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Berlusconi grillé par les marchés financiers : le marchorat a voté.

Ce cher Silvio Berlusconi a démissionné ce samedi soir 12 novembre 2011.

La raison immédiate de son renoncement à sa charge n’est autre qu’un vote parlementaire qu’il a perdu quelques jours auparavant. 308 voix seulement à la Chambre des députés sur un texte du gouvernement. La perte de sa majorité parlementaire par S. Berlusconi est liée à la défection de quelques députés de son camp, effrayés il n’y a pas d’autre mot, par le sort de la dette italienne sur les marchés financiers. Il est vrai qu’un taux de prés de 7% pour se financer  a été atteint pendant un court moment. Une partie de ces braves gens, que S. Berlusconi avait pourtant soigneusement choisi (grâce à la loi électorale italienne, votée en 2005 et utilisée en 2006 et 2008) pour être députés en son nom, a fini par trahir la majorité élue en 2008. Il y avait déjà eu des pertes depuis 2008, avec la dissidence de Gianfranco Fini entre autres, mais il y avait eu des récupérations de dissidents et des prises dans le camp adverse. Je comprends que S. Berlusconi ait été confiant jusqu’au dernier moment.

L’histoire retiendra que ces mêmes députés et sénateurs ont appuyé leur chef à travers tous les scandales qui ont marqué cette lente agonie du berlusconisme, qui dure depuis l’été 2009 au moins. Seul le jugement des marchés les aura fait finalement bouger. Du point de vue électoral, les dernières élections en date, dans la (petite) région Molise, avaient même vu la victoire de son camp, allié de nouveau à l’UDC, et symétriquement, l’écroulement (peu noté dans les médias italiens) des scores du PD et de l’IDV (à moins de 10% des voix chacun). Les sondages pour S. Berlusconi étaient certes mauvais, mais, avec des élections prévues en 2013 seulement, la situation pouvait encore se retourner, surtout que le camp d’en face n’était pas brillant non plus. Bref,  la situation sur le plan intérieur n’était pas vraiment pire que d’habitude. Mais le marchorat a voté, et a fait voter par la peur qu’il inspire les quelques députés nécessaires à la chute de S. Berlusconi.

Ce dernier va donc être remplacé par Mario Monti, ancien Commissaire européen. Je ne peux que, comme le politiste italien I. Diamanti, noter l’extraordinaire ressemblance qui se crée ainsi entre la période 1992-1993 et la période actuelle. Dans les deux cas, un gouvernement qui a remporté une majorité parlementaire dans les urnes est balayé par une crise à quatre dimensions :

- une dimension “européenne”, la plus visible aujourd’hui, mais tout aussi présente en 1992-1993, quand le gouvernement de Giuliano Amato doit assumer la dévaluation  de la lire italienne et mettre en place des plans d’austérité : la crise d’alors fait suite à une période dite de “finanza allegra” (finance joyeuse), où l’État italien dépense plus qu’il ne fait entrer d’impôts dans les caisses; déjà, à l’époque, l’Union européenne fait pression sur l’Italie pour qu’elle mette ses comptes publics en ordre, et, déjà, les agences de notation font la pluie et le beau temps. (C’est d’ailleurs ainsi que j’entends moi-même parler pour la première fois des dites agences.)

- une dimension économique : la crise de 1992-93 correspond aussi à une perte, via le niveau de la lire ancrée au mark (via son appartenance au SME) et l’inflation interne (liée à la puissance des syndicats confédérés, bousculés par les “comités de base”), de compétitivité des produits italiens; la dévaluation effectuée alors permet dans les années suivantes un boom à l’exportation. On retrouve cette dimension aujourd’hui : cet été, le patronat organisé, les syndicats ouvriers et la plupart des représentants des intérêts économiques ont rédigé un appel commun au gouvernement Berlusconi pour qu’il prenne des mesures en faveur de la compétitivité du pays et de la croissance économique. En 1992-93, le patronat italien organisé n’était pas en reste dans le travail de sape des gouvernements du pentapartito, et ses intellectuels organiques joueront un rôle dans la définition des objectifs de Forza Italia, le premier parti de S. Berlusconi. (En principe, ce parti aurait dû faire la “révolution libérale” attendue par le patronat organisé.)

- une dimension morale : comme chacun le sait sans doute, les partis de la “Première République” (1946-1992) ont été emportés par la tourmente judiciaire nommée “Mains propres”. Bien que les années récentes aient vu une multiplication de scandales, y compris les célèbres frasques orgiaques de S. Berlusconi lui-même, aucun terme unique n’a désigné cette multiplication de scandales. Par contre, il existe une radicalisation du vocabulaire utilisé pour désigner les politiciens professionnels : en 1992-1993, suivant une longue tradition établie dès la fin du Dix-neuvième siècle, tous les commentateurs dénonçaient  “la classe politique” corrompue et inefficace. Aujourd’hui, on dénonce de même “la caste” des politiciens, tout aussi corrompue et encore plus inefficace si cela est possible.

- une dimension populaire/référendaire : on s’en souvient peut-être, ce printemps 2011 a vu la victoire éclatante de trois référendums abrogatifs proposés par des groupes hostiles aux divers aspects du berlusconisme. Un référendum, celui sur l’“empêchement légitime”, constituait même clairement un désaveu de S. Berlusconi lui-même en tant que personne privée cherchant à se soustraire à la justice de son pays. Avec 55% de votants parmi les inscrits, et 95% de oui parmi les votants  à l’abrogation, une nette majorité des électeurs avait pour la première fois exprimé son désaveu à l’encontre de S. Berlusconi personne privée. En 1992-1993, l’instrument référendaire, aux mains de segments de l’opposition à ce qu’ils qualifiaient alors de “régime” ou de “partitocratie”, avait joué là aussi un rôle majeur de légitimation populaire pour casser la légitimité de la majorité parlementaire.

Dans les deux cas (1992-93 et 2011), la crise finit par se dénouer à travers l’appel pour prendre la tête du gouvernement à une personnalité “apolitique” d’orientation clairement libérale, soutenue par l’autorité présidentielle. En effet, face à une majorité parlementaire délégitimée, le Président de la République,  Oscar Luigi Scalfaro et Giorgio Napolitano respectivement (tous deux d’ailleurs un personnage de second plan dans leur parti respectif avant d’être élu président, mais jouant sur l’aura d’une longue carrière politique commencée dans la Résistance ou dans l’immédiate après-guerre), incarne la légitimité  de l’État italien, et ses choix pérennes, à savoir le choix de l’Europe dans les deux cas. En avril 1993, G. Amato, le Président du Conseil, issu de la majorité parlementaire d’avril 1992 cède donc  la place à Carlo Azeglio Ciampi. Ce dernier n’est autre que le gouverneur de la Banque d’Italie. Il reste en poste un an avec ce qu’on appellera le “gouvernement des professeurs”, soutenu par une majorité de députés issus des urnes de 1992. On se dirige droit vers un scénario très semblable, avec un Mario Monti, ex-Commissaire européen, par ailleurs recteur de l’Université privée de la Bocconi, qui, de fait, va être soutenu par une majorité des élus de 2008 (ex-majorité et ex-opposition confondues).

Sur le fond, les mesures contenues dans le dernier texte voté sous le gouvernement Berlusconi (le “maxi-amendement” à la “loi de stabilité” exigé par l’Union européenne) donnent déjà le ton : flexibilité accrue du marché du travail, départ en retraite à 67 ans à mettre en place le plus tôt possible, privatisations y compris de services publics locaux, concurrence dans les secteurs des professions libérales, etc. . La lettre d’Oli Rehn en tant que Commissaire européen à Giulio Tremonti, Ministre de l’Economie, rendue publique le 8 novembre par la Repubblica avec ses demandes comminatoires en 39 points sur les progrès du gouvernement Berlusconi dans tous les domaines de l’action publique ou presque dessine clairement un programme en matière de politiques publiques à suivre. Le TINA européen triomphe.

Probablement, la différence avec 1992-93 tiendra dans l’inexistence de la soupape qu’avait représentée, face à la rigueur d’alors, la dévaluation de 1993 de la lire par rapport au mark et au franc français. Au moins à court terme, le gouvernement Monti n’aura sans doute pas plus de croissance à offrir aux citoyens italiens que celui de S. Berlusconi. Face au mécontentement qu’il ne manquera pas de produire ainsi, il pourra sans doute compter sur le soutien des députés et des sénateurs avides de rester en place jusqu’en 2013.  Mais, s’il réussit à s’installer et à durer, le gouvernement Monti ne devrait pas manquer de se créer ses oppositions : le vote de confiance qu’il sera bien obligé de demander aux deux Chambres d’ici quelques jours constituera une première indication en ce sens.

Les marchés ne prennent pas de vacances!

Vraiment les “marchés” (financiers) sont des salauds, des ordures, des vandales, des bachibouzouks, pour tout dire des déchets de l’humanité qui ne valent même pas la corde pour les pendre. Certes, on (les gens ordinaires qui ne sont pas des opérateurs de marché) s’en doutait un peu, mais, là franchement, continuer les mouvements spéculatifs contre les titres publics de certains “PIIGS” (Portugal, Ireland, Italy, Greece, Spain) en plein été, c’est vachard comme tout, surtout pour nos pauvres gouvernants (et leurs sherpas respectifs) qui auraient besoin de souffler eux aussi. Les marchés (les “gnomes de Londres” comme disait l’autre) s’en prennent désormais à la dette italienne et à la dette espagnole. Ils ne semblent pas croire que le plan de sauvetage de la Grèce n’annonce rien de pire à venir. C’est sûr que les différents plans européens depuis le début de la crise donnent une image piteuse de ce qui est possible ou non à ce niveau européen : là, “ensemble tout est [vraiment] possible”, donc pourquoi pas un bail-out général payé par Herr Schmidt et Monsieur Dupond?  Il est sûr aussi qu’un Président du Conseil européen se permettant dans une tribune à la presse de comparer sans rire le niveau d’endettement de la Grèce avec celui du… Japon pour confirmer à la cantonade que rien de tout cela  n’est si grave témoigne d’un manque d’à propos certain. Ce qui est sûr en effet, c’est que la Grèce n’est pas le Japon de l’Europe! (Exercice : citez une innovation technologique d’origine grecque des cinquante dernières années… même exercice ensuite pour le Japon. Ne riez pas!)

Pour ce qui est de l’Italie, il faut bien avouer que les “marchés” semblent tout de même bien informés… par la presse italienne, par les économistes italiens, par les centres de recherche italiens, par le patronat et les syndicats italiens. Tout le monde intellectuel italien, qui écrit à destination de l’opinion publique interne dans une optique plus ou moins néolibérale, ne cesse en effet de seriner depuis au moins le début de la décennie 2000 (pas de la décennie 201o…) que l’Italie aurait besoin d’une “révolution libérale” ou de “réformes de structure” pour faire un saut en avant dans une nouvelle forme de croissance économique. Or, depuis 2001, rien ne vient! Cela avait déjà déclenché une crise politique à mi-mandat (2001-2006) au sein de la coalition au pouvoir en 2003. Une des raisons de fond de la rupture Fini/Berlusconi de l’année dernière (2010) était justement le type de politique économique menée depuis 2008, moment du retour au pouvoir de la droite après l’interlude du centre-gauche (2006-2008). Bref, cette histoire de “réformes structurelles à faire pour relancer la croissance” est devenue désormais une vieille histoire. Elle a été renforcée par la politique de rigueur menée par le Ministre de l’Economie italien, Giulio Tremonti, depuis 2008.  Entre les plans triennaux et les collectifs budgétaires d’austérité, les Italiens ont été servis en la matière depuis 2008 (là encore, en France, on se la coule encore douce).  Pressé il y a quelques jours par les “partenaires sociaux” (patronat, syndicats, représentants des commerçants artisans, agriculteurs, etc.) pour une fois unis dans l’inquiétude via une déclaration ad hoc, Silvio Berlusconi doit s’adresser au Parlement italien ce soir même pour essayer de montrer que les fondamentaux de l’économie italienne sont des plus sains et pour annoncer probablement des réformes de structure. Vedremo. Le problème est bien sûr qu’on ne connait pas de grand programme de relance d’une économie qui ne suppose aussi pas un changement de personnel politique. Les épisodes précédents en Italie ont reposé sur une semblable relève de la garde. Or, pour les raisons bien connues tenant à ses rapports tendus avec la magistrature,  il ne fait guère de doute que S. Berlusconi ne veut pas quitter le pouvoir dans de telles conditions  et que le seul départ de G. Tremonti de son poste ne suffira pas à marquer un changement radical. Si j’étais un berlusconien de choc, je pourrais aussi voir dans les attaques sur la dette italienne la preuve d’un complot des “poteri forti” (grands capitalistes) contre mon héros. Hypothèse d’ailleurs qui n’est pas sans fondement : en tout cas, tous ceux qui parlent de l’économie italienne en Italie semblent vouloir  se débarrasser du berlusconisme.

Pour ma part, je ne peux que me rappeler de l’analyse du ministre de centre-gauche en charge des finances italiennes au moment de la période de “qualification pour l’Euro” (1996-1998). Ce dernier  faisait remarquer dans un petit opuscule publié quelques temps plus tard que le succès d’alors a reposé sur la capacité du gouvernement Prodi à faire croire à cette capacité de tenir les comptes publics. Car, il suffit que les marchés croient à l’Italie, pour que cette dernière puisse emprunter moins cher, et donc soit capable de tenir les objectifs fixés par les traités européens. Ce qui est en train de se passer actuellement, c’est exactement l’inverse : les marchés semblent ne plus croire à l’Italie, et, du coup, reviennent à des taux d’intérêts pour détenir de la dette publique italienne tels que le désastre se profile. On ne peut en effet rémunérer une dette publique qui représente plus de 100% du PIB à un taux supérieur à 6%, alors même que la croissance attendue du pays n’est au mieux que de 2/3%, et en pratique bien moins.

Pour prendre un point de vue plus général pour ce qui concerne l’Europe, ces marchés qui ne dorment jamais ni ne prennent jamais de vacances sont sans doute en train de sanctionner le fait que les solutions européennes du 21 juillet vont dans une direction, la mise en commun des dettes publiques des uns et des autres, ou du moins des garanties croisées entre pays européens, solution qui n’est pour l’instant gagée sur rien d’autre que la seule volonté des gouvernements, et qui ne correspond en rien – pour l’heure – à une “volonté générale” européenne. Différentier les taux d’intérêts payés par les différents pays européens de la zone Euro parait du coup un simple retour à la réalité des “fondamentaux” de chacun. Les rumeurs qui courent apparemment sur une exonération des Italiens et des Espagnols de leur participation au plan d’aide à la Grèce sont, sans doute infondées, mais logiques.

Enfin, tout cela sent de plus en plus  son “septembre 1992″…

55%

55%…  j’ai du mal à y croire : les électeurs italiens se sont rendus aux urnes en nombre suffisant pour que le quorum de 50% de participation  pour qu’un référendum abrogatif soit valable soit atteint (y compris en tenant compte des inscrits italiens de l’étranger). Les quatre référendum abrogatifs proposés ont tous atteint le quorum, et, dans  les quatre cas (deux normes sur la privatisation du service de l’eau, une sur le nucléaire civil, une autre sur l’“empêchement légitime” concernant directement les affaires judiciaires de S. Berlusconi en tant que Président du Conseil), l’abrogation de  la norme votée auparavant par le Parlement a été votée avec des majorités “bulgares” comme on dit en Italie (94% et plus de “oui” à l’abrogation).

C’est la première fois depuis une éternité (16 ans si je ne me trompe pas?) qu’une série de référendum abrogatifs dépasse ce quorum fatidique. L’instrument du référendum abrogatif, après avoir connu des heures glorieuses de 1974 au début des années 1990 et avoir joué un rôle majeur dans la crise de la “Première République” (1946-1993), semblait devoir entrer dans les outils de démocratie directe destinés à l’obsolescence. Se lancer dans l’aventure d’un référendum abrogatif de la part d’un groupe politique italien avait fini par représenter l’équivalent d’une campagne de sensibilisation de l’opinion publique à sa cause, et ne pouvait au mieux que déboucher que sur une victoire à la Pyrrhus (un oui massif à l’abrogation de la part d’une minorité d’électeurs). Là, c’est le choc – du moins pour moi! -, l’instrument fonctionne de nouveau, et avec quelle force! Il semblerait que les électeurs italiens se soient enfin aperçus au cours de la dernière année que S. Berlusconi était l’arnaque du siècle! Ce n’est décidément pas lui, pourtant le plus grand dirigeant que l’Italie ait eu depuis son Unité, qui est destiné à régler les problèmes que l’Italie traine depuis les années 1970. Les questions posées avaient certes un sens en elles-mêmes : une fin définitive de l’énergie nucléaire civile en Italie (qui avait d’ailleurs déjà été votée par le peuple italien en 1987 lors d’un référendum abrogatif, mais sur laquelle la majorité de centre-droit voulait revenir lors de son retour aux affaires en 2008); un coup d’arrêt à la privatisation des services publics de l’eau; et enfin, la cerise sur le gâteau, une norme dite de l’“empêchement légitime”, qui était destinée à permettre à S. Berlusconi, tant qu’il restait en charge des affaires de l’Etat, de jouer la montre dans les procès le concernant. Mais pas de doute, c’est la majorité actuelle qui était visée.

On se retrouve ainsi dans une situation très semblable à celle des lendemains du référendum abrogatif de juin 1991 : le pays profond vient d’exprimer avec force sa défiance majoritaire envers le bloc de pouvoir en place. Les membres de ce derniers savent désormais que leur temps au pouvoir leur est compté (surtout que ce résultat vient une quinzaine après une sévère défaite aux municipales de l’année). Ils peuvent encore faire semblant que cela ne les concerne pas directement.  Ils peuvent encore jouer sur l’existence d’une majorité parlementaire (encore que les “askaris” ralliés depuis l’année dernière pour colmater les pertes dues à la défection de Gianfranco Fini et de ses proches risquent de fuir… ou de demander une hausse de leurs rétributions), mais, là, cela sent vraiment la fin.

L’intéressant dans cette situation est bien sûr que tous les protagonistes importants du moment ont vécu les événements du début des années 1990, qu’ils ne peuvent que s’en rappeler parfaitement, que S. Berlusconi n’a sans doute pas envie de finir (politiquement puis humainement) comme son ami Bettino Craxi (en exil), que tous les protagonistes – y compris la Ligue Nord d’Umberto Bossi – n’ont pas envie d’être emportés par l’avalanche qui s’annonce.

Un petit 25 juillet 1943 alors, avec Giulio Tremonti comme Badoglio? Ou, plus gentiment, un John M. pour sauver la droite italienne de l’autisme de Margaret T. ?

Bon, c’est bien beau tout cela, mais qu’en pensent les agences de notation? Il ne s’agirait pas que les Mayas aient raison pour 2012!

S. Berlusconi derniers temps

Les résultats du second tour des élections municipales italiennes de ce printemps 2011 ont largement confirmé les surprises du premier tour. Pour la première fois depuis son retour au pouvoir national en 2008, l’alliance centrée autour de la personne de S. Berlusconi donne des signes évidents de faiblesse électorale. Vu la gestion médiocre de la crise économique par la coalition au pouvoir depuis 2008 et la stagnation d’un peu tout en Italie (sauf des problèmes plus ou moins éternels du pays : question méridionale, maffias, qualité de l’éducation, démographie, etc.), la nette victoire de la coalition de droite aux élections régionales de l’année dernière s’avérait plutôt contre-intuitive, et donnait l’impression que l’électorat italien était désormais atteint de paralysie cognitive, pour ne pas dire de sénilité ; désormais, la logique de l’évaluation de la  performance des gouvernants par les électeurs (ou tout au moins par une partie des électeurs) reprend le dessus, or, comme la performance de l’actuelle majorité de centre-droit s’avère plutôt faible au niveau national – comme l’a d’ailleurs souligné la dirigeante de la Confindustria à la veille de l’élection -, il fallait s’attendre à un reflet local de cette situation, et ce d’autant plus que S. Berlusconi, peut-être illusionné par ses victoires des années 2009-2010, avait décidé de personnaliser ces élections municipales autour de sa personne, tout au moins dans les métropoles en jeu cette année, Milan et Naples.

La défaite personnelle de S. Berlusconi n’en est du coup que plus patente. Au premier tour, les préférences sur le nom de S. Berlusconi, tête de liste de son propre parti pour le conseil municipal de Milan, ont été étonnamment peu nombreuses (17.000 contre plus de 50.000 aux élections précédentes). Des facteurs locaux se sont ajoutés à ce contexte national dégradé. A Milan, le candidat de l’opposition de centre-gauche l’emporte au second tour avec 55% des voix (sur 67% de participation). L’exploit de Giuliano Pisapia, un ancien député du Parti de la Refondation communiste choisi par les primaires du centre-gauche contre un candidat plus centriste, ne doit vraiment pas être sous-estimé. Les ancêtres des partis actuels de centre-gauche avaient en effet régulièrement perdus les élections municipales milanaises depuis 1993, et il faut rappeler qu’il faut remonter aux années 1980 pour trouver un maire (socialiste) qu’on puisse identifier à la gauche au sens propre du terme. Le dernier maire socialiste du début des années 1990, Paolo Pilliterri, faisait partie de ces socialistes à la Bettino Craxi, tout aussi corrompus que reclassés très nettement à droite du point de vue idéologique, et l’héritage de “la Milano da bere” (la Milan à boire, par allusion à l’importance des sorties en soirée de cette classe politique-là) se retrouvait  d’ailleurs dans la coalition de droite des années 2000. De ce point de vue, les journalistes qui parlent d’événement historique ne se trompent pas. En dehors des aspects nationaux (crise économique, doutes  pour être vraiment gentil sur la moralité de S. Berlusconi, etc.), les aspects locaux ont joué leur rôle. Milan, censée être la capitale de la modernité en Italie, se trouve tout de même être quand on la visite encore une fois une ville qui semble arrêtée dans ses problèmes désormais anciens (mauvais état de tout ce qui est public, pollution, saleté, etc.). La lecture des pages milanaises du Corriere della Sera permettait de collectionner des exemples d’impéritie municipale, qui me faisaient me demander à chaque fois de quel bois étaient faits les électeurs milanais pour tolérer cela.  J’ai désormais ma réponse. Ils sont un peu lents, c’est tout. Par ailleurs, mais cela concerne peut-être seulement les milieux économiques les plus avertis, une Exposition universelle devrait avoir lieu à Milan en… 2015, soit dans quatre ans, et visiblement, cela patine dur, pour ne pas dire plus. Je me demande d’ailleurs comment la nouvelle administration municipale va pouvoir sauver l’affaire. Plus généralement, l’enjeu proprement milanais est de faire fonctionner de nouveau une administration dont la dernière heure de gloire remonte aux années de la reconstruction et du Miracle économique (1946-1965).

A Naples, la défaite est tout aussi cuisante, un juge entré en politique il y a quelques années Luigi De Magitris, dans le parti Italie des valeurs d’Antonio Di Pietro, l’emporte avec 65% des voix (mais avec une participation plus faible de 50% seulement). Le premier tour avait vu une opposition entre deux listes de centre-gauche, une menée par le Parti Démocrate qui contrôlait la mairie depuis des années, et une autre menée par les dissidents justicialistes du centre-gauche autour de ce juge politicien. Les listes menées par De Magistris l’ont emporté au premier tour contre la gauche identifiée à la mauvaise gestion de la ville depuis les années 1990 (dont le mondialement célèbre problème des ordures), et, au second tour, contre la liste d’alternance proposée par la droite locale. La victoire de De Magistris ne fait sans doute d’ailleurs plaisir, ni à son chef de parti, Antonio Di Pietro avec lequel la querelle est constante depuis au moins deux ans, ni aux dirigeants du Parti démocrate, principal parti d’opposition, ni bien sûr à Silvio Berlusconi. Un juge, nécessairement un malade mental, porté au pouvoir local par le peuple, une horreur absolue! J’imagine déjà la prochaine visite de S. Berlusconi à Naples…

Les autres résultats ne sont pas plus encourageants pour la droite au pouvoir, et l’expérience a montré, depuis au moins les années 1970, que les défaites dans les élections locales quelles qu’elles soient d’ailleurs (municipales ou régionales) annoncent des défaites aux élections générales qui suivent.

Donc, à ce stade, l’agonie du berlusconisme commence vraiment;  sera-t-elle longue? Pour l’instant, une majorité – dont une partie de députés et sénateurs littéralement “achetés” à l’opposition – parlementaire existe, et, dans le fond, l’opposition a tout intérêt à laisser la bête s’affaiblir encore une année, et à laisser les alliés  de la coalition de droite s’entredéchirer.

Notre bon ami le satrape…

Photo prise le 30 août 2010  par  Ansa/Alessandra di Meo.

Apparemment, cela chauffe dans les rues de son pays pour notre bon ami le satrape libyen… Et, quoiqu’il arrive à ce stade, ses nouveaux amis européens vont y perdre quelque plumes.

Hypothèse 1 : le régime du satrape tombe – c’est au moins dans un premier temps le chaos en Libye – les nouveaux amis du ci-devant satrape doivent justifier aux yeux du monde leur récente amitié avec l’acariâtre satrape. Les nouveaux dirigeants libyens quel qu’ils soient s’avèrent moins accommodants que le satrape déchu: ils se montrent plus durs en affaires, ce qui peut toutefois se gérer, et surtout ne nous servent plus aussi bien de garde-frontière contre “toute la misère du monde”, nous renvoyant dans les cordes de nos propres valeurs.

Hypothèse 2 : le satrape, qui en a tout de même vu d’autres depuis 1969, écrase les rebelles façon Saddam Hussein en 1991 avec l’insurrection chiite dans le sud de l’Irak  ou à la manière du vieil el-Assad  en Syrie contre les islamistes en 1982, en ne lésinant sur la grande faucheuse – l’Europe frigide et impuissante  en reste of course à des dénonciations  selon lesquelles il n’est pas bien d’agir ainsi, et se voit obligée d’accueillir de bien mauvaise grâce quelques fuyards rescapés des massacres  – et, nous voilà, à devoir cohabiter pour longtemps avec un régime à peu prés aussi proche de nos valeurs officielles (à savoir Droits de l’homme, etc.) que celui de la Corée du Nord ou du défunt “Kampuchea démocratique”.  Il sera en effet ensuite difficile de faire semblant de croire que le dit satrape était un temps devenu l’homme le plus fréquentable qui soit, avec ses petits manies étranges et exotiques certes, mais devenu fréquentable à ce moment-là, vous dit-on. Le fils du dit satrape, qui s’est exprimé récemment avec désinvolture, ajouterait un style maffieux à la gouvernance du pays qui n’arrangerait rien, s’il remplaçait son cher père. Parce que l’opinion publique, en Europe et aussi dans le monde arabe, va être choquée du côté boucher de Tripoli de notre satrape, il va falloir (ré)imposer des sanctions, tout en s’assurant tout de même que le pétrole et le gaz libyens continuent à nous arriver, mais pas par contre ces “millions de noirs” (sic) que nous a déjà promis il y a quelques temps le dit satrape en représailles si nos pays ne se conduisaient pas généreusement à son égard.

Magnifique que tout cela. Silvio Berlusconi n’avait sans doute pas besoin de cela pour redorer son blason. Le satrape s’était déjà permis lors d’une de ses visites dans le pays de Dante d’humilier l’Italie en affichant sur sa veste de maréchal d’opérette une photo d’un massacre commis par les soldats italiens dans  son pays pendant la période coloniale. Quant à notre Président de la République, il est sans doute en droit de piquer une colère homérique contre ceux qui lui ont conseillé d’aller se mettre dans une telle situation. Quelle belle idée tout de même que l’Union pour la Méditerranée … vraiment géniale. J’ai toujours trouvé l’idée indécente, mais que cela tourne ainsi, j’en reste moi-même surpris.

Plus généralement, l’Union européenne ferait bien de revenir à une bonne vieille realpolitik, où l’on peut certes commercer et discuter avec les satrapes du jour dans l’espoir lointain de les affaiblir à terme (comme disait Lénine, “les capitalistes nous vendront la corde pour les pendre”, on sait comment cela a fini pour les héritiers du dit Lénine), mais où l’on ne saurait jamais leur donner plus. La froideur – et non l’amitié mise en scène devant les caméras -  en relations internationales devrait redevenir une vertu cardinale des démocraties.

Ps. A l’homme politique français, ministre de la République, ayant dit que le satrape avait changé, la preuve en étant qu’il lisait désormais Montesquieu, rappelons que, selon le dit auteur, “Comme il faut de la vertu dans une république, et dans une monarchie de l’honneur, il faut de la CRAINTE dans un gouvernement despotique (…)” (Montesquieu, De l’esprit des lois, Livre III, Chapitre IX. Du principe du gouvernement despotique, p. 150 de l’édition Garnier-Flammarion, 1979)  CQFD. Notre satrape applique effectivement son Montesquieu.

Zombie Berlusconi

La situation de Silvio Berlusconi à la tête du gouvernement italien me fait de plus en plus penser à celui d’un zombie dans un film d’horreur : vu les scandales en cours sur sa personne (surtout depuis 2009), il devrait déjà avoir démissionné cent fois dans un autre pays démocratique, mais, même s’il parait un peu touché dans un premier temps, Zombie Berlusconi se relève à chaque fois et contre-attaque en hurlant au complot universel contre sa personne. Ne vient-il pas de remporter de haute lutte (en ralliant quelques ascaris) un vote de confiance , faisant pourtant suite à la défection de son plus vieil et constant allié politique (Gianfranco Fini)? Est-ce que le “Rubygate” comme dit la presse – commencé par l’arrestation d’une jeune prostituée d’origine marocaine nommée Ruby -   peut l’achever? Pourquoi ce scandale-là plutôt qu’un autre  lui  serait-il fatal ? Pour résumer, selon la presse, S. Berlusconi aurait donc une vie privée – des moments de détente dans une vie professionnelle fort remplie – qui ressemblerait à une émission d’une de ses trois chaines de télévision. Il a réussi à attirer l’attention du grand public (masculin) italien avec ses fameuses “soubrettes” qui parsèment les émissions de divertissement offertes par ses chaînes depuis le milieu des années 1980. Dans sa vie privée, il  s’organiserait ce même traitement V.I.P. dont il fait rêver le mâle italien (frustré) depuis 30 ans. En effet, à l’occasion du “Rubygate”, tout ce qu’on peut lire dans la presse italienne, via les enquêtes de la magistrature et les témoignages recueillis par ailleurs par les journalistes, parait de la même médiocrité absolue, y compris sur le plan des fantasmes qui s’y jouent, que la télévision qui a fait sa fortune.  La première victime du berlusconisme comme phénomène culturel semblerait bien du coup être l’homme Silvio Berlusconi lui-même. On commence à mieux comprendre le sens que mettait dans ses propos sa désormais ex-femme quand elle le traita de “malade”.

Sa stratégie pour échapper aux conséquences politiques de ce nouveau scandale ne changent pas : tout nier en bloc jusqu’à la limite de toute vraisemblance (et, ici, de l’incohérence, puisqu’il chaloupe entre le semi-aveu sur ses habitudes privées et la dénégation totale de l’aspect mercantile des relations ainsi entretenues) ; affirmer qu’il s’agit d’un énième complot des juges (milanais!) rouges qui veulent le détruire au nom des (ex-)communistes impuissants à gagner les élections; donner le maximum d’écho à ces deux arguments via les  nombreux médias amis (télévision et presse écrite); multiplier via son équipe d’avocats-députés les arguties juridiques pour prouver que les juges n’ont de toute façon pas le droit d’agir comme ils le font et pour jouer la montre (ou plutôt le calendrier); éventuellement faire une loi pour le sauver des poursuites en cours;  impliquer ses alliés dans sa défense. Le scénario reste toujours le même depuis décembre 1994, même si le point cardinal reste bien sûr le complot des juges rouges (même si certains d’entre eux étaient presque fascisants en réalité dans leurs opinions politiques). On retrouve dans le “Rubygate” les mêmes ingrédients.

Ce qui me fascine par contre cette fois-ci, c’est l’imprudence du personnage. S’il existe ne serait-ce qu’une once de vérité dans ce que rapporte la presse – S. Berlusconi ne nie pas d’ailleurs se détendre en bonne et féminine compagnie…-,  comment se fait-il qu’il ait continué à fréquenter des jeunes femmes en 2010 (qui pourraient être ses filles…), alors même qu’en 2009, avait eu lieu le scandale Noemi L. à propos de cette jeune napolitaine qui avait eu droit à sa présence pour l’anniversaire de ses 18 ans? Que l’Église catholique s’était alors dite troublée, comme elle le dit un tout petit peu cette fois-ci aussi. Selon la presse, même les leaders de la Ligue du Nord semblent un peu irrités de la répétition d’un scénario semblable.

Pour l’image de l’Italie, qui fête par ailleurs cette année les 150 ans de son Unité (1861-2011), je me demande ce qui ferait le plus désordre : une crise politique partie sur un tel fondement (… sans jeu de mots!) ou la preuve que, décidément, rien ne peut achever le Zombie Berlusconi!

Et les ascari sauvèrent Silvio…

Et, voilà, c’est fait le “plus grand homme politique que l’Italie ait connu depuis l’Unité” selon ses propres termes , Silvio Berlusconi, vient de réaliser un autre exploit digne de sa légende:  il vient en effet de repousser une tentative de le renverser par la voie parlementaire, et ce malgré la perte d’une partie de la majorité qui l’avait porté de nouveau au pouvoir en Italie en 2008. La défection de la droite se voulant légaliste, emmenée par Gianfranco Fini, pourtant son allié depuis 1994, connait là un grave échec . Au Sénat, la majorité de S. Berlusconi reste solide comme prévu : 162 votes pour la confiance,  135 contre, et 11 abstentions. A la Chambre des députés, la motion de défiance à son égard a été repoussée selon la presse italienne par 314 voix contre 311. S. Berlusconi encaisse en plus ainsi la satisfaction d’échapper à  l’humiliation d’une courte défaite telle que celle connue à deux reprises par Romano Prodi, son rival de centre-gauche des années 1990-2000, en 1998 et en 2008.

Cette victoire parlementaire, qui laisse beaucoup de scenarii ouverts pour la suite, a été obtenue à la façon habituelle des gouvernements italiens des années 1880-1920 (sic), à savoir en faisant appel à la célèbre formule du “transformisme”. Pour durer, les gouvernements de l’époque, ceux du célèbre Giolitti en particulier, avaient en effet l’habitude de récupérer les élus d’opposition en leur promettant quelques avantages (pour eux-mêmes, pour leurs proches, pour leur circonscription dans un contexte de suffrage restreint). On appelait alors cette sorte d’élus à vendre les “ascari”, en employant péjorativement à leur égard le terme désignant les troupes coloniales auxiliaires dans la zone de la Corne de l’Afrique alors l’objet de toutes les attentions impérialistes du récent Royaume d’Italie. Le présent vote parlementaire du 14 décembre 2010 ressemble fortement à ces votes d’autrefois : les transfuges élus sur les listes des partis d’opposition en 2008 ou ceux loyaux en principe au nouveau parti de Gianfranco Fini (Futur et Liberté pour l’Italie, FLI) ont fait la différence; il y a certes eu aussi des transferts de dernière minute dans l’autre sens, mais la balance a penché du bon côté pour S. Berlusconi grâce aux  bons offices des éternels ascari.

Parmi les retournements de veste les plus spectaculaires, on notera que des  députés n’ont pas hésité à passer du parti anti-Berlusconi par excellence, l’Italie des Valeurs (IdV) d’Antonio Di Pietro, au soutien au gouvernement de ce dernier. La situation n’est pas nouvelle pour la “Seconde République” italienne : le Parlement élu en 1996 avait connu lui aussi son lot de transfuges (passant à l’époque de l’opposition de centre-droit au soutien aux gouvernements de centre-gauche au pouvoir) , ce qui avait d’ailleurs incité le centre-droit revenu au pouvoir en 2001 à voter en 2005 une loi électorale donnant toute latitude aux dirigeants des partis pour sélectionner leurs élus au Parlement.  Cette centralisation du recrutement des élus à la main de chaque chef de parti (via des listes bloquées) ne donne en fait que des résultats médiocres en terme de loyauté partisane. A l’exception des élus de la Ligue du Nord (LN), tous les grands partis connaissent dans la présente législature des scissions ou des défections individuelles, que ne viennent le plus souvent plus couvrir aucune feuille de vigne idéologique. (En même temps, tous ces grands partis, là encore à l’exception de la LN, recrutent sans problème de conscience excessif des transfuges. )

De fait, le scénario actuel n’est que la conséquence de l’affaiblissement extraordinaire des organisations partisanes depuis un quart de siècle : ces dernières ne jouent plus du tout un rôle de filtrage des pures ambitions personnelles. Une bonne part des élus italiens sont des professionnels de la politique au sens le plus plat du terme, à savoir que  des individus pour lesquels seuls leurs intérêts matériels de carrière leur importent à l’exclusion de toute détermination précise en matière de politiques publiques à mener ou de gouvernement à soutenir. Comme il importe peu à un cadre supérieur de contribuer à vendre de la lessive, des couches-culottes, ou des meubles.  La fin des idéologies qui avaient marqué le XXème siècle se fait particulièrement sentir, sans être remplacé par autre chose qu’un acquiescement de fait à l’ordre établi des choses. De fait, avec un peu de mémoire, on se rend compte facilement des changements de positionnement des uns et des autres.  Cela donne un peu le tournis, et fait apparaître par contraste la classe politique française comme un ramassis d’idéologues psychorigides. Ainsi une telle qui fut un temps une critique acerbe de S. Berlusconi au nom d’une idée de la “droite” idéaliste – Daniela Santanché – en est devenue en 2010 la gardienne attitré, et inversement, des thuriféraires berlusconiens s’éloignent . En un sens, cela fait mieux comprendre la proposition d’il y a quelque temps de S. Berlusconi de réduire à rien le nombre des parlementaires italiens dans une prochaine réforme constitutionnelle. Il enregistre ainsi qu’ils ne sont que des employés sans idées, dont le débat politique pourrait se passer.

Cette situation s’explique sans doute par la mise au rencart de toute vraie ligne de fracture en matière de politiques publiques entre les grands partis : du Parti démocrate (PD) au Peuple de la Liberté (PdL), en passant par l’Italie des Valeurs (IdV), l’Union du Centre (UdC), et les nombreux autres (micro-)partis centristes, toujours presque sans électeurs mais toujours par un miracle perpétuel avec des élus au Parlement, tout le monde se trouve d’accord sur l’essentiel (le désaccord sur S. Berlusconi étant l’arbre qui cache la forêt du consensus). Il y a certes la Ligue du Nord qui poursuit son projet de fédéralisme sans solidarité, il y a certes une gauche de gauche qui relève légèrement la tête (mais qui se trouve depuis 2008 hors du Parlement), il y a certes des querelles d’arrière-garde entre catholiques et laïcs (et, encore, il faut se pincer pour prendre ces affaires très au sérieux vu les protagonistes et ce qu’on sait de leur vie privée), mais, pour le reste, le marais se trouve très  largement majoritaire parmi les parlementaires.

Pour l’heure, S. Berlusconi triomphe donc grâce à une classe politique majoritairement à son image, beaucoup de savoir-faire professionnels pour faire carrière, mais pas beaucoup de projets pour l’Italie.

Réflexions sur Wikileaks

Cela fait déjà un peu plus d’une semaine que la presse internationale s’appuie sur la fuite, concernant parait-il pas moins 250000 dépêches diplomatiques américaines  via Wikileaks, pour produire de nombreux articles en rendant compte . Il me semble qu’il est d’ores et déjà possible de tirer quelques leçons de ce qu’un ministre italien n’a pas hésité à qualifier, non sans exagération à mon sens, de “11 septembre diplomatique”.

Premièrement, cette fuite, quelle qu’en soit la source humaine exacte (un simple soldat désœuvré?), s’inscrit dans une série d’échecs retentissants des Etats-Unis d’Amérique en matière de sécurité nationale. Je ne crois pas du tout à la théorie du complot qui est réapparue à cette occasion (y compris aux Guignols de l’Info d’ailleurs). Elle verrait le gouvernement des Etats-Unis organiser lui-même la fuite pour préparer les esprits à quelque attaque imminente contre  un Iran en voie de franchir le seuil nucléaire – mais, vu l’embarras américain dans tous les autres espaces géographiques concernés par  les fuites, cette hypothèse me parait pour le moins fantaisiste. J’écarterais de même la main du Mossad, évoquée par certains, car quelle mauvaise manière, ce serait pour l’État d’Israël envers son plus proche allié. Par contre, pour un État comme les Etats-Unis d’Amérique qui disposerait (selon une récente enquête d’un journal américain) de pas moins de 1000 agences dédiées à l’un ou l’autre aspect de sa sécurité , l’échec à sauvegarder ses (petits) secrets diplomatiques me semble  pour le moins patent. Euphémisme. Quel mauvais génie de l’organisation bureaucratique a pu produire une telle occasion de fuite? On peut du coup se demander à bon droit ce que les services secrets des autres Etats sont capables de savoir , avec des moyens sans doute bien plus professionnels que ceux de Wikileaks , sur le fonctionnement du gouvernement américain.  Face à une telle situation, il m’apparait dans le fond étonnant que les divers responsables du secteur concerné dans l’Administration Obama ne démissionnent pas en conséquence pour marquer le coup. Il est vrai que mettre pour cette raison Madame H. Clinton à la porte du Département d’État affaiblirait le Président B. Obama, qui n’a peut-être pas besoin de cette rupture d’alliance dans le camp démocrate.

Deuxièmement, cette affaire de fuite  et ce qu’on peut en lire dans la presse (qui filtre d’évidence le matériau brut) confirme un acquis en matière de renseignement et de sources. Il est de notoriété publique que le renseignement se fait en effet essentiellement à partir de sources ouvertes, et que la plupart des choses pertinentes à savoir sur une situation politique ou géopolitique quelconque se trouvent de fait dans le domaine public. Les spécialistes d’une situation arrivent en général par le simple suivi précis et rationnel de cette dernière (sans avoir  besoin de mettre des micros sous les tables ou les oreillers) à se faire une idée assez pertinente des choses.  Tout ce que j’ai pu voir publié jusqu’ici confirme cet acquis. Ainsi, pour ma part, si je regarde le cas italien, les documents de la diplomatie américaine ne m’apprennent rien que je ne sache déjà via la presse, les articles ou les livres : Silvio Berlusconi ne mène pas une vie bourgeoise de bon père de famille, Silvio Berlusconi entretient une amitié des plus étroites  avec Vladimir Poutine, Silvio Berlusconi approche des 80 ans, etc. … la belle affaire… Plus généralement, ces fuites pourront apprendre des détails (plus ou moins intéressants) aux spécialistes qui sauront les replacer dans un contexte précis d’énonciation, mais le tableau général des diverses situations  politiques ou géopolitiques, certes via le filtre des journalistes des journaux de référence, sans doute eux-mêmes spécialistes ou lecteurs des spécialistes des divers sujets abordés, ne change pas. Ainsi, grâce à ces fuites reprises sous la forme d’articles de presse, le grand public, celui qui aura la patience de lire ces articles publiés, se verra offert une révision générale de la situation géopolitique mondiale. Pas très encourageante à vrai dire, très marquée par un solide “réalisme” où l’intérêt de chacun prime, mais guère différente de ce que la lecture de la presse de qualité,  des articles ou des livres sérieux, lui aurait déjà appris auparavant.

Troisièmement, cet épisode des fuites fonctionne comme un magnifique analyseur des perceptions des uns et des autres des liens souhaitables entre le grand public et la diplomatie. La réaction d’un Hubert Védrine à ce sujet en dit long sur sa conception des affaires internationales, trop sérieuses pour être confiées aux peuples… Grâce à ces fuites, une liste se constitue d’elle-même des défenseurs de la “raison d’État”, liste intéressante à observer…

Quatrièmement, cela changera-t-il quelque chose au cours de l’histoire? Oui, pour le responsable officiel de Wikileaks, Julian Assange. Ses avocats ont déclaré à la presse qu’il craignait pour sa vie… Monsieur de La Palice pourrait dire sans doute que sa vie va prendre un tour très, très, très compliqué, et,  là encore, ce n’est pas très surprenant pour quelqu’un qui se veut le pourfendeur des secrets des puissants de ce monde. Non, pour le cours général des relations internationales : je doute en effet qu’un seul acteur au plus haut niveau de ces dernières ait été surpris de quelque façon que ce soit par les conceptions américaines du monde ainsi étalées sur la place publique. Pour que la révélation d’un secret ait un effet sur une relation, encore faut-il qu’il y ait un dupe dans cette dernière.  Je ne ferais pas l’offense à ceux qui dirigent les Etats concernés de les croire aussi naïfs.

Les derniers jours de Berlusconi?

Cette fois-ci, cela se précise, les derniers jours de la vie politique de l’homme qui a changé le sort de la politique italienne sur les 20 dernières années  semblent approcher à grands pas. Je n’épiloguerai pas sur les frasques de S. Berlusconi . La récurrence des révélations sur sa vie privée depuis plus d’un an tiennent peut-être, comme il le dit lui-même, d’un complot de la mafia, mais, surtout,  elles attirent l’attention  sur le vieillissement du personnage. S. Berlusconi n’entend pas changer son “mode de vie” pour reprendre sa propre expression, mais il est fort possible que ce dernier renvoie à un état précédent de la société italienne.  Profitant du scandale, Gianfranco Fini, pourtant son allié le plus constant depuis 1993, a enfin décidé d’appeler à la démission le “plus grand chef de gouvernement qu’ai connue l’Italie depuis son Unité” selon les dires mêmes  du dit chef - moins de deux mois après lui avoir renouvelé  officiellement sa confiance par un vote  solennel au Parlement. Il est vrai qu’organiser un nouveau parti n’est pas de tout repos, et qu’il fallait absolument gagner du temps. Gianfranco Fini  a donc  franchi le Rubicon  devant la convention de fondation de son nouveau parti, “Futur et Liberté” (sic), tenu dans la capitale de l’Ombrie, à Pérouges. Les “futuristes” (comme les nomment déjà la presse italienne) – sans doute pour troubler les  lexicographes de l’avenir qui se demanderont pourquoi ce  même terme apparait à un siècle de distance dans l’histoire italienne  – menacent de quitter le gouvernement si S. Berlusconi ne démissionne pas de lui-même et ne propose pas un élargissement au centre de la majorité.

Gianfranco Fini, actuel Président de la Chambre des députés italienne, est l’ancien leader du Mouvement social italien (MSI) néofasciste des années 1980-90, parti devenu en 1994-1995, l’Alliance nationale (AN) post-fasciste. Sur la demande de S. Berlusconi, qui l’avait largement pris de court à l’automne 2007, G. Fini avait finalement accepté, non sans réticences évidentes, la fusion d’AN avec le parti de ce dernier  et  quelques autres petits partis dans le “Peuple de la Liberté” (PdL) en 2008-09. Or cet ancien néofasciste  finit par sortir de ce dernier  clairement par la porte de gauche! En effet, en dehors de l’hostilité personnelle entre S. Berlusconi et G. Fini (déjà bien visible dans les médias italiens à l’automne 2007), G. Fini se propose de construire à cette occasion un parti ayant un programme “républicain”, au sens où il s’agit de refuser l’ingérence excessive de l’Église catholique dans la vie politique italienne, d’empêcher la différenciation Nord/Sud que promeuvent la Ligue du Nord ou les forces politiques s’organisant uniquement sur une base électorale méridionale, d’affirmer le rôle de la légalité dans la vie politique, économique et sociale contre le style berlusconien de rapport au droit (euphémisme…), de  travailler pour une intégration forte des immigrés dans la vie sociale, économique, politique de l’Italie, de soutenir enfin qu’il faut que l’État choisisse des politiques publiques et ne laisse pas dériver le pays au gré des lobbys intérieurs et des marchés internationaux . Cela ressemble beaucoup à un gaullisme idéalisé, qui représenta d’ailleurs une source d’inspiration du MSI dans les années 1970-90. G. Fini, cohérent d’ailleurs avec des déclarations précédentes, récuse même l’anticommunisme comme argument politique contemporain.

Avec de tels arguments, je doute que l’entente avec S. Berlusconi soit encore possible, puisque ce dernier est désormais présenté comme le parangon des vices italiens les plus classiques. A court terme, le nouveau parti des “futuristes” va chercher surtout à changer la loi électorale. Celle adoptée en 2006 (grâce à l’assentiment de G. Fini) possède en effet le défaut de faire du choix des députés et sénateurs une prérogative de facto des seuls chefs de parti. De fait, les électeurs peuvent choisir leur majorité, mais pas leurs élus de cette majorité ni ceux des oppositions. Bien malin sera cependant celui qui pourra prédire avec exactitude la loi électorale qui serait choisie par un bloc anti-berlusconien au Parlement dans les prochains mois. Toute la rhétorique des réformes institutionnelles depuis le début des années 1980, soutenue par une large part des politistes italiens, tend à attribuer l’inefficacité de la politique italienne en terme de politiques publiques au scrutin proportionnel. Gianfranco Fini et AN s’étaient d’ailleurs beaucoup investis dans l’adoption d’un mode de scrutin strictement majoritaire (sur le modèle britannique en particulier). Or le mode de scrutin depuis 1994 est devenu mixte, et, par la magie d’une tricherie partagée entre centre-droit et centre-gauche, a produit des effets de plus en plus majoritaires au fil des scrutins (1996, 2001). En 2006, malgré l’apparence de retour à des bases proportionnelles, le scrutin adopté revient à créer une circonscription unique pour désigner la Chambre des députés et autant de circonscriptions qu’il existe de régions pour désigner le Sénat, avec dans les deux cas l’application d’une majorité simple d’électeurs pour emporter une majorité (primée en plus) d’élus.

Probablement, le plus facile serait de revenir au scrutin mixte d’avant 2006,  mais faut-il revenir à sa version de 1994 ou à celle de 2001? (qui comportent des effets très différents pour les troisièmes forces). Cependant,  avec le  retour à un tel mode de scrutin, tout comme avec celui adopté en 2006, S. Berlusconi peut encore gagner les élections anticipées, organisées éventuellement au printemps 2011. Je suppose que les frondeurs anti-Berlusconi  feront tout pour éviter cette éventualité. Le plus simple serait alors de revenir à un scrutin proportionnel;  dans ce cas, le PdL et ses alliés n’arriveront jamais à gagner  à court terme une majorité au Parlement. De fait, on devrait assister dans ce choix d’un nouveau mode de scrutin à l’hésitation entre les croyances en matière de bonnes institutions qui poussent dans la direction majoritaire et l’intérêt partagé du large rassemblement anti-berlusconien à le priver de toute chance raisonnable de retour au pouvoir. Ce dernier aspect est bien sûr essentiel pour faire se dissoudre le PdL.

Vedremo… En tout cas, nous voilà reparti pour une belle crise politique.

La brise de gauche ne passe pas les Alpes…

Les élections régionales italiennes de cette année constituent une étape supplémentaire dans le chemin de croix du centre-gauche italien. Sur 13 régions en jeu, le score finit à 7 à 6 pour le centre-gauche, victoire apparente donc, mais cela ne doit pas cacher l’océan de difficultés qui se profilent pour la gauche.

Premier point : une partie des électeurs se sont abstenus (+8% d’abstention par rapport à 2005), mais il n’est pas dit que cette abstention ne soit pas venue des électeurs proches de l’opposition. Plus encore, dans certaines régions, apparaissent des dissidences “anti-partis”,  avec les listes du “Mouvement Cinq Etoiles” de l’humoriste entré en politique, Beppe Grillo.  Elles témoignent de fait d’une dissidence au sein même de l’électorat susceptible de voter pour l’opposition. L’une d’entre elle fait même perdre avec ses 4% une région, le Piémont, pourtant gagnable par la gauche alliée aux centristes de l’Union du centre (4% aussi). En Emilie-Romagne, région conservée par la gauche, ce mouvement né d’abord sur Internet ne fait pas moins de 7%! La critique de masse de tous les partis politiques, surtout ceux de gauche à dire vrai, correspond à l’incapacité de la gauche d’incarner une opposition crédible. Le centre-gauche a gouverné le pays sur une ligne “sociale-libérale” d’adaptation aux contraintes européennes, entre 1996 et 2001, puis, très brièvement, en 2006-2008, elle en paye sans doute encore aujourd’hui le prix face à une droite qui prend bien soin depuis 2006 au moins d’apparaître comme finalement plus “protectrice” qu’elle. Le camp qui l’emporte dans la droite représente d’ailleurs avec la “Ligue du nord” la ligne la plus défensive des intérêts des seuls Italiens (du nord) dans tous les domaines (immigration, économie, sécurité, culture, etc.).

Second point : les défaites de la gauche s’effectuent dans un contexte où  vraiment tout a été dit depuis un an sur Silvio Berlusconi. Récemment, sont sortis dans la presse des écoutes téléphoniques le montrant en train de faire pression sur les autorités compétentes de la RAI et de l’équivalent local du CSA pour faire interdire d’antenne un opposant médiatique historique…  De fait, avec ce qu’on a appris via les médias italiens sur S. Berlusconi & Cie, il y avait sans doute matière à faire démissionner les 26 autres chefs de gouvernement de l’Union européenne…  et le Très Saint Père en prime. Mais, malgré tout cela, l’Église catholique italienne a presque officiellement appelé à voter pour son camp (au nom de la “défense de la vie”); S. Berlusconi a pu intervenir massivement dans les télévisions, publiques et privées, à la veille du vote, après que son camp politique a fait tout bonnement interdire toutes les émissions de débat politique dans les semaines précédents les élections en retournant une loi adoptée par le centre-gauche à son profit, et il a donc réussi après avoir organisé un grand meeting de soutien à Rome “au nom de l’amour contre la haine” (sic) un dernier effort de mobilisation contre “les communistes”, “les juges rouges”, les “médias”, etc., le tout presque comme d’habitude malgré le poids des casseroles et des … ans, qu’il traine de plus en plus visiblement. Son parti a certes perdu des voix par rapport aux Européennes de 2009 et encore plus par rapport aux élections politiques de 2008, et, dans le nord du pays, son allié de la Ligue du Nord semble bien le phagocyter, mais, à ce stade, réussir à gagner des régions tient littéralement du miracle. Je n’évoque même pas ici les difficultés de l’économie et de la société italiennes – qui font apparaître par comparaison les gros ennuis de notre pays comme une promenade de santé.

Troisième point : les régions perdues par le centre-gauche le sont le plus souvent à juste titre vu le désastre de la gestion de centre-gauche précédente. La Campanie et le Latium avaient perdu en route leurs présidents de région pour cause de scandale (privé ou public), la Calabre voyait se représenter un Président de région avec une dissidence de gauche contre lui, soulignant l’importance de l’honnêteté en politique. CQFD. Le Piémont, où la Présidente sortante n’avait pas fait parler d’elle pour sa mauvaise gestion, sera lui perdu en raison de la montée en puissance d’une dissidence “anti-partisane” de gauche, le “Mouvement Cinq Etoiles”. Ne résistent parmi les régions qui ne sont pas presque automatiquement acquises à la gauche  que la Ligurie au nord (où il n’y avait d’ailleurs pas de liste “Mouvement Cinq Etoiles”, et où l’électorat est réputé le plus âgé du pays), et au sud, les Pouilles, où l’atypique Nichi Vendola reste à son poste (largement grâce à sa capacité à réunir toute la gauche, et aussi grâce à une liste autonome de l’Union du centre qui fait prés de 9%). Pour le reste, le centre-gauche conserve des régions qu’elle ne pouvait pas perdre : l’Emilie-Romagne, la Toscane, l’Ombrie, les Marches dans le centre où elle fait fructifier l’héritage du PCI, et la Basilicate au sud où c’est celui de la vieille DC  développementaliste du sud qui la sauve… C’est par comparaison avec les récentes élections régionales françaises les “Alsace” du centre-gauche italien. Perdre ces régions voudrait dire perdre toute espoir de reconquête – mais, même là, des failles sont apparues.

Quatrième point : l’organisation interne de la coalition de centre-gauche se complique de nouveau. Le Parti démocrate, qui était censé dominer lors de sa formation en 2007 largement son camp et qui a déjà perdu quelques pièces depuis l’année dernière, s’étiole dangereusement au profit d’alliés dont aucun n’émerge franchement lors de ces élections régionales. L’Italie des Valeurs d’A. di Pietro, le plus grand des alliés du PD, fait un bon score sans plus, les diverses tendances à sa gauche (“Fédération de la gauche”,  “Gauche, écologie, liberté”, “Fédération des Verts”, etc. ) existent un peu, mais sans qu’émerge un acteur significatif et avec une nette prédominance de logiques locales.  Dans le camp d’en face, la situation est assez similaire, le grand parti s’affaiblit au profit de ses alliés, mais elle reste bien plus claire : le Peuple de la Liberté diminue son poids dans la coalition au profit d’un allié, la Ligue du Nord, qui augmente sa performance électorale dans ses fiefs (Vénétie, Lombardie et Piémont) et qui fait désormais sentir son influence jusque dans les Marches (6% des voix, là où le “parti du nord du Pô” faisait à peine 1% des voix cinq ans plus tôt…). Quant aux  autres petits  alliés du Peuple de la Liberté, leurs performances respectives sont tellement disparates et localisées qu’elle ne dessinent aucune dynamique déstabilisatrice pour la coalition. Gianfranco Fini doit s’en vouloir d’avoir laissé s’opérer la fusion entre Alliance nationale et Forza Italia lors des élections politiques de 2008, et S. Berlusconi se féliciter encore une fois de son coup de génie du fameux “discours du marchepied” de l’automne 2007.  AN aurait-elle été encore indépendante qu’elle  aurait pu regrouper d’ autres déçus internes du berlusconisme autour d’elle que ceux attirés par la Ligue du Nord…

Bref, les élections régionales italiennes de 2010 sont, vues à l’échelle nationale, une nette défaite pour le centre-gauche italien, contrairement à ce qu’a  prétendu aujourd’hui Pierluigi Bersani, le leader du Parti démocrate, pour essayer de sauver la face. A l’échelle régionale, la gauche peut bien sûr être compétitive, mais, malgré un contexte national tout de même a priori très favorable à une opposition quelconque,  on ne discerne aucun mouvement de fond en sa faveur. Des élections locales partielles, municipales et provinciales, étaient aussi organisées ce week-end, le bilan est tout autant en demi-teinte. Venise, une ville traditionnellement “rouge” dans la Vénétie “blanche”, est certes sauvée au premier tour d’un des ministres les moins fréquentables du gouvernement Berlusconi. Lecco, ville située dans ce nord de la Lombardie  où la Ligue du Nord s’est  d’abord affirmée il y a maintenant une vingtaine d’année, est gagnée par la gauche unie au premier tour contre un candidat de la Ligue du Nord, Roberto Castelli, lui aussi ministre, tentant il est vrai de sauver une municipalité où la coalition de droite avait éclatée précédemment. Il existe donc encore quelque chose à faire pour une gauche unie dans le “Nord profond”, mais la route y est encore longue.

Du coup, on comprend la remarque d’Umberto Bossi, le leader de la Ligue du Nord, le soir de sa victoire. Il a regretté (encore une fois) que la gauche n’ait pas su être fédéraliste. D’une certaine façon, à regarder son confinement électoral dans quelques régions bastions, le PD pourrait trouver avantage à une fédéralisation poussée de l’Italie, en abandonnant la chimère d’une (re)conquête du pouvoir national. Il faut espérer que le Parti démocrate  repousse cette avance et qu’il cherche résolument une autre politique qui séduirait enfin une majorité d’Italiens.

… …  mais comme il dit la chercher depuis bien longtemps déjà …  …