Bouillaud’s Weblog – bloc-notes d’un politiste

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Robert Reich, “Supercapitalism”.

21 août 2008 · Laisser un commentaire

Le dernier livre de Robert Reich (Supercapitalism. The Transformation of Business, Democracy and Everyday Life, Alfred A. Knopf : New York, 2008) pourrait constituer une éloquente introduction à notre époque.

Bien qu’il s’intéresse essentiellement aux évolutions présentes de l’économie et de la société des Etats-Unis, le diagnostic proposé par R. Reich peut facilement s’étendre de ce côté-ci de l’Atlantique ainsi qu’au Japon. Pour l’auteur, nous aurions quitté au cours des années 1970 un “Not Quite Golden Age” d’un capitalisme politiquement organisé et tendanciellement égalitariste pour entrer dans une ère du “Supercapitalism” dérégulé et inégalitaire. Cette rupture aurait pour cause essentielle une modification des possibilités technologiques dans la sphère productive, qui aurait changé les conditions de la concurrence entre firmes aussi bien pour conquérir et garder des consommateurs que pour attirer et fidéliser les investisseurs. Les technologies issues de la Guerre Froide et de la Course à l’Espace auraient ainsi trouvé des applications “civiles” dès le début des années 1970. Ce bouleversement technologique appliqué à la production, au commerce ou à la finance aurait progressivement déstabilisé les grandes firmes oligopolistiques/ monopolistiques qui dominaient et figaient les marchés à l’époque du “Not Quite Golden Age”. Ni la globalisation (entendue comme libéralisation du commerce international), ni une quelconque “révolution conservatrice”, ni une modification des repères moraux des entrepreneurs ne seraient en cause dans la modification profonde de l’économie et de la société américaines depuis 1970. La technologie aurait en quelque sorte réouvert le jeu de l’économie dans un sens typiquement à la Schumpeter, et l’idéologie néolibérale et la politique des Administrations successives, Républicaines comme Démocrates, n’auraient fait qu’accompagner tardivement ce mouvement de fond commencé dès les premières années 1970. Cette modification d’origine technologique des régles du jeu économiques au profit des consommateurs et des investisseurs expliquerait l’explosion des inégalités de revenu et encore plus de patrimoine entre Américains.

R. Reich propose donc son explication de l’effondrement progressif du compromis social d’après-guerre. Il n’est pas à vrai dire le premier – l’Ecole française de la Régulation s’intéresse à ce sujet depuis au moins vingt ans (cf. les travaux de Robert Boyer et de Michel Aglietta par exemple). Son explication exclusive par des mutations technologiques me paraît limitée : ce choix de la technologie comme ultima ratio me semble surtout destinée à éviter au lecteur de s’égarer dans l’attribution du phénomène en cours à un camp politique particulier; il cherche aussi sans doute à dérouter venant de la part d’un auteur considéré comme “liberal” aux Etats-Unis dont on attendrait qu’il accable le camp conservateur pour la catastrophe sociale en cours : un pays de plus en plus riche, mais aux habitants majoritairement accablés par des évolutions défavorables dans leur vie quotidienne.

La partie la plus intéressante de l’ouvrage s’avère être son idée que cette augmentation de la concurrence entre firmes les a conduites collectivement à augmenter leurs interventions dans le processus politique. Les firmes auraient augmenté leurs budgets de lobbying depuis les années 1970 (comme R. Reich le montre), non pas tant pour contrecarrer la pression montante des mouvements sociaux (par exemple celui des consommateurs ou des environnementalistes) – ce qui serait sans doute la version privilégiée des politistes  pensant à un backlash conservateur -, que pour s’assurer un avantage compétitif sur d’autres firmes. La présentation par R. Reich du processus politique nord-américain correspond en fait à celle proposée dès les années 1960 par les tenants du “Public Choice” (M. Olson, G. Tullock, J. Buchanan), à savoir que les entités les plus riches ou les groupes les mieux organisés finissent par dicter entièrement la loi à leur profit sous couvert de défense de l’intérêt général. Le lobbying est à la fois un investissement dont le retour monétaire devient de plus en plus important à la mesure des bouleversements apportés par les technologies et une nécessité défensive contre les concurrents. R. Reich montre en effet que ce dernier ne sert désormais que de paravent à des activités de “rent-seeking” (recherche de rente) comme diraient les tenants du “Public Choice”. Il cite ainsi toute une série de lois américaines adoptées en 2004-06 (p. 148-163) en montrant à chaque fois les coalitions de lobbys en cause et aussi les tactiques de communication utilisées pour donner l’impression au grand public que l’intérêt général était en cause. Pour lui, un lobby formé d’entreprises (comme pour les tenants du Public Choice d’ailleurs) ne saurait par définition défendre l’intérêt général : la défense de celui-ci (dont contrairement à certains tenants du Public Choice il suppose qu’il existe bel et bien) ne peut reposer que sur des organisations civiques de masse (comme le furent jadis par exemple l’American Legion). Sa vision me paraît trés économiciste : on (une entreprise éventuellement bien intentionné par exemple) ne peut pas représenter l’intérêt d’autrui (celui d’une masse de citoyens), mais aussi sans doute trés juste si l’on regarde les choses globalement. En effet, la description de R. Reich dans la mesure où elle remet tous les lobbys civiques et même localistes à la place que leur confère leurs seuls moyens économiques désolerait sans doute bien des politistes qui insisteraient au contraire sur le dynamisme  et la multiplicité de la société civile organisée américaine en dehors des seuls lobbys des entreprises. R. Reich balaye pourtant tous ces groupes d’Act Up au Sierra Club en les ramenant aux seuls chiffres de leur budget. L’argent en effet permet, d’une part, de payer des lobbyistes qui,, de fait sont pour R. Reich efficaces à mesure de l’argent qu’ils recoivent, et, d’autre part, de financer la vie publique américaine, où vaut le principe: qui paye si ce n’est ordonne, au moins dispose. Je me rangerais volontiers dans le camp de R. Reich, même si, au niveau de l’une ou l’autre politique publique, les choses peuvent se compliquer à un moment ou à un autre. Si l’on désire s’élever au niveau philosophique, on pourrait dire qu’une somme importante d’argent permet de fait de (faire) défendre n’importe quel argument, aussi fallacieux soit-il, dans une discussion supposée “habermassienne” (le débat sur les “doutes” sur le changement climatique me paraît une illustration parfaite de ce point). Bref, la vision simpliste de R. Reich me parait globalement pertinente :  l’inégalité de ressources économiques pour intervenir dans le débat public finit par tuer tout espoir de définir un intérêt général “réel” (correspondant au “plus grand bonheur du plus grand nombre”) via le processus politique habituel.

R. Reich tient par ailleurs dans ce livre une ligne étonnante à première vue : il refuse d’incriminer les chefs d’entreprise et leur recherche effrenée du profit, et souligne avec force que cette attitude – qu’il ne nie aucunement – n’est que le résultat de la montée en puissance parallèle du pouvoir des investisseurs d’une part et des consommateurs de l’autre. Si la direction d’une entreprise côtée en bourse ne propose pas des rémunérations (très) attrayantes aux investisseurs, elle est de fait condamnée à terme, et sera remplacée par des nouveaux dirigeants prêts à “faire ce qu’il faut”; si une firme n’offre pas un rapport qualité/prix excellent aux consommateurs, ceux-ci voteront avec leurs pieds en allant se fournir ailleurs. De même, l’explosion des rémunérations des dirigeants des entreprises côtées n’est pour lui en fait que l’exact reflet de l’augmentation concomitante des gains des investisseurs en bourse : les dirigeants reçoivent en fait une part constante (ou presque) d’une plus value boursière qui elle explose, d’où des revenus désormais “indécents” comparés à ceux des simples employés (en 2001, un dirigeant d’une entreprise cotée est payé 350 fois le gain moyen d’un employé). R. Reich incrimine ainsi tout un chacun (“us” dans la version originale) : tout un chacun comme consommateur cherche le meilleur “deal” possible, même chose comme investisseur (via son petit investissement dans un fonds mutualisé quelconque). On remarquera d’ailleurs, en suivant l’auteur, qu’une personne qui ne serait que consommateur et investisseur vivrait le “supercapitalisme” comme un nouvel âge d’or. Par contre, les mécanismes du “supercapitalisme” sont incapables de prendre en compte toutes les nécessités de la vie en société qui dépassent les préoccupations d’un consommateur et d’un investisseur (par exemple pour R. Reich la qualité des programmes de télévision, le changement climatique, l’organisation de l’espace urbain).

De ce fait le livre constitue un appel à la régénération de l’aspect “citoyen” de tout un chacun. Pour R. Reich, il ne faut en effet rien attendre de l’idée de “responsabilité sociale des entreprises” : celles-ci peuvent bien faire illusion par des actions visibles du grand public qui donneront l’impression qu’elles sont “morales”, mais rien n’est possible à long terme dans un univers économique où il faut avant tout offrir à la fois le prix le plus bas au consommateur et le rendement le plus élevé aux investisseurs. Il ne faut rien attendre non plus des campagnes “moralisatrices” ciblées sur une firme en particulier : les activisites anti – Wal Mart ou anti – Nike par exemple perdent leur temps et leur énergie à faire modifier la stratégie et les pratiques d’une firme qu’impliquent nécessairement les structures de la compétition. Le seul espoir réside dans une régulation légale des pratiques économiques allant contre ce qui est à définir comme l’intérêt général, imposée par les citoyens.

L’idée de R. Reich est donc que, pour sauver la société américaine des maux que lui inflige le supercapitalisme (en particulier une distribution de plus en plus inégalitaire des revenus et de la richesse), il faut un renouveau du civisme sur des questions d’intérêt général (ce qui n’est pourtant pas ce que la science politique américaine observe, c’est le moins que l’on puisse dire, et R. Reich le sait vu les références qu’il cite). Dans une de ses interviews données à l’occasion de la sortie du livre, R. Reich indique qu’il s’agirait d’un mouvement de fond semblable à celui des droits civiques des années 1960. En effet, seul un tel mouvement – absolument invisible pour l’instant à ma connaissance sauf à s’illusionner sur l’Obamania – pourrait contrecarrer ce qu’il décrit par ailleurs comme le poids déterminant des lobbys des entreprises sur la législation.

En fait, ce livre n’inspire absolument pas l’optimisme : les solutions suggérées par R. Reich ne m’ont pas frappé par leur extraordinaire pertinence. La disparition de la “personnalité morale” des entreprises et même de leur unité fiscale qu’il suggère pour clarifier les responsabilités et les gains en revenant au seul niveau individuel des dirigeants et des investisseurs individuels me paraît aller à contre-courant des acquis de la sociologie des organisations et de la sociologie du “crime en col blanc” (E. Sullivan), qui soulignent qu’une entreprise comme institution qui survit aux individus qui l’animent à un moment donné peut être “criminelle” (ou “déviante”) sur la longue durée de son existence.

Par ailleurs, je suis frappé par l’aspect (presque) marxiste du livre: en effet, d’une part, le premier moteur de tout ce bouleversement se trouve être les “forces productives” – les idées (ici néolibérales) et la moralité (ou non) des acteurs principaux se trouvant reléguées au rang d’”idéologie” au sens marxiste; et d’autre part, comment ne pas voir que l’insistance sur les gains des consommateurs et des investisseurs dans le “supercapitalisme” ne sont qu’une façon – certes encore individualisante – de souligner qu’il y des gagnants et des perdants, des groupes sociaux en jeu plus que des individus. Certes un professeur d’Université peut bien s’auto-dénoncer comme consommateur satisfait et investisseur comblé via son fonds de pension, et sa situation de classe est certes ambigüe. Mais un gardien d’immeuble qui va chercher la bonne affaire chez Wal-Mart n’est-il pas à cent lieux du multi-millionnaire en dollards, investis en equity fort rentable, dont il garde la propriété? Parler comme R. Reich le fait d’une division interne aux individus ordinaires entre leur aspect consommateur, leur aspect investisseur, leur aspect travailleur (peu cité dans le livre), et leur aspect citoyen vaut sans doute pour certains groupes où il existe un équilibre entre ces rôles sociaux, mais pas du tout pour d’autres.

Je suppose que R. Reich, étant déjà considéré comme un abominable “liberal” dans son pays, ne peut aller jusqu’à revendiquer une filiation marxiste à son travail. Elle me semble pourtant évidente, y compris dans la vision qu’il professe de l’entreprise qui n’est là que pour faire du profit et dans sa réflexion sur la moralité. Les structures de la compétition économique capitaliste pour les consommateurs et les investisseurs déterminent les comportements des dirigeants, et non l’inverse: la morale n’est ici qu’un leurre. Les dirigeants ne sont pas tant des êtres immoraux prêts à exploiter leur prochain (et plus encore leur lointain) que des vecteurs de forces collectives et anonymes qui font notre Histoire. On pourrait sans doute rétorquer à R. Reich qu’il existe des conditions sociales de possibilité de l’immoralité ou de l’esprit de lucre. Reich n’est d’ailleurs pas loin d’une telle considération quand il souligne que les prétentions éthiques des entreprises satisfont aussi les cadres dirigeants de ces dernières, qui ont ainsi accès au meilleur des deux mondes : ils sont grassement rémunérés et ils font le bien en même temps. Peu de gens finalement sont sans doute prêts à admettre, y compris vis-à-vis d’eux mêmes, que leur activité est uniquement destinée à augmenter le profit des investisseurs et le sien propre via l’intéressement aux résultats de l’entreprise.

Je signale un dernier aspect qui m’a paru à retenir de l’ouvrage : la corruption de l’académie par les lobbys. R. Reich, parlant d’abord de ses pairs économistes, souligne que, de plus en plus, les lobbys ont été capables de les enrôler dans leur luttes pour des régulations qui leur soient favorables. Plus généralement, les entreprises et les lobbys qui défendent leurs intérêts face aux politiques semblent avoir compris que la parole scientifique ou académique fait partie de l’arsenal nécessaire à toute cause, et, malheureusement, le monde académique se prête à ce jeu fort lucratif pour les personnes ou les institutitions qui s’y prêtent.

Au total, il faut donc lire ce livre si typique d’une époque et de ses apories.

Quelques remarques bibliographiques et webographiques :

A noter, il existe une version française : R. Reich, Supercapitalisme, le choc entre le système économique émergent et la démocratie, Paris : Vuibert, 2008. (Le titre en est plutôt raté d’ailleurs).

Pour une interview de R. Reich dans les Echos, lors du lancement de la traduction française, qui ne trahit pas le contenu de l’ouvrage, http://www.lesechos.fr/info/inter/300235688.htm

Une version moins riche dans Libération, http://www.liberation.fr/actualite/economie_terre/289092.FR.php,

reprise par le site du socialiste Benoît Hamon, http://benoithamon.fr/2007/11/07/interview-de-robert-reich-dans-liberation/

Pour un autre résumé-commentaire de l’ouvrage, par un lecteur enthousiaste, commentaire d’ailleurs repris sans être cité directement par d’autres sites indélicats…

cf. http://tto45.blog.lemonde.fr/category/auteurs/robert-reich/

Le commentaire de Jean-Paul Maréchal, un économiste, “Paul Krugman, Robert Reich et les inégalités aux Etats-Unis”, L’Economie politique, n°39, juillet 2008, m’a paru fort pertinent. Il n’est cependant pas directement accessible en ligne, sauf pour ceux pouvant entrer sur le site de l’Economie politique, cf.

http://www.leconomiepolitique.fr/paul-krugman–robert-reich-et-les-inegalites-aux-etats-unis_fr_art_741_38147.html

A lire en anglais le dialogue fort vivant sous forme de lettres entre Robert Kuttner et Robert Reich, deux “liberals” liés par leur participation à la même revue The American Prospect, sur la causalité de la situation actuelle,

http://www.prospect.org/cs/articles?article=whos_to_blame_for_the_brave_new_economy

Deux petites remarques finales : grâce à mon accès professionnel à Factiva, base de presse en ligne, j’ai d’ailleurs constaté que presque aucun compte-rendu en français ou en anglais ne remettait en cause la qualité de l’ouvrage, les auteurs d’articles lui reprochant d’être trop complaisants avec le capitalisme (américain) l’emportant en fait sur ceux l’accusant de catastrophisme; il va de soi que l’écho de l’ouvrage est clairement biaisé vers une audience de centre-gauche.


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Patrick Savidan, “Repenser l’égalité des chances”.

23 novembre 2007 · Un commentaire

Patrick Savidan a publié un livre intitulé Repenser l’inégalité des chances (Grasset, 2007), qui ne semble pas avoir soulevé beaucoup d’attention jusqu’ici. A tort selon moi, en effet, il essaye de souligner un aspect crucial de notre époque, l’affaiblissement de la notion même d’égalité au profit de celle d’”égalité des chances”. Il reconstitue habilement la montée en puissance de cette notion, en montrant qu’elle a permis de casser les hiérarchies héritées institutionnellement de génération en génération. Elle se situe à la source des politiques publiques qui visent à faire que quelque soit le milieu de naissance un individu puisse accéder aux plus hautes charges ou à la plus belle situation. Il montre aussi qu’elle correspond bien à l’idéologie contemporaine fondée sur l’individualisme et l’obligation faite à l’individu de faire des choix dont il récoltera les fruits bons ou mauvais à terme.

Mais ce que montre P. Savidan est qu’une telle option pour l’égalité des chances affronte des limites intrinsèques qui la rendent peu viable à terme.

D’une part, aussi parfaite soit-elle cette “égalité des chances” est en fait toujours biaisée par l’existence même de la famille. Un enfant ne peut se développer sans affection, sans une famille quelque qu’elle soit, et donc aucune égalisation réelle des conditions de départ n’est possible. Il existe toujours un biais de départ. De fait, si la vie sociale est vue comme une compétition, certains sont toujours nécessairement désavantagés à la base même de ce qui constitue leur moi. On pourrait lui rétorquer qu’en fait, les politiques publiques sont conscientes de cet état de fait puisqu’à côté de l’école et de l’instruction publique en général (plutôt aveugles en pratique à l’influence des parents dans la réussite des enfants), il existe des services de protection de l’enfance. Il existe une “police” des conduites parentales qui essaye de faire en sorte que les enfants, même avec des parents irresponsables, aient une chance minimale de réussir dans la vie, ou de ne pas devenir des charges pour la société. Cette “police” est particulièrement forte pour les parents désirant adopter un enfant, dont l’Etat réclame qu’ils présentent a priori les attributs d’un “bon parent”. En fait, cette police de l’adoption revient à un eugénisme social d’Etat, qui reconnait que le sort d’un individu dépend d’un minimum d’attention parentale dans ses premières années. Savidan n’a donc pas vu que cet écueil était déjà perçu par les Etats, et l’on essayait de le résoudre… Of course, comme dans notre littérature, l’enfant de la Dass est le summun du malheur social possible, mon argument ne persuadera guère l’auteur. Plus généralement, pris dans sa description de l’individualisme triomphant, P. Savidan tend à oublier toutes les contraintes ancrées dans des lois et des politiques publiques qui limitent le libre choix de l’individu : pourquoi dans un univers si libéral la drogue, même douce, est-elle plus interdite que jamais? Pourquoi des produits sont de plus en plus qualifiés sous cette catégorie, y compris le tabac et l’alcool? Pourquoi les garde-fous en tous domaines se multiplient-ils? La liberté l’emporte certes, mais pourvu que j’emprunte le bon chemin qui me mène vers le bonheur “bourgeois” ou à la limite “bobo”, mais il est dûment interdit de “se faire mal” (sauf “pour de rire”, avec quelque maitresse SM bien policée).

D’autre part, cette égalité des chances n’est pas “soutenable” : si j’ai bien compris, l’auteur veut dire par là à la fois qu’on aboutit avec la seule égalité des chances à une société tellement inégale que celle-ci aura du mal à persister à la génération suivante et que les “gagnants” du jeu croient tellement qu’ils ne doivent qu’à eux-mêmes leur réussite qu’ils sont extrêmement hostiles à toute redistribution des gains aux “perdants”, ne serai-ce que pour donner une éducation correcte aux enfants des “perdants”.

P. Savidan sur ce dernier point a raison. C’est un constat sociologique que de voir que la plupart des “gagnants” se voient comme les seuls artisans de leur réussite, et que, finalement, l’idéologie de l’égalité des chances les encourage à se voir sous ce jour.

Que propose-t-il alors? D’en revenir à une égalité des chances inspiré de John Rawls, ou plus encore au “solidarisme” de Léon Bourgeois. En fait, il faudrait selon lui que les individus reconnaissent que le jeu social qu’ils jouent et qui suppose de valoriser certains dons innés ou compétences durement acquises et pas d’autres, est en réalité le responsable de leurs gains. En somme, impossible de gagner bien sa vie comme basketteur professionnel (pour reprendre l’exemple bien connu du libertarien Nozick) et de profiter ainsi d’une grande taille et de bons réflexes sans société qui valorise ce loisir au point d’en rémunérer grassement les acteurs. On pourrait réécrire toute l’histoire des dons artistiques ou sportifs sous cet aspect. On pourrait multiplier les exemples, qui prouverait qu’une capacité d’une personne ne vaut qu’en relation avec un univers donné. Du coup, si je suis performant parce que j’ai juste les dons qu’il faut pour ma société, je ne mérite en rien mes gains, qui ne sont qu’un effet d’aubaine. P. Savidan y trouve l’occasion de justifier un niveau de contribution de chaque “gagnant” à l’effort commun, sous forme de fiscalité, sans commune mesure avec ce qui existe aujourd’hui, et aussi de souligner l’absurdité de certains niveaux de rémunération. De plus, du point de vue psychologique, il me semble que les gagnants en seraient plus humbles et les perdants moins humiliés.

Son idée revient largement à celle de Rawls, à savoir que les fruits de la coopération sociale doivent être équitablement répartis, et elle tombe, à mon avis, sous le feu de la critique du libertarien Nozick, qui souligne que l’idée rawlsienne revient à supposer une “manne” dont le partage ne serait pas déjà là dans le seul échange économique qui attribue à chacun son dû.

En politiste, je ne peux que constater que les gagnants ne se sentent pas du tout redevable à un “capital collectif” qui expliquerait leur performance économique ou sociale : P. Savidan cite Warren Buffet et Dale Carnegie comme deux exemples de tycoon américain ayant perçu la nature sociale de leur richesse et ayant décidé de redonner à la société ce qui leur était échu par le hasard des circonstances favorables. Si dans le monde réel, tous les 1% les plus riches agissaient en parfait philanthrope, cela se saurait, et Carnegie et Buffet ne seraient pas en voie d’inscrire leur nom dans l’histoire.

En pratique, les gens croient toujours avoir mérité ce qu’ils ont, même quand ils ont énormément, et tout incite à accepter l’inégalité des résultats, même si la chance joue un rôle : pensons aux publicités pour les jeux de hasard (Loto, Euromillions), pensons au fait que personne ne s’offusque que des gens gagnent tout d’un coup l’accès à la richesse, sans qu’aucun critère de mérite n’intervienne, sinon la chance, qui semble bien être un critère légitime de réussite pour beaucoup de nos contemporains.

Pour qu’un retournement de situation, une perception plus socialisée de la richesse produite, s’opère, il faudrait une révolution dans les esprits qui ne semble guère en cours.

De plus, problème non souligné dans l’ouvrage : la coopération sociale dépasse aujourd’hui de très loin les limites d’un Etat quelconque. Tout consommateur français bénéficie par exemple du fait que les termes de l’échange avec des pays moins avancés lui offrent un revenu courant plus important que celui qui serait le sien sans cet échange. Si on voulait être juste au sens du “solidarisme”, il faudrait donc amputer fortement nos gains de l’échange avec les pays pauvres ou en voie de développement. C’est possible, c’est ce que voudrait faire le “commerce équitable”, mais, en généralisant la démarche, cela provoquerait une crise politique majeure par diminution drastique des gains de tous.

Par ailleurs, si on néglige l’aspect globalisé de la coopération sociale, l’idée de “capital collectif” – juste en soi – risque de nous entrainer vers une vision nationale de la richesse. Ce “capital collectif” peut être vu comme une accumulation des générations qui nous ont précédé dans cette nation particulière. Du coup, on n’est pas loin de l’idée que cette richesse, et la redistribution qu’elle permet, doit être réservé aux descendants de ceux qui ont sué sang et eau pour faire de la France ce qu’elle est. Le libéral Hayek critiquait déjà par refus du nationalisme l’idée que le fait d’être né dans un pays riche donne le droit à une richesse particulière. Plus concrètement, une des façons de valoriser l’immigration se trouve justement être de souligner l’apport productif des immigrés, justement parce cette idée de “capital collectif” fait partie de l’argumentaire typique des nationalistes.

La perspective ouverte par P. Savidan me parait donc encore imparfaite. L’idée d’une “égalité des chances” qui ne serait que la manière de justifier une hiérarchie sociale de plus en plus étendue vers le haut et vers le bas me semble fondé : la “méritocratie” par définition est une situation où les perdants ne sont pas en droit de se plaindre, puisqu’on y gagne “à la loyale”. On n’est finalement pas très loin du “darwinisme social” – simplement aujourd’hui, l’objectif collectif de la grandeur de la nation ou de la race (britannique, allemande, française, etc.) a disparu au profit du seul bonheur individuel des gagnants. Soit d’individus par essence moins critiquables qu’une nation, puisque chacun voudrait être à leur place.

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