Bouillaud’s Weblog – bloc-notes d’un politiste

Articles étiquettés ‘innovation en science politique’

O. Filleule, L. Mathieu, C. Péchu, Dictionnaire des mouvements sociaux.

6 octobre 2009 · 6 commentaires

fillieuleOlivier Filleule, Lilian Mathieu, et Cécile Péchu, se sont mobilisés pour offrir à la communauté des politistes un Dictionnaire des mouvements sociaux (Paris : PFNSP, 2009). Pour ce faire, ils ont demandé à des spécialistes, essentiellement à leurs collègues français, d’écrire de courtes notices sur les termes qui balisent ce domaine de la recherche en science politique. Levons un premier malentendu éventuel : ce dictionnaire ne prétend donc aucunement dresser la liste des “mouvements sociaux” qui existent dans la France contemporaine ou ailleurs, comme son titre pourrait le laisser penser un instant au profane; il s’agit ici de faire le point sur toutes les manières de conceptualiser en science politique les mouvements sociaux. On ne trouvera donc aucune entrée  qui désigne un mouvement social particulier (par exemple, celui des femmes,  des “sans”, des Noirs américains, des homosexuels), mais seulement des entrées qui proposent l’état de l’art de la recherche sur les mouvements sociaux. On découvrira donc des notices  sur les grandes approches théoriques possibles (par exemple “Choix rationnel”, “Comportement collectif”, “Intervention sociologique”, “Analyse marxiste”, etc.), sur les moyens d’action plus ou moins typiques des “mouvements sociaux” (par exemple “Barricade”, “Boycott”, “Grève”, “Squat”, etc. ), et enfin des notices traitant de questionnements  contemporains (par exemple “Intellectuel spécifique”, “Espace géographique et mouvements sociaux”, “Média”, “Réussite et échec des mouvements sociaux”, “Politiques publiques”, etc.) .

Autant que nous puissions en juger sans être directement spécialiste de ces questions, ce Dictionnaire atteint avec bonheur son objectif affiché d’une présentation problématisée et pluraliste d’un domaine de recherche. Mais, dira-t-on, sur quoi porte-t-il au juste ce champ de recherche? Comme cela transparait des articles eux-mêmes (et de l’Avant-propos, p. 13-15), l’idée d’un domaine spécifique de recherche dédié aux “mouvements sociaux” se trouve être très fortement indexée à l’histoire politique, sociale et même académique, des Etats-Unis d’Amérique. Dans ce cadre, l’enjeu du dictionnaire est alors pour le collectif des auteurs de montrer la vitalité et l’originalité d’une école française (ou francophone plutôt) d’étude des mouvements sociaux. En effet, les mouvement sociaux dont il faut faire la théorie sont d’abord ceux qui ont bouleversé la politique nord-américaine à compter des années 1950. En lisant ces courtes notices, qui vont donc à l’essentiel, on se rend compte facilement de l’importance que prend la matrice nord-américaine : c’est à la fois elle qui donne les exemples “focaux”, et c’est elle qui propose la plupart des grandes machines théoriques toutes plus impérialistes les unes que les autres, surtout au début de leur lancement sur le marché des idées. Chaque notice “théorique” semblant d’ailleurs répondre à un plan commun : au départ, Y n’est pas d’accord avec l’approche X, alors dominante; Y prétend révolutionner le champ; il y réussit d’abord; ensuite Z montre que cette révolution est ratée, et propose lui aussi son approche, et, à la fin, il ne reste rien de Y sinon le terme dans le dictionnaire! Ainsi, on pourrait dire qu’il n’y aurait pas eu une discipline portant sur les “mouvements sociaux” s’il n’y avait pas eu aux Etats-Unis dans les années 1950-60 le mouvement des droits civiques – mais aussi un certain style de concurrence académique,  fondé sur la mise en avant d’un concept propre à chaque auteur et pour le moins moyennement coopératif. Plus généralement,  les “mouvements sociaux” dont il est ici question correspondent   à l’ensemble des “nouveautés” en matière de promotion d’un intérêt dominé (noirs, femmes, homosexuels, immigrés, écologistes, etc.) dans les pays développés – dont la France – depuis 1960, et à l’ensemble des théorisations qu’on a pu en donner. On notera d’ailleurs que peu d’exemples devenus ici canoniques, au sens où ils seraient le point focal d’une théorie nouvelle sur le marché des idées, portent sur un mouvement social dans un pays du monde sous-développé.

Les auteurs du dictionnaire, ainsi qu’une partie des auteurs dont ils rendent compte,  sont sans doute pleinement conscients de ce biais originaire dans la mesure où ils tendent à étendre dans le temps leur champ d’analyse. Comme un clin d’œil bienvenu, les curateurs du volume ont d’ailleurs décidé de convoquer rien moins que Karl Marx lui-même et de lui faire écrire (en le citant) un article intitulé “Pommes de terre” (p. 437-440). Les “pommes de terre” dont il est ici question se réfèrent au passage bien connu du 18 Brumaire de Louis Napoléon où K. Marx fait le lien entre les rapports sociaux entre paysans parcellaires (qui sont “comme des pommes de terre dans un sac”) et leur soutien au bonapartisme version Napoléon III. Comme le disent avec humour les auteurs, “Karl Marx est décédé mais toujours d’actualité” (p. 11) – ce qui traduit  bien sûr l’orientation progressiste des auteurs, qui ne sont pas connus par ailleurs pour être proches du Club de l’Horloge ou pour être des admirateurs de Margaret Thatcher, mais aussi sans doute leur conscience que le champ disciplinaire tel qu’il s’est construit jusqu’ici, via le poids de l’académie nord-américaine, aurait intérêt à se désenclaver.

En effet, comme nous l’avons dit, un mouvement social, c’est ici l’ensemble des  “nouveaux” intérêts, groupes, personnes, dominés auparavant, qui se mobilisent dans les pays développés à compter du début des années 1960, à travers des formes “inédites”, ou, plus précisément, à travers toutes les formes qui ne sont pas le vote pour des partis, ni l’action syndicale au cœur du “mouvement ouvrier”. Or ce découpage du réel revient  souvent à se donner des œillères :

- un mode d’action prétendu “nouveau” n’est bien souvent qu’une résurgence : l’article de Johanna Siméant sur les “Grèves de la faim” nous  rappelle (p. 263-270) par exemple que ,déjà au début du XXième siècle, ce mode d’action est bien connu; tout comme ne sont guère “nouveaux” au sens strict bien des mouvements sociaux, comme le conceptualise le terme d’”Abeyance structure”, présenté ici par Florence Johsua (p. 17-23), qui désigne ce qu’on peut nommer aussi les “fleuves carsiques” de  la politique, bien connus par ailleurs des historiens;

-la réflexion sur la plus ou moins grande efficacité pour défendre la “cause du peuple” ou d’un groupe dominé quelconque, de l’organisation, du leadership, ou de la spontanéité populaire, ne date pas d’hier, ni même d’avant-hier, comme le montre l’article “Spontanéisme” de Cécile Péchu (p. 517-524) ou l’article “Leaders” d’Eric Agrikolianski (p. 319-325), et il est somme toute étrange de voir le débat commencer ici par quelque livre publié outre-atlantique après 1970;

- la spécificité même de ce qui serait un “mouvement social” ou qui n’en serait pas un se trouve d’ailleurs remis en cause directement par Michel Offerlé dans son article “Groupe d’intérêts” (p. 279-286), qui plaide, à sa manière un peu contournée, pour une vision plus large des mobilisations à étudier pour comprendre le jeu politique.

Pour ma part, malgré ces accommodements, ouvertures, ou précisions au sein même des notices, qui remettent en cause le champ en même temps qu’ils le décrivent, j’irais encore plus loin dans sa dé-construction.

D’une part, si l’on s’en tient à l’évolution des pays démocratiques sur les deux derniers siècles,  j’ai du mal à accepter que l’on sépare, parmi les modes d’action politique ouverts aux masses,  des “voies anciennes”, partis et syndicats, et des “voies nouvelles”. Finalement, tout ce dont quoi les théoriciens des mouvements sociaux dissertent aujourd’hui a été l’objet de discussions, débats, controverses,  dès le XIXème siècle, en particulier dans ce qui était alors le mouvement  ouvrier/socialiste (cf. les travaux de Pierre Rosanvallon pour mesurer une partie de cet immense continent de discussions). Le présent Dictionnaire se montre d’ailleurs en retrait par rapport à ces vieux débats : par exemple, on ne peut qu’être étonné par l’absence de l’entrée “terrorisme”, or la “propagande par le fait”, comme les partisans de son usage l’appelaient jadis, ne peut être laissée de côté ainsi comme une simple dégénérescence de certains mouvements sociaux lorsqu’ils se trouvent dans une impasse.  Pensons par exemple au cas de l’Irlande du nord. Les auteurs ont ainsi consacré une notice à la “Répression” sous la plume d’Hélène Combes (p. 462-468), et une  autre à “Maintien de l’ordre” sous celle de Pierre Favre (p. 334-340), qui insistent toutes deux plutôt sur le rôle des forces de l’ordre dans le recours à la violence. Or cet oubli du terrorisme – pourtant un aspect important de l’action, supposée en faveur des dominés, des “Possédés” dénoncés jadis par F. Dostoïevski aux actuels “terroristes islamistes”  que le monde entier est censé pourchasser – revient en fait à définir l’objet “mouvement social” comme se limitant aux moyens d’action des dominés non létaux  pour leurs adversaires – même si on trouve des articles sur “Insurrections, Émeutes” par  Nicolas Bourguinat (p. 300-307) “Barricade” par Danielle Tartakowsky (p. 74-79)  et “Révolutions, crises, transitions” par Michel Dobry (p. 475-484), trois articles de tonalité plus historique que contemporaine. La forclusion de la violence existe sans doute dans les pays développés pour un “mouvement social”, mais celle-ci doit être elle-même objet de réflexion.

Pourquoi surtout ne pas parler ici des partis? – et, là, je l’avoue, je suis partisan! Le cas américain, qui a inspiré toutes les théorisations essentielles à l’étude des mouvements sociaux,  se caractérise effectivement par le fait qu’aucun mouvement social n’y a débouché sur la formation à terme d’un parti politique et à son implantation durable dans la vie politique des Etats-Unis. La dernière tentative en ce sens remonte à la fin du XIXème siècle quand des partis “agrariens” ou “populistes” ont tenté sans succès d’entrer dans l’arène politique américaine – au mieux, ils ont été absorbés par l’un ou l’autre parti du duopole partisan, démocrate/républicain. En Europe, tout au moins à l’ouest du continent, c’est tout le contraire, la plupart des partis politiques trouvent leur origine, plus ou moins lointaine certes, dans un “mouvement social” qui a réussi.  La puissante et laïque CDU allemande d’aujourd’hui descend ainsi, entre autre, de la mobilisation catholique contre l’Empire bismarckien. De nos jours encore,  des “mouvements sociaux” débouchent sur la création et l’enracinement d’un acteur partisan, comme avec les partis de l’écologie politique ou ceux des divers régionalismes ou nationalismes infra-étatiques. Qui sait d’ailleurs si le “Parti des Pirates” d’origine suédoise, issu clairement d’un nouveau “nouveau mouvement social”, ne deviendra pas à terme un acteur  de la vie politique du continent européen? Hors  d’Europe, il me semble que le “Parti des travailleurs”  brésilien ou l’ANC sud-africain constituent d’autres exemples de ce cheminement. En fait, les spécialistes des mouvements sociaux restent encore prisonniers de leur tropisme nord-américain, où, effectivement,  aucun groupe de dominés que ce soit ne peut envisager sérieusement d’avoir son parti, au mieux il devra s’intégrer en junior partner dans une vaste rainbow coalition.

D’autre part, si les spécialistes des mouvements sociaux entendent apporter leur pierre à l’édifice d’une description du fonctionnement de nos systèmes politiques démocratiques, il demeure qu’ils souffrent toujours de leur focalisation primitive sur leur objet de départ, les mobilisations  plus ou moins improbables des dominés. Or, pour décrire pleinement un jeu, il m’a toujours semblé myope ou asymétrique de ne s’intéresser qu’à un seul des joueurs. C’est certes bien sûr d’abord une contrainte du “terrain”, qui empêche un individu ou une équipe d’individus de tout étudier à la fois dans le déroulement  du conflit étudié, mais cela se traduit ensuite en multiplications de théories pour corriger cette myopie ou asymétrie : le concept de “Structure des opportunités politiques” par exemple se trouve être l’un des moyens de refaire le lien entre un mouvement social particulier et son contexte politique d’opération (institutions, forces politiques en présence, etc.), or ce concept est  “exécuté” ici par Olivier Fillieule et Lilian Mathieu (p. 533-540) au nom justement d’une vision interactionniste ou pragmatiste (ajout critique d’O. Filleule sur ce point : je me trompe sur cette dernière qualification de sa position, voir réaction plus bas) de toute  mobilisation sociale. Celle-ci, si j’ose dire, se crée les opportunités qu’elle saura ou non découvrir. Cette vision, si elle est sans doute heuristique par la place qu’elle laisse à l’imprévu et à la créativité de ceux qui se découvrent acteurs de la cause qu’ils s’inventent face à des adversaires finalement tout aussi improvisés, revient pourtant à mon sens à une “simple” description historique des enchainements pertinents. Plus aucune “loi” ne peut alors être découverte au terme de la recherche. Surtout, c’est là une vision optimiste des situations : la “Structure des opportunités politiques” revient à souligner que les portes sont plus ou moins ouvertes pour une mobilisation, et que, si la porte est fermée à double tour, il n’y a pas grand chose à faire. Pour O. Fillieule et L. Matthieu, la porte peut toujours s’inventer. De fait, c’est sans doute  à une vision plus globale qu’invitent les réflexions de l’école française d’étude des mouvements sociaux, mais sous une forme pour le moins paradoxale. En effet, à ce compte-là, fallait-il proposer simplement un Dictionnaire des mouvements sociaux? Ne fallait-il pas aller jusqu’à un  Dictionnaire critique des mouvements sociaux pour bien indiquer le désenclavement complet qu’on cherche en fait à opérer?

Le lecteur que je suis, partial certes, ressort de la lecture de toutes ces notices, la plupart claires et didactiques, avec le sentiment que le découpage du réel ici proposé n’est au total pas le bon, que toutes ces études ne prendraient sens que dans une vision plus large dès le départ du système politique. En quelque sorte, il faudrait remettre tout le monde en mouvement (ce que tend à faire d’ailleurs le propos de Michel Offerlé, par ailleurs mon directeur de thèse….) : est-ce que, dans le fond, les groupes dominants ne sont pas eux-mêmes des mouvements sociaux? Est-ce que l’État et ses services ne sont pas un ensemble de mouvements sociaux? Pourquoi faire une distinction par exemple entre le “mouvement social”, celui des “sans-papiers” , et le “syndicalisme” policier? Les élites dirigeantes de l’économie ne sont-elles pas elles aussi un acteur mobilisé politiquement? Les “traders” ne seraient-ils pas le mouvement social transnational de notre temps?

Pour en revenir aux Noirs américains qui tiennent un rôle si éminent dans tout ce récit scientifique, leur sort avant 1950 n’était-il pas dû à un “mouvement social” qui avait fort bien réussi dans le Sud des Etats-Unis dans les années 1865-1875 au point de s’institutionnaliser dans la ségrégation gérée par le Parti démocrate du sud des Etats-Unis ? Leurs victoires dans les années 1950-1960 ne sont-elles pas aussi le résultat de l’épuisement de ce mouvement social ségrégationniste devenu parti unique en bien des lieux ? Bref, je plaiderais pour ma part dans tous les cas pour une vision vraiment “marxienne” – où l’on étudie les deux camps.

Il est vrai que c’est là une difficulté pratique supplémentaire : au départ, comme le soulignent parfois les notices dans le cas nord-américain, les analystes des mouvements sociaux sont des “compagnons de route” de ces derniers, ou tout au moins des gens qui se demandent comment  ces mobilisations des pauvres, déclassés et autres sans-voix, auxquelles ils ont parfois participé, ont pu fonctionner. Il existe souvent une sympathie, plus ou moins évidente, entre le chercheur et l’objectif que cherchent à atteindre les mouvements sociaux étudiés. Y a-t-il ainsi une seule femme anti-féministe  convaincue qui ait consacré son temps de recherche au mouvement d’émancipation des femmes? Peu de gens, qui participent de l’industrie académique de l’étude des mouvements sociaux, peuvent être classé d’emblée parmi ceux qui pensent que tout cela n’est qu’une vaste chienlit à éradiquer de suite.  On se pose du coup rarement la question face à un mouvement social : comment s’en débarrasser? Les auteurs du présent Dictionnaire tendent à  présenter les travaux en cours  comme ayant atteint une vision plus objective et sont fort prompts à dénoncer les visées idéologiques de certains de leurs illustres prédécesseurs, comme dans l’article sur l”‘Intervention sociologique” de Philippe Corcuff (p. 313-319), mais,  sans disposer comme preuve des fiches aux Renseignements généraux (ou au service qui l’a remplacé) de chacun des auteurs pour autant qu’elles soient à jour…, je doute que la congruence de chaque chercheur ici présent avec son objet ait disparue. Elle s’est peut-être simplement adaptée à une époque plus cynique, plus désenchantée, elle se moule dans une bienséance académique. Quoi qu’il en soit, cette congruence, cette sympathie, pour les mouvements étudiés tend souvent à occulter la vision globale que l’on se devrait d’avoir. Il est vrai aussi que, par définition, un chercheur “progressiste” aura quelque mal à infiltrer les lieux où se définissent éventuellement des stratégies répressives, de la “contre-insurrection” à la surveillance ad hoc. On laissera cela à l’historien quand les archives seront ouvertes, ou au journaliste courageux. On écartera les hypothèses dérangeantes au profit de ce qui est du domaine public.

Au total, il faut remercier les curateurs, O. Fillieule, L. Mathieu et C. Péchu de cette publication qui participera grandement  à la réflexivité disciplinaire, tout en regrettant qu’ils n’aient pas osé aller plus loin encore dans leur travail de re-définition des questions pertinentes à se poser et de réinscription de leurs objets d’étude dans une histoire européenne et extra-européenne de la mobilisation des masses et des contre-mobilisations des élites en place.

Catégories : Note de lecture · Sociologie politique
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Gary King, Kay Lehman Schlozman, Norman H. Nie (dir.), The Future of Political Science. 100 Perspectives.

7 juillet 2009 · 3 commentaires

kingComme un lecteur régulier de ce blog l’aura compris, je ne  me sens pas très satisfait de l’état actuel de la science politique.  Je me suis donc précipité pour lire le livre dirigé par Gary King, Kay Lehman Schlozman, Norman H. Nie, intitulé The Future of Political Science. 100 Perspectives (New York et Londres : Routledge, 2009). A en croire sa présentation (cf. son quatrième de couverture), cet ouvrage  prétend proposer “some of the newest, most exciting ideas now percolating among political scientists”, le tout sous la plume de pas moins de 100 auteurs de renom. Peut-être suis-je un lecteur blasé, “lassé de tout même de l’espérance”, mais je dois dire que le contenu de l’ouvrage ne m’a pas paru  se situer  à la hauteur de sa triomphaliste  auto-présentation.

Premier point qui m’a désagréablement surpris : en réalité,  il s’agit de “mélanges” en l’honneur de Sidney Verba, le célèbre politiste américain, à l’occasion de son départ en retraite. Vous ne trouverez cependant pas cette indication dans les présentations du livre, y compris dans celle présente en toute première page (non numérotée) de l’ouvrage reprise sur les sites Internet (Amazon par exemple) ou dans la quatrième de couverture, mais celui qui tient le livre entre ses mains  finit par le comprendre à l’avant-dernière page de l’introduction (p. XIX) où ce statut de “mélanges” lui est enfin précisé. Il se confirme d’ailleurs aux pages 272-273, qui comprennent une bibliographie essentielle des travaux  de et sur S. Verba , et aussi de manière plus amusante ma foi, par la teneur des biographies succinctes des 100 auteurs réunis ici. En effet, chacun y raconte en peu de lignes la teneur de sa relation avec “Sidney Verba”, “Sid Verba” ou simplement “Sid”. On s’associera facilement à l’admiration pour ce dernier, un auteur essentiel évidemment, mais on aurait aimé être prévenu de l’exercice de déférence auquel on était ainsi convié.

Du coup, on comprend qu’avec un tel principe de sélection des auteurs – avoir croisé S. Verba au cours de sa longue vie professionnelle  -, on obtiendra un échantillon plutôt biaisé de la science politique. Ce qui m’amène au second point qui ne m’a surpris qu’à moitié il est vrai : cette science politique dont il est question de tracer ici les perspectives  reste exclusivement anglophone, et très nord-américaine dans sa composition. On pourrait même remarquer le poids important des chercheurs de l’université d’Harvard,  dernier lieu d’exercice professionnel de S. Verba. Un tel biais n’a en fait absolument rien d’étonnant pour des mélanges offerts à un collègue éminent, c’est même le jeu habituel de cet exercice, de là à en tirer des perspectives pour la science politique, il fallait oser le coup marketing… Les trois auteurs de l’introduction cachent même ce  statut (infamant?) de mélanges jusqu’au cœur de celle-ci : en effet, il n’est signalé qu’il s’agit de mélanges  qu’après avoir décrit le protocole qui a présidé à l’agencement des  100 articles dans l’ouvrage. Il indique aussi que la forme choisie, une suite de 100 petits essais sur les perspectives de la science politique, l’a été pour éviter de ne pas avoir… de lecteurs. Ce que je traduis: nous n’aurions pas trouvé un éditeur pour des mélanges, nous avons inventé quelque chose pour pouvoir être publié et honorer notre très distingué collègue.

Troisième point de surprise. Au lieu de tracer une voie pour l’avenir de la discipline, l’introduction expose exclusivement la méthode d’ordonnancement des 100 textes. Les trois directeurs de l’ouvrage ont en effet fait appel à une double classification : l’une manuelle par thème par des gentils étudiants avancés et l’autre automatique en rapprochant les textes selon la proximité des mots que les textes utilisent. Les textes sont donc ordonnés dans l’ouvrage par ordre de plus grande proximité. A la fin de chaque texte, il existe un système de renvoi, qui indique la congruence ou non des renvois manuels et automatiques entre textes.  Je n’ai guère été convaincu par cette méthode. Elle m’a surtout semblé être destinée à cacher que le livre n’était pas fondé sur une vraie tentative de donner la parole à toutes les tendances possibles de la science politique, elle révèle par ailleurs un refus d’organiser clairement le propos (ce qui aurait mis en évidence les pleins et les vides), et surtout comme un magnifique exercice de méthodologie pour la méthodologie.

Ces réserves étant faites, ce livre apprend-il quand même quelque chose en dehors de l’ampleur du réseau social de S. Verba et des curateurs de ses mélanges?

Tout d’abord, si l’on regarde les bibliographies succinctes (deux ou trois références tout au plus pour chaque article) proposés pour une bonne moitié des articles, on se rend compte que celles-ci sont exclusivement en langue anglaise.  Quelques auteurs étrangers contemporains ont l’honneur d’être cité (par exemple Angelo Panebianco pour son classique publié en 1982 sur les partis politiques et traduit en 1988), mais le passage par la langue anglaise semble obligatoire pour avoir droit de cité.  Aucun auteur français  contemporain (après 1960) n’est cité en bibliographie  faute sans doute d’être traduit. Cette exclusivité de l’anglais s’explique peut-être simplement par la volonté de proposer aussi dans cet ouvrage  une introduction à la science politique, et donc de donner à chaque fois des lectures accessibles au lectorat visé.  De fait, à lire la teneur des articles, on en conclut plutôt que cet exclusivité de l’anglais traduit tout d’abord un “centrement” sur l’étude des Etats-Unis de la part des politistes ici rassemblés – et une prise en compte du reste du monde en fonction de ce point de vue aussi particulier que dominant (ce qui se voit d’ailleurs bien dans les textes parlant de politique comparée). Comme on pouvait s’y attendre, les bibliographies tendent à ne citer que des parutions des quinze dernières années en répliquant ainsi la tendance à l’œuvre en économie où la durée de vie d’une référence se raccourcit au fil des ans, mais, par contre, les bibliographies témoignent du rôle préservé du livre comme lieu d’imposition d’une idée (avec des  citations de certains dans plusieurs bibliographies, par exemple : Larry M. Bartels, Unequal Democracy : The Political Economy of the New Gilded Age, paru en 2008).

Ensuite, sur le fond proprement dit, on voit se distinguer deux tendances dans cette science politique liée humainement à S. Verba.

Premièrement, une tendance, ici minoritaire, veut persister dans l’ère de la montée en puissance scientiste de la discipline. L’article de Gary King, “The changing evidence base of social science research” (p. 91-93) dit en quelques mots les ambitions de l’auteur. Pour lui, l’avenir des sciences sociales se trouve en fait dans le “data-mining”. Le raisonnement est simple : puisque les individus laissent de  plus en plus de traces électroniques de leurs discours, actions et caractéristiques, il suffit d’exploiter cette masse de données pour répondre enfin à toutes les questions que l’on pouvait se poser sur l’activité politique, économique et sociale des individus. Inutile de les interroger, de les observer avec les anciennes méthodes où l’on crée de la donnée par l’enquête,  il suffit de les suivre par leurs traces électroniques et de mouliner le tout avec des outils statistiques adéquats. Cette version des sciences sociales me semble hésiter entre la “bienveillance” intéressée d’Amazon ou de Google à notre égard soit comme lecteur  soit comme chercheur d’information sur la toile et la “mal-veillance” d’une N.S.A. à la puissance 10 ayant mis toutes les C.N.I.L. du monde au piquet… Le moins que l’on puisse dire, c’est que le texte de G. King m’a mis très mal à l’aise, et que  la justification de tout cela repose, selon ses dires, sur la volonté de “use this new information to better  understand and ameliorate the major problems that affect society and the well-being of human populations” (p. 93) ne m’a pas rassuré le moins du monde avec la pointe d’utilitarisme qu’on y devine. (Ce texte digne d’un mauvais roman de science-fiction a augmenté d’un fascicule mon propre dossier sur G. King, qui, lors du Congrès de l’AFSP de Toulouse en 2007, avait infligé tel un  sapajou un pensum de son crû à la communauté des politistes qui avait déjà une journée de colloque derrière elle,  le tout il est vrai à l’invitation de Nonna Mayer qui avait crû bien faire pour notre éducation à la  Science!). On trouvera même, toujours dans cette ligne scientiste, une défense d’une approche “génétique” des orientations politiques, avec le texte de James Q. Wilson, “Political Science and the Future” (p. 61-62): après le “natural-born criminal” (ou le criminel-né) des années 1890-1900, il y aura donc le “natural born Conservative” ou le “natural-born Liberal” des années 2000 et suivantes…

Deuxièmement, une tendance, majoritaire, à une mise en cause, plus ou moins discrète, de la démocratie américaine. En effet, ce livre, conçu avant 2008, porte la marque des années G. W. Bush et de leur montée en puissance aussi évidente qu’inexorable des inégalités économiques au sein du peuple américain. En effet, certains de nos collègues américains semblent (enfin) se rendre compte qu’il existe un mystère ou même une contradiction, entre l’affirmation du “pouvoir pour le peuple” qu’est censé être la démocratie contemporaine et la montée en puissance des inégalités, en particulier de revenus, au sein de ce même peuple avec toutes les conséquences qui s’en suivent sur le bonheur général (Louise K. Comfort parle de l’amplification d’une “underclass” qui “undermines the vision and norms of a democratic society”,  p.210). De fait, on retrouve ici toute la partie de la science politique américaine qui s’était déjà mobilisée sur ce point dans le rapport spécial  de 2003 de l’APSA sur les inégalités, rapport auquel Sidney Verba avait apporté son expertise.

Il existe donc  à parcourir ce livre comme l’ombre d’un doute sur la nature même de la démocratie américaine. Le tout premier texte proposé au lecteur, celui d’Arend Lijphart, “The United States : a Different Democracy” (p. 1-3), affirme que la démocratie américaine possède tant de traits uniques par rapport aux autres démocraties qu’elle n’est certes pas pire (“worse”), mais qu’elle ne peut être érigée en modèle. Lijphart ne va cependant jusqu’à oser dire qu’il s’agirait d’une autre espèce de régime politique que la démocratie telle qu’on la connait ailleurs des Pays-Bas à l’Inde, mais on s’approche à deux doigts de cette “odieuse conclusion”. Même inquiétude exprimée par Lawrence R. Jacobs, “The threat to democracy” (p. 49-51), qui insiste sur la capacité contemporaine de la Présidence de modeler les “demandes” de l’opinion publique (sans citer directement la Guerre d’Irak de 2003…), ou par Torben Iversen, “Why Do (Some) People Acquire Costly Political Knowledge?” (p. 75-77), qui s’intéresse aux bases sociales des inégalités d’information entre citoyens qui expliqueraient largement l’alignement plus ou moins cohérent de leurs choix politiques sur leurs intérêts matériels. Jeffrey M. Berry, “An Ever Fainter Voice” (p. 98-100), souligne l’absence de groupes organisés défendant directement les intérêts des travailleurs pauvres: “In political terms, who speaks for the working class individual making say, $8.50 an hour ($17.680 a year)? (…) The answer of course is that, at best  the $8.50 Wal-Mart employee has marginal representation in our interest group system.” (p. 100) Benjamin I. Page, “Exploring Political Inequality” (p. 101-103) ajoute même : “To me, a striking shortfall in studies in American politics to date has been the general failure to test (or to integrate into mainstream political science) the hypothesis that political inequality proceeds chiefly from the political power of corporations, wealthy individuals and organized interests.” (p. 102) Les articles de Larry M. Bartels, “Voice, and then What?” (p. 104-105) , d’Eric Schikler, “The Impact of Unequal Political Parcipation on Policy Outcomes” (p.106-107), de Jan Leighley, “Participation Matters” (p.108-109), de Philippe E Converse “Participatory Distortion ($$) Takes Off!” (p. 110-111), de Christopher Jencks, “Does Rising Economic Equality Matter?”(p. 115-117), pour ne citer que les plus incisifs, forment comme une terrible litanie, où un auteur finit par se demander si l’on ne doit pas parler désormais du rôle du “donateur-médian” plutôt que de l’électeur-médian pour y comprendre quelque chose à cette démocratie américaine des années 1990-2000.

Robert D. Putnam se demande lui si “Is America Becoming a More Class-Based Society?” (p. 157-158), et n’hésite pas à affirmer qu’au train où vont les choses, il faudra bientôt non plus parler de classes, mais de “castes”, au sens d’inégalités définitives d’opportunité de vie entre individus en fonction de leurs classes de naissances. Il y aurait d’autres articles à citer   (par exemple toute la veine féministe présente dans l’ouvrage ou toute la ligne d’analyse réfléchissant sur les conditions institutionnelles, y compris les forts taux d’emprisonnement, de la non-participation au processus politique des groupes les moins dotés en ressources économiques ) pour montrer à quel point une partie de la science politique ici représentée fait preuve d’une inquiétude, à mon sens bienvenue, sur la réalité des promesses de la démocratie américaine. Un gouvernement du peuple, par le peuple, pour le peuple qui aboutit à établir à une société totalement inégale sur le plan matériel, allant de ce fait vers l’établissement de castes, comment concilier cela avec les effets supposés égalitaires  (redistributifs?) du suffrage universel? Comme la supposée “tyrannie de la majorité” de mémoire tocquevillienne aboutit-elle à l’assomption économique et sociale d’une minorité de super-riches? La masse des pauvres peut-elle sincèrement souhaiter devenir miséreuse au profit d’une nouvelle aristocratie?

Cette ligne d’analyse comprend cependant sa propre limite; en effet, presque jamais elle n’ose évoquer l’idée que les Etats-Unis comme société politique abriteraient quelque chose comme un État, à savoir un nexus de réseaux d’élites ayant des intérêts propres à faire valoir sur les plans internes et externes (ce qu’on appelle pour le dénoncer dans certains pays, un “Etat profond”). Seul Ira Katznelson, “Congress and the Scope of Democracy” (p. 200-202) s’approche de cette idée qu’il existerait aux Etats-Unis une force agissante, nommée État, qui aurait au fil des différentes époques un ou des domaines de politiques publiques réservés qui ne seraient pas du ressort de la démocratie (ou tout au moins du Congrès); il avance d’ailleurs cette idée en  soulignant que,  depuis les écrits de Robert Dahl ou de C. Wright Mills dans les années 1950, une telle ligne d’analyse a été prudemment abandonnée par les chercheurs.

Bien sûr, la présence de cette ligne d’analyse inquiète correspond à la proximité de beaucoup d’auteurs avec les travaux de S. Verba, qui, rappelons-le, ont été largement consacrés à l’étude de la participation politique différentielle des individus et des groupes. Il faut ajouter pour donner une image exacte de l’ouvrage que nombreux sont les articles qui se soucient en fait peu de ces aspects qu’on pourrait dire de “justice sociale”, et défendent l’une ou l’autre sous-chapelle de la discipline (ou simplement leur propre grandeur…). Parmi les amis et connaissances de S. Verba, le “marais” existe aussi comme partout, tout comme les adeptes du verbiage sans contenu.

Cette inquiétude sur le sort de la “démocratie américaine” (qu’on nommerait volontiers autrement après avoir lu l’ouvrage: une “ploutocratie machiste” par exemple) aboutit chez de nombreux auteurs ici présents à une inquiétude sur la place dans la société de la science politique. L’article de Joseph S. Nye, Jr. , “The Question of Relevance” (p. 252-253), pointe directement le risque de devenir (ou d’être) une science sociale qui ne dit rien des enjeux majeurs du temps, y compris face aux étudiants, au profit de la seule production de textes à destination de l’académie des pairs. Bien conscient que les incitations en terme de carrière ne vont absolument pas dans une telle direction d’ouverture sur les préoccupations du monde extra-académique, il invite les Départements de science politique à prendre en compte les aspects de “real-world relevance” des recherches menées par les candidats à un poste.

Vu de France, si ce livre traduit encore une fois la totale marginalité pour nos collègues américains des auteurs écrivant en français, au moins montre-t-il qu’une partie de la science politique américaine, la meilleure peut-être, s’éloigne d’une vision “enchantée” des Etats-Unis,  qu’elle est prête désormais, comme les grands anciens des années 1920-1950, à fournir une description plus réaliste des limitations de la démocratie américaine. Celle-ci, vu le poids énorme de la part nord-américaine de la discipline, ne saurait manquer d’avoir elle-même des effets sur ce qu’il est légitime ou non de dire en science politique: par exemple sur le poids des  grandes entreprises sur la décision politique partout dans le monde.

Par ailleurs, ce livre ouvre une curiosité au lecteur : si l’ère Obama s’avère incapable de revenir sur la montée en puissance des inégalités de revenu et de patrimoine, que l’Administration Obama échoue par ailleurs à introduire une couverture-santé universelle (ou presque) face au mur des lobbies de ce secteur, si l’employé de Wal-Mart perd dans les années de la mandature Obama encore du terrain en terme de revenu et d’influence, les auteurs ici les plus en pointe oseront-ils aller un pas plus loin dans le réalisme, dans le désenchantement? Ce pas qu’ils n’osent pas faire, même s’ils en procurent tous les éléments! Il est vrai que c’est là leur pays, et qu’il est des réalités qu’il vaut mieux discerner chez les autres que chez soi.

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Epistémologie pour une science en crise?

25 avril 2009 · 13 commentaires

Depuis quelques années, existe au sein de PACTE (le laboratoire mixte Université-CNRS rattaché principalement à l’IEP de Grenoble) un séminaire “Lecture/Écriture”, où l’on se permet de discuter aussi librement que possible en petit comité des textes, sans obligation ni sanction. Mardi dernier, nous nous sommes consacré à l’initiative de Pierre Martin à un article pour le moins étrange, signé d’un certain Shu-Yun Ma, intitulé “Political Science at the Edge of Chaos? The Paradigmatic Implications of Historical Institutionalism” (International Political Science Review, 2007, vol. 28, n. 1, p. 57-78).

La thématique de cet article tient en peu de mots : selon l’auteur, nous assisterions au sein de la science politique à un combat de titans entre deux “paradigmes” (au sens de Kuhn, of course) incompatibles. Cette lutte opposerait deux conceptions de la “Science” : celle héritée de Newton, où le monde, créé par “le Dieu des Protestants” (sic), est entièrement descriptible par la raison dans son langage privilégié, les mathématiques, et où, de surcroit, la description ainsi obtenue permet la prévision, et donc la maitrise de son destin par l’Homme via la Science; celle issue des nouvelles conceptions de la physique du début du XXième siècle, ayant conduit progressivement à la constitution d’une “Science de la Complexité” (Complexity Science), où le cours du monde, plein de bifurcations et de chausse-trappes, peut éventuellement être expliqué a posteriori, mais où la description ainsi obtenue s’avère incapable de donner lieu à quelque prévision que ce soit, sinon que… l’on ne peut vraiment rien prévoir de certain. Cette seconde vision de la “Science” ne serait pas loin, pour certains de ses exégètes cités par Ma, de se donner une base philosophique dans… la vision taoïste de l’univers, où l’ordre émerge du chaos et inversement. Pour cette seconde approche, la flèche du temps ne peut pas de plus être inversée en pensée (contrairement à la conception newtonienne), il n’existe que des processus uniques et irréversibles qui s’enclenchent à partir d’infimes différences initiales dans l’état du monde. En science politique, on aurait donc d’un côté de la barrière ainsi créée par l’auteur : le rational choice (inspiré par l’économie néo-classique) et le behaviorism (inspiré par la psychologie),  qui proposeraient en tendance des explications exclusivement synchroniques des processus politiques, et, de l’autre, le “néo-institutionnalisme historique”, qui lui serait sensible à la diachronie et surtout à l’irréversibilité des chemins pris. Cette dernière serait d’ailleurs liée à une découverte plus générale, faite d’abord en économie, attribuée par l’auteur à  W. Brian  Arthur au début des années 1980, à savoir de l’existence de “rendements croissants”. Le néo-institutionnalisme historique, consisterait largement, toujours selon Ma, en une extension de cette découverte à l’ensemble de la sphère de l’action humaine. Ce serait essentiellement Paul Pierson qui assurerait par ses écrits théoriques le lien entre la théorie des “rendements croissants” et le “néo-institutionnalisme historique”. Le texte se situe e effet exclusivement dans l’abstraction, et ne cite d’ailleurs aucune recherche particulière (toutes les références citées par Ma sont déjà eux-mêmes des textes de synthèse).

Comme les participants à la séance (qui avaient lu le texte auparavant) l’ont montré par leurs réactions  pour le moins très divergentes, beaucoup d’hésitations sont possibles sur le sens même du texte : s’agit-il d’une attaque en règle contre les impasses du “néo-institutionnalisme historique”? Une défense de ce dernier contre les tendances rétrogrades des “newtoniens” qui n’ont rien compris à rien, et un appel à lever bien haut le drapeau du néo-taoïsme? Une blague à la Sokal? Une problématisation neutraliste du conflit? C’est peu de dire que ce texte n’a pas résisté très longtemps à l’analyse des uns et des autres, ne serait-ce que parce qu’on ne sait pas vraiment où l’auteur veut en venir. Pierre Martin, dans sa présentation du texte, a bien fait remarquer entre autres choses que les deux aspects distingués par Ma devaient en général être articulés l’un à l’autre pour faire des recherches qui fassent sens; je soulignais pour ma part que les deux “paradigmes” envisagés par Ma concernaient en pratique des objets de recherche différents, que la plupart des chercheurs  en science politique ne semblaient pas du tout (à ma connaissance) vivre dans leur pratique de recherche une opposition irréductible “entre Newton et le Tao,” que la description que Ma proposait du “néo-institutionnalisme historique” avec son insistance sur les “bifurcations” laissait de fait cette approche dans une redondance forte vis-à-vis de l’histoire au sens classique du terme sans en avoir par ailleurs la précision sur le moment même des bifurcations (cf. les révolutions russe, chinoise ou françaisen, selon Theda Skocpol ou par les historiens respectifs des trois cas). Les organisateurs du séminaire, deux doctorants un peu énervés, à cette occasion, soulignèrent que ce texte ne leur apportait rien, dans la mesure où le conflit ainsi décrit ne les concernait pas dans leur recherche de thèse tant la manière de Ma de poser les problèmes semblait concerner une “lutte entre géants” (anglo-saxons de plus) auxquels ils n’étaient pas de toute façon, par définition et par situation,  invités à participer. Seul Pierre Martin sauva le texte en expliquant par le menu à quel point cette opposition, telle que la décrivait Ma, correspondait quand même trés bien à des incapacités chez certains  collègues, français ou étrangers,  trop “newtoniens”  avons-nous cru deviner, de prendre en considération les spécificités de la “théorie des réalignements électoraux”.  Cette théorie que  P. Martin a adaptée au cas français (voir son Comprendre les évolutions électorales. La théorie des réalignements revisitée, Paris : PFNSP, 2000) s’inscrit pour son auteur dans la parenté des “Sciences de la Complexité” de Ma en ce sens qu’elle aussi ne saurait prévoir et qu’elle ne sait que décrire ex post si effectivement un réalignement électoral a eu lieu lors d’une élection en connaissant les résultats des élections suivantes. Etant plutôt entré dans la discipline via sa branche “socio-historique”, je n’ai jamais rencontré de collègues aussi radicalement “newtoniens”, mais je n’ai pas de raison de douter du fort témoignage de P. Martin. Plus largement, si l’existence de la “Science” se démontre à travers la seule capacité à prévoir l’avenir, il ne restera en effet pas grand chose des sciences sociales… y compris d’ailleurs de celle qui prétend être la plus aboutie du point de vue de la science vue comme possibilité de la prévision, à savoir l’économie néo-classique… Il existe certes un débat sur ce point, mais est-il bien nouveau?

Ce texte de Shu-Yun Ma parait donc sans grand intérêt. Pourquoi a-t-il été alors publié dans une revue qui se veut prestigieuse? Il se trouve que j’ai lu récemment dans le premier numéro de l’European Political Science Review (2009, 1:1, p. 33-61) un texte de Philippe C. Schmitter, “The nature and future of comparative politics”. Or ce texte, qui cherche à rendre compte spécifiquement de l’avenir possible de la politique comparée, repose sur une dichotomie presque similaire à celle proposée à notre attention par Shu Yun-Ma, à savoir une opposition entre la recherche de la complexité ou celle de la simplicité. Schmitter propose ainsi un arbre généalogique de la politique comparée d’Aristote à nos jours (p. 37), où, dans la canopée, deux avenirs s’opposent : la simplicité et la complexité – une troisième voie médiane représentant par ailleurs une continuation des tendances en cours à l’infinie différentiation de la politique comparée en sous-disciplines définies par leur objet (voie du “néo-néo-néo” selon Schmitter) .

La “simplicité” de Schmitter, comme chez Ma le “newtonisme”, repose essentiellement sur une imitation en science politique du rational choice en vigueur chez les économistes néo-classiques (elle est de plus si j’ai bien compris trés dominante selon lui chez les spécialistes de la vie politique américaine); la “complexité” reçoit elle une description (p. 41) de la part de Schmitter qui me semble pouvoir être synthétisée  à la manière d’un Durkheim : “les tous  sont plus que la somme (multiniveau) des parties” – en effet, si E. Durkheim fit en son temps ce constat fondateur de la sociologie classique du refus d’une perception du monde social réduite aux seuls individus, et ce alors à la seule échelle d’une société nécessairement nationale, P. Schmitter adapte de fait la conceptualisation de ce dernier à un univers où de nombreuses échelles d’interactions sociales doivent désormais être  prises en compte. Une telle approche de la part d’un spécialiste des affaires européennes et de politique comparée n’étonnera pas : l’Union européenne (les interactions qui la constituent) sont plus que les Etats qui la constituent (qui eux-mêmes sont bien plus que la somme des actions de leurs citoyens du moment), et la conceptualisation de la polity européenne doit aussi compter avec toutes les interactions transversales aux échelles habituelles de découpage du réel. Schmitter met aussi en garde de façon typiquement “holiste” contre les  erreurs liées à une perception exclusivement par le prisme de l’individu d’une réalité politique.  Schmitter appelle d’ailleurs dans la suite du texte à l’usage ou à l’invention de concepts permettant de saisir ces interactions multiniveaux (par exemple celui de “gouvernance”). La perspective de Schmitter parait donc plus ancrée dans une tradition proprement sociologique  que celle de Ma, mais ils citent tous deux comme seul lieu de la “Science de la complexité ” aux Etats-Unis, le “Sante Fe Institute” (p. 69 chez Ma, note 10 et 11, p. 43, chez Schmitter). Schmitter lâche d’ailleurs à cette occasion le morceau : l’opposition qu’il dessine est largement idéologique, la droite nord-américaine apprécie et soutient (financièrement?) la simplicité du rational choice pour son hostilité à la politique en général et à l’action de l’Etat en particulier, la gauche américaine se tourne vers la complexité pour des raisons spéculaires. Comme Schmitter tient fortement à une approche complexifiante (et critique à l’occasion le splendide isolement des politistes non-comparatistes spécialistes des Etats-Unis), on en tirera facilement les conclusions qui s’imposent.

Au total, Ma et Schmitter nous donnent une seule information pertinente : il existe dans l’univers anglo-saxon de la science politique un conflit simplicité/complexité, qui semble être la forme rejouée  du conflit de ce qu’on appelait jadis l’individualisme méthodologique et le holisme, ou plus récemment de l’agency et de la structure. Ou, plutôt, il existe un besoin de la part des éminents collègues qui acceptent de tels textes dans les revues académiques de premier plan de telles présentations platement dichotomiques d’un conflit,  présentations presque scolaires si l’on veut! En effet, si l’on allait regarder les recherches considérées indirectement  dans les deux textes, je ne suis pas sûr que les dichotomies proposées ici se révéleraient si solides, ou du moins, il apparaîtrait sans doute que les  recherches les plus intéressantes  pour comprendre le réel entremèlent les deux aspects opposés pour les besoins de ces deux surveys.

Il est pourtant à parier que ces surveys seront rentables en termes de citations pour leurs auteurs. A l’occasion du conflit en cours sur l’évaluation des chercheurs dans le monde académique français, j’ai lu quelque part (mais sans me souvenir où, désolé!) que le survey, plutôt que la recherche de base, était le bon moyen de se faire beaucoup citer. Ma, malgré la  mauvais plat qu’il nous propose, peut avoir des espérances en ce sens, et Schmitter, plus  argumenté, devrait cartonner. En effet, ces présentations mettent apparemment de l’ordre dans le chaos des publications, font croire un moment que l’on saurait vaguement où l’on va. Les deux textes doivent se comprendre comme l’indice plus général que la science politique de langue anglaise, par quelque bout qu’on la prenne, publie beaucoup, voire énormèment, mais s’avère incapable de faire les grandes percées scientifiques dont rêvent ces praticiens de haut niveau. La quantité n’est pas l’indice de la qualité.  Schmitter fait clairement allusion à des nouvelles conceptualisations, méthodes, instruments de mesure, à importer d’autres disciplines pour relancer la machine (en dehors de la troisième voie de la différenciation croissante qui consiste à diviser le réel en autant de parts infinitésimales qu’il existe de chercheurs). Il conclut sur les vertus de la méthode QCA de Charles Ragin dans sa version étendue (“fuzzy”), mais il n’y a là rien qui puisse enthousiasmer.Il ne s’agit là en effet que d’une amélioration de méthode, bienvenue certes, mais qui ne peut changer notre vision du monde comme un concept radicalement nouveau.

Dans le fond, qu’arrive-t-il à un domaine du savoir quand il continue presque imperturbablement à produire mois aprés mois des tombereaux d’articles,  de livres, de workings papers, mais qui s’avère incapable de faire de grandes percées comme par le passé? Qu’est-ce qui le fait encore tourner? Sinon le simple académisme?

Ps. Je m’en vais préparer de ce pas mon propre survey sur l’influence persistante du jansénisme sur la science politique française.

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“The State We’re In” : le classement des revues par l’AERES

11 septembre 2008 · 9 commentaires

Jean-Louis Briquet (par ailleurs une vieille connaissance que je salue bien amicalement s’il vient à me lire ici) en tant que Délégué scientifique adjoint Aeres pour la science politique, a fait passer sur la liste de l’ANCMSP le 5 septembre 2008 une anticipation du classement par l’AERES des revues de science politique et une explication des critères retenus pour opérer ce classement en A, B, et C. Ce classement des revues doit ensuite servir à évaluer pour chaque laboratoire et pour chaque individu son niveau d’excellence. Un laboratoire qui contient beaucoup de “publiants” (néologisme de la novlangue administrative) dans des revues de rang A sera bien évalué, et celui qui ne contiendrait que des “publiants” dans des revues de rang B et C serait condamné à terme. Au niveau individuel, cette grille devrait aussi déterminer là terme les carrières à venir de chacun. Les non-”publiants” ne sont eux même pas à évoquer : ils seront sans doute éradiqués comme  les parasites qu’ils sont. D’après ce que dit Jean-Louis Briquet, pas plus de 25% des revues évaluées par l’Aeres dans chaque champ disciplinaire ne doit être classé en A.

Je voudrais d’abord réagir sur le principe même d’un classement établi des revues, des Universités, des personnes. Cette tendance existe depuis fort longtemps – aprés tout, un Jean-Jacques Rousseau n’a-t-il pas percé dans la vie intellectuelle de son temps grâce à des concours de ce genre? La remise de prix d’excellence est une  banalité du monde académique depuis trois siècles au moins. Simplement nous sommes dans une phase ultérieure de “rationalisation” du classement. Nous y ajoutons en plus cette dose de cruauté qui semble venir du monde des entreprises : 25% des revues en A pas plus, cela m’a fait penser à ces notations du personnel dont la presse avait parlé il y a quelques années chez IBM qui entraînait une obligation  pour les cadres de trouver parmi leurs subordonnés des faibles dont se débarasser. Il y a ainsi quelque chose aussi comme un jeu d’élimination (des “tournois successifs” comme disent joliment les économistes) qu’on organise ainsi, ou pour être plus populaire, un style de pensée semblable à celui du “Maillon faible”. Il ne suffit pas d’être correct, il faut être dans les 25% des meilleurs, voire “le meilleur”.  Et il n’en restera qu’un. En réalité, nous sommes ici dans du pur Spencer, dans du “darwinisme social” appliqué à la science. Nous n’osons certes plus théoriser comme Spencer en son temps l’élimination pure et simple du plus faible, nous nous contentons de faire l’éloge de l’innovation socialement et économiquement utile à tous (en principe ) apporté par le plus fort – avec le thème de l’excellence créatrice de richesses. Ce genre de classement casse donc bien sûr le mythe de la “communauté scientifique” pour bien mettre en lumière la “rat race” en cours en son sein à chaque instant. Dans le fond, cela veut dire que les principes moraux (le grand mot!) qui devraient mouvoir un scientifique ne sont pas différents de celui d’un gestionnaire d’un fonds collectif de placement (une SICAV par exemple) : il faut être parmi les meilleurs en fonction d’une performance mesurable objectivement. Je pense qu’il peut y avoir là une contradiction forte avec la motivation première qui incite des jeunes à se lancer dans un doctorat en sciences humaines. Celle-ci me semble souvent fondé d’abord sur une interrogation personnelle sur un point de la réalité, et encore pire sur un goût (altruiste) de la transmission du savoir. Grâce à la mise en lumière de ces classements, par une agence comme l’Aeres, qui n’est que la version française d’un phénomène mondial, les jeunes doctorants sont désormais prévenus : il ne vous suffira pas d’être bon, ni même très bon comme vous l’êtes souvent, il vous faudra avoir un esprit de compétition digne d’un tennisman face au classement ATP. J’ajouterais une considération plus philosophique si l’on veut : je me demande comment le monde académique (en sciences sociales) peut-il concilier des pratiques darwiniennes en son sein avec une certaine tendance (kantienne) à faire l’éloge de l’égalité entre les hommes, ou à s’inquiéter (pour la société) de l’égal “respect” dû à chacun? Des sciences sociales régies par de tels principes internes de compétition peuvent-elles être qualifiées d’humanistes?  Ne devraient-elles pas réhabiliter ce cher Spencer, et affirmer clairement l’inégalité naturelle entre les hommes?

Une fois rappellé tout ce doit à l’esprit du “darwinisme social” ce genre de classement, on peut aussi s’interroger sur ses effets à terme sur la production scientifique de notre discipline. Il devient évident qu’un jeune impétrant doit chercher à tout prix à publier dans une revue classée en A, doit accepter de publier faute de mieux dans une revue classée en B, et doit refuser comme une insulte et une perte de temps préjudiciable à sa carrière de publier dans une revue classée en C. (Significativement, Jean-Louis Briquet ne reproduit même pas la liste des revues classées en C dans son mail…) En dehors de la soumission aux puissances établies que cela implique, cela veut surtout dire qu’une approche vraiment innovante pourrait avoir quelques difficultés à s’imposer. En effet, un groupe de doctorants ou de jeunes docteurs qui s’apercevraient qu’ils ont quelque chose à dire qui n’est pas audible par les comités de lecture des revues classées en A n’auraient guère intérêt à publier dans les revues classées en B ou C, et encore moins dans une revue nouvelle qu’ils créeraient, puisqu’elle ne leur apporterait que peu de “points de vie” pour leur carrière. Bref, un tel classement fige la situation, sauf si on suppose que les comités de lecture des revues classées en A sont parfaitement ouverts aux innovations proposées par les jeunes. La situation n’est  certes pas complétement figée, une revue peut monter en A ou une autre descendre en B ou C, mais le premier classement aura sans doute un fort effet d’hystérèse. (Je ne compte pas ici l’effet éventuel de découragement sur les comités de rédaction des revues classées en B ou en C, à leur sens injustement, face un revue classée en A). Il est bien sûr ironique que ce classement soit annoncé aux jeunes lecteurs de la liste de l’ANCMSP par un chercheur qui lui-même fut l’une des personnes clés de l’ouverture de la discipline à de nouvelles approches dans les années 1980-90 à travers la création de Politix.

Dernier point (à mon sens le moins important) : le choix des revues mises en A. La RFSP participe au premier rang, si j’ose dire “de droit”. Il est facile de constater une représentation  significative  de la “sociohistoire du politique” avec deux revues : Politix et Genèse. Comme le dit Jean-Louis Briquet, pour le reste, il s’agit essentiellement du choix de la revue “majeure” dans chaque sous-champ disciplinaire (Critique internationale pour les RI, Raisons politiques pour la théorie politique, PMP pour les politiques publiques). Politique africaine est classée en A pour des raisons liées à une autre discipline. Tous les relégués en B auront sans doute quelques raisons de se plaindre, et, franchement, l’écart de contenu entre ce qui est classé en A et en B ne me saute pas aux yeux si je raisonne article par article. Du point de vue de l’innovation, je doute par exemple que PMP soit vraiment une revue importante, elle est sans doute centrale par son réseau social, mais un article important en politiques publiques (cf. les biblographies des manuels sur ce point) sera plutôt publié dans la RFSP. La distinction entre revues classées en A et en B (je ne connais pas celles classées en C) me paraît surtout statutaire, et elle ne traduit de fait que l’état actuel des luttes au sein des divers sous-champs qui structurent la discipline. On dispose là en effet une belle objectivation des luttes de classement comme dirait P. Bourdieu qui structurent le champ, mais pas d’une boussole fiable pour savoir où lire ce qu’il y aurait d’intéressant à lire si on est à l’affût d’une nouveauté significative. On pourrait enfin noter que cette objectivation souligne bien un écart entre la science politique française et la science politique internationale : de ce point de vue, Politix et Genèse devraient se trouver en B ou même C, et inversement la RIPC et peut-être  Pôle Sud en A, et, si j’ose me moquer, PMP en D… On devrait aussi voir apparaître dans le classement les revues anglophones sur la France, étrangement absentes du classement. De toute façon, chacun aura son classement personnel en fonction de ses intérêts de recherche, de ses goûts éditoriaux, de ses croyances sur ce que doit apporter un article en science politique,  de son histoire de publication (ou de non-publication) dans telle ou telle revue. Face à un tel classement, chacun est simplement ramené à sa place objective au sein du champ.

En somme, nous savons désormais “the State We’re In”.

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Bruno Latour, “guest star” de la RFSP?

30 août 2008 · 7 commentaires

Bruno Latour, depuis peu Directeur scientifique à Sciences Po Paris, publie dans la RFSP d’août 2008 un article dans la rubrique “Controverse”, intitulé “Pour un dialogue entre science politique et sciences studies” (RFSP, vol. 58, n°4, p. 657-678). Le texte est présenté par Jean-Luc Parodi dans un encadré comme devant être suivi d’un article de Pierre Favre, qui devrait en quelque sorte nourrir la controverse. Je regrette  d’ailleurs que les deux textes n’aient pas été publié dans le même numéro, avec éventuellement la réponse de B. Latour au commentaire de Pierre Favre.

Curieux, je me suis cependant précipité pour lire cet article annonçant une thèse forte puisque demandant réponse. j’ai été pour le moins décu. Bruno Latour se livre dans ce texte à une gentille présentation de la façon de penser des sciences studies en distinguant six sens du terme de “politique” et quatre sens du mot “scientifique”. Il rappelle qu’en fait une distinction radicale entre “la science” et “la politique” (telle qu’on la trouve chez Max Weber dans Le Savant et le Politique) est à la fois inexacte et datée, et s’applique dans peu de situations même si elle reste un “lieu commun” de certains acteurs ou observateurs. La présentation peut être parfaitement utile pour des étudiants de premier cycle qui, grâce à Bruno Latour, feront ainsi le tour des quelques acquis les plus fondamentaux des science studies. Je ne crois pas cependant en fait qu’en dehors du vocabulaire (le terme d’”associations” pour désigner des représentations qu’un groupe social croit fondé en raison entre des élements de la réalité), on se trouve ici très loin d’un schéma systémique à la David Easton (que connaissent bien tous les politistes). Il me semble me rappeler que grosso modo David Easton décrit exactement le même processus qui mélange perception de ce qu’est la réalité et de ce qu’y peut (ou pas) le système politique – certes dans un autre vocabulaire. La seconde partie sur les termes de “science” est une présentation là encore accessible aux étudiants de premier cycle de la vision de la “science” par les science studies (à quelques phrases prés qui m’ont échappé). En somme les éléments constitutifs du texte sont, disons-le franchement, informatifs (même si je doute que l’un ou l’autre de nos collègues y apprenne quoi que ce soit qu’il ne sache déjà), mais alors où est le sel de l’argument?

D’après le résumé du texte, ce dernier plaide finalement pour une identification des domaines de la science et de la politique. Nous serions, si j’ai bien compris, dans le même espace de sens, qui ,dans le fond ,serait emmené par les mêmes processus. En lisant le texte, je me disais que le même raisonnement pouvait sans doute être fait avec la religion, la métaphysique, la littérature, le droit, la musigue, l’art… La séparation entre les différents domaines de la pensée et de l’appréhension du monde dépendent toujours du sens précis des mots qu’on utilise, il existe toujours des interrelations entre les domaines. Percevoir ces liaisons cachées derrière les simplications du langage figé en sphères de vie séparées paraît sans doute un gain intellectuel, mais en faire un article censé faire “controverse” me paraît inutile. Bruno Latour invente une cécité des politistes (et si j’ai bien compris de certains de ses collègues des science studies) qui n’existe sans doute pas.

En fait, le plus dommage dans ce texte m’est apparu le fait qu’il ne m’apprenait rien de nouveau sur la réalité; je comprends fort bien que Bruno Latour, en tant que Directeur scientifique d’un institut longtemps dominé par les politistes, ait besoin d’affirmer son “autorité” en rappellant si j’ose dire “d’où il parle” dans la RFSP, mais il aurait pu le faire en affirmant quelque chose de plus que ce que nous savions déjà.

A ce propos, sans vouloir faire mon “schmidtien” un peu borné, j’ai bien peur que ce genre d’approche, qui va être perçue par certains étudiants “comme tout est dans tout et inversement” ,ne fasse négliger l’existence d’un point dur de la politique : l’opposition ami/ennemi ou le rôle de la hiérarchie dans toute société complexe (n’en déplaise à Pierre Clastres) qui concerne tous les êtres humains dans un espace donné.  Mais je comprends que ceci résulte de “ma” définition (implicite) de la politique (reprise de la tradition) et que c’est définitivement “passé” pour un Bruno Latour.

Au total, j’ai donc perdu mon temps à lire Bruno Latour dans la RFSP – et aussi à écrire ce post, mais “comme dirait un parent de victime”, “je ne fais pas ça pour moi, mais pour que cela n’arrive pas à d’autres”.

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“L’éclipse du savoir”, Lindsay Waters.

21 mai 2008 · Laisser un commentaire

Les éditions Alia viennent de rendre disponible en français un petit ouvrage de Lindsay Waters, L’éclipse du savoir. Celui-ci était originellement paru en anglais sous le titre plus précis de Ennemies of Promise. Publishing, perishing and the Eclipse of Scholarship. Pour comprendre le titre, il faut rappeler la phrase typique du cynisme universitaire nord-américain, “publish or perish”, il faut publier ou périr, guide d’action que chaque impétrant de la profession universitaire se doit de faire sien ; ici il est question de publier et périr. L’auteur est directeur des Presses universitaires de Harvard, et sa première thèse est simple : à force de faire des publications la condition sine qua non , objective, de toute carrière universitaire, les universitaires se doivent de publier, et ils font publier n’importe quoi du “vite fait, mal fait”. Bref, la quantité des livres et articles publiés augmente vertigineusement depuis les années 1960 à mesure que la concurrence pour les postes disponibles se durcit infiniment, mais la qualité et l’intérêt général de ce qui est publié diminue lui à grande vitesse. Le savoir s’éclipse, l’innovation intellectuelle n’est plus à l’université. De fait, dans les sciences humaines qui le concernent plus particulièrement (ou si j’ai bien compris les études littéraires, la philosophie et les “cultural studies”), les livres sont publiés en masse par les Presses universitaires de tout le pays, mais ils n’ont plus ni acheteurs, ni sans doute de lecteurs. Ce phénomène est lié: d’une part, à l’idée purement quantitative que se font de l’Université ses nouveaux maîtres, les bureaucrates : plus on publie (quelque soit le contenu de ce qui est publié), mieux c’est; d’autre part, à la soumission de fait des nouveaux aux anciens renforcé par la concurrence qui tend à primer le conformisme. En effet, publier, c’est bien, mais encore ne faut-il pas publier quelque chose qui tendrait à vexer les dominants? N’ont-ils pas tant d’autres bons candidats à choisir? L’auteur ajoute par ailleurs que les commissions de recrutement tendent à ne plus s’intéresser au contenu de ce qui a été publié, mais seulement au fait que cela a été publié, se défaussant de la responsabilité de choisir les nouveaux universitaires sur les comités de rédaction des revues et les comités éditoriaux des diverses presses universitaires.

Le diagnostic de L. Waters me parait largement acceptable, et l’on voit se renforcer les mêmes mécanismes en France dans la science politique, avec une augmentation “quantifiée” et “objective” de la qualité des candidats certifiée par des articles (les livres comptant moins). Il porte cependant plus spécifiquement sur les humanités aux Etats-Unis. En effet, l’auteur ajoute à ces mécanismes valables pour toutes les disciplines universitaires un piquant supplémentaire dans les humanités nord-américaines : une tendance représentée par les plus éminents professeurs selon laquelle en fait il n’y a plus rien à dire sinon que justement que le jeu littéraire et culturel est fini. L. Waters parle à ce propos de pensée négative, et montre que, sous ses dehors rebelle, elle vise à stériliser toute réelle concurrence future des jeunes, puisque tout a été dit (mais néanmoins qu’on nous laisse nos postes…). De ce point de vue, là encore, je ne peux que suivre L. Waters : en effet, si l’on connait un peu ce qui a été écrit de 1900 à 1975, on ne peut qu’être effrayé par le recul de l’audace critique de notre époque. En tout cas, toute cette critique actuelle ne semble pas devoir rester dans les annales.

Pour ce qui est du phénomène dénoncé, il me parait qu’il ne fera que s’accentuer en France vu les règles nouvelles d’évaluation qui vont se mettre en place, qui font la part belle à la recherche de la quantité, et aussi de la citation comme indice ultime de qualité d’un travail. (En science humaine, il suffit de soutenir une thèse séduisante à première vue mais idiote en fait pour s’attirer une multiplication de citations qui vont rectifier votre thèse. Par exemple, si je m’amusais à soutenir que l’Union européenne est un système plus démocratique que la Confédération suisse, j’aurais sans doute pas mal de citations qui démontreraient que je dis savamment des bêtises…). Il n’y a rien à faire, sinon de clarifier aux jeunes ces règles et que ceux qui le peuvent encore fuient à toute jambe vers des plus verts horizons. Quant aux autres, ils sont prévenus.

Un lecteur du post précédent de cette rubrique soulignait que j’ajoutais une litanie supplémentaire sur l’inutilité de la science politique, et plaidait lui pour la mise en place d’un agenda commun, qui serait la “diminution de la souffrance”. Cet agenda “utilitariste” (maximisation du bonheur, minimisation de la souffrance) devrait en effet être explicité, mais il supposerait de faire des choix en matière de “diminution de la souffrance” . Quelle souffrance? Celle de qui? Un pur libéral à la Pareto n’a pas la même vision qu’un John Stuart Mill ou un Pigou. Plus généralement, cela reviendrait à exposer des présupposés premiers, philosophiques si j’ose dire, or s’il y a bien une chose que la science politique française contemporaine refuse, c’est tout engagement de ce type; au mieux, on se dira dévoué à la vérité, l’objectivité, la science, mais très peu de nos collègues seraient prés à exposer clairement leurs présupposés philosophiques. Il faut dire que les sciences elles-mêmes s’y risquent rarement, ou plutôt vivent sur une version édulcorée du “positivisme” d’antan, “à tout maux, la science est la solution, mais bon quand même il y a la Bombe et le Zyclon B… faut pas rêver trop, sauf quand on demande des financements”.

Un agenda clair pour la science politique reviendrait à la fractionner encore, mais cela serait-il un mal? Cela obligerait chacun à se positionner. En même temps, quel débouché professionnel pour nos étudiants dans ce cas? En effet, le but des institutions qui peut les employer (entreprises, administrations, hôpitaux, services sociaux) n’est pas le bonheur (ou le non-malheur) de leurs ressortissants, mais bien plutôt une stabilité dynamique, un ordre social à maintenir. N’en ferions-nous pas des “êtres sans avenir”?

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RFSP cuvée 2007, morne plaine…

31 mars 2008 · 5 commentaires

La Revue française de science politique reste la revue principale sur le plan académique de la science politique française. Y publier est presque indispensable pour devenir enseignant-chercheur ou chercheur. Je l’ai fait moi-même une seule fois en 1998. En rangeant chez moi, vendredi dernier, j’ai reparcouru l’ensemble de la livraison de 2007.
Malheureusement ce rapide parcours fut largement désespérant. Aucun article ne démérite à première vue des critères de qualité en vigueur dans la discipline, tout cela est du plus grand sérieux, mais je serais bien en peine de citer un article qui a fait avancer d’un iota la science politique en général. C’est plutôt le registre du “deux pas en avant, un pas en arrière, et un pas de côté”, qui est mobilisé. Rendons tout plus complexe semble être le motif, et ne soyons d’accord sur presque rien d’essentiel. Montrons que nous maitrisons bien nos gammes. C’est sans doute logique en terme de publication scientifique, mais que c’est morne et sans saveur, que sais-je de plus qui soit important à savoir à travers ces numéros – à part qu’un tel ou un tel “a publié dans la RFSP”? Que sa carrière va donc avancer ou se poursuivre? Qu’il a bien occupé l’espace qui lui était alloué en démontrant à tous sa virtuosité? Qu’il reste un “cador” ou qu’il est une “étoile montante”?
Tout est sérieux, je le répète pour bien me faire comprendre, et je serais bien en peine d’atteindre le niveau scientifique de bien des articles, mais quel sentiment d’absurde vous envahit à la lecture de certains. Le comble fut atteint pour moi avec l’article de Pierre François, “Le marché et le politique. Le rôle de l’action publique dans le développement du monde de la musique ancienne”, RFSP, vol. 57, n. 5, octobre 2007. C’est fort bien fait, mais ce genre d’article me parait presque risible en regard de la compréhension du monde contemporain. Cela existe certes (comme les associations de philatélistes et bien d’autres choses sans grand impact sur le vaste monde), mais cela représente combien du budget de l’Etat? Cela change quoi face aux grandes mutations du monde, de la démocratie, de la géopolitique, de la puissance? Et, à propos, il se passe quoi en Chine, en banlieue, dans la haute finance, à Vaduz, à Pristina? Et, puis, en France, combien y a-t-il eu d’accidents cardio-vasculaires la semaine dernière? les gens sont-ils heureux dans la cinquième puissance économique du monde?
Il est certain que la multiplication de bonnes revues thématiques ou “de tendance” en science politique tend à vider la revue centrale de son contenu sur les divers problèmes du monde ou sur les diverses aires de la politique, mais cela n’excuse pas l’ennui que ressent le lecteur. J’avais d’ailleurs constaté que les étudiants réagissaient le plus souvent mal à la proposition de lire un article de la RFSP. Pour eux, ces articles sont marqués par le jargon, le verbiage compliqué pour dire des choses simples en fait et banales au demeurant. Je ne partage pas complètement cette condamnation, mais je vois bien que le lien avec l’analyse d’Howard Becker sur l’écriture en sociologie : plus on est incertain de son fait, plus on se protège par des signes de scientificité. Cela doit être d’autant plus le cas que la revue, rappelons-le, sert souvent à valider la qualité d’un candidat à un des (très) rares postes disponibles.
En écrivant ces lignes, je me dis en même temps que c’est mon horizon d’attente qui pose problème : je voudrais lire quelque chose de “vraiment intéressant”… n’est-ce pas ne rien comprendre à la vraie règle du jeu de notre discipline. Je confonds sans doute “littérature” et “littérature”.

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Lacan or not Lacan, telle est la question.

31 octobre 2007 · Laisser un commentaire

Dans une vie de chercheur, on lit essentiellement des choses dites utiles : les travaux des collègues, des étudiants avancés ou moins avancés, des rapports, des études, et désormais surtout des articles qui mettent en digest une parcelle de savoir. Il est donc rare de lire en dehors des sentiers battus et rebattus de sa discipline : je m’y attelle pourtant encore.

Je me suis lancé dans le dernier ouvrage de Dany-Robert Dufour, Le divin marché. La révolution culturelle libérale, Paris, Denoël, 2007. L’auteur veut proposer une théorie générale de notre époque en croisant les disciplines de sciences sociales. En fait, la thèse est assez claire : notre monde vécu est envahi par un économicisme généralisé qui atteint même notre psyché. Nous sommes enfermés désormais dans l’égoïsme que nous attribue la pensée libérale. On nous enjoint d’être libres et égoïstes, mais nous sommes du coup à la merci de toutes les manipulations par les marchands qui nous offrent une vie en prêt-à-porter, une liberté de celui qui ne sait pas user des potentialités infinies de celle-ci. Le contenu du livre revient en somme à dire que tous les maux de notre société résultent d’un écroulement du projet kantien “transcendantal” au profit d’un projet à la De Mandeville (ou “Vices privés, vertus publiques”). Il fait de plus le lien avec une déviation de la psychanalyse : “Le libéralisme, c’est d’abord cela : la libération des passions/pulsions.”

Comme politiste, j’ai toujours du mal à croire que tout résulte des idées de quelque philosophe, que les penseurs mènent le monde, ce que semble bien croire Dany-Robert Dufour. Le plus troublant pour moi à la lecture de l’ouvrage, c’est la conviction de l’auteur que tout ce qui devait nous arriver est plus ou moins présagé dans Freud ou surtout dans Lacan. Il existe chez lui une révérence envers ces maîtres, surtout le second qui l’amène à chercher dans d’obscures formulations une préscience de ce qui nous arrive aujourd’hui. Ainsi, tout est un peu de la faute de 1968, entendu comme moment de la libération des désirs sour l’impact, entre autres, de la psychanalyse. Je suis perplexe.

On n’a pas attendu 1968 pour connaître dans l’histoire des périodes où des groupes d’individus ont eu droit à “prendre leurs aises”, ou l’ont pris face à une société hostile. La lutte entre le bien commun de la Cité et l’intérêt des particuliers est aussi vieux que la réflexion philosophique. Pour ce qui concerne le présent, l’auteur néglige que tous les individus de nos sociétés ne sont pas des jouisseurs égoïstes “égo-grégaires”(c’est-à-dire qui à forcer de se vouloir individualisé font la même chose que les autres qui cherchent la même distinction), narcissiques et toujours à la limite de la perversité. Il voit une augmentation de la pédophilie et de crimes sexuels, depuis les années 1970, comme liée à un écroulement des structures familiales /générationnelles traditionnelles. Or, par bonheur, la majorité de nos contemporains ne semblent pas être pédophiles, et condamnent vivement ce genre de comportements.

Je ne suis pas sûr que le chacun pour soi, l’égoïsme, le mépris de la loi commune, soient partagés par la majorité de la population en Europe. Pourquoi y aurait-il alors des vagues d’indignation morale à répétition dans nos sociétés? La notion de “common decency” que l’auteur évoque me paraît moins morte qu’il ne le dit, au moins dans bien des aspects de la vie quotidienne. Les politiques s’en réclament largement, et aucun ne tient publiquement un discours à la De Mandeville, où l’égoïsme sans foi ni loi serait loué.

Le diagnostic de l’auteur me paraît plutôt concerner certains groupes bien précis de la société. “Les gagnants” ou ceux qui, en bas de l’échelle, aspirent à les imiter. Ces groupes sont décomplexés certes, et ne craignent plus d’abuser de leurs contemporains, mais, de là à dire que tout le monde est convaincu de la doctrine du “Divin marché”.

Une dernière remarque enfin: le lacanisme de l’auteur l’autorise à de multiples jeux de mots et variations de son niveau de langue. J’y vois une étrange contradiction : en effet, l’auteur ne cesse de tenir une position selon laquelle on se construit en tout domaine face à des contraintes, y compris dans l’usage de la langue. Or, jusqu’à présent, un texte, surtout un essai, bien écrit en français suppose une unité de style, de registre. Or notre auteur lacanise à tout va. Cela affaiblit d’autant la crédibilité de son discours, qui parfois n’est pas sans évoquer un florilège du “thé entre collègues” (et non le “café du commerce”).

En fait, l’idée centrale du livre, qui n’est pas sans rappeler le Marcuse de l’Homme unidimensionnel, d’ailleurs non cité, mériterait une défense d’une plus grande rigueur. Ou disons d’un classisisme plus analytique, et non un semi-pamphlet.

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