciale entre groupes sociaux d’un État sont bien plus pesants qu’ils ne le disent généralement face au grand public, que ces effets directs et indirects de l’ouverture commerciale méritent donc une discussion publique bien plus approfondie qu’actuellement à chaque fois qu’on se propose d’effectuer une libéralisation,  que les économistes admettent publiquement que toutes les spécialisations productives ne se valent pas du point de vue de leur potentiel de croissance future. Ainsi D. Rodrik fait remarquer que les économistes savent bien – ce dont tout le monde se doute bien -  qu’il vaut mieux se spécialiser dans des secteurs industriels plutôt que dans la mise à disposition de matières premières, dans l’agriculture ou les services (… à la personne ou de restauration…)  pour assurer un développement à long terme, mais qu’ils ne le clament pas trop fort. (Il est intéressant par ailleurs de voir D. Rodrik raconter comme il a essayé de donner des conseils au gouvernement sud-africain pour sauver son industrie dans le cadre des règles de l’OMC en essayant de jouer intelligemment avec les règles.)

En pratique, le message principal  de D. Rodrik est que chaque nation doit se voir reconnu de nouveau le droit de mener des politiques économiques et sociales au bénéfice de toute sa population, et non pas seulement de son État et de ses élites. (Cela n’est pas sans ressembler à la “démondialisation” proposée par le ci-devant candidat aux primaires socialistes Arnaud Montebourg.)

Bien sûr, pour qu’une telle transformation s’opère, je serais tenté de dire que les masses n’ont pas fini de devoir protester! Ou alors faut-il espérer/craindre que l’(hyper)globalisation s’écroule d’elle-même sous le coup d’une thrombose financière qui marquera le présent siècle ?

Enfin, si j’avais une critique à formuler à l’encontre du modèle de D. Rodrik, c’est qu’il ne spécifie pas assez ce qu’il entend par “nation”. J’ai largement reformulé dans ce présent compte-rendu en identifiant la “nation” aux intérêts géopolitiques des élites qui contrôlent l’État. En effet, comme le montre l’exemple du XIXe siècle, ou celui plus contemporain de la “Chinamérique”,  la libéralisation des échanges commerciaux et financiers est tout à fait compatible avec une augmentation de la puissance (militaire, impériale) des Etats, mais, semble-t-il, pas avec les dépenses sociales qui seraient nécessaires pour faire le bonheur de tous les assujettis.  Un peu le vieux dilemme du beurre ou des canons en somme.

Au total, le triangle d’incompatibilité de Rodrik est sans doute destiné à rentrer dans le vocabulaire courant des sciences sociales – je l’ai d’ailleurs déjà entendu dans la bouche de doctorants. Et c’est une bonne chose, même si c’est pour le critiquer comme il se doit.

Perplexité européenne (suite et sans doute pas fin!)

Bon là, je cale un peu face à tant d’acharnement de “Merkozy” à repasser les mêmes plats plus ou moins réchauffés…

En gros (selon le très désinformé Arnaud Leparmentier du Monde), ce que nos deux duettistes ont proposé cet après-midi à leurs partenaires européens via une conférence de presse, ce serait du “Maastricht+”, ou du “Pacte de stabilité de croissance -version 3 bis” (1997, 2005, 2011, version  maintenant déjà à revoir). On aurait en plus le choix entre une révision des traités à 27 ou un nouveau traité à 17, ou un nouveau traité à 17 mais ouvert aux 27… (Je me demande d’ailleurs  si on peut avoir deux textes traitant de la même chose : les Traités actuels traitent déjà de la procédure de déficit excessif, article 126 TFUE, le nouveau traité à 17 instituerait donc autre chose en plus ou à côté.)  Surtout, la logique fondamentale reste la même au delà de tout ce qu’on a pu raconter par ailleurs  : un État membre de la zone Euro est censé rester proche de l’équilibre budgétaire, voire l’atteindre, en adoptant une “règle d’or budgétaire” à valeur constitutionnelle, qui, petite nouveauté, serait validée elle-même par la Cour européenne de justice. En cas de manquement à ses obligations de sérieux budgétaire, le pays finirait par se voir presque automatiquement infligé une amende… Idée qui m’a toujours parue formidable pour aider un État en difficulté de financement… que fait-on si cet État refuse de payer? En l’espèce, on tourne en rond: en effet, la vraie et réelle pénalité, ce sont les marchés financiers qui l’auront infligée bien avant d’en arriver là. Si chaque État de la zone Euro continue à se financer de manière indépendante sur les marchés financiers (ce qui semble être le cas puisque les euroobligations ont été enterrées de nouveau cet après-midi), tout l’équilibre financier d’un État membre repose toujours sur la confiance – plus ou moins rationnellement fondée – de ces derniers en la capacité de ce dernier à rembourser ses emprunts. Le nouveau mécanisme peut évidemment être respecté contrairement à ces prédécesseurs qui, pourtant, avaient tout prévu, mais que se passe-t-il si cela ne marche toujours pas pour un pays, surtout pour un grand pays? On retombe dans les présentes inquiétudes. Il faut venir à son secours via quelque mécanisme de solidarité, qui l’aidera à mourir guéri.

Ainsi il est vrai qu’il y a le FESF qui devrait se transformer le plus vite possible en MES amélioré par l’abandon de la règle d’unanimité (avec une majorité de 85% au prorata des contributions).  Encore que cette possibilité de mettre sur la touche un petit contributeur au sein du MES me parait en elle-même ridicule : j’espère que personne n’imagine obliger quelqu’un à contribuer sans qu’il ait donné son accord. Cela veut simplement dire que seuls deux grands pays riches vont contribuer, puisque, de toute façon, ils décident de tout dans cette affaire.

Face à ce genre d’accord franco-allemand, on peut avoir deux visions : celle pessimiste selon laquelle, décidément, la dépendance au sentier institutionnel va finir par emporter la zone Euro et l’Europe communautaire avec elle, dans un feu d’artifice final, du plus bel effet pour célébrer le centenaire de la guerre de 1914 ; celle optimiste selon laquelle cette réaffirmation solennelle des principes maastrichtiens, qui ont présidé à la construction, considéré par bien des économistes comme bancale, de la zone Euro (budgets nationaux, politique monétaire gérée par une BCE non tenue de financer les Etats membres de la zone en dernier recours), ne constitue en fait qu’un pénible rideau de fumée en direction de l’électorat allemand et plus généralement des pays du nord de la zone Euro, et ouvre la voie à une intervention massive de la BCE dès le lendemain de ce sommet du 8/9 décembre – ou simplement à la croyance de la part des marchés qu’elle ne peut qu’intervenir. A ce stade bien sûr, l’idéal serait que cette dernière intervienne sans que cela se sache, ou sous une forme si alambiquée telle que personne n’y comprenne rien. (A ce propos, j’ai lu la proposition d’un économiste un peu désespéré suggérant que cela soit la Fed américaine qui rachète la dette des Etats européens.) En tout cas, sauf à croire que tous les économistes ou presque sont payés par des puissances obscures (spéculateurs au service d’une grande puissance étrangère, “gnomes de Londres” et autres agents défroqués des “organes”), il est probable qu’on en arrivera là par une voie subtile et détournée.

En tout cas, pour l’instant, c’est Maastricht, tout Maastricht et rien que Maastricht. (C’était déjà le cas avec la révision du Pacte de stabilité à peine adoptée.)  L’équilibre budgétaire, voilà la voie, la seule vraie voie du salut. Je suis bien curieux de voir ce que cela pourrait donner en France dans les prochains mois. (Je suggère donc comme première mesure éducative et pédagogique de hausser la TVA à 25% dès le 1er janvier 2012.) Il est aussi à souligner qu’en réaffirmant la règle des 3% de déficit au cœur même d’une crise économique telle que nous la connaissons, l’Union européenne continue à ne pouvoir compter que sur la seule politique monétaire pour stabiliser sa conjoncture. En effet, si les budgets nationaux obéissaient toujours à la règle d’or d’équilibre, y compris dans des circonstances comme aujourd’hui lorsque le chômage atteint des sommets dans la zone Euro,  et si le budget de l’Union européenne reste toujours aux alentours de 1% du PIB européen, il ne reste que la politique monétaire de la BCE pour répondre à des chocs économiques – et, en plus, si ces derniers sont asymétriques entre pays membres de la zone Euro, on n’est pas rendu si j’ose m’exprimer ainsi.

Quant à l’aspect démocratique de toute cette manœuvre, je préfère ne pas trop y penser. Si révision des traités il y a, j’imagine déjà les contorsions minables qu’il va falloir faire pour éviter de poser quelque question que ce soit au peuple irlandais, tout en présentant par ailleurs au monde entier cette même réforme des traités ou cette adoption d’un nouveau traité comme le pas essentiel dans la réorganisation des équilibres de la gouvernance européenne. Dommage que les Irlandais lisent couramment la langue anglaise…

En tout cas, l’année 2012 s’annonce déjà comme un grand crû politique.

Perplexité européenne

A découvrir dans la presse,  par des fuites venues de sources plus ou moins indiquées comme proches des autorités, ce qui se concocterait dans les coulisses de la négociation européenne au sommet, je dois dire que j’y perds un peu mon latin, et je me demande si tout cela n’est pas de l’ordre du rideau de fumée.

Maintenant, on parlerait de créer des “eurobligations”, mais seulement entre les pays  de la zone Euro, notés AAA. Je ne vois pas bien ce que cela apporterait (en dehors d’une plus grande taille du marché de ces titres), sinon de diviser officiellement la zone Euro en bons et en mauvais risques.Très malin comme idée, les Italiens, Espagnols et autres vont apprécier au moment même où ils promettent de faire tout ce qu’on leur demande pour restaurer leur crédibilité. Et la France, où se situe-t-elle dans ce cas-là?

On parle d’un renforcement (encore une fois) du Pacte de stabilité et de croissance (PSC). Déjà, j’avais cru comprendre qu’un tel renforcement avait déjà été envoyé dans les tuyaux de la législation européenne ordinaire sous forme de réforme du PSC de 1997, révisé 2005, et que ces mesures se trouvaient dans un état très avancé dans leur processus d’approbation. Sauf erreur de ma part, ces réformes de la gouvernance économique, avec quelque chose comme le “semestre européen” par exemple, risquent déjà à l’usage de ne pas passer inaperçues auprès des opinions publiques nationales. Elles n’ont cependant même pas encore été mises en application, qu’on songe déjà à autre chose de plus corsé. Pour ne pas parler de la fameuse “règle d’or budgétaire” que la France est bien incapable à ce stade d’adopter (contrairement à l’Espagne par exemple)… sauf illumination christique du PS, qui verrait saint François aller sauver le grand pêcheur Nicolas de la panade où il s’est mis à coup de “paquet fiscal”, “grand emprunt” et autre “TVA réduite sur la restauration”. Plus gribouille que cela, tu meurs! Ou est-ce une resucée du “Pacte Euro+” déjà annoncée cet été par “Merkozy”? Avec de bonnes vieilles réformes structurelles à la clé, qui feraient de tout le domaine économique et social, y compris dans les détails qui fâchent le populo, une prérogative de l’ensemble (enfin de quel ensemble? de l’Union à 27, de la zone Euro, d’autre chose de plus restreint?) A ce propos, on fait quoi : on s’aligne sur l’Allemagne en supprimant le SMIC bien trop élevé en France, ou on introduit un SMIC commun de part et d’autre du Rhin à un niveau compatible avec la décence (minimale) à la française. Si on veut rendre similaire les conditions de travail et de rémunération des deux côtés du Rhin, il va falloir aussi penser à aligner les conditions de consommation et de logement des salariés. Il va falloir abandonner le rêve d’une “France de propriétaires”, et il va falloir introduire une vraie concurrence entre distributeurs pour faire baisser les prix à la consommation de ce côté du Rhin. C’est les Auchan, Carrefour, Leclerc et autres qui vont aimer, et, là, si j’ose dire, il y a de la marge.

On parle d’un nouveau traité ad hoc entre les 17, mais j’ai bien peur qu’il en soit déjà question depuis un moment depuis qu’on veut pérenniser le FESF en MES, ou alors s’agit-il de faire coexister deux nouveaux traités, celui sur le FESF/MES, déjà signé, concernant les 17 de la zone Euro, et envoyé en principe dans les tuyaux d’une ratification, et celui sur l’Union de stabilité  évoqué ces jours-ci qui lui, si j’ai bien compris, ne concernerait peut-être qu’une partie des membres de la zone Euro (à savoir les gens sérieux) prêt à accepter la potion hardcore des réformes et de la gestion à l’allemande. Le Figaro laisse même entendre que ceux qui ne voudraient pas signer ce nouveau Traité se mettraient d’eux-mêmes hors de la zone Euro. Plus fantastique encore, selon une dépêche prétendant faire le point sur ces affaires, j’ai vu entrer en jeu le Traité de l’Élysée entre la France et l’Allemagne. Cela me rappelle l’idée d’il y a quelques années un temps évoquée d’une fusion des Etats français et allemand. La créativité finit parfois en délire.

Cela part vraiment dans tous les sens, et je dois avouer que, si j’étais un analyste financier basé à Hong-Kong ou à New York, je trouverais cela éminemment bordélique – enfin, je suppose que j’utiliserais le terme adéquat dans ma langue. Tout cela manque de clarté et de logique, et cela ne semble correspondre qu’à de nouvelles rustines qui ressemblent aux précédentes. Cela commence à me faire penser à des promesses d’ivrognes. Je veux bien que la zone Euro soit une création originale dans l’histoire universelle, mais, comme tout le monde comprend qu’il faut une autorité politique commune pour la gérer, comment la crée-t-on? Il n’y a pas mille moyens.

En tout cas, tous ces bruits de couloir font ressortir l’absence totale de prise en considération des critères démocratiques  – sinon, justement, en creux sous la forme d’un déphasage prononcé avec ces derniers. Surtout pas de référendum, et, désormais, surtout pas de lenteurs démocratiques liés à des Traités trop compliqués à modifier. Je me demande d’ailleurs si l’Union de stabilité évoquée, qui ne serait ouverte qu’à quelques pays élus, ne serait pas destiné à contourner l’écueil démocratique irlandais sans que le détour soit trop apparent.

Ces jours-ci, sans doute sous le coup d’une fatigue de fin de semestre, je commence à me demander si mon raisonnement général sur la zone Euro n’a pas oublié une variable intermédiaire. Les politiciens de la zone Euro veulent sans aucun doute la sauver, ils feront tout pour la sauver, mais  leurs conseillers sont-ils  assez  doués pour trouver la bonne formule? Inventer midi à quatorze heures, c’est bien, c’est subtil, cela permet de trouver un compromis entre les contraintes des uns et des autres, cela permet un consensus, mais, à la fin, cela peut finir par ne pas marcher à force de subtilités.

Ou, alors, s’agit-il pour les autorités allemandes de prouver à leur opinion publique qu’elles auront tout tenté pour éviter d’avoir à admettre in fine un rôle de sauveteur de la BCE? Serait-ce une forme extrême de “blame avoidance” de la part de la Chancelière Merkel?

Que veut dire le mot “rigueur” en France?

Le Ministre de l’Éducation nationale, Luc Chatel, vient d’annoncer qu’à compter de la rentrée prochaine, les enseignants débutants auront la joie de débuter avec une (magnifique) rémunération brute qui dépassera (de peu) les 2000 euros par mois. Cette annonce m’a frappé comme un bon exemple de disjonction entre les différents aspects des politiques publiques menées par un grand État moderne et aussi comme un exemple, qui sera utile aux historiens, de l’écart entre la situation française au sein de la crise économique des années 2007 et suivantes et celle de ses partenaires européens.

Cette annonce d’une augmentation des traitements bruts des enseignants débutants correspond selon le gouvernement lui-même à une promesse de revalorisation du niveau de rémunération des débutants. Celle-ci répond aussi à la faible attractivité des concours de l’enseignement ces temps-ci, due à la fois à l’allongement de la durée préalable d’études nécessaires pour y avoir accès, et à la détérioration réelle et symbolique des métiers de l’enseignement. Cela vient aussi après la sortie fort opportune au demeurant de chiffres comparatifs au niveau de l’OCDE montrant que nos enseignants ne sont pas les mieux lotis en matière de rémunération. Bref, sauf à décider que le niveau (à tous les sens du mot) de l’enseignement en France est destiné à s’écrouler, il fallait faire un (petit) geste. En même temps, cette décision (qui ne coûte que 75 millions d’euros par an selon le gouvernement) se trouve complètement en porte à faux avec l’idée, serinée par ailleurs par tous les membres de la majorité, qu’il faut désormais faire preuve d’une vigilance extrême en matière de dépenses publiques.

Surtout, du point de vue comparatif, en regardant ce qui se passe pour les fonctionnaires, et pour le monde enseignant dépendant des finances publiques dans les autres pays européens (pour ne pas parler des États-Unis…) , il y a de quoi être très surpris. En Espagne, au Portugal, en Irlande, en Grèce bien sûr, au Royaume-Uni, les salariés émargeant à la caisse publique en faillite, vous-dis-je, en faillite,  se sont vus, soit imposer des salaires réduits, soit proposer, plus ou moins gentiment selon le style des relations sociales en vigueur, des départs vers d’autres (absence d’)horizons professionnels. Pour donner un exemple extrême dans l’Europe communautaire, les enseignants roumains se sont vus imposer il y a deux ans une diminution de 25% de leur salaire (qui n’était déjà pas brillant), au point qu’une partie d’entre eux s’est désormais mise en congé sabbatique pour aller gagner sa vie ailleurs (sans que l’État roumain ne les remplace : l’ignorance n’est pas là-bas un problème, mais une solution!). Partout où la rigueur (salvatrice), l’austérité (qui nous punit de nos fautes), les nécessaires sacrifices (in)humains, se trouvent mis en place, les agents publics – ces privilégiés, morveux et absentéistes!-  n’y coupent pas : soit moins de salaires, soit moins de postes de travail, soit moins des deux. En France, depuis 2007, on recrute moins – règle de remplacement d’un fonctionnaire sur deux seulement parmi les fonctionnaires d’État partant à la retraite -, mais,  pour l’instant, sauf marginalement (hausse des cotisations retraites sur quelques années , blocage du point d’indice, etc.), le gouvernement Fillon n’a pas annoncé qu’il entendait baisser radicalement du jour au lendemain les salaires nets de ses employés de 5, 10, 15, 20, 25, 30, 40, 50% qui dit mieux?, ni qu’il entendait tailler dans les effectifs, 10000, 100000, 1000000, qui dit mieux? Il me semble même avoir entendu François Fillon expliquer que : la rigueur, c’était justement lorsque l’on met ce genre de mesures en place. Tout le reste, ce n’est pas de la rigueur, c’est simplement de la bonne gestion. La France ne connait donc pas la rigueur.

Or, à lire la presse, le bruit court que le gouvernement allemand voudrait que la France entre dans la vraie rigueur. Plus de “AAA” sans une vraie cure d’austérité qui fera mentir le dicton allemand selon lequel Dieu serait français. Du sang, des larmes, des taux de suicide qui explosent, voilà la seule solution. A nous d’apprécier enfin les joies de la vraie rigueur. Or,  au point où nous en sommes, l’une des seules choses à faire qui aurait des effets presque immédiats sur le niveau des dépenses publiques serait donc de faire comme nos voisins espagnols, irlandais, etc.. Pourquoi un gouvernement comme celui de François Fillon hésite-t-il encore? Comme dirait un vrai libéral de ma connaissance, parce qu’en fait l’UMP se situe à gauche? Ou alors y aurait-il encore des vieux keynésiens qui traineraient dans les allées du pouvoir et préviendraient des effets récessifs de l’austérité? Que Carrefour est déjà mal en point et qu’il ne faudrait pas que ce fleuron du génie français y passe?

Je me demande si, tout simplement, la droite française n’a pas quelque part dans ses lointains souvenirs  quelque réminiscence des mésaventures du Pierre Laval de l’été 1935. Pour sauver la compétitivité du pays et rétablir les finances publiques, ce dernier choisit  de baisser d’autorité prix et salaires, et, entre autres, les salaires des fonctionnaires. Cette grande idée, dont la parenté avec la situation d’aujourd’hui n’échappera qu’à ceux qui n’ont pas intérêt à la comprendre, était destinée à maintenir la parité-or du franc, tout en cherchant à relancer l’activité économique nationale en reprenant des parts de marché sur les concurrents. Cette célèbre “déflation Laval” est généralement présentée par les historiens comme une des causes de la victoire du “Front populaire” en 1936 – traumatisme fondateur de la droite française. Je doute qu’un François Fillon veuille apparaître comme celui qui a propulsé la gauche au pouvoir en 2012 , qui aura réconcilié F. Hollande et J.L. Mélanchon. Il tergiverse donc.

Certes, le prochain plan de rigueur, qui semble certain selon les Cassandre, me démentira peut-être, et, enfin, nous connaitrons vraiment la crise comme les autres Européens.

Ps. Le même raisonnement peut être mené pour les personnels chargés de faire passer le permis de conduire, auquel le gouvernement a cédé quelques sous. Il ne signifie pas bien sûr que je nie les difficultés des Français (dont attestent les sondages par exemple), mais je souligne le privilège relatif dont une partie d’entre eux (dont je suis) a bénéficié jusqu’ici pendant cette crise mondiale.

A-pic démocratique : un référendum, parbleu!

J’expliquais, il y a quelques jours, à mes étudiants que les dirigeants européens ne voulaient plus entendre parler de référendum sur les questions européennes depuis les désastreuses expériences  en la matière des années 2000. Mes étudiants s’étonnaient de ma ferme conviction sur ce point (fondée sur l’observation des faits et gestes des dirigeants européens depuis 2005). Je dois dire que les dernières quarante-huit heures ont confirmé mes dires au delà même de mes espérances ou de mes craintes. Les premières réactions à l’annonce par le Premier Ministre grec qu’il demanderait l’organisation dans son pays d’une consultation populaire pour avaliser le plan de sauvetage de la semaine dernière (qui ne m’a pas paru par ailleurs fort différent en substance de celui du 21 juillet…) ont été édifiantes. Je ne donnerais pas de noms, mais j’en ai entendu certains divaguer sur l’irresponsabilité foncière des peuples et des électeurs de belle manière. C’est sûr la démocratie, c’est pénible, on doit parfois demander leur avis aux gens ordinaires qui, d’évidence, n’y connaissent rien. Regardez dans quel état sont ces malheureux Suisses avec leurs votations constantes…

La déclaration du Président Sarkozy sur le perron de l’Élysée (apparemment nous n’avons déjà plus les moyens de nous payer un porte-parole…) était un joyau en ce sens : tout en reconnaissant que c’est toujours bien de consulter le peuple (il a dû se rappeler à temps qu’il est le Président d’une Cinquième  République fondée à grands coups de référendums… contre l’odieux “régime des partis”) , la suite de la phrase clé du Président affirmait le contraire en insistant sur les “efforts nécessaires”. En clair : “There is no alternative.”

J’ai lu par ailleurs que les gouvernements français et allemands voudraient pouvoir influer sur la nature et la formulation de la question posée au peuple grec. On croit rêver, on se trouverait là en plein diktat. Si l’on veut avoir le soutien du peuple grec au plan européen, il faut déjà laisser ses institutions fonctionner librement et poser la question jugée idoine en interne. On convoque en plus le Premier Ministre grec à Cannes comme un vassal rétif pour d’évidence lui passer un savon. Et s’il se rebellait? et s’il leur disait leur quatre vérités? On ne sait jamais avec ces gens-là… Il ne manquerait plus qu’il déballe toute l’histoire.

Heureusement, quelques esprits plus fins que les autres, en l’occurrence Pascal Lamy, l’actuel directeur de l’OMC, ont déjà pris soin d’accepter le défi d’un tel référendum au nom même de l’esprit européen. Un Pascal Lamy, qui certes n’est pas actuellement un dirigeant européen, a bien compris qu’il est impossible de faire fi de toute l’armature démocratique qui est censée donner une légitimité aux décisions politiques qui gouvernent la vie des Européens.

Par ailleurs, les dirigeants européens ne devraient pas être si surpris que cela : le Premier Ministre grec avait déjà évoqué l’idée d’un référendum. Pas sur le plan européen de sauvetage certes, mais sur les institutions grecques. Cependant, l’idée était  sans doute la même : lors de sa victoire électorale de 2009, le PASOK n’avait pas reçu mandat du peuple grec de s’atteler à ce qu’on peut – en étant optimiste -  appeler une refondation complète du système économique et social grec. Il a découvert le gouffre financier en arrivant aux affaires. Il a accepté de mettre en place des plans d’austérité à répétition sur les instances de ses partenaires européens, plans qui, d’évidence, sont en train d’entraîner l’économie grecque dans une spirale récessive. On lui demande désormais d’abdiquer (au moins temporairement) une grande part de sa souveraineté en matière économique et sociale avec l’idée d’une présence permanente de surveillants européens/internationaux à Athènes. Il est du coup logique que le Premier Ministre grec cherche à faire approuver son action (douloureuse à court terme) par une (nouvelle) majorité du peuple grec – d’autant plus que la rue est en fureur, les oppositions peu conciliantes, et la presse grecque peu convaincue par son action. Le Premier Ministre grec pourrait certes s’en passer, en se limitant à disposer d’une majorité parlementaire, mais cela veut dire en pratique se diriger vers une fin à la polonaise ou à la hongroise du socialisme grec (autrement dit, moins de 10% des voix à la prochaine élection). Imagine-t-on le Général De Gaulle abandonner l’Algérie sans avoir l’assentiment du peuple français?

De même, le Premier Ministre grec va demander une nouvelle fois la confiance de son Parlement. Quoi de plus normal dans une démocratie représentative en cas de crise majeure? S’il ne passe pas cette épreuve, il faudra bien respecter le procédures démocratiques grecques.

De fait, ce nième rebondissement de la crise grecque devrait surtout signaler aux dirigeants européens qu’ils font totalement fausse route dans leurs choix économiques. On retrouve la bonne vieille conviction de J. M. Keynes selon laquelle ajuster les salaires nominaux à la baisse constitue une opération politiquement dangereuse – car, dans le fond, c’est de cela qu’il s’agit ici, ramener le Grecs à un niveau de salaires  nominaux compatibles avec leur productivité (directement par des baisses de salaires et indirectement par l’action d’un fort taux de chômage sur les prétentions salariales des entrants sur le marché du travail grec) . Il se trouve que cette opération de rétablissement de la compétitivité-prix du pays se passe  d’autant plus mal qu’elle est accompagnée parallèlement d’une hausse de la taxation et d’une persistance de l’inflation à un niveau relativement élevé. C’est trop à supporter pour les Grecs ordinaires.

En voyant ces soubresauts, je me dis que cela commence à ressembler à la situation des années 1970. Le passage du “référentiel” keynésien au “référentiel” néo-libéral en matière de politique économique et sociale ne s’est pas fait quelques petites années. Il a fallu toute une série de troubles économiques et sociaux sur près d’une décennie pour que l’on passe de l’un à l’autre. La Grèce joue dans ce scénario un peu le rôle du Royaume-Uni dans les années 1970 : on y applique des anciennes méthodes (keynésiennes dans les années 1970, néo-libérales dans les années 2010) avec de moins en moins d’efficacité, on persiste dans l’erreur, on évoque (un peu) d’autres voies, on s’approche doucement mais sûrement de troubles politiques graves (dans les années 1970, des rumeurs de coup d’État avaient circulé au Royaume-Uni). On ne souvient pas assez que le passage d’une régulation du capitalisme à une autre prend du temps. Beaucoup de temps à l’échelle d’une vie humaine ordinaire.

En même temps, comme je reste convaincu que les dirigeants européens feront tout pour sauver l’Euro (et leur peau avec! car c’est de cela qu’il s’agit!), ils vont bien finir par trouver la solution : changer de vision économique et sociale. Il est d’ailleurs significatif qu’enfin, des voix se font entendre pour tout simplement faire de la BCE une banque centrale ordinaire, autorisée à refinancer sans limites “ses Etats”. Cela ne va pas être facile, mais je suppose qu’on finira par en arriver là, car je vois mal les dirigeants des grands partis de gouvernement choisir le suicide politique.

Ps 1. Aux dernières nouvelles, le Premier Ministre grec serait acculé par son propre gouvernement et sans doute par son propre parti, le PASOK, à revenir sur son intention de proposer un référendum. Il s’agit sans doute de sauver sa majorité demain à la chambre des députés. Si cela se confirme, l’épisode aura été bref, mais significatif des positions des uns et des autres. Fédéralistes et souverainistes veulent laisser parler le peuple, les intergouvernementalistes qu’il se taise. Configuration intéressante tout de même.

Ps 2. Bien qu’il vienne à peine d’entrer en fonction, Mario Draghi a annoncé une petite baisse du taux d’intérêt de la BCE (0,25%). Ce n’est bien sûr pas sa décision, mais celle du conseil des gouverneurs de la BCE. En tout cas, la passation de pouvoir entre Trichet et Draghi n’a pas imposé de nier plus longtemps la réalité du ralentissement économique. Un (petit) ouf.

Régle d’or et autres billevesées.

Je n’attendais pas grand chose du sommet franco-allemand d’hier 16 août, mais, là, je suis moi-même surpris du peu de substance des propositions faites, tout au moins de celles les plus visibles. Il semble qu’on ait décidé de meubler. Ou alors, il y a un agenda caché.

Tout d’abord, l‘adoption d’une “règle d’or” constitutionnelle par chacun des Etats européens sur le modèle allemand. Une telle règle qui impose à chaque pays de revenir à l’équilibre budgétaire ne fait que revenir encore et toujours dans la logique même qui a défini l’euro lors du Traité de Maastricht : politique monétaire commune et politiques budgétaires séparées mais parallèles. Est-il bien nécessaire de remettre le couvert pour promettre de nouveau – sous la forme d’une règle constitutionnelle nationale désormais – que l’on tiendra les comptes publics en ordre?  Cet aspect se trouvait déjà dans le Traité de Maastricht de 1992, puis dans le Pacte de stabilité et de croissance de 1997, puis dans sa version révisée de 2005, et comme chaque pays membre de l’Union européenne reconnait la suprématie du droit européen, normalement, à en croire la force du droit positif, tout le monde aurait dû tenir la ligne prescrite: pas plus de 60% comme rapport dette publique/PIB, et pas plus 3% de déficit public par rapport au PIB. On sait ce qu’il en advint. Même si on durcit la règle en tendant désormais vers 0% de déficit public par rapport au PIB, l’aporie subsiste. (Et pourquoi exclure les pays candidats à la zone Euro de l’exercice d’austérité ad vitam aeternam?)  En cas de dérapage des comptes publics d’un pays membre, que se passe-t-il? Certes, on peut imaginer un budget national censuré par un conseil constitutionnel au nom de cette règle, et après?  On a bien vu la panique qui gagnait les opérateurs financiers dans le cas des États-Unis à mesure que la perspective s’approchait d’un plafond de dette publique dépassé. Un État européen de la zone Euro qui ne pourrait plus fonctionner faute de budget voté dans les formes constitutionnelles prévues, voilà la belle affaire… Imaginons que, dans le passé récent, le gouvernement grec (de droite) se soit fait ainsi censurer : l’État grec aurait cessé de pouvoir dépenser, et donc aurait cessé de payer ses créanciers… la belle affaire que voilà, cela aurait abrégé nos souffrances en envoyant au tapis tout le gratin de la finance européenne. Et nous voilà revenu à la case départ.

Avant d’en arriver là, il faudra déjà modifier les constitutions de 17 Etats, et, comme il y a déjà le traité pérennisant le FESF à faire passer dans les tuyaux, nos dirigeants n’ont-ils pas l’impression de charger un peu la barque? Se passer des peuples pour avancer, c’est bien, c’est dans la logique des choses en Europe, mais il ne faut pas abuser tout de même. Je frémis d’ailleurs déjà au cas de l’Irlande – une telle modification constitutionnelle me parait assez substantielle pour mériter là-bas un vote populaire.(Il faut dire qu’une telle règle d’or, si elle avait été en vigueur, aurait dû interdire à l’État irlandais de sauver ses banques, … et les nôtres avec. Retour à case départ là aussi).

Le “gouvernement économique de la zone Euro” qui serait représenté par la réunion des chefs d’État et de gouvernement de la zone Euro, se réunissant au minimum deux fois par an,  avec une présidence fixe de deux ans et demi (assumé au départ par le jovial Van Rompuy)… Est-ce que personne n’a ne serait-ce que la vague et doucereuse impression que nos deux glorieux dirigeants ne nous proposent là rien d’autre que l’institutionnalisation des sommets extraordinaires des dirigeants nationaux de la zone Euro qui se succèdent depuis deux ans et plus? Cela ne peut pas être présenté sérieusement comme une grande initiative, ou alors le mariage de Charles et Camilla fut une grande initiative. Pourtant la presse européenne fait comme si. Enfin officialiser, c’est toujours bien, n’est-il pas?

Enfin, les deux dernières propositions plus novatrices : l’impôt sur les sociétés  serait harmonisé dans les prochaines années sur une base franco-allemande. De même, une taxe sur les transactions financières serait porté à l’agenda européen par le duo franco-allemand, idée intéressante sauf  qu’elle reprend, me semble-t-il, un débat en cours au Parlement européen. Derrière ces deux idées se profile (enfin) la perspective de mettre quelque bémol à la concurrence fiscale en Europe. (Là encore, les Irlandais vont apprécier, et d’ailleurs, dans le communiqué du 21 juillet, il était bien signalé qu’on allait reparler sérieusement d’harmonisation fiscale.) Mais, of course, le diable ici sera dans les détails : s’agit-il ainsi d’une taxe sur les seules transactions financières passant pas des marchés organisés (bourses) ou sur toutes les transactions financières de toute nature y compris celles qui ne passent pas sur les marchés organisés? Et je ne dis rien de la “bataille d’Angleterre” qui s’annonce dans ce cas! Après avoir maté les émeutiers, David Cameron saura bien les éduquer nos deux duettistes.

En tout cas, ce genre de propositions qui, soit ne changent pas grand chose à l’existant (“règle d’or” et “Conseil de l’Euro”),  soit correspondent à des innovations qui demandent pour être mises en œuvre de vaincre des intérêts privés et nationaux extrêmement puissants en passant par tout le processus européen de législation, ne sont pas encore ce grand bond en avant fédéraliste qu’attendent certains. Pour signaler son ralliement au refus d’A. Merkel de la mise en commun des dettes nationales, Nicolas Sarkozy se serait même fendu d’une déclaration contre les “euro-obligations”: “Les eurobonds pourraient être imaginés à la fin du processus d’intégration européenne, pas au début” (selon le Monde en ligne), «Un jour, peut-être, nous pourrons l’envisager, mais cela ne viendra qu’à la fin du processus d’intégration de la zone euro et non au début » (selon le Figaro en ligne), voilà une bien sage parole, nous sommes donc au début de l’intégration de la zone Euro, c’est vrai que 50 ans et plus d’intégration européenne, ce n’est rien dans l’histoire de la construction d’une puissance. On en reparlera donc en principe dans 100/200 ans. Ouf! Les euro-obligations semblent donc enterrées, pour … une semaine, quinze jours, un mois? Au prochain coup de bambou des marchés financiers, on en reparle.

Enfin, précision de ce jour 17 août dans la lettre à notre cher Von Rompuy de la part des duettistes : les Etats impécunieux seraient privés à l’avenir (après 2013) de fonds structurels européens. Bonne idée, sauf que, le 21 juillet, le sommet intergouvernemental a pris acte que les Grecs n’arrivaient pas à dépenser les fonds structurels alloués en raison de la règle de cofinancement, et qu’on a décidé de s’en passer pour relancer la croissance grecque via l’investissement exclusivement sur fonds européens. Cela me fait penser à la logique absurde de l’amende que devrait en principe verser un pays européen membre de la zone Euro s’il ne respecte pas le Pacte de stabilité et de croissance. Comme l’histoire vient de le montrer, comme par ailleurs, les pays membres ne veulent pas laisser un des leurs faire purement et simplement défaut sur sa dette, la dite sanction est absurde.

Une dernière remarque en passant : certains commentateurs voient dans l’idée franco-allemande d’une “règle d’or” un gain politique pour N. Sarkozy, qui pourra ainsi imputer aux socialistes l’impossibilité de faire voter une telle réforme constitutionnelle en France. (Il pourra même les rendre responsable si la France perd du coup son triple A. ) Je doute que ce genre d’argument ait un grand impact sur l’opinion publique, mais,  si, d’aventure, la gauche remportait la majorité  sénatoriale cet automne, depuis cette inédite position de force, je suggérerais volontiers aux socialistes de proposer de voter cette règle d’or en échange d’une solennelle réaffirmation du principe de l’égalité devant l’impôt et de l’obligation de chacun de contribuer aux charges publiques à fonction de ses capacités. (C’est déjà dans la Constitution, via l’intégration de la Déclaration de 1789 dans le “bloc de constitutionnalité” par le Conseil constitutionnel, mais cela ne mangerait pas de pain de le réaffirmer.) Il s’agirait du coup de faire peur dans les chaumières de Neuilly en laissant entrevoir l’application de ces vieux principes de 1789,  et d’obliger ainsi le gouvernement à se dévoiler sur ce point en refusant l’amendement – ou, en l’acceptant, beau joueur, sur le thème: “Vous n’avez pas le monopole de l’égalité devant l’impôt”.

Ps. Vendredi matin 19 août 2011 : le moins que l’on puisse dire, c’est que je n’ai pas été le seul à trouver les conclusions du sommet franco-allemand pas séduisantes pour un sou d’euro. Les papys flingueurs, Georges Soros et Jacques Delors, en ont profité pour en rajouter une bonne couche en jouant aux docteurs Doom, et les économistes partisans des euro-obligations comme Jean Pisani-Ferry n’en démordent pas vraiment, tout en laissant entendre dans le cas de ce dernier qu’il faudrait peut-être avoir une légitimité démocratique forte pour ce faire. Eh oui, tout le problème semble bien être que, comme toute l’architecture institutionnelle de l’euro dans les Traités en vigueur est pour le dire simplement foireuse (avec sa politique monétaire unique et ses politiques budgétaires séparées) et comme l’Union européenne a dérivé depuis 15 ans au moins vers l’intergouvernementalisme avec une marginalisation marquée de la Commission, il faudrait tout changer ou presque. Or, en l’état des opinions publiques, les dirigeants considèrent que c’est impossible, les dirigeants des exécutifs nationaux qui ont été renforcés dans leur autonomie par les évolutions européennes qui ont fait d’eux la “Présidence collégiale” de l’Union n’ont surtout pas non plus intérêt à abdiquer leur propre pouvoir envers un vrai centre fédéral! Enfin, ces jours-ci, les marchés semblent bien vouloir régler eux-mêmes le problème en commençant à tenir compte dans la valeur des banques européennes de l’impasse qui se profile.

Montée des périls

Il me semble avoir été bien peu actif sur mon blog depuis quelque temps.

Peut-être suis-je en train (comme beaucoup) de me lasser de l’exercice. Notre Président est devenu sans doute moins primesautier, Frédéric Léfebvre et quelques autres porte-parole de choc  moins allants dans leurs propos de table – ou alors,  je  suis mithridatisé ou lassé. Surtout, je me sens un peu effrayé par le tableau que j’étudie. En effet, tous les dossiers ouverts depuis que je tiens ce blog ne cessent de se détériorer, d’aller vers une issue pour le moins incertaine.

L’Europe d’abord : le moins que l’on puisse dire est qu’à moins d’avoir la foi du charbonnier, elle parait naviguer dans de très basses eaux. On fait de nécessité vertu, mais toute grande ambition sonne creux tant les réalisations (visibles) ne sont pas à la hauteur. Il existe peut-être un arrière-plan invisible qui annonce le rebond, mais il se trouve hors de ma (courte?) vue. Contrairement aux prévisions des Cassandre, l’Euro est toujours là certes, mais les prévisions des économistes sur les effets récessifs des plans de rigueur imposés aux pays de la périphérie de la zone Euro (Grèce, Irlande, Portugal) commencent à s’avérer. La Grèce surtout s’enfonce lentement, mais sûrement, dans le piège (prévisible) qu’on a bien voulu lui construire par un plan d’aide aussi bien conçu que possible pour aboutir à ce résultat. Ce n’est pas un hasard complet, ou le fruit d’un complot de spéculateurs aux abois, si l’on recommence à entendre ces temps-ci des rumeurs de “sortie de la Grèce de la zone Euro” ou bien de “restructuration de la dette grecque” . A ce stade, il ne reste plus à l’Union européenne qu’à tenir sa ligne, à aider la Grèce à ne pas faire défaut, et à attendre que la reprise mondiale tire (même) la Grèce de l’ornière. (Idem pour d’autres pays hors zone Euro, comme la Roumanie).

Et, puis, il y a cette intervention en Libye, qui a permis aux Européens de démontrer par a + b que la politique étrangère commune n’était pas encore au point, et ce malgré le Traité de Lisbonne et  Catherine Ashton. Maintenant, s’y ajoute l’extraordinaire résistance du régime libyen. Pour l’instant, je n’ai pas vu dans les informations publiques d’allusions bien claires aux soutiens extérieurs dont il pourrait bénéficier, mais je commence à soupçonner (par déduction) qu’ils doivent bien exister. On se trouverait donc là face à un jeu bien plus compliqué que le simple soutien européen à une insurrection populaire contre un dictateur et ses affidés. En tout cas, je souhaite bien du courage à nos diplomates/militaires/espions dans cette zone du monde pour informer adéquatement nos dirigeants des tenants et aboutissants de la situation… Et je ne parle pas non plus de tous ces pays arabes qui oscillent visiblement entre révolution et contre-révolution… Comme tous les “Printemps”, cela peut mal finir.

Et puis, il y a cette indéniable montée des périls internes :  le cas belge me parait symptomatique d’une ambiance plus générale au chacun pour soi et le marché pour tous. Il se confirme – quelle surprise! – que les Etats/régions/citoyens “riches” veulent de moins en moins payer (ou avoir l’impression de payer) pour les Etats/régions/citoyens “pauvres”. Les différentes formes de “solidarité” continuent certes à exister (et, parfois, sont inventées à l’occasion de la crise économique en cours), mais une grande partie des opinions publiques des Etats membres y voit un abus de la part d’“assistés”, “paresseux”, “tricheurs”, etc. . La percée du parti des “Vrais Finlandais” aux récentes élections générales finlandaises ne fait que s’inscrire dans une tendance assez générale. Pour l’instant, c’est maîtrisable, puisque les forces politiques favorables au statu quo européen restent partout largement majoritaires, et, comme pour la Belgique, la situation s’en trouve comme figée, mais demain? En tout cas, si la Belgique doit éclater, la preuve sera faite que la “concurrence libre et non faussée” entre espaces productifs au sein de l’Union européenne n’amène pas nécessairement au grand optimum sociétal souhaité! Et cela en plus sur la longue durée, puisque le renversement du rapport de force économique entre les deux parties de la Belgique ne date pas d’hier, et que la politique régionale européenne aura été incapable de contrer cette tendance lourde au déclin des régions liées à la première industrialisation belge.

Quant à la situation française, du point de vue politique, je commence à me demander si les élections présidentielles de 2012 ne seront pas celles du grand désenchantement de la politique. Autant en 2007, les commentateurs avaient parlé de réenchantement (relatif) de la politique par la grâce de deux grands candidats plutôt jeunes et agressifs dans leur approche; autant, j’ai l’impression, à ce stade, qu’on se dirige vers un combat d’éclopés et de paralytiques. Nicolas Sarkozy va avoir du mal à faire rêver de nouveau d’une “rupture” (sauf avec lui-même!), et les possibles candidats de gauche ne semblent pas promettre de grandes envolées. Réinventer les emplois-jeunes de 1997 en 2012, c’est un tout petit peu affligeant tout de même.  Pour l’instant, en tout cas, je m’ennuie ferme à suivre la pré-campagne.

Pour couronner le tout, la nature se rappelle à notre bon souvenir. La sécheresse s’installe sur la France, et sur une bonne partie de l’Europe. Cette calamité à venir, si elle se confirme dans les prochaines semaines, aurait au moins le mérite de nous rappeler après d’autres régions de la planète (sud des Etats-Unis, Australie, etc.) à quel point le climat est en train de se dérégler. Cela fera plus réfléchir tout un chacun qu’un froid rapport d’assureurs constatant l’augmentation du coût des catastrophes naturelles.

Ceci étant, espérons que le contenu de ce post n’est que le résultat des premiers effets délétères de la chaleur estivale sur mon cerveau fatigué par une année universitaire.