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Primaires socialistes : second tour.

Pas passionnant pour un sou ce second tour des primaires citoyennes. Après les ralliements de tous les concurrents éliminés du premier tour au panache blanc de François Hollande (y compris celui à titre personnel seulement d’Arnaud Montebourg), une victoire de Martine Aubry aurait été plus que surprenante. Il aurait fallu qu’un rejet immense contre F. Hollande de la part du peuple de gauche se lève du tréfonds du pays et  la porte vers la victoire : selon la logique bien connue qui veut qu’au premier tour on choisit, et, au second tour, on élimine. Cela ne s’est pas produit. Les deux candidats ont progressé en voix entre les deux tours, mais le résultat final est pour le moins sans appel (56/44).

Encore une fois, victoire organisationnelle pour le Parti socialiste, victoire pour les sondages, et, sans doute, en perspective défaite probable de la droite en 2012. En effet, malgré la faiblesse de l’enjeu en terme de positionnements politiques entre F. Hollande et M. Aubry, les électeurs ne sont pas démobilisés pour ce second tour. (A moins que l’enjeu ne soit en terme de positionnement, mais en terme de genre du candidat…) La participation frôlerait en effet  les 3 millions de participants. J’ai du mal à ne pas faire le lien entre l’insuccès presque total du mouvement global des “indignés” en France du samedi 15 octobre 2011 et le grand succès de participation de la “primaire citoyenne” du dimanche 16 octobre 2011. Bien qu’il ne soit pas du tout un parti révolutionnaire en quoi que ce soit (s’il l’a jamais été…), le PS semble bien avoir été en mesure d’offrir un moyen institutionnel d’exprimer le mécontentement montant contre le pouvoir en général (pas seulement N. Sarkozy et sa politique).

A ce stade, nous entrons dans une période intéressante. En effet, tous les indicateurs avancés montrent que la majorité actuelle ne peut pas gagner en 2012 l’élection présidentielle. D’une part, le PS et ses alliés ont gagné toutes les élections intermédiaires depuis 2008, jusqu’à faire basculer le Sénat cette année, et le succès en terme de participation des “primaires citoyennes”, qui me parait dans la droite ligne de ces élections intermédiaires, montre que le PS ne provoque pas une allergie dans une partie consistante de l’électorat.   D’autre part, la situation économique et sociale ne semble pas du tout encourageante pour l’année 2012. Je ne cesse en effet de lire des diagnostics pessimistes et/ou alarmistes sur l’état de l’économie européenne. Au mieux, l’année 2012 sera celle d’une croissance proche de zéro, au pire, celle d’une rechute dans la récession. Dans les deux cas, même en faisant preuve d’optimisme (avec une croissance à 1,75% en 2012 comme ce que se promet le gouvernement actuel), le chômage de masse va rester le problème irrésolu de la France, et les comptes publics vont s’améliorer (s’ils s’améliorent…) avec une lenteur tout aussi exaspérante. Je lisais par ailleurs que des économistes allemands prédisent d’ores et déjà que la France perdrait la meilleure note (AAA) qu’elle détient encore avec quelques Etats européens dès le début de l’année prochaine…  Sans fétichiser outre mesure ce genre de “notation” par des agences qui ont fait preuve de leur impéritie par ailleurs, un tel événement risque d’être vécu par les faiseurs d’opinion comme un traumatisme national, même si N. Sarkozy pourra toujours dire que ce désastre est dû à des socialistes qui ont refusé de voter sa “règle d’or budgétaire”. Certes, chacun sait aussi que le sommet européen des 23/24 octobre va sauver (une nouvelle fois, et cette fois-ci pour de bon!) l’Euro, et que le sommet du G20 à Cannes (France) va ensuite dans la foulée relancer l’économie mondiale… bon, chacun sait devrait savoir qu’ everything is under control, il reste que, sauf miracle économique d’ici le printemps prochain, N. Sarkozy va affronter l’élection de 2012 avec un lourd bilan économique – tout au moins le bilan qui est perceptible par les citoyens ordinaires. L’argument selon lequel, avec la crise économique, c’est encore pire chez les voisins, selon lequel la vraie austérité, c’est par exemple de diminuer de 20% les salaires des fonctionnaires (et pas simplement de les geler),  ne risque pas de séduire grand monde.

Bref, à ce stade, F. Hollande semble assuré de gagner. Il peut certes  encore faire des gaffes énormes, et, surtout, la proximité de la victoire peut rendre fort déraisonnables les socialistes et leurs alliés, mais il me semble que, rarement, un challenger à l’élection présidentielle a eu autant de cartes en mains à l’automne.

Primaires socialistes : premier tour.

Voilà, nous avons les résultats des premières primaires socialistes-radicales ouvertes à l’électorat en général. (Je garde le pluriel pour respecter l’usage mis en place par les organisateurs de ces primaires citoyennes.)

Victoire (presque) totale des sondeurs : ces derniers ont globalement bien prévu le résultat de ce premier tour. Certes, ils n’ont pas prévu l’ordre exact d’arrivée de tous les candidats, avec une percée d’A. Montebourg qui prend la troisième place et un écroulement de S. Royal à la quatrième, mais ils avaient décelé dans leurs études les deux tendances d’opinion permettant de rendre possible cette situation. Pour l’anecdote, ils avaient aussi vu que, malgré sa proposition choc sur la légalisation du cannabis, le candidat du PRG, J.M. Baylet, ne ferait pas de percée. Décidément, les fumeurs d’herbe illégale ne sont pas un public mobilisable dans l’arène électorale. Dommage pour eux…

Cette victoire des sondeurs ne doit pas être sous-estimé, puisqu’elle réitère le scénario de 1965 quand les sondages se sont avérés capables de prédire la mise en ballotage du Général De Gaulle à la première élection présidentielle au suffrage universel direct. Même s’ils s’en défendent (en insistant dans toutes leurs interventions sur le fait qu’ils ne font pas de prédictions!), les sondeurs fondent l’attrait de leur instrument sur la capacité de prédire le pas-encore-advenu, à prophétiser. Belle réussite en tout cas, avec un corps électoral aussi inédit. (De son côté, notre collègue Rémi Lefebvre n’ira pas en vacances, et va pouvoir se désespérer encore plus sur le caractère de prophétie auto-réalisatrice des sondages.)

Victoire à ce stade du Parti socialiste comme organisation. Le niveau de la participation est important pour un tel exercice totalement inédit en France – même si l’on peut le relativiser en le ramenant au nombre  des inscrits, dépasser  les deux millions de votants constitue tout de même un exploit.  Il semble de plus que l’organisation partisane ait tenu sur le choc sur le terrain. Les résultats définitifs ne sont pas encore disponibles en ce lundi matin, mais aucune contestation du tableau général de la part de l’un ou l’autre perdant n’a émergé ces dernières heures. Pour le second tour, le PS va devoir encore plus soigner ses procédures, et cela d’autant plus, qu’il n’est guère probable à ce stade que l’un des candidats restants s’écroule dans l’opinion publique pendant la semaine (ou ne déclenche une volonté populaire massive d’élimination qui profiterait à son adversaire).

Victoire aussi de la logique de présidentialisation. L’écroulement du score de S. Royal tendrait à prouver que l’électorat (au moins celui qui a voté dans ces primaires) est désormais entré dans une logique de recherche de la nouveauté, qu’on connait dans d’autres pays européens, et bien sûr en Amérique du nord. La rhétorique de l’expérience d’une Présidentielle n’a pas du tout profité à S. Royal, c’est le moins que l’on puisse dire. En même temps, par comparaison avec les systèmes politiques où la “virginité” du candidat dans l’arène nationale est de règle, il est difficile de ne pas noter que l’électorat ici mobilisé a beaucoup oublié à propos des deux premiers candidats restés en lice. François Hollande a dirigé jadis le PS, sans que sa (longue) période de direction y reste dans les annales comme un “âge d’or”. Quant à Martine Aubry, il me revient en mémoire un repas de mariage peu avant les élections présidentielles de 2002, où il n’était question entre les convives (dont une majorité de gens de gauche) que de la nullité absolue des “35 heures”, source de tous les maux de la France. La “dame des 35 heures”, cela ne rappelle donc rien à personne? La branlée historique du candidat PS au premier tour de l’élection présidentielle de 2002, cela ne concerne donc  que Lionel Jospin? Ni F. Hollande, ni M. Aubry?

Par ailleurs, ce qui ressort aussi de ces primaires, c’est qu’elles consacreront  nécessairement au final un leader socialiste profondément lié par son histoire personnelle au tournant libéral du Parti socialiste dans les années 1980. Malgré le beau score d’A. Montebourg, ces primaires ne vont pas accoucher d’un personnel politique très neuf. On peut y voir un avantage en terme de connaissance des rouages de l’État de la part du probable candidat, ou bien un échec à faire émerger par ce processus une vraie nouveauté. De ce dernier point de vue, c’est un peu raté tout de même.

Maintenant, place au second tour.

Primaires socialistes : les enjeux politologiques.

Nous voilà donc à quelques jours du premier tour des “primaires socialistes”. Pour la première fois en France, un parti, le Parti Socialiste, et son plus proche allié traditionnel depuis les années 1970, le Parti radical de gauche, se lance dans la transposition d’un dispositif de sélection du candidat à l’élection présidentielle, bien connu aux Etats-Unis, les “primaires”. Ces dernières se veulent ouvertes à l’ensemble des électeurs français qui se sentent prêts à se déclarer  à l’occasion comme partageant les “valeurs de la gauche”.

Les politistes sont (pour une fois!) fortement intervenus dans l’espace public sur cet objet : Rémi Lefebvre a ouvert le feu avec un long article dans le Monde du 27 septembre 2011, intitulé “Vers une démocratie sondagière” (accessible en ligne aux seuls abonnés du Monde à la date ou j’écris). Il reprenait sous une forme condensée  les idées développées plus longuement dans son récent ouvrage, Les primaires socialistes. La fin du parti militant  (Paris : Éditions Raisons d’agir, 2011), à savoir que cette nouveauté représentait  le renoncement du Parti socialiste, sous couvert de “rénovation”, à aller au delà de la “démocratie d’opinion”, dévalorisait définitivement le rôle, décisionnaire et éducatif, de la base militante du parti, et la soumission ultime du PS (dont R. Lefebvre est par ailleurs membre) à la présidentialisation du régime de la Vème République.  (Sur ce dernier point, j’ai bien l’impression qu’Olivier Duhamel, un autre professeur de science politique membre du PS, expliquait jadis la même chose, mais en situant la conversion à la fin des années 1960 et au début des années 1970.) Notre collègue s’est attiré deux jours plus tard la réponse cinglante d’un autre collègue, lui aussi proche du PS, Gérard Grunberg, toujours dans le Monde (29 septembre 2011), sous le titre “Malgré les critiques, la primaire est bien une avancée démocratique”.  Il y fait remarquer que le “parti de militants”, dont se réclame R. Lefebvre, n’a de toute façon jamais vraiment existé dans le socialisme français, et cela pour de bonnes raisons sociologiques et politiques, que R. Lefebvre connait d’ailleurs bien pour les avoir décrites par ailleurs. Notre collègue Grunberg a du coup cette belle formule qui sent ses lettres classiques : “N’y aurait-il pas alors quelque vanité, voire quelque risque, à vouloir faire exister à tout prix quelque chose [c'est-à-dire un parti de militants] qui ne peut pas être?”. Un article de Rémi Lefebvre, “Les fausses évidences démocratiques de la primaire”,  redit la même chose que celui du Monde à l’attention du lecteur de Libération, le 30 septembre 2011, sans répondre directement à G. Grunberg, mais en ramassant son argumentaire.

Quelques jours auparavant, un autre collègue, Paul Alliès, par ailleurs secrétaire national adjoint à rénovation du Parti socialiste (dans Libération du 20 septembre 2011, “Primaires : une conquête démocratique”), avait fait l’éloge de la solution trouvée, l’inscrivant dans un vaste mouvement européen et mondial de démocratisation, et admettait qu’il s’agissait de la “fin du parti éclairé ou d’avant-garde qui depuis 1905 ou 1917 dominait la vie politique en Europe”. En dehors de l’affirmation pour le moins osée du point des faits, l’allusion transparente à la conception bolchévique du parti est d’autant plus amusante qu’elle n’a jamais été celle des socialistes français dans leurs différentes incarnations. Je suppose qu’il s’agissait ainsi de renvoyer les camarades Lefebvre et autres moins identifiés à leur “crypto-bolchévisme”.

Un autre collègue, Yves Sintomer, par ailleurs l’un des grands prêtres de l’évangile de la “démocratie participative” en France, est enfin intervenu dans le Monde en ligne en date du 4 octobre, “Primaire socialiste : un nouvel idéal démocratique?”, en s’efforçant de replacer la primaire en cours dans une réflexion plus large sur les évolutions souhaitables de nos régimes politiques. Il va de soi qu’Yves Sintomer se félicite de la tenue d’une telle primaire.

Pour ma part, je me garderais bien de juger des conséquences de l’événement avant qu’il ne se  soit produit. En revanche, la comparaison avec le cas italien m’inspire les quelques remarques suivantes.

En premier lieu, contrairement au cas italien, ces primaires ne sont du point de vue organisationnel que celle du PS et du PRG, alors qu’elles sont ouvertes à tous les électeurs qui se déclareront de “gauche” lors de leur vote. Or les primaires les plus réussies en Italie (au sens où elles ont créé la surprise et une dynamique électorale ensuite) sont celles qui résultaient au départ d’un accord entre de nombreux partis de la gauche (même si le poids de l’organisation repose largement sur les épaules du plus important d’entre eux, le Parti démocrate). Le mode de scrutin (avec le scrutin majoritaire à deux tours à la Présidentielle) et la volonté d’autonomie des deux alliés possibles expliquent sans doute qu’en France, les autres (nécessaires) alliés du PS (soit le Front de gauche et Europe Ecologie – les Verts) à la Présidentielle de 2012 soient restés en dehors de ces primaires, mais cela implique une possibilité de dissonance entre le choix majoritaire de l’électeur des primaires socialistes avec l’humeur générale du “peuple de gauche”. Imaginons, par jeu de l’esprit, que Manuel Valls, d’évidence le candidat le plus centriste, apprécié par The Economist lui-même, l’emporte, parce que ne seraient allés voter que les plus modérés des électeurs socialistes possibles. Idem à l’inverse pour une victoire d’Arnaud Montebourg, le candidat le plus à gauche.  Il y aurait alors quelque problème à se raccorder ensuite au reste de l’électorat de la  gauche au sens le plus large. En fait, ces primaires font le pari qu’il n’y aura pas une discordance trop marquée entre le résultat de cette primaire organisée par les seuls PS et PRG et le résultat qui aurait été enregistré si l’ensemble des partis de la gauche de gouvernement (en excluant seulement LO, NPA, etc.) avait participé au comité d’organisation et à la compétition. De fait, ces premières primaires à la française se situent assez loin du modèle nord-américain, justement parce que les rapports de force dans l’ensemble d’un camp ne peuvent pas être décidés à ce moment-là, contrairement au cas italien qui s’en rapproche déjà plus.

En second lieu, le cas italien semble pouvoir laisser espérer aux organisateurs un fort taux de participation. Il faut toutefois rappeler qu’en Italie, la participation électorale a été longtemps bien plus forte qu’en France (même si elle baisse désormais rapidement), que le taux d’adhésion aux partis rapporté à la population adulte était bien plus élevé que dans notre pays traduisant une plus grande proximité à la vie partisane qu’en France, et que les syndicats ont encore aujourd’hui (malgré leur rapide déclin pendant la dernière décennie) bien plus d’adhérents que de ce côté-ci des Alpes. La logique voudrait donc que la participation soit moindre en France qu’en Italie. Le seuil minimal de 1 millions de participants que s’est donné le PS pour juger de la réussite de son opération parait du coup raisonnable. Si la participation se compte en millions, ne serait-ce que 2 millions, cela serait un extraordinaire succès de mobilisation. Si on se situe bien en dessous du million fatidique, on retombera dans les logiques plus classiques de la (faible) mobilisation partisane en France.

Enfin, mais là je m’éloigne de la comparaison avec l’Italie, ces primaires socialistes-radicales, vont être une ordalie pour les sondages (et les sondeurs). De deux choses l’une en effet, soit les sondages avaient largement prédit le résultat du premier tour : pas nécessairement les chiffres précis, mais tout au moins les rapports de force entre grands et petits candidats, avec un second tour Hollande/Aubry, ou éventuellement Hollande/Royal (ce qui serait très drôle il faut bien le dire…), ou même une victoire au premier tour d’Hollande, dans ce cas-là, les sondeurs pavoiseront – et, par ailleurs,  Rémi Lefebvre tiendra sa démonstration selon laquelle tout cela n’a été qu’une honteuse manipulation sondagière; soit il se passe quelque chose qui ne correspond pas du tout aux prévisions des sondeurs, du genre un second tour, Hollande/Montebourg avec le challenger en tête au premier tour, ou un duel de la jeunesse (relative), M. Valls/A. Montebourg, ou même un duel Aubry/ Royal, ou quelque autre configuration imprévue, dans ce cas-là, il faudra “pendre les sondeurs” en ne  donnant plus aucun crédit à leurs explications pataudes (“ce n’était qu’une photographie”, “les électeurs se sont décidés au dernier moment”, “la participation a été bien plus forte/plus faible que prévue”, “c’était une première”, “la marge d’erreur était importante”, etc.) – et, de son côté, Rémi Lefebvre sera prié d’aller prendre des longues vacances en… Italie ou aux États-Unis à sa convenance. (En effet, tout mouvement surprenant de l’électorat ne pourrait que prouver l’autonomie des électeurs par rapport aux logiques de limitation des choix qu’il a cru décrire.)

Enfin, on verra bien.

Et si ce n’est pas un complot…

Et, si ce n’est pas un complot qui aurait visé le désormais ex-”Directeur du FMI”, et ex-favori des sondages (qui ne voulaient pas dire grand chose tout de même à ce stade) de la Présidentielle 2012, qu’en retenir à ce stade?

Que l’on se trouverait devant un événement typique du déroulement historique, tel qu’on peut le concevoir après la “fin des grands récits”. Ici, plusieurs séries de faits, de causalités déliées a priori dans leurs logiques propres, se rejoignent sans qu’aucune logique intrinsèque ne puisse être donné à l’événement, sauf à croire au “Destin” (brisé de DSK, de la Grèce, de la régulation économique mondiale, etc.),  ou encore à disposer d’un système interprétatif qui puisse rendre l’événement à la fois fortuit dans sa spécificité et inévitable dans son accomplissement (du genre : l’exploitation multidimensionnelle de la “Multitude” à laquelle appartient d’évidence la présumée victime finit par produire l’acte – de DSK, ci-devant représentant de la super-classe internationale de la jouissance immédiate et sans entraves -,  et la réaction de l’exploité(e), appartenant elle à la classe innombrable  des serviteurs à vie). En écartant le complot, le Destin, et quelque (sur)interprétation audacieuse, un tel événement devient particulièrement troublant, parce que l’absurde du réel historique  saute aux yeux. Il n’est pas étonnant alors que certains de nos compatriotes semblent croire plutôt au complot, explication qui a l’avantage de rester au sein de la série des faits identifiés comme politiques.

Qu’il se vérifie qu’un tel événement se trouve être l’occasion pour chaque personnalité qui prend la parole dans l’espace public de faire avancer son propre agenda. Cela a commencé par Marine Le Pen dimanche matin, et cela n’a pas cessé depuis. Pour l’instant, pas de grande surprise de ce point de vue : tout le monde s’est montré remarquablement cohérent avec ses positions antérieures. A gauche, les gens qui ont pris la parole pour la défense (médiatique) de DSK  sont  plutôt des “vieux mâles dominants” (J. Lang, BHL, R. Badinter, J. F. Kahn [oublié par moi dans un premier temps malgré sa saillie bien troussée], Daniel Cohen [ aveugle?] , et les “strauss-kahniens”) et ceux/celles prenant la parole pour l’accusation (médiatique) se trouvent être plutôt des femmes dominées dans le champ politique (Clémentine Autain ou Gisèle Halimi) ou des journalistes qui aspirent à devenir dominants (Jean Quatremer).

Que l’emballement médiatique, auquel n’a pas manqué de donner lieu l’événement, me semble se donner lui-même en spectacle en soulignant les nouveautés techniques dont il est l’occasion (du genre, des “twits” ou des “sms” pour suivre ce qui se passe dans la salle d’audience, repris tels quels au journal télévisé). C’est de l’infotainment à la française, qui souligne bien pour les spectateurs distraits qu’il s’agit  d‘infotainment. Comme aurait dit en son temps Marshall Mc Luhan, “le médium, c’est le message”; ici ce sont les nouveautés techniques des médias qui constituent le message. C’est vrai aussi que la saga “DSK en Amérique” est bien plus amusante à suivre qu’un banal reportage sur la situation en Libye, Syrie ou autre partie de l’Orient compliqué en révolution – qui, parait-il, plombe depuis des mois maintenant les audiences des JT et booste celles de Plus belle la vie sur FR3. L’écart entre l’emballage et le contenu en informations concrètes sur l’événement atteint le paroxystique. Tout juste si l’on n’a pas eu droit à une explication sur le menu servi à déjeuner à DSK dans sa prison, avec  détails afférents sur la nutrition des détenus. Hamburger frites, ou poulet frites? Pour l’heure, cela semble marcher auprès de l’audience, confirmant son goût pour l’information personnalisée.

Que le Parti socialiste comme entreprise politique collective de conquête du pouvoir doit se féliciter de cet événement. Quoi qu’il en  advienne sur le plan judiciaire, le PS devrait en effet être soulagé de ne pas avoir lié son sort à celui de DSK. Vu le déballage auquel on assiste à son propos (séducteur invétéré? obsédé sexuel? prédateur? etc.), il aurait été en effet fort improbable qu’au cours de la campagne présidentielle, s’il avait été candidat, tous les partisans de ses divers adversaires se soient retenus de balancer quelques preuves bien salaces à son égard. Ces éléments de sa vie affective (pour être gentil) se seraient ajoutés à ce que les médias racontaient déjà sur son train de vie. DSK, c’était de fait dans ce qui filtrait  de sa vie privée  le cliché parfait de la “gauche caviar”. Est-ce qu’une telle biographie sociale pouvait gagner une Présidentielle en France? J’en doute, N. Sarkozy a fait la fête au Fouquet’s et est allé se détendre sur le yacht de Bolloré après son élection, pas avant. Il est devenu bling-bling le lendemain, pas la veille. De fait, le PS l’a sans doute échappé belle, et devrait saisir l’occasion pour se donner un candidat de la manière la plus compétitive possible. Martine Aubry et tous ceux qui ont été proches de DSK feraient d’ailleurs  mieux de remiser leurs ambitions, et de se contenter de garantir un choix libre des votants aux primaires socialistes. En effet, même si DSK est innocenté par la justice américaine, il reste que, d’après ce que bien des gens s’autorisent à dire désormais,  le comportement du camarade DSK n’était pas vraiment un modèle pour un parti qui se veut “féministe”. (Cet aspect des choses s’est bien concrétisé à la fin de la semaine avec une pétition féministe.) La cohérence entre les comportements privés d’un candidat (dans tous les domaines de sa vie) et les propositions politiques auxquelles il dit adhérer n’est pas complétement une option. On peut bien sûr  s’en tirer sans, les exemples abondent. Du genre, je me déclare catholique, mais je suis divorcé deux fois. Suivez mon regard. Mais point trop n’en faut. Un peu de cohérence avantagerait plutôt le candidat qui ne serait pas qu’une belle façade, mais en existe-t-il à gauche de disponible? A voir.

Christophe Guilly, Fractures françaises.

C’est peu de dire que j’ai hésité à chroniquer ce livre de Christophe Guilly, Fractures françaises (Paris : François Bourin Editeur, 2010) sur mon blog. En effet, l’auteur inscrit dans son texte comme destinataire idéal de ses propos d’hypothétiques leaders d’une gauche qui retrouverait le goût et le sens de la “Question sociale”, mais, à raison même de  son contenu sociologique, j’ai plutôt l’intuition que seuls Martine Le Pen ou Bruno Gollnish pourraient faire de cet ouvrage leur livre de chevet. En un sens, s’il se veut une intervention politique dans le débat au service de la gauche, ce livre s’avère  totalement raté, dans la mesure où le diagnostic qu’il pose avec quelque justesse revient à souligner l’impasse définitive dans laquelle la gauche de gouvernement se situerait.

Quelle est donc la thèse de cet ouvrage, que le lecteur supposera du coup comme particulièrement sulfureux? Christophe Guilly, en tant que géographe, propose une  interprétation de la structuration sociospatiale de la société hexagonale. (Je dis hexagonale, pour souligner justement qu’il s’inquiète de l’éclatement de la société française en segments séparés.) On verrait dans les trois dernières décennies naître deux hexagones avec des logiques contrastées : d’une part, les grandes métropoles (Paris, Lyon, etc.) deviendraient le lieu d’une cohabitation sur un espace restreint entre les classes profitant économiquement de la globalisation de l’économie capitaliste et attirés culturellement par l’idée de mobilité permanente, de cosmopolitisme, de mélange des cultures, et les groupes sociaux les plus économiquement désavantagés présents dans l’hexagone, essentiellement constitués de personnes sous-qualifiés issus de l’immigration familiale d’après 1974; d’autre part, le reste du pays où se seraient en quelque sorte réfugiés les autres habitants, le gros de la population française, la majorité des ouvriers et des employés en particulier. C’est là le principal message du livre : sur les dernières années, la France des “petits” (pour reprendre une terminologie ancienne) est devenue invisible aux yeux des médias et des décideurs publics parce qu’elle s’est dispersée façon puzzle loin des métropoles. Cette dispersion s’explique par deux aspects principaux : d’une part, les “petits” ne peuvent pas se payer le luxe de subir les effets de l’insécurité provoquée dans les quartiers de banlieue, en particulier d’habitat social, par une minorité de délinquants parmi les plus miséreux, conduites déviantes d’une minorité que l’action publique s’avère incapable d’enrayer; d’autre part, l’explication se trouve là plus sulfureuse, ces “petits”, essentiellement des personnes issues des immigrations intérieures à la France ou des pays européens proches, ne peuvent pas supporter le choc, que l’auteur qualifie de culturel, de se retrouver désormais en minorité numérique dans des quartiers qui furent autrefois les leurs. Il y aurait bel et bien en France des “effets de substitution” de population dans certaines banlieues.  Les nouveaux minoritaires, ex-majoritaires des quartiers populaires des villes-centres et des banlieues, recherchent du coup, via l’acquisition d’une maison individuelle loin des métropoles, la sécurité de sentir de nouveau l’autochtone d’un lieu.

Les cartes en moins et l’accent sur l’immigration en plus, Christophe Guilly reprend donc ici la thèse qu’il avait déjà exprimé avec Christophe Noyé dans son très pertinent Atlas des nouvelles fractures sociales. Les classes moyennes oubliées et précarisées (Paris : Autrement, 2004). Pour lui, contrairement au halo médiatique constitué par le “problème des banlieues”, la France des petits, des sans grade (toute allusion…) qui souffre des effets de la mondialisation (au sens économique et culturel), autrement dit la vraie Question sociale du point de vue quantitatif et non pas de celui, médiatique, des émeutes urbaines, voitures brûlées, et autres hauts faits de la racaille qu’il faut karchériser pour parler en Sarkozy, s’est déplacée dans le péri-urbain ou le rural profond. Elle en est devenue du coup invisible. Les politiques publiques font largement erreur dans  leur focalisation sur les banlieues parce qu’elles réagissent plus à chaud à des hauts faits médiatisés qu’à la vague de fond qui restructure le territoire.

Malheureusement, la thèse reprise en 2010 n’est tout de même pas loin d’une vision ethnicisée de l’hexagone. L’auteur s’en défend hautement, et critique au contraire l’opposition inclus/exclus largement utilisée dans les médias et le débat public, qui n’est finalement qu’une autre façon  républicaine de dire Français de souche/Immigrés, voire Blancs/Pas blancs. Pour lui, le problème des banlieues  résulte avant tout de la dynamique des marchés du travail métropolitains, qui n’offrent pas de perspectives d’emplois à des populations sans qualifications issues du regroupement familial, et de l’existence d’une offre locative sociale, au départ destinée à loger les ouvriers de l’industrie de ces métropoles, qui accueille ces populations économiquement surnuméraires.  Cependant,  à le lire, il n’est pas sûr qu’il ne tende pas à renforcer  l’approche Français de souche / Immigrés : certes, il insiste sur le fait que la plupart des immigrés ne vivent pas dans les banlieues, que ces dernières, pour une grande partie de leurs habitants, ne sont  en réalité qu’un lieu de passage dans un parcours biographique ascendant, qu’il existe finalement plus de chances de réussite professionnelle pour un jeune de banlieue que pour celui du rural profond, qu’au total, contrairement à ce qui est souvent dit, l’État et les autorités municipales concernées n’ont pas du tout baissé les bras dans ces quartiers que les tendances lourdes de l’économie tendent à appauvrir et y offrent plus de services publics que dans le rural profond, ne serait-ce que parce, désormais, ces banlieues construites dans les années 1950-1970 se trouvent relativement proches du centre de la métropole par rapport au reste de l’habitat diffus construit depuis   ; mais il souligne aussi la profonde ghettoïsation de ces banlieues, où les jeunes descendants d’immigrés familiaux ne rencontreraient plus que des semblables, où les mariages se feraient de plus en plus au pays, pour ne pas dire “au bled”, et où une perception ethnique de la réalité l’emporterait désormais chez tout un chacun (y compris chez un maire de banlieue comme Manuel Valls). L’auteur dénonce à la fois avec force des élites qui ne verraient plus la France qu’à travers une opposition villes-centres/banlieues, majorité blanche/minorités ethniques, et en même temps, il renforce par de nombreuses données sociologiques cette impression de la création de ghettos ethniques (contrairement à l’opinion dominante, me semble-t-il, chez les sociologues).

Du coup, le livre finit par imposer l’idée d’une tripartition de l’espace social :

- centres-villes bourgeois et anciens quartiers populaires des villes gentrifiés qui abritent les gagnants de la mondialisation, avec éventuellement une cohabitation dans les anciens quartiers populaires de “bobos” et de sous-prolétaires d’origine immigré récente (ce qui correspond à la diversité du bâti). C. Guilly fait remarquer que les “bobos” s’accommodent fort bien de la présence de ces “exclus” tant que la cohabitation reste distante malgré la proximité spatiale, surtout quand ces mêmes “bobos” peuvent obtenir grâce à leur présence la baisse indirecte des services qu’ils achètent. L’auteur cite les restaurants abordables grâce au travail au noir en cuisine, on pourrait aussi citer la garde des enfants, le repassage, etc. . Il ajoute quelque peu perfidement que, si les écoles primaires restent peu ségrégées dans ces quartiers ex-populaires entre rejetons des “bobos” et ceux des “exclus”, les collèges le sont déjà beaucoup plus, pour ne rien dire des lycées. Comme j’habite à la Guillotière à Lyon, je ne peux qu’accepter son diagnostic, même si mon ilot (au sens urbanistique) appartient sans doute à la petite bourgeoisie depuis les années 1950.

- les banlieues ex-ouvrières, devenus le lieu de concentration de “toute la misère du monde”, que, finalement, la France “accueille” selon l’auteur plus que ne le prétend le discours officiel. Elles représentent effectivement selon lui le lieu de l’insécurité, et connaissent une rotation rapide des populations. N’y restent que ceux qui n’ont pas encore trouvé les moyens d’aller ailleurs. Ces quartiers sont en train de devenir des ghettos en dépit des efforts des autorités publiques, et forment en tout état de cause le cul-de-basse-fosse de la société métropolitaine.

- le reste, la France profonde des villages, petites villes, tout ce qui se trouve loin des métropoles. Cette France-là accueille la majorité des classes populaires, de ces 60% d’ouvriers et d’employés qui constituent encore aujourd’hui la population active. Cette France-là se trouve être selon C. Guilly la grande perdante de la mondialisation économique et culturelle en cours. La présentation de la situation par l’auteur  parait tellement négative que cela m’a fait penser à ce que décrivent les géographes sociaux pour la Roumanie post-communiste d’après 1989 : un vaste mouvement de repli vers la campagne de la part des populations ayant perdu leur travail en ville à la faveur de la transition vers l’économie de marché. Mutatis mutandis, à très bas bruit médiatique, on observerait un phénomène assez similaire en France – qui rencontrerait aussi les effets de la décentralisation productive des années 1960-1970 qui avait déplacé le gros du monde ouvrier loin des anciennes grandes métropoles de la première industrialisation. Bien que C. Guilly n’aille pas jusque là, il faudrait s’interroger sur l’origine sociale de ces exilés volontaires des métropoles, ne seraient-ce pas en grande partie les enfants ou petits-enfants de l’exode rural des années 1950-60? Quand aux actuels licenciés ou aux menacés de l’être à terme des usines des petites villes et de la France rurale, ne sont-ils pas en majorité des descendants des ruraux de cette même région?

La thèse selon l’usage que C. Guilly  lui destine vise clairement à avertir la gauche de gouvernement qu’elle doit se préoccuper plus de cette France aussi invisible  dans les médias que  majoritaire dans les faits. Pour l’auteur, qui n’est pas un économiste à la Pangloss pour lequel  tout se trouve aller pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles, il ne fait en effet aucun doute que l’insertion actuelle de la France dans la mondialisation, dans la division internationale du travail, profite à certains groupes sociaux et pas à d’autres. Il y a d’évidence des gagnants et des perdants, à la fois sur le plan économique, mais aussi en terme de définition  de ce que doit être une vie réussie, à savoir mobile, nomade, cosmopolite, où, comme dirait Madame Parisot, tout comme l’amour, rien ne dure.

Malheureusement, en raison même de l’acuité de sa description, je ne perçois aucune raison pour laquelle la gauche de gouvernement, le PS en particulier, changerait radicalement son fusil d’épaule. Ses grands leaders métropolitains – les maires des grandes villes – s’affichent à 100% pour l’insertion de leur cité dans la mondialisation – et le gros de leur électorat avec! Allez donc raconter aux maires de Paris,  Lyon,  Strasbourg, ou même Lille, Nantes, Rennes, Montpellier, ou Toulouse, qu’il faudrait un peu réfléchir de manière vraiment critique à cet aspect là des choses. Ne parlons pas non plus des élites  du PS français servant dans les organisations internationales : un DSK ou un Pascal Lamy ne peuvent pas admettre une seconde que la division du travail mondial doive être remise en cause. Il faut l’approfondir au contraire par une meilleur régulation pour qu’elle soit plus juste et efficace. Le PS a certes adopté le concept de “juste échange”, mais, pour l’instant, cela reste un slogan sans contenu réel en matière de politiques publiques proposées. Bien sûr, il existe à gauche du PS une autre (petite) gauche de gouvernement, le Front de gauche en particulier. Ce dernier pourrait prendre en charge l’avertissement de C. Guilly, mais elle ne se trouve qu’au début d’un difficile parcours de (re)construction. Je la vois mal avoir un candidat qui arriverait  en tête des candidats de gauche au premier tour de la Présidentielle de 2012…

On pourrait imaginer cependant que des élus de la France profonde relaient ce message. Hormis le fait qu’il existe sans doute autant d’élus de gauche, de droite ou du centre, ou officiellement sans étiquettes, concernés par cette longue agonie de la France qui se lève tôt, comme on le voit à chaque fermeture de site industriel un peu médiatisé,  il me parait pour l’instant improbable qu’une coalition d’élus de cette France profonde arrive à se faire entendre sur ce thème, et amène la France à changer d’insertion dans la division internationale du travail. Il y a certes eu des étincelles médiatisées (comme le député chanteur…), il y a certes des mouvements de défense des services publics locaux, mais, au total, il est bien peu probable que les métropoles écoutent la France profonde : les intérêts objectifs divergent, et les métropoles  contrôlent le sens de la situation. Pour paraphraser Marx, toute cette France populaire  de l’habitat individuel diffus, que décrit Christophe Guilly, se résume  à un immense sac de pommes de terre, dont pour l’heure ne menace de sortir aucun mouvement social d’ampleur. (On me dira que, lors de l’actuel mouvement contre la réforme des retraites, les petites villes connaissent de grosses manifestations, mais, pour les médias nationaux, cela reste presque invisible – et bien moins visible que les émeutes dans le cœur des métropoles lyonnaises et parisiennes.)

En fait, en lisant C. Guilly, et en ajoutant foi à sa description, la vraie question que je me suis posé, c’est finalement pourquoi le Front national fait au total des résultats électoraux si médiocres, alors que la situation lui est, à l’en croire, si objectivement favorable : mondialisation qui appauvrit le gros des  Français et leur fait perdre le sentiment d’être chez eux et les oblige à se mettre au vert, immigration de toute la misère du monde largement hors de contrôle, banlieues en proie à la délinquance venue d’immigrés, création de ghettos, État et autorités publiques de bonne volonté mais impuissants, etc. . C. Guilly donne lui-même en creux une réponse en soulignant, qu’au vu des sondages, les classes populaires restent attachés à des valeurs d’égalité. Cette allusion à des données de sondage m’est apparue un peu incohérente avec la démonstration générale du livre qui tend au contraire à n’étudier que ce que les gens font en “votant avec leurs pieds” et non ce qu’ils disent lors d’un entretien de sondage. Tel “bobo” cosmopolite et tolérant n’hésitera pas une seconde à s’affranchir de la carte scolaire au niveau du collège pour que son héritier ne souffre pas de la présence d’enfants d’exclus dans sa classe. Laissons donc de côté ce que répondent les gens (sauf à supposer que le peuple soit honnête et les bobos hypocrites – ce qui est possible!). Pour ma part, j’attirerais l’attention  sur  les mécanismes institutionnels de la Cinquième République et  sur la pratique du cordon sanitaire contre le Front national lors des scrutins à deux tours qui érodent depuis longtemps l’impulsion frontiste. Sans possibilité de tisser un réseau de maires, de conseillers généraux,  de s’implanter dans les institutions locales, le FN ne peut aller bien loin. La vraie leçon de ce livre devrait plutôt être tiré à droite : il faut rester sur la ligne chiraquienne (du moins celle de la fin de sa vie politique), surtout ne pas leur entrouvrir la porte, sinon cela sera le déferlement.

Pour ne pas laisser le lecteur sur une telle impression négative, je voudrais souligner une ligne d’espoir que l’auteur ne met pas assez en valeur  à mon sens bien qu’il en parle. En fait, sur les 40 dernières années, les immigrés ou leurs enfants se sont spatialement répandus partout dans le territoire hexagonal. La France profonde se trouve elle-même bien plus métissée qu’il y a cinquante ans. De fait, ce sont aussi  des descendants d’immigrés plutôt récents qui se replient dans les campagnes, qui veulent eux aussi leur maison individuelle. En dehors de quelques maires qui essayent d’empêcher ce genre d’évolutions, la diversité des origines s’impose progressivement partout, tout en suivant un modèle de vie individualiste qui n’a pas grand chose de lointain. C’est un beau gâchis écologique, mais il est possible que cela soit en fait un bon investissement pour la fameuse cohésion sociale.

Ps. Article de C. Guilly dans le Monde du samedi 6 novembre (page 20, Débats) intitulé “Un conflit révélateur de nouveaux clivages. L’insécurité sociale grandit”. A noter qu’il n’évoque l’immigration qu’en toute fin d’article, contrairement au poids que prend cet aspect dans son ouvrage. Le constat (bienvenu par ailleurs) de l’insécurité sociale, comme il le dit, ne prend pas alors la même coloration.

 

Le filtre ou le message : pourquoi un tel silence programmatique des socialistes?

Ces derniers jours d’été sont marqués depuis quelques années par les dites “Universités d’été” des diverses forces politiques en présence. A moins de deux ans maintenant de la prochaine présidentielle, j’avais quelque espoir de voir émerger quelques thématiques porteuses pour le PS. Or j’ai bien cherché dans les médias à ma disposition. Rien ou presque. Tout ce que j’ai pu apprendre, c’est que Martine Aubry a fait un discours “offensif” à l’Université d’été du PS: du contenu en terme de politiques publiques, je n’ai rien appris. Le seul élément concret qui ressortait des divers compte-rendus, c’est la défense du droit à la retraite à 60 ans. Cela est bel et bon, mais après?

La première hypothèse qui m’est venue à l’esprit, c’est la thèse classique désormais selon laquelle les journalistes politiques (le “filtre”) qui sont chargés de rendre compte de ces différentes Universités d’été, conçues plus sous le terme de “rentrée politique” que comme moment de réflexion et de discussion intrapartisane, ne savent traiter en réalité que de la “course de petits chevaux”  vers la présidentielle – qui serait le seul aspect réellement important de la réalité en cause : qui sera candidat pour le PS en 2012? Ségolène, Martine ou Dominique.  Et, désolé pour Manuel et François. Effectivement, le Monde, Libération et l’Humanité traitent bien de cet aspect avec dans le rôle de l’imam caché qui finira par revenir (ou pas), DSK, et dans le rôle des meilleures ennemies du monde, Martine Aubry et Ségolène Royal. Cela fait des textes simples à écrire et à comprendre, mais qui entretiennent le mystère sur les propositions du PS.

La seconde hypothèse, moins probable a priori, c’est que le dit programme des socialistes n’existe pas encore, et surtout pour les quelques éléments qu’il comporte déjà, qu’il est d’une fadeur telle qu’il ne peut convaincre aucun journaliste, même bien intentionné, d’en dire ne serait-ce que deux mots à ses lecteurs. Finalement, le Monde du mardi 31 août 2010 (page 8) sous la plume de Sophie Landrin donne un petit encadré résumant les propositions, sous le titre “L’esquisse d’une ‘autre France’”, accompagnant un article plus conséquent “Martine Aubry dans les habits de première opposante”. A la lecture de ces propositions, mises entre guillemets (donc supposées être des verbatim de la volonté actuelle des socialistes comme collectif), le moins que l’on puisse dire, c’est que Nadine Morano, Frédéric Lefebvre, Xavier Bertrand & Cie ne vont pas avoir beaucoup à forcer leurs talents pour faire tanguer  la barque adverse. Il leur suffira de clamer bien fort, à une ou deux exceptions prés, que le gouvernement y avait déjà pensé (ou éventuellement y réfléchit), que cela se fait d’ailleurs déjà (ou encore que ce n’est pas une si mauvaise idée)… Ce petit début de programme illustre en effet la convergence au centre des grands partis de gouvernements, bien connue de “la théorie spatiale du vote” – et sans doute,  montre à quoi on aboutit dans un parti divers comme le PS faute de ligne bien assurée.

Je me permets de citer et commenter:

Sous le titre “Politique industrielle” : “Accompagner les grands champions nationaux dans leurs mutations et leur expansion” – la droite aura beau jeu de souligner qu’elle le fait déjà, et d’ailleurs, s’il y a quelque chose qui fonctionne bien dans ce pays, ce sont bien les “valeurs du CAC 40″ ; un esprit plus critique devrait faire remarquer aux socialistes que la bonne santé des  “valeurs du CAC 40″, cela ne veut pas dire que la société française se porte mieux! En effet, les grandes entreprises françaises internationalisées créent peu d’emplois sur le territoire français, ou créent des emplois en direction de catégories socioprofessionnelles (ingénieurs par exemple) qui ne sont pas de toute façon les plus menacées par le chômage de masse. La reprise de ce thème routinier chez le PS depuis les années 1970 (“les champions nationaux”) montre que les dirigeants de ce dernier n’ont pas encore pris la mesure de la déconnexion complète entre le bonheur de ces entreprises (alias celui de leurs actionnaires et de leurs principaux managers) et celui de la société française en général. Du point de vue de l’emploi, mais aussi du point de vue de la consommation : peut-on sérieusement prétendre que le trio Orange, Bouygues, Cégétel fait le bonheur des abonnés? Même remarque pour la grande distribution, ou pour le secteur des services aux collectivités locales. C’est de dé-cartellisation qu’il faudrait parler. “Faire émerger les entreprises de taille intermédiaire” - ne s’agirait-il pas des fameuses “Gazelles” dont on entend parler depuis le gouvernement Villepin?  Quelle différence avec la droite sur ce point? Y a-t-il au PS une réflexion sur les motifs qui poussent les créateurs de telles entreprises à vendre assez vite leur joujou à plus grand qu’eux? Pourquoi en France, n’existe-t-il pas assez de capitalisme patrimonial familial? Pourquoi le frère d’une ministre de droite préfère-t-il vendre sa création  à une firme japonaise , plutôt que de créer lui-même un groupe international? “Soutenir les PME et les entreprises innovantes” Et, comme le dirait un(e) militant(e) UMP un peu vulgaire (cela peut exister aussi), et le crédit-impôt-recherche, c’est du poulet?

Sous le titre “Fiscalité”, “Supprimer la redistribution à l’envers symbolisée par le bouclier fiscal et nichée dans de multiples avantages aussi labyrinthiques qu’injustes” – un des rares éléments clivant des propositions : le “bouclier fiscal”, heureusement pour le PS qu’il existe, un grand merci à N. Sarkozy de s’accrocher à ce fétiche; quant à la simplification de la fiscalité, qui peut être raisonnablement contre (en dehors de ceux qui tirent leur revenu de cette même complexité)? Mais qui osera la faire vraiment? L’histoire ne plaide pas en faveur des socialistes en ce domaine (ni de la droite d’ailleurs).   “Refondre les impôts directs dans un impôt citoyen sur le revenu plus progressif et plus lisible” – cela reste encore bien vague : fusion CSG-IRPP? Ou même CSG-IRPP-Taxe d’habitation? Voire ISF? Que veut dire “citoyen” dans ce contexte? Rétablissement d’un cens pour avoir le droit de voter? Sur la lisibilité, c’est annoncer un grand courage qu’on aura peut-être pas! Toutes les politiques publiques en matière d’impôt direct depuis 30 ans visent au contraire à cacher au dit citoyen cet impôt qu’il ne saurait voir! La CSG représente ainsi un prélèvement important sur les revenus de tous, mais il n’est pas évident ( sauf à se munir de sa calculette) pour chacun de le quantifier d’un chiffre annuel, contrairement à l’IRPP ou à la Taxe d’habitation. Belle invention rocardienne. d’ailleurs… “Réformer l’impôt sur les sociétés pour favoriser le réinvestissement des bénéfices” – même remarque que précédemment, les dirigeants du PS semblent en être restés au bon vieux  “théorème de Schmidt” des années 1970 :  vraiment une très bonne idée que de subventionner le remplacement de toutes les caissières de France et de Navarre par des caisses automatiques, ou la création d’un réseau de téléphonie mobile dans un pays de l’Europe des 27…  En plus, à en croire les économistes, les grandes entreprises possèdent des réserves financières énormes ces temps-ci, faute d’opportunités d’investissements rentables. “Bâtir une fiscalité locale autonome permettant la péréquation”. Autrement dit, réussir à habiller Pierre sans déshabiller Paul.  Faire rire Clichy sans faire pleurer Neuilly. La quadrature du cercle. Là encore, trop facile pour la droite qui aura beau jeu de souligner qu’elle le fait déjà.

Sous le titre “Sécurité”, “Doter chaque département d’un programme local de prévention de la délinquance juvénile” – dommage qu’Eric Ciotti n’y ait pas pensé avant…, mais je me trompe peut-être, ne suivant pas au jour le jour les fulminations du personnage. “Rétablir une police de quartier et donner à la police les moyens nécessaires pour assurer ces missions” – là encore, la droite peut acquiescer, au vocabulaire prés ; la vraie querelle ne porte pas sur les fins, mais sur les moyens réellement mis en œuvre, chacun accusant l’autre d’impéritie. “Légiférer pour mieux contrôler les ventes d’armes et renforcer la lutte contre le trafic d’armes” – tiens, tiens, le PS aurait donc repéré un domaine de la sécurité publique où le pouvoir actuel aurait oublié de légiférer….  Je n’y crois qu’à moitié. “Construire un éventail de réponses pour sanctionner tout acte de délinquance ou d’incivilité de manière proportionnée (développement des travaux d’intérêt général et des mesures d’éloignement ou de placement dans des centres d’éducation ouverts ou fermés.)” – Sur ce passage, je crois bien que l’UMP peut accuser à bon droit le PS de plagiat…  Que chaque acte de délinquance ou d’incivilité (Souris à la caméra! Dis bonjour à la dame!) doive trouver une réponse pénale ou autre me semble bien être une rengaine de droite bien connue : le PS aurait été plus avisé, en adoptant la dite rengaine (ce qui est son droit d’opposant se ralliant aux propositions de son adversaire qui l’a battu régulièrement comme le prévoit explicitement la théorie spatiale du vote), de se demander en passant quelles sont les raisons concrètes qui font qu’en pratique, malgré huit années de sarkozysme en la matière, cela ne se passe pas comme cela. Ne serait-ce pas que cette action publique d’orthopédie sociale manque de policiers, de juges, de greffiers, de gardiens de prison, d’éducateurs, de places dans les centres fermés et ouverts, etc.? Et cela ne veut-il pas dire que, si on veut tenir ce pari “sécuritaire” (un acte malfaisant=une sanction adaptée), que les moyens doivent en réalité être multipliés par deux, trois, dix à hauteur du nombre d’actes qu’on vise à sanctionner? (Ou alors que c’est une voie sans issue!)

Sous la rubrique “Éducation”, “Adapter les méthodes d’apprentissage et les rythmes scolaires” – Plus banal que cette phrase… Si on trouve un homme de droite, du centre ou d’ailleurs, ayant déjà dit qu’en matière d’éducation de la jeunesse, il faut faire partout la même chose sans réfléchir à s’adapter aux élèves… “Adapter des transitions plus douces entre les paliers scolaires” – Déjà quand j’étais enfant, à l’entrée en 6ième, le thème était d’actualité… Là encore cela sent le cuit et le recuit. “Créer une formation à la pédagogie” – qui est contre? est-ce que cela n’existe pas déjà? “Intégrer un temps d’étude et de devoirs pour tous, dès la 6ème, dans le temps de l’école” - Pour le coup, encore une proposition qui fleure bon les années 1970. Et là encore, est-ce que la droite peut se dire vraiment contre une telle proposition? Ces propositions sur l’éducation sont d’une telle fadeur que je soupçonne la journaliste du Monde de manipulation.

Sous la rubrique “Exemplarité républicaine”, “Interdire le cumul de fonctions gouvernementales et partisanes, le cumul d’un mandat législatif et de certaines fonctions professionnelles” - des propositions d’actualité liées à l’affaire Woerth-Bettancourt, mais qui, en particulier, pour la première, me paraissent bien peu compatibles avec la liberté partisane, le PS peut se promettre à lui-même de distinguer, une fois revenu au pouvoir, fonctions gouvernementales  de la majorité gouvernementale et fonctions dirigeantes du parti, mais c’est tout, il ne saurait engager les autres partis; par ailleurs, pour un parti qui porte ses racines loin dans le passé républicain de la France, une telle proposition qui nie le rôle du “parti au gouvernement”, c’est un peu scier ses racines pour le simple plaisir de faire mine de s’opposer durement. “Instituer un plafonnement global des rémunérations privées et publiques des parlementaires” – petite touche d’antiparlementarisme un peu mal venue à mon sens… là encore, si le PS entend imposer une discipline à ses élus, comme le PCF  par exemple, libre à lui, mais les autres forces représentées au Parlement doivent avoir le choix, chacun doit pouvoir exprimer librement ses choix éthiques face à l’argent. “Limiter le cumul des mandats” – sans autre précision, c’est le “Godot” habituel depuis le début des années 1980, mais il me semble que cela a été plutôt bien traité auparavant par le PS dans une attente raisonnable des sénatoriales de 2011. “Instaurer une échelle des rémunérations pour les PDG des sociétés cotées” -  ah enfin, un élément fort de clivage avec la droite, qui aura beau jeu de dire que seul le marché doit déterminer ces rémunérations. On voit bien à l’occasion que le PS possède ses racines sociologiques actuelles dans la fonction publique : une échelle de rémunération…. peut-être à proportion du nombre de salariés en France. Là encore, le PS ne semble pas avoir beaucoup réfléchi sur ce que sont devenues les grandes entreprises. Renault en 2010 n’est sans doute pas Renault en 1990 ou 1980.

Toutes ces fades propositions – largement partagées avec la droite républicaine sur les objectifs – seraient censées montrer qu’“Une autre France est possible”, voire même qu’on pourrait avoir “La vie qu’on veut”… Il faudra en effet beaucoup d’art du spin pour faire croire une telle chose aux Français. Surtout, il ressort d’évidence qu‘à ce stade, le PS n’a aucune grande réforme sociétale ou socioéconomique dans les cartons. Ou, au mieux, qu’elle la garde pour plus tard. Il faudra bien trouver quelque chose tout de même…

Le lendemain (mercredi 1er septembre), le même journal du soir, sans doute décidément stipendié par l’Élysée, rendait compte sous le titre “Le Parti socialiste se veut pragmatique en matière de politique étrangère” sous la plume d’Olivier Schmidt des propositions qui s’élaborent au PS sur le thème. Là encore, cela sent le plat réchauffé de l’avant-veille. En même temps, cet aspect international n’a aucune importance ou presque pour 2012 dans la mesure où les thèmes de politique étrangère comptent très peu (voire pas du tout) dans les choix électoraux des citoyens.

Bref, tout cela corrobore largement ce qu’analyse bien plus en détail dans  un post récent de son blog, Laurent Bouvet : le PS a peut-être un “programme” (c’est-à-dire une liste de propositions d’origine technocratique), mais pas encore de “projet” (au sens de proposition d’un sens nouveau pour la société française). Cette absence d’idées nouvelles, en dehors d’un virage marqué à droite sur la sécurité, ne devra pas manquer d’être exploité par l’UMP et les autres partis visant l’électorat du centre (Nouveau Centre, Modem, Europe Écologie).