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Berlusconi grillé par les marchés financiers : le marchorat a voté.

Ce cher Silvio Berlusconi a démissionné ce samedi soir 12 novembre 2011.

La raison immédiate de son renoncement à sa charge n’est autre qu’un vote parlementaire qu’il a perdu quelques jours auparavant. 308 voix seulement à la Chambre des députés sur un texte du gouvernement. La perte de sa majorité parlementaire par S. Berlusconi est liée à la défection de quelques députés de son camp, effrayés il n’y a pas d’autre mot, par le sort de la dette italienne sur les marchés financiers. Il est vrai qu’un taux de prés de 7% pour se financer  a été atteint pendant un court moment. Une partie de ces braves gens, que S. Berlusconi avait pourtant soigneusement choisi (grâce à la loi électorale italienne, votée en 2005 et utilisée en 2006 et 2008) pour être députés en son nom, a fini par trahir la majorité élue en 2008. Il y avait déjà eu des pertes depuis 2008, avec la dissidence de Gianfranco Fini entre autres, mais il y avait eu des récupérations de dissidents et des prises dans le camp adverse. Je comprends que S. Berlusconi ait été confiant jusqu’au dernier moment.

L’histoire retiendra que ces mêmes députés et sénateurs ont appuyé leur chef à travers tous les scandales qui ont marqué cette lente agonie du berlusconisme, qui dure depuis l’été 2009 au moins. Seul le jugement des marchés les aura fait finalement bouger. Du point de vue électoral, les dernières élections en date, dans la (petite) région Molise, avaient même vu la victoire de son camp, allié de nouveau à l’UDC, et symétriquement, l’écroulement (peu noté dans les médias italiens) des scores du PD et de l’IDV (à moins de 10% des voix chacun). Les sondages pour S. Berlusconi étaient certes mauvais, mais, avec des élections prévues en 2013 seulement, la situation pouvait encore se retourner, surtout que le camp d’en face n’était pas brillant non plus. Bref,  la situation sur le plan intérieur n’était pas vraiment pire que d’habitude. Mais le marchorat a voté, et a fait voter par la peur qu’il inspire les quelques députés nécessaires à la chute de S. Berlusconi.

Ce dernier va donc être remplacé par Mario Monti, ancien Commissaire européen. Je ne peux que, comme le politiste italien I. Diamanti, noter l’extraordinaire ressemblance qui se crée ainsi entre la période 1992-1993 et la période actuelle. Dans les deux cas, un gouvernement qui a remporté une majorité parlementaire dans les urnes est balayé par une crise à quatre dimensions :

- une dimension “européenne”, la plus visible aujourd’hui, mais tout aussi présente en 1992-1993, quand le gouvernement de Giuliano Amato doit assumer la dévaluation  de la lire italienne et mettre en place des plans d’austérité : la crise d’alors fait suite à une période dite de “finanza allegra” (finance joyeuse), où l’État italien dépense plus qu’il ne fait entrer d’impôts dans les caisses; déjà, à l’époque, l’Union européenne fait pression sur l’Italie pour qu’elle mette ses comptes publics en ordre, et, déjà, les agences de notation font la pluie et le beau temps. (C’est d’ailleurs ainsi que j’entends moi-même parler pour la première fois des dites agences.)

- une dimension économique : la crise de 1992-93 correspond aussi à une perte, via le niveau de la lire ancrée au mark (via son appartenance au SME) et l’inflation interne (liée à la puissance des syndicats confédérés, bousculés par les “comités de base”), de compétitivité des produits italiens; la dévaluation effectuée alors permet dans les années suivantes un boom à l’exportation. On retrouve cette dimension aujourd’hui : cet été, le patronat organisé, les syndicats ouvriers et la plupart des représentants des intérêts économiques ont rédigé un appel commun au gouvernement Berlusconi pour qu’il prenne des mesures en faveur de la compétitivité du pays et de la croissance économique. En 1992-93, le patronat italien organisé n’était pas en reste dans le travail de sape des gouvernements du pentapartito, et ses intellectuels organiques joueront un rôle dans la définition des objectifs de Forza Italia, le premier parti de S. Berlusconi. (En principe, ce parti aurait dû faire la “révolution libérale” attendue par le patronat organisé.)

- une dimension morale : comme chacun le sait sans doute, les partis de la “Première République” (1946-1992) ont été emportés par la tourmente judiciaire nommée “Mains propres”. Bien que les années récentes aient vu une multiplication de scandales, y compris les célèbres frasques orgiaques de S. Berlusconi lui-même, aucun terme unique n’a désigné cette multiplication de scandales. Par contre, il existe une radicalisation du vocabulaire utilisé pour désigner les politiciens professionnels : en 1992-1993, suivant une longue tradition établie dès la fin du Dix-neuvième siècle, tous les commentateurs dénonçaient  “la classe politique” corrompue et inefficace. Aujourd’hui, on dénonce de même “la caste” des politiciens, tout aussi corrompue et encore plus inefficace si cela est possible.

- une dimension populaire/référendaire : on s’en souvient peut-être, ce printemps 2011 a vu la victoire éclatante de trois référendums abrogatifs proposés par des groupes hostiles aux divers aspects du berlusconisme. Un référendum, celui sur l’“empêchement légitime”, constituait même clairement un désaveu de S. Berlusconi lui-même en tant que personne privée cherchant à se soustraire à la justice de son pays. Avec 55% de votants parmi les inscrits, et 95% de oui parmi les votants  à l’abrogation, une nette majorité des électeurs avait pour la première fois exprimé son désaveu à l’encontre de S. Berlusconi personne privée. En 1992-1993, l’instrument référendaire, aux mains de segments de l’opposition à ce qu’ils qualifiaient alors de “régime” ou de “partitocratie”, avait joué là aussi un rôle majeur de légitimation populaire pour casser la légitimité de la majorité parlementaire.

Dans les deux cas (1992-93 et 2011), la crise finit par se dénouer à travers l’appel pour prendre la tête du gouvernement à une personnalité “apolitique” d’orientation clairement libérale, soutenue par l’autorité présidentielle. En effet, face à une majorité parlementaire délégitimée, le Président de la République,  Oscar Luigi Scalfaro et Giorgio Napolitano respectivement (tous deux d’ailleurs un personnage de second plan dans leur parti respectif avant d’être élu président, mais jouant sur l’aura d’une longue carrière politique commencée dans la Résistance ou dans l’immédiate après-guerre), incarne la légitimité  de l’État italien, et ses choix pérennes, à savoir le choix de l’Europe dans les deux cas. En avril 1993, G. Amato, le Président du Conseil, issu de la majorité parlementaire d’avril 1992 cède donc  la place à Carlo Azeglio Ciampi. Ce dernier n’est autre que le gouverneur de la Banque d’Italie. Il reste en poste un an avec ce qu’on appellera le “gouvernement des professeurs”, soutenu par une majorité de députés issus des urnes de 1992. On se dirige droit vers un scénario très semblable, avec un Mario Monti, ex-Commissaire européen, par ailleurs recteur de l’Université privée de la Bocconi, qui, de fait, va être soutenu par une majorité des élus de 2008 (ex-majorité et ex-opposition confondues).

Sur le fond, les mesures contenues dans le dernier texte voté sous le gouvernement Berlusconi (le “maxi-amendement” à la “loi de stabilité” exigé par l’Union européenne) donnent déjà le ton : flexibilité accrue du marché du travail, départ en retraite à 67 ans à mettre en place le plus tôt possible, privatisations y compris de services publics locaux, concurrence dans les secteurs des professions libérales, etc. . La lettre d’Oli Rehn en tant que Commissaire européen à Giulio Tremonti, Ministre de l’Economie, rendue publique le 8 novembre par la Repubblica avec ses demandes comminatoires en 39 points sur les progrès du gouvernement Berlusconi dans tous les domaines de l’action publique ou presque dessine clairement un programme en matière de politiques publiques à suivre. Le TINA européen triomphe.

Probablement, la différence avec 1992-93 tiendra dans l’inexistence de la soupape qu’avait représentée, face à la rigueur d’alors, la dévaluation de 1993 de la lire par rapport au mark et au franc français. Au moins à court terme, le gouvernement Monti n’aura sans doute pas plus de croissance à offrir aux citoyens italiens que celui de S. Berlusconi. Face au mécontentement qu’il ne manquera pas de produire ainsi, il pourra sans doute compter sur le soutien des députés et des sénateurs avides de rester en place jusqu’en 2013.  Mais, s’il réussit à s’installer et à durer, le gouvernement Monti ne devrait pas manquer de se créer ses oppositions : le vote de confiance qu’il sera bien obligé de demander aux deux Chambres d’ici quelques jours constituera une première indication en ce sens.

Et les ascari sauvèrent Silvio…

Et, voilà, c’est fait le “plus grand homme politique que l’Italie ait connu depuis l’Unité” selon ses propres termes , Silvio Berlusconi, vient de réaliser un autre exploit digne de sa légende:  il vient en effet de repousser une tentative de le renverser par la voie parlementaire, et ce malgré la perte d’une partie de la majorité qui l’avait porté de nouveau au pouvoir en Italie en 2008. La défection de la droite se voulant légaliste, emmenée par Gianfranco Fini, pourtant son allié depuis 1994, connait là un grave échec . Au Sénat, la majorité de S. Berlusconi reste solide comme prévu : 162 votes pour la confiance,  135 contre, et 11 abstentions. A la Chambre des députés, la motion de défiance à son égard a été repoussée selon la presse italienne par 314 voix contre 311. S. Berlusconi encaisse en plus ainsi la satisfaction d’échapper à  l’humiliation d’une courte défaite telle que celle connue à deux reprises par Romano Prodi, son rival de centre-gauche des années 1990-2000, en 1998 et en 2008.

Cette victoire parlementaire, qui laisse beaucoup de scenarii ouverts pour la suite, a été obtenue à la façon habituelle des gouvernements italiens des années 1880-1920 (sic), à savoir en faisant appel à la célèbre formule du “transformisme”. Pour durer, les gouvernements de l’époque, ceux du célèbre Giolitti en particulier, avaient en effet l’habitude de récupérer les élus d’opposition en leur promettant quelques avantages (pour eux-mêmes, pour leurs proches, pour leur circonscription dans un contexte de suffrage restreint). On appelait alors cette sorte d’élus à vendre les “ascari”, en employant péjorativement à leur égard le terme désignant les troupes coloniales auxiliaires dans la zone de la Corne de l’Afrique alors l’objet de toutes les attentions impérialistes du récent Royaume d’Italie. Le présent vote parlementaire du 14 décembre 2010 ressemble fortement à ces votes d’autrefois : les transfuges élus sur les listes des partis d’opposition en 2008 ou ceux loyaux en principe au nouveau parti de Gianfranco Fini (Futur et Liberté pour l’Italie, FLI) ont fait la différence; il y a certes eu aussi des transferts de dernière minute dans l’autre sens, mais la balance a penché du bon côté pour S. Berlusconi grâce aux  bons offices des éternels ascari.

Parmi les retournements de veste les plus spectaculaires, on notera que des  députés n’ont pas hésité à passer du parti anti-Berlusconi par excellence, l’Italie des Valeurs (IdV) d’Antonio Di Pietro, au soutien au gouvernement de ce dernier. La situation n’est pas nouvelle pour la “Seconde République” italienne : le Parlement élu en 1996 avait connu lui aussi son lot de transfuges (passant à l’époque de l’opposition de centre-droit au soutien aux gouvernements de centre-gauche au pouvoir) , ce qui avait d’ailleurs incité le centre-droit revenu au pouvoir en 2001 à voter en 2005 une loi électorale donnant toute latitude aux dirigeants des partis pour sélectionner leurs élus au Parlement.  Cette centralisation du recrutement des élus à la main de chaque chef de parti (via des listes bloquées) ne donne en fait que des résultats médiocres en terme de loyauté partisane. A l’exception des élus de la Ligue du Nord (LN), tous les grands partis connaissent dans la présente législature des scissions ou des défections individuelles, que ne viennent le plus souvent plus couvrir aucune feuille de vigne idéologique. (En même temps, tous ces grands partis, là encore à l’exception de la LN, recrutent sans problème de conscience excessif des transfuges. )

De fait, le scénario actuel n’est que la conséquence de l’affaiblissement extraordinaire des organisations partisanes depuis un quart de siècle : ces dernières ne jouent plus du tout un rôle de filtrage des pures ambitions personnelles. Une bonne part des élus italiens sont des professionnels de la politique au sens le plus plat du terme, à savoir que  des individus pour lesquels seuls leurs intérêts matériels de carrière leur importent à l’exclusion de toute détermination précise en matière de politiques publiques à mener ou de gouvernement à soutenir. Comme il importe peu à un cadre supérieur de contribuer à vendre de la lessive, des couches-culottes, ou des meubles.  La fin des idéologies qui avaient marqué le XXème siècle se fait particulièrement sentir, sans être remplacé par autre chose qu’un acquiescement de fait à l’ordre établi des choses. De fait, avec un peu de mémoire, on se rend compte facilement des changements de positionnement des uns et des autres.  Cela donne un peu le tournis, et fait apparaître par contraste la classe politique française comme un ramassis d’idéologues psychorigides. Ainsi une telle qui fut un temps une critique acerbe de S. Berlusconi au nom d’une idée de la “droite” idéaliste – Daniela Santanché – en est devenue en 2010 la gardienne attitré, et inversement, des thuriféraires berlusconiens s’éloignent . En un sens, cela fait mieux comprendre la proposition d’il y a quelque temps de S. Berlusconi de réduire à rien le nombre des parlementaires italiens dans une prochaine réforme constitutionnelle. Il enregistre ainsi qu’ils ne sont que des employés sans idées, dont le débat politique pourrait se passer.

Cette situation s’explique sans doute par la mise au rencart de toute vraie ligne de fracture en matière de politiques publiques entre les grands partis : du Parti démocrate (PD) au Peuple de la Liberté (PdL), en passant par l’Italie des Valeurs (IdV), l’Union du Centre (UdC), et les nombreux autres (micro-)partis centristes, toujours presque sans électeurs mais toujours par un miracle perpétuel avec des élus au Parlement, tout le monde se trouve d’accord sur l’essentiel (le désaccord sur S. Berlusconi étant l’arbre qui cache la forêt du consensus). Il y a certes la Ligue du Nord qui poursuit son projet de fédéralisme sans solidarité, il y a certes une gauche de gauche qui relève légèrement la tête (mais qui se trouve depuis 2008 hors du Parlement), il y a certes des querelles d’arrière-garde entre catholiques et laïcs (et, encore, il faut se pincer pour prendre ces affaires très au sérieux vu les protagonistes et ce qu’on sait de leur vie privée), mais, pour le reste, le marais se trouve très  largement majoritaire parmi les parlementaires.

Pour l’heure, S. Berlusconi triomphe donc grâce à une classe politique majoritairement à son image, beaucoup de savoir-faire professionnels pour faire carrière, mais pas beaucoup de projets pour l’Italie.

Les derniers jours de Berlusconi?

Cette fois-ci, cela se précise, les derniers jours de la vie politique de l’homme qui a changé le sort de la politique italienne sur les 20 dernières années  semblent approcher à grands pas. Je n’épiloguerai pas sur les frasques de S. Berlusconi . La récurrence des révélations sur sa vie privée depuis plus d’un an tiennent peut-être, comme il le dit lui-même, d’un complot de la mafia, mais, surtout,  elles attirent l’attention  sur le vieillissement du personnage. S. Berlusconi n’entend pas changer son “mode de vie” pour reprendre sa propre expression, mais il est fort possible que ce dernier renvoie à un état précédent de la société italienne.  Profitant du scandale, Gianfranco Fini, pourtant son allié le plus constant depuis 1993, a enfin décidé d’appeler à la démission le “plus grand chef de gouvernement qu’ai connue l’Italie depuis son Unité” selon les dires mêmes  du dit chef - moins de deux mois après lui avoir renouvelé  officiellement sa confiance par un vote  solennel au Parlement. Il est vrai qu’organiser un nouveau parti n’est pas de tout repos, et qu’il fallait absolument gagner du temps. Gianfranco Fini  a donc  franchi le Rubicon  devant la convention de fondation de son nouveau parti, “Futur et Liberté” (sic), tenu dans la capitale de l’Ombrie, à Pérouges. Les “futuristes” (comme les nomment déjà la presse italienne) – sans doute pour troubler les  lexicographes de l’avenir qui se demanderont pourquoi ce  même terme apparait à un siècle de distance dans l’histoire italienne  – menacent de quitter le gouvernement si S. Berlusconi ne démissionne pas de lui-même et ne propose pas un élargissement au centre de la majorité.

Gianfranco Fini, actuel Président de la Chambre des députés italienne, est l’ancien leader du Mouvement social italien (MSI) néofasciste des années 1980-90, parti devenu en 1994-1995, l’Alliance nationale (AN) post-fasciste. Sur la demande de S. Berlusconi, qui l’avait largement pris de court à l’automne 2007, G. Fini avait finalement accepté, non sans réticences évidentes, la fusion d’AN avec le parti de ce dernier  et  quelques autres petits partis dans le “Peuple de la Liberté” (PdL) en 2008-09. Or cet ancien néofasciste  finit par sortir de ce dernier  clairement par la porte de gauche! En effet, en dehors de l’hostilité personnelle entre S. Berlusconi et G. Fini (déjà bien visible dans les médias italiens à l’automne 2007), G. Fini se propose de construire à cette occasion un parti ayant un programme “républicain”, au sens où il s’agit de refuser l’ingérence excessive de l’Église catholique dans la vie politique italienne, d’empêcher la différenciation Nord/Sud que promeuvent la Ligue du Nord ou les forces politiques s’organisant uniquement sur une base électorale méridionale, d’affirmer le rôle de la légalité dans la vie politique, économique et sociale contre le style berlusconien de rapport au droit (euphémisme…), de  travailler pour une intégration forte des immigrés dans la vie sociale, économique, politique de l’Italie, de soutenir enfin qu’il faut que l’État choisisse des politiques publiques et ne laisse pas dériver le pays au gré des lobbys intérieurs et des marchés internationaux . Cela ressemble beaucoup à un gaullisme idéalisé, qui représenta d’ailleurs une source d’inspiration du MSI dans les années 1970-90. G. Fini, cohérent d’ailleurs avec des déclarations précédentes, récuse même l’anticommunisme comme argument politique contemporain.

Avec de tels arguments, je doute que l’entente avec S. Berlusconi soit encore possible, puisque ce dernier est désormais présenté comme le parangon des vices italiens les plus classiques. A court terme, le nouveau parti des “futuristes” va chercher surtout à changer la loi électorale. Celle adoptée en 2006 (grâce à l’assentiment de G. Fini) possède en effet le défaut de faire du choix des députés et sénateurs une prérogative de facto des seuls chefs de parti. De fait, les électeurs peuvent choisir leur majorité, mais pas leurs élus de cette majorité ni ceux des oppositions. Bien malin sera cependant celui qui pourra prédire avec exactitude la loi électorale qui serait choisie par un bloc anti-berlusconien au Parlement dans les prochains mois. Toute la rhétorique des réformes institutionnelles depuis le début des années 1980, soutenue par une large part des politistes italiens, tend à attribuer l’inefficacité de la politique italienne en terme de politiques publiques au scrutin proportionnel. Gianfranco Fini et AN s’étaient d’ailleurs beaucoup investis dans l’adoption d’un mode de scrutin strictement majoritaire (sur le modèle britannique en particulier). Or le mode de scrutin depuis 1994 est devenu mixte, et, par la magie d’une tricherie partagée entre centre-droit et centre-gauche, a produit des effets de plus en plus majoritaires au fil des scrutins (1996, 2001). En 2006, malgré l’apparence de retour à des bases proportionnelles, le scrutin adopté revient à créer une circonscription unique pour désigner la Chambre des députés et autant de circonscriptions qu’il existe de régions pour désigner le Sénat, avec dans les deux cas l’application d’une majorité simple d’électeurs pour emporter une majorité (primée en plus) d’élus.

Probablement, le plus facile serait de revenir au scrutin mixte d’avant 2006,  mais faut-il revenir à sa version de 1994 ou à celle de 2001? (qui comportent des effets très différents pour les troisièmes forces). Cependant,  avec le  retour à un tel mode de scrutin, tout comme avec celui adopté en 2006, S. Berlusconi peut encore gagner les élections anticipées, organisées éventuellement au printemps 2011. Je suppose que les frondeurs anti-Berlusconi  feront tout pour éviter cette éventualité. Le plus simple serait alors de revenir à un scrutin proportionnel;  dans ce cas, le PdL et ses alliés n’arriveront jamais à gagner  à court terme une majorité au Parlement. De fait, on devrait assister dans ce choix d’un nouveau mode de scrutin à l’hésitation entre les croyances en matière de bonnes institutions qui poussent dans la direction majoritaire et l’intérêt partagé du large rassemblement anti-berlusconien à le priver de toute chance raisonnable de retour au pouvoir. Ce dernier aspect est bien sûr essentiel pour faire se dissoudre le PdL.

Vedremo… En tout cas, nous voilà reparti pour une belle crise politique.

La brise de gauche ne passe pas les Alpes…

Les élections régionales italiennes de cette année constituent une étape supplémentaire dans le chemin de croix du centre-gauche italien. Sur 13 régions en jeu, le score finit à 7 à 6 pour le centre-gauche, victoire apparente donc, mais cela ne doit pas cacher l’océan de difficultés qui se profilent pour la gauche.

Premier point : une partie des électeurs se sont abstenus (+8% d’abstention par rapport à 2005), mais il n’est pas dit que cette abstention ne soit pas venue des électeurs proches de l’opposition. Plus encore, dans certaines régions, apparaissent des dissidences “anti-partis”,  avec les listes du “Mouvement Cinq Etoiles” de l’humoriste entré en politique, Beppe Grillo.  Elles témoignent de fait d’une dissidence au sein même de l’électorat susceptible de voter pour l’opposition. L’une d’entre elle fait même perdre avec ses 4% une région, le Piémont, pourtant gagnable par la gauche alliée aux centristes de l’Union du centre (4% aussi). En Emilie-Romagne, région conservée par la gauche, ce mouvement né d’abord sur Internet ne fait pas moins de 7%! La critique de masse de tous les partis politiques, surtout ceux de gauche à dire vrai, correspond à l’incapacité de la gauche d’incarner une opposition crédible. Le centre-gauche a gouverné le pays sur une ligne “sociale-libérale” d’adaptation aux contraintes européennes, entre 1996 et 2001, puis, très brièvement, en 2006-2008, elle en paye sans doute encore aujourd’hui le prix face à une droite qui prend bien soin depuis 2006 au moins d’apparaître comme finalement plus “protectrice” qu’elle. Le camp qui l’emporte dans la droite représente d’ailleurs avec la “Ligue du nord” la ligne la plus défensive des intérêts des seuls Italiens (du nord) dans tous les domaines (immigration, économie, sécurité, culture, etc.).

Second point : les défaites de la gauche s’effectuent dans un contexte où  vraiment tout a été dit depuis un an sur Silvio Berlusconi. Récemment, sont sortis dans la presse des écoutes téléphoniques le montrant en train de faire pression sur les autorités compétentes de la RAI et de l’équivalent local du CSA pour faire interdire d’antenne un opposant médiatique historique…  De fait, avec ce qu’on a appris via les médias italiens sur S. Berlusconi & Cie, il y avait sans doute matière à faire démissionner les 26 autres chefs de gouvernement de l’Union européenne…  et le Très Saint Père en prime. Mais, malgré tout cela, l’Église catholique italienne a presque officiellement appelé à voter pour son camp (au nom de la “défense de la vie”); S. Berlusconi a pu intervenir massivement dans les télévisions, publiques et privées, à la veille du vote, après que son camp politique a fait tout bonnement interdire toutes les émissions de débat politique dans les semaines précédents les élections en retournant une loi adoptée par le centre-gauche à son profit, et il a donc réussi après avoir organisé un grand meeting de soutien à Rome “au nom de l’amour contre la haine” (sic) un dernier effort de mobilisation contre “les communistes”, “les juges rouges”, les “médias”, etc., le tout presque comme d’habitude malgré le poids des casseroles et des … ans, qu’il traine de plus en plus visiblement. Son parti a certes perdu des voix par rapport aux Européennes de 2009 et encore plus par rapport aux élections politiques de 2008, et, dans le nord du pays, son allié de la Ligue du Nord semble bien le phagocyter, mais, à ce stade, réussir à gagner des régions tient littéralement du miracle. Je n’évoque même pas ici les difficultés de l’économie et de la société italiennes – qui font apparaître par comparaison les gros ennuis de notre pays comme une promenade de santé.

Troisième point : les régions perdues par le centre-gauche le sont le plus souvent à juste titre vu le désastre de la gestion de centre-gauche précédente. La Campanie et le Latium avaient perdu en route leurs présidents de région pour cause de scandale (privé ou public), la Calabre voyait se représenter un Président de région avec une dissidence de gauche contre lui, soulignant l’importance de l’honnêteté en politique. CQFD. Le Piémont, où la Présidente sortante n’avait pas fait parler d’elle pour sa mauvaise gestion, sera lui perdu en raison de la montée en puissance d’une dissidence “anti-partisane” de gauche, le “Mouvement Cinq Etoiles”. Ne résistent parmi les régions qui ne sont pas presque automatiquement acquises à la gauche  que la Ligurie au nord (où il n’y avait d’ailleurs pas de liste “Mouvement Cinq Etoiles”, et où l’électorat est réputé le plus âgé du pays), et au sud, les Pouilles, où l’atypique Nichi Vendola reste à son poste (largement grâce à sa capacité à réunir toute la gauche, et aussi grâce à une liste autonome de l’Union du centre qui fait prés de 9%). Pour le reste, le centre-gauche conserve des régions qu’elle ne pouvait pas perdre : l’Emilie-Romagne, la Toscane, l’Ombrie, les Marches dans le centre où elle fait fructifier l’héritage du PCI, et la Basilicate au sud où c’est celui de la vieille DC  développementaliste du sud qui la sauve… C’est par comparaison avec les récentes élections régionales françaises les “Alsace” du centre-gauche italien. Perdre ces régions voudrait dire perdre toute espoir de reconquête – mais, même là, des failles sont apparues.

Quatrième point : l’organisation interne de la coalition de centre-gauche se complique de nouveau. Le Parti démocrate, qui était censé dominer lors de sa formation en 2007 largement son camp et qui a déjà perdu quelques pièces depuis l’année dernière, s’étiole dangereusement au profit d’alliés dont aucun n’émerge franchement lors de ces élections régionales. L’Italie des Valeurs d’A. di Pietro, le plus grand des alliés du PD, fait un bon score sans plus, les diverses tendances à sa gauche (“Fédération de la gauche”,  “Gauche, écologie, liberté”, “Fédération des Verts”, etc. ) existent un peu, mais sans qu’émerge un acteur significatif et avec une nette prédominance de logiques locales.  Dans le camp d’en face, la situation est assez similaire, le grand parti s’affaiblit au profit de ses alliés, mais elle reste bien plus claire : le Peuple de la Liberté diminue son poids dans la coalition au profit d’un allié, la Ligue du Nord, qui augmente sa performance électorale dans ses fiefs (Vénétie, Lombardie et Piémont) et qui fait désormais sentir son influence jusque dans les Marches (6% des voix, là où le “parti du nord du Pô” faisait à peine 1% des voix cinq ans plus tôt…). Quant aux  autres petits  alliés du Peuple de la Liberté, leurs performances respectives sont tellement disparates et localisées qu’elle ne dessinent aucune dynamique déstabilisatrice pour la coalition. Gianfranco Fini doit s’en vouloir d’avoir laissé s’opérer la fusion entre Alliance nationale et Forza Italia lors des élections politiques de 2008, et S. Berlusconi se féliciter encore une fois de son coup de génie du fameux “discours du marchepied” de l’automne 2007.  AN aurait-elle été encore indépendante qu’elle  aurait pu regrouper d’ autres déçus internes du berlusconisme autour d’elle que ceux attirés par la Ligue du Nord…

Bref, les élections régionales italiennes de 2010 sont, vues à l’échelle nationale, une nette défaite pour le centre-gauche italien, contrairement à ce qu’a  prétendu aujourd’hui Pierluigi Bersani, le leader du Parti démocrate, pour essayer de sauver la face. A l’échelle régionale, la gauche peut bien sûr être compétitive, mais, malgré un contexte national tout de même a priori très favorable à une opposition quelconque,  on ne discerne aucun mouvement de fond en sa faveur. Des élections locales partielles, municipales et provinciales, étaient aussi organisées ce week-end, le bilan est tout autant en demi-teinte. Venise, une ville traditionnellement “rouge” dans la Vénétie “blanche”, est certes sauvée au premier tour d’un des ministres les moins fréquentables du gouvernement Berlusconi. Lecco, ville située dans ce nord de la Lombardie  où la Ligue du Nord s’est  d’abord affirmée il y a maintenant une vingtaine d’année, est gagnée par la gauche unie au premier tour contre un candidat de la Ligue du Nord, Roberto Castelli, lui aussi ministre, tentant il est vrai de sauver une municipalité où la coalition de droite avait éclatée précédemment. Il existe donc encore quelque chose à faire pour une gauche unie dans le “Nord profond”, mais la route y est encore longue.

Du coup, on comprend la remarque d’Umberto Bossi, le leader de la Ligue du Nord, le soir de sa victoire. Il a regretté (encore une fois) que la gauche n’ait pas su être fédéraliste. D’une certaine façon, à regarder son confinement électoral dans quelques régions bastions, le PD pourrait trouver avantage à une fédéralisation poussée de l’Italie, en abandonnant la chimère d’une (re)conquête du pouvoir national. Il faut espérer que le Parti démocrate  repousse cette avance et qu’il cherche résolument une autre politique qui séduirait enfin une majorité d’Italiens.

… …  mais comme il dit la chercher depuis bien longtemps déjà …  …

Stagnation(s) italienne(s) 1990-2010

J’ai profité de ces vacances de février pour aller faire un tour à Rome. Je n’y étais pas retourné depuis de nombreuses années. Je n’ai pas un goût très fort pour l’architecture baroque qui domine la ville, mais cette fois-ci je n’ai pas été déçu. La capitale italienne traduit physiquement l’impression de stagnation qui colle ces temps-ci au pays.  Les transports publics sont toujours aussi étiques et chaotiques, l’espace réservé aux piétons toujours aussi mince.  Les enseignants italiens qui mènent leurs élèves à la découverte de l’Urbs montrent déjà les défauts du revêtement extérieur du bâtiment récemment construit qui abrite les restes de l’Autel de la Paix  de l’empereur Auguste – une des seules nouveautés architecturales marquantes des dernières décennies dans le centre ville.  La photo que j’ai choisie illustre ce sentiment de work (not) in progress que procure la ville.

Comme les élections régionales italiennes approchent (elles ont lieu fin mars), les murs et  tous les autres supports possibles sont couverts d’affiches des candidats à la Présidence d’une région ou à un siège de conseiller régional. Les slogans sont tous plus  risibles les uns que les autres : je n’ai pu m’empêcher de les “taroccare” (modifier comiquement) en pensée à mesure que je les  déchiffrais. Presque tous correspondent en fait au contraire de la réalité (enfin de ce qu’on peut définir comme la “réalité” lorsqu’on a suivi les épisodes précédents de la vie politique italienne). Pour prendre un exemple, le principal slogan du Parti démocratique (PD), la première force d’opposition, se trouve être : “In poche parole un’altra Italia” (En peu de mots, un autre Italie). Le hic se trouve être que les deux dernières années ont montré à qui veut bien s’informer un peu que les élites politiques du PD s’avéraient à l’usage du pouvoir local tout aussi corrompues et inefficaces que celles du camp d’en face. La suprématie morale de la gauche (et du Parti communiste italien d’avant 1990) à laquelle ce slogan fait allusion par routine a vécu.  Le maire PD de Florence vient ainsi de démissionner sur des soupçons de corruption. Le président PD de la région Lazio (Latium) a  dû quitter la vie politique il y a quelques mois parce que, justement, cet homme marié, bon catholique naturellement, fréquentait assidûment des “viados” (transsexuels) et se trouvait du coup soumis au chantage de policiers véreux…  Son principal prestataire de service sexuel est en plus mort peu après la révélation du scandale, sans qu’il y ait apparemment de lien de cause à effet… Cet appel aux transsexuels, semble-t-il fort répandu  parmi les élites (mâles) qui en ont les moyens économiques, n’est pas un signe particulier d’altérité dans le contexte de la Péninsule. C’est désespérément banal. J’ai beaucoup aimé aussi le slogan du leader de “La Destra”, Francesco Storace, ex-Alliance nationale, ex-Président de la région Lazio (Latium) pour l’alliance berlusconienne, appuyant sur la permanence de sa cohérence au service du peuple, alors qu’il se rallie cette année, sans doute faute de mieux, au camp qu’il a quitté il y a quelques années.  Le slogan qui m’a fait le plus sourire fut celui de l’Union du Centre (UDC) : “Nous choisissons seulement les meilleurs”. Sur quels critères, ai-je eu envie de demander? Les slogans me sont ainsi apparus comme un florilège d’inversions comiques de la réalité, à croire que les publicitaires en charge des campagnes appliquant tous la même méthode de négation ciblée du défaut principal et bien connu de chaque candidat ou parti (repéré peut-être par des sondages ou focus-group?) aboutissent tous à cet effet d’inversion.

On découvre ces temps-ci tant et tant d’affaires de corruption que l’on se croirait revenu au temps précédent l’immense scandale connu sous le nom de “Mains propres” (1992-1994). Il y a vingt ans à la veille des régionales d’avril 1990,  j’avais eu la même impression que “quelque chose était pourri au royaume du Danemark” - ce qui n’était pas difficile tant c’était le sentiment commun des gens que je rencontrais . Les observateurs italiens voient très bien le parallèle : il faut dire que le travail leur est grandement facilité par l’évidence des récurrences. Un conseiller municipal de Milan, un membre du parti de S. Berlusconi, le Peuple de la Liberté, s’est fait coincer, alors qu’il recevait un pot-de-vin d’un entrepreneur, or ce dernier l’avait dénoncé à la police – le tout ressemble à la mésaventure de Mario Chiesa, le conseiller municipal de Milan, socialiste, pris la main dans le sac lui aussi le 17 février 1992, suite à la dénonciation d’un entrepreneur excédé par le racket à son encontre. Le conseiller municipal d’aujourd’hui, se sentant suivi, a caché les billets derrière le radiateur  des toilettes de la célèbre librairie Hoepli… non sans avoir acheté quelques livres avec l’un des gros billets qu’il venait de toucher pour sa promesse d’aider l’entrepreneur à obtenir des marchés publics. Cette circonstance m’a bien amusé, car cette librairie, extraordinairement bien achalandée, je la connais bien pour y avoir dépensé une bonne part de mes salaires, traitements, indemnités, etc. depuis 20 ans. Moi aussi, j’aurais aimé avoir des billets de 500 euros facilement gagnés à y dépenser. C’est le lieu par excellence de la haute culture livresque du nord du pays… (avec un magnifique stock de nouveautés universitaires anglophones).

Les commentateurs italiens en sont réduits à établir une différence entre 1990 et 2010 en affirmant qu’en 1990, on était corrompu pour financer la vie du parti et qu’en 2010, on le fait simplement pour s’enrichir personnellement. Il est vrai que, pour l’instant, les affaires  évoquées dans la presse ne font pas mention de financement direct de la vie de l’un ou l’autre parti en lice.  Le financement de fait des partis par l’État (sous forme de remboursement des frais de campagne) est en effet plutôt généreux et les partis actuels sont des structures bien plus légères qu’en 1990 (moins de sections par exemple). La distinction s’avère cependant pour le moins fallacieuse : simplement, toutes ces affaires révèlent que les professionnels de la politique en Italie ont des  exigences en matière de revenus particulièrement élevées aussi bien en 1990 qu’en 2010.  Il faut tenir son rang, assumer financièrement ses vices. Tout le discours sur le renouvellement de la politique du début des années 1990 est désormais mort, tout le monde sait, voit, comprend qu’il n’en est rien. Le drame étant que tout le monde (du moins les adultes de plus de 35 ans) se souvient bien de ce qui a été dit alors, il n’est plus possible d’entretenir la croyance en un ailleurs de ce qui existe. L’Italie apparaît du coup pour la suite des temps ce pays où une bonne part des professionnels de la politique en régime électif abusent gaillardement. Pour l’instant, personne ne propose d’en finir avec le régime électif, et d’inventer autre chose, mais cela vaudrait la peine d’y réfléchir…

La vraie différence que je ressens par rapport à 1990 et à mes souvenirs d’alors, c’est l’absence de forces vraiment alternatives à cette pourriture fort bien partagée à droite et à gauche. Je dis pourriture, car comment appeler autrement des entrepreneurs en travaux publics qui rient dans la nuit d’un tremblement de terre (celui de l’Aquila en 2008) à l’idée de tous les profits qu’ils vont pouvoir faire grâce à lui? (Révélation dans la presse via des écoutes de la magistrature rendues publiques récemment). En 1990, il existait, présents de longue date mais exclus du pouvoir local et national, des forces externes, les néo-fascistes du Mouvement social italien à droite, les “Démoprolétaires”(issus des luttes des années 1960-1970) à l’extrême-gauche, et les Radicaux (laïcs, libertaires, libéraux) de Marco Panella au centre-gauche. Les nouveaux venus des Ligues régionalistes du nord faisaient déjà jaser pour leur populisme, xénophobie, racisme, etc., mais elles étaient encore à mille lieux de quelque responsabilité que ce soit. La Ligue Nord (LN)  n’est créé officiellement qu’en février 1991. La Rete, un mouvement politique issu du monde catholique sicilien, en était alors à ses prolégomènes.

Aujourd’hui, la situation politique est caractérisée par l’absence de forces politiques extérieures aux pouvoirs locaux et nationaux. La Ligue Nord (LN) d’Umberto Bossi participe au pouvoir de l’État italien depuis 2001 (avec une interruption en 2006-2008), et ce en coalition avec Silvio Berlusconi. Malgré ses innombrables embardées politiciennes, les diverses dissidences régionalistes de cette dernière n’ont jamais réussi à la concurrencer. Depuis 2008, la LN, bien que minoritaire en voix et en sièges,  semble même dicter sa conduite à S. Berlusconi sur bien des points. L’extrême-gauche, suite à sa participation au gouvernement Prodi en 2006-2008 et à ses défaites successives en 2008/2009, est éclatée façon puzzle. L’extrême-droite, pour partie  assimilée dans le Peuple de la Liberté, idem. Le centre post-démocrate chrétien est toujours en recomposition – ce qui est une situation permanente pour lui depuis 1994! -, incapable de se regrouper entre catholiques en politique comme dans la bonne vieille “Baleine Blanche”. Il ne reste alors que le parti d’Antonio Di Pietro, “Italie des valeurs”, pour représenter une alternative un peu radicale à la façon “berlusconisée” de faire de la politique. Cependant, à bien y regarder, ce parti lui-même regroupe des politiciens des plus professionnalisés, et Antonio Di Pietro ressemble  dans son style politique à un Berlusconi d’opposition, une sorte de Savonarole laïc un peu inquiétant comme son prédécesseur ecclésiastique.

Je peux bien sûr ne pas avoir vu monter discrètement une force politique totalement autre dans les arrières-cours de la société italienne. Il existe des tentatives, autour de Beppe Grillo, le comique entré en politique, en particulier, mais cela parait pour l’instant ne pas prendre. Aucun mouvement de masse ne semble en effet se dessiner qui mettrait en cause ce triste panorama, où le renouvellement de la politique des années 1990 a abouti à une accentuation des tendances (précédentes) à une professionnalisation entendue comme recherche à travers la vie politique du plus haut revenu  possible.  Les sondages à l’occasion des régionales de cette année n’indiquent aucun grand bouleversement des rapports de force – même si, peut-être, le Peuple de la Liberté de S. Berlusconi devrait s’affaiblir nettement. De fait, seule la fin de la vie politique de Berlusconi (qui ne peut à ce stade que correspondre à sa mort physique) semble pouvoir faire sortir de cette ère de la stagnation, mais n’est-ce pas là encore une autre illusion?

Et oui, le pouvoir use ceux qui ne l’ont pas…

Et voilà CQFD: Walter Veltroni, le leader du Parti démocrate (PD), a dû se résoudre hier à démissionner suite à la défaite de son parti dans les élections régionales sardes. Défaite qui venait après d’autres défaites (nationales ou locales). Malgré l’insistance d’une partie de la direction du PD de ne pas mettre à exécution sa décision, le dit Walter a décidé d’en finir avec cette fonction de leader du PD. Il a tenu une sorte de meeting d’adieu ce matin, que j’ai pu suivre sur Internet. Pour un démissionnaire, il ne paraissait pas trop malheureux tout de même et gardait son style assez particulier, mélange de rhétorique vraiment creuse  ( le fameux “buonismo”) et de déclarations plus concrètes; par contre, il n’a pas envoyé dire à ses chers collègues de la direction du PD que les conflits entre composantes étaient insupportables, que le projet du PD restait valable car il existait une base plus unie que ses dirigeants. Selon la presse, il en serait presque venu aux mains avec l’un de ceux qui le critiquaient avant sa démission. J’ai surtout été frappé par son discours sur les valeurs; en gros, il a reconnu que  la majorité des électeurs italiens  étaient sur des valeurs à la Berlusconi, que lui-même ne comprenait pas bien pourquoi,  et qu’il fallait reprendre le  chemin d’une conquête de l’électorat électeur par électeur; il a indiqué que celui-ci serait long, et qu’en gros, son successeur quelqu’il soit aurait besoin de temps. J’ai bien peur que ce diagnostic soit exact, mais quelle erreur alors d’avoir fait les choix qu’il a fait depuis deux ans comme plus haut dirigeant de ce parti! Sauf erreur de ma part, W. Veltroni a joué à fond le jeu de la personnalisation du PD autour de sa personne, d’abord par les primaires (qui l’ont “intronisé”), ensuite par la distinction entre le gouvernement de l’Union et le nouveau parti qu’il entendait incarner (composé des principaux soutiens parlementaires de ce même gouvernement), enfin par la référence presque trop évidente pour être rappelé au bipartisme américain (!) qu’il entendait mettre en oeuvre en Italie pour favoriser l’alternance. Et maintenant, notre brave leader du Parti démocrate (dont le nom est une référence appuyée au parti nord-américain, il n’est d’ailleurs pas “socialiste”)  nous dit qu’il faut du temps pour gagner la bataille des valeurs à la base (ah! voici de retour le “parti nouveau” de P. Togliatti…) et qu’il ne faut pas changer de leader après chaque défaite électorale (cela ne se ferait pas dans les autres pays démocratiques, sic….)! Désolé pour lui, mais s’il veut jouer à l’américain comme il l’a prétendu par ailleurs, il faut respecter toutes les règles de ce jeu (peut-être idiot certes), y compris celles qui indiquent qu’une candidature à la charge exécutive suprême (Président, Chancelier, Premier Ministre) se fait une fois le plus souvent, même si  en Italie ses adversaires (Berlusconi, Bossi ou Fini)  ne l’ont pas fait en leur temps (parce qu’eux sont les leaders, ou, de fait les “propriétaires” de leur parti pour deux d’entre eux) .

Par ailleurs, ce même jour, le Parlement italien approuvait la modification de la régle électorale pour les élections européennes de juin 2009, en introduisant par consensus du PDL et du PD (sic) une barre de représentation au Parlement européen pour une liste à 4% des votes valides à l’échelle nationale. Les petits partis à la gauche du PD apprécient bien sûr à la juste valeur ce choix.

Le PD se trouve donc face à son échec électoral et, pour l’heure, sans  plus d’alliés. Les élections européennes s’annoncent donc vraiment comme un calvaire, c’est sans doute ce qui a provoqué la démission de W. Veltroni, qui n’avait sans doute pas envie d’être le capitaine d’une défaite de plus. Mais même sans lui, à court terme, à moins d’une divine surprise, aucun leader historique de l’ensemble DS et DL devenu le PD ne paraît représenter quoique ce soit qui n’apparaisse pas “faisandé”, ou inacceptable pour l’une ou l’autre aile du parti. Ilvo Diamanti dans Libération de ce matin soulignait lui aussi l’absence d’offre politique claire, et se montrait trés pessimiste sur l’avenir de la gauche en Italie.

Ce développement laisse de plus ouverte l’hypothèse d’un éclatement du parti entre son aile laïque et son aile catholique. La tentation sera d’autant plus forte qu’aux élections européennes, on a souvent vu des réorganisations entre forces politiques depuis 1979. Cette élection sans enjeu direct de pouvoir national peut en effet servir pour tester une configuration nouvelle auprés de l’électorat – souvent d’ailleurs pour constater que telle ou telle alliance ne fonctionne pas. Les mois qui viennent s’annoncent donc des plus agités pour l’opposition italienne.

Italie : “Le pouvoir use celui qui ne l’a pas”?

Le titre de ce post traduit une phrase fétiche de la politique des années 1980 : “Il potere logora quello che non ce l’ha”, le pouvoir use celui qui ne l’a pas. Cet énoncé étrange par rapport à l’intuition ordinaire de l’usure du pouvoir à la fois en terme de consensus électoral et de capacité à penser et à agir était la philosophie, plutôt moqueuse et télévisuelle, de Giulio Andreotti, le célèbre homme politique italien de la “Première République” (1946-1992), revenu sur le devant de la scène (à son corps défendant) grâce au film qui lui est consacré il Divo et qu’il a déclaré ne pas aimer. Ce dernier, alors au sommet de son pouvoir et de son influence, constatait dans ces  déjà lointaines années 1980 que l’opposition, alors constituée essentiellement par le PCI, s’épuisait à force de ne pas avoir le pouvoir, et qu’au contraire, les forces au pouvoir depuis 1947 en Italie, y compris ses hommes, ne cessaient d’en être ragaillardis, y compris au sens physiologique du terme, comme lui-même au demeurant. Je me demande si cette phrase ne vaut pas de nouveau pour décrire la situation politique de l’Italie . S. Berlusconi a personnalisé cette campagne électorale locale en en faisant un test national et en s’engageant personnellement derrière (ou plutôt devant…) son candidat, et il semble vouloir rejouer  à sa manière le rôle des  “(toujours jeunes) vieillards inoxydables” que tenaient il y a longtemps G. Andreotti et quelques autres “jeunes hommes” de plus de soixante ans.

Lors des élections régionales anticipées en Sardaigne, le candidat du centre-gauche (qui rassemblait pourtant sur son nom tous les partis de l’ex-Union  du centre-gauche de 2001-2006) vient de se faire battre plutôt sèchement par le candidat de la droite berlusconienne (elle aussi dans un périmètre large avec les centristes de l’UDC comme soutiens). L’écart entre les deux camps (qui sont donc sur des périmètres semblables à ceux de 2001 ou de 2006) est de presque de dix points.  Le candidat du centre-gauche, le sortant forcé de faire appel aux urnes pour calmer des secteurs rétifs de sa majorité régionale,  était Renato Soru dont le Monde a d’ailleurs fait un propos flatteur il y a peu. Il s’agit du créateur d’une firme internet importante en Italie : Tiscali. En tant que chef d’entreprise, il apparaissait un peu du coup comme un “Berlusconi de gauche”. En tout cas, sa défaite pour le moins sans appel met fin aux spéculations sur son avenir comme possible leader du centre-gauche. Exit Soru…

Cette élection intermédiaire apparait surtout comme une confirmation régionale de ce que les sondages nationaux  montrent depuis au moins six mois, à savoir que le principal parti d’opposition, le Parti démocrate (PD), est en train de s’écrouler dans l’appréciation des électeurs italiens. Selon les premières données à disposition, le PD ne dépasserait même pas les 25% des voix… il aurait perdu en Sardaigne prés de 10 points en moins d’un an.

Cet écroulement tient sans doute à de multiples motifs – dont certains proprement régionaux .  Rappelons-le, R. Soru était le sortant obligé de faire appel aux urnes. La perte du primat du centre-gauche sur la “question morale” joue sans doute son rôle, le caractère peu enthousiasmant d’un leader national comme Walter Veltroni aussi sans doute, mais j’ai l’impression qu’il s’agit avant tout d’un problème d’offre politique au sens de positionnement dans l’espace des choix possibles (au moins fictivement). Le PD n’offre en effet pas pour l’instant l’impression d’une alternative au “berlusconisme”. Cela s’explique largement par le parcours de ses composantes : d’une part, l’ex-majorité du PCI, qui est devenue le PDS puis les DS, s’est complètement ralliée dans les années 1990 au “consensus de Bruxelles”,   dans sa forme vaguement social-démocrate incarnée par la “Stratégie de Lisbonne” en 2000, sans faire jamais l’effort de réfléchir si ce package correspondait bien aux attentes (et aux possibilités) d’une majorité d’Italiens; de l’autre, l’ex-minorité de la DC, la “gauche DC”, devenu le PPI, qui a fini par se fondre dans un parti “libéral-démocrate”(DL-Marguerite), est lui aussi sur une ligne semblable de respect pour le “consensus de Bruxelles”, suivi avec constance depuis les années 1980.  Cela ne fait pas vraiment rêver, et la droite au pouvoir entre 2001 et 2006 a démontré qu’elle savait elle aussi se couler dans ce consensus européen. En 2008, la droite a tenu un discours qui faisait la démonstration de sa capacité à tenir compte, au moins en paroles, des angoisses des Italiens, et,  si j’ose dire,  cela continue chaque jour depuis le retour au pouvoir de celle-ci : la méthode, qui parait ici si sarkozienne de prise en compte de certains faits divers pour faire à chaque fois une loi, pour prendre des mesures draconiennes, et pour faire tomber dans la sciure toujours fraiche des têtes parmi les responsables, est reprise avec intensité en Italie, au jour le jour, à flux continu (avec l’avantage de l’entrée en vigueur immédiate des mesures grâce aux décrets-lois à valider par le Parlement après 60 jours – ici pas d’effets d’annonce! c’est plus direct et efficace!) , et d’évidence, cela plait : Roberto Maroni, ministre de l’Intérieur léghiste, est la personnalité la plus appréciée du gouvernement. Il ne cesse de décider et de légiférer contre diverses catégories de délinquants, pas seulement d’ailleurs des “délinquants étrangers”, et cela semble bien plaire à la majorité de la population, faisant même oublier du coup qu’il est un dirigeant historique de la Ligue Nord, pas en reste lui non plus au fil des ans d’appréciations peu amènes pour le sud du pays et pour ses vices supposés.

Pour finir ce tableau peu réjouissant pour l’opposition, il faut indiquer que cette nouvelle déroute électorale du PD fait ressortir la difficulté de la fusion qu’il représente (pourtant entamée par une liste unitaire aux  élections européennes en 2004, il y a cinq ans donc…) : unir post-communistes et post-catholiques sociaux-libéraux dans la même formation  partisane est a priori une idée généreuse, mais est-elle complètement cohérente? Je ne connais pas en Europe de l’Ouest de parti important qui ait fusionné ainsi une source socialiste (donc laïque et de quelque façon post-marxiste) avec une source clairement sociale-religieuse (catholique ou protestante). Il existe des alliances, mais pas de parti unifié. (Le cas du PS d’Epinay pourrait être un exemple, mais le choix fut alors fait  d’avoir une façade “marxisante”: le PD a lui plusieurs façades!).

Les élections européennes seront d’ailleurs un révélateur du caractère étrange (ou novateur?) du PD : de fait, les élus de ce dernier au Parlement européen sont majoritairement rattachés depuis 2004, soit au groupe du PSE, soit au groupe de l’ALDE (qui fédère les élus ELDR et PDE). La situation est clairement issue du passé, mais que se passera-t-il après juin 2009? Réitérer cette division sur base individuelle cette fois-ci? Faire un groupe au Parlement européen qui serait celui du PSE et du PDE? (ce qui suppose que le MODEM français y entre ou se retrouve seul). Ou inversement, inscrire tous les élus à quelques exceptions prés au groupe ALDE, ce qui suppose de rompre avec le PSE et l’Internationale socialiste (qui ne serait alors presque plus présente en Italie…)? L’absence d’homothétie entre la structure partisane du Parlement européen et celle du PD est tellement flagrante que la tentation va grandir dans les prochains mois de saisir l’occasion pour opérer à l’occasion des Européennes une restructuration sur des bases plus classiques : une partie irait se regrouper sur des bases libérales-laïques-socialistes (avec éventuellement les Verts et des ex-communistes); une autre partie tenterait de refaire la DC avec les cousins de l’UDC, cherchant à profiter de la droitisation du PDL. Ce scénario d’éclatement me parait toutefois hautement improbable tant les acteurs principaux du PD ont investi dans ce rassemblement depuis des années. De fait, le pire qui se profile de plus en plus pour les élections européennes ne va pas manquer de susciter des tensions internes, ce qui risque d’accentuer encore les risques de défaite.

A ce stade, il ne reste plus à l’opposition qu’à espérer que trop de jouissance du pouvoir finira pas affaiblir les coronaires de qui de droit…

Gauche(s) italienne(s), année zéro (ou moins dix?)

Je n’écris pas souvent sur les affaires italiennes dans ce blog. La raison en est une certaine désespérance face à l’évolution de ce pays. De fait, je suis en sympathie avec le sentiment dominant des citoyens italiens, dont tous les sondages à ma disposition montrent qu’ils n’ont guère d’espoir sur leur propre pays.

Plus spécifiquement, si je regarde l’état de l’opposition de gauche à la coalition de Silvio Berlusconi, j’ai l’impression qu’on ne pourrait guère faire pire. C’est sans doute moins que l’année zéro. Résumons :

- à l’extrême gauche, la défaite cinglante des élections politiques de 2008 n’en finit pas de produire des effets de dissolution : le dernier en date n’est autre que la nième scission de Rifondazione comunista; prenant prétexte du changement de direction à la tête du journal du parti, Liberazione, la minorité autour du Président de la Région des Pouilles, N. Vendola, a annoncé sa sécession, avec la création d’un autre parti, le RSU, au nom de l’”unité de la gauche”(sic). On ne peut guère rêver pire : on a donc à ce stade au moins quatre petits tronçons de l’ancienne gauche du PCI et de l’extrême gauche des années 1970 : la majorité de Rifondazione qui garde le titre; la minorité (ex-majorité avant 2008) qui crée le RSU; le PCdI issu d’une scission des années 1990; et enfin un morceau de l’ex-majorité du PCI-PDS-DS, qui se nomme “Sinistra democratica”, sans compter toute une série de groupusculaires “particules” plus ou moins ultra-orthodoxes (lénino-guévaristes, ou stalino-albanais et autres bolcheviks).

La situation apparait d’autant plus désespérée qu’un accord semble être trouvé entre les deux grands partis, le “Peuple de la Liberté” (PDL) et le “Parti démocrate”(PD), pour réformer le mode de scrutin aux Européennes en introduisant un seuil minimal de 4% des voix au niveau national pour être représenté au Parlement européen. Jusqu’ici, ce mode de scrutin, qui datait de 1979, favorisait la représentation parlementaire des petits partis, on pouvait ainsi avoir un député européen avec moins de 1% des voix. Souvent ce seul élu était aussi pour les petites entreprises partisanes le leader de ce dernier, ou l’un de ses plus importants dirigeants (mais il était peu présent dans les affaires du Parlement européen…). Les différents tronçons de l’extrême-gauche auraient ainsi pu régler leur querelle dans les urnes européennes, “se compter” et avoir des élus tout de même. Là, s’ils vont séparés à la bataille – ce qui à la date d’aujourd’hui est probable-, ils n’auront pas d’élus, sauf miracle électoral improbable pour l’un d’entre eux, ou un petit cartel rassemblant quelques tronçons de ces gens éclatés façon puzzle.

Ce raisonnement s’étend aux Verts et à ce qui reste des héritiers du Parti socialiste italien. Avec une barre à 4%, sans s’insérer dans la liste-cartel du PD, ces petits partis n’auront pas d’élus au Parlement européen. Le grand parti vert européen souhaité par Daniel Cohn-Bendit ne peut sans doute espérer des élus en Italie que s’il va à Canossa auprès du PD. Quant aux socialistes de l’ex-PSI, il leur faut souhaiter la clémence du PD, c’est-à-dire de ces “assassins” du PSI, à savoir l’ex-majorité du PCI… à moins qu’ils essayent une réunification “socialiste” au sens de 1914 avec des ex-communistes.

- au centre-gauche, le Parti démocratique, dirigé par Walter Veltroni, ne cesse de perdre du terrain dans les sondages. Il regroupe encore un peu plus d’un quart des intentions de vote en ce début d’année, mais il est désormais le parti auxquels les enquêtés font le moins confiance… Son candidat vient de perdre les élections régionales anticipées dans les Abruzzes. Cette situation s’explique par une absence de ligne politique bien claire, par les rancœurs publiquement exprimés entre dirigeants, et aussi par une incapacité de se débarrasser des “branches pourries”. Aussi bien la Maire de Naples (ex-DC) que le président de Région de la Campanie (ex-PCI) restent à leur poste, alors que la rumeur publique les désigne comme au mieux comme inefficaces dans la lutte contre la corruption dans leur ville et leur région. La “Question morale”, qui avait fait le fond de sauce du PCI depuis les années 1970 et celui de la gauche de l’ex- DC dans les années 1990 contre S. Berlusconi, est en train de se retourner contre ceux qui ont utilisé cet argument de la moralisation de la vie politique et de l’administration. Les élections anticipées dans les Abruzzes avaient d’ailleurs été déclenchées par la démission du Président de la Région sous le coup d’une enquête de la magistrature. Il faut noter que le démissionnaire était un ex-socialiste des années 1980. Le PD semble donc à ce stade payer son caractère de parti de gouvernement, surtout au niveau local, depuis les années 1990. La “marque” PD, qui pourtant du passé souhaitait faire table rase et n’a pas trois ans, me semble déjà salie par toutes ces affaires.

A cette incertitude de la ligne politique et à l’incapacité de “nettoyer les écuries d’Augias”, s’ajoute la concurrence du parti d’une personne, “Italie des valeurs”, d’Antonio Di Pietro; ce dernier prétend représenter le “parti des honnêtes gens” contre S. Berlusconi et tous les corrompus du pays. Il avait eu le privilège d’être le seul parti dont la liste était associé à celle du PD aux élections de 2008, il avait connu une affirmation électorale inattendue à cette occasion en  attirant (déjà) un électorat mécontent du centre-gauche classique.  Depuis cette date, “Italie des valeurs” ne cesse de se distinguer du PD en voulant incarner (le terme est évident) une opposition fanatiquement anti-Berlusconi contre un PD cherchant à construire un bipartisme  (relativement) apaisé. A cette stratégie de distinction, s’ajoute sans doute aussi un élément d’énervement de la part de Di Pietro ; en effet, son propre fils est lui-même inquiété depuis peu par la justice pour des faits de corruption. A. Di Pietro ne cesse du coup d’augmenter la dose de ces critiques à 360 degrés. L’espoir pour le PD réside désormais dans l’auto-délégitimation par histrionisme du personnage, qui tend de plus en plus à ressembler à une sorte de Marco Pannella, le leader des radicaux dans les années 1970-90.

Vu de cette fin janvier 2009, les élections européennes se présentent donc plutôt mal pour toute l’opposition de gauche et de centre-gauche. En même temps, comme dirait Jean-Pierre Dupuy sur le changement climatique, le sens aigu de la catastrophe à venir conduira peut-être à des réactions plus rationnelles.

Du point de vue européen, en l’absence d’éléments nouveaux, la représentation italienne au Parlement italien n’enverrait donc personne ni pour les Verts ni pour la Parti de la gauche européenne. En revanche, un contingent important devrait aller au groupe ALDE, soit du côté ELDR, soit du côté PDE. Il semble en effet que le Parti démocrate n’a toujours pas réglé le problème de son adhésion ou non au Parti socialiste européen. Il se pourrait qu’on renouvelle la situation actuelle : élus pour le même parti en Italie, les députés PD s’inscriraient, soit comme ex-DS au groupe du PSE, soit comme ex-DL (Marguerite) au groupe ALDE tendance PDE, etc. pour les éventuels autres invités de la liste unique…  Cette situation est bien sûr délectable, mais témoigne plus sérieusement de l’hésitation fondamendale sur la ligne du PD : est-ce quand même un parti social-démocrate certes  trés “Neue Mitte” ou “Third Way”? ou est-ce la version italienne d’une nouvelle famille politique, les “Démocrates”? Cela importe sans doute peu aux électeurs italiens, mais cela rendra encore plus difforme la représentation politique italienne au Parlement italien, qui va plus ressembler du coup à celle d’un Pays Balte (avec uniquement des partis de centre ou de droite) qu’à celui d’un grand pays démocratique de l’Ouest européen (France, Espagne, Allemagne, Grande-Bretagne).

De fait, le plus grand espoir pour l’opposition à S. Berlusconi repose dans le contexte et dans la personne même de ce dernier. La crise économique d’ici juin prochain peut s’aggraver assez pour que les électeurs de gauche et de centre-gauche se remobilisent pour exprimer leur désarroi. Plus sûrement, l’opposition peut compter sur les conséquences éventuellement délètères de la création à droite du “Peuple de la liberté”. Normalement ce parti devrait officiellement fusionner dans un congrès le 27 mars FI, AN et quelques autres petites forces. Cette fusion ne va pas pourtant sans frictions entre S. Berlusconi et G. Fini (avec la situation historiquement amusante, qui voit le “post-fasciste” défendre le caractère démocratique, collectif, de la décision dans le futur parti). La fusion se fera sans doute, mais il n’est pas sûr qu’une partie des électeurs, des militants et des dirigeants d’AN, avalent cette couleuvre-là. Cette situation de fusion “malgré-nous” devrait avantager les concurrents de centre (UDC) et de droite (“Ligue Nord”, “Droite”) du PDL. Selon les sondages, la “Ligue Nord” réussit actuellement  l’exploit d’ être à la fois au gouvernement avec le PDL et au coeur des protestations des Italiens du nord contre la situation du pays. Je ne sais pas si ce jeu sur deux tableaux pourra durer jusqu’en juin (par exemple sur les problèmes liés à l’immigration), mais, du coup, le PD peut encore rêver d’être au moins le premier parti du pays en juin 2009, même si la gauche et le centre-gauche se révèlent trés minoritaires dans l’électorat.Belle consolation, non?

Business as usual : “S. Berlusconi vs. les juges”, épisode 5439.

Suivre la politique italienne au jour le jour depuis quinze ans a fini par me rendre morose sur ce pays : un même scénario se répète à l’infini depuis 1994, “Silvio Berlusconi s’oppose à la magistrature italienne”. Au moment où l’on croyait le conflit enfin apaisé avec le triomphe de la coalition des droites aux récentes élections, triomphe qui aurait dû inciter S. Berlusconi à traiter les affaires judiciaires le concernant par le mépris (et la prescription qui finira bien par arranger tout…), il repart de plus belle à l’attaque de la magistrature (en se disant of course attaquée par elle!). C’est pour le moins lassant. Cette fois-ci, S. Berlusconi a fait voter une loi dite “lodo Alfano”, qui garantit une immunité pénale (et pas civile) temporaire aux cinq plus hautes charges de l’Etat italien pendant la durée de leur mandat. Une loi à peu prés similaire (le “lodo Schifani”) avait été votée sous la précédente législature de centre-droit et rejetée par la Cour constitutionnelle italienne sous des motifs pris en compte cette fois qui ne devraient donc pas empêcher l’entrée en vigueur du “lodo Alfano”. Le quatrième gouvernement Berlusconi a aussi décidé de restreindre trés fortement les possibilités pour la magistrature de mettre sur écoutes les suspects lors d’enquêtes, et de punir trés durement quiconque révélerait ou diffuserait de telles écoutes. Il est vrai que certaines écoutes effectuées au détriment de S. Berlusconi auraient à ce qu’on croit comprendre un contenu peu reluisant – y compris sur certains aspects de sa vie privée. Il a par contre échoué à faire voter par le Parlement une norme dite “blocca processi” (stoppe-procès) dont l’absurdité patente ne dévoilait que trop l’aspect d’intérêt personnel qu’elle recelait.

Toute cette activité pour défendre le chef du gouvernement du “risque judiciaire” a déclenché la remobilisation de tous les groupes antiberlusconiens, qui ont organisé le 8 juillet un “No Cav Day” (littéralement “Jour du Pas de Chevalier du Travail”). Ce terme construit sur le modèle du “D-Day” a donné lieu à des tas de déclinaisons politiques en Italie (le “No Tax Day”, le “Family Day”, etc.) pour nommer une manifestation de protestation organisée par la droite. Les anti-berslusconiens par le titre choisi pour leur propre manifestation se moquent ainsi d’une routine de la droite.

Une manifestation auquel se résumait ce “No Cav Day” en pratique a donc eu lieu Piazza Navona à Rome, manifestation qui, semble-t-il, a eu quelque succès populaire. Le petit parti “Italie des Valeurs”, dont le leader est l’ex-juge anti-corruption Antonio Di Pietro, a largement contribué à l’organiser et les critiques habituels de S. Berlusconi (S. Guzzanti, B. Grillo, M. Travaglio, A. Camilleri, etc.) y ont participé , mais pas un seul représentant de la classe dirigeante du Parti démocratique (PD). Cette dernière a d’ailleurs fini elle aussi accusée – y compris G. Napoletano le Président de la République – par certains orateurs pour son attentisme face aux décisions berlusconiennes.

Face à cette situation, S. Berlusconi en a rajouté encore en affirmant qu’une profonde réforme de la justice était plus que jamais nécessaire, et qu’elle devait se faire le plus tôt possible, à savoir cet automne.

A en croire les sondages, ce conflit ne passionne pas les Italiens, et moi non plus. En effet, les divers épisodes de “criminalité en col blanc” dont se serait rendu coupable S. Berlusconi à en croire ses accusateurs ne changent rien au fait proprement politique que, malgré ces accusations (ou à cause d’elles?), il vient de gagner pour la troisième fois des élections politiques “à la loyale”. J’ajoute qu’en Sicile, où le centre-gauche a largement dénoncé depuis 1989 au moins les abus du centre-droit sur un style largement identique aux accusations portées contre S. Berlusconi, les élections régionales, provinciales et communales de cette année ont vu le triomphe du centre-droit. A Catane, le candidat du centre-gauche est même arrivé troisième derrrière celui de “la Destra” (de la droite néo-fasciste)… L’électeur ne semble donc guère apprécier ces dénonciations de la moralité de l’adversaire qui manquent d’un projet clair pour la suite. Le PD semble bien comprendre le piège en évitant de trop s’investir dans l’anti-berlusconisme moralisateur, mais n’a pour l’heure aucun discours crédible à opposer à S. Berlusconi sur le reste des politiques publiques.

Je dois donc me faire une raison : le conflit entre S. Berlusconi et la magistrature demeurera un élément central de la vie politique italienne jusqu’à la disparition politique de ce dernier, ou peut-être jusqu’au moment où l’opposition découvrira un meilleur angle d’attaque plus en phase avec les préoccupations de l’électorat.

Berlusconi troisième et dernier acte.

Et voilà, il a gagné de nouveau, et à la loyale en plus! Silvio Berlusconi vient d’enregistrer une grande victoire électorale pour son cartel électoral, “Peuple de la liberté”, “Ligue du nord”, et “Mouvement per les Autonomies”, il laisse prés de 10 points derrière le cartel “Parti démocrate – Italie des valeurs”.

Pendant la campagne électorale, on a même bien peu parlé de son poids différentiel dans les médias audiovisuels. L’”autorité de garantie pour les communications” s’est plaint (un peu) du déséquilibre dans les médias audiovisuels, mais sans plus et sans grand écho. S. Berlusconi a protesté comme d’habitude contre la “par condicio”, la loi qui régule l’équité lors des campagnes électorales, mais en fait il n’a pas plus insisté que cela. Il est vrai que le plus marquant a été la bipolarisation dans les grands médias de la campagne entre S. Berlusconi et W. Veltroni, et les deux leaders des deux grands cartels étaient d’accord pour réduire le débat à eux-mêmes.

De plus, S. Berlusconi n’a rien été obligé de promettre d’extraordinaire, contrairement aux fois précédentes. Il y a indéniablement une réussite personnelle dans tout cela : le lancement à l’automne dernier du nouveau (futur) parti dit “Le peuple de la liberté”, depuis une manifestation dans un théâtre situé Place San Babila à Milan, haut lieu de la droite italienne (et surtout de l’extrême-droite), a été une contre-mesure aussi risquée que géniale à la crise de l’alliance “Maison de la liberté”. Les alliés, pourtant publiquement réticents au leadership du vieux leader, ont été obligé de suivre: c’est le cas en particulier de Gianfranco Fini. Il a suivi plus contraint qu’enthousiaste, et il a gagné, car son électorat a suivi lui aussi : du point de vue du positionnement idéologique, il était déjà difficile de distinguer un électeur d’AN et de FI, cela a bien fonctionné finalement, mais AN est décidément le “junior partner” de cette fusion autour de FI. A vérifier lors du processus constituant réel de la nouvelle force politique.

Il a aussi réussi à reconstituer une géographie variable de son système d’alliance, avec la “Ligue du nord” qui l’appuie au nord de Rome et ensuite de Rome au “sud profond” le “Mouvement pour les Autonomies”. Ce dernier est surtout implanté en Sicile, et son leader, Raffaele Lombardo, a remporté rien moins que l’élection pour le poste de Président de la Région (autonome) Sicile avec un écart énorme (60/40). Je suppose que cela va confirmer les analyses de Luca Ricolfi qui insistent sur la nature “anti-centraliste” et “anti-étatiste” de l’électorat des droites rassemblées (en 2006) derrière Berlusconi (ce qui néglige un peu la tendance “étatiste-laziale” d’AN).

Bref, une très belle victoire, logique vu les résultats de l’élection de 2006. Bien qu’il ait été au pouvoir, S. Berlusconi avait failli ne pas perdre. La victoire à la Chambre des député lui avait échappé de 22.000 voix à peine (0,1%) (ce qui correspondait à un parti autonomiste du nord laissé en dehors de la grande alliance d’alors) ; et au Sénat, il avait (presque) arraché l’égalité. Pour ces élections, avec des périmètres d’alliance différents, il gagne nettement dans les deux Chambres. C’est sans appel.

Autre nouveauté que tout le monde signale, et que j’envisageais dans mon “post” précédent : le massacre des petits partis porteurs d’anciennes identités politiques. La surprise, c’est la catastrophe électorale de la “Sinistra arcobaleno”. Je pressentais que Fausto Bertinotti n’était pas très vendeur comme tête de gondole, mais à ce point : le nouveau sujet politique rassemble à peine 3% de voix. En chiffres absolus, ce n’est pas très loin au dessus de “la Destra”, l’ultime tentative d’une refondation néo-fasciste. Tout le monde le remarque : les marques électorales du XXième siècle sont en crise. A la gauche de la “Sinistra arcobaleno” (Sa), les résultats sont groupusculaires (ou crépusculaires?), mais ces voix ont manqué à Sa pour atteindre les 4% demandés pour avoir des représentants à la Chambre. Au centre-gauche, la diaspora socialiste récemment réunifiée coule corps et biens avec moins de 1% des voix. Au centre, il faut noter la disparition de l’UDEUR de Clemente Mastella, qui ne s’est même pas présenté aux élections. La tentative de ressusciter le PLI (d’avant 1994) a fini avec 0,3% des voix, et la plupart des petites entreprises de survie des anciennes enseignes se sont ralliées soit au PDL soit au PD quand la porte leur a été ouverte. Seuls la diaspora démocrate-chrétienne possède encore une enseigne : l’UDC de Casini (allié avec ses propres scissionnistes de la “Rose blanche”) sauve les meubles. Elle dépasse les 5% des voix. A droite, la tentative de reconstituer une droite néo-fasciste parlementaire échoue, et à l’extrême de l’extrême-droite, le “FN” fait un beau flop.

En résumé, tout ce qui n’a pas été rénové disparait, et ne survit que les deux forces issues de la crise des années 1980-90, “Ligue Nord” d’un côté, et “Italie des valeurs” de l’autre : le représentant des prolétaires nordistes en colère et celui des honnêtes gens en colère avides d’ordre et de légalité de l’autre. Les deux grands partis “Pd” et “Pdl” eux affirment leur nouveauté, leur positionnement l’un vis-à-vis de l’autre. Ils sont deux grands chaudrons où il serait intéressant de regarder les ingrédients, fort étonnants parfois. Ainsi Lamberto Dini, un traître au berlusconisme de 1995 à 2007, se retrouve dans le “PdL”, et il en a défendu les raisons lors de cette campagne. Il faut savoir pardonner les offenses et “retourner sa veste” comme dit la chanson…

Dernière remarque : en France, on parle souvent pour l’alliance “Parti démocratique et Italie des valeurs” de la gauche. Il s’agit d’un simplification : de gauche au sens traditionnel du terme, il n’y a qu’une partie des dirigeants du PD, qui viennent effectivement de l’ex-majorité du PCI (d’avant 1990), mais pour le reste, on peut en douter. Le choix du mot de “Parti démocrate” pour se nommer n’est pas du tout anodin; il s’agit bien de rompre avec le communisme et même avec le socialisme (qui n’a d’ailleurs jamais attiré l’aile ex-démocrate chrétienne des dirigeants du parti). Si on se réfère à la gauche au sens strict (héritage socialiste, y compris la branche communiste issu du Congrès de Livorno des années 1920), il n’y a plus rien de revendiqué au niveau du nouveau Parlement italien.

En fait, on aura plutôt au Parlement une opposition entre deux centres (Parti démocrate et UDC) séparés entre autres par la question de la laïcité et une coalition des droites divisées territorialement. Bref, la “gauche” italienne a devant elle beaucoup, beaucoup, beaucoup de travail.