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Primaires socialistes : second tour.

Pas passionnant pour un sou ce second tour des primaires citoyennes. Après les ralliements de tous les concurrents éliminés du premier tour au panache blanc de François Hollande (y compris celui à titre personnel seulement d’Arnaud Montebourg), une victoire de Martine Aubry aurait été plus que surprenante. Il aurait fallu qu’un rejet immense contre F. Hollande de la part du peuple de gauche se lève du tréfonds du pays et  la porte vers la victoire : selon la logique bien connue qui veut qu’au premier tour on choisit, et, au second tour, on élimine. Cela ne s’est pas produit. Les deux candidats ont progressé en voix entre les deux tours, mais le résultat final est pour le moins sans appel (56/44).

Encore une fois, victoire organisationnelle pour le Parti socialiste, victoire pour les sondages, et, sans doute, en perspective défaite probable de la droite en 2012. En effet, malgré la faiblesse de l’enjeu en terme de positionnements politiques entre F. Hollande et M. Aubry, les électeurs ne sont pas démobilisés pour ce second tour. (A moins que l’enjeu ne soit en terme de positionnement, mais en terme de genre du candidat…) La participation frôlerait en effet  les 3 millions de participants. J’ai du mal à ne pas faire le lien entre l’insuccès presque total du mouvement global des “indignés” en France du samedi 15 octobre 2011 et le grand succès de participation de la “primaire citoyenne” du dimanche 16 octobre 2011. Bien qu’il ne soit pas du tout un parti révolutionnaire en quoi que ce soit (s’il l’a jamais été…), le PS semble bien avoir été en mesure d’offrir un moyen institutionnel d’exprimer le mécontentement montant contre le pouvoir en général (pas seulement N. Sarkozy et sa politique).

A ce stade, nous entrons dans une période intéressante. En effet, tous les indicateurs avancés montrent que la majorité actuelle ne peut pas gagner en 2012 l’élection présidentielle. D’une part, le PS et ses alliés ont gagné toutes les élections intermédiaires depuis 2008, jusqu’à faire basculer le Sénat cette année, et le succès en terme de participation des “primaires citoyennes”, qui me parait dans la droite ligne de ces élections intermédiaires, montre que le PS ne provoque pas une allergie dans une partie consistante de l’électorat.   D’autre part, la situation économique et sociale ne semble pas du tout encourageante pour l’année 2012. Je ne cesse en effet de lire des diagnostics pessimistes et/ou alarmistes sur l’état de l’économie européenne. Au mieux, l’année 2012 sera celle d’une croissance proche de zéro, au pire, celle d’une rechute dans la récession. Dans les deux cas, même en faisant preuve d’optimisme (avec une croissance à 1,75% en 2012 comme ce que se promet le gouvernement actuel), le chômage de masse va rester le problème irrésolu de la France, et les comptes publics vont s’améliorer (s’ils s’améliorent…) avec une lenteur tout aussi exaspérante. Je lisais par ailleurs que des économistes allemands prédisent d’ores et déjà que la France perdrait la meilleure note (AAA) qu’elle détient encore avec quelques Etats européens dès le début de l’année prochaine…  Sans fétichiser outre mesure ce genre de “notation” par des agences qui ont fait preuve de leur impéritie par ailleurs, un tel événement risque d’être vécu par les faiseurs d’opinion comme un traumatisme national, même si N. Sarkozy pourra toujours dire que ce désastre est dû à des socialistes qui ont refusé de voter sa “règle d’or budgétaire”. Certes, chacun sait aussi que le sommet européen des 23/24 octobre va sauver (une nouvelle fois, et cette fois-ci pour de bon!) l’Euro, et que le sommet du G20 à Cannes (France) va ensuite dans la foulée relancer l’économie mondiale… bon, chacun sait devrait savoir qu’ everything is under control, il reste que, sauf miracle économique d’ici le printemps prochain, N. Sarkozy va affronter l’élection de 2012 avec un lourd bilan économique – tout au moins le bilan qui est perceptible par les citoyens ordinaires. L’argument selon lequel, avec la crise économique, c’est encore pire chez les voisins, selon lequel la vraie austérité, c’est par exemple de diminuer de 20% les salaires des fonctionnaires (et pas simplement de les geler),  ne risque pas de séduire grand monde.

Bref, à ce stade, F. Hollande semble assuré de gagner. Il peut certes  encore faire des gaffes énormes, et, surtout, la proximité de la victoire peut rendre fort déraisonnables les socialistes et leurs alliés, mais il me semble que, rarement, un challenger à l’élection présidentielle a eu autant de cartes en mains à l’automne.

Primaires socialistes : premier tour.

Voilà, nous avons les résultats des premières primaires socialistes-radicales ouvertes à l’électorat en général. (Je garde le pluriel pour respecter l’usage mis en place par les organisateurs de ces primaires citoyennes.)

Victoire (presque) totale des sondeurs : ces derniers ont globalement bien prévu le résultat de ce premier tour. Certes, ils n’ont pas prévu l’ordre exact d’arrivée de tous les candidats, avec une percée d’A. Montebourg qui prend la troisième place et un écroulement de S. Royal à la quatrième, mais ils avaient décelé dans leurs études les deux tendances d’opinion permettant de rendre possible cette situation. Pour l’anecdote, ils avaient aussi vu que, malgré sa proposition choc sur la légalisation du cannabis, le candidat du PRG, J.M. Baylet, ne ferait pas de percée. Décidément, les fumeurs d’herbe illégale ne sont pas un public mobilisable dans l’arène électorale. Dommage pour eux…

Cette victoire des sondeurs ne doit pas être sous-estimé, puisqu’elle réitère le scénario de 1965 quand les sondages se sont avérés capables de prédire la mise en ballotage du Général De Gaulle à la première élection présidentielle au suffrage universel direct. Même s’ils s’en défendent (en insistant dans toutes leurs interventions sur le fait qu’ils ne font pas de prédictions!), les sondeurs fondent l’attrait de leur instrument sur la capacité de prédire le pas-encore-advenu, à prophétiser. Belle réussite en tout cas, avec un corps électoral aussi inédit. (De son côté, notre collègue Rémi Lefebvre n’ira pas en vacances, et va pouvoir se désespérer encore plus sur le caractère de prophétie auto-réalisatrice des sondages.)

Victoire à ce stade du Parti socialiste comme organisation. Le niveau de la participation est important pour un tel exercice totalement inédit en France – même si l’on peut le relativiser en le ramenant au nombre  des inscrits, dépasser  les deux millions de votants constitue tout de même un exploit.  Il semble de plus que l’organisation partisane ait tenu sur le choc sur le terrain. Les résultats définitifs ne sont pas encore disponibles en ce lundi matin, mais aucune contestation du tableau général de la part de l’un ou l’autre perdant n’a émergé ces dernières heures. Pour le second tour, le PS va devoir encore plus soigner ses procédures, et cela d’autant plus, qu’il n’est guère probable à ce stade que l’un des candidats restants s’écroule dans l’opinion publique pendant la semaine (ou ne déclenche une volonté populaire massive d’élimination qui profiterait à son adversaire).

Victoire aussi de la logique de présidentialisation. L’écroulement du score de S. Royal tendrait à prouver que l’électorat (au moins celui qui a voté dans ces primaires) est désormais entré dans une logique de recherche de la nouveauté, qu’on connait dans d’autres pays européens, et bien sûr en Amérique du nord. La rhétorique de l’expérience d’une Présidentielle n’a pas du tout profité à S. Royal, c’est le moins que l’on puisse dire. En même temps, par comparaison avec les systèmes politiques où la “virginité” du candidat dans l’arène nationale est de règle, il est difficile de ne pas noter que l’électorat ici mobilisé a beaucoup oublié à propos des deux premiers candidats restés en lice. François Hollande a dirigé jadis le PS, sans que sa (longue) période de direction y reste dans les annales comme un “âge d’or”. Quant à Martine Aubry, il me revient en mémoire un repas de mariage peu avant les élections présidentielles de 2002, où il n’était question entre les convives (dont une majorité de gens de gauche) que de la nullité absolue des “35 heures”, source de tous les maux de la France. La “dame des 35 heures”, cela ne rappelle donc rien à personne? La branlée historique du candidat PS au premier tour de l’élection présidentielle de 2002, cela ne concerne donc  que Lionel Jospin? Ni F. Hollande, ni M. Aubry?

Par ailleurs, ce qui ressort aussi de ces primaires, c’est qu’elles consacreront  nécessairement au final un leader socialiste profondément lié par son histoire personnelle au tournant libéral du Parti socialiste dans les années 1980. Malgré le beau score d’A. Montebourg, ces primaires ne vont pas accoucher d’un personnel politique très neuf. On peut y voir un avantage en terme de connaissance des rouages de l’État de la part du probable candidat, ou bien un échec à faire émerger par ce processus une vraie nouveauté. De ce dernier point de vue, c’est un peu raté tout de même.

Maintenant, place au second tour.

Primaires socialistes : les enjeux politologiques.

Nous voilà donc à quelques jours du premier tour des “primaires socialistes”. Pour la première fois en France, un parti, le Parti Socialiste, et son plus proche allié traditionnel depuis les années 1970, le Parti radical de gauche, se lance dans la transposition d’un dispositif de sélection du candidat à l’élection présidentielle, bien connu aux Etats-Unis, les “primaires”. Ces dernières se veulent ouvertes à l’ensemble des électeurs français qui se sentent prêts à se déclarer  à l’occasion comme partageant les “valeurs de la gauche”.

Les politistes sont (pour une fois!) fortement intervenus dans l’espace public sur cet objet : Rémi Lefebvre a ouvert le feu avec un long article dans le Monde du 27 septembre 2011, intitulé “Vers une démocratie sondagière” (accessible en ligne aux seuls abonnés du Monde à la date ou j’écris). Il reprenait sous une forme condensée  les idées développées plus longuement dans son récent ouvrage, Les primaires socialistes. La fin du parti militant  (Paris : Éditions Raisons d’agir, 2011), à savoir que cette nouveauté représentait  le renoncement du Parti socialiste, sous couvert de “rénovation”, à aller au delà de la “démocratie d’opinion”, dévalorisait définitivement le rôle, décisionnaire et éducatif, de la base militante du parti, et la soumission ultime du PS (dont R. Lefebvre est par ailleurs membre) à la présidentialisation du régime de la Vème République.  (Sur ce dernier point, j’ai bien l’impression qu’Olivier Duhamel, un autre professeur de science politique membre du PS, expliquait jadis la même chose, mais en situant la conversion à la fin des années 1960 et au début des années 1970.) Notre collègue s’est attiré deux jours plus tard la réponse cinglante d’un autre collègue, lui aussi proche du PS, Gérard Grunberg, toujours dans le Monde (29 septembre 2011), sous le titre “Malgré les critiques, la primaire est bien une avancée démocratique”.  Il y fait remarquer que le “parti de militants”, dont se réclame R. Lefebvre, n’a de toute façon jamais vraiment existé dans le socialisme français, et cela pour de bonnes raisons sociologiques et politiques, que R. Lefebvre connait d’ailleurs bien pour les avoir décrites par ailleurs. Notre collègue Grunberg a du coup cette belle formule qui sent ses lettres classiques : “N’y aurait-il pas alors quelque vanité, voire quelque risque, à vouloir faire exister à tout prix quelque chose [c'est-à-dire un parti de militants] qui ne peut pas être?”. Un article de Rémi Lefebvre, “Les fausses évidences démocratiques de la primaire”,  redit la même chose que celui du Monde à l’attention du lecteur de Libération, le 30 septembre 2011, sans répondre directement à G. Grunberg, mais en ramassant son argumentaire.

Quelques jours auparavant, un autre collègue, Paul Alliès, par ailleurs secrétaire national adjoint à rénovation du Parti socialiste (dans Libération du 20 septembre 2011, “Primaires : une conquête démocratique”), avait fait l’éloge de la solution trouvée, l’inscrivant dans un vaste mouvement européen et mondial de démocratisation, et admettait qu’il s’agissait de la “fin du parti éclairé ou d’avant-garde qui depuis 1905 ou 1917 dominait la vie politique en Europe”. En dehors de l’affirmation pour le moins osée du point des faits, l’allusion transparente à la conception bolchévique du parti est d’autant plus amusante qu’elle n’a jamais été celle des socialistes français dans leurs différentes incarnations. Je suppose qu’il s’agissait ainsi de renvoyer les camarades Lefebvre et autres moins identifiés à leur “crypto-bolchévisme”.

Un autre collègue, Yves Sintomer, par ailleurs l’un des grands prêtres de l’évangile de la “démocratie participative” en France, est enfin intervenu dans le Monde en ligne en date du 4 octobre, “Primaire socialiste : un nouvel idéal démocratique?”, en s’efforçant de replacer la primaire en cours dans une réflexion plus large sur les évolutions souhaitables de nos régimes politiques. Il va de soi qu’Yves Sintomer se félicite de la tenue d’une telle primaire.

Pour ma part, je me garderais bien de juger des conséquences de l’événement avant qu’il ne se  soit produit. En revanche, la comparaison avec le cas italien m’inspire les quelques remarques suivantes.

En premier lieu, contrairement au cas italien, ces primaires ne sont du point de vue organisationnel que celle du PS et du PRG, alors qu’elles sont ouvertes à tous les électeurs qui se déclareront de “gauche” lors de leur vote. Or les primaires les plus réussies en Italie (au sens où elles ont créé la surprise et une dynamique électorale ensuite) sont celles qui résultaient au départ d’un accord entre de nombreux partis de la gauche (même si le poids de l’organisation repose largement sur les épaules du plus important d’entre eux, le Parti démocrate). Le mode de scrutin (avec le scrutin majoritaire à deux tours à la Présidentielle) et la volonté d’autonomie des deux alliés possibles expliquent sans doute qu’en France, les autres (nécessaires) alliés du PS (soit le Front de gauche et Europe Ecologie – les Verts) à la Présidentielle de 2012 soient restés en dehors de ces primaires, mais cela implique une possibilité de dissonance entre le choix majoritaire de l’électeur des primaires socialistes avec l’humeur générale du “peuple de gauche”. Imaginons, par jeu de l’esprit, que Manuel Valls, d’évidence le candidat le plus centriste, apprécié par The Economist lui-même, l’emporte, parce que ne seraient allés voter que les plus modérés des électeurs socialistes possibles. Idem à l’inverse pour une victoire d’Arnaud Montebourg, le candidat le plus à gauche.  Il y aurait alors quelque problème à se raccorder ensuite au reste de l’électorat de la  gauche au sens le plus large. En fait, ces primaires font le pari qu’il n’y aura pas une discordance trop marquée entre le résultat de cette primaire organisée par les seuls PS et PRG et le résultat qui aurait été enregistré si l’ensemble des partis de la gauche de gouvernement (en excluant seulement LO, NPA, etc.) avait participé au comité d’organisation et à la compétition. De fait, ces premières primaires à la française se situent assez loin du modèle nord-américain, justement parce que les rapports de force dans l’ensemble d’un camp ne peuvent pas être décidés à ce moment-là, contrairement au cas italien qui s’en rapproche déjà plus.

En second lieu, le cas italien semble pouvoir laisser espérer aux organisateurs un fort taux de participation. Il faut toutefois rappeler qu’en Italie, la participation électorale a été longtemps bien plus forte qu’en France (même si elle baisse désormais rapidement), que le taux d’adhésion aux partis rapporté à la population adulte était bien plus élevé que dans notre pays traduisant une plus grande proximité à la vie partisane qu’en France, et que les syndicats ont encore aujourd’hui (malgré leur rapide déclin pendant la dernière décennie) bien plus d’adhérents que de ce côté-ci des Alpes. La logique voudrait donc que la participation soit moindre en France qu’en Italie. Le seuil minimal de 1 millions de participants que s’est donné le PS pour juger de la réussite de son opération parait du coup raisonnable. Si la participation se compte en millions, ne serait-ce que 2 millions, cela serait un extraordinaire succès de mobilisation. Si on se situe bien en dessous du million fatidique, on retombera dans les logiques plus classiques de la (faible) mobilisation partisane en France.

Enfin, mais là je m’éloigne de la comparaison avec l’Italie, ces primaires socialistes-radicales, vont être une ordalie pour les sondages (et les sondeurs). De deux choses l’une en effet, soit les sondages avaient largement prédit le résultat du premier tour : pas nécessairement les chiffres précis, mais tout au moins les rapports de force entre grands et petits candidats, avec un second tour Hollande/Aubry, ou éventuellement Hollande/Royal (ce qui serait très drôle il faut bien le dire…), ou même une victoire au premier tour d’Hollande, dans ce cas-là, les sondeurs pavoiseront – et, par ailleurs,  Rémi Lefebvre tiendra sa démonstration selon laquelle tout cela n’a été qu’une honteuse manipulation sondagière; soit il se passe quelque chose qui ne correspond pas du tout aux prévisions des sondeurs, du genre un second tour, Hollande/Montebourg avec le challenger en tête au premier tour, ou un duel de la jeunesse (relative), M. Valls/A. Montebourg, ou même un duel Aubry/ Royal, ou quelque autre configuration imprévue, dans ce cas-là, il faudra “pendre les sondeurs” en ne  donnant plus aucun crédit à leurs explications pataudes (“ce n’était qu’une photographie”, “les électeurs se sont décidés au dernier moment”, “la participation a été bien plus forte/plus faible que prévue”, “c’était une première”, “la marge d’erreur était importante”, etc.) – et, de son côté, Rémi Lefebvre sera prié d’aller prendre des longues vacances en… Italie ou aux États-Unis à sa convenance. (En effet, tout mouvement surprenant de l’électorat ne pourrait que prouver l’autonomie des électeurs par rapport aux logiques de limitation des choix qu’il a cru décrire.)

Enfin, on verra bien.

Commentons, commentons, il en restera toujours quelque chose.

Les lendemains d’élections sont toujours pour moi des journées un peu pénibles. En effet, je dois subir – si tout au moins je ne m’enferme pas loin de tout média – un flot de déclarations, commentaires, analyses, etc. plus ou moins valables. Les imprécisions et les emportements sont un tout petit peu énervant par moment. Les présentes élections régionales (1er tour) ne laissent pas de répéter ce scénario connu.

Premier exemple : certains vont aller dire à la terre entière que les sondages se sont (encore une fois) trompés (lourdement)… L’épisode du 21 avril 2002 n’a, semble-t-il, servi de leçon à personne. Un sondage dans tous les cas de figure (qu’il soit fait en face à face, par téléphone, sur Internet, au strict hasard ou par quotas, avec un petit ou un grand échantillon) comporte une marge d’erreur, souvent bien plus importante en pourcentage que les valeurs qui ont des conséquences politiques. A ceci s’ajoute l’indécision des électeurs qui décident tard de leur  participation et de leur vote. Ainsi,  concrètement, un sondage qui affiche une semaine avant le vote une force politique à 11% dans une région veut dire en pratique que la barre fatidique des 10% des suffrages au premier tour ne sera pas dépassée à coup sûr. Tant que l’on continuera à commenter les chiffres des instituts de sondage sans prendre en compte ce qu’eux-mêmes indiquent comme marges d’erreur, on aura la désagréable impression que les sondages se trompent (et nous trompent). Si l’on considère les sondages préélectoraux comme la “photo floue” qu’ils sont à un moment donné, et rien de plus, la netteté issue du premier tour ne les rend pas caducs.

Deuxième exemple : les simplifications des étiquettes partisanes. Sauf exceptions, les journalistes et commentateurs parlent de l’UMP qui a fait un mauvais score et du PS qui a fait un bon score.  Or  aussi bien l’UMP que le PS proposaient aux électeurs des différentes régions  du pays des listes multipartites de fait, des coalitions de partis et/ou de personnalités. Pour prendre le seul exemple de la Région Rhône-Alpes, la liste dominée par l’UMP ne comptait pas moins de sept alliés, mis d’ailleurs en ordre de bataille droite-gauche sous le logo de l’UMP dans la profession de foi envoyé aux électeurs . Je les rappelle de gauche à droite dans l’ordre choisi par l’UMP: “La Gauche Moderne”, “les Progressistes”, “le Nouveau Centre”, “le Parti Radical”, “le Parti Chrétien-Démocrate”, “le CNPT”, “le MPF”. Du côté PS, dans la même région, on retrouvait le “Parti radical de gauche”, l’allié traditionnel de ce parti depuis les années 1970, et le “MRC”, un parti issu d’une scission du PS au début des années 1990. Ces deux partis n’avaient pas été associés à l’élaboration des listes du PS lors des Européennes de l’année dernière. S’ajoutent des personnalités du “mouvement écologiste” et du “monde associatif”. Cette situation de listes qui sont déjà des coalitions se reproduit partout en France pour l’UMP et le PS, avec des géométries très variables, surtout pour le PS. Il faudrait donc dans les commentaires tenir compte de ce fait. Par exemple, en soulignant que, malgré son évidente capacité à coaliser presque tout ce qui  bouge du point de vue partisan entre le FN et le Modem, les listes de l’UMP ne semblent pas en très bonne posture. Il faudrait ainsi recalculer les pertes en pourcentage de ce qu’il vaudrait mieux appeler la “majorité présidentielle”  plutôt que l’UMP en n’oubliant pas les scores des petits alliés – qui furent un jour non négligeable en voix comme pour le CNPT dans le sud-ouest de la France. A ce stade,  la majorité présidentielle ne peut compter que sur peu de ralliements de forces politiques constitués. En Ile-de-France, la liste “Debout la République” pourrait venir aider la majorité, mais est-ce possible vu les propos désagréables de son leader à l’encontre du Président de la République? En tenant compte de ces petits alliés à gauche, on se rend compte que “le PS” fait un bon score aussi parce qu’il a reconstitué et/ou préservé son système d’alliance au niveau local dans toutes les régions, sauf… en Languedoc-Roussillon, où c’est le système d’alliance local du PS qui s’est rendu autonome des choix nationaux du parti de la “rue de Solférino”.

Troisième exemple : le discours sur l’abstention. Les perdants du premier tour s’y rattachent avec une ferveur touchante. Il est vrai qu’une mobilisation de second tour peut renverser des situations compromises, mais encore faut-il que l’adversaire en passe de gagner fasse peur… Or je ne vois pas que la reconduction des présidents socialistes de région, avec les pouvoirs limités qui sont les leurs, puisse faire vraiment peur à qui ce soit, et cela d’autant plus que les rapports de force internes aux coalitions de gauche, issus du premier tour, laissent une place limitée à la radicalité écologique et/ou sociale. Par ailleurs, la haute abstention tendrait à faire dire que, finalement, ces élections ne veulent rien dire sur les rapports de force politique à venir. J’en doute : logiquement, ce sont toujours les électeurs les plus intéressés par la politique en général qui sont allés voter ce dimanche dernier. On peut donc voir se dessiner parmi ces électeurs  les plus intéressés de fait par la politique institutionnelle les grandes tendances à l’œuvre. La gauche en général progresse, mais la gauche “anti-électorale” (NPA et LO) séduit bien peu sur ce terrain où sa présence est illogique. L’UMP et ses alliés reculent, mais ne s’écroulent pas, contrairement à ce qu’on aurait tendance à dire ici ou là. Le FN continue à représenter une culture politique irréductible à la droite républicaine élargie. Et le Modem représente lui la situation inverse du FN : même avec une telle abstention, qui favorise les partis dont les électeurs croient (un peu ou beaucoup) à l’onction électorale, il n’a pas du tout la capacité de représenter quelque chose d’important qui ne soit ni à droite ni à gauche. La dégringolade depuis 2007 semble désormais sans appel. Vu ses scores et le mode de scrutin, le Modem n’aura pratiquement aucun élu régional, donc aucune façon de se constituer une classe politique autonome de ce qui restait encore de l’UDF en son sein. Se situant dans la plupart des régions en dessous des 5%,  les membres de ses listes ne peuvent même pas se vendre (avec paiement immédiat) à la majorité présidentielle ou à l’opposition de gauche. On voit d’ailleurs déjà la dissolution poindre : Corine Lepage semble avoir hâte de quitter ce rafiot qui fait eau de toute part, et vogue vers la gauche à grande allure. Le plus raisonnable serait la dissolution immédiate, plutôt que l’agonie, mais en politique, les agonies sont le plus souvent préférées.

Quatrième exemple : la situation serait “rose” pour le PS. Il serait bon de rappeler avant toute chose que ce score vient tout de même après… huit ans d’opposition. Tout le monde insiste sur le fait que N. Sarkozy connait une désaffection après trois années de pouvoir en ne retenant que la date de 2007. On devrait aussi rappeler que la droite républicaine tient fermement le pouvoir d’État dans ce pays depuis le printemps 2002. Il n’est du coup pas totalement surprenant qu’au bout de huit ans, une certaine usure se fasse jour. Un bilan de cette période commence à pouvoir être tiré par les électeurs. La droite républicaine a en effet désormais  eu le temps d’appliquer son programme. Pour l’instant, le PS semble se contenter de cette situation en se présentant comme l’inverse des conséquences pratiques de la mise en œuvre de ce programme. Martine Aubry a ainsi parlé  ce matin de défendre la “vraie France”, en renvoyant la politique de la majorité présidentielle dans une anti-France susceptible de ratisser large (libérale, égoïste, ploutocratique, comptable, etc. ) C’est plutôt bien vu, mais cela ne fait pas vraiment un programme de gouvernement. En 2010, le PS et ses (r)alliés sont redevenus le premier parti de France, mais une nouvelle donne du point du vue du programme politique se fait toujours attendre.

Pour ce qui est de l’actuelle direction du PS, on ne saurait trop souligner enfin le poids des erreurs faites en Languedoc-Roussillon. Comme il était prévisible, la liste du PS-national connait un bel échec, renforcé par la circonstance (imprévue à une lecture hâtive des sondages) que les possibles alliés de second tour (les écologistes et le Front de gauche) passent juste en dessous de la barre des 10% interdisant de tenter la quadrangulaire contre l’imprésentable Frêche. La direction nationale se trouve donc dans la situation pour le moins ridicule d’appeler à faire barrage à la droite et à l’extrême-droite… ce qui revient à voter pour la liste Frêche. Si vraiment ce dernier est un personnage haïssable, une honte pour la France, il fallait avoir le cran d’aller au bout de la logique républicaine ou morale dont on se réclame, à savoir proposer un franc soutien au candidat soutenu par l’UMP. Ce dernier essaye d’ailleurs d’obtenir des ralliements individuels en ce sens. Dans cette situation imprévue (merci les sondages mal lus…), G. Frêche va sans doute gagner la région (encore que…) et disposera du coup d’une majorité d’élus régionaux,  épurée des traîtres à sa cause. Cette situation de dissidence ne manquera pas de se poursuivre dans le conflit qui aura lieu lors des primaires (si elles ont lieu) pour désigner le candidat socialiste à l’élection présidentielle. Il ne reste plus à l’actuelle direction du PS à souhaiter une très mauvaise santé au “Néron de Septimanie”. Un tel triomphe, pour le coup entièrement personnel, pourrait en effet avoir raison de lui. On remarquera en passant que le pari de Martine Aubry d’un “grand chelem” pour le PS et ses alliés s’avère d’ores et déjà perdu, puisque sauf erreur G. Frêche & Cie sont “en dehors du parti”.

Ps 1. J’ai l’impression de ne pas être le seul politiste un peu énervé ces jours-là : voir les propos de Frédéric Sawicki sur Mediapart, où l’on découvrira les délices des comptabilités en chiffres absolus pour juger des résultats de ces élections. Pour une autre version, moins maîtrisée, sur le même thème, voir  Meilcour.fr .

Pour un commentaire plus  serein, voir aussi Yves Surel sur son blog .

Ps 2. J’avais manqué ce propos prêté à notre excellent collègue Pascal Perrineau en première page du Monde de dimanche-lundi 14/15 mars 2010 : lors de ces élections, “(…) devrait se manifester une volonté de sortir de la bipolarisation”. P. Perrineau faisait allusion en fait au bon score prévisible d’Europe Ecologie… J’ai quelque doute sur le non-ancrage à gauche d’Europe Ecologie et sur la rupture que son score représenterait avec la bipolarisation. En tout  cas, la formule restera comme maladroite, vu la Bérézina du Modem. Par contre, il est vrai que le renouveau (relatif) du FN nous fait bel et bien sortir de la bipolarisation…

Taxe carbone : N. Sarkozy investit dans sa réélection.

Contrairement à beaucoup de gens dans ce pays, à en juger par les réactions de la presse, les courriers des lecteurs, les blogs et l’opinion publique qu’enregistre les sondages, le choix de Nicolas Sarkozy de décider d’”acter” (enfin) l’instauration au 1er janvier 2010 d’une “taxe carbone” en France me parait  comme un beau coup politique, un bel investissement politique dans sa réélection en 2012 (qu’il prépare, dit-on, avec le sérieux qu’il convient).

Je ne rentrerai pas dans les détails du niveau annoncé de la taxe (17 euros par tonne de CO2 et le type de compensations “sociale” choisies), ni sur sa couverture (qui oublie l’électricité – mais rassure-toi, ami écologiste, l’ouverture du marché de l’électricité à la concurrence, demandée par la Commission européenne, va faire exploser sous peu le prix de cette énergie comme partout où cette belle idée a été mise en œuvre  , inutile donc d’y rajouter une taxe pour encourager les consommateurs à une juste parcimonie). Les choix annoncés par Nicolas Sarkozy ne correspondent sans doute, ni à un niveau suffisant de taxation pour avoir un effet immédiat sur les émissions de CO2 (argument des économistes ou des Verts), ni à un niveau suffisant de compensations  pour ne pas faire se désespérer la “France qui se lève tôt… pour prendre sa  voiture d’avant les normes antipollution après avoir dormi dans sa  maison, si  isolée et  si mal  isolée, dans la  campagne picarde” (argument du reste de la gauche, et sotto voce de la droite ancienne manière).

Ce qui me fascine en revanche comme politiste, c’est que le “Président du Pouvoir d’Achat et du Bouclier Fiscal”, le PPABF, ait prononcé distinctement dans son discours de Culoz, dans l’Ain, le mot  même de “Taxe”. Il ne s’est même pas caché derrière l’expression plus ésotérique de “Contribution climat énergie”. Il accepte d’instituer une taxe – une Taxe!!!!!! Une taxe qui va toucher la quasi totalité de la population adulte de ce pays, contrairement aux autres taxes mises en place depuis 2007, bien plus discrètes et donc politiquement indolores. Le candidat N. Sarkozy avait certes, comme les autres candidats modérés, signé le “Pacte écologique” de Nicolas Hulot. Ce texte mettait sur la voie de ce principe “pollueur-payeur” (dont Y. Rumpala nous rappelle utilement les origines dans un post récent). Donc N. Sarkozy ne prend personne par surprise, mais la surprise, pour moi en tout cas, c’est qu’il se sente tenu de tenir cette promesse-là, même au plus bas niveau de taxation possible. De fait, il aurait très bien pu temporiser en argüant qu’avec la crise économique en cours, les “malheurs des temps”, ce n’était pas le moment de taxer les Français et qu’il n’avait de toute façon pas été élu pour cela.

Il est même possible que N. Sarkozy  doive batailler contre sa propre majorité parlementaire pour faire passer cette “taxe”. J’imagine toutefois mal que celle-ci lui fasse faux bond, le dispositif  sera sans doute compliqué à l’envi par les parlementaires, soucieux d’épargner le “petit peuple” (de droite), les PME, et toutes les corporations à forte valeur électorale et médiatique (chauffeurs de taxi, agriculteurs, marins-pêcheurs, chauffeurs routiers, ambulanciers, etc.) L’usine à gaz, si j’ose dire, ainsi obtenue risque d’être du plus bel effet dans les manuels de fiscalité qui n’en demandent pas tant. Il n’empêche que, par définition, beaucoup de gens vont geindre au 1er janvier qu’ils ne peuvent plus aller au travail ou se chauffer l’hiver.

Pourquoi N. Sarkozy se lance-t-il alors dans cette affaire? Qui, en plus, n’aura même pas le mérite de remettre en ordre les comptes de l’État, puisqu’il s’est engagé à rendre l’ensemble de l’argent collecté ainsi aux citoyens. La contrainte externe est sans doute à prendre en compte: comme le principe “pollueur-payeur” est valorisé comme moyen de résoudre la crise climatique (cf. marché des droits à polluer institué par les accords de Kyoto), il vaut mieux rejoindre à temps le mouvement plutôt que de se faire imposer la chose. On se dirige en effet vers une grande conférence internationale sur le climat à Copenhague, la décision de N. Sarkozy, prise au bon moment, accumule pour la France de la crédibilité. Dès le 1er janvier 2010, nous voilà, au moins par l’image, dans le peloton de tête des Etats écolo-crédibles.

Une stratégie plus interne est sans doute aussi présente, la classique stratégie à la Bismarck du conservateur conséquent : en instituant lui-même une telle taxe, et en l’inscrivant de surcroit dans sa propre idéologie de “rupture”, de “volonté politique” (cf. son discours de Culoz), N. Sarkozy fait là un bel investissement sur l’avenir. Il dédouane ainsi son camp du soupçon d’être bloqué sur ce sujet. Pensez donc à la tête qu’a pu faire ce cher Claude Allègre quand N. Sarkozy a déclaré ce jour-là que la Science était certaine de l’origine humaine du réchauffement climatique, vous paierez d’un cœur léger la  taxe. Pensez aussi au nombre de livres que vend ce même Claude Allègre, à cette frange de la population, plutôt âgée, plutôt située à droite, qui ne croit pas au réchauffement climatique… parce que c’est une “invention des écologistes”… qui, rappelons-le, sont dirigés par des gens peu fréquentables… un peu pédophiles sur les bords en leur temps. Pour une partie de la droite, donner raison aux écologistes (même sous une forme économiquement correcte), à une part de l’esprit de 68 en somme, ce ne va pas du tout de soi. Il faut toutefois noter que N. Sarkozy est resté loyal à l’engagement durable de son camp envers le “lobby élecro-nucléaire”, ne donnant aucune satisfaction aux écologistes sur ce point.

En continuité avec son ralliement en 2007 au “Pacte” de N. Hulot, N. Sarkozy a donc décidé fort stratégiquement de ne pas se laisser enfermer en compagnie de G. W. Bush et C. Allègre, du côté de la réaction qui n’a rien vu, rien appris, rien compris. Il n’a peut-être pas envie d’être jugé dans quelques (petites) années dans le “Nuremberg du réchauffement climatique” parmi les coupables les plus évidents. Il ne faut pas en effet négliger que les désordres climatiques se faisant plus nombreux, la recherche de “responsables” va commencer sous peu.

Son choix a donc dû lui apparaitre comme un investissement d’autant meilleur sur l’avenir, pour sa réélection en 2012, qu’avant sa propre déclaration, les réactions du principal parti d’opposition ont été magnifiquement hors de propos. L’échappée solitaire lors de l’Université d’été du Parti socialiste de Ségolène Royal, se déchainant sur la “taxe carbone” dans un mélange de populisme grossier et d’argumentations fallacieuses, lui garantit qu’à terme,  les socialistes resteront marqués par leur ambigüité sur le sujet.

Au printemps 2012, les effets du réchauffement climatique seront encore plus évidents qu’ils ne le sont déjà aujourd’hui, et N. Sarkozy aura beau jeu de dire qu’il a engagé la France sur la voie de la refonte écolo-compatible de son économie et de son mode de vie.

Une dernière remarque sur cette taxe : certains socialistes, Jack Lang par exemple, prétendent que le gouvernement s’y est mal pris, qu’il a manqué de pédagogie. Il est vrai que l’on pourrait se dire qu’avec un certain consensus dans les sondages pour le développement durable, il est étonnant de se retrouver avec 70% de gens contre cette taxe (avec certes des variations notables selon les groupes sociaux).

Or, ici, on touche du doigt la différence entre ce que chacun de nous déclare vouloir faire et ce qu’il fait effectivement. Que 70% des gens soient contre n’est pas étonnant : en dehors même de l’allergie au mot même de taxe (ou à celui d’impôt), il faut bien mesurer à quel point une telle taxe va à l’encontre de toutes les évolutions observées dans les comportements des Français. Quel est en effet ce peuple qui se dit pour le développement durable, mais qui n’a de cesse de participer avec une joie non dissimulée à l’étalement urbain? Sur les dix dernières années, nous avons battu des records d’utilisation de l’espace, nous avons mité le territoire de maisons individuelles; de plus, la plupart d’entre elles, à en juger par leur manière d’être construites , sont totalement décalées avec quelque injonction “durable” que ce soit. De même, avant que le dispositif de bonus/ malus écologique ne soit introduit dans le secteur automobile, nous nous livrions collectivement à une orgie de 4×4 – là encore avec des résistants.

En somme, la “pégagogie” s’est jusqu’ici révélée globalement inutile en la matière, et c’est justement l’objectif d’une taxe carbone, de faire comprendre à tous ceux qui ne veulent pas comprendre, de fait la majorité de nos concitoyens, qu’il faut changer de comportement. Si tous les  Français, avertis par les scientifiques, acceptaient de bonne grâce comme vraiment réel le danger qui menace l’humanité, et changeaient en conséquence leur comportement quotidien, il n’y aurait pas du tout besoin de taxe carbone. Il existe d’ailleurs des individus qui, sans être incité financièrement à le faire, changent leur vie, mais combien sont-ils en réalité?

La taxe carbone, cela fonctionne comme la taxe sur les alcools, les jeux ou le tabac, c’est l’ultima ratio quand on sent que la conviction n’est pas là, ou comme le paradis, le purgatoire et l’enfer pour les hésitants en religion. Si tu ne crois pas, au moins si tu payes, tu changeras.

N. Sarkozy incarne ainsi l’autorité raisonnable face au peuple déraisonnable, on argumentera, on rechignera, on se plaindra, on râlera, mais, au final, on lui saura gré de sa vision. Et j’en suis fort marri.

Il ne faut vraiment pas sauver le soldat Martine!

Sic transit gloria mundi! Comme les sondages et plus simplement le suivi de l’actualité le laissaient amplement prévoir, la plupart des alliés européens du PS français ont connu de très sérieuses déconvenues (euphémisme…) et le groupe du PSE au Parlement européen en ressort  pour le moins affaibli…  La très fantomatique nouvelle majorité de gauche au Parlement européen, dont Martine Aubry se faisait encore vendredi dernier le héraut auprès des électeurs français, a disparu dans les limbes de l’actualité dimanche soir. Et pour couronner le tout, le PS français dans l’opposition depuis 2002 (tout de même) ajoute sa propre part au déclin du socialisme européen.

En effet, pour ce qui concerne l’électorat français, certes dans un contexte d’abstention majoritaire qui demande à relativiser les résultats obtenus, il se fait humilier par le parti présidentiel et ses petits alliés  qui n’en attendaient pas tant (cf. le cas de Brice Hortefeux, élu par inadvertance), et  il manque de se faire doubler par un cartel électoral pour l’heure tout “de circonstance”. Le désastre en France semble particulièrement net si on compare les contextes qu’ont dû affronter les autres partis socialistes, travaillistes ou sociaux-démocrates, ayant eux aussi perdu les élections européennes cette année :  en effet, le PS n’est pas au pouvoir national seul ou en coalition depuis un temps qui détermine largement l’ampleur du désaveu subi (contrairement aux Britanniques, aux Espagnols, aux Portugais, aux Hongrois, aux Néerlandais, aux Allemands, aux Autrichiens, aux Bulgares); dans l’opposition, il n’est pas confronté à la force de frappe médiatique pro-gouvernementale d’un Silvio Berlusconi comme son futur allié, le Parti démocrate italien; dans des conditions de concurrence politique normales, il n’est même pas capable de limiter la casse comme certains  de ses confrères nordiques. Je n’épiloguerais pas sur la victoire du peu fréquentable (vu d’ici) SMER slovaque ou  sur la capacité des sociaux-démocrates roumains au pouvoir à se maintenir en tête (certes d’un cheveu de… jeune femme) malgré leur statut (récent) de parti au pouvoir en coalition, ni sur celui du PASOK  grec qui (hélas! Hellas!) repasse devant son rival habituel de droite, ni enfin sur celui des socialistes francophones belges qui restent le premier parti de leur communauté linguistique à la (mauvaise) surprise générale. Ces  cas, peu évoqués dans la presse française, démentent l’idée d’une déroute nécessaire des socialistes dans le contexte historique présent, qui verrait comme une inévitabilité de la droite.

Si l’on écarte donc cette idée d’inévitable  victoire des droites, il ressort d’autant plus crûment que le PS français  réussit  à faire un résultat presque aussi mauvais que celui des travaillistes britanniques, confronté à des circonstances bien plus défavorables dont un scandale d’une portée inédite (à ma connaissance) dans le contexte britannique. Les élections européennes ont déjà certes porté malchance à des dirigeants du PS français comme un certain Michel Rocard, et elles ne sont pas a priori faciles pour un grand parti de gouvernement qu’il soit au pouvoir ou dans l’opposition. La pitoyable déclaration de Martine Aubry dimanche soir n’a pourtant fait que souligner l’échec complet de sa stratégie sur cette élection. Difficile en effet d’apparaitre comme un personnage  crédible quand on annonce la veille la victoire européenne à portée de main et que son camp en général se prend une historique déculottée, difficile surtout de dire qu’il faut rénover encore et encore le Parti socialiste français quand on en représente un des représentants majeurs depuis des années…. Se battre la coulpe en public  pour se faire pardonner ses péchés est passé de mode et ne mènera pas très loin. La première rénovation passe par la liquidation politique de toutes les personnalités incarnant la ligne passée du Parti socialiste des années 1980-1990. N’importe quel jeune dirigeant à la place de Martine Aubry aurait pu avoir quelque crédibilité après quelques mois seulement de pouvoir à la tête du PS  pour appeler à une poursuite de la rénovation en proposant à l’occasion une réforme destinée à écarter tous les anciens, mais un vieil apparatchik comme Martine Aubry, “fille de” en plus, “figlia d’arte” comme on dit en italien, “politique né de politique”,  n’a plus aucune crédibilité à tenir ce genre de discours. A ce stade, cela fait presque comique de répétition. 1993, je dois rénover, 2002, je dois rénover, 2007, je dois rénover, 2009, je dois rénover, qui suis-je? sinon la même personne!

Enfin, à voir ce résultat, il m’est venu le soupçon qu’une partie des électeurs avait de la mémoire. En 2004, aux Européennes, le PS triomphait sur le slogan “Et maintenant l’Europe sociale!”. Bien évidemment, celle-ci fit comme Godot, elle ne vint pas, et l’on eut “business as usual”, l’arrêt Viking de la CJCE fut même offert en prime pour les déniaiser aux électeurs socialistes qui avaient cru respirer un temps avec la version amendée de la Directive Bolkenstein. En 2009, le PS a voulu promettre peu ou prou la même chose, soit du social au niveau européen. Une promesse ni  très nouvelle  ni très crédible (n’en déplaise à ma collègue de l’IEP de Grenoble, la juriste Florence Chaltiel, qui s’est essayé à faire rêver dans le Monde du 26 mai 2009 à ce sujet: “En Europe, tout est possible à condition de volonté politique”, dixit l’éminente collègue), d’autant plus que quelques électeurs avertis se sont peut-être rendus compte que Martine Aubry n’était autre que cette même personne qui avait été Ministre des Affaires sociales de 1997 à 2002 au temps (un peu lointain déjà certes) où les gouvernements socialistes étaient majoritaires au Conseil européen et pire peut-être (même si elle n’y est pour rien) qu’elle était bien la fille de ce même  Jacques Delors qui avait  promis un volet “social” à l’Union européenne entre 1985 et 1995 (il y a donc très, très, très longtemps…) sans que cela ne se concrétise jamais… Las d’attendre l’Europe sociale, cet électeur qui aurait eu quelque mémoire des faits décida donc de sauver au moins la planète en attendant, cela irait plus vite.

Ps. Au matin du mercredi 10 juin, il me faut constater en plus que la direction du PS a réitéré ses promesses d’ivrogne d’arrêter de boire “dans les six mois”. Je promets quant à moi de faire du sport et de maigrir de dix kilos d’ici novembre.

Avenir de la démocratie française : de quoi doit-on s’inquiéter? (si nécessaire)

Les interventions de politistes dans le Monde sont assez rares pour être signalées. Loïc Blondiaux a réussi à faire sortir une tribune intitulée, De la démocratie et de son avenir, et sous-titrée Des décisions d’apparence anodine en affaiblissent l’usage de mois en mois (le Monde, édition du 27 décembre 2008).

L. Blondiaux met en série des décisions politiques récentes pour montrer qu’il existe de fait une volonté de casser les “institutions réflexives capables de produire en toute indépendance, les données, les cadres d’analyse, les manières de pensée indispensables à la vie démocratique d’une nation”. La suppression de l’IFEN, l’“évidement du CNRS”, les menaces sur l’indépendance de l’INSEE, l’affaiblissement des sciences économiques et sociales au lycée, et la diminution des subventions  à l’éducation populaire, tout cela ferait système, et nous irions tout droit vers une situation où, “Certes, il restera encore des élections, il restera des médias, comme dans la Russie de Poutine, mais la démocratie sera cliniquement morte.”

L’analyse m’a paru pour le moins exagérée : en premier lieu, que les “institutions réflexives” qu’il cite soient des “infrastructures de la vie démocratique”, j’en doute un peu, elles correspondent (ou plutôt ont correspondu) à chaque fois à des objectifs politiques, en effet, toutes ces institutions ne sont pas neutres du point de vue de ce que doivent être la société et l’action de l’Etat. Que l’actuel gouvernement veuille faire la peau à des scories d’époques pour lui révolues, cela me parait de bonne guerre : je conseillerais à L. Blondiaux la lecture ou la relecture des Comptes de la puissance de François Fourquet à propos de l’INSEE ou des travaux d’Alain Dérosière sur la statistique (ou les siens propres sur les sondages d’opinion). Il aurait pu ajouter au tableau (sombre) qu’il dresse la mort il y a quelques années du Commissariat au Plan, remplacé par une autre structure, le Centre d’analyse stratégique. Les actuels dirigeants de l’Etat ont simplement une autre vision que les précédents (enfin ceux d’il y a longtemps…). Ils se font une autre conception de l’Etat, de la Société, de la Science même, de l’Homme peut-être. On peut le regretter si on ne partage pas leurs options, mais , pour l’heure, ils occupent le pouvoir d’Etat grâce à leurs victoires électorales successives.

Par exemple, ils veulent de la “science qui rapporte”, et se montrent, semble-t-il, peu préoccupés de savoir ce qu’il y avait avant le Big Bang ou d’encourager les études  mallarméennes,  “C’est leur choix” comme on disait à la télévision publique du temps de la publicité; la “réflexivité” que L. Blondiaux défend correspond à une autre vision  politique qui n’est pas la leur. On pourrait cependant s’inquiéter que, dans l’objectif de couper court à toute critique le pouvoir actuel “casse les thermomètres”, par exemple en produisant des chiffres aberrants sur l’inflation, sur l’emploi, sur les grandes données macroéconomiques.   Pour ce qui est très spécifiquement de ces statistiques-là, je doute qu’avec l’insertion dans les mécanismes européens et mondiaux, il soit possible de “tricher” très longtemps. Par ailleurs, les gens ne perçoivent pas leur environnement socio-économique uniquement à travers les statistiques officielles dont rendent compte les médias amis ou “aux ordres”… Une telle manipulation finirait par être de notoriété publique, et se ressentir d’abord dans les sondages d’opinion, puis dans les élections suivantes à travers une désaffection vis-à-vis de la majorité en place. On peut bien sûr tricher à la marge, escamoter un “mauvais chiffre”, redéfinir opportunément une grandeur, casser une série désagréable, etc., mais on ne peut pas mentir longtemps sur les “fondamentaux” comme disent les économistes, ne serait-ce que parce que les banques, les investisseurs, les entreprises ont besoin de bonnes statistiques, ne serait-ce aussi parce que le pouvoir doit lui-même savoir où il en est. Je pense qu’on peut faire  la même réflexion pour tout autre domaine, et rien n’empêche les mécontents ou les opposants de se doter de leurs propres outils  de réflexivité.  En l’absence de tout indicateur fiable sur les résultats de son action (parce que le pouvoir aurait décidé de s’en débarrasser par commodité), c’est le pouvoir qui finit par en être le premier affecté. Une telle auto-intoxication est-elle à craindre en France? J’espère que non.

Mon collègue fait surtout comme si le sel de la démocratie telle que nous la connaissons, c’était le débat contradictoire informé, le modèle à la Habermas. Certes, cela existe dans certains cas et sur certains enjeux, mais la démocratie libérale – représentative (bourgeoise?) n’est-elle pas avant tout l’existence d’une compétition ouverte entre élites pour le pouvoir d’Etat régulée par le vote des populations assujetties, et encore plus la volonté de “concéder la défaite” de la part des perdants de la compétition? On aura reconnu chez mes anciens étudiants qui n’y ont sans doute pas échappé  une version possible de la  définition alternative de la démocratie chez J. A. Schumpeter proposée  dès 1942.  La démocratie, c’est avant tout la réelle concurrence pour l’exercice du pouvoir, et de là découlent bien des choses, dont par exemple la création d’institutions régulatrices pour garantir le bon déroulement de cette dernière ou une partie de ces fameuses “institutions réflexives” que regrette L. Blondiaux en cas d’accord pour dépolitiser une question, un secteur de l’action publique.

Si l’on veut s’inquiéter en France de quelque chose au sujet de la démocratie, c’est de l’actuelle atonicité (pour ne pas dire plus) du principal parti d’opposition, à savoir le Parti socialiste. Il faut s’inquiéter aussi de l’incapacité de ce dernier à se doter d’une structure cohérente avec la compétition d’où tout découle désormais (merci Lionel J.!). A ce jour, on sent que, sauf miracle toujours possible cependant, aucun de ses leaders n’est “présidentiable” pour l’échéance prévue de 2012.  Évidemment, si on se trouve être de sensibilité de gauche et que l’on ne croit pas à la possibilité de la “révolution par les postiers”, les perspectives sont dès lors fort sombres. 2017 parait un peu loin.

Tout ce que dénonce L. Blondiaux peut être corrigé par un Parti socialiste, qui aurait un peu de vigueur oppositionnelle. On ne finance plus l’éducation populaire, très bien, le Parti socialiste doit alors faire appel à ses militants et ses sympathisants pour donner de l’argent à cette bonne cause, il doit aider ce secteur à regrouper ses forces. Plus généralement, je crois que, ce qui devrait être noté avant tout, c’est l’incapacité des forces opposées dans tous les domaines aux options de ce gouvernement à se regrouper, y compris de manière organisationnelle : pourquoi tant de syndicats? pourquoi tant de morceaux de la “gauche de la gauche”? pourquoi tant et tant et tant d’associations qui défendent plus ou moins la même (bonne) cause? C’est cette nullité qui consiste à avoir à chaque manifestation  contre une mesure gouvernementale 10 organisations au moins, toutes relativement faibles, elles-mêmes divisées en tendance, autrement dit à ne pas savoir se regrouper dans une situation défavorable face à un adversaire  déterminé à pousser son avantage jusqu’à saper les  moyens matériels mêmes de l’indépendance des soutiens, réels ou supposés, du camp adverse .

Pour ce qui est du PS lui-même, il y a cependant des motifs d’espoir : l’ouverture de N. Sarkozy tend à faire le ménage dans le parti et dans les cercles intellectuels de centre-gauche, la soupe étant servie bien chaude, en 2011, le parti sera épuré de ses  représentants les moins solides; les élections européennes de juin 2009 seront soit celles de la réaffirmation d’une prééminence au sein de l’opposition et d’un leadership (M. Aubry), soit une déroute qui obligera les dirigeants à paniquer un peu sérieusement; la réforme en vue des collectivités locales sera sans doute faite de telle façon à affaiblir les bases locales du parti, ce qui devrait réveiller toute  la hiérarchie intermédiaire.

Pour résumer, au politiste de Paris I, le politiste de l’IEP de Grenoble (ex-doctorant de Paris I) répond : pas de démocratie sans possibilité d’alternance, et donc sans opposition crédible. En même temps entre 1958 et 1981, il n’y a pas eu d’alternance, me répondra-t-on, et nous vécûmes alors en démocratie. Cependant, sur la moyenne durée, cette alternance a fini par arriver (et on pourrait dire par ailleurs que le départ du Général en 1969 était le vrai moment de preuve démocratique en suivant mon analyse ). Rendez-vous est donc pris en 2017 (si N. Sarkozy ne re-révise pas la Constitution en sa faveur) ou en  2022. Yes they (will) can!

“Le travail du dimanche est une avancée sociale” (Luc Chatel)

En lisant la déclaration de Luc Chatel, secrétaire d’Etat chargé de l’industrie et de la consommation dans le Monde daté du 9 décembre 2008, je n’ai pu m’empêcher de penser que celui qui avait fait de celle-ci le titre même de l’article qui reprend son entretien de “Dimanche soir politique” (France Inter – i-Télé – le Monde) ne l’avait pas raté.

Cette déclaration est en effet une magnifique illustration de la langue politique, où l’on peut utiliser une expression, un syntagme, exactement à l’inverse du sens qu’il avait primitivement.  Pourquoi se gêner en effet? Si “travailler le dimanche est une avancée sociale”, on pourra aussi bien dire dans le même genre, à propos de l’Iran et de la Chine et de leur vision (partagée) des Droits de l’Homme, “la peine de mort respecte pleinement la dignité de l’homme”. On s’amusera à inventer des expressions similaires, par exemple pour être de saison, “la faillite d’une entreprise est toujours l’amorce d’un renouveau”.

Pour être juste avec Luc Chatel, précisons toutefois le contexte d’où est tiré cette belle envolée : “(…) Le travail du dimanche est un engagement de la campagne présidentielle. C’est une liberté nouvelle offerte aux Français. C’est aussi, je pense, une avancée sociale, parce que cela répond à des modes de vie nouveaux, qui sont différents selon les régions. Il est important que la loi s’adapte et prenne en compte cette réalité”.

A vrai dire, on ne sait pas bien si l’”avancée sociale” consiste à permettre aux “Français” de faire leurs achats le dimanche ou à permettre aux salariés de travailler le dimanche pour gagner plus. Les deux sans doute.

Si c’est la première option (pouvoir faire ses achats le dimanche est une “avancée sociale”), cela sera bien la première fois qu’on attribuera le qualificatif de “social” au moment où l’on peut faire ses achats. On peut certes parler de “prix social”, d’”épicerie social”, de “restaurant social”, etc. pour parler d’une offre, souvent non commerciale, d’un produit ou d’un service à destination des plus pauvres, mais de là à attribuer ce terme à la possibilité d’aller faire ses achats dans tous les commerces, y compris les plus huppés, le dimanche, il y a un pas. Ou serait-ce que L. Chatel vient d’inventer la notion de “consommation garantie à toute heure” comme un aspect de la “protection sociale” des Français par l’État. Pourquoi pas après tout? Faire du shopping comme on dit le dimanche après-midi vaut mieux que de prendre des cachets (remboursés par la Sécurité sociale en plus) pour oublier sa triste condition humaine. Si H & M et autres “vendeurs de fringue” peuvent aider à lutter contre la désespérance de la jeunesse, c’est effectivement presque de l’”action sociale”.

Si c’est la seconde option (travailler le dimanche est une avancée sociale), il n’échappera pas à quelques historiens du “social” que c’est là affirmer “les éléphants volent par temps clair”. Je suppose que c’est là le sens privilégié par le jeune secrétaire d’État, qui fait allusion dans le début de son interview à des “salariés (dans une librairie) qui risquent de perdre leur travail” si la loi n’autorise pas vite le travail du dimanche. Du point de vue libéral qui semble bien être le sien, L. Chatel a entièrement raison de privilégier cette solution; je lui suggère aussi l’ouverture 24 heures sur 24, 365 jours par an, en argüant que les magasins en ligne sont eux toujours ouverts (et, comme on ne peut les fermer eux, il faut permettre l’ouverture de tous les autres). L’ouverture du dimanche me parait bien timide, finalement bien peu libérale.  Encore du courage… Il est pourtant certain que cela créerait de l’emploi. Il est en effet sûr que les salariés concernés y trouveraient leur compte avec la paye plus élevée pour le travail de nuit. L. Chatel pourrait même ajouter que tous les services annexes (transports publics, sécurité, logistique, etc.) devraient suivre et que cela créerait encore plus d’emplois. Des économistes chagrins ont cependant fait remarquer qu’ouvrir le dimanche en payant les salariés plus que les autres jours aurait pour effet de faire augmenter les prix à la consommation, et que, par ailleurs, la demande solvable n’est pas extensible aux heures d’ouverture des magasins. Ces arguments ne tiennent sans doute pas la route face à une telle “avancée sociale”, puisque les salaires dans le commerce ne sont pas connus pour avoir eu sur les dix dernières années une pente ascendante. Bien au contraire. (Rappelons qu’un conflit social plutôt long et dur dans la distribution du côté de Marseille a récemment abouti à une hausse salariale quasi-nulle.) Je ne crois pas que les dirigeants d’entreprise qui demandent à ouvrir le dimanche valident le calcul des économistes qui supposent que les salaires ne sont pas en réalité flexibles à la baisse (sans compter la remontée du chômage qui ramènera ces salariés à la raison).

Dans ce second sens de l’”avancée sociale”, Luc Chatel nous promet donc de créer plus d’emplois dans ce secteur du commerce qui offre  une si basse rémunération qu’il faudra bien que les salariés soient “volontaires” pour travailler le dimanche. Nous allons donc avoir encore plus de travailleurs pauvres, ou plus généralement, la force de travail disponible va de plus en plus être occupé dans des services à basse valeur ajoutée – sur l’exemple nord-américain. C’est sans doute mieux que rien, mais, de là,  à parler d’”avancée sociale”.

Il aurait mieux valu dire : “face à la nouvelle division internationale du travail qui se dessine et où la France abritera sur son sol de moins en moins d’emplois à haute valeur ajoutée, le gouvernement a souhaité faute de mieux aider à la création d’emplois à basse valeur ajoutée, destinés à être occupés par tous ceux qui sont trop peu qualifiés pour espérer occuper un poste dans les rares secteurs encore compétitifs de notre économie à l’échelle internationale ou pour devenir fonctionnaire ou assimilé”. Je ne crois pas qu’au moment où les États-Unis découvrent les coûts sociaux de la “Walmartisation” de leur force de travail , il soit très avisé de s’engager dans la même stratégie, même si, grâce  aux aides de l’État Providence français, le sort des salariés dans les secteurs à faible valeur ajouté est meilleur qu’aux États-Unis. C’est comme dit l’expression populaire,  “un cautère sur un jambe de bois” – qui, d’ailleurs, ne durera pas très longtemps, parce que les géants français de la distribution étudient de multiples façons d’automatiser par exemple les caisses. (Je néglige ici tout l’aspect de concurrence entre formes de commerce, qui pourrait être présenté comme un appel à renforcer les bases nationales de nos champions à l’international, Carrefour par exemple).

Certes, un tel propos reviendrait à avertir les Français (pas ou peu qualifiés) qu’il s’agit d’une mesure qui témoigne de leur appauvrissement  – ce qu’il n’est pas conseillé de faire à aucun gouvernant en place.

On pourrait m’objecter que cette mesure est vraiment “sociale”, puisque des salariés veulent travailler le dimanche. Certains s’opposent même vertement aux syndicats sur ce point. Certes. Mais c’est dans une autre mesure du gouvernement Fillon que je pense trouver la preuve du caractère pour le moins de non-”avancée sociale” de la mesure. Il se trouve en effet que ce même gouvernement a pris la décision de généraliser dans l’école primaire la “semaine de quatre jours”. Un des arguments avancés lors de cette autre réforme est qu’il s’agissait là de “favoriser la vie de famille” – ce qui a priori rentre dans la sphère de ce qui est défini en France comme le “social”. On voit facilement qu’il semble exister pour le présent gouvernement deux catégories d’habitants dans ce pays : ceux qui ont droit à une vie de famille comprenant deux jours complets de ce qu’il faut bien appeler un week-end (au détriment même selon bien des enseignants du primaire et des spécialistes de l’enfance de la réussite scolaire de tous les enfants)  et ceux qui sont appelés à travailler tous les jours de la semaine, y compris désormais le dimanche. Un gouvernement cohérent avec l’idée d’”avancée sociale” énoncée par Luc Chatel aurait instauré la semaine de 7 jours dans les crèches, maternelles et écoles primaires , pour permettre à tous les parents de travailler 7 jours sur 7 et aussi pour permettre aux enseignants concernés d’avoir la liberté de travailler eux aussi le dimanche.

Certes les mesures du gouvernement prennent leur sens  sociétal en ce qu’elles supposent  une disjonction entre les deux catégorie telle qu’elle satisfasse tout le monde : idéalement, les salariés âgés et assez bien payés pour “consommer” avec enfant(s) bénéficient de leur week-end (et ils utilisent un des deux jours libérés du travail pour aller faire “chauffer la Carte bleue” sous les ordres consuméristes de leur marmaille manipulée à souhait par la publicité), et les étudiants-salariés, célibataires hétérosexuels endurcis, homosexuels en couple sans enfants, ou toute autre minorité de “sans responsabilités parentales” (partagées ou non) se font une joie d’accueillir les premiers dans l’univers du petit, moyen et grand commerce.  La situation est  alors Pareto-optimale.  Malheureusement, la disjonction entre les deux catégories ne se fera pas aussi simplement que dans les exemples précédents : il existe en effet même des célibataires homosexuels qui veulent absolument aller à la messe le dimanche matin, pour aller ensuite déjeuner avec leur (vieille) mère (je caricature!). Pour ne pas parler des plus banales et bien plus réelles, femmes faiblement qualifiés élevant seules leurs enfants, ou des couples qui aimeraient bien se voir le dimanche même s’ils ont le malheur de travailler dans le commerce.  Cela se traduit bien dans les sondages d’opinion : une majorité de Français se déclare pour le travail du dimanche, tant que ce sont les autres qui travaillent. (D’ailleurs, qui est choqué que “l’Arabe du coin” comme on dit à Paris soit ouvert le dimanche et le soir jusqu’à point d’heure? N’est-il pas à la pointe de l’avancée sociale à la Luc Chatel? )

Pour finir, j’ajoute que la délicieuse déclaration de Luc Chatel a été faite il y a quelques jours, et que, face aux réticences de certains élus UMP, le débat parlementaire sur la loi  a été renvoyé en janvier.

Plus généralement, cette affaire de “travail du dimanche” traduit bien l’état des forces politiques et sociales. Il semble qu’une partie de l’UMP a réagi surtout parce que ses députés entretiennent des liens avec les divers secteurs du commerce présents sur leurs circonscriptions. C’est assez évident dans le département du Rhône, où le conflit latent porte sur la place des commerces de la métropole régionale dans l’ensemble du commerce départemental et régional. L’Église catholique m’a paru pour le moins terne sur ce débat. Le cardinal de Lyon, Mgr Barbarin, a livré un beau texte au Monde, mais,  au moins publiquement , l’Église semble s’en être tenue là, sans doute consciente que ses rares ouailles étaient finalement peu sensibles à ce stade à l’appel consumériste, et peut-être qu’une défense “catholicisée” du dimanche desservirait la cause tant le contexte est à la “diversité” (en effet, pourquoi le dimanche, et pas le samedi ou le vendredi? ou une subtile alternance des trois?). Le PS a été plus ou moins aux abonnés absents jusqu’à l’ouverture du débat au Parlement. Les syndicats, guère aidés par la bastonnade des élections prudhommales, n’ont guère de poids. J’ai aussi noté quelques tentatives de rattacher la question de l’ouverture du dimanche des commerces à la question environnementale, mais cela a fait long feu. J’ai surtout noté un groupe totalement absent du débat, focalisé sur les consommateurs et les salariés, à savoir les habitants… Pour habiter en centre-ville de Lyon, je peux aussi constater toutes les nuisances (externalités négatives) liés au statut de métropole régionale : dans mon quartier, le samedi après-midi est un grand plaisir des sens, et ce n’est pas sans une certaine appréhension que j’imagine avoir deux samedis par semaine pour me ramoner les poumons à la suie de diesel! De fait, personne n’a évoqué vraiment cet aspect: il est vrai qu’habiter au centre-ville par les temps qui courent est devenu un tel privilège que le reste de la population aura du mal à nous  plaindre. En même temps, ce cas n’est que la confirmation de la théorie de Mancur Olson sur l’action collective : l’intérêt au calme (relatif) un jour par semaine n’est pas assez important pour aucun habitant ou groupe d’habitants de centre-ville pour susciter une mobilisation.

C’est peut-être là finalement l’”avancée sociale”, au sens disons anarcho-syndical d’avant 1914 : avec cette mesure, si elle est finalement adoptée, les quartiers à la fois  bourgeois et commerciaux seront  moins vivables le dimanche aussi. Ce ne sera là que “justice sociale”, n’est-ce pas?

21 juillet 2008, un autre “21″ qui ne porte pas chance au PS.

Et voilà c’est fait : dans le silence relatif des médias jusqu’à ce jour, la Constitution a été réformée une nouvelle fois. Nos collègues constitutionnalistes n’ont plus qu’à se précipiter pour réviser leurs cours et manuels pour la rentrée de septembre et pour écrire leurs commentaires dans leurs revues spécialisées. Il se confirme  que la Constitution n’est plus ce texte intangible ou presque qu’il était censé être selon la doctrine qu’on enseigne (peut-être) encore aux étudiants.

Pour ma part, je ne me sens pas d’entrer dans le détail des mesures adoptées; d’aprés ce que j’ai pu en lire, toutes ces réformes ne changeront pas la nature du régime et ses grands équilibres. Ni la monarchie (ce qui est interdit), ni la dignité impériale dans le cadre républicain (ce qui est permis puisque ce n’est pas explicitement exclu par la Constitution) n’ont été rétablies. Plus sérieusement, le retour à un régime d’assemblée semble pour le moins lointain, et nous restons loin d’une “nord-américanisation” des Chambres.

L’adoption de cette réforme fait pourtant une victime majeure : le PS. Après quelques tergiversations, la direction de ce dernier avait décidé de s’opposer frontalement à ce texte. Il est vrai que, du point de vue des rapports de force, le PS n’avait rien obtenu en échange de son approbation éventuelle, en particulier pas de réforme du mode de scrutin du Sénat qui le désavantage outrageusement, ni de rééquilibrage des temps de parole dans les médias audiovisuels. La direction du PS a donc décidé de voter contre, et elle a réussi à ramener dans sa ligne un groupe de dissidents prêt à approuver au départ le texte. L’idée était clairement d’infliger une défaite au Président, en jouant sur le fait que, vu le seuil de majorité exigé dans ce cas (3/5 des voix du Congrès) et vu les dissidences attendues dans la majorité présidentielle, un refus était probable.

Or ce calcul a lamentablement échoué : le premier parti d’opposition en nombre d’élus s’est avéré incapable de rassembler autour de lui une minorité de blocage (soit dans ce cas 2/5 des voix du Congrès) d’une réforme constitutionelle d’importance. Le PS se retrouve dans la même situation que la SFIO dans les années 1960 face à la “République gaullienne” : pour le moins marginalisé, le mot commence à être faible. N. Sarkozy a poussé son avantage en se présentant comme le camp de la “réforme”, de la “modernité”, contre celui du “conservatisme”, continuant à brouiller complètement la perception historique des camps de l’”ordre” et du “mouvement”, se montrant ainsi d’ailleurs un brillant gaulliste par sa pratique politique.

Les médias insistent beaucoup ce matin, sur le cas de Jack Lang, membre de la “Commission Balladur” qui avait préparé la réforme et qui s’est voulu fidèle à son propre travail. J’insisterais pour ma part plutôt sur le cas du PRG (Parti radical de gauche). Cet allié du PS depuis les années 1970 a fait défection – pour des raisons avouables (une réforme bonne à tout prendre pour des parlementaires condamnés à rester dans ce rôle) et inavouables selon certains (cas de B. Tapie ou de leur ancien leader). Quoiqu’il en soit, cette défection signifie que le système des alliances du PS établi jadis est en voie de délitement. Le PS n’a pas pu faire usage de menaces de sanctions crédibles pour ramener le PRG sur sa ligne.

Hier soir, la réaction de François Hollande était d’insister sur la courte majorité qui a présidé à l’adoption de cette réforme, en ironisant même sur une “petite réforme”. On avait en direct une magnifique démonstration d’un des problèmes majeurs du PS : la faible clairvoyance de sa direction. Quant on se fait humilier ainsi, on ne va pas ironiser à la télévision : on envoie un courageux (qui?) défendre vraiment les raisons du non (ce qui est certes difficile) pour masquer le caractère tactique du choix, soit on se tait et on démissionne. Il est vrai que cette seconde option est difficile à appliquer, puisqu’en attendant le Congrès de Reims, F. Hollande est une sorte de régent qui s’est succédé à lui-même. Il n’a du coup même pas eu la force de menacer vraiment J. Lang de sanctions : si l’enjeu était vraiment d’importance, le moins qu’il y avait à faire était de déclarer qu’on demanderait l’exclusion de J. Lang du PS.

Ce 21 juillet 2008 m’apparaît donc comme un nouveau “21″ maudit pour le PS.

Au delà du cas du PS et de sa direction actuelle, on peut être saisi d’une inquiétude de fond pour la démocratie française: si le premier parti d’opposition s’avère incapable de choisir de meilleures tactiques et stratégies, cela garantit la non-alternance pour longtemps.

J’ajouterais que, pour tout arranger, la majorité va pouvoir réformer la carte électorale à sa guise, et ajouter des députés élus par les Français de l’étranger pour pimenter la sauce. Il est vrai que ce sont là des détails sans grande importance, puisqu’avec le quinquennet et l’inversion du calendrier électoral, seule l’élection présidentielle compte, et qu’à ce jour, le PS ne dispose d’aucun “présidentiable” compétitif.

Moscovici ment (un peu), Moscovici est… européen!

Désolé pour ce titre qui évoque une rengaine de la dernière guerre, mais, face à tant d’impudeur dans le mensonge politique, j’ai du mal à ne pas faire du mauvais humour. Ce matin sur France-Inter, dans le “7-9″, l’ancien Ministre socialiste tenait un discours destiné à expliquer pourquoi la majorité de son parti ne s’opposerait pas en pratique à l’adoption du nouveau Traité de Lisbonne par voie parlementaire. Il renvoya entièrement la faute de l’absence de consultation populaire sur le Président de la République, tout en signalant que peut-être quelque chose aurait été possible en rassemblant tous les parlementaires socialistes mais que cela aurait été très difficile.

Tous les auditeurs sélectionnés par la rédaction de France-Inter étaient hostiles à l’utilisation de la voie parlementaire pour resservir le même plat aux Français (et apparemment Caroline Cartier était du même avis vu le caractère de son montage sonore de ce jour, rappelant opportunément l’ambiance d’alors et les déclarations des uns et des autres).

J’ai surtout été énervé par trois arguments de Moscovici :

- le Traité de Lisbonne ne porte pas sur la “troisième partie” du Traité constitutionnel, c’est-à-dire sur ce qui avait particulièrement dénoncé par la “gauche du non” en 2005; Moscovici précise quelques minutes plus tard que ce contenu de la “troisième partie” reste dans les traités en vigueur, mais que cela n’est pas “constitutionnalisé”, “gravé dans le marbre”. Cette dernière précision évite le mensonge évident de la première affirmation prise seule, mais correspond désormais à un subtil mensonge (ou une incompétence crasse, moins probable toutefois). En effet, toute personne étudiant l’ordre juridique européen sait qu’il existe dans l’Union européenne un ordre constitutionnel : les textes européens l’emportent sur les lois nationales même postérieures, et surtout la Cour de justice des communautés européennes est la gardienne de cette situation de supériorité du droit européen. Plus encore, elle dispose du monopole d’interprétation en dernière instance des règles européennes, et bien des auteurs ont montré son rôle majeur dans les avancées de l’ordre européen. Du strict point de vue juridique, l’Union européenne possède donc une constitution, un ensemble de textes (les Traités et Protocoles attenant) et leur interprétation faisant autorité qui dominent le reste de notre droit. En fait, en 2005, il s’est simplement passé que la “gauche du non” a découvert un fait déjà bien établi et l’a refusé, s’apercevant à juste titre que ces textes et leur interprétation lui ôtaient toute perspective politique. Moscovici essaye de cacher ce fait majeur, en se référant à une “gravure dans le marbre”…. Comme si nous ne vivions pas dans un monde (social et économique) où le droit (contraint par les règles européennes) l’emporte en pratique sur les symboles.

- l’Europe ne fonctionne pas aujourd’hui, il faut changer les institutions pour améliorer la machine, et il ne s’agit que de cela : malheureusement pour cet argument, il se trouve qu’un groupe de chercheurs basé à Science-Po Paris a montré que cela ne fonctionne pas plus mal qu’avant l’élargissement de 2004. Paradoxalement, la non entrée en vigueur de la Constitution en 2006 a prouvé que le Traité de Nice laissait l’Europe fonctionner normalement; j’ai même l’impression que José Manuel Barroso prétend rester Président de la Commission pour un deuxième mandat, tant sa manière de régenter cette dernière donne plutôt satisfaction (ce qui n’était pas arrivé depuis longtemps). En fait, tous les problèmes irrésolus de l’Union tiennent à des oppositions politiques que les institutions ne peuvent pas dénouer : pour prendre un exemple, ce n’est pas l’existence d’un Ministère des Affaires étrangères de l’Union qui fera qu’il n’y aura plus de divergences sur l’avenir du Kosovo. Idem pour la question du “gouvernement économique de l’Union”… Comme chacun sait, l’Union européenne progresse essentiellement par consensus, même dans les domaines de compétence où l’application de la loi de la majorité est prévue, et je ne crois pas que les institutions du Traité de Lisbonne fassent faire un progrès décisif en ce sens. (Quand à l’hypothèse selon laquelle les nouvelles institutions seraient plus orientées par les décisions d’une majorité contre une minorité, elle me parait carrément inquiétante pour l’avenir de l’Union.)

- ce n’est pas un “traité de contenu”, ce troisième argument invalide largement le précèdent. Dans l’Union européenne, tout est lié : séparer les fonctionnements institutionnels des contenus des politiques publiques menées est artificiel, voire artificieux. Si l’on prétend améliorer les institutions, c’est bien pour faire mieux fonctionner les politiques publiques déjà “gravées dans le marbre” dans les traités précédents…. ou dans les décisions précédentes, par exemple la “Stratégie de Lisbonne”.

Je cite enfin le quatrième argument de l’avenir radieux d’une Europe sociale à venir…. Là Moscovici nous fait la tirade habituelle, mais, sauf à être aveugle et sourd, il est difficile d’ignorer que le socialisme (ou plutôt la social-démocratie) est structurellement minoritaire dans l’Europe des 27, qui inclut des ex-pays de l’Est où, soit la gauche modérée n’existe presque pas ou plus électoralement (cf. Pologne), soit elle a mené ou mène des politiques d’ajustement néo-libéral (cf. Hongrie actuelle).

Je ne peux saluer qu’une chose dans l’intervention de Moscovici : son aplomb. Il est vrai que du point du vue de la majorité du PS, il est impossible de se fâcher avec les autres partis du Parti socialiste européen, et que, par ailleurs, les bonnes perspectives électorales pour les municipales et les cantonales à venir où la question européenne ne peut jouer un rôle a priori incitent à ne pas s’inquiéter outre mesure des réticences populaires ou de la “gauche du non”, qui finira bien par voter pour un maire de gauche.

Pour ma part, je pense que cette façon d’adopter le Traité de Lisbonne laissera des traces en créant une justification forte à une délégitimation du régime politique en vigueur pour qui voudra s’en saisir. Pour la première fois depuis longtemps, une partie des Français pourra considérer le régime comme illégitime.