Bouillaud’s Weblog – bloc-notes d’un politiste

Articles étiquettés ‘Italie’

De la “Rolex” ou… hommage à Thomas Hobbes.

24 février 2009 · 4 commentaires

D’après Libération, Jacques Séguéla se serait laissé aller à dire dans un show télévisé auquel il participait : “Si à 50 ans on n’a pas une Rolex, on a raté sa vie”. Le journal rapporte quelques réactions de blogueurs.  Cette phrase, si elle n’est pas apocryphe, est  magnifique. Sublime. Parfaite dans l’expression de la satisfaction de l’homme réduit à la simple distinction ostentatoire. Du pur T. Veblen, du P. Bourdieu à la puissance 10. De la pure insignifiance du point de toute morale possible. (Sans compter l’infini mépris pour tous les miséreux que cela traduit, bienvenu de la part de l’ancien conseiller publicitaire de F. Mitterand.)

Pour ma part, j’ai aussitôt pensé au rôle que jouent les montres Rolex dans le magnifique roman italien, intitulé Romanzo Criminale, de Giancarldo de Cataldo (paru en 2002 en Italie). Dans ce livre, dont je ne peux que conseiller avec chaleur la lecture, est racontée l’histoire d’une bande de délinquants romains de leur ascension à leur chute; or, à un moment donné de la narration, l’enquêteur, qui essaye de les mettre hors d’état de nuire, se rend compte, que les montres Rolex représentent comme le signe de la malédiction qui relie tous les protagonistes de l’histoire. Rolex finit en effet dans le roman par symboliser la richesse tant recherchée par les délinquants qui aura raison de leur vie entre autres choses.

Cette passion pour les montres suisses hors de prix et plus généralement pour tous les ingrédients de la consommation ostentatoire (voitures de luxe, villas, fourrures, vins fins, etc.) peut aussi être mise en rapport avec la philosophie de Thomas Hobbes. Ce dernier explique dans le Léviathan que les hommes ne savent en réalité pas ce qu’ils désirent en ce monde comme biens, et, de fait, se mettent à désirer ce que les autres désirent déjà, d’où les conflits incessants entre êtres humains pour ces biens toujours les mêmes. La possession d’une montre de grand prix est un de ces biens parfaitement superfétatoires qu’ils ne désirent donc que parce que d’autres le désirent. On remarquera que, contrairement à presque tout autre bien qui nécessite un minimum d’éducation préalable pour en jouir (un cigare ou un voiture de sport par exemple), une montre Rolex ne demande que d’avoir un poignet et de savoir lire l’heure… Il peut donc satisfaire tout espèce possible d’homme arrivé (maffieux romain, publicitaire français, oligarque russe, etc.). La saillie de Séguéla parait du coup profondèment  juste : seuls les biens que la société nous indique comme signes de richesse nous  disent que nous sommes “arrivés.” Cela rejoint une considération plus triste que font beaucoup de  romanciers contemporains : les nouveaux riches (ou ceux qui ont “réussi leur vie” à la mode de Séguéla) veulent tous la même chose, et c’est  de ce  fait banal à en mourir. Montres de luxe, vêtements de prix, belles villas, yachts, et, pour les plus arrivés, les mêmes oeuvres d’art achetées le plus cher possible. Le manque d’originalité est frappant – comme l’était sans doute celui des aristocrates que fréquentait T. Hobbes dans l’Angleterre ou la France de son temps. Nos amis de l’horlogerie suisse  vivent bien de cette banalité qui leur assure un marché stable et rémunérateur, et ils s’en félicitent sans doute. Les philosophies critiques type “Ecole de Francfort” insistent beaucoup sur l’homologation, la normalisation des désirs  des masses “aliénées”, je crois qu’il faudrait aussi réfléchir sur l’aliénation, la banalité, la vacuité des désirs, de ceux qui, comme ce cher Séguéla, profitent de cette aliénation des masses. Comme je l’explique à mes étudiants, ce que veut dire “jouir du pouvoir” veut le plus souvent simplement dire profiter de ces biens d’une banalité de télenovelas.

Gisèle Freund, la photographe et historienne de la photographie, raconte dans ses mémoires, qu’elle a été invitée par Eva Peron elle-même lors d’un reportage en Argentine au début des années 1950 à photographier le contenu extravagant de ses armoires. Eva, la parvenue par excellence, croyait se grandir ainsi, cela fit évidemment scandale, comme le firent quelques années plus tard les chaussures d’Imelda Marcos. Comme plus prés de nous une bague de prix disparue de la main d’une ministre de la République. On devrait au contraire se féliciter de ces révélations sur la banalité des goûts de luxe des élites de l’argent et du pouvoir (sauf exceptions bien sûr : comme Marcello dell’Utri, un proche de S. Berlusconi, collectionnant les livres anciens). C’est là un aspect trop négligé par la science politique qui croirait sans doute s’abaisser en remarquant ces réalités disons jurassiennes.

Catégories : Philosophie politique/Théorie politique
Tagué :

Italie : “Le pouvoir use celui qui ne l’a pas”?

17 février 2009 · Laisser un commentaire

Le titre de ce post traduit une phrase fétiche de la politique des années 1980 : “Il potere logora quello che non ce l’ha”, le pouvoir use celui qui ne l’a pas. Cet énoncé étrange par rapport à l’intuition ordinaire de l’usure du pouvoir à la fois en terme de consensus électoral et de capacité à penser et à agir était la philosophie, plutôt moqueuse et télévisuelle, de Giulio Andreotti, le célèbre homme politique italien de la “Première République” (1946-1992), revenu sur le devant de la scène (à son corps défendant) grâce au film qui lui est consacré il Divo et qu’il a déclaré ne pas aimer. Ce dernier, alors au sommet de son pouvoir et de son influence, constatait dans ces  déjà lointaines années 1980 que l’opposition, alors constituée essentiellement par le PCI, s’épuisait à force de ne pas avoir le pouvoir, et qu’au contraire, les forces au pouvoir depuis 1947 en Italie, y compris ses hommes, ne cessaient d’en être ragaillardis, y compris au sens physiologique du terme, comme lui-même au demeurant. Je me demande si cette phrase ne vaut pas de nouveau pour décrire la situation politique de l’Italie . S. Berlusconi a personnalisé cette campagne électorale locale en en faisant un test national et en s’engageant personnellement derrière (ou plutôt devant…) son candidat, et il semble vouloir rejouer  à sa manière le rôle des  “(toujours jeunes) vieillards inoxydables” que tenaient il y a longtemps G. Andreotti et quelques autres “jeunes hommes” de plus de soixante ans.

Lors des élections régionales anticipées en Sardaigne, le candidat du centre-gauche (qui rassemblait pourtant sur son nom tous les partis de l’ex-Union  du centre-gauche de 2001-2006) vient de se faire battre plutôt sèchement par le candidat de la droite berlusconienne (elle aussi dans un périmètre large avec les centristes de l’UDC comme soutiens). L’écart entre les deux camps (qui sont donc sur des périmètres semblables à ceux de 2001 ou de 2006) est de presque de dix points.  Le candidat du centre-gauche, le sortant forcé de faire appel aux urnes pour calmer des secteurs rétifs de sa majorité régionale,  était Renato Soru dont le Monde a d’ailleurs fait un propos flatteur il y a peu. Il s’agit du créateur d’une firme internet importante en Italie : Tiscali. En tant que chef d’entreprise, il apparaissait un peu du coup comme un “Berlusconi de gauche”. En tout cas, sa défaite pour le moins sans appel met fin aux spéculations sur son avenir comme possible leader du centre-gauche. Exit Soru…

Cette élection intermédiaire apparait surtout comme une confirmation régionale de ce que les sondages nationaux  montrent depuis au moins six mois, à savoir que le principal parti d’opposition, le Parti démocrate (PD), est en train de s’écrouler dans l’appréciation des électeurs italiens. Selon les premières données à disposition, le PD ne dépasserait même pas les 25% des voix… il aurait perdu en Sardaigne prés de 10 points en moins d’un an.

Cet écroulement tient sans doute à de multiples motifs – dont certains proprement régionaux .  Rappelons-le, R. Soru était le sortant obligé de faire appel aux urnes. La perte du primat du centre-gauche sur la “question morale” joue sans doute son rôle, le caractère peu enthousiasmant d’un leader national comme Walter Veltroni aussi sans doute, mais j’ai l’impression qu’il s’agit avant tout d’un problème d’offre politique au sens de positionnement dans l’espace des choix possibles (au moins fictivement). Le PD n’offre en effet pas pour l’instant l’impression d’une alternative au “berlusconisme”. Cela s’explique largement par le parcours de ses composantes : d’une part, l’ex-majorité du PCI, qui est devenue le PDS puis les DS, s’est complètement ralliée dans les années 1990 au “consensus de Bruxelles”,   dans sa forme vaguement social-démocrate incarnée par la “Stratégie de Lisbonne” en 2000, sans faire jamais l’effort de réfléchir si ce package correspondait bien aux attentes (et aux possibilités) d’une majorité d’Italiens; de l’autre, l’ex-minorité de la DC, la “gauche DC”, devenu le PPI, qui a fini par se fondre dans un parti “libéral-démocrate”(DL-Marguerite), est lui aussi sur une ligne semblable de respect pour le “consensus de Bruxelles”, suivi avec constance depuis les années 1980.  Cela ne fait pas vraiment rêver, et la droite au pouvoir entre 2001 et 2006 a démontré qu’elle savait elle aussi se couler dans ce consensus européen. En 2008, la droite a tenu un discours qui faisait la démonstration de sa capacité à tenir compte, au moins en paroles, des angoisses des Italiens, et,  si j’ose dire,  cela continue chaque jour depuis le retour au pouvoir de celle-ci : la méthode, qui parait ici si sarkozienne de prise en compte de certains faits divers pour faire à chaque fois une loi, pour prendre des mesures draconiennes, et pour faire tomber dans la sciure toujours fraiche des têtes parmi les responsables, est reprise avec intensité en Italie, au jour le jour, à flux continu (avec l’avantage de l’entrée en vigueur immédiate des mesures grâce aux décrets-lois à valider par le Parlement après 60 jours – ici pas d’effets d’annonce! c’est plus direct et efficace!) , et d’évidence, cela plait : Roberto Maroni, ministre de l’Intérieur léghiste, est la personnalité la plus appréciée du gouvernement. Il ne cesse de décider et de légiférer contre diverses catégories de délinquants, pas seulement d’ailleurs des “délinquants étrangers”, et cela semble bien plaire à la majorité de la population, faisant même oublier du coup qu’il est un dirigeant historique de la Ligue Nord, pas en reste lui non plus au fil des ans d’appréciations peu amènes pour le sud du pays et pour ses vices supposés.

Pour finir ce tableau peu réjouissant pour l’opposition, il faut indiquer que cette nouvelle déroute électorale du PD fait ressortir la difficulté de la fusion qu’il représente (pourtant entamée par une liste unitaire aux  élections européennes en 2004, il y a cinq ans donc…) : unir post-communistes et post-catholiques sociaux-libéraux dans la même formation  partisane est a priori une idée généreuse, mais est-elle complètement cohérente? Je ne connais pas en Europe de l’Ouest de parti important qui ait fusionné ainsi une source socialiste (donc laïque et de quelque façon post-marxiste) avec une source clairement sociale-religieuse (catholique ou protestante). Il existe des alliances, mais pas de parti unifié. (Le cas du PS d’Epinay pourrait être un exemple, mais le choix fut alors fait  d’avoir une façade “marxisante”: le PD a lui plusieurs façades!).

Les élections européennes seront d’ailleurs un révélateur du caractère étrange (ou novateur?) du PD : de fait, les élus de ce dernier au Parlement européen sont majoritairement rattachés depuis 2004, soit au groupe du PSE, soit au groupe de l’ALDE (qui fédère les élus ELDR et PDE). La situation est clairement issue du passé, mais que se passera-t-il après juin 2009? Réitérer cette division sur base individuelle cette fois-ci? Faire un groupe au Parlement européen qui serait celui du PSE et du PDE? (ce qui suppose que le MODEM français y entre ou se retrouve seul). Ou inversement, inscrire tous les élus à quelques exceptions prés au groupe ALDE, ce qui suppose de rompre avec le PSE et l’Internationale socialiste (qui ne serait alors presque plus présente en Italie…)? L’absence d’homothétie entre la structure partisane du Parlement européen et celle du PD est tellement flagrante que la tentation va grandir dans les prochains mois de saisir l’occasion pour opérer à l’occasion des Européennes une restructuration sur des bases plus classiques : une partie irait se regrouper sur des bases libérales-laïques-socialistes (avec éventuellement les Verts et des ex-communistes); une autre partie tenterait de refaire la DC avec les cousins de l’UDC, cherchant à profiter de la droitisation du PDL. Ce scénario d’éclatement me parait toutefois hautement improbable tant les acteurs principaux du PD ont investi dans ce rassemblement depuis des années. De fait, le pire qui se profile de plus en plus pour les élections européennes ne va pas manquer de susciter des tensions internes, ce qui risque d’accentuer encore les risques de défaite.

A ce stade, il ne reste plus à l’opposition qu’à espérer que trop de jouissance du pouvoir finira pas affaiblir les coronaires de qui de droit…

Catégories : Italie
Tagué : , , , , , ,

Jeunes candidats chercheurs, rassurez-vous, vous pourriez être italiens.

21 octobre 2008 · 14 commentaires

L’Italie est réputée depuis au moins deux décennies pour le médiocre état de ses Universités et de sa recherche publique, et surtout pour leur sous-financement chronique. Toutes les comparaisons internationales disponibles insistent sur ce point.

Il semble que l’actuel gouvernement Berlusconi veuille ajouter un épisode à cet saga.  D’ultérieures restrictions budgétaires sont à prévoir pour le monde universitaire sur les trois prochaines années. Le gouvernement propose, semble-t-il pour compenser ces restrictions, de rendre possible la transformation des Universités en fondations de droit privé; celles-ci pourraient recevoir des fonds du secteur privé (ce qui ne va pas de soi sachant l’appétence des entreprises italiennes pour la recherche).  La crainte est bien sûr que ces Universités soient obligées d’augmenter leur frais de scolarité et surtout de ne se consacrer qu’aux études réputées rentables par les entreprises les finançant. Dans l’immédiat, le gouvernement propose de ne remplacer que 20% des personnels universitaires statutaires partant en retraite, soit 1 sur 5. Oui, vous avez bien lu, 1 sur 5. Sachant que déjà actuellement le personnel non statutaire (les “precari”) assure souvent le gros de l’activité pédagogique et scientifique des Universités, on peut imaginer l’impasse dans lequel se trouvent ces mêmes “precari”. C’est d’autant plus troublant qu’en même temps le gouvernement prétend résorber ce même précariat, avec des régles au byzantisme étudié par un fonctionnaire sorti de l’imagination d’un Kafka sous acide. Cela vaut aussi pour les grands organismes de recherche public. Leur titularisation dans un statut s’enfonce donc dans le néant à grande vitesse, sauf pour une infime minorité de “salvati” (sauvés comme dirait Primo Levi pour un sujet plus grave). De toute façon, il semble qu’un ministre ait comparé les chercheurs à des “mercenaires” qui vont et qui viennent, et qu’un poste fixe pourrait endormir. (Comme dirait L. Parisot rien ne dure en ce bas monde… )

Je ne vous étonnerai pas en disant que les personnes concernées protestent hautement . Menacés dans leur existence et leur avenir, elles multiplient les manifestations (peu relayées par la presse) et les sites Internet pour informer de leur sort (cf. pour une avalanche de liens ). La situation est d’autant plus grave  que la durée des études en Italie tend souvent à produire des “precari” à des âges plutôt avancés (35 ans et plus) parmi les “jeunes chercheurs”. Leur reconversion semble dès lors des plus difficile , voire impossible, à     l’âge où l’on est déjà un “vieux con” pour les entreprises. (Plus généralement, sur le marché du travail italien, le recrutement sur un  travail précaire s’arrête à la quarantaine; au delà si l’on doit encore être précaire, plus personne ne veut de vous.)

Etant donné que cette politique va à l’encontre de tout ce qui peut raisonnablement être considéré comme la défense de l’Italie dans l’”économie de la connaissance” prévue par la Stratégie de Libonne, même si tout cela est présenté par le gouvernement italien comme un moyen de se préparer à de tels défis en “rationalisant” le monde universitaire et académique en lui trouvant de nouvelles ressources ailleurs que dans les poches vides de l’Etat, j’y vois aussi un moyen pour les dirigeants actuels d’en finir avec le monde de la science et de la haute culture. Ce “massacre des élites” (universitaires) tient beaucoup au fait que la base sociale, économique, morale des droite italiennes se trouve peu à l’Université – même s’il existe des universitaires de droite, même s’il existe des militants étudiants de droite. Les universitaires forment un monde un peu incompréhensible dont on se débarasserait d’autant plus volontiers que le barycentre social du centre-gauche se trouve dans l’Université ou plutôt dans les personnes issues d’une éducation universitaire qui sont le seul point fort électoral de la gauche modérée (la génération éduquée dans les années 1960-1970). Les universitaires ou les hommes de haute culture ont fourni d’ailleurs de solides opposants à la personnes de S. Berlusconi : des professeurs d’Université formaient d’ailleurs la base du mouvement des “Girotondi” (les rondes) dans les années 2003-04.

En même temps, face à ce désastre, je ne peux manquer de me dire que cela a toujours été le cas.  Cette impasse sur le recrutement de statutaires était déjà en cours au début des années 1990, et les actuels  (rares et âgés) titulaires  racontent volontiers qu’ils sont arrivés bien tard dans leur vie là où ils sont. Vu la structure mandarinale et gérontocratique marquée de l’Université italienne (pour ne pas parler de quelques abus clientélistes, voire maffieux, de ci de là), il devrait apparaître à toute personne raisonnable comme absurde de vouloir faire carrière dans un tel système. De nombreux brillants éléments issus de la Péninsule ne se sont  d’ailleurs pas gênés pour le comprendre et font d’ailleurs carrière dans le monde anglo-saxon (ou en France). Face à cette impasse durable, je me suis toujours demandé comment une partie des jeunes Italiens les plus brillants s’aveuglaient tout de même sur leurs chances de réussite, et continuaient à faire vivre ce système inique. En même temps, quand j’essaye d’expliquer le plus honnêtement possible à mes propres étudiants ce qui les attend en réalité avant d’avoir une “certitude” sur leur avenir (ce qui est peut-être le problème, mais nous sommes dans une société sans pitié…), je sens bien qu’ils me croient à moitié. Il y a toujours, comme face à une épidémie, l’optimisme de celui qui pense qu’il va s’en sortir tout de même. Cela doit être un peu du même ordre en Italie. “Ils ne mourraient pas tous, mais tous étaient frappés.”

Cette crise de l’Université italienne n’est pas sans rapport avec l’attitude du gouvernement italien sur le “Plan climat” de l’Union européenne au Conseil européen des 15/16 octobre. Ce dernier voudrait des accomodements dans la mesure où il a le sentiment que l’Italie ne peut respecter ce plan sans y perdre économiquement. L’Italie, qui n’a pas de charbon contrairement à la Pologne, se retrouve ainsi le seul pays développé de l’Ouest du continent à soutenir cette ligne du suicide collectif à l’étouffée. Cela correspond assez bien à une économie sous-dotée en capital humain, incapable d’investir en Recherche & Développement. La masse des petites et moyennes entreprises du nord du pays, que le gouvernement Berlusconi entend représenter, est hors d’état d’envisager une reconversion écologiquement correcte même à moyen terme – si j’ose dire : déjà que les déchets  toxiques les plus divers sont déversés dans le Sud à cause de réglementations européennes contraignantes, il ne faudrait pas en plus avoir à respecter des quotas d’émissions de CO2 en plus! En effet, si on ne fait pas de recherches et si on ne maîtrise pas les technologies correspondantes, la seule manière de diminuer les émissions de CO2 est de faire faillite! (ou de tricher avec les quotas…)

Catégories : Italie · Vie de la discipline
Tagué : , , ,

“Partito di lotta e di governo”

17 avril 2008 · Laisser un commentaire

Cette expression “Partito di lotta e di governo” (Parti de lutte et de gouvernement) , qu’on attribua jadis au PCI, m’est revenue à l’esprit face aux résultats. En ayant les données définitives, la victoire de la “Ligue Nord” à droite, celle d’”Italie des valeurs” au centre-gauche, et la défaite de “Gauche arc-en-ciel” à gauche s’inscrit dans cette contradiction : comment être à la fois au pouvoir et exprimer les demandes populaires de manière radicale? La trés nette défaite du cartel de la “gauche de la gauche” ressort de cette contradiction; cela ressemble aux défaites du PCF aprés toutes ses participations au gouvernement, qui ont marqué les étapes successives de son déclin. En revanche, Idv (Italie des valeurs) était au gouvernement en 2006-08, mais Antonio Di Pietro son leader n’avait de cesse de se quereller publiquement avec le ministre de la Justice, Clemente Mastella, de l’UDEUR. Ce même ministre qui a fini par appuyer (fort mal à propos) sur le “feu nucléaire” de la défiance et qui a de fait détruit ce gouvernement de coalition. Clemente Mastella n’a même pas pu se présenter aux élections faute de trouver un allié, les partenaires de la gauche de la coalition de l’Union (autre nom de l’Olivier) ont payé l’addition, mais IdV gagne des voix (un quasi-doublement) et des élus. A. Di Pietro a réussi à être “de lutte et de gouvernement”. Pas les partis de la “Gauche arc-en-ciel”, auquel tout le monde attribue la failblesse du gouvernement Prodi II. La LN triomphe aujourd’hui, elle retrouve sa grande géographie de 1992, elle est trés présente dans ses bastions lombards, venètes, mais elle se répand de nouveau dans tout le nord, y compris dans les régions rouges. C’est extraordinaire, pour un parti qui était groupusculaire au sud du Po depuis des années, de dépasser régulièrement les 5% des voix. Le succès est aussi étonnant dans les grandes villes du nord, ou plutôt dans les quartiers populaires des grandes villes. Bref, la Ligue Nord ne pouvait guère faire mieux, presque tous les gains en voix de la coalition gagnante vont vers elle et son alter ego sudiste, “Le Mouvement pour les Autonomies”. Par contre, elle est confrontée dès maintenant à l’articulation entre le fait d’être au gouvernement et celui de représenter les instances populaires quel qu’elles soient. Par exemple, à en croire la presse pro-Pdl, le problème des “Roms” a été décisif. Peut-être, mais je doute fort dans un contexte européen que le gouvernement italien puisse faire quoi que ce soit. Le gouvernement roumain a déjà négocié avec le gouvernement Prodi une meilleure collaboration sur ce point, à la suite d’un meurtre particulièrement horrible, meurtre qui avait donné l’occasion à W. Veltroni, alors encore maire de Rome, de “faire son xénophobe”. Sur ce problème “Rom”, je doute qu’une efficacité à court terme quelconque puisse être atteinte, sans piétiner d’une façon ou d’une autre les droits de l’Homme et le droit européen. En somme, les dirigeants de la Ligue Nord sont programmés pour perdre les prochaines élections nationales, mais comme ils le savent sans doute….

Dès l’année prochaine, il y a des élections européennes. On devrait voir un effet de ces considérations. Si le mode de scrutin reste le même, une proportionnelle intégrale sans seuil minimum, tous les petits partis qui ont perdu aujourd’hui vont tenter de “se refaire”, et les partis de gouvernement devrait être “sanctionnés” – dont tout particulièrement la “Ligue du nord”.

Catégories : Italie
Tagué : , ,

Berlusconi troisième et dernier acte.

15 avril 2008 · 4 commentaires

Et voilà, il a gagné de nouveau, et à la loyale en plus! Silvio Berlusconi vient d’enregistrer une grande victoire électorale pour son cartel électoral, “Peuple de la liberté”, “Ligue du nord”, et “Mouvement per les Autonomies”, il laisse prés de 10 points derrière le cartel “Parti démocrate – Italie des valeurs”.

Pendant la campagne électorale, on a même bien peu parlé de son poids différentiel dans les médias audiovisuels. L’”autorité de garantie pour les communications” s’est plaint (un peu) du déséquilibre dans les médias audiovisuels, mais sans plus et sans grand écho. S. Berlusconi a protesté comme d’habitude contre la “par condicio”, la loi qui régule l’équité lors des campagnes électorales, mais en fait il n’a pas plus insisté que cela. Il est vrai que le plus marquant a été la bipolarisation dans les grands médias de la campagne entre S. Berlusconi et W. Veltroni, et les deux leaders des deux grands cartels étaient d’accord pour réduire le débat à eux-mêmes.

De plus, S. Berlusconi n’a rien été obligé de promettre d’extraordinaire, contrairement aux fois précédentes. Il y a indéniablement une réussite personnelle dans tout cela : le lancement à l’automne dernier du nouveau (futur) parti dit “Le peuple de la liberté”, depuis une manifestation dans un théâtre situé Place San Babila à Milan, haut lieu de la droite italienne (et surtout de l’extrême-droite), a été une contre-mesure aussi risquée que géniale à la crise de l’alliance “Maison de la liberté”. Les alliés, pourtant publiquement réticents au leadership du vieux leader, ont été obligé de suivre: c’est le cas en particulier de Gianfranco Fini. Il a suivi plus contraint qu’enthousiaste, et il a gagné, car son électorat a suivi lui aussi : du point de vue du positionnement idéologique, il était déjà difficile de distinguer un électeur d’AN et de FI, cela a bien fonctionné finalement, mais AN est décidément le “junior partner” de cette fusion autour de FI. A vérifier lors du processus constituant réel de la nouvelle force politique.

Il a aussi réussi à reconstituer une géographie variable de son système d’alliance, avec la “Ligue du nord” qui l’appuie au nord de Rome et ensuite de Rome au “sud profond” le “Mouvement pour les Autonomies”. Ce dernier est surtout implanté en Sicile, et son leader, Raffaele Lombardo, a remporté rien moins que l’élection pour le poste de Président de la Région (autonome) Sicile avec un écart énorme (60/40). Je suppose que cela va confirmer les analyses de Luca Ricolfi qui insistent sur la nature “anti-centraliste” et “anti-étatiste” de l’électorat des droites rassemblées (en 2006) derrière Berlusconi (ce qui néglige un peu la tendance “étatiste-laziale” d’AN).

Bref, une très belle victoire, logique vu les résultats de l’élection de 2006. Bien qu’il ait été au pouvoir, S. Berlusconi avait failli ne pas perdre. La victoire à la Chambre des député lui avait échappé de 22.000 voix à peine (0,1%) (ce qui correspondait à un parti autonomiste du nord laissé en dehors de la grande alliance d’alors) ; et au Sénat, il avait (presque) arraché l’égalité. Pour ces élections, avec des périmètres d’alliance différents, il gagne nettement dans les deux Chambres. C’est sans appel.

Autre nouveauté que tout le monde signale, et que j’envisageais dans mon “post” précédent : le massacre des petits partis porteurs d’anciennes identités politiques. La surprise, c’est la catastrophe électorale de la “Sinistra arcobaleno”. Je pressentais que Fausto Bertinotti n’était pas très vendeur comme tête de gondole, mais à ce point : le nouveau sujet politique rassemble à peine 3% de voix. En chiffres absolus, ce n’est pas très loin au dessus de “la Destra”, l’ultime tentative d’une refondation néo-fasciste. Tout le monde le remarque : les marques électorales du XXième siècle sont en crise. A la gauche de la “Sinistra arcobaleno” (Sa), les résultats sont groupusculaires (ou crépusculaires?), mais ces voix ont manqué à Sa pour atteindre les 4% demandés pour avoir des représentants à la Chambre. Au centre-gauche, la diaspora socialiste récemment réunifiée coule corps et biens avec moins de 1% des voix. Au centre, il faut noter la disparition de l’UDEUR de Clemente Mastella, qui ne s’est même pas présenté aux élections. La tentative de ressusciter le PLI (d’avant 1994) a fini avec 0,3% des voix, et la plupart des petites entreprises de survie des anciennes enseignes se sont ralliées soit au PDL soit au PD quand la porte leur a été ouverte. Seuls la diaspora démocrate-chrétienne possède encore une enseigne : l’UDC de Casini (allié avec ses propres scissionnistes de la “Rose blanche”) sauve les meubles. Elle dépasse les 5% des voix. A droite, la tentative de reconstituer une droite néo-fasciste parlementaire échoue, et à l’extrême de l’extrême-droite, le “FN” fait un beau flop.

En résumé, tout ce qui n’a pas été rénové disparait, et ne survit que les deux forces issues de la crise des années 1980-90, “Ligue Nord” d’un côté, et “Italie des valeurs” de l’autre : le représentant des prolétaires nordistes en colère et celui des honnêtes gens en colère avides d’ordre et de légalité de l’autre. Les deux grands partis “Pd” et “Pdl” eux affirment leur nouveauté, leur positionnement l’un vis-à-vis de l’autre. Ils sont deux grands chaudrons où il serait intéressant de regarder les ingrédients, fort étonnants parfois. Ainsi Lamberto Dini, un traître au berlusconisme de 1995 à 2007, se retrouve dans le “PdL”, et il en a défendu les raisons lors de cette campagne. Il faut savoir pardonner les offenses et “retourner sa veste” comme dit la chanson…

Dernière remarque : en France, on parle souvent pour l’alliance “Parti démocratique et Italie des valeurs” de la gauche. Il s’agit d’un simplification : de gauche au sens traditionnel du terme, il n’y a qu’une partie des dirigeants du PD, qui viennent effectivement de l’ex-majorité du PCI (d’avant 1990), mais pour le reste, on peut en douter. Le choix du mot de “Parti démocrate” pour se nommer n’est pas du tout anodin; il s’agit bien de rompre avec le communisme et même avec le socialisme (qui n’a d’ailleurs jamais attiré l’aile ex-démocrate chrétienne des dirigeants du parti). Si on se réfère à la gauche au sens strict (héritage socialiste, y compris la branche communiste issu du Congrès de Livorno des années 1920), il n’y a plus rien de revendiqué au niveau du nouveau Parlement italien.

En fait, on aura plutôt au Parlement une opposition entre deux centres (Parti démocrate et UDC) séparés entre autres par la question de la laïcité et une coalition des droites divisées territorialement. Bref, la “gauche” italienne a devant elle beaucoup, beaucoup, beaucoup de travail.

Catégories : Italie
Tagué : , , , , , , , , , ,