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Et si le changement c’était… pour beaucoup plus tard.

Nuit du 5 au 6 mai 2012.

Selon toutes les indications à ma disposition (sondages d’opinion rendus publics jusqu’à ce vendredi 4 mai, résultats du premier tour, scores des élections intermédiaires précédentes, ralliements des différents concurrents – y compris celle de F. Bayrou – ou de leurs soutiens du premier tour à l’un ou l’autre des deux finalistes, etc.), Nicolas Sarkozy devrait être battu demain, et François Hollande devenir le prochain Président de la République. Et pourtant, j’ai un doute, je suis d’un naturel pessimiste, et, là, je suis en plein pessimisme. Ce n’est en rien rationnel, cela doit être ce temps pourri sur Lyon, mais j’ai un doute. l’excellent Eric Dupin, lui, n’a aucun doute, il promet même dans un tweet de ce soir d’arrêter de faire des analyses politiques si Nicolas Sarkozy gagne. Il ne serait d’ailleurs pas le seul à devoir arrêter.

En tout cas, si N. Sarkozy l’emportait demain contre toute attente, cela obligerait à quelques révisions déchirantes. Déjà, les sondages en prendraient un sale coup. Les spécialistes auraient beau expliquer que ces derniers ne sont pas des instruments de prédiction, il resterait que, pour les perdants, toute la campagne aurait été faussée par leur présence obsédante, il resterait au minimum qu’ils donneraient en fait  une information bien peu pertinente pour comprendre la dynamique de l’opinion.

Au delà de cette querelle des sondages qui ne manquerait pas d’apparaître, vu la teneur résolument à droite (pour ne pas dire à l’extrême droite…) de la campagne de second tour de Nicolas Sarkozy sur l’immigration et l’Europe (les “frontières”), il serait difficile de nier qu’il aurait su regrouper derrière lui -  le fils d’immigré hongrois, marié à une (ex-)italienne – tout un vaste électorat définitivement hostile au “Monde entier”. On ne pourrait que dire, bravo l’artiste! Car faire oublier en pleine crise économique quelques promesses non tenues, une crise économique, et cinq années de gouvernement, plutôt médiocres et brouillonnes, en transformant la campagne présidentielle en référendum de la France contre le Monde – et, surtout, en filigrane (voir son clip de second tour) contre les immigrés (islamistes) qui viennent nous  imposer leur loi, cela serait très, très fort. Cela en dirait aussi très long sur l’état de la Nation, et sur le basculement des enjeux électoraux de l’économique et du social vers l’identitaire et le culturel.  “La France a (très, très, très) peur”.

On pourrait certes se raccrocher aux branches face à cette évidence gênante  en prétendant que François Hollande était finalement un mauvais candidat ou a fait une mauvaise campagne. Cela permettrait  de faire à gauche la blague (facile je le reconnais) : “en 2007, on a perdu de beaucoup avec la mère, en 2012, de peu avec le père, en 2017, on devrait gagner avec leur progéniture.” Cette explication-là par la personnalité de F. Hollande ne me convaincrait guère. En l’état du PS et des cursus honorum nécessaire pour être présidentiable, il était le meilleur candidat que celui-ci avait à offrir, et il avait le meilleur programme possible de la part de ce parti. Sa défaite serait pour le coup un choix clair de l’électorat pour une société fermée. Et allez faire l’Europe là dessus…

Enfin, espérons que mon pessimisme et l’heure tardive m’égarent.

… Ils n’auront pas nos piscines et nos cantines…

Comme c’était déjà prévisible au vu de la tournure prise au fil des semaines de sa campagne du premier tour qui s’éloignait de plus en plus des thèmes économiques (par exemple de la “TVA sociale” ou “anti-délocalisation”, devenue quasiment de l’histoire ancienne… alors même qu’elle n’est même pas en vigueur), N. Sarkozy a décidément décidé pour ce second tour de continuer dans ce qu’il est convenu d’appeler la “stratégie Buisson” du nom de son conseiller. Barre à droite toute, machines au maximum, jetez à la mer centristes et autres humanistes, feu à volonté sur les fellaghas, communistes, et autres suppôts de l’étranger.  Le discours du président-candidat au lendemain du premier tour, lors de son premier meeting de la campagne du second tour, faisait directement écho à celui de Jean-Marie Le Pen, lors de sa campagne de second tour en 2002. C’est quasiment du plagiat, avec la réapparition des “sans-grade”. Un beau mot de la langue française, peu usité en général. Et, à chaque intervention publique de N. Sarkozy, il en rajoute dans ce registre …

Et, puis, quelle belle idée de vouloir rassembler le 1er mai dans une manifestation autour du “Vrai Travail”  … contre les syndicats de salariés… contre les assistés… C’est là encore la famille Le Pen qui peut l’attaquer pour plagiat éhonté de son propre 1er Mai à la gloire de Jeanne d’Arc. J’attends cependant avec impatience de voir, par médias interposés, à quoi ressemblent ces “vrais travailleurs”… Je n’en serais pas, je ne travaille pas vraiment. De plus, quelle meilleure manière de motiver syndicalistes, d’une part, et frontistes, d’autre part, à aller manifester ce jour-là dans les rues de Paris.  Il se peut que la bataille du nombre finisse par être perdue sur les deux flancs.

En plus, avec cette nouvelle notion de “vrai travail”, notre candidat-président a découvert quelque chose : en effet, déjà en France, il y a quelques millions de chômeurs, d’assistés et autres fainéants qui vivent aux crochets de la solidarité nationale, voilà qu’il vient de se rendre compte que, parmi les gens qui officiellement sont employés, ont un travail, une bonne part n’en rame pas une, pour le dire vulgairement, certes essentiellement les syndicalistes, ce qui n’est pas une nouveauté. A ce compte-là, la productivité des “vrais travailleurs” de France est gigantesque, inouïe,  merveilleuse, puisque, malgré cet océan de fainéants, de bons à rien, et de tire-au-flan,  la France reste quand même à ce jour la cinquième puissance économique de la planète. Dire que tout cela repose sur une petite majorité (?) de vrais bosseurs…  En fait, c’est le scoop absolu! Avec quelques “vrais travailleurs” seulement, nous ne sommes pas encore dans la mouise! Qu’est-ce que cela serait si tous les gars de France et de Navarre bossaient tous! Ensemble, tout serait possible, et la France serait  forte.

J’attends pourtant encore à cette heure une déclaration vraiment forte sur l’immigration, l’Islam, l’insécurité, ou le FN. Je me suis un peu mithridatisé à force, et il faut que je me méfie de mes propres emportements. Pour l’instant, les représentants de la majorité actuelle se contentent de dénoncer l’intention du candidat socialiste – s’il est élu – d’introduire le droit de vote des étrangers extra-européens aux élections locales. A en juger par les appels du public  sur ce point lors du passage de Ségolène Royal à France-Inter ce matin, c’est effectivement une proposition qui froisse une partie de l’électorat. En même temps, sur le moyen terme, notre collègue Vincent Tiberj croyait pouvoir montrer en décembre 2011 que les individus s’expriment de plus en plus clairement dans les sondages en faveur d’un tel vote étendu aux étrangers non-européens, et cela en raison de tendances sociologiques de fond (essentiellement, l’élévation du niveau d’éducation des cohortes entrant dans le corps électoral  au fil des décennies) qui favorisent le “libéralisme culturel”. De plus, l’effet sur une élection présidentielle de ce sujet qui n’est pas une préoccupation centrale déclarée des Français (contrairement au chômage et au pouvoir d’achat) reste douteux : il peut en effet y avoir une différence entre une déclaration majoritaire dans un sondage et le résultat d’un vote … surtout avec des niveaux de mobilisations différentes par classes d’âge.

Notre collègue, Laurent Bouvet, dans une opinion publiée par le Monde (du 24 avril 2012) souligne par ailleurs la réalité de cette “insécurité culturelle” que ressent une bonne partie de la population, et qui représente une des sources du vote extrémiste de droite. Il invite la gauche, surtout si elle est victorieuse le 6 mai, à ne pas abandonner le terrain à la droite et à l’extrême droite, et à ne pas se contenter en quelque sorte de donner à manger, de vêtir,  et de loger. (Il me semble que son propos a eu un effet direct sur les déclarations de S. Royal que j’évoquais plus haut, elle a utilisé le terme d’insécurité culturelle.) Je suis assez d’accord avec son analyse, mais moins sur les effets du remède républicain proposé.  J’ai en effet beaucoup de mal à visualiser ce qu’en pratique, cela pourrait vouloir dire.

De fait, comme le montre l’évolution de la géographie du vote frontiste (qui se péri-urbanise, avec même un minimum, semble-t-il, à Paris intra-muros), les personnes qui se sentent menacés de perdre leur “sécurité culturelle” ont déjà voté massivement avec leur voiture en s’éloignant de leurs craintes (c’est-à-dire “jeunes à la casquette à l’envers”, “femmes voilées”, “salafistes”, etc.).  Ils se sont éloignés des lieux où ils avaient le sentiment de ne plus être chez eux. Que peut faire la gauche pour eux? On peut certes rêver d’un État qui fonctionnerait de façon parfaitement égalitaire sur tout le territoire national, et, en plus, dans une parfaite laïcité. Par exemple, cela voudrait dire une égalité des chances scolaires partout,  des soins de qualité y compris dans les lointaines campagnes, ou encore une police de proximité efficace partout. Cependant, même dans cette éventualité presque utopique à ce stade, pour que le remède républicain fonctionne, il faut malheureusement aussi que les citoyens y mettent du leur. Dans un régime libéral, les gens peuvent en effet aussi exprimer par leurs comportements ou leurs propos qu’ils n’aiment pas, et n’aimeront jamais, tel ou tel autre groupe de la population. Le simple fait de savoir que l’autre existe, de le voir être ce qu’il ne peut pas ne pas être, est pénible pour certains. Il me semble que ce n’est pas une politique républicaine, même excellente, qui peut résoudre cette contradiction d’une société divisée, aussi par le choix des individus. Par contre, il est certain qu’à force de faire du “Buisson” matin, midi et soir, cela n’améliore pas la situation.

Ps. En plus, pour ne rien améliorer N. Sarkozy a démenti avoir parlé de “vrai travail”, puis il a été démenti par une image de lui le montrant en train de prononcer cette formule…., et il a fini par être confronté à cette double séquence lors d’une émission télévisée de grande écoute, où il a dû tenter de s’expliquer. Là, je me demande si cette campagne n’est pas en train de marquer un changement dans la façon de faire de la politique : le mensonge, la demi-vérité, ou l’approximation, sont désormais immédiatement dévoilés. Cela a toujours existé que menteurs et assimilés  se fassent prendre en défaut, mais j’ai l’impression que le délais entre le mensonge et la preuve du mensonge raccourcit à vue d’œil.  “Français, vous avez la mémoire courte!”, mais pas si courte de ne pas pouvoir se rendre compte désormais que certains mentent, approximent, déparlent, se déjugent. Si d’aventure N. Sarkozy sombre au second tour de cette Présidentielle, cela sera l’indice que nous commençons vraiment à entrer dans un nouveau monde, où la mémoire numérique de tout ce que nous aurons dit ou fait nous poursuivra éternellement. (Ce qui n’est pas sans ressembler au vieux jugement dernier des Chrétiens.)

Rally around the flag effect? Ou simple réactivation des positions politiques déjà là?

Au delà de leur caractère d’évidence infiniment tragique pour les victimes et leurs proches, les événements de la semaine dernière, à Montauban et Toulouse, constituent pour le moins un test des théories disponibles sur le choix électoral.

Première hypothèse. Nicolas Sarkozy arrive largement en tête au premier tour le 22 avril et gagne (même de très peu) l’élection le 6 mai 2012.  Au vu de son bilan économique et social plutôt médiocre (avec un niveau de chômage record par exemple), au vu surtout des sondages de popularité encore plus médiocres qui l’auront accompagné pendant presque tout son mandat, et au vu enfin des défaites successives de son camp lors des élections intermédiaires, il sera très difficile de ne pas attribuer cette victoire, au moins en partie, à ces événements de Montauban et Toulouse. En effet, aussi bien par la personnalité du tueur que par la nature de ses victimes, c’est l’illustration parfaite des raisons qui justifient dans nos sociétés pour ceux qui y sont favorables des politiques toujours renforcées de law & order. Or, sur cet enjeu de la sécurité, la droite a, depuis les années 1970, la prééminence. Peut-être, la situation pourrait se retourner contre la majorité en place, si démonstration était faite clairement des carences de l’action policière en matière de prévention de ce crime.  En tout cas, dans cette première hypothèse d’une victoire de N. Sarkozy, les chercheurs discuteront obligatoirement de l’impact de cet événement. S’il se trouve que les équilibres de l’opinion en auront été totalement bouleversés, avec par exemple une très nette avance inattendue de N. Sarkozy au premier tour par exemple sur son concurrent socialiste et un résultat médiocre de la candidate du FN, il faudra bien se rendre à l’évidence qu’il y aura eu comme un “rally around the flag effect”. Comme au début d’une guerre, le pouvoir en place aura bénéficié d’un large appui de l’opinion publique.  En revanche, si, finalement, le résultat du premier tour n’a pas bougé pas tellement par rapport à ses équilibres antérieurs (mal?) mesurés par les sondages, on supposera plutôt que cet événement n’aura fait que réactiver des positions politiques déjà présentes chez les électeurs. Il comprend en lui-même en effet tout pour réveiller les convictions des uns et des autres. Le criminel dont je ne citerais pas le nom ici pour éviter de participer à sa gloire posthume nullement méritée représente sans doute la quintessence de ce que peut craindre un électeur de droite ou du centre-droit! – et, encore plus,d’extrême-droite! Or, rappelons-le, les intentions de vote pour les candidats des partis de gauche et d’extrême gauche (PS, EE- les Verts, Front de gauche, NPA, LO)  au premier tour sont minoritaires. Il suffirait donc à N. Sarkozy de rassembler tout le reste (y compris en particulier les électeurs du Modem) pour gagner, en transformant l’élection en un référendum sur la loi et l’ordre, et, implicitement, sur l’immigration et l’Islam. Au second tour, une majorité d’électeurs décideraient non pas d’éliminer N. Sarkozy comme les sondages le prédisaient avec constance depuis des mois, mais d’éliminer le candidat d’en face supposé être trop tendre, angélique, laxiste avec la menace terroriste, migratoire, islamiste.

Deuxième hypothèse. Nicolas Sarkozy fait un score médiocre au premier tour pour un Président sortant qui reste le seul représentant de la droite, et se fait battre par François Hollande au second tour. Dans cette configuration, plus conforme à tous les sondages antérieurs, les événements de Montauban et de Toulouse seront ramenés à un événement qui, finalement, n’aura pas changé grand chose : les électeurs ont une mémoire un peu plus grande que celle des “poissons rouges” (pour reprendre l’expression d’un collègue), et, de fait, les explications à la défaite de N.Sarkozy ne manqueront pas!

Hallal-follies!

Quand, lors de la revue de presse hebdomadaire de mes étudiants de 3ième année à l’IEP ce mardi, ces derniers ont rappelé à l’auditoire que N. Sarkozy avait déclaré en gros que le problème du caractère hallal ou non de la viande était le problème qui préoccupait le plus les Français, je n’y ai pas cru. Je me suis dit que mes étudiants se trompaient, mais il m’a été facile de vérifier (par exemple, ici ou ) qu’ils avaient bien fait le travail que je leur avais demandé.

Effectivement, le Président de la République française a déclaré lundi lors d’une visite à Saint-Quentin à des journalistes : «Le premier sujet de préoccupation, de discussion des Français – je parle sous votre contrôle -, c’est cette question de la viande halal.» (sic, selon le Figaro, qu’on ne peut soupçonner de  bidonner les propos présidentiels!) . Deux journalistes du Monde, Arnaud Leparmentier et Vanessa Schneider, proposent une belle reconstitution à chaud de ce revirement, qui tient, semble-t-il, à une lecture de sondages indiquant que le cœur de cible électoral de N. Sarkozy discutait effectivement de la question.  François Fillon a rajouté son grain de sel sur l’abattage rituel juif et musulman qui doit se mettre au goût du jour, et, voilà, effectivement, une belle polémique bien lancée.

Sur le fond, ce n’est pas la première fois qu’un leader de la “droite républicaine” en période d’élection présidentielle se lance dans un propos clairement destiné à attirer (ou retenir) la partie la plus xénophobe de son électorat potentiel. Aurait-on oublié la bonne vieille diatribe de Jacques Chirac sur le “bruit et l’odeur”?

Ces déclarations sur le hallal s’inscrivent donc dans une tradition de mobilisation de l’électorat conservateur : en effet, il est absolument certain que la viande hallal n’est pas la première préoccupation des électeurs français en général (d’ailleurs les sondages disponibles ne testent même pas ce supposé problème); par contre, il est tout aussi certain qu’une partie des électeurs, ceux qui se sentent  proches des positions du  Front National, se déclarent prioritairement préoccupés par l’immigration.

Autrement dit, je n’aurais pas dû m’étonner tant que cela.

Encore que je ne voie pas l’intérêt qu’il y a à donner de fait raison si vite  à Marine Le Pen (après lui avoir donné tort dans un premier temps en plus), qui a évoqué la première le supposé problème il y a moins de trois semaines , ce qui va lui permettre ensuite de plastronner en soulignant qu’elle a eu raison de parler la première de “cette première préoccupation des Français”.

Encore que je ne voie pas l’intérêt de mettre en porte-à-faux une Rachida Dati que le camp présidentiel venait juste de mobiliser au service de la campagne présidentielle. Considère-t-on au château que tout l’électorat issu de la “diversité” (pour utiliser l’affreux jargon en usage) est de toute façon perdu, ou négligeable dans la recherche d’une majorité au second tour?

Encore que je ne voie pas l’intérêt de semer le désordre dans sa propre majorité (voir les déclarations des uns et des autres, y compris d’un Jean-Claude Gaudin), et de donner à tous ses opposants (en dehors du FN) le beau rôle de défenseurs des traditions républicaines de tolérance (et, accessoirement, des intérêts géopolitiques de la France).

Encore que je ne voie pas l’intérêt d’inquiéter la communauté juive par la même occasion, ou encore de mettre en cause la filière viande de l’agro-alimentaire qui a déjà connu quelques crises de confiance de la part du consommateur depuis 20 ans.

Bref, c’est bien beau de monter en gamme dans la provocation pour occuper le devant de la scène – cela peut certes marcher, comme l’a démontré un Berrlusconi pendant des années -, mais il faudrait tout de même penser à ne pas sombrer dans le ridicule!

Ps. Dans le même ordre d’idée, la déclaration de l’actuelle Madame Sarkozy, “Nous sommes des gens modestes.” Il ne manque plus qu’une déclaration du genre “Les Allemands, cela commence à bien faire…”

Si “elle” n’a pas ses signatures…

Comme à chaque élection présidentielle, les responsables du Front National indiquent qu’ils ont bien du mal à avoir pour leur candidat(e)  les fameux cinq cent parrainages d’élus permettant de se présenter à l’élection présidentielle. Il semble, d’après ce qui sort dans la presse, que, cette fois-ci, le FN rencontre vraiment plus de problèmes que les fois précédentes. L’hypothèse d’une absence de candidat pour ce parti à l’élection présidentielle devient donc moins hypothétique qu’auparavant. On peut s’en féliciter du point de vue politique, on peut réfléchir au vice ou à la vertu démocratique d’une telle exclusion (15/20% des électeurs privés de leur choix préféré?), mais ce n’est pas ma préoccupation.

A mon sens, une telle absence serait avant tout significative de la situation réelle du FN dans l’espace politique français – un(e) “tigre(sse) de papier” si j’ose dire. En effet, si le FN peine à recueillir ces fameuses signatures d’élus, c’est avant toute chose parce qu’il n’a pas… d’élus. Élémentaire, mon cher Watson. Et pourquoi n’a-t-il pas d’élus, en particulier pas de maires ou de conseillers généraux? Tout simplement parce qu’il se trouve exclu de manière permanente et durable des coalitions entre partis qui élisent les maires ou les conseillers généraux au fil des deux tours de scrutin. Bien qu’ayant parfois près de 50% des électeurs prêts à le soutenir au second tour, il se trouve toujours incapable de gagner seul des mairies ou des conseillers généraux en nombre significatif. Marine Le Pen n’est pas le maire d’Hénin-Beaumont. On vérifie ainsi empiriquement sur le cas du FN que le scrutin à deux tours, qui se pratique pour l’élection des maires, des conseillers généraux, des députés, et… du Président de la République, interdit à un parti d’avoir quelque importance que ce soit dans la plupart des organes élus de la France (à l’exception des conseils régionaux et surtout de la députation française au Parlement européen) sans avoir auparavant trouvé des partis,  selon la vision qu’on a de ce genre de choses, avec qui s’allier ou se compromettre. Si l’on compare le sort institutionnel des “Verts” et du FN depuis les années 1980, il est facile de constater que les “Verts” ont fini – après quelques tribulations certes -  par accepter de rentrer de manière stable dans la coalition des gauches et qu’ils y ont été acceptés (même si des élus communistes ou socialistes ne les supportent pas au niveau local, cf. situation à Villeurbanne par exemple); à l’inverse, surtout depuis les régionales de 1998 qui ont vu la droite républicaine faire le ménage dans ses rangs (exit Millon & Cie), le FN n’a plus aucune capacité à se coaliser avec qui que ce soit à sa gauche. Il est à la fois pur et isolé. Les “Verts” au contraire tirent les fruits de cette stratégie de coalition avec le reste de la gauche lors des élections sénatoriales de l’automne 2011, où ils commencent à être significativement représentés au Sénat via leur présence accrue dans les conseils municipaux  – inversement, le FN est bien incapable de se doter du moindre sénateur à cette occasion : pourquoi devrait-il prétendre à la Présidence de la République?  On notera qu’aussi bien les Verts que le FN ont des électorats de taille moyenne qui fluctuent largement selon les élections, mais chacun a pu faire des usages très différenciés des alliances. Les “Verts” risquent certes de voir leur candidate se prendre une gamelle à la Présidentielle, mais, en cas de victoire de F. Hollande, ils auront dans la foulée des députés – qui, ironie de l’histoire, pourront se taxer eux-mêmes (à la manière des députés du vieux PCF d’antan) pour rembourser les dettes du parti si Eva Joly n’atteint pas les 5% requis pour se faire payer ses frais de campagne par la République.

Par ailleurs, à cette incapacité du FN à se coaliser, correspond le fait que le FN a été “diabolisé” – et s’est lui-même “diabolisé” pour se faire entendre. Il est censé faire peur. C’est le Raminagrobis de la politique française. Jacques Le Bohec a décrit il y a quelques années déjà tout ce mécanisme (cf. Sociologie du phénomène Le Pen, Paris : La Découverte, 2005) dont le monde des médias a été le co-producteur. De ce fait, apporter son parrainage à Marine Le Pen devient un acte de la part d’un maire qui mérite une médiatisation particulière. Certains maires sont sans doute effrayés par cette situation – plus que par des menaces liées à leur appartenance à une intercommunalité dominée par les membres du PS et/ou de l’UMP. Il est du coup plus facile de donner son parrainage “républicain” au candidat d’une  force politique de moindre importance que le FN, éventuellement encore plus extrémiste ou à tout prendre fantaisiste. Il serait ainsi amusant de voir quelques micro-entreprises politiques totalement marginales en terme de voix, de militants, pour ne pas parler d’élus, avoir leur candidat à la Présidentielle. On parle beaucoup d’une éventuelle nouvelle tentative de Jacques Cheminade en 2012, qui prétend avoir ses 500 signatures. (A vérifier par le Conseil constitutionnel…) Or, qui a vraiment peur de ce personnage? Personne! De fait, si Marine Le Pen n’a pas ses signatures, cela sera aussi un échec complet de sa stratégie (prétendue) de “dé-diabolisation”. Les cantonales de 2011 avaient déjà montré que cela ne marchait pas (cf. travaux de Pierre Martin sur ce point). Cet échec à se présenter en 2012 ne ferait que vérifier l’existence de cette impasse. Je ne donne pas alors très cher ensuite du FN comme parti – sauf si l’UMP faisait bêtement l’inverse de ce qu’il devrait faire aux élections législatives à venir, c’est-à-dire s’il revenait sur sa ligne de fermeture à toute alliance avec le FN.

Que se passerait-il en cas de non-candidature de Marine Le Pen? D’abord beaucoup de bruit pour rien dans les médias autour de ce sujet, et un débat inutile à ce stade sur les parrainages et la démocratie. Ensuite, comme le montre déjà un sondage pour le JDD, les électeurs se reclasseraient logiquement. Le candidat Sarkozy en profiterait sans doute, mais cela ne bouleverserait pas le paysage. En effet, aucun candidat en lice ne peut recueillir tous les électeurs en déshérence du FN.   Par contre, il est possible que cela amène N. Sarkozy à se droitiser trop, que cela pousse les électeurs modérés dans les bras de F. Bayrou d’autant plus que le risque d’un “21 avril à l’envers” aura disparu, et que donc voter Bayrou sera une façon de voter à droite sans risque aucun de ne pas avoir de candidat de droite au second tour de la Présidentielle pour qui voter.

Enfin – remarque égoïste de la part du politiste – sans M. Le Pen à cette élection, que de comparaisons entre résultats de sondages faits sur les différentes élections présidentielles qui se perdront…

Défense des frontières

Étant à Berlin pour des vacances (bien ou mal méritées? agréables en tout cas), j’ai suivi de loin les événements de ces derniers jours.  Heureusement, au retour, Nicolas Sarkozy m’a réveillé de ma torpeur. En effet, dans le cadre de l’annonce qu’il allait demander conjointement avec l’Italie à la Commission européenne  d’étudier une réforme de l’espace Schengen, suite à l’afflux d’immigrés clandestins tunisiens sur le territoire européen, ce dernier a fait usage d’une forte expression pour qualifier le sens de son action “la défense des frontières”.

Venant d’Allemagne en étant passé par Strasbourg pour une rapide halte, j’ai subi du coup comme un court circuit neuronal : diable, nous en étions déjà là, j’avais manqué des épisodes comme ces touristes de la plage d’Ostende de l’été 1914 que décrit Stefan Zweig dans le Monde d’hier ayant juste eu le temps de plier bagage par le dernier train avant l’invasion, l’Ennemi se pressait donc aux portes, et il fallait défendre les frontières… comme à Wissembourg en 1870,  comme sur la Meuse  en 1940…  ILS ARRIVENT! SIE KOMMEN! Aux armes, citoyens ! No Pasaran!  Ô Sainte Geneviève, protégez-nous de vos exhortations et de vos prières de ces nouveaux païens! On excusera ce pataquès symbolique, mais ce “défense des frontières” pour quelqu’un qui revenait de chez l’ennemi héréditaire, cela m’a fait tout drôle. Du coup, comme citoyen lyonnais, je voulais m’engager de suite dans l’armée Bourbaki, et aller secourir de mon courage les Belfortains  assiégés par le  Prussien, mais vu mon âge…

Eh oui, dans la rhétorique populiste, il faut augmenter les doses pour être efficace, et, là, cela m’a vraiment fait comme un shoot, nous ne sommes pas loin des hordes teutonnes déferlant sur la vertueuse Patrie du droit et de l’humanité.

Mais, par le Dieu des batailles,  notre Empereur saura écraser de ses légions ramenées en hâte de lointaines et vaines campagnes contre les Parthes ces Childéric, Attila et autres fourbes aux yeux vitreux de haine et de convoitise. Rome sera sauvée!

Philippe Askenazy, Les décennies aveugles. Emploi et croissance 1970-2010.

Le débat de l’élection présidentielle 2012 se profile décidément à l’horizon. Le livre de l’économiste Philippe Askenazy, Les décennies aveugles. Emploi et croissance 1970-2010 (Paris : Le Seuil, 2011), contribue avec quelques autres à ouvrir le bal  des contributions à un “nécessaire renouveau”. L’auteur a décidé d’y aller fort et, comme on dirait au tennis, avec un puissant jeu de fond de cour qui laisse peu de chances à l’adversaire. A l’en croire, pratiquement toutes les politiques économiques menées en France depuis 1970, par la droite ou par la gauche indifféremment, ont complétement échoué, manqué le coche de l’histoire, et, surtout, elles ont empiré les problèmes rencontrés plutôt qu’autre chose faute d’avoir bien compris ce qui se passait, ou pire encore, faute de tenir compte des évaluations disponibles des politiques déjà menées.

Pour établir ce point, P. Askenazy se livre à une relecture – qui constitue une utile présentation, ou révision, selon les lecteurs – des politiques de l’emploi depuis la fin des années 1960. Si je schématise sa pensée, les dirigeants, mal conseillés par des experts aussi peu finauds que pérennes dans leurs belles carrières, ont commis une double erreur :

- d’une part, une trop grande fixation sur les aspects macroéconomiques, autrement dit sur les “grands équilibres” – même si, au fil du temps, l’auteur montre aussi qu’entre le “barrisme”, réellement rigoureux de la seconde moitié des années 1970, et les déficits qui se creusent des années 2000, alors que “la France est en faillite”, si le discours reste le même, les réalités différent du tout au tout;

- d’autre part, et c’est là sa véritable obsession tout au long de l’ouvrage, une fixation, délétère au final, sur le fonctionnement microéconomique du marché du travail. A travers les gouvernements de couleur variée depuis 1970, on retrouverait au fond toujours les même diagnostics : 1) les jeunes sont massivement au chômage parce que, par nature (indolence et rêverie), peu productifs – donc il faut trouver un “truc” (alias un “plan”, un “dispositif”, un “contrat”, etc.) pour que leur embauche coûte le moins possible aux entreprises qui se donnent le tracas de les embaucher, “trucs” successifs qui commencent avec le “barrisme” dans les années 1970 et qui ne cessent de revenir sous des formulations diverses – la prophétie d’une nature improductive de la jeunesse finissant par segmenter définitivement le marché du travail à son détriment; 2) idem mutatis mutandis pour  les plus de 50 ans avec des résultats similaires ;  3) le coût pour les entreprises du travail non qualifié est trop élevé au regard de la productivité d’une bonne part de la main d’œuvre – il faut donc alléger les “charges” de ces dernières pour l’emploi des moins qualifiés – et sur ce point, droite et gauche se situent sur la même ligne, comme l’auteur le montre en détail pour  l’adoption des “35 heures” (p. 169-173); 4) le marché du travail souffre de rigidités et de difficultés d’“appariements” entre offre et demande de travail – sorte de mythe d’un trésor caché d’emplois qu’il suffirait de découvrir au coin de le rue.  Pour l’auteur, en 40 ans de politique économique, la France est désormais allée au bout de ces logiques de flexibilité/segmentation du marché du travail, mais, au total, tout cela n’a réussi qu’à développer effet pervers sur effet pervers (particulièrement en matière de statut de la jeunesse, de rapport hommes/femmes sur le marché du travail, ou de difficultés des seniors à rester dans l’emploi), tout en détériorant de plus en plus au fil des décennies les finances publiques.

Que fallait-il faire alors? L’auteur admet, et souligne même, qu’il n’était pas facile de comprendre en 1970 ce qui allait se passer, à savoir une nouvelle “Révolution industrielle” (cf. chap. 1, “Une nouvelle révolution industrielle américaine”, p. 17-54). En fait, bien qu’il n’utilise pas le terme, les pays occidentaux, et en premier les Etats-Unis, sont entrés dès le milieu des années 1960 dans une phase de “destruction créatrice” liée à l’invention des technologies de l’information, puis, à leur diffusion à l’ensemble des activités économiques.  Les Etats-Unis, pays leader sur ce point, auraient imposé au reste du monde, dans la mesure même où ce sont eux qui ont défini les paramètres de l’usage de ces technologies nouvelles,  un certain style d’organisation du travail, le “productivisme réactif”, selon le vocabulaire de l’auteur. Ce dernier impose une  réinvention permanente des postes de travail et repose sur une forte qualification initiale de la main d’œuvre disponible qui permet ces mutations incessantes.

Du coup, les dirigeants français ont fait une double erreur : ne pas comprendre dans un premier temps jusqu’au milieu des années 1980 qu’une Révolution industrielle était en cours (malgré des signaux faibles dès la fin des années 1960 de la part de certains experts), et quand ils l’ont compris (pour une partie d’entre eux), ne pas voir appuyé à fond et avec constance sur les deux grands leviers disponibles : l’éducation et la R&D, ou de l’avoir fait de bien mauvaise manière. De ce point de vue, l’auteur distingue bien une opposition droite/gauche : le PS et ses alliés quand ils ont été au pouvoir ont eu tendance à  en faire plus pour l’éducation que la droite – ainsi, vu les alternances depuis 1986, cela signifie que la politique éducative n’a pas été poursuivie avec la constance nécessaire, puisqu’elle n’a jamais bénéficié d’un consensus droite/gauche – contrairement à la réduction des charges sur les bas salaires… De ce dernier point de vue, on imagine aisément (p. 226-227) ce que pense P. Askenazy de la politique, menée depuis 2007, de suppressions de postes dans la fonction publique, qui revient entre autres à diminuer le nombre d’enseignants. (J’entendais ce matin que même la très gentillette PEEP avait fini par se réveiller… le mouvement populaire s’élargit chaque jour… après les magistrats, les mères de famille… ) Sur la R&D, l’opposition semble moins tranchée : ici, ce que P. Askenazy constate, c’est la passion pour les réformes institutionnelles de la recherche publique qui semble habiter les responsables successifs : Claude Allègre, Valérie Pécresse, même combat! Plus inquiétant encore me semble être sa description/dénonciation (p. 240-244) de l’actuel “Crédit impôt recherche”. A le suivre, loin d’aider à augmenter vraiment l’effort de R&D du secteur privé français, le gouvernement aurait construit (par mégarde? par refus d’écouter les économistes?) une magnifique “béquille du capital” (comme on disait dans les années 1970). Celle-ci aurait permis aux plus grands groupes français de maintenir en 2009 leur profitabilité au plus fort de la crise mondiale…

Le moins que l’on puisse dire, c’est que P. Askenazy dresse un sombre tableau, et il me semble  que l’UMP devrait lancer une fatwa à son encontre à la lecture des deux derniers chapitres (chap. 6 “2002-2007 : la décomposition”, p. 189-212, et chap. 7, “2007-2010 : l’avalanche”, p. 213-244), tant la politique économique suivie depuis 2007 apparait dans ces pages comme une suite désespérante d’échecs (défiscalisation des heures supplémentaires ou TVA réduite dans la restauration par exemple), ou, au mieux, de demi-mesures (fusion mal financée et organisée ANPE/ASSEDIC, ou réforme de la représentativité syndicale).

Comme P. Askenazy ne parait pas viser pas le suicide en masse de ses lecteurs, ou leur émigration pour d’autres cieux, que propose-t-il?

Premier point, peu original mais crucial : un grand bond en avant de l’éducation à tous les niveaux de la maternelle à l’enseignement supérieur, afin d’adapter la population active aux nécessités de la révolution industrielle en cours. Il insiste d’ailleurs sur la nécessité de viser le plus haut possible, et, par exemple, d’abandonner la priorité (relative) aux formations qualifiantes courtes  (bac+2) dans le supérieur, au profit du master et du doctorat. A court terme, ce grand bond en avant profiterait aux jeunes enseignants à embaucher de la maternelle au supérieur, aux mères/pères de famille trouvant plus facilement un mode de garde, et permettrait d’attirer en France des dizaines de milliers d’étudiants étrangers grâce à un rapport qualité/prix favorable de nos formations.

Deuxième point, toujours peu original à mon sens : de la R&D, de la R&D, toujours et encore de la R&D. Et surtout de la recherche fondamentale guidée par le flair des chercheurs et pas seulement de la recherche appliquée guidée par les nécessités supposées des groupes industriels déjà présents sur le territoire. Évidemment, ce genre de propositions va exactement à l’encontre des esprits animaux des administrateurs de la recherche, qui veulent savoir exactement, bientôt à la minute près, ce que font ces satanés de (fainéants de) chercheurs et aussi quand cela va enfin rapporter! (On voit le brillant résultat d’une telle recherche guidée par les impératifs financiers dans l’univers de la pharmacie, où l’on n’a pas fait de percée majeure en matière de médicaments depuis des décennies. Et je ne parle pas du Mediator! )

Troisième point, qui, à mon avis, ne va pas que lui attirer des amitiés dans l’univers des experts économistes : arrêter de bricoler le marché du travail, et abandonner la théologie de l’incitation fiscale (alias “dépenses fiscales” qui, après évaluations, s’écroulent en général dans l’insignifiance ou dans l’effet d’aubaine) pour revenir à des interventions directes de l’État dans les domaines clés pour le bonheur public par des créationsHorresco referens! Ouvrez-vous bien grandes, ô portes de l’Enfer,  pour ce suppôt attardé du “socialisme qui ne marche pas”, de la “gréviculture”, de la “planification” et du “fonctionnariat”de postes de fonctionnaires.  P. Askenazy fait en effet remarquer que, vu le coût pour les finances publiques de certaines mesures destinées à créer de l’emploi (comme la TVA réduite dans la restauration), il serait peut-être à tout prendre moins cher et plus avisé de créer des emplois publics.  Ceux-ci, en plus, répondraient à des besoins sociaux (éducation, sécurité, santé, dépendance, etc.) – et auraient de surcroît l’avantage de permettre à une partie des jeunes de trouver des emplois stables. Par contrecoup, ces recrutements publics  remettraient un peu de rapport de force du côté de l’ensemble des jeunes  sur le marché du travail.

(Incidemment sur ce point, j’ai cru comprendre en écoutant France-Inter que l’économiste Thomas Piketty, qui lui propose une grande réforme fiscale, écartait totalement l’idée que l’on puisse rayer d’un trait de plume les allégements pour les entreprises sur les bas salaires… sans citer P. Askenazy d’ailleurs, mais la flèche du Parthe semble avoir été lancée. A suivre.)

Quatrième point, où là P. Askenazy fait preuve d’imagination et d’audace. Les autorités françaises doivent comprendre que, pour profiter de la révolution industrielle en cours, il faut choisir des créneaux porteurs. Pour sa part, il propose l’éducation supérieure et surtout la santé (p. 292-303). Il propose de fait un renversement complet de logique de la discussion publique  : tout le débat visible sur la santé porte en effet en France sur son coût exorbitant (le “trou de la Sécurité sociale”, le “déficit de l’hôpital public”, etc.) ; même les 35 heures ont été introduites à l’hôpital dans ce registre, en refusant par principe toute création correspondante d’emplois statutaires générant un chaos du plus bel effet (qui n’a pas été sans effets sur l’échec de Lionel Jospin en 2002). P. Askenazy propose d’aller en sens inverse : la performance en matière de santé , déjà comparativement bonne en France selon les comparaisons internationales, deviendrait d’une part une source de longévité en bonne santé. Celle-ci procurerait à l’avenir des masses de travailleurs productifs, d’autant plus longtemps que leur formation initiale a été longue. La santé  (publique) offrirait d’autre part un service à vendre à nos voisins européens qui suivraient la pente inverse. La France deviendrait “l’hôpital du continent” (p. 303) – formule malheureuse dont un militant UMP devrait immédiatement s’emparer pour se gausser à bon compte.

Quels sont les perspectives politiques du “programme Askenazy”? Plutôt faibles, en raison même de ce qu’il explique dans son ouvrage. Il y dénonce un certain court-termisme des décisions prises par les différents gouvernements. Ceux-ci  cherchent par toutes les ficelles accumulées depuis 1970 à juguler la montée du chômage. Chaque gouvernement réinvente la roue, et plus amusant à suivre tout au long du texte,  voit les mêmes hommes / femmes depuis 1970 poursuivre le (lourd) héritage de Raymond Barre. Or, de ce point de vue, les deux grands présidentiables socialistes (selon les sondages), Martine Aubry et Dominique Strauss-Kahn, apparaissent comme des habitués des mêmes recettes médiocres aussi pratiquées par le camp d’en face. Si l’un ou l’autre accède à la Présidence en 2012, sauront-ils se renier? penser vraiment différemment les choix  économiques à faire? Manuel Valls semble encore pire de ce point de vue, lui qui pense que les 35 heures constituent encore un problème. Que reste-t-il? Ségolène Royal, François Hollande et Arnaud Montebourg…  Mouais…  Au delà des personnes,  est-ce qu’un président socialiste osera une fois élu en 2012 dire qu’il faut créer massivement de l’emploi public pour préparer l’avenir, et ne va pas s’arrêter de le faire au premier coup de sifflet bruxellois?  Comment face au chômage de masse ne pas essayer encore une fois les vieilles recettes? En effet, si je comprends bien les idées de P. Askenazy, une vraie reprise de la croissance dans les pays développés – la France ne fait pas exception -  ne peut être durable que si elle repose sur une percée technologique majeure dans un domaine qui correspond à un besoin mondial (l’auteur semble beaucoup admirer  la capacité de Londres à avoir réussi à monopoliser à son profit les nouveautés de la finance permises par la révolution de l’informatique). Or une telle perspective prend du temps, beaucoup de temps, dix ans, voire plus, une bonne vieille mesure pour l’emploi des jeunes, des vieux, des femmes, des handicapés, peut avoir un effet rapide, que l’électeur peut percevoir.

Au total, un livre excellent, critiquable sans doute parce qu’il veut trop étreindre, comme avec son traitement un peu léger de la financiarisation du capitalisme (p. 214-219), mais qui devrait nourrir – comme on dit! – le débat public.

Ps. L’ironie veut que le soir même où j’avais écrit ce post et m’était imprégné  de ce fait des propos de P. Askznazy, le Président de la République se livrait à un exercice de propagande communication sur TF1. Et ce dernier a abordé – tout de même il n’y a pas comme problème dans ce “vieux pays” que des saintes que des monstres égorgent aux coins des bois! – la question du chômage… Or les annonces faites ont été exactement dans le droit fil de ce que P. Askenazy décrit et décrie dans son livre. Le demi-milliard d’euros supplémentaires annoncé va servir à faire de l’emploi aidé pour les jeunes et les chômeurs de longue durée, de la formation plus ou moins raté hors entreprise dont on sait qu’en France (et ailleurs) elle n’a aucun effet sur l’emploi (d’après P. Askenazy).  Seul l’accent mis sur l’apprentissage (donc sur une formation en entreprise) est sympathique et raisonnable (encore qu’on vient de le supprimer de fait pour les enseignants débutants…), mais va encore une fois reposer sur les seules finances publiques (puisqu’il y aura un “bonus/malus” pour les entreprises en fonction de leur taux d’apprentis, “bonus/malus” dont on devine aisément qu’il va finir en pratique exclusivement en “bonus”… j’entends en effet déjà Madame Parisot gémir à propos du “malus”… “Ma cassette, ma cassette, on a volé ma cassette”…). P. Askenazy n’aura donc pas de mal à mettre à jour son ouvrage pour la (souhaitable et nécessaire) édition de poche de son ouvrage. C’est reparti comme en 1974-1980 en somme, et cela traduit un vrai manque d’imagination. (En même temps, du point de vue électoral, on sait désormais comment finit le show si on part sur ce genre de “traitement social du chômage” version 2010.)

 

Christophe Guilly, Fractures françaises.

C’est peu de dire que j’ai hésité à chroniquer ce livre de Christophe Guilly, Fractures françaises (Paris : François Bourin Editeur, 2010) sur mon blog. En effet, l’auteur inscrit dans son texte comme destinataire idéal de ses propos d’hypothétiques leaders d’une gauche qui retrouverait le goût et le sens de la “Question sociale”, mais, à raison même de  son contenu sociologique, j’ai plutôt l’intuition que seuls Martine Le Pen ou Bruno Gollnish pourraient faire de cet ouvrage leur livre de chevet. En un sens, s’il se veut une intervention politique dans le débat au service de la gauche, ce livre s’avère  totalement raté, dans la mesure où le diagnostic qu’il pose avec quelque justesse revient à souligner l’impasse définitive dans laquelle la gauche de gouvernement se situerait.

Quelle est donc la thèse de cet ouvrage, que le lecteur supposera du coup comme particulièrement sulfureux? Christophe Guilly, en tant que géographe, propose une  interprétation de la structuration sociospatiale de la société hexagonale. (Je dis hexagonale, pour souligner justement qu’il s’inquiète de l’éclatement de la société française en segments séparés.) On verrait dans les trois dernières décennies naître deux hexagones avec des logiques contrastées : d’une part, les grandes métropoles (Paris, Lyon, etc.) deviendraient le lieu d’une cohabitation sur un espace restreint entre les classes profitant économiquement de la globalisation de l’économie capitaliste et attirés culturellement par l’idée de mobilité permanente, de cosmopolitisme, de mélange des cultures, et les groupes sociaux les plus économiquement désavantagés présents dans l’hexagone, essentiellement constitués de personnes sous-qualifiés issus de l’immigration familiale d’après 1974; d’autre part, le reste du pays où se seraient en quelque sorte réfugiés les autres habitants, le gros de la population française, la majorité des ouvriers et des employés en particulier. C’est là le principal message du livre : sur les dernières années, la France des “petits” (pour reprendre une terminologie ancienne) est devenue invisible aux yeux des médias et des décideurs publics parce qu’elle s’est dispersée façon puzzle loin des métropoles. Cette dispersion s’explique par deux aspects principaux : d’une part, les “petits” ne peuvent pas se payer le luxe de subir les effets de l’insécurité provoquée dans les quartiers de banlieue, en particulier d’habitat social, par une minorité de délinquants parmi les plus miséreux, conduites déviantes d’une minorité que l’action publique s’avère incapable d’enrayer; d’autre part, l’explication se trouve là plus sulfureuse, ces “petits”, essentiellement des personnes issues des immigrations intérieures à la France ou des pays européens proches, ne peuvent pas supporter le choc, que l’auteur qualifie de culturel, de se retrouver désormais en minorité numérique dans des quartiers qui furent autrefois les leurs. Il y aurait bel et bien en France des “effets de substitution” de population dans certaines banlieues.  Les nouveaux minoritaires, ex-majoritaires des quartiers populaires des villes-centres et des banlieues, recherchent du coup, via l’acquisition d’une maison individuelle loin des métropoles, la sécurité de sentir de nouveau l’autochtone d’un lieu.

Les cartes en moins et l’accent sur l’immigration en plus, Christophe Guilly reprend donc ici la thèse qu’il avait déjà exprimé avec Christophe Noyé dans son très pertinent Atlas des nouvelles fractures sociales. Les classes moyennes oubliées et précarisées (Paris : Autrement, 2004). Pour lui, contrairement au halo médiatique constitué par le “problème des banlieues”, la France des petits, des sans grade (toute allusion…) qui souffre des effets de la mondialisation (au sens économique et culturel), autrement dit la vraie Question sociale du point de vue quantitatif et non pas de celui, médiatique, des émeutes urbaines, voitures brûlées, et autres hauts faits de la racaille qu’il faut karchériser pour parler en Sarkozy, s’est déplacée dans le péri-urbain ou le rural profond. Elle en est devenue du coup invisible. Les politiques publiques font largement erreur dans  leur focalisation sur les banlieues parce qu’elles réagissent plus à chaud à des hauts faits médiatisés qu’à la vague de fond qui restructure le territoire.

Malheureusement, la thèse reprise en 2010 n’est tout de même pas loin d’une vision ethnicisée de l’hexagone. L’auteur s’en défend hautement, et critique au contraire l’opposition inclus/exclus largement utilisée dans les médias et le débat public, qui n’est finalement qu’une autre façon  républicaine de dire Français de souche/Immigrés, voire Blancs/Pas blancs. Pour lui, le problème des banlieues  résulte avant tout de la dynamique des marchés du travail métropolitains, qui n’offrent pas de perspectives d’emplois à des populations sans qualifications issues du regroupement familial, et de l’existence d’une offre locative sociale, au départ destinée à loger les ouvriers de l’industrie de ces métropoles, qui accueille ces populations économiquement surnuméraires.  Cependant,  à le lire, il n’est pas sûr qu’il ne tende pas à renforcer  l’approche Français de souche / Immigrés : certes, il insiste sur le fait que la plupart des immigrés ne vivent pas dans les banlieues, que ces dernières, pour une grande partie de leurs habitants, ne sont  en réalité qu’un lieu de passage dans un parcours biographique ascendant, qu’il existe finalement plus de chances de réussite professionnelle pour un jeune de banlieue que pour celui du rural profond, qu’au total, contrairement à ce qui est souvent dit, l’État et les autorités municipales concernées n’ont pas du tout baissé les bras dans ces quartiers que les tendances lourdes de l’économie tendent à appauvrir et y offrent plus de services publics que dans le rural profond, ne serait-ce que parce, désormais, ces banlieues construites dans les années 1950-1970 se trouvent relativement proches du centre de la métropole par rapport au reste de l’habitat diffus construit depuis   ; mais il souligne aussi la profonde ghettoïsation de ces banlieues, où les jeunes descendants d’immigrés familiaux ne rencontreraient plus que des semblables, où les mariages se feraient de plus en plus au pays, pour ne pas dire “au bled”, et où une perception ethnique de la réalité l’emporterait désormais chez tout un chacun (y compris chez un maire de banlieue comme Manuel Valls). L’auteur dénonce à la fois avec force des élites qui ne verraient plus la France qu’à travers une opposition villes-centres/banlieues, majorité blanche/minorités ethniques, et en même temps, il renforce par de nombreuses données sociologiques cette impression de la création de ghettos ethniques (contrairement à l’opinion dominante, me semble-t-il, chez les sociologues).

Du coup, le livre finit par imposer l’idée d’une tripartition de l’espace social :

- centres-villes bourgeois et anciens quartiers populaires des villes gentrifiés qui abritent les gagnants de la mondialisation, avec éventuellement une cohabitation dans les anciens quartiers populaires de “bobos” et de sous-prolétaires d’origine immigré récente (ce qui correspond à la diversité du bâti). C. Guilly fait remarquer que les “bobos” s’accommodent fort bien de la présence de ces “exclus” tant que la cohabitation reste distante malgré la proximité spatiale, surtout quand ces mêmes “bobos” peuvent obtenir grâce à leur présence la baisse indirecte des services qu’ils achètent. L’auteur cite les restaurants abordables grâce au travail au noir en cuisine, on pourrait aussi citer la garde des enfants, le repassage, etc. . Il ajoute quelque peu perfidement que, si les écoles primaires restent peu ségrégées dans ces quartiers ex-populaires entre rejetons des “bobos” et ceux des “exclus”, les collèges le sont déjà beaucoup plus, pour ne rien dire des lycées. Comme j’habite à la Guillotière à Lyon, je ne peux qu’accepter son diagnostic, même si mon ilot (au sens urbanistique) appartient sans doute à la petite bourgeoisie depuis les années 1950.

- les banlieues ex-ouvrières, devenus le lieu de concentration de “toute la misère du monde”, que, finalement, la France “accueille” selon l’auteur plus que ne le prétend le discours officiel. Elles représentent effectivement selon lui le lieu de l’insécurité, et connaissent une rotation rapide des populations. N’y restent que ceux qui n’ont pas encore trouvé les moyens d’aller ailleurs. Ces quartiers sont en train de devenir des ghettos en dépit des efforts des autorités publiques, et forment en tout état de cause le cul-de-basse-fosse de la société métropolitaine.

- le reste, la France profonde des villages, petites villes, tout ce qui se trouve loin des métropoles. Cette France-là accueille la majorité des classes populaires, de ces 60% d’ouvriers et d’employés qui constituent encore aujourd’hui la population active. Cette France-là se trouve être selon C. Guilly la grande perdante de la mondialisation économique et culturelle en cours. La présentation de la situation par l’auteur  parait tellement négative que cela m’a fait penser à ce que décrivent les géographes sociaux pour la Roumanie post-communiste d’après 1989 : un vaste mouvement de repli vers la campagne de la part des populations ayant perdu leur travail en ville à la faveur de la transition vers l’économie de marché. Mutatis mutandis, à très bas bruit médiatique, on observerait un phénomène assez similaire en France – qui rencontrerait aussi les effets de la décentralisation productive des années 1960-1970 qui avait déplacé le gros du monde ouvrier loin des anciennes grandes métropoles de la première industrialisation. Bien que C. Guilly n’aille pas jusque là, il faudrait s’interroger sur l’origine sociale de ces exilés volontaires des métropoles, ne seraient-ce pas en grande partie les enfants ou petits-enfants de l’exode rural des années 1950-60? Quand aux actuels licenciés ou aux menacés de l’être à terme des usines des petites villes et de la France rurale, ne sont-ils pas en majorité des descendants des ruraux de cette même région?

La thèse selon l’usage que C. Guilly  lui destine vise clairement à avertir la gauche de gouvernement qu’elle doit se préoccuper plus de cette France aussi invisible  dans les médias que  majoritaire dans les faits. Pour l’auteur, qui n’est pas un économiste à la Pangloss pour lequel  tout se trouve aller pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles, il ne fait en effet aucun doute que l’insertion actuelle de la France dans la mondialisation, dans la division internationale du travail, profite à certains groupes sociaux et pas à d’autres. Il y a d’évidence des gagnants et des perdants, à la fois sur le plan économique, mais aussi en terme de définition  de ce que doit être une vie réussie, à savoir mobile, nomade, cosmopolite, où, comme dirait Madame Parisot, tout comme l’amour, rien ne dure.

Malheureusement, en raison même de l’acuité de sa description, je ne perçois aucune raison pour laquelle la gauche de gouvernement, le PS en particulier, changerait radicalement son fusil d’épaule. Ses grands leaders métropolitains – les maires des grandes villes – s’affichent à 100% pour l’insertion de leur cité dans la mondialisation – et le gros de leur électorat avec! Allez donc raconter aux maires de Paris,  Lyon,  Strasbourg, ou même Lille, Nantes, Rennes, Montpellier, ou Toulouse, qu’il faudrait un peu réfléchir de manière vraiment critique à cet aspect là des choses. Ne parlons pas non plus des élites  du PS français servant dans les organisations internationales : un DSK ou un Pascal Lamy ne peuvent pas admettre une seconde que la division du travail mondial doive être remise en cause. Il faut l’approfondir au contraire par une meilleur régulation pour qu’elle soit plus juste et efficace. Le PS a certes adopté le concept de “juste échange”, mais, pour l’instant, cela reste un slogan sans contenu réel en matière de politiques publiques proposées. Bien sûr, il existe à gauche du PS une autre (petite) gauche de gouvernement, le Front de gauche en particulier. Ce dernier pourrait prendre en charge l’avertissement de C. Guilly, mais elle ne se trouve qu’au début d’un difficile parcours de (re)construction. Je la vois mal avoir un candidat qui arriverait  en tête des candidats de gauche au premier tour de la Présidentielle de 2012…

On pourrait imaginer cependant que des élus de la France profonde relaient ce message. Hormis le fait qu’il existe sans doute autant d’élus de gauche, de droite ou du centre, ou officiellement sans étiquettes, concernés par cette longue agonie de la France qui se lève tôt, comme on le voit à chaque fermeture de site industriel un peu médiatisé,  il me parait pour l’instant improbable qu’une coalition d’élus de cette France profonde arrive à se faire entendre sur ce thème, et amène la France à changer d’insertion dans la division internationale du travail. Il y a certes eu des étincelles médiatisées (comme le député chanteur…), il y a certes des mouvements de défense des services publics locaux, mais, au total, il est bien peu probable que les métropoles écoutent la France profonde : les intérêts objectifs divergent, et les métropoles  contrôlent le sens de la situation. Pour paraphraser Marx, toute cette France populaire  de l’habitat individuel diffus, que décrit Christophe Guilly, se résume  à un immense sac de pommes de terre, dont pour l’heure ne menace de sortir aucun mouvement social d’ampleur. (On me dira que, lors de l’actuel mouvement contre la réforme des retraites, les petites villes connaissent de grosses manifestations, mais, pour les médias nationaux, cela reste presque invisible – et bien moins visible que les émeutes dans le cœur des métropoles lyonnaises et parisiennes.)

En fait, en lisant C. Guilly, et en ajoutant foi à sa description, la vraie question que je me suis posé, c’est finalement pourquoi le Front national fait au total des résultats électoraux si médiocres, alors que la situation lui est, à l’en croire, si objectivement favorable : mondialisation qui appauvrit le gros des  Français et leur fait perdre le sentiment d’être chez eux et les oblige à se mettre au vert, immigration de toute la misère du monde largement hors de contrôle, banlieues en proie à la délinquance venue d’immigrés, création de ghettos, État et autorités publiques de bonne volonté mais impuissants, etc. . C. Guilly donne lui-même en creux une réponse en soulignant, qu’au vu des sondages, les classes populaires restent attachés à des valeurs d’égalité. Cette allusion à des données de sondage m’est apparue un peu incohérente avec la démonstration générale du livre qui tend au contraire à n’étudier que ce que les gens font en “votant avec leurs pieds” et non ce qu’ils disent lors d’un entretien de sondage. Tel “bobo” cosmopolite et tolérant n’hésitera pas une seconde à s’affranchir de la carte scolaire au niveau du collège pour que son héritier ne souffre pas de la présence d’enfants d’exclus dans sa classe. Laissons donc de côté ce que répondent les gens (sauf à supposer que le peuple soit honnête et les bobos hypocrites – ce qui est possible!). Pour ma part, j’attirerais l’attention  sur  les mécanismes institutionnels de la Cinquième République et  sur la pratique du cordon sanitaire contre le Front national lors des scrutins à deux tours qui érodent depuis longtemps l’impulsion frontiste. Sans possibilité de tisser un réseau de maires, de conseillers généraux,  de s’implanter dans les institutions locales, le FN ne peut aller bien loin. La vraie leçon de ce livre devrait plutôt être tiré à droite : il faut rester sur la ligne chiraquienne (du moins celle de la fin de sa vie politique), surtout ne pas leur entrouvrir la porte, sinon cela sera le déferlement.

Pour ne pas laisser le lecteur sur une telle impression négative, je voudrais souligner une ligne d’espoir que l’auteur ne met pas assez en valeur  à mon sens bien qu’il en parle. En fait, sur les 40 dernières années, les immigrés ou leurs enfants se sont spatialement répandus partout dans le territoire hexagonal. La France profonde se trouve elle-même bien plus métissée qu’il y a cinquante ans. De fait, ce sont aussi  des descendants d’immigrés plutôt récents qui se replient dans les campagnes, qui veulent eux aussi leur maison individuelle. En dehors de quelques maires qui essayent d’empêcher ce genre d’évolutions, la diversité des origines s’impose progressivement partout, tout en suivant un modèle de vie individualiste qui n’a pas grand chose de lointain. C’est un beau gâchis écologique, mais il est possible que cela soit en fait un bon investissement pour la fameuse cohésion sociale.

Ps. Article de C. Guilly dans le Monde du samedi 6 novembre (page 20, Débats) intitulé “Un conflit révélateur de nouveaux clivages. L’insécurité sociale grandit”. A noter qu’il n’évoque l’immigration qu’en toute fin d’article, contrairement au poids que prend cet aspect dans son ouvrage. Le constat (bienvenu par ailleurs) de l’insécurité sociale, comme il le dit, ne prend pas alors la même coloration.

 

Sarkozy au taquet (III) : mais comment se débarrasser des indésirables?

Après les déclarations péremptoires du “discours de Grenoble” de N. Sarkozy, le gouvernement de François Fillon essaye de prouver sur le terrain à l’opinion publique qu’il est capable d’expulser à tour de bras les divers campements illégaux présents sur le territoire français métropolitain.

Du côté des “gens du voyage” (français), la situation bordelaise, due par ricochet à une expulsion dans une ville voisine, montre que ces derniers sont capables de se mobiliser pour défendre ce qu’ils considèrent  être leur droit à la mobilité dans de bonnes conditions – y compris en retournant la rhétorique xénophobe à leur avantage.  Leur utilisation du blocage routier comme répertoire d’action les fait du coup ressembler aux autres catégories de la population, peu nombreuses, mais disposant de véhicules/engins permettant de troubler la circulation  (agriculteurs, taxis, routiers, etc.). Il y a toujours dans ce cas-là un jeu entre les forces de l’ordre et les manifestants qui tourne autour de la valeur vénale des véhicules/engins utilisés. Ici, la situation se complique du fait que les véhicules/engins constituent, non seulement l’outil de travail, mais aussi l’habitat, des personnes mobilisées… Au delà de cette querelle bordelaise, ces incidents signent l’échec de la loi Besson. Je me demande d’ailleurs s’il ne faudrait pas avoir une réflexion, inspirée par une approche à la Elinor Ostrom, sur la création et la gestion de ces aires d’accueil pour nomades. Est-ce que, dans le fond, les communes en tant que collectivités dirigées par des élus -même bien intentionnés – des  sédentaires du lieu sont en état de créer et de gérer ce genre de services? De fait, au delà du problème de discrimination, de refus de leur présence par la majorité des populations dans les communes que transcrivent beaucoup de maires dans leurs politiques municipales de non-accueil (ou de mauvais accueil), n’y a-t-il pas un problème d’incitations? d’institutions?  Ne faudrait-il pas faire des gens du voyage les responsables directs de leur propre hébergement? Par ailleurs, pour avoir vu plusieurs années de suite, le campus de Grenoble utilisé par les gens du voyage pendant une bonne partie de l’été, je ne me fais guère d’illusions sur la réalité des nuisances provoquées par certains d’entre eux. Les réticences de certaines municipalités ne sont pas sans fondements réels. Une année,  sur le campus de Grenoble, à force de se comporter comme des sagouins, des gens du voyage avaient d’ailleurs réussi une mobilisation transversale des autres usagers du campus à leur encontre, rassemblant pour une fois personnels administratifs, enseignants-chercheurs, chercheurs, et étudiants, de toutes les institutions du site. L’adage néo-conservateur bien connu  se vérifiait : “Un conservateur, c’est un libéral qui a été agressé.” A l’époque, Le Dauphiné libéré, toujours à la pointe de l’édulcoration des situations problématiques (c’est-à-dire donnant de quelque façon raison aux extrêmes) faisait de louables efforts pour présenter la situation sous le jour le moins défavorable possible  à ces mêmes gens du voyage.

Du côté des Roms (étrangers!), on sent venir les abcès de fixation (accueil dans des gymnases) , et, quand j’entends que l’État roumain s’engage à faire un grand effort pour l’insertion des Roms rapatriés de France, je ne peux que prévoir l’impasse. A moins de les mettre dans des camps  en Roumanie gérés par des anciens de la Securitate (s’il en reste qui n’ont pas fait fortune dans la nouvelle Roumanie…), ou de leur supprimer leurs passeports sous quelque motif fallacieux, ils reviendront inévitablement. Actuellement, sous l’égide du FMI et de l’Union européenne, sait-on bien que l’État roumain se trouve contraint de couper drastiquement dans ses dépenses. Les salaires des fonctionnaires ont été ainsi réduits de 25% (un quart)… et, tout va à l’avenant dans un secteur public, particulièrement sujet à la corruption en plus, selon les rapports à ce sujet de la Commission européenne! Le pays peine déjà à absorber les aides européennes prévues dans les divers secteurs  aidés dans la mesure où, partout, la corruption menace d’engloutir les sommes versées. Je ne vois pas de fait comment l’État roumain pourrait avoir une action résolue d’insertion de ces populations – au delà de quelques villages Potemkine pour rassurer les interlocuteurs français. Si insertion veut dire, maintien sur place grâce à un tour de passe-passe policier quelconque, j’y crois un peu – sauf que la police roumaine elle-même n’est pas totalement  irréprochable, les réseaux criminels continueront donc à agir. Si insertion veut dire entrée dans la vie économique standard de la Roumanie, dans quel secteur de  cette dernière les insérer? Le secteur de la construction, sans doute le plus demandeur de travailleurs peu  ou pas qualifiés, se trouve en panne : les prix de l’immobilier sont en chute libre ; l’État et les communes n’ont plus d’argent pour créer des emplois publics, et prévoient plutôt de licencier du personnel ; l’agriculture regorge déjà de bras, et est censée gagner en plus en productivité avec l’aide de l’Union européenne; l’industrie, portée par la faiblesse de la monnaie roumaine, semble plutôt avoir besoin d’ouvriers/ouvrières qualifiés; quant aux  services privés (banques, assurances, publicité, etc.), ils n’ont pas besoin de Roms sans éducation… sauf à la marge (nettoyage, etc.) Pour avoir parcouru la Roumanie, je sais très bien qu’une bonne part des Roms du crû y vivent dans des taudis plutôt reconnaissables à force tant ils sont caractéristiques du paysage rural et urbain roumain.  On se trouve effectivement souvent face à une misère sans nom. Je sais aussi que la seule fois où j’ai vu dans l’espace public des Roms travailler, c’est en tant que cantonniers pour la municipalité de Bucarest. Comme par hasard, tous les cantonniers étaient des femmes à la peau sombre bien caractéristique des Roms. Rappelons que, sous le régime communiste d’avant 1989,  tous les Roms avaient du travail, mais qu’ils étaient particulièrement nombreux dans les occupations à faible productivité typiques du plein emploi sous ce type de régime d’économie planifiée. Une bonne part des Roms constituent donc un immense sous-prolétariat, dont l’économie officielle de la Roumanie capitaliste ne sait que faire. De fait, l’État français (qui dispose encore d’un fort secteur sanitaire, éducatif, et social, certes sous-financé aujourd’hui) possède sans doute, s’il le voulait, bien plus de capacités techniques et humaines d’insertion de ces Roms dans une société capitaliste développée que l’État roumain – mais il est vrai que ce n’est pas du tout ainsi que les Traités européens entendent faire jouer la solidarité entre Européens. Il est clair que, pour les individus qui ne sont pas porteur d’un facteur de production (travail ou capital) ou d’une rente financière (capitaux investis) ou sociale (retraite), chaque État reste responsable de ses inutiles au monde.

Bref, les droits de l’Homme, quelle gêne au fond!

Ps. Et je ne compte pas dans les désarrois gouvernementaux la reculade de plus en plus appuyée autour des projets de déchéance de la nationalité française appliquée largement… Non plus que la magnifique sortie de Christian Estrosi , ministre de l’Industrie et surtout maire de Nice, sur la sanction financière des maires incapables d’assurer la sécurité dans leur commune (pas mal comme idée de blame avoidance pour le pouvoir en place que de rejeter la faute sur les maires! tout ça, c’est la faute à  Voltaire, Destot, Aubry, etc.), idée farfelue qui nous a valu un démenti officiel des plus républicains de la part de rien moins que du ministre de l’Intérieur, Brice Hortefeux. Tout juste si ce dernier n’a pas crû bon de rappeler le principe de libre administration des collectivités locales garanti par la Constitution (et, d’ailleurs, renforcé en 2003 lors de la dite “Phase II” de la Décentralisation chère à Jean-Pierre Raffarin, un gauchiste bien connu)… Finalement, il reste un peu de raison institutionnalisée dans ce gouvernement! Ouf! Pour ne pas parler des paroles d’Alain Juppé, maire de Bordeaux, qui a manié le verbe avec élégance pour envoyer quelques piques bien senties  ce matin 18 août sur France-Inter.

Doit-on alors prévoir à la manière évangélique  que “Qui a vaincu par la sécurité, périra par la sécurité”?

Prêter serment à la République?

Dans le triste tohubohu médiatique lié aux suites du tremblement de terre à Haïti, une information a été relayée dans les médias sans qu’elle y  fasse pourtant trop de bruit. Eric Besson – encore lui! – aurait lors d’un débat à Marseille émis l’idée que tout jeune atteignant sa majorité légale signe une “charte des droits et des devoirs” du citoyen français…

Au début, j’ai cru à une blague, à une malencontreuse erreur du correspondant marseillais de Libération. L’information a été reprise dans le Monde dans des termes semblables, mais je soupçonnais un copier-coller entre les deux organes de la gauche (bien pensante). Heureusement, le Figaro – dont la fiabilité ne peut être en  la matière que totale – confirme : selon Cécilia Gabezon (qui signe l’article du Figaro), E. Besson aurait déclaré : «Tout jeune Français, au moment où il bascule dans sa majorité à 18 ans et va recevoir sa carte d’électeur, pourrait se voir proposer de signer un serment, une charte, quelque chose qui l’attache à la République. » (Le verbe “basculer” est ici un peu étonnant, ne faudrait-il pas dire “atteindre”? ) Selon la même source s’étant enquise auprès de l’entourage du ministre,  il ne s’agit là que d’une idée à soumettre au Président de la République et à affiner avec l’aide de juristes… Nous ne pouvons qu’espérer que notre présent post soit scanné par les observateurs du web et qu’il fasse partie des centaines de réactions destinées à empêcher une telle idée de voir le jour.

Comme il me semble que la liberté d’expression m’est (encore) garantie par la Constitution républicaine, je ne saurais en effet  trop dire mon effarement devant une telle idée. Celle-ci s’inscrit officiellement dans une tentative de renforcer le sens de l’appartenance nationale… Or qui peut croire, ne serait-ce qu’un moment, qu’un serment de quelque nature que ce soit dans notre monde désenchanté puisse avoir un impact sur le sentiment de francité de chaque jeune? S’il suffisait de signer un texte ou de prêter serment pour se comporter de telle ou telle manière, pour se sentir de tel ou tel pays, cela se saurait depuis le temps que l’humanité jure sur ce qu’elle a de plus sacré et brise dans le même mouvement ses promesses…

Certes l’idée d’un tel serment ou d’une telle signature de charte des droits et des devoirs  du citoyen s’inscrit  dans les vieilles idées de “contrat social” et de “religion civique”. La société est censée s’être (jadis) donnée une Constitution et des lois par un accord unanime de tous avec tous. J’ai beau enseigner chaque année ces idées à travers les œuvres des philosophes du passé, je ne m’illusionne  pourtant pas un instant sur la portée réelle d’une telle signature exigée  uniquement des jeunes de 18 ans, sur la différence entre l’argumentation philosophique et la réalité sociale de notre temps. (La seule approximation dans le monde réel du contrat social ne peut d’ailleurs être que  l’approbation par le peuple souverain tout entier d’une constitution. )

Être français, contrairement à un métier, une religion, une condition particulière (fonctionnaire ou militaire par exemple), n’est pas pour l’immense majorité des adultes de ce pays un choix libre de l’individu, cela ne suppose rien de particulier, sinon la peine d’être enfanté.  Ainsi, pour l’immense majorité des jeunes atteignant leur majorité, il leur a suffi de voir le jour sur le territoire de la République.  A moins de faire l’hypothèse, plutôt hardie sur le plan métaphysique, que les âmes choisissent leur destin et  dès lors leur lieu de naissance, on aura du mal à présenter l’appartenance à la nation française comme un choix rationnel de la majorité des individus qui la composent.  Notre société – comme l’immense majorité des sociétés humaines -  se (re)produit par  renouvellement des générations, et, s’il y a eu un acte de volonté qui préside à notre appartenance nationale, il remonte  souvent à la nuit des temps. Ainsi, du côté charentais et poitevin, mes ancêtres paysans ne se sont, semble-t-il, pas  convertis au protestantisme, et n’ont donc pas cru bon de quitter le pays du roi de France et de Navarre lors de la révocation de l’Edit de Nantes; sans doute trop pauvres, ils n’ont pas quitté non plus la France en 1789-90 avec les émigrés; du côté alsacien, ils n’ont pas traversé le Rhin pour se réfugier dans la République de Weimar en 1918, etc.  Je suis certes engagé de fait par les choix des lignées dont je suis issu, mais, personnellement, sauf à valider l’hypothèse métaphysique héroïque citée plus haut, je n’ai pas choisi de naitre français… même si je m’en trouve très bien!

Pour reprendre les termes prêtés au ministre, je suis donc “attaché” à la République française, non par un choix de ma part, mais par la simple inertie des générations qui me précédent.

Plus encore, un tel serment envers la citoyenneté d’une République posant des droits et des devoirs pose des problèmes insurmontables : que faire de ceux qui, nés français et ne pouvant raisonnablement à première vue être que cela ou apatrides, refuseraient (les traitres!) de signer un tel texte? Deux groupes de jeunes me sont venus à l’esprit qui peuvent nourrir des sentiments hostiles à la République telle qu’elle se proposerait à leur approbation à travers ces “droits et devoirs du Citoyen” :  d’une part, il existe cette frange (certes) infime de monarchistes d’histoire et de conviction, pour lesquels la République sera toujours la “gueuse”; d’autre part, il existe ce groupe plus large de jeunes qui s’inscrivent dans les traditions libertaires, anarcho-syndicalistes, socialistes utopiques, anars et communardes et qui refusent cette République-là au nom d’un autre idéal de vie sociale, fort français au demeurant. Que ferait-on de leur refus de signer? Les privera-t-on de la nationalité française? Deviennent-ils dès lors apatrides, et la France s’inscrit-elle alors parmi les pays  qui accueillent une vaste minorité d’apatrides ?  Cela vaut-il pour leurs parents (qui leur ont mis de telles idées en tête)? Auront-ils le droit ces mauvais bougres de revenir plus tard à de meilleurs sentiments envers la République? S’ils accèdent malgré tout à la nationalité française, les empêchera-t-on résolument d’accéder à un certain nombre de postes, emplois, dignités (qualité de militaire ou de fonctionnaire par exemple)? Les mettra-t-on dans un fichier ad hoc le temps de réfléchir à leur (triste) sort? Créera-t-on une agence chargée de leur trouver un pays de rechange?  Que fera-t-on des petits taquins qui découvriront qu’ils ont, via quelque ancêtre plus ou moins lointain, le droit à la nationalité pleine et entière de l’un de nos 26 partenaires européens (ce qui empêchera bien sûr de les soumettre à quelque discrimination que ce soit)?

Plus encore, l’exemple de la Seconde guerre mondiale devrait faire réfléchir : aussi bien des royalistes que des anarchistes se sont révélés de courageux patriotes. Certes, de nombreux monarchistes ont  servi le régime de Vichy, mais bien d’autres sont morts en patriotes au nom de convictions qui vont au delà du régime politique de l’heure. Le général  De Gaulle lui-même ne fut-il pas soupçonné de sympathies monarchistes? En effet, d’évidence, la loyauté à une patrie, “à la terre et aux morts” comme dirait un Barrès, se trouve être autre chose que la loyauté au régime politique qui gouverne cette patrie. Et la loyauté ne se jauge qu’en fonction des circonstances.  Les huguenots étaient loyaux au Royaume de France… avant de devoir se mettre au service du roi de Prusse.

Seuls les régimes qui doutent de la loyauté des masses à leur égard, qui veulent forcer tout le monde à leur montrer allégeance, en particulier la jeunesse, se prêtent à ce genre de généralisation de serments de loyauté de la part des populations qui leur sont assujetties.  La particularité de la France – au moins depuis le temps de la Monarchie selon la Charte – est de ne pas avoir exigé de l’ensemble de la population un serment d’allégeance explicite au régime en vigueur. Les dragonnades contre les protestants et la chasse aux prêtres réfractaires ne font guère honneur à notre histoire nationale.

On rétorquera qu’il s’agit juste d’informer les “jeunes” (c’est-à-dire en code : les descendants de l’immigration populaire de nos ex-colonies) de leurs droits et devoirs (en gros, “Ils ont droit aux alloc’ et à l’aide de Pôle Emploi, mais maintenant ils arrêtent de cramer des bagnoles…”, comme s’ils ne le savaient pas!) Or une règle bien connue  de notre droit positif est que “nul n’est censé ignorer la loi”. Cet adage – dont on pourrait certes contester la validité psychologique et sociale tant les règles de droit qui régissent notre vie sont innombrables et complexes – est valable pour tout individu se trouvant sous la juridiction de la République française. En effet, toute personne présente sur le territoire est censée obéir aux lois en vigueur, que cette personne soit française ou non, qu’elle se sente française ou non, qu’elle ne fasse que passer dans un aéroport international pour quelques heures de transit ou qu’elle n’ait jamais quitté son terroir depuis sa naissance.  On pourrait d’ailleurs inverser le raisonnement proposé par le Ministre : si en tant que jeune de 18 ans je déclare ne pas vouloir signer le document proposé stipulant mes droits et devoirs, est-ce à dire que je renonce à mes droits, mais aussi à mes devoirs? Puis-je alors  me considérer comme n’étant pas tenu de respecter la législation en vigueur?  On serait un peu dans la situation de droit privé où je refuserais de signer le contrat d’assurance qu’on me propose. Je me proclamerais moi-même non soumis au droit français … Or le droit d’un État moderne concerne, sauf exceptions prévues par le droit international, toute personne présente sous sa juridiction.

Derrière cette proposition qui semble destiné à brasser de l’air avant les régionales – ou qui nous amène sur une pente plutôt dangereuse et inédite – , se trouve bien sûr la volonté d’instrumentaliser la crainte bien réelle de certains électeurs face aux comportements visibles de soutien  à d’autres nationalités, pas n’importe lesquelles bien sûr, celles de nos anciennes colonies exclusivement. Quand l’Italie triomphe dans une compétition de football, les drapeaux italiens sont de sortie. J’en témoigne : à Grenoble lors de la récente Coupe du Monde, ce fut terrible.  Qui s’en plaint? Quand l’Algérie fait de même, les drapeaux algériens le sont aussi. Et ce sont ces drapeaux-là qui ne passent pas dans l’esprit de certains de mes compatriotes. Ils y voient peut-être plus de chose que ceux qui les brandissent n’y mettent en réalité. Dans le fond, la vraie question que notre ministre devrait poser aux jeunes de 18 ans, c’est alors : petit gars, quelle équipe de foot nationale soutiens-tu? Algérie, Tunisie, Maroc, Sénégal, Cameroun? Ah, désolé, pas de carte d’identité française ni de carte d’électeur pour toi. Tu repasseras plus tard quand tu soutiendras la France seulement. On verrait alors l’absurde de la situation. Si on désire prédire la loyauté d’un individu à la République, son sens de ses droits et de ses devoirs, ce n’est que face à des situations bien plus graves qu’on pourra en juger, et là aucun serment ou charte ne servent de rien. Quant à lutter ainsi contre l’incivisme (supposé) de la jeunesse… pffffffoouuuu les bras m’en tombent.